‹ Monographie universelle de l'Orpheon, societés chorales, harmonies, fanfares, avec documents inedits, recueillis par les representants de la France a l'etranger [par] Henri Marechal [et al.]Chapitre 59 sur 97 · OPINIONS · texte numérisé non relu

OPINIONS

Je ne développe pas cotte conception. Elle est facile à saisir dans son ensemble et dans ses conséquences.

Pour la réaliser, il faut de l'argent.

Je vous entends dire : Jamais on ne voudra grever le budget de quinze mille francs par an.

— Pourquoi pas ? Si une dépense est fructueuse, il faut la faire.

— Oui, mais, Vorphéon...

— Pardon! Vorphéon n'a pas seulement pour objet de créer une récréation populaire (et c'est pourtant bien quelque chose déjà qu'une récréation saine et morale); ce n'est pas seulement une œuvre d'art (et les questions d'art ne sont pas des questions négligeables), c'est une œuvre d'éducation nationale.

C'est dans Vorphéon que s'acquièrent les notions pratiques d'économie collective, d'ordre et de solidarité.

L'Etat n'a pas le droit de s'en désintéresser.

Car, ainsi que je l'écris aujourd'hui même en Espagne, si l'agriculture, l'industrie et le commerce font la richesse des nations, les sciences, les lettres et les arts font leur grandeur.

Laurent de Rillé.

Reyer exprimait le vœu de voir :

« Diriger l'intelligence musicale de ces ouvriers mélomanes qui utilisent si noblement les loisirs de la fabrique et de Fatelier. On verra, dit-il, surgir au milieu deux de grands artistes. »

Edmond About ajoutait :

« Leur âme, en s'ouvrant aux plaisirs intellectuels, se erme aux passions qui démoralisent. »

Abel Simon écrivait :

« L'Orphéon a toujours été la pépinière elle foyer d'une jeunesse laborieuse et rangée; en faire partie constitue, pour ainsi dire, un certificat de probité et d'intelligence. »

« Voici une anecdote — ou pourrait les multiplier — que Pierre

Torchet aimait à raconter et qui précise bien la portée de l'influence orphéonique sur les natures frustes :

a VOrphéon de Meaux avait, dans ses voix, un scieur de long qui buvait communément dix litres de vin par jour! « C'est ma ration « de travail, » disait-il, ayant souvent le nez en l'air et la bouche ouverte, ce qui le faisait respirer et avaler cette gredine de sciure de bois. Aussitôt qu'il apprit à chanter, il devint sobre les jours de musique. Un jour il vint trouver Torchet, son directeur, et, « tout de noir habillé », lui dit : « Regardez ma redingote, monsieur Torchet; « je pense qu'elle ne fera point atfront à notre bannière! J'ai mis dans « un vieux bas l'argent que je n'ai pas bu les jours d'orphéon, çam'a « fait cent vingt francs, et me voilà, j'imagine, une redingote de pré- « fet ! Je continue pour le chapeau, les gants et les bottes ! »

(Ab. Si-MON.)

En France, si Ton en excepte les départements du Nord et du Pas-de-Calais, l'orphéon n'a donc pas encore atteint le but auquel non seulement il peut, mais surtout auquel il doit viser. Cependant, si l'on considère le chemin parcouru depuis près de 80 ans, le point d'arrivée ne saurait être mis en doute.

On ne peut songer à unifier absolument les mœurs orphéoniques ; celles-ci se rattachent étroitement à une question ethnique qui prend sa cause dans le climat même. Ceux du Midi ne pourront jamais fournir les mêmes résultats de travail que ceux du Nord, et réciproquement.

Chez les premiers, la vie facile, le ciel radieux et souriant, ne sauraient inciter au patient labeur des seconds, chez qui l'existence est rude, le climat triste et morose-

Alors que faire de ses loisirs? Se réunir dans une maison commune et s'y créer une occupation en se proposant un but. De là la supériorité dès longtemps reconnue des sociétés du Nord.

A cela, le temps ne changera rien.

Mais sous un climat tempéré comme celui de Paris, — surtout avec ses immenses ressources, — on ne peut que se montrer fâcheusement surpris d'un trop grand état d'infériorité dans les résultats, si on les compare à ceux non seulement des capitales, mais encore de petites villes de l'étranger.

A ceci plusieurs causes ; d'abord, insuffisance des

moyens d'émulation dans un pays qui s'est habitué à tout attendre de l'Etat. — Or, celui-ci ne demanderait pas mieux que d'intervenir ; encore faudrait-il lui en donner la raison par des groupements sérieux de plusieurs centaines de voix réellement disciplinées, des concerts aux programmes patiemment élaborés , des interprétations chorales de chefs-d'œuvre reconnus qui ne seraient pas longs à appeler l'attention des pouvoirs publics en faisant naître un courant d'opinions favorables.

Ensuite — et c'est par là qu'il faudrait commencer — il y a grande urgence à doter l'Orphéon de France d'un étatmajor, de véritables officiers appelés à conduire, à éduquer ces masses. Il se rencontre bien ici et là quelques maîtres musiciens pour essayer d'élever les cœurs vers un idéal plus large; mais, le plus souvent, après y avoir émoussé ses forces, ne tarde-t-il pas à abandonner sa tâche parce qu'il n'est pas suivi.

Mais l'heure viendra sûrement où il le sera, même avec enthousiasme, dès que les masses auront compris en se rendant compte de ce qu'on peut obtenir. Or, cette heure, il faut la faire naître par tous les moyens en donnant aux sociétés chorales de bons lieutenants pour les études préparatoires, un vrai capitaine pour la direction d'ensemble.

Car, si l'Orphéon est l'expression la plus tangible de la musique jjopulaire, l'auteur de cette étude a pu vérifier bien des fois, et non sans une grande émotion, quelle somme d'intelligence, de compréhension, d'esprit même, se cache dans les rangs serrés d'une société chorale composée d'artisans, ou d'ouvriers parfois attelés aux plus rudes besognes!

Avec un mot, un geste, un regard, on peut jouer de ces masses comme d'un véritable clavier. Ce mot, il faut le trouver; ce geste, il faut le connaître; ce regard, il faut le posséder!

Ils le savent bien, les 'Wattinne, les Fanyau, les Théry, les Fargues, comme le savait bien le regretté Fischer; ils le savent bien, les Duysburgh, les Carpay, les Weyts, qui,

de Belgique, viennent si souvent conduire à la victoire tant de nos belles sociétés françaises du Nord!

Cherchons, formons, multiplions chez nous de pareils chefs, et l'Orphéon sortira enfin d'une léthargie dont s'attristent tous ses amis, tous ceux qui sentent que les disciples fervents de la musique dite ijopxdaire ne tarderaient pas à devenir le public fervent aussi de la musique tout court I c'est-à-dire de la force émotive la plus puissante qui soit parmi nous 1

Au milieu de l'extraordinaire évolution qu'accomplit en ce moment lart musical sous toutes ses formes, il est impossible que l'Orphéon reste seul inféodé à ses anciennes habitudes , si heureuses de résultats qu'elles aient été; mais il n'est encore donné qu'à une élite de comprendre cette évolution.

Tout se tient autour de nous. Sans liens apparents avec la question orphéonique, il était impossible que les conditions de la vie matérielle, si profondément modifiées depuis trente ou trente-cinq ans, n'apportassent pas d'autres tendances dans la marche générale des idées. Par la rapidité des communications, par l'incessante expansion de la presse à un sou, surtout, la culture intellectuelle du plus humble artisan s'est élevée, et Vorphéon ne pouvait manquer d'en bénéficier.

Par leur essence propre, certes, les Sociétés chorales ne peuvent suivre aussi rapidement le mouvement commencé par les Harmonies et les Fanfares. Leurs moyens d'exécution — on l'a dit avec raison — restent immuables, et la voix humaine est aujourd'hui ce qu'elle était IL y a des siècles; mais à cette vérité on en peut ajouter une autre : c'est que les modes d'emploi de la voix humaine sont infinis; que l'art d'écrire pour elle n'a pas de limites, et que personne, aussi bien dans le passé que dans le présent, ne saurait prétendre à la découverte d'une formule définitive.

Cependant, les chanteurs de nos sociétés, et surtout quelques-uns de leurs directeurs, en écoutant autour deux, en assistant à des représentations théâtrales, à de grands concerts symphoniques, sentent bien que quelque chose est en marche vers un idéal nouveau, et l'on comprend qu'ils soient amenés, tout naturellement, à rechercher dans quelles mesures on pourrait apporter un peu de cet idéal à nos sociétés chorales. De là létude de plus en plus répandue d'un répertoire différent de celui du passé.

Il n'y a pas à rechercher si ce répertoire lui est inférieur ou supérieur. C'est le temps seul qui le dira. Il affirme seulement le besoin de mouvement et la vitalité même de Vorphéon.

Rien n'est plus commode que de se renfermer dans ce qu'on a si heureusement appelé la « théorie du moindre effort », et rien n'est plus facile que de choisir un chœur interprétable en deux ou trois répétitions, de préférence à un autre qui en nécessite une vingtaine !

Mais si, en apparence, le premier semble réunir tous les suffrages par sa facilité même d'exécution, le second, lorsqu'on y songe, ne semble pas si déshérité qu'on le pourrait croire. L'honneur qu'on en retire est en raison de l'effort accompli ; et ce que l'on sème, au nom de cet effort même, comporte peut-être de plus profondes racines.

Lorsqu'on étudie l'ancien et brillant répertoire de nos sociétés chorales, une remarque se dégage aussitôt: c'est que les maîtres à qui nous le devons semblent s'être plutôt attachés à des sujets épisodiques qu'à des scènes d'une réelle humanité.

Ce qu'ils ont fait répondait à l'ambiance du moment.

h'orphéon, jeune encore, n'avait ni traditions ni entraînement; il était comme un enfant qu'on doit alimenter avec prudence, et le répertoire passé répond admirablement aux forces des jeunes sociétés.

Mais dans l'armée orphéonique il y a aujourd'hui des

vétérans, une vieille garde, pourrait-on dire, rompue à toutes les surprises de l'exécution, et qui aux idoles de la première heure n'apporte plus que son incrédulité.

Le temps a marché; et la vh^ité, substituée à la convention, est peu à peu devenue le souci de tous. Auprès du conte blea aimable ou terrible est venue prendre place l'histoire familière ou d'enseignement profond. Au chatoiement pittoresque de l'épisode s'additionne la peinture fidèle de l'humanité poignante. Enfin, dans cet ordre d'idées, s'il fallait citer une œuvre résumant toutes les tendances actuelles, le Germinal de Riga, notamment, semblerait être le plus bel exemple à suivre, car le sujet comme la musique ne font qu'un bloc, et il est impossible d'entendre cette belle page chorale bien exécutée, sans comprendre à quel point le rôle de l'Orphéon est considérable dans nos réunions!

Sollicité un jour, par un journal orphéonique, de donner son avis sur quelques-unes de ces questions, l'auteur de cette étude répondit par la lettre suivante, dont les idées générales eurent le bonheur de se rencontrer en parfait accord avec celles de plusieurs maîtres musiciens contemporains :

« Puisque vous voulez bien me demander mon sentiment sur les réformes qu'il conviendrait d'apporter dans les concours d'o7yhéons, je laisserai de côté la question de leur réglementation et de leur organisation, afin de ne pas toucher à l'initiative privée, force beaucoup plus précieuse que l'obéissance passive à une formule générale, d'ailleurs impossible à imposer.

« Au fond, tous les règlements de concours sont calqués les uns sur les autres, s'efforçant de leur mieux à défendre les intérêts des sociétés.

« Ce n'est donc pas, à mon avis, sur ce point, d'abord, que les amis de VOrphéon doivent porter leur attention,

mais bien plutôt sur la lecture à vue, qui est la clef de toutes les solutions heureuses.

« J'ai souhaité depuis longtemps qu'elle fût encouragée par tous les moyens, surtout dans les petites sociétés de 2^ et 3* division ; et l'un de ces moyens me paraît être d'y attacher une part plus importante des primes en espèces accordées : par exemple, un tiers au moins alloué au concours de lecture àvue, et le reste au concours d'exécution.

« Je suis convaincu que la seule, l'unique manière de faire monter le niveau de la musique populaire, est dans l'étude sérieusement pratiquée du solfège.

« Après les hommes courageux et dévoués qui ont créé YOrphéon, il faut saluer encore leurs successeurs et nos anciens qui sont parvenus à imposer le concours de lecture à vue.

<( Ces hommes, d'une réelle clairvoyance, nous ont montré le chemin; il faut s'efforcer de perfectionner encore ce qu'ils ont si intelligemment conquis; et puisque les primes en espèces sont maintenant adoptées à peu près partout, il faut en fortifier le concours de lecture dans la plus large mesure.

« Si je ne craignais de la dépasser, je proposerais la moitié de la prime!

« On ne peut se douter des résultats que donnera la musique populaire lorsque le plus modeste orphéoniste pourra lire une partie de moyenne difficulté comme il lit son journal !

« Ceci est chez moi une conviction absolue, basée sur des observations professionnelles déjà anciennes, et je souhaite qu'elle trouve un écho chez le plus grand nombre pour donner à YOrphéon la santé et la solidité que ses amis désirent lui voir. »

Enfin, au moment oîi ces lignes sont écrites (1908), la dernière évolution des sociétés chorales semble se dessi-

ner à Thorizon : le concert marchant de pair avec le concours , le remplaçant peut-être ! L'adjonction des voix de femmes et d'enfants créant de plus nombreuses sociétés à voix mixtes, aptes alors à Tinterprétation de tant de chefs-d'œuvre qui vaincraient, à n"enpas douter, et qui ne combattent pas... faute de combattants!

A ce propos, je ne puis m"empècher de citer une courte lettre de Bourgault-Ducoudray à qui, il y a quelques années, je faisais part du travail nécessité par ce livre. La voici :

Ce n'est pas sur les orphéons qu'il fallait faire ton livre, mais sur les sociétés mixtes destinées à les remplacer. Bien à toi. Bodrgault-Ducoudray.

A ce propos encore, citons une dernière fois Abel Simon :

« L'orpJiéon mixte vocal et instrumental n'a pas dit son dernier mot. Le rôle qu'il peut jouer est trop brillant et trop universel pour que nous ne le voyions pas un jour ou l'autre ressusciter de sa cendre. »

L'œuATe de Wilhem et de Delaporte, commencée avec la clef de fa et la clef de sol octaviante des voix masculines, s'étendra alors jusqu'à la clef de sol des voix féminines : couronnant ainsi le faite du magnifique édifice dont ils ont jeté les fondations pour la gloire de leur nom, pour la joie du plus grand nombre, en ajoutant une étape utile, bonne et salutaire à la marche incessante de l'humanité vers la lumière, vers l'idéal, vers la beauté, par l'un des chemins les plus sûrs : celui de l'art I

Henri Maréchal.

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