‹ Monographies et esquissesChapitre 67 sur 107 · RINGFIELD · texte numérisé non relu

RINGFIELD

conque peut ser\M*r d'excuse aux Anglais d'avoir négligé de prendre toute notre armée prisonnière.

"L'ouvrage à cornes était en face de la rivière St-Charles, large d'environ 70 pieds ; cette rivière lui valait mieux qu'un fossé de mains d'hommes. Son front qui faisait face à cette rivière et aux hauteurs, était composé de palisrades fortes et hautes enfoncées perpendiculairement dans le sol avec meurtrières pour tirer plusieurs grosses pièces d'artillerie. La rivière est profonde etguéable à marée basse, à la portée d'un mousquet devant le fort : cela en rend la prise plus difficile du côté du Saint-Charles que du côté opposé où il est construit de terre et faisait face à Beauport, bien qu'il présentait de ce côté un aspect plus formidable, et certainement que l'ouvrage à cornes ne pouvait être capturé de ce côté par un assaut des Anglais tant que ces derniers seraient sur la rive opposée. A la vue des soldats sur la plaine où était la boulangerie, Monguet et Lamotte, deux vieux capitaines du régiment de Bearn, s'adressèrent avec véhémence à M. de Vaudreuil, lui disant "que l'ouvrage à cornes serait pris en un clin-d'œil, par un assaut, le sabre au poing, que nous serions tous passés au fil de l'épée : que rien ne pouvait nous sauver qu'une prompte capitulation de la colonie entière aux Anglais ;" Vaudreuil leur répondit qu'un fort tel que l'ouvrage à cornes ne se prenait pas si facilement.

"Bref, il s'éleva un cri général dans le fort pour couper le pont de bateaux. Il est bon de remarquer qu'à peine un quart de notre armée avait réussi à l'atteindre et que si l'on eût coupé le pont de bateaux, le reste de nos soldats eut été abandonné de l'autre côté, comme des victimes au vainqueur. Le régiment Royal Roussillon était en ce moment à une portée de fusil de l'ouvrage à cornes, se disposant à franchir les pontons. Comme je m'étais déjà trouvé dans de semblables aventures, je ne perdis pas mon sang-froid et possédant encore quelques restes de l'estime que l'armée avait pour moi, à cause de la confiance que

MM. Lévis et Montcalm me montraient publiquement, je je m'adressai à M. Hugon, qui commandait, lui demandant une passe pour entrer dans l'ouvrage à cornes, et je le priai de m'accompagner au pont. Nous y arrivâmes en courant et sans nous enquérir qui avait donné ordre de le couper nous en chassâmes les soldats dont les haches levées allaient en un instant exécuter cet ordre insensé. M. de Vaudreuil était alors enfermé avec M, l'Intendant et quelques autres personnes dans une maison qui se trouvait dans l'intérieur de l'ouvrage à cornes. Je soupçonnai qu'ils méditaient un projet de capitulation générale et j'entrai dans la maison où je n'eus que ie temps de voir M. l'Intendant, avec une plume à la main, qui écrivait sur une feuille de papier lorsque M. de Vaudreuil m^e dit que je n'avais pas affaire là. Lui ayant répliqué que ce qu'il me disait était vrai, je me retirai en colère de les voir songer à abandonner si ignominieusement uoe colonie pour la préservation de laquelle tant de sang et d'argent avait été prodigués. En quittant la maison, je rencontrai M. Dalquier, un brave et honnête homme, avancé en âge, qui commandait le régiment de Bearn, avec les marques d'un brave officier sur toute sa personne, — d'innombrables blessures. " Je lui dis qu'on discutait en dedans de la maison la reddition du Canada à l'Angleterre, par une capitulation, et je le priai de se hâter d'y entrer pour défendre la cause du roi et sauvegarder les intérêts de sa patrie, [i] Je le quittai ensuite pour rejoindre Poularier au ravin de Beauport, mais l'ayant rencontré à trois ou quatre cents pas de l'ouvrage à cornes où il se rendait, je l'informai de ce que l'on y discutait.

Il me répondit que, plutôt de consentir à une capitulation, il verserait la dernière goutte de son sang. Il me dit de faire de sa maison de sa table la mienne, me conseilla d'y aller m'y reposer et,donnant de l'éperon à son cheval, il

(1) On a jeté sur ce ravin qui intercepte la voie publique, un solide pont soutenu sur une maçonnerie vis-à-vis des moulins de MM. Kenaud & Brown, à Beauport.

2 66 RIXGFIELI)

s'élança, rapide comme l'éclair, vers l'ouvrage à cornes."

* * Ringfield se fait remarquer par son étendue, parmi cette gracieuse série de cottages ornes qui frangent le côté ouest du chemin de Charlesbourg, au Gros Pin ; l'endroit ci-devant se nommait Smithville, d'après le riche propriétaire, feu M. Chs Smith, possesseur du so' ; il se plut à y tailler des domaines pour la patriarchale famille des Smith, où M. Parke trouvait une excellente compagne, intrépide et amante du sport comme son époux. Le chef de ce nombreux clan, M. Chs. Smith, occupa pendant de longues années, la maison située sur la rive nord du St- Charles, plus tard la propriété de M. Arch. Laurie, maintenant appartenant à M. Owen Murphy, ex-maire de Québec. Ce site est un démembrement de l'ancienne Ferme des Anges, près du ruisseau Lairet, là où dînait, chez les RR. PP. Jésuites, Emery de Caën, le 6 août, 1632.

C'est au milieu d'une ave^nue, semi-circulaire, ombragée d'arbres de haute futaie, que s'élève la villa de M. Parke, homme fort connu comme grand constructeur et armateur de navires, aux jours prospères où nos braves charpentiei's de vaisseaux vivaient dans l'abondance, sans le concours <^Q.\:x Société cle Bord \ si connu était M. Parke que l'on disait de lui, qu'il avait lancé de ses chantiers une flotte entière, soixante-seize navires de long cours ; c'était vrai.

M. Parke, depuis près d'un demi-siècle, jouit de la réputation d'être le premier IVhip, le patriarche du Turf à Québec. Il naissait au commencement du siècle à Belfast, Irlande, et s'établissait ici vers 183 1. L'alerte octogénaire ne lance plus de navires sur le Saint- Charles ; mais il a le pas presque aussi leste,, l'œil aussi vif, le poignet aussi ferme que lorsque — il y a de ça une quarantaine d'années — comme président du jour, avec ses six chevaux en flèche, il battait la marche sûrement et fièrement au club du Tandem, à Lord Caledon et autres officiers des Gardes,

au milieu des carrefours les plus tortueux de la Basse-ville ou des faubourgs de Québec. Un jour, comme président il choisit Ringfield, comme lieu d'arrêt, pour faire le sang^ gris, et trente-quatre tandem trouvèrent place dans la vaste cour et la lai^ju de la viTa.

J'ai sur le rayon de ma bibliothèque étiqueté " Incunables" un mignon volume, relié en maroquin vert, doré sur tranches, intitulé " PiCTURE OF OUEBEC." Dix-sept dessins en taille douce lui donnent du relief; c'est un Québec-Gu'de, tiré à sa seconde édition, en sept: 183 1, écrit paraît-il, par un Ecossais lettré de la vieille capitale, i\I. Bourne ; illustré par un graveur écossais de mérite, James Smillie ; imprimé par MM. P. et W. Ruthven, les mêmes, je crois, qui sept ans plus tard, imprimèrent pour ^I. N. Aubin son spirituel Fantasque. A la page 9, du dit volume, il y a une jolie gravure sur acier où se voit, à l'ouest, le Palais de Justice ; à côté, la cathédrale anglicane ; au nord, \ Union Hôtel (maintenant dépôt de mer-L cerie de M. Morgan) ; à l'est, le. château Haldimand (l'École Normale actuellej bien gardé par de vigilantes sentinelles : c'est un paysage d'hiver.

De la rue St-Louis, trottine un terre-neuve attelé à un traîneau crânement dirigé par un alerte ganiin, qui, debout sur son traîneau, fait claquer son fouet : c'est comme aux premiers jours de la colonie.

A l'ouest de la Place d' Armes, on discerne deux militaires en capote ; des soldats vraisemblablement du 71e Montagnards, alors stationné à Québec. L'un tient à la main V harmonieux instrument national, la vèse, et semble se préparer à donner le signal du départ ; un piquet de soldats — sergeanfs guard — traverse la voie publique, pour relever la sentinelle de faction aux bureaux du Commissariat, maintenant les quartiers du major de brigade. Autour de la Place d'Arai^s, dont le parcours d'hiv^er est marqué de halisses de sapins, circuleift allègrement (de temps à autre un leader se mate, se cabre) une longue file d'équi-

268 RINGFIELD

pages à deux chevaux, des tandem, dont les fringantes montures, portant aigrettes, panaches, ceintures de grelots, ont la queue coupée, courte et carrée, bobtail comme dit le sport ; ils ressemblent aux hnntcrs anglais ; de nos jours les bobtail ont disparu, pour faire place aux crinières longues et flottantes, aux queues carrées, mais plus longues.

C'est la réunio-n hebdomadaire — ou incct de jeudi, du fameux Driving Club, formé vers 1829, sous l'administration de Sir James Kempt. Les chevaux piaffent, blanchissent d'écume le mors : vite. Excellence, montez. On attend que sa seigneurie, chaudement vêtue, munie d'un manchon d'ours, de dimensions phénoménales, descende les gradins du Château pour prendre la place d'honneur. Le voici qui se blottit à côté de son aide-de-camp, à qui il passe les guides. Le vice-président sonne du cors ; le Montagnard fait crier sa cornemuse et la gaie cavalcade se lance au grand trot vers la rue La Fabrique. L'artiste de ce dessin, le lieutenant Wallace, du 71e Montagnards, semble avoir été tort heureux à saisir tous les objets vus du corps de garde voisin du Château.

Continuons : il est une heure de relevée ; à trois heures V0U3 pourrez voir nos gaillards déboucher sur la glace au pied du Cône, à Montmorency, ou bien attablés à la fameuse hôtellerie — le Bluc Hoiise — sur le chemin de la petite rivière St-Charles, ou encore au Cap-Rouge chez Kostka Hamel, ou bien chez Déry à Lorecte. Le code du club est d'une sévérité draconienne ; pour la moindre infraction, vite vme amende, etc., c'est au moyen des amendes que l'on rencontre les menues dépenses.

C'est au président de la semaine à fixer d'avance à la -campagne, le lieu d'arrêt, chaque fois que le club sort. Il n'y a qu'un spécifique pour prévenir la congélation, après \me longue course, c'est une razade de Mnllcd Winc' ; vin épicé auquel nos pères ont conféré le nom de sang-gris. C'est au vice président à préparer et à faire servir cette

délectable embroisie, sous peine d'amende de censure. Gare au pauvre vice président, si dans la presse du départ il a oublié le Mullcd ivinc. Il a dû l'enfermer chaud dans une cruche ou amphore enveloppée d'une couverte, et le précieux baby bien enmaillotté a dû être déposé douillettement dans les fonds de la carriole du vice président : malheur au vice président, s'il mettait en danger, par le

froid, les jours du Club, faute du ^^c^z/^-^r/^ traditionnel

Je remercie mon vieil ami M. Parke des renseignements qu'il m'a si obligeamment fournis, à propos de son. Club favori..

Québec, Décembre 1884.

A.UYEPxGNE, Charlesbourg

Au pied de la côte de ClariJiuc, à Charlesbourg, à l'est du plateau, surnommé Gi'os Pin, le touriste saisit de loin sous de verts bocages, les blanches demeures d'un villa<^e canadien, l'ancien haneau Auvergne. Quel est l'Auvergnat parmi les anciens colons, qui se laissa aller à la jouissance de perpétuer par ce nom le souvenir du doux pays de France ? Notre ami, l'antiquaire Tanguay, pourra peut-être vous en donner des nouvelles.

Qui sait 1 un de ces laborieux colons que l'intendant Talon y plaçait vers 1675, pour inaugurer sa colonie modèle ? Toujours est-il qu'en 1832, le juge en chef de la province. M. Sewell, séduit par le charme de l'endroit, s'y érigea un chalet. Auvergne, le nom du village, devint celui de la villa du juge. O que j'aimerais à repeupler de ses hôtes et intéressants visiteurs, l'historique chalet, à l'époque où l'éminent juriste l'oc'cupait

Comme homme de lettre, légiste, homme politique, fonctionnaire d'état, M. Sewell a fourni une longiie et brillante carrière. Ayant adhéré au parti du roi Georges III, dans le vif conflit qui donna aux provinces de la Nouvelle- Angleterre leur indépendance ^1775-83), ce prince se souvint, en temps et lieu, de la fidélité de son sujet Boutonnais.

De fortes études, une heureuse mémoire, des talents d'un ordre supérieur, une grande dignité de tenue ouvrirent bientôt au fameux United Empire Loyalist, la porte à toutes les dignités.

Jonathan Sewell, naquit à Cambridge, dans la colonie Aç. Massachiisscîf s Bay, en 1766.

Son père était Procureur-Général de la colonie. A la suite •de l'insurrection, M, Sewell, père, crût devoir émigrer en Angleterre. Son fils fit ses classes à un Graiiuiiar ScJiool, à Bristol ; puis, il accompagna s-on père, lorsque ce dernier se rendit à St-John, N: B., en 17S5 ; y fit son droit sous l'éminent avocat, plus tard, le juge \\"ard Chipman.

Jonathan Sev.ell y pratiqua sa profession pendant une année. Le jeune av^ocat vint chercher fortune en notre ville, en 1789, et y fut dip'omé membre du barreau, cette année même.

Son exellent père expirait à St-John, X. B. en 1796.

Nommé solliciteur-général à Québec, en 1793 ; procureur-général, avocat-général, juge de la cour de vice-Amirauté, en 1795, l'habile légiste devenait juge-en-chef de la Province de Québec (i) et Président du Conseil Exécutif, en i8c8. Il représenta à la Chambre pendant trois' parlements consécutifs, le bourg de William Henry (SoreU

Orateur du Conseil Législatif, en 1809, il ne lui a manqué que la haute charge de Gouverneur-Général pour couronner dignement tant de distinctions flatteuses. Mais en i'5o8 comme plus tard, nos gouverneurs-généraux nous arrivaient de Dovjiiiug sîrcct towx. dressés. Il faisait bon alors de se prononcer carrément pour la couronne, sans trop s'occuper du peuple

Pourquoi cet ardent ami des Anglais alia-t-il chercher un nom français pour sa maison de campagne ? Mystère ! Auvergne, distant d'à peu près une demi-lieu du lé'^en-

(1) Le Juge Sewell, siicesscur en 1S3S du Juge "Williams, entre autres réfoiines et modiiications, introduisit au Palais, la grande tenue officielle, le costume imposant des anciens jours, robes d'hermine, tricornes, etc., comme aux vieux pays.

Une sentence de mort, en cour criminelle, prononcée par le juge-en-chef, entouré de ses quatre collègues, tous en grand costume ofticiel, était -au incident fort imiiosant. Sir James Stuart, qui lui succéda, en 1S3S, personnage majestueux quant à la stature, d'une érudition vaste, et amateur, lui aussi, des formes judiciaiies antiijucs, conserva Ittricome et laissa choir l'hermine.

Page 1