‹ Monographies et esquisses [microforme]Chapitre 110 sur 131 · ESQUISSES 389 THE LORD OF THE ISLES · texte numérisé non relu

ESQUISSES 389 THE LORD OF THE ISLES

Le voyage engrepris par Scott, aux Hébrides, en 1814, lui ouvrit de nouveaux horizons littéraires. IL y trouva les personnages pour un de ses romans les plus lus 7%e Pirate —aussi bien que pour un poëme épique en six chants, publié le 18 janvier 1815. C'est encore en faisant vibrer fortement la corde de la nationalité que nous verrons triompher son rare talent.

Qui veut remuer la fibre d'un Montagnard d'Ecosse n'a qu'à prononcer le nom de Bruce, l’héroïque Bruce qui vivait au quatorzième siècle, roi détrôné par l'Angieterre, puis reconquérant le trône par sa vaillance ; Bruce, le “ Royal Bruce,” qui par sa force ressemblait à Milon de Crotone, à Richard Cœur-de-Lion, par son courage impétueux, à Henri IV de France, par sa générosité, sa galanterie, à Charles XII de Suède, par sa persévérance, ses revers, ses succès, Un guerrier qui, secondé par un seul combattant, met au défi et assormmne à la fois cinq assaillants bien armés, aux yeux d'un Montagnard d'Écosse est un héros accompli. Tenez-vous-le pour dit, aucun fait d'armes, dans toute l'histoire de la Calédonie, mest plus cher à un Ecossais, que la bataille de Bannockburn, qui, le 23 juin 1314, après trois sanglantes défaites, rendait à Robert Bruce, le trône de l'Écosse et aux Ecossais, leur liberté, Bien que Bruce soit la figure dominante du poëme, ilnenest pourtant pas ie héros, A l'ouest de l'Écosse, ilest un groupe d'îles, au nombre de deux cents et plus, les Hébrides, Islay, la plus fertile, était, au treizième siècle, l'ancienne capitale de l'archipel, sinon l'ile la plus considérable, Là, le grand MacDonald, le souverain, y tenait sa cour : il se nommait 7%e Lord of the Isles.

On y voit, à ce jour, les restes du palais, et de la chapelle, Là aussi, se tenait la cour suprême de l'archipel ; quatorze juges y siégeaient avec jurisdiction en appel ; la onzième partie des sommes en litige allait au juge en chef. Ce

juge-là avait un intérêt direct à ne pas laisser manger en entier la succession par les avocats, n'est-ce pas ?

Le récit commence au printemps de 1307, au moment où Bruce, chassé de ses états par l'Angletêrre et par ceux de ses barons qui favorisaient la domination étrangère, revenait de l’île de Rachrin, sur les côtes de l'Irlande, pour de nouveau faire prévaloir ses droits à la couronne d’'Ecosse, |

Un bon nombre des incidents et des personnages du poëme ont une célébrité historique. La scène s'ouvre au château d’Artonish, sur les côtes de l'Ecosse, puis se continue dans les Iles de Skve et d’Arran, pour se terminer à Stirling,

Il s’agit d épousail'es au château d'Artonish. Le jeune Ronald, Roi des Iles, Zord of the Isles, y vient épouser sa fiancée, la. belle Edith, la sœur de MacDougall, Lord of Lorn, puissant chef de clan. On n'attend que l’arrivée du religieux qui doit prononcer la bénédiction nuptiale ; tout à coup, le sénéchal du château vient annoncer au milieu du banquet, l'arrivée inattendue d'une galère portant deux étrangers distingués par leur port majestueux et leurs formes athlétiques. L'hospitalité a des droits inviolables : lés deux étrangers sont admis à lafète et chose singulière, le maître des cérémonies, par un instinct qui parait inexplicable et qui blesse fort les convives, leur assigne une place à côté du maître même du château, Qui donc sont les majestueux étrangers ? Les coupes circulent et le ménestrel du château entonne un chant de victoire, retraçant la vaillance dy Lord of Lorn et une prétendue victoire qu’il aurait remportée dans une lutte personnelle avec le roi détrôné, le bouillant Bruce, Les deux étrangers qui ne sont autres que Robert et son frère, Edouard Bruce, ne peuvent supporter plus longtemps un propos aussi mensonger, se font connaître et défient au combat le Lord of Lorit et ses adhérents, Lorn avait contre Bruce, une violente animosité de famille, On veut saisir les prin-

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ces fugitifs ; le fiancé d'Edith of Lorn, Ronald, épouse le parti du prince malheureux et se déclare pour son roi légitime, ce qui irrite tellement le Lord of Lorn, qu'il rompt de suite l'alliance projetée avec sa sœur. La situation était plus que sombre pour l’héroïque monarque, lorsque tout à coup arrive l'abbé qui devait prononcer le Conjungo vos. On se décide de part et d'autre à laisser au bon religieux à déterminer si le prince malheureux et son frère, seront livrés au souverain anglais. L'abbé, homme d’esprit autant que bon patriote, décide péremptoirement contre le Lord of Lorn, reconnaît Bruce pour son vrai souverain et refuse de procéder outre avec les épousailles. Le seigneur de Lorn et le Ro: des Isles, brouillés, se séparent. La situation se complique quand l’on vient dire au Zord of Lorn que sa sœur Edith est disparue.

Les deux Bruce et leur page reprennent leur galère et côtoient les côtes de l'Ecosse. Ayant mis pied à terre, ils font rencontre de cinq individus armés, à mine fort équivoque : ce sont des partisans du Lord of Lorn, Fortsde leur nombre, ils attentent à la vie du roi et à celle de son frère ; le pauvre page est tué, mais la force incomparable des deux Bruce, leur donne la victoire sur le nombre. Les cinq eunemis restent sur le carreau ; Edouard Bruce s'aperçoit qu'ils avaient avec eux, comme prisonnier, un jeune homme d’une grande beauté, mais frappé de mutisme. Le pauvre muet change de maîtres et se fait remarquer par la noire mélancolie qui, de temps à autre, l'obsède.

Le roi fugitif, aidé de par plusieurs zélés adhérents, prépare son armée, pour frapper de grand coup à Bannockburn,

Parmi ceux qui rejoignent ses étendards, se trouve Ronald, le Roi des Iles, lequel essaie d'oublier le désappointement, qu’il éprouva, de n'avoir pu épouser la ravissante Edith Lorn, Il réussit si bien à maitriser sa peine de cœur, qu’il se décide à demander à son souverain, la main d'Isabel'e Bruce, la sœur du roi ; mais Robert lui répond

que sa sœur a renoncé au monde et qu'elle est recluse dans un cloître, à Ste-Bride. Il se décide néanmoins à lui déclarer son amour et emploie, pour cela, le jeune page muet. Le jeune page y consent, mais, arrivé en présence d’Isabelle, il tombe comme affaissé sous le poids de la douleur.

Cet incident donne lieu à un admirable dialogue, Puis vient la grande, la mémorable bataille de Bannockburn. Bruce remonte sur le trône ; les Ecossais redeviennent libres. Tout s'explique : Isabelle ayant fait des vœux, renonce au monde ; la belle Edith délaissée, reprend ses droits ; le page muet, envoyé par Ronald en ambassade auprès d'Isabelle, au couvent, c'est tout simplement Edith elle-même : elle épouse l'amant de sa jeunesse ; ils sont heureux. Le poète a su animer de son souffle divin une toule d'incidents secondaires, que le manque d'espace nous empêche de développer ici. En somme, si le poëme a quelques défauts, il a de nombreuses beautés.

Scott est certainement un grand maître, un ‘“savant paysagiste à la plume ”, comme dirait Sainte-Beuve. Fertilité d'invention, délicatesse de touche, coloris du style, contrastes frappants, situations éminemment dramatiques, rien ne lui manque ; rien, que dis-je, rien excepté la faculté de remuer puissamment les cœurs. Au moment où Z%e Lord of the Isles paraissait, un autre barde, hélant des rives de la Tamise, ravissait et épouvantait le mono des lueurs de son sombre génie— Lord Byron, Il réunissait aux rares qualités d? Scott, un don, une prérogative céleste que Scott n'avait pas: le ss /ragica, qui empruntait ses accents au sinistre désespoir d'un esprit blasé, à l’âge de vingt-cinq ans. Byron avait en outre ponr lui le prestige de la nouveauté,

I] faut Lire, dans Lockhart, les aveux que la renommée croissante du chantre d'Harold arrache au barde d'Abbotsford. Le Grand Magicien du Nord a rencontré un Magicien, son égal—qui sait, peut-être plus puissant qu'il

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ne l'est. Il en prend son parti avec sérénité, sans aigreur. N'aurait-il pas dans son domaine une mine encore plus précieuse que la poésie ? Une monture encore plus vigoureuse que son Pégase ? II va l'essayer ; et voilà comment Scott devint prosateur—romancier—le plus grand romancier que l'Europe, jusqu'alors, eût connu.

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