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SCOTT, ROMANCIER

Nou.', avons esquissé Scott comme poète, nous allons le considérer comme prosateur.

Pénétrons dans ce merveilleux bazar de curiosités littéraires, les Waverlcy Novels. Cette longue série de romans historiques, dont le premier parut en 1814, fut plus tard, comprise en entier sous le titre de IVaverley Novels.

Le nom de l'auteur, comme l'on sait, était inconnu du public ; ce ne fut qu'en 1827, à un grand dîner que Scott en assuma la paternité.

Que le barde d'Abbotsford soit devenu riche, opulent, grand propriétaire, possesseur de château, rien de bien étonnant en tout ceci- Chaque carrière, chaque industrie, a eu ses enfants gâtés ; le barreau, le négoce, la finance ont tous pu compter d'heureux favoris. Mais ce qui est de nature à étonner, comme le remarque Howîtt, "c'est qu'au moment oii en Angleterre, toutes les carrières littéraires semblaient encombrées, les matériaux poétiques épuisés, un jeune avoué eût pu exhumer des flancs inféconds du Parnasse, avec une renommée européenne, des lingots du précieux métal si nombreux que le Mexique, le Pérou, seuls, en pourraient fournir de semblables."

Les sillons d'ordinaire si stériles de la littérature, ce terrain célèbre par les désastres de ceux qui l'ont cultivé, avaient, en bien peu d'années, donné un rendement de près d'un demi-million de livres sterling (;^50o,oooJ, comme nous le verrons plus tard.

Pour que ie lecteur français soit en état de rendre justice au talent transcendant de Scott comme prosateur, il

lui faudra d'abord se dégager d'une prévention assez naturelle. Il doit oublier que le chantre de Marmion a été aussi le biographe de Napoléon I. Tous les écrits de Scott n'ont pas le même mérite. Un des moins bons, bien qu'il soit aussi l'un des plus volumineux, se trouve être son histoire de Napoléon, en neuf volumes, imprimée en 1827. Cet écrit eut un double tort aux yeux de ceux qui hélaient d'en deçà de la Manche : il blessait la susceptibilité française, sans toujours respecter la vérité historique. Scott, contemporain, par cela même, ennemi de la révolution française et du règne de la terreur, actif officier de volontaires écossais, ardent patiriote, se sentait porté à haïr, plutôt qu'à admirer le "Grand Ravageur des Nations," celui qui en 1804, avait menacé l'Angleterre d'une descente, celui qui plus tard remua ciel et terre pour ruiner le commerce de la Grande Bretagne, par le blocus continental.

Comme ses compatriotes à E'dimiDourg, Scott avait subi et ressenti vivement les alarmes incessantes de l'époque. Il pouvait donc, sans le savoir, être partial, contre l'ennemi juré de sa patrie. D'abord la mort de Napoléon était beaucoup trop récente pour que l'histoire pût formuler un juge- . ment en dernier ressort sur ses actes. Scott, l'homme universel, l'admirateur passionné du duc de Wellington, son ami, ne put résister aux offres que les lords Bathurst et Melville lui firent de ui donner accès, dans les archives secrètes du gouvernement, à des pièces tout à fait inconnues et jetant des flots de lumière sur plusieurs actes de la carrière de Napoléon et sur son séjour à Ste Hélène.

"Une biographie détaillée du grand capitaine, par Scott aurait en ce moment, un succès rare en Angleterre," lui réfjjétaient ses amis : les libraires lui offraient d'avance de vastes sommes pour son manuscrit. La vie de Napoléon lui rapporta ^18,000 sterlg : c'en était plus qu'il n'en fallait pour l'engager à persévérer, lui qui, en 1826, avait juré de

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perdre sa main droite plutôt que de ne pas payer ses créanciers par le produit de sa plume." En 1825, comme associé secret, il s'était trouvé enveloppé dans la banqueroute de ses libraires : les Constable et les Ballantines.

Après un demi-siècle de méditation, à peine sait-on encore à quoi s'en tenir sur le compte de l'Ogre de Corse.

Que le lecteur français oublie donc que Scott fiit historien, pour ne voir en lui que le plus aimable des raconteurs, le créateur, le père du roman historique, mais dont l'école, comme celle de Chateaubriand, mourra avec son fondateur. Lui donnerons-nous le pas sur le prince des romanciers modernes, Alexandre Dumas ? Certainement, si l'on veut voir en Scott plus qu'un grand artiste, plus qu'un incomparable "paysagiste à la plume," si l'on cherche en lui un moraliste aussi agréable que solide.

vValter Scott, est un de ces bardes religieux et dignes dont parie Virgile — qui ont droit à de blanches couronnes. " Qui que pu vates et PJiœbo digna loaiti Omnibus Jds iiiveâ cinguntur Hnipora vittâ.

Sa devise, comme homme, c'est l'honneur, le patriotisme, la magnanimité. En vain chercherez-vous parmi les délicieuses créations de son génie : Flora Mcivor, Rose Bradwardine, Rebecca, la belle juive, la malheureuse Lucy Ashton, Amy Robsart la délaissée, la pauvre Effie Deans, son humble et héroïque sœur Jeani ',1a ravissante Diana Vernon, Minna et Brenda Troël ; en vain, dis-je, chercherez-vous des " Dames au Camélia, " des lionnes du demi-monde, des Manon Lescaut, des Laura Fair, les héroïnes tardes de Balzac, de Sue, de Zola, etc. (i)

Aux romans historiques de Scott, on peut appliquer sans crainte, la maxime connue : " La mère en permettra

(1) ''Les iviysagîs de AValter Scott, dit Xisard, sont comme ceux de Fénélon, non pas. une description d'après nature, mais un choix de ce que nous avons vu ou rêvé de frais, de liunineux, de pittoresque et de charmant. Nous respirons la fraîcheur de ces paysages, nous croyons y être de notre personne. Je ne sais pas de livres qui fassent plus cette illusion que les romans de Walter Scott ; on y éprouve toutes les sensations, on y a toute la plénitude d'activité et de vie de ses personnages : imagination aimable et bienfaisante, qiii n'a jamais été inspirée que par le désir d'entretenir la simplicité des sentiments et la vérité des sensations, sans «me ombre d'effort pour exalter notre^ senpibilité et nous dégofiter des choses qui sont à notre portée." Etudes p. 250.

la lecture à sa fille. " Loin d'admettre que les matériaux littéraires lui manquaient, Walter Scott, par ses œuvres variées, a démontré qu'il n'y avait pas un seul coin de l'Ecosse ou de l'Angleterre, où la nature n'eiit semé quelque ravissant paysage : l'histoire, une tradition, un fait d'armes, une légende ; les mœurs, une peinture qui, sous la touche vivifiante du grand magicien, ne pût, comme poème, comme roman, comme ballade, se transformer en un tableau aussi brillant qu'il était majestueux. Un .seul coup de sa baguette suffisait pour tirer de ces vieilles annales, où l'histoire reléguait les pâles ombres, les squelettes ternes et desséchés des trépassés, des hommes en chair et en os, d'une frappante réalité où d'une idéalité fascinatrice. L'on voyait, comme l'observe judicieusement Howîtt, surgir, se mouvoir, vivaces de jeunesse et de beauté, dans l'éclatant tableau, le triomphe de l'ambition, l'énergie du crime : Bruce, Jacques V, Jacques VI, Richard, Cœur - de - Lion, Elizabeth, Marie, reine d'Ecosse, Leicester, Jacques I d'Angleterre, Montrose, Claverhouse, le Duc de Cumberland, surnommé le boucher. Non-seulement, on assistait en personne aux luttes fiéleuses des Cove?ianters, aux combats des clans, les amis des Stuarts ; mais des personnages nouveaux se groupaient en foule sur la scène, les uns séduisants par leur beauté, leur bravoure, leur mîle fierté ; les autres amusants par leurs excentricités ; tout comme si l'enfantement de tant de prodiges n'avait coût-- aucun effort: témoins le Baron de Bradwardine, Dominie Sampson, Meg. Merrilies, Eddie Ochiltree, Dugald Dalgetty, Bailie Nicol Jarvie,Andrew Fairservice,Caleb Balderstone et l'athlétique et excellent paysan Dandie, Dinmont, avec sa meute de Peppers et de Mustards, aboyant à ses trousses. Que les Wavcrlcy Novels aient un attrait irrésistible pour les Ecossais, rien de surprenant en ceci. Il ne saurait en être autrement pour un peuple qui pousse presque jusqu'au chauvinisme, l'amour du sol natal, de ses us et coutumes.

Wavcrley, Rob Koy, Tlic Heurt of Mid-Lothiau, The CJironicles of the Canongate, c'est de l'histoire en tableaux. Mais Scott ne se contenta pas de peindre les mœurs et d'emprunter aux annales de l'Ecosse, il descendit dans les vallons fleuris de rAu.q,lcterre : les silhouettes de la grande reine, Elisabeth ; ses beaux comtes de Leicester et d'Essex, de Walter Kaleigh, de Cromwell, d'Amy Robsart, lui conquirent également les cœurs, sur les rives de la Tamise ; et toutes les séductions de Don Juan et les classiques passages de Childe Harold ne purent faire oublier Kcnilworth et Woodstock. De l'Angleterre, le romancier passa en Allemagne, en France, en Palestine, richa de matériaux ; GierstcUiy Quentin Dnrii'o.rd et IvanJioc ne firent qu'ajouter des innnort^.lles à sa couronne.

On peut avancer sans crainte que pendant l'espace de vingt ans, un homme seul a su enrichir la littérature de son pays de plus d'écrits vraiment beaux, ,de plus de caractères originaux dans ses œuvres, que tous les littérateurs de l'Ecosse réunis n'avaient pu le faire pendant les deux siècles précédents : cet homme, c'est Scott.

L'auteur de Waverley se manifesta dans une ère toute particulière. La suppression de l'insurrection de 1745, qui anéantit à jamais la puissance des clans, devint le trait d'union, que dirai-je, le lien indissoluble qui joignit l'Ecosse à l'Angleterre. Cet événement fut comme le germe d'une nouvelle vie pour l'antique Calédonie. Les chefs Montagnards, vaincus, dispersés, sentirent qu'en déposant la claymore et le costume chéri des Highlands, ils abdiquaient une notable part de leurs us et coutumes, auxquelles ils tenaient comme à la prunelle de l'œil. Tous ces chers souvenirs du passé allaieiit donc disparaître à jamais, si un génie créateur ne surgissait pour en reconstruire l'édifice dans toute sa splendeur. Scott nous apparaît, comme sur le seuil d'un monde nouveau, entouré des décombres d'une ère passée, mais non oubliée. Chez lui, le culte des ancêtres allait de pair avec

un intérêt profond dans la vie présente, sous n'importe quelles phases, afdé d'un noble enthousiasme pour le beau dans ses manifestations les plus tf-ndres. Sa prodic^ieuse mémoire lui étalait l'histoire de tous les peuples : il tenait de son tempéramment robuste une faculté illimitée de travail intellectuel, et l'habitude de parcourir en tous sens les pittoresques montagnes de l'Ecosse le familiarisa non-seulement avec les grandes scènes de la nature, mais encore avec les émotions du chasseur et du pêcheur qui lui fournirent plus tard tant'de belles pages. Il s'attacha surtout à peindre les sites, avec leur couleur locale, leurs accessoires dans les moindres détails.

Ainsi dans Rob, Boj', avant de décrire la ravine où Hélène McGregor devait préparer le célèbre déjeuner, il visita en personne ce site lointain. Il voulait étudier nonseulement la conformation des lieux, mais jusqu'aux arbres, aux bruyères, et même les fleurs sauvages si variées qui croissaient dans cette ravine. Un de ses afiidés, lui ayant fait la remarque, "qu'une fleur ferait aussi bien qu'une autre," — "Non," répliqua l'inimitable peintre, "la nature ne se répète jamais. Pour assurer un tableau à la fois beau et varié, il ne s'agit que de peindre fidèlement la nature."

Mettons le lecteur français en garde contre deux écueils qu'il aura à surmonter, avant de goiiter pleinement les romans historiques de Scott. Premièrement, la longueur démesurée des prologues ou introductions flanquées de notes et d'éclaircissements. Secondement,le dialecte,souvent incompréhensible des Montagnards et des paysans écossais. En dedans de cette grossière enveloppe, se trouve le fruit le plus doux. Un critique renommé a remarqué, que " Pour le jeune homme qui lit, la première fois, les romans historiques de Scott, il s'opère comme une transformation entière de tout son être, une manifestation nouvelle : la vie lui appert sous un jour tout particulier, il ressent une admiration vive pour ce qui est digne, un

mépris indicible pour ce qui est vil, chez ses semblables."

On pourrait dire de Scott : " Vir probus So'ibcndi peritus."

Howitt, raconte une curieuse aiiecdote qui peint bien la puissance de travail du romancier.

Un club de jeunes avoués avait pour habitude, chaque semaine, de se donner rendez-vous à un hôtel en face des quartiers de Scott, à Edimbourg.

Un jour de réunion, lorsque le vin eût circulé librement, un des membres, dont le regard paraissait comme cloué sur la maison vis-à-vis, se plaignit, pâlit et fut prêt à se trouver mal. Son camarade lui en ayant demandé la cause. " Ce n'est rien, dit-il, laisse-moi changer de place avec toi. Je ne puis y tenir plus longtemps. Il y a là-bas une main, qui remue, écrit sans cesse. Ce n''est pas la première fois que je l'ai vue. Vois-la ; elle ne cessera pas même quand on allumera les flambeaux pour la nuit : et Dieu sait combien plus tard ; dès qu'une page est finie, elle est lancée sur ce tas de manuscrits que tu vois. Cette main étrange me fascine." Cette main, c'était celle qui dans les veillées de trois semaines d'été avait composé les deux derniers volumes de Waverley : la main de Walter Scott.

Il nous fut donné en août iSSi, de nous asseoir dans cette chambre historique.

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