IV. Calcaike carbonifère
Le ruisseau de Claviés, le monticule d’Alméras et le sentier de Cabriéres à Péret nous otîrenl l’occasion favorable de saisir l’économie de la formation carbonifère: on peut la ramener à des assises détritiques, conglomératiques ou gréseuses dans le bas, a des alternances de schistes et de strates calcaires dans le milieu, et à des calcaires massifs au sommet. Une coupe relevée sur le chemin du col de l'Aurore (PI. 111, coupe de Bissounel à la combe d’isarne) nous donne la succession suivante, de haut en bas:
Calcaire
Scliistes et dalles calcaires. .
Banc calcaire
Schistes et dalles intercalées
Calcaires
Schistes et dalles
Schistes
Schistes et Grès
Calcaires
Grès et Conglomérats lins. . .
2 met.
138 met.
On retrouve une succession analogue vers le col de Péret, et aussi dans la vallée de Pitroux, à l’est de la métairie du Temple. Le plus souvent c’est aux calcaires massifs seulement ou aux conglomérats i ju’on a alFiire. Les calcaires, généralement blanchâtres à l’extérieur, ont une pâle gris bleuâtre, veinée de spath blanc. Les grés et conglomérats sont surtout remarquables par le nombre considérable de fragments de quartz lydien dont ils sont formés ; des quartz blancs les accompagnent, mais en moindre quantité ; nous avons signalé ceux de la route de Clermont à Fontés ; le nouveau chemin de Ti-
beret à Lauriol, el les environs de Saint-Rome dans la vallée de Pitronx, nous les montrent variant extrêmement de volume, mais toujours remplis de lydienne ; des fragments plus considérables qu’ailleurs de quartz blanc reproduisent dans ces roches la physionomie houillère ou carbonifère que l’abondance de la lydienne ne rappelle pas ; les conglomérats les plus volumineux se sont présentés à nous non loin du mas Rigaud sur la berge gauche du Bronn ; des grès à grains moyens de couleur jaunâtre, formés de grains de quartz hyalin et de pblanite, reliés par un ciment quartzeux, accompagnent parfois les calcaires, comme dans la combe d’isarne el sur le revers sud du pic de Bissons ; ils sont remplis de débris de plantes indéterminables. Au Vieux-Château, du côté du Sud, une assise épaisse de grès chargé d’empreintes organiques' supporte les calcaires qui recouvrent du côté du Nord les schistes à Asapbes. Un nouvel élément très caractéristique de notre formation carbonifère, c’est la présence de marnes d’une couleur gris sombre, bitumineuses, elsouvent jaunâtres par suite de la perte de leur bitume; elles renferment une grande quantité de carbonate de fer, affectant la forme des sphérosidériles, si fréquents dans les terrains bouillers.
Notre formation carbonifère est très riche en fossiles. Productus, Bellerophons, Evompbales, Encrines, y abondent : nous transcrivons la liste et les conclusions du professeur de Koninck, qui a bien voulu mettre sa haute compétence à notre service.
Loxonema rugiferum J. Phillips.
— fecundum ? S G de Kon. section.
Straparolus Dyonisii Denis de Montforl .
Tbymalifer pugilis ? J. Pbill. (partie du sommet de la coquille vue à l’intérieur) .
Evompbalus crolaloslomus F M’Coy .
— lœtus SG de Kon.
— calillus.
‘ M. (ie Koniack a biea voulu examiaer quatre échanlilloiis de fossiles provenant de ce niveau. Ils ne lui ont ]ns paru spécifiquement déterminables ; il y a reconnu les genres Dielasma, Aviculopecten, Belleropbon, Straparolus; aucune des formes ne lui a semblé se rapprocher de celles de Visé, mais alfecter une apparence plus ancienne qui rappellerait plutôt la faune de Waulsort que celle du calcaire supérieur (Lettre du 6 décembre 1886).
Bellerophon sp. moule interne.
— ou Bucania? section.
Murcliisonia nana S (1 Kon. section.
Rliynconeüa coidiformis Sowerby.
— angulata Linné (moule), l’une des espèces les plus anciennement connues, décrite par Linné, dont l’exemplaire qui lui a servi est conservé dans la collection de la Société Linnéenne de Londres.
Spirifer bisulcatus Sow.
planicosta J. Pbilipps.
Orthis resupinata (moule).
Derbya senilis. J. Phillips.
Productus giganteus (moule).
— striatusG. Fischer de Waldheim.
Nucculana attenuata J. Fleming.
Lonsdaleia rugosa? F. M’Coy.
Lithostrotion irregulare J. Phillips.
Gonialites ??
Phillipsia gemmulifera. J. Phillips.
«Toutes ces espèces se trouvent, à l’exceplion de la Nucculana attenuata, dans l’étage de Visé; il ne peut y avoir le moindre doute que celui de l’Hérault n’appartienne au même étage, c’est-à dire à notre étage supérieur ou étage 111 de M. Ed . Dupont.»
M. Zeiller a examiné les débris très imparfaits de nos grés carbonifères. Sesjudicieuses inductions se trouvent confirmées et précisées par les conclusions précédentes ; on lira avec intérêt la discussion magistrale à laquelle a bien voulu se livrer pour nous le savant paléontologiste. M. Zeiller nous écrit à la date du \ 1 décembre 1885 :
M Les empreintes ({ue vous m'adressez sont malheareusement fort peu nettes et aucune d’elles n’est susceptible d’une détermination absolument sûre; quelques tiges cannelées peuvent être du Bornia (Archæo-calamites Stur); mais comme elles ne montrent aucune articulation, il est impossible de rien affirmer. Deu.v échantillons seulement sont déterminables génériquement: ce sont Lun et l'autre des fragments de tiges on de rameau.x de lepidodendron ; Pun
d’eux paraît être le Lep. Weltheimianum Sternb (sous la forme acumiiialum Gœpp); cependant, il pourrait à la rigueur appartenir au Lep. aculeatum St. du houiller moyen ; les coussinets seuls étant conservés, et encore assez mal, et aucune cicatrice polaire n’étant discernable, il est impossible de se prononcer. L’autre, sans être en meilleur état, est caractérisé par la disposition des coussinets en files longitudinales très nettes, et me paraît, par ce caractère, pouvoir être assimilé seulement au Lep. GlineanumFjch.w. Cette détermination n’est pas absolument rigoureuse, à cause de la mauvaise conservation ; cependant je crois qu’on peut la regarder comme plus que probable. Or le Lep. Glineanum a été trouvé dans l'Oural, dans des couches carbonifères, mais recouvertes encore par le calcaire de montagne à Productus giganteus et Productus striatus. (Schmal hausen die Planzenreste der Steinkoblenformation am ostlicheu Abhange des Ural. Gebirges, iti Mém. de l’Académie imp. des Sciences de Saint-Pétersbourg, VIP sér., tom. XXXI, n» 13.)
»En résumé, je crois que vous avez affaire là à une formation semblable à celle de la grauwache de Thann, dans les Vosges, c’est-à-dire au Culm ; ce seraient des couches contemporaines du calcaire carbonifère, et pouvant être aussi bien inférieures que supérieures à telle ou telle partie du dit calcaire. Il est impossible de préciser davantage, et même ne faut-il regarder cette conclusion que comme très probable, mais non comme absolument rigoureuse, la détermination même du Lep. Glineanum n’offrant pas toutes les garanties qu’on peut exiger pour se prononcer d’une façon absolument formelle. »
Notre sixième groupe représente donc la partie supérieure du terrain carbonifère proprement dit, et témoigne de l’antique présence, dans nos régions méridionales, de cette mer dont les dépôts, qui sont d’ailleurs relativement rares, y ont été si longtemps méconnus. Il nous rappelle, par sa composition et ses fossiles, l’assise de Lena des Asturies, décrite par M. Barrois,
La formation houillère, avec ses masses d’eaux continentales, lui succédera, mais dans des conditions de relief et de milieu bien différentes : la houille de Neffiès est en effet sans rapport géographique avec le calcaire à Productus de Cabrières ; l’intervalle de temps qui a séparé notre équivalent de Visé du dépôt de nos houilles cévenoles, a permis cà des actions dynamiques de modifier profondément les milieux : leur discordance n’a donc pas lieu de nous surprendre. Il en est de même des relations de notre sixième groupe avec le Dévonien ; l’horizon de Tournay représente un temps durant lequel il ne se serait pas effectué de dépôt dans notre région : on ne saurait donc
trouver de couches de passage entre nos Griottes et nos Productus; il y a plus : leurs relations stratigraphiques dénotent plus qu’une lacune; elles révèlent des actions considérables de dénudation qui portent avec elles leur date précise.
C’est en elïet sur les schistes siluriens que reposent directement le plus souvent nos calcaires carbonifères ; dans une région limitée comme la nôtre, fractionnée en lambeaux parallèles, étroits et resserrés, deux formations qui se sont suivies dans le temps ne sauraient naturellement échappera la relation de contiguité ; mais contiguïté n’est ni superposition ni concordance.
Dans les cas où les deux formations sont voisines, une bande de schiste silurien s’inleri)Ose généralement entre elles, comme ci Tourière, au Vieux* Cliàteaii, à Monnio-Cabrières, etc.; ou bien encore la plus ancienne donne pour support à la plus récente, indifféremment, l’un quelconque de ses termes, etc.; la dolomie, comme sur le revers nord de Bataille; plus loin les Griottes, comme an revers de la Serre; mais le cas le plus fréquent est l’absence complète de Dévonien sous le Carbonifère ; c’est ce qui s’observe pour chacune des quatre ou cinq écharpes que nous avons reconnues. I.a ferme ruinée de Pitroux otTre le contact immédiat d’un Asaphe et d'un Productus; il n’en est pas autrement au col de Péret et sur mille autres points ; c’est le résultat évident des mouvements du sol, suivis de mouvement des eaux, qui ont dû se produire antérieurement au dépôt du Carbonifère.
Un second trait local de notre sixième groupe, c’est son étal actuel de morcellement ; les membres en sont si bien dispersés qu’on a peine <à les rassembler ; quelques-uns, par suite de leur isolement, ont pu être mécon. nus et rapportés à d’autres terrains.
Nous avons vu rinlerprétation de M. Graiï relative aux conglomérats à fragments de lydienne ; la même vallée de Pitroux nous en a déjà fourni un exemple frappant. Si on la coupe transversalement, ainsi que le fait notre profil, on observe sous la ferme des blocs calcaires massifs portés sur le.s schistes plissés du Silurien ; puis, au delà et toujours en plein schiste, sur une longueur de quelques mètres, des bancs d’un grès très fin, d’une grande dureté, avec des traces charbonneuses ; un peu plus près de la berge, des fragments alignés de conglomérats ; enfin, contre la berge même, dans le ravin que longe la draye du Vieux-Château, des schistes et des conglomérats plus
ûns, alleruanl entre eux et portant des tiges d’encrines et des empreintes de calamites. Chacune de nos écharpes de calcaires à ProducUis, poursuivie en direction, donne lieu aux mêmes observations ; ses différents membres sont distants les uns des autres, et elle-même se montre discontinue, à l’état de fragments que leur direction et leur niveau permettent de réunir : témoin, entre autres, l’écharpe de Bissounel et de Dissous correspondant à celle du Valat-grand, dont les poudingues se retrouvent, par intervalles, en [iiorceaux alignés de l’Ouest à l’Est, depuis la route de Clermont et la campagne d’Auteribe jusques aux pieds de Bissounel.
Deux ou trois traits nouveaux caractérisent encore l’économie de notre foimation carbonifère. C’est d’abord la physionomie particulière, qu’elle affecte, de grosses tubérosités calcaires, généralement arrondies, alignées mais isolées *es unes des autres, par suite de la disparition des schistes au milieu desquels elles se sont formées ; notre Carte géologique de l’Hérault donne une idée sufflsante de cette sorte de gisement.
C’est ensuite le grand nombre de chutes et de glissements qu’a entraîné la disparition de ces mêmes parties schisteuses ou marneuses, d’où est résulté la situation de nos masses calcaires à Productus à des altitudes très différentes ; la vallée de Pitroux, si souvent citée, mérite encore une mention sous ce rapport, le long de toute sa berge gauche, au revers de Touriére, du Vieux-Château et de Mounio-Cabriéres.
C’est enfin l’absence, dans nos calcaires carbonifères, de la dolomie, si abondante dans les calcaires dévoniens.
A ces divers traits vient s’ajouter le plus singulier, sans contredit, entre tous, celui que nous avons signalé dés les premières pages et que nous devons tout au moins rappeler, à savoir : la double relation de pénétration et d’enveloppement que présentent l’une à l’égard de l’autre nos formations silurienne et carbonifère.
Celte relation éclate à chaque pas et arrête malgré lui l’observateur ; c’est souvent un simple feuillet replié autour d’un Productus qu’on surprend enveloppé dans le sous-sol schisteux. La berge gauche du ruisseau de Pitroux nous en offre plus d’un exemple. Ces curieux effets sont de nature à justifier l’expression pittoresque d’«entenaillement » de notre fidèle Escot.
Nous rappellerons encore les traces singulières de mouvements que por-
lent les surfaces de blocs de conglomérats ou de calcaires énergiquement polies par le frottement ou disposées en murs de faille.
La continuité de masses solides antérieure à leur morcellement actuel, et les conditions insuffisantes d’équilibre offertes par la nature schisteuse du soubassement, peuvent rendre compte d’une partie de ces effets.
La situation géographique de nos cordons carbonifères sur les flancs ou dans le fond de nos vallées actuelles pourrait, au premier abord, susciter la notion d’anciens golfes ou fiords qu’une mer découpée aurait respectivement couiblés de ses dépôts; mais la similarité des sédiments implique l’unité primitive de la formation, et ne fait que mieux ressortir la réalité et la puissance des actions dynamiques de tous ordres qui ont précédé et suivi notre sixième groupe.