‹ Monographies et esquissesChapitre 58 sur 107 · X. M.^KJIIER · texte numérisé non relu

X. M.^KJIIER

Ravenswood, qui couronne la crête des hauteurs au Cap. Rouge, à six milles de Québec, est un démembrement ue Mcadozvbaiik, — l'ancien domaine du lieutenant-gouverneur Cramahé, en 1762, — acquis de M. John Porter, vers 1846 par M. Samuel Wright, de Québec. Ce dernier s'y bâtit un simple chalet : le tout devenait, en 1849, la propriété de M. William Herring, de l'opulente maison Chs. E. Levey & Cie. M. Herring a fait Ravenswood ce qu'il est. Amant de la vie rurale et possesseur d'une ample fortune, notre ami avait le site qui lui convenait, pour donner essor à ses goûts d'horticulteur et de planteur d'arbres forestiers (i) : un pittoresque domaine au sein de la forêt primitive. Cette forêt, il saura ia façonner à sa guise ; le chalet deviendra bientôt un petit château.

(1) J'ai pu y constater les variétés suivantes :

Bois blanc, [Tilleul] Tïlia Aimricana.

Hêtre Fagus ferruginea

Merisier rouge Beiula lenta.

Bouleau Betula papyracea.

Xoj^er tendre Jugla ns cinerea.

Cèdre blanc Thuja Occidentalis.

Cerisier à grappes Cei-asus Virginiana.

Petite merise Ceraaus Pennsylvanica.

Orme blanc Vhmis Americanx.

Orme rouge Uimits fulva vel ruhra

Pruche Ahies Canadensis.

Xoyer dur Carra alha.

Bois dur Ostrya Vii'ginica.

Erable Acer sacchariniim.

Plaine Acer rubrtim

Chêne rouge Qitercus ruhra

Chêne blanc Qiterctts alha.

Pin ronge Pinus resinosa.

Pin blanc Pinus strobua.

Pin jaune Pinus mifis.

Tremble Populus h-emidoides.

Epinette blanche Abies aJba.

Epinette noire Abies nigra.

Epinette ronge , Larix Americana.

Senelier Crato'gK.s coccinea.

Saule noir Salix nigra.

Tulipier Liriodendron tidipi/era~

2l6 Ri^VENSWOOD

A l'est de Ravenswood, il plantera des arbres ; à l'ouest, des arbres ; au nord, encore des arbres : de grands chênes — de sveltes érables — des ormes gracieux. Vers le sud, l'œil plongeant à trav^ers des trouées pratiquées dans la lisière du bois qui frange la voie publique, saisira le contour de la côte opposée du St-Laurent.

A l'ouest du manoir, se voit une jolie plantation d'arbustes indigènes et exotiques : Syringa — Wigielia — rosiers — Rhododendron — Spiria — flox blanc et pourpre, laurjersroses — Dêntzia Scahra — cormier — arhitus, Roses de Gueldress, chèvrefeuilles en parterres, solitaires ou groupés en massifs.

Il y a quelques années le châtelain transplantait de la forêt avoisinante un bel orme, à la pelouse gazonnée qui fait face à la porte d'entrée. .

Cette délicate entreprise a été couronnée d'un plein sucsès : c'est maintenant un arbre majestueux ; en été, plein d'ombrage, favorable aux nids.

A l'est de la maison, protégé de haies hautes et touffues, il }■ a un de ces bons vieux jardins canadiens (^M. Herring n'aime pas les fleurs en serre) sans art, mais regorgeant de fruits, de fleurs, de fruits, de légumes. Voisine de l'avenue qui serpente, sous des arbres de haute futaie, il y a une jolie nappe d'eau, alimentée par une fontaine, qui jaillit au s?in des fougères et des mousses sauvages : une ^ubébine gigantesque lui prête son ombre. Là, chaque matin, le maître vient jeter en pâture à des truites alertes, ses bonnes amies, des mouches, des sauterelles ou des miettes de pain.

J'ai contemplé Ravenswood sous bien des aspects : mes pas ont suivi les courbes de sa gracieuse avenue pendant quelques-unes de ces soirées merveilleuses de septembre où la lune à son plein, vous inonde de ces rayons diaphanes si pleins de fraîcheur. Je l'ai visité en juin, lorsqu'il avait reçu de la saison sa parure printanîère ;

jamais je n'oublierai une scène d'hiver dont je fus témoin , en revenant de ce champêtre castel.

Ami lecteur, vos chasses d hiver vous ont-elles jamais conduit à cette saison, au sein de nos grands bois, à l'heure mystique où la chaste Diane laisse choir ses pâles reflets sur la nature assoupie ?

Avez-vous jamais subi cette mystérieuse influence, échappé tout frais de la vie agitée des cités, gravissant l'âpre sentier de la montagne, laissant loin par derrière, de vastes plaines éclatantes de blancheur ; ou bien, cheminant en silence sous les arceaux odorants des pins ou des vertes épinettes, sans autre com.pagnon de route que votre Lefaucheux en bandoulière — sans autre bruit pour vous distraire que le hôlement étouft'é du grand hiboux, alarmé par la lueur de votre feu — sans autre soîi dans l'air que le craquement des taillis, causé par la course furtive d'un lièvre — d'un renard affamé — ou d'un caribou broutant l'écorse et les bourgeons du Lantana f (i)

Hardi chasseur que vous êtes, vous est-il arrivé, à la tombée du jour, épuisé par une marche infructueuse, d'abandonner la piste rougie de sang et de remettre au lendemain le coup de mort que vous réserviez au cerf que votre balle a atteint ?

Pouvez- vous vous rappeler la lassitude extrême qui alourdissait vos pas à votre rentrée au camp, tout ruisselant de sueurs, presque suffoqué par les flocons de neige, au point que le pétillement de votre feu, alimenté par votre fidèle guide " Sl-oùl " [2] frappait vos sens, dans cette solitude, comme les accents d'une musique céleste, ou bien encore, comme le rayon bienfaisant d'un premier soleil d'Avril !

Vous êtes-vous jamais, aventureux pêcheur, hasardé, sous la direction d'un guide expérimenté, à pénétrer en ces

(1) Bois (V Orignal, nourriture favorite du caribou et do l'orisiial.

(2) Ce fameux guide et sachein des Hurons de Lorette vient d'exiiirer à Tàse An 88 ans.

2l8 RAVENSWOOD

régions lointaines du Grand Nord, pour ravir au Lac des Neiges, ses grosses truites, franchissant en raquettes, lacs, montagnes et vallées, pendant les froids inexorables de janvier ?

S'il vous a été donné de goûter ces béatitudes, vous pouvez vous vanter de connaître quelques-unes des félicités que le Roi des frimas réserve en notre pays à ses élus ; mais il est encore d'autres spectacles, non moins attrayants, que ce capricieux Père Arctique nous permet de contempler sans fatigue.

J'ai souvenance, une belle matinée de mars — il y a de cela qudques années — d'être revenu de Ravenswood au moment où l'astre radieux du jour versait à flots sa lumière empourprée et fécondante, bien que la sève printanière n'eût pas encore monté aux cimes des chênes et des merisiers.

La veille, une de ces tempêtes que l'équinoxe de mars nous ramène chaque année, nous redonnait sa rafale, ses neiges, ses poudreries : cette année-là, il y avait variante.

D'abord, froid ; puis, neige et digel : le produit se fondit en pleurs, qui se crystalisèrent en une variété de luisants objets, sous mille formes fantastiques.

Chaque arbre du chemin (et l'on sait qu'à Sillery, la voie publique ressemble à une avenue forestière) selon sa nature, sa fibre, cédait à l'embrassement glacé de l'aquilon. Les uns, comme le chêne rouge ou l'érable, moins pliants de caractère, faisaient mine de tenir bon ; d'autres, plus flexibles, se courbaient à terre sous le poids des glaçons : tels, l'accaciaet le bouleau argenté, ornement indispensable de nos parcs.

Fort singulière était l'allure des saules dorés ; belles captives éplorées, leur blonde chevelure ondoyée d'ambre, de saphirs, d'émeraudc, irrisée des rayons du soleil, retombait avec un beau désordre vers le sol ; la bise les agitait, les caressait. C'était brillant, varié, gracieux comme la ceinture d'Iris.

ESQUISSES 2I9j

- A certains angles du chemin, un grand arbre se dressait audessus de ses voisins, comme fier de son ample ramure ; et la Fée qui avait créé toutes ces splendeurs, où était elle ? Aux abords des villas, on distinguait de loin, à leur teinte rose, des grappes de sorbier, de l'année précédente : bonbons savoureux que des troupes de [i] bouvreuils d'un rouge plus foncé se disputaient, tout en faisant entendre leur ramage tendre, mélancolique, — une note courte en unison avec ce paysage glacé.

C'était ravissant au grand jour.

La nuit prépara d'autres surprises.

Les rayons argentins de la lune, se répercutant sous ces colonnades resplendissantes, faisaient l'effet de lustres ornés de girandoles, ou sa pâle clarté se décomposait en spectres lumineux. Quand le vent du soir s'engouffrait sous ces flèches étincelantes, on entendait un cliquetis de verglas entrechoqué, qui ajoutait encore au mystère : féerie vivante, curieuses fantaisies de la nature, on eût cru errer sous les voûtes de palais enchantés !

M. Herring a fait de son manoir une maison modèle pour le confort, Sans donner dans le luxe effréné que l'on rencontre dans quelques-unes des résidçnces princières de Montréal : il lui a choisi un nom fort commun en Angleterre, son pays natal, bien que dans se^ bois, les corneilles et non les corbeaux doivent tenir le haut du pavé : Ravexs- WOOD.

(1) Pinus Enucloator — Pine Gros beak.

N/[BAD0\VBANK:, SlUeo^

Hector Théophile Crainahé, secrétaire du gouverneur Murray, plus tard Lieutenant-Gouverneur, profita du départ des Français pour faire à Sillery l'acquisition d'un des plus beaux et des plus vastes domaines de l'endroit. A en juger d'après l'inventaire détaillé, annexé à l'acte de v^ente que nous avons par devers nous, ce n'était pas une terre ai habitant, mais évidemment une belle métairie, abondamment pourvue de chevaux, de vaches, de moutons, etc. Entre autres objets de luxe, en ces temps primitifs, il est fait mention à l'inventaire "d'une glacière ; " les seigneurs seuls, nous pensons, en 1762, se bâtissaient des glacières pour frapper leurs vins ou préserver leurs viandes fraîches.

Il est vrai que le propriétaire qui décampait pour la belle France était un seigneur, — un haut et puissant seigneur— un chevalier de l'ordre royal et militaire de St- Louis : Joseph Gaspard Chaussegros de Léry. L'acte de vente passé devant Sanguinet et Panet,, notaires, porte pour date 16 sept. 1762.

(Le lieutenant-gouverneur) Cramahé était donc riche propriétaire, à Sillery, en 1762 et aussi, en 1775, comme on le verra eu feuilletant la relation du siège de Québec, écrite par un témoin oculaire et un des envahisseurs de notre sol en 1775, Joseph Henry, âgé de 17 ans, volontaire sous Arnold et prisonnier de guerre dans la prison militaire appelés Dauphine, piès de la porte St-Jean, pendant quelques temps ; puis, prisonnier de guerre sous bonne garde, dans l'ancien couvent des Récollets, jusqu'à la fin d'aoijt 1776. Il devint juge plus tard. Cette intéressante relation forme un volume de près de 200 pages, (i)

(1) " An accuiato ami interesting account of tlie hardshipa and dufferings of the band of lieroos wlio traversed tho wilderuess in tlic campaign against Québec, in 1775, by John JoseiJh Henry, Ksqulre, late Président of the second judicial district of Pennsylvauia, Lancaster, printed Ijy William Greeu, 1812."

Henry était né à Lancaster, Pennsylvanie, le 4 juin 1758 ; il s'enrôla en 1775,à l'âge de 17 ans, comme volontaire dans un r,igiment levé à Lancaster, et qui devait faire partie de l'armée d'Arnold, alors à Boston ; il exjjira en 1825, entouré du respect de ses concitoyens et de l'amour do ses enfants.

Au fur et à mesure que les compagnons attristés de Montcalm et de Vaudreuil s'embarquaient pour la vieille France, nous avons vu de hauts personnages venus avec eu à la suite de Wolfe, acquérir, moyennant finance, les plus beaux domaines dans les environs de Québec : les conquérants, ici, ne firent pas de confiscations à la mode européenne. Au reste, les articles de la capitulation s'y opposaient.

L'x\ngleterre, en 1633, avait restitué Québec à la France après l'avoir occupé près de quatre ans ; (i) en agirait-elle de même en 1759 •'' ^^^^ semblait peu probable.

La perte du Canada était un embarras de moins.

A la cour de Louis XV, on se fichait comme de l'an quarante "des quinze milles arpents de neige perdus pour a France, "enfin le roi et madame Pompadour dormiraient contents."

Cependant, le cas où le Canada serait rendu, méritait considération. Parmi les émigrants, il y avait des gens prudents, fort prévoyants même ; de ce nombre était le Sieur Joseph Gaspard Chaussegros de Lery. — On trouve ensuite au contrat de vente du 16 sept. 1762, où il est représenté par son procureur, M. Jean Max Landrîève, "commissaire préposé à l'embarquement des Français en cette colonie," on trouve, dis-je, une clause stipulant que si le Canada est retenu par l'Angleterre, ce sera une vente, moyennant le prix de 12,000 livres. Si au contraire, le Canada est rendu à» la France, ce ne sera qu'un bail, dont ia vente représentera l'intérêt des douze mille livres capitalisées à 6 p. c.

Parmi les titres de propriété, que feu M. John Porter a légués à un propriétaire récent, le Col. Andrew Stuart, il se trouve un acte de concession fort ancien, datant du 23 janvier 1652, celui de Gilles Esnart. le premier concessionnaire. Il appert aussi que les anciens voisins, les Hamel

(1) n paraîtrait que l"uu des motifs les plus puissants pour cette restitution, ce fut la promesse que Louis XIII lit à Charles 1er d'Angleterre de solder de suite les 400,000 écus qui restaient dues sur le douaiie do la reinellcnriette, son Épouse, si l'on rendait Québec.

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et les Routier, se dessaisirent par divers actes de ventes entre 1735 et 1740, de plusieurs lots, au profit des auteurs des propriétaires actuels : entre autres titres translatifs ae propriété l'on voit celui du 6 avril 1740, où Antoine Routier et son épouse vendent une terre au Sieur Joaquin dit Philibert. Qui était ce Joaquin dit Philibert de 1/40 ?

Etait-ce le même que "Joaquin dit Philibert," qui, en 1735, posait la première pierre de l'antique édifice plus tard "Freemason Hall" la salle des Francs-maçons, sur le site duquel est érigé le Bureau de Poste actuel, rue Buade ?

Ceci nous fournirait-il la solution de la mystérieuse inscription du chien : "Qui ronge l'os' laquelle inscription intrigue les antiquaires de temps immémorial et existait à coup sûr, le 18 septembre 1759, quand Québec capitula, puisque le capitaine John Knox, un des officiers de Wolfe, la reproduit intégralement au Tome II de son journal du siège.

Laissons au juge Henry la tâche de nous décrire les rares aptitudes de sa "bande de héros" les congréganistes (^i) pour vider les caves, les salonS; les écuries et les poulailliers des Royalistes de Québec, insensibles aux charmes de la liberté.

" La petite armée d'Arnold avait retraité à la Pointeaux-Trembles, le 25 nov. (l'J'JS)' Le 2 décembre elle rebroussa chemin, revint vers Québec et atteignit le soir même, Ste-Foye...

"Le 12 décembre, officiers et soldats n'avaient d'autres vêtements que des fragments de leurs hardes d'été qu'ils portaient pendant leur désastreuse course : voilà tout ce qu'ils avaient pu sauver. Il y avait alors trois pieds de neige.

" Un beau matin, un individu survint et s'adressant à Simpson, l'officier en faction, il lui dit.: Qu'à peu près deux milles en remontant le St-Laurent il y av^ait une

[1] Les mémoires du temps nomment eongréganistes les envoyés du Congrès : les «hose? ont changé

maison de campagne, appartenant au gouverneur Cromie { Cramahé ? ) — bien pourvue de tout ce qui manquait à l'armée, il s'offrit de nous y conduire. On commanda de suite des carrioles. La maison du gouverneur était un élégant logis, coquettement situé sur la rive escarpée du fleuve, à peu de distance d'une (i) chapelle

" Bien qu'en plein hiver, la site accusait le goût exquis et l'abondante richesse du propriétaire. La porte était fermée : nous cognâmes ; la porte principale nous fut ouverte par une Irlandaise, un colosse tel, que je n'ai jamais rencontré son pareil chez le sexe féminin. C'était la gardienne de la maison : ses réponses à nos questions portaient un certain cachet de franchise et d'affabilité.

" Elle nous fit entrer dans la cuisine : une vaste salle bien garnie de ces objets que les bons vivants considèrent indispensables à la jouissance de la vie Nous y trouvâmes, entassés dans un coin, cinq à six serviteurs canadiens, tremblant d'effroi. En examinant le local, nous découvrîmes une trappe, par où l'on pénétrait dans la cave.' Nos troupiers s'y aventurèrent et firent main basse sur le contenu : tinettes de beurre sans nombre, saindoux, suif, bœuf, lard, poisson, sel : tout devint notre proie. Tandis que nos soldats furetaient dans ce réduit, notre lieutenant y descencendit pour hâter les opérations. Quant à moi, on m'avait placé en faction au haut de la trappe, adossé au mur et mon fusil en joue comme sentinelle ; j'avais pour mot d'ordre de surveiller les serviteurs. Ma bonne amie, l'Irlandaise, m'invita vivement à descendre dans la cave ; son dessein était de nous y enfermer tous,

" Heureusement sa ruse était trop transparente ; ayant vidé cave et cuisine, nous chargeâmes le butin dans les carrioles ; puis, l'on se dipersa à travers les autres appartements ; c'est là que régnait l'élégance. Les murs et les cloisons étaient tapissés avec goût ; de belles gravures, des

[1] En 1775, il n'y avait i Sillery d'autre chapelle que celle des Jésuites, — celle od le revd Père Énnemond Massé avait été enterré en mai 1646 ; un joli petit monument en marque le site.

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cartes soigneusement faites, accusaient la main de maîtres. Une superbe vue de la cité de Philadelphie, sur une grande échelle, prise des environs de Coopcys Ferry fixa mes regards et me causa que'ques remord?, m^ais la guerre et la science, sur les champs de bataille, se respectent peu ; la science succombe dans le tumulte.

"Nous fûmes bien plus i-ensibles aux charmes des lits de plumes douillets, des beaux couvre-pieds, des couvertes roses qui ornaient les dortoirs. Il y en avait à profusion : wQ'xXS prîmes le tout. Les angles et les coins dans les carrioles servirent de réceptacle aux petits articles.

"Notre cupidité ne put résister à la. tentation d'enlever plusieurs douzaine de couteaux et de fourchettes à gaine, d'un fini rare, ainsi qu'un lot de couteaux pour le dessert. D'autres objets de bien moins de valeur, ou d'une petite utilité, disparurent également sous l'étreinte avide des troupiers.

"Dans une salle en arrière, il y avait un canapé en acajou artistement sculpté, avec coussins moelleux et couverture de soie figurée ; nos carrioles étaient surchargées

d'eftets. Plus de place, pas même pour le canapé Mais

les coussins de soie, nous trouvâmes moyen de les emporter.

"Ayant débarrassé Son Excellence de tous les objets pour nous de première nécessité, nous nous mîmes en route, accompagnés des pieuses b^^nédictions de la gar^ dienne du logis ; elle semblait toute surprise que nous n'eussions pas enlevé plus d'effets. Peut-être avait-elle ses

réserves mentales qui sait ? mais ce n'était pas

notre affaire,

"Arrivés près de la Chapelle, nous rencontrâmes une escouade des nôtres — commandée par Morgan : eux aussi, ils venaient faire comme nous. L'officier en charge parut chagriné à la vue de nos dépouilles opimes. Il continua son chemin et acheva de piller la maison et les écuries de ce qui y restait.

"Grande fut la joie chez nos soldats qui se partagèrent en frère les objets enlevés."

Puis le 13 décembre, le juge Henry nous raconte une autre expédition de même nature et accompagnée des mêmes résultats, qui eut lieu à une autre riche métairie près de Québec. Tout en condamnant au point de vue de la morale ces brigandages d'une soldatesque effrénée,, il se console philosophiquement par le fait — que les: Royalistes [Tories) seuls, de Québec, étaient pillés.

Pour la description détaillée de Meadowbank, voir Picturcsqiic Québec, page 390-3.

DORNAL, Cap Rouge

Pendant ia mémorable invasion des Bastonnais, en 1776, naissait à Dornal, petite ville ou village de l'Ecosse, un enfant du sexe masculin, destiné à fournir, dans sa patrie d'adoption — le Canada — une longue et glorieuse carrière- ■ John Neilson. Tout jeune encore, on le trouve, immiscé au journalisme comm.e propriétaire et pendant quarante ans, rédacteur de la vieille Ga::cttc de Québec, la plus ancienne de nos feuilles périodiques, fondée en 1764 ît éteinte en 1874 — apiès cent dix ans d'existence.

Connu surtout vers la fin de sa carrière, comme le Nestor de la presse, l'habile, l'infatigable et patriotique député pour le comté de Québec avait été désigné par le parti de M. Papineau, en chambre, comme délégué de la colonie pour faire connaître à la métropole, nos griefs, en 1 822. Il fonda, au Cap- Rouge, Dornal, il y a plus d'un demi-siècle et y expirait, à l'âge patriarcal de 72 ans, en janvier 1848, respecté de tous, pour la sincérité de ses convictions, aimé des Canadiens-français à cause de sa chaude sympathie pour leur cause, bien qu'il eut crût de son devoir de les avertir que la lutte armée que l'on conseillait contre la puissante Angleterre était inconstitutionnelle et ne saurait aboutir qu'à un désastre : ses sages conseils, comme ceux de Ouesnel, Cuvillieret autres, ne purent prévaloir

Bien que le Canada eut été le théâtre de ses succès oratoire?, littéraires et politiques, M. Neilson conserva jusqu'à sa dernière heure un souvenir vivace de son pays natal — le pays de Wallace, de Burns, de Scott ; il en perpétua pour lui la mémoire, dans le nom de sa villa.

" Et duk'is movicns reminiscitiii' Argos. "

Dornal, drapé de verdure, se dresse sur le versant du sud du chemin du Cap-Rouge, dans les plis de cette impé- .nétrable forêt qui voila pour un temps les vols sacrilèges

-et les crimes de Chambers ( i ) et de sa troupe, il y a un demi siècle.

Nos pères à cette époque ne parlaient jamais du bois du Cap-Rouge sans tressaillir d'effroi : c'était leur forêt noire.

La villa avoisine ces carrières de pierre où Cambray, Gagnon, Mathieu, Waterworth et consorts allèrent se tapir dans une petite forge, pour faire fondre en lingots les argenteries dérobées le 10 février 1835, à la chapelle de la Congrégation, qui fait face à l'Esplanade, à Québec, savoir : " une lampe d'argent, valant ;!^2o ; un crucifix, £10 ; une statue de la Vierge, £ ^O \ quatre candélabres, ;^io et deux chandeliers, £2.10. " Vol mémorable.

M. John Neilson, le propriétaire actuel de Dornal, fils aîné de Thon. John Neilson, nous racontait récemment l'effroi que lui causa alors la rencontre fortuite de ces malfaiteurs, une froide journée où, jeune enfant, il revenait de la forêt où il était allé tendre pour les lièvres et les perdrix.

Les goûts prononcés de ]\I. John Neilson pour l'ornitholagie datent-ils de cette ère reculée ? Je ne le sais ; mais ce que je sais, c'est qu'il est un de nos meilleurs observateurs du monde ailé et que ses écrits sur ce sujet dans la presse anglaise lui ont valu des éloges chaleureux de la part des naturalistes des Etats-Unis : voilà pour Dornal,

(1) Les i? .'?'•;.<';->)=• f?./ 't/kk' — par il. Frs. Real Angers — 1S3

LOKGWOOD, Cap Rouge

" Hère, tliera was laughmg of old, there was weeping, Haply of loyers uone ever will know, Whose eyes went seai.vard a huiidred sleeping

Years ago.

The gliost of a gardeii fronts tlie sea, A girdle of brushliood aud thorn encloses

The square slope of the hlossomless bed

W'here the weeds that grew green from the graves of its roses

Now lie dead.

The field falls southward, abrupt and broken, To the low last edge of the long lone land, If a step should sound or a word be spoken Would a ghost not rise at the strange guest's hand."

Sii-inbiirne — i'OKSAKEN Garden

De longue date j'avais médité faire une visite à la masure délabrée qui jadis fot une demeure ensoleillée, attrayante : Longwood — au Cap-Rouge, près Québec.

Le hasard voulut que le trajet eut lieu, une de ces aprèsmidi ternes et froides du mois de mai, qui n'est pas toujours le mois des feuilles, tant s'en faut.

Longwood avoisine Dornal, le beau manoir de feu l'hon. John Neilson, le Sage du Cap-Rouge, dit M. Barthe, sur le côté nord de la voie publique.

C'est là que séjourna, nombre d'années, l'opulent, le laborieux historien du Canada, William Smith ; là, s'était écoulé le soir de sa longue carrière officielle.

Où puisa-t-il ce singulier nom, Longwood ? l'emprunta-til à la dernière demeure, à l'historique chalet, où le contemporain [i] de l'hon. William Smith, Napoléon 1er, terminait ses jours, à Ste-Hélène, sous l'écrou de Sir Hudson Lowe ? Le Cap-Rouge et ses verdoyants et paisibles bosquets devinrent-ils, comme Ste-Hélène le fut pour le Petit Caporal, un havre de repos, après des jours orageux ?

[1] Napoléon 1er, le duc de Wellington et riiisterien Smith, naquirent tous trois en. 17G9.

Le site, en ce moment, n'a d'autres attraits que ■ceux de son rustique paysage et de ses plantations forestières.

La masure, longue de quatre-vingt et large de près de quarante pieds, n'a qu'un étage : vaste structure en bois, avec une fenêtre en ogive, droit au dessus de la porte d'entrée, destinée à éclairer cette partie des mansardes. Les longues salles au premier, ses mansardes spacieuses, ont dii rendre ce séjour spécialement commode comme résidence d'été. La maison dans l'origine était évidemment peinte en jaune ; — elle est d'un jaune terne maintenant ; les persiennes, à quelque phase de leur existence, ont dû être vertes. Quand je vis Longwood, la villa me sembla aussi triste, aussi délabrée que les neiges et les autans de plusieurs années peuvent rendre une demeure inhabitée.

A l'extérieur, il y avait, selon l'expression du poète Swinburne, " le spectre d'un jardin," qui semblait me narguer ; et quand le concierge fit tourner la clef dans la serrure rouillée de la porte de ce séjour désolé, aux planchers disjoints, aux fondations effondrées, aux ténébreuses chambres avec leurs volets fermés, je m'attendais presque de rencontrer, à l'intérieur, le spectre du vieil historien. Citons encore l'harmonieux barde Swinburne :

" AU within is dark as night ; In the -ïvindows is no light ; And no murmur at the door, Se fréquent on its hinge before.'"

Cependant, le temps avait éé où les accents de la harpe les roulades du piano, le mouvement de pas légers, des réunions d'amis ou d'amants et leur doux parler avaient éveillé de joyeux échos dans les salons maintenant silencieux de Le. gv.'ood ! La tradition redisait que jadis de somptueux binquets, des soirées brillantes, de grands bals étaient à l'ordre du jour, dans ce lointain passé où Québec se gaudissait de sa frîgante garnison militaire, et pendant la belle saison, de nombreuses frégates, mouillées en rade, sous les canons de sa menaçante citadelle.

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