‹ Monographie universelle de l'Orpheon, societés chorales, harmonies, fanfares, avec documents inedits, recueillis par les representants de la France a l'etranger [par] Henri Marechal [et al.]Chapitre 58 sur 97 · OPINIONS · texte numérisé non relu

OPINIONS

Au moment de commencer ce livre, et après avoir déjà recueilli beaucoup de documents, l'auteur crut devoir prendre l'avis du doyen de V Orphéon sur plusieurs des questions qui intéressent son évolution.

Un entretien eut lieu; et le lendemain même Laurent de Rillé voulait bien adresser à son visiteur la lettre suivante :

PnlBenx-leB-LoaTres, dimanche 2 octobre 1904.

Mon cher ami,

Vous m'avez fait ce matin plusieurs questions sur la discipline des orphéons, leur classement dans les concours, les brevets qui pourraient certifier la capacité des chefs, les mesures à prendre contre les fraudes possibles, l'utilité des Fédérations, les difficultés qui compromettent leur existence, et vous m'avez demandé d'y répondre en deux lettres.

Toutes ces questions étant connexes, j'y réponds en une seule fois, sur le même papier que je vous envoie tout chaud.

Avec ma chaude amitié.

Laurent de Rillé.

Un brevet de capacité octroyé à un directeur ne peut avoir de valeur utile que s'il est décerné par une autorité reconnue et indiscutée.

Je ne vois guère que le Conservatoire national de Paris pour donner à ce brevet toute son efficacité.

Mais ici une difficulté surgit. On peut être un excellent musicien et un médiocre chef d'orchestre. On peut même conduire un orchestre assez brillamment, et échouer comme directeur d'or^phéon. Un orchestre est composé de musiciens disciplinés et payés. Les orphéonistes ne sont pas payés. Au contraire, ils acquittent des cotisations. Souvent, ils payent leur directeur. De leur nature, ils sont indisci-

plinés, excepté quand ils font partie de l'orphéon d'une usine ou d'une mine.

Un directeur d'orphéon doit être un conducteur d'hommes en môme temps qu'un musicien expérimenté.

Or, quel est le jury qui, à la suite des concours organisés dans les classes d'un conservatoire, déclarera que X., instrumentiste distingué ou chanteur de talent, possède aussi les qualités d'un capitaine ou d'un tribun?

Les Fédérations? Elles seraient utiles pour tempérer les sentiments de rivalité qui naissent des concours A'orphéons. et pour bien d'autres raisons encore. J'entrevois la possibilité de Fédératio?is régionales reliées à une Fédération centrale par les liens d'une fraternité née des mêmes intérêts, plutôt que par les chaînes de cotisations toujours difficiles à recouvrer. La Fc'dération doit donner plutôt que recevoir. Le principe sur lequel elle pourrait s'appuyer serait le désintéressement, l'abnégation, l'altruisme, pour me servir d'un mot plus à la mode que la chose ; chacun pour tous plutôt que tous pour chacun. Ces sentiments sont humains, en somme. On les a vus se reproduire sous une poussée d'enthousiasme; mais ils sont plus faciles à faire naître qu'à faire durer.

Faut-il donc reconnaître que, Yorphéon reposant la plupart du temps sur des habitudes de liberté et d'indépendance absolue, il n'y a qu'à laisser faire, à laisser passer, même les abus?

L'Etat doit- il se garder de toute intervention ? Oui, certes, de toute intervention maladroite ou inopportune. Mais il peut trouver le moyen d'exercer une influence légitime et bienfaisante sans entraver les libertés nécessaires à l'expansion de l'art du peuple.

L'Etat, ou une association puissante, pourrait fonder un certain nombre de concours officiels où toutes les mesures d'ordre et de progrès pourraient être prises et avoir une suite assurée parce qu'elles auraient une sanction certaine.

Les diplômes obtenus dans ces solennités présidées par un haut représentant de l'Etat, auraient une valeur réelle et seraient considérés comme des certificats authentiques de capacité pour les chefs, ou comme des grades élevés pour les orphéons qui s'en seraient rendus dignes. Bien entendu, les primes en argent n'y seraient pas nécessaires.

Ces concours seraient annuels, régionaux et peu nombreux. Des concours quinquennaux ou décennaux pourraient réunir les lauréats des concours régionaux.

Page 1