IVANHOE
Parmi les mâles figures du moyen-âge, une surtout s'adresse à l'imagination du jeune homme et à la réflexion de l'âge m.ûr : celle de Richard Cœur-de-Lion.
Le croisé des rives de la Tamise était aussi fier de son généreux et bouillant capitaine, que le Franc l'était de son grand prince,Philippe- Auguste : la nature avait marqué l'un et l'autre du cachet de la- renommée, mais à des titres différents. Il en était bien accouru des vaillants paladins de tous les coins de l'Europe, pour reconquérir le tombeau du Christ ; de tous ceux que l'enthous'asme religieux lança en Palestine, il en est peu qui y laissèrent une plus glorieuse mémoire que Richard Plantagenet, (i) roi d'Angleterre.
Cœur-de-Lion devint fameux par la terreur que son nom imprima aux Sarrasins ; la captivité que l'empereur d'Allemagne lui fit subir, lors de son passage, en revenant,ainsi que les traîtreuses menées que son lâche frère, Jean — plus tard surnommé Sans Terre — lui suscita, en entourant sont front de l'auréole de la persécution, ne firent que le rendre plus cher à son peuple. Il parvint à s'échapper des donjons Allemands et à triompher de la perfidie domestique. Il erra même quelque temps dans son propre royaume, sous divers déguisements, épiant le moment où ses partisans épars pussent se réunir sous, son drapeau.
Voilà, pour l'historien, ou je me trompe, un intéressant héros, et pour le romancier, un cannevas tout prêt.
^ (1) Troisième fils du roi Henri II, fils de Maud ot Geoffroi Plantagenet.comta d'Anjou. Cette illustre famille se nommait originairement Martel : elle avait pris le surnom, de Plantagenet (Planta Genista) parce qu'un des premiers comtes d'Anjou avait dû n& punition de ses crimes porter une branche verte de la plante qui a ce nom. Les poisessions de Henri II se composaient de l'Angleterre, la Normandie, l'Anjou, la Guienne, le Poitou et l'Irlande qu'il avait subjuguée. Richard Cœur-de-Lion est le premier monarque. anglais qui mit sur ses armes la divi'se Dieu et mon Droit.
Mais pour qui veut encadrer la réalité historique dans les mirages séduisants de la fiction, il faut quelque chose de plus ; il faut des personnages secondaires. L'imagination inventive de Scott en aura bientôt fait jaillir plusieurs groupes et des plus attrayants, hors des moeurs du temps, au besoin, hors des royaumes du vuide — iiiania régna. Ainsi origina le roman historique Ivanhoc, publié par Scott, en 18 19, daas les intervalles de loisir non absorbés par ses devoirs de shérif et de greffier des sessions, et les moments de îépit que lui laissaient les angoisses d'une terrible maladie qui se déclara chez lui, en 18 17, et qui dura jusqu'en i82o.
Parmi les preux jeunes chevaliers que l'on voyait caracoller à la suite du roi Richard, il y en avait un distingué par sa vaillance ; il se nommait Ivanhoe. C'était lé fils unique d'un seigneur saxon du nom.de Cédric. Croyant que l'amour de la gloire avait fait oublier à son fils les humiliations des Saxons en présence de leurs maîtres impérieux, les Normands, il l'avait déshérité. Ivanhoe avait encore d'autres torts aux yeux de Cédric '. il était entièrement dévoué au prince normand, Richard. Evidemment le credo politique du père et du fils n'était pas le même. La conquête de l'Angleterre par les Normands, au siècle précédent, éta't aux yeux d'Ivanhoe un fait accompli.. Il voyait le salut de sa patrie non dans la rivalité des races, mais dans leur union .pour un bien commun. Ivanhoe ne peut oublier qu'il s'est couvert de gloire en Terre-Sainte, eu suivant la bannière de son roi : il l'accompagne donc, dans sa captivité,- et à la conquête du trône d-» ses pères, sauf à se déguiser comme lui, et à partager ses revers.
Scott choisit pour le théâtre de plusieurs des incidents les plus saillants de son roman, cette pittoresque région de l'Angleterre, arrosée par la rivière Don, jadis couverte de vastes forêts, où l'on rencontre maintenant le grand centre manufacturier de Sheffield et la jolie petite ville de
Doncaster ; le beau château de Wentworth et Wharncliffe Park en marquent encore le site au sein des beaucages.
" La bru}-ère de Sherwood, dit Nisard, était une des nombreuses clairières de cette forêt de Sherwood qui, au temps de Richard Cœur-de-Lion, couvrait toute cette partie de l'Angleterre. Elle était alors infestée de braconniers — outlazvs, — qui s'y nourrissaient aux dépens du gibier du roi. Walter Scott en a fait le théâtre de quelques scènes à' Ivanhoe. Il y a placé la cellule où le plus joyeux des compagnons de Robin Hood, sous le nom et le capuchon du saint ermite de Copmanhurst, défiait les gardiens des forêts royales. C'est là que se passe cette scène si plaisante où Richard, sous le déguisement du Chevalier Noir, vient demander .l'hospitalité au faux ermite. Il frappe : l'ermite fait semblant de ne pas entendre ; il ouvre enfin, et il offre à Richard, affamé par une longue route, une assiette de pois chiches, et pour boisson, une cruche d'eau. Mais Richard est plus avisé que les gardes-chasse de Sherwood, il soupçonne que l'ermite doit sa belle santé à un autre régime ; il demande quelque chose de plus substantiel, et voici qu'aux pois chiches succède un pâté di daim et à la cruche d'eau, une grande bouteille de cuir pleine d'un vin généreux.
Où est le rocher tapissé de lierre et couronné de touffes de houx auquel s'appuyait la cellule de l'ermite de Copmanhurst ? Où est cette fontaine de Saint-Dunstan, où il allait remplir sa cruche pour le repas qui devait avoir pour témoins les gardes-chasse } Où est la fraîche clairière à travers laquelle courait la fontaine avant de disparaître dans le bois voisin ? Les archéologues les chercheraient en vain dans ce qui rest^ de la forêt de Sherwood. C'est un des mille paysages sortis de l'imagination de Scott ; il l'a tiré de ce trésor d'impresssions vrai s, de souvenirs d'enfance, de vif amour de la nature, qui lui a fourni tant de descriptions agréables."
La scèn-^ s'ouvre vers 1 190 ; :'était l'ère de la chevalerie, des combats singuliers.
Les tournois, organisés par les princes et les nobles, attiraient en Angleterre la fleur de la chevalerie de tous les points du continent européen.
Ces braves messieurs du moyen-âge se portaient des défis à outrance, quelquefois pour des fariboles ; se pourfendaient gaiement, souvent sans savoir pourquoi, sans se reconnaître même, grâce à leurs amples boucliers ou à leurs visières rabattues, uniquement parce que c'était la mode, ou que de belles dames qui n'étaient pas toutes des Susanne jetaient leur gant dans l'arène : c'était beau,
c'était brillant, c'était chevaleresque ! N'est-ce pas ?
Cocasse, dites vous ?
Or, le roi Jean, administrant le royaume pendant l'absence et la captivité de son frère aîné, Richard, avait fixé un grand tournoi à Ashby-de-la-Zouche, près de la ville de York. Les meilleures lances de l'Angleterre et quelques-unes de la France s'y donnèrent rendez-vous : entre autres, le colossal, le féroce Réginald, Front-de-Bœuf, Albert Malvoisin, le redoutable et ambitieux templier Brian de Bois-Guilbert, tous de fiers Normands. Bois- Guilbertfavait déjà rompu une lance en Palestine avec le vigoureux et habile chevalier saxon, Ivanhoe. Saxons et Normands se confondront dans l'arène, sous le regard du Prince et de la " Reine de la Beauté " que le chevalier heureux aura désignée.
Puisqu'il s'agit de tournois, c'est assez dire que le sujet ■est des mieux adaptés à la plume flexible, magique de Scott.
Ivanhoe, déguisé en pauvre pèlerin, apprend la nouvelle du tournoi, au moment où il passa dans le voisinage •du manoir de Cédric, son père.
Il brûle d'y prendre part, mais que faire ? il n'a ni cui- «■asse, ni monture. Le hasard vient à son aide sous la for- «le d'un vieux juif, avaricieux comme Shylock, et souveraitnent méprisé par les chrétiens comme l'était un Israélite ■de ce siècle. Les juifs étaient encore plus haïs en Angleterre qu'ailleurs, paraît-il. On les persécutait, on les torturait sans merci, on leur soutirait, sous forme de rançon, ■de fortes sommes. Les rois même n'avaient pas honte de
tremper dans ces ignobles persécutions du faible opprimée L'Hébreu aimait l'or autant qu'il haïssait la guerre.
Jean Sans-Terre, ayant mis la main sur un de ces Shylock, eut recours à un procédé nouveau pour lui faire dégorger son or qn.'il persistait à cacher : il lui fit arracher chaque jour une dent, et quand le pauvre diable, de guerre lasse, capitula, il avait le râtelier passablement dégarni. Ivanhoe ayant, par hasard, tiré le juif d'un grand danger, ce dernier, par reconnaissance lui fournit le numéraire pour s'acheter une cuirasse des mieux confectionnées et un cheval de guerre sans réplique ; voilà notre pauvre pèlerin d'hier, Ivanhoe, grâce à Isaac, transformé, en un jour, en un magnifique chevalier tout bardé de fer et prêt à aller à Ashby-de-la-Zouche, batailler envers et contre tous. Isaac, était fortement attaché aux biens de ce monde ; il l'était davantage à sa fille Rebecca, une vraie merveille de beauté, un phénomène de sagesse, de pureté, de vertu. Rebecca avec sa beauté avait des talents solides ; elle avait approfondi la pharmacie, savait employer les simples ; elle pouvait guérir les blessures, excepté, comme on le verra plus tard, celles que ses yeux assassins avaient causées.
Or, ce fut le bonheur ou le malheur du chevalier Ivanhoe, blessé grièvement au tournoi susdit, d'être guéri et rappelé à la vie par la vertueuse juive ; mais, n'anticipons pas.
De frais visages de femmes viendront ragaillardir cette cohue de guerriers féroces, d'hommes sanguinaires et luxurieux, réunis en tournois à Ashby-de-la-Zouche :
D'abord, notre amie Rebecca ; puis, une blonde princesse saxonne, lady Rowena. Cette dernière a été élevée sous le toit du patriotique saxon, Cédric, son protecteur,, pour le fils duquel elle s'était senti de l'inclination, avant son départ vers la Palestine. Mais Cédric, ayant chassé de sa mémoire le souvenir de ce fils rebelle, veut forcer la princesse à épouser un grand seigneur du nom d'Athels-
ESQUISSES 41 r
tane ; Rowena n'a que de l'indifférence pour ce lourdaud, qui, à vrai dire, n'a d'autre recommandation que sa naissance illustre, attendu qu'il descend du grand roi Alfred. Lady Rowena, qui ignore la présence d'Ivanhoe, en Angleterre, et qu'elle croit mort, sent parfois diminuer sa répugnance pour Athelstane, et sans un tour de force du romancier qui fait mourir à point le lourdaud saxon, lady Rowena eût vraisemblablement été entraînée plus tard à l'épouser ; — il lui était destiné un autre épouseur.
La principale figure du drame, (car c'est bien un drame avec ses péripéties, son trouble croissant, son dénouement plus ou moins tragique) c'est à coup sûr, celle de l'infortunée et belle juive Rebecca, une des conceptions les plus parfaites échappées au merveilleux cerveau de Walter Scott.
On ne sait ce que l'on doit admirer d'avantage : la vertu,. la pureté, l'abnégation, les charmes de cette ravissante créature, abandonnée en pâture à quelques scélérats, et comme miraculeusement arrachée à la mort ou, ce qui est pire, au déshonneur par l'intervention d'en haut. Ce qui augmente l'intérêt que l'on ressent pour le sort de la jeune juive, c'est cette sympathie, cet amour qu'elle éprouve comme malgré elle pour le chrétien Ivanhoe qui a sauvé les jours de son père, à elle, Ivanhoe, qu'elle a rappelé à la vie, mais qu'elle ne saurait épouser, parceque la loi mosaïque lui défend de s'unir à un sectateur de Jésus-Christ; entre Rebecca la juive et Ivanhoe le chrétien, il doit exister à jamais un abîme : elle le sait, hélas !
Scott, comme à l'ordinaire sait varier son récit de mille incidents dramatiques. La prise du château de Torquilstone, où commandait le féroce Front-de-Bœuf, nous exhibe plusieurs des principaux personnages — sous des phases inattendues ; nous prépare des surprises. La pauvre Rebecca est saisie avec son père par Bois Guilbert et ses suppôts, et renfermée dans une haute tour du château, où les instances coupables de son adorateur insensé, le Templier
Bois-Guilbert, la force de chercher dans une mort certaine, la seule chance de sauver son honneur. Elle se réf»igie dans une des tours : perchée à la cîme, elle est prête à se précipiter si le Templier fait un pas de plus, tandisque son vieux père, dans un donjon voisin, est menacé par Frontde-Bœuf d'être rôti sur un réchaud ardent, s'il ne consent à lui payer une forte rançon.
Cette lutte entre la vertu sans défense, représentée par la belle juive, et la passion sans frein du Templier oublieux de ses vœux, est éminemment dramatique. Il n'y a peutêtre qu'un seul autre endroit où l'inébranlable fermeté de la sainte fille, mise en regard de la luxure effrénée du Templier, qui lui offre la vie, la fortune, si elle veut fuir avec lui, est encore plus saisissante.
Lady Rowena,captive elle aussi.dans la forteresse deTorquilstone,est en butte aux sollicitations criminelles de celui qui l'a enlevée, De Bracy. La nouvelle s'étant répandue que plusieurs nobles saxons étaient détenus prisonniers par Front-de-Bœuf et ses satellites, il s'organisa un parti pour les délivrer. Parmi les guerriers qui accoururent à la rescousse de Lady Rowena, de Rebecca et des autres prisonniers, se trouve un chevalier d'un aspect imposant, et au physique taillé comme un athlète. Le mystère le suit et sa visière constamment rabattue dérobe ses traits aux regards indiscrets. On le nomme le Chevalier Noir à cause de son costume sombre. Le fier inconnu n'est autre que Richard Cœur-de-Lion déguisé, et comme à l'ordinaire, avide d'aventures et de combats. Après une lutte acharnée le château de Torquilstone se rend, et, au même instant, éclate à l'intérieur un incendie allumé par la main d'une mégère vindicative, Ulfrida, que Front-de-Bceuf y retenait captive.
Scott retrace avec cette vivacité de coloris qu'on lui connaît la scène où Rebecca, citée devant Luc de Beaumanoir, le Grand Maître des Templiers, est déclarée coupable d'avoir pratiqué des sortilèges et maléfices sur l'es-
prit d'un des membres de l'Ordre, Brian de Bois Guilbert. La pauvre Juive est condamne'e à mort, à moins qu'elle ne prouve son innocence dans un combat singulier, par le champion qu'elle se sera choisi. Après avoir longtemps attendu, elle trouve enfin un champion — Ivanhoe Bois-Guilbert, dés'gné par leur chapitre pour soutenir l'honneur des Templiers, — en proie au désappointement, expire de rage on d'apoplexie au milieu de l'arène, et la victoire reste à Ivanhoe. Le romancier a su peindre d'une manière pittoresque l'odieux et le ridicule de la condamnation de Rebecca et le déshonneur de Bois-Guilbert, qui a violé une des règles de l'ordre mentionnées par St. Bernard,— De osculis fugicndis.
Le serf saxon Gurth, Wamba, le bouffon — le belliqueux chapelain Friar Tuck, voilà encore autant de silhouettes curieuses à étudier, mais notre canevas nous oblige d'être bref.
En somme, Ivanhoe, bien qu'inférieur à Waverley, à Guy Mannering et aux autres peintures de mœurs tracées par Scott, est sûr de capter les suffrages du lecteur à un degré éminent.
Assigner à chacune des productions si variées du génie de Scott sa place, serait tenter l'impossible. Chaque genre, chaque livre a ses admirateur-. Les critiques les plus eminents : Jeffrey, Carlyle, Lockhart, Bagehot, Hutton et autres ne s'accordent nullement dans leurs jugements. La plupart, néanmoins, Carlyle en tête, assignent le premier rang au premi-er roman de la série, par ordre de date, à Waverley. Hutton préfère Old Mortality ; d'autres s'enthousiasment de XAittiqiiavy.
Le peuple en Ecosse affectionne fort Roh Roy, qui, mis en drame, eut les honneurs de plus de cent représentations consécutives.
Le lecteur français goûte surtout Ivanhoe ; l'habitant de Londres, se prononce pour Kcnihvorth et Woodsiock.
On s'accorde généralement à dire que l'un des romans les plus faibles est le Black Dwarf. Casile Dangerous et Anne de Geierstein, écrits à la fin de sa carrière, dénotent chez le grand romancier la décadence de ses facultis intellectuelles, déjà fortement ébranlées par ses travaux excessifs et par plusieurs attaques de paralysie au cerveau.
Scott vivra comme poète, comme romancier ; comme historien, c'est douteux.
J'ai déjà mentionné l'histoire de Napoléon I, par Scott, œuvre de longue haleine et qui n'ajouta rien à la renommée de l'auteur. Il était fort prématuré de passer sentence finale, en 1827, sur le grand ravageur des nations. Parmi une nombreuse série de travaux historiques, critiques, biographiques, on peut sans compter ses contributions journalières aux revues, citer les œuvres suivantes de Scott :
Sibald's Chronicles of Scott ish poetry 1S03
Life and Wo.ks of John Dryden — 18 volumes 18CS
Secret History of the Court of King James 1 1811
Life and Works of Jonathan Swift 19 volumes 1814
Edinburgh Annual Kegister for 1314,Historical Department 1817
Provincial Antiquities of Scotland 1818
Lives of the Xovelists 182:i
Chronological notes ou Scottish Affairs, 1680-1701 1331
Introduction and notes to Memoira of iladame de Larochejaquelin.-. . . . 1325
Life of Xapoleon Buonaparte — 3 volumes 1827
Higtory of Scotland 1829
L'appréciation en détail de ces œuvres nous mènerait bien au delà des bornes de la présente étude.
À MONSIEUR