CREDO D'AMOUR
POÉSIE
Dite par M. Dieudonné, du théâtre du Vaudeville.
A M. Théodore de Banvilli*
Lorsque j'avais vingt ans, je croyais que l'amour
N'était qu'une chimère, un caprice d'un jour;
Ce n'est, pensais-je alors, qu'un sentiment frivole^
Un charmant oiselet qui, rapide, s'envole
Pour toujours, lorsqu'il a, souriant et moqueur,
D'un coup d'aile en passant, efûeuré notre cœur;
Un aimable désir quimpose la nature,
Et qui varie au gré de la température ;
Aussi, quand je voyais passer sur le chemin.
Les yeux au fond des yeux et la main dans la maill|
Des groupes enlacés, leur figure ravie
De rire me donnait tout aussitôt l'envie.
6 Monologues comiques ëî dramatiques.
Je suivais dans les bois leurs pas silencieux,
Et j'écoutais — blotti dans l'herbe jusqu'aux yeux,
Les serments qu'échangeaient, sous les voûtes ombreuses,
Avec leurs amoureux les pâles amoureuses :
Tu m'aimes?
— Je t'adore.
— Est-ce bien vrai?
— Pourquoi Douter?
— Oui, c'est très mal et je veux croire en toi. Ohl vois comme là-haut scintillent les étoiles, La nuit pour nous sourire a soulevé ses voiles.
— Il fait beau.
— N'est-ce pas qu'on voudrait mourir, dis ?
— J'y pensais.
— S'en aller ensemble au Paradis, Quitter sans bruit la terre et sur la même nue Monter tout doucement vers la sphère inconnue, Voir l'univers entier dans la brume du soir S'effacer lentement, et puis ne plus le voir, Envoyer des baisers à la brise qui passe, Ravissant les secrets des mortels dans Tespacv, Et se dire : Je t'aime, et le redire encor
Au milieu de l'azur et des étoiles d'orl
CREDO D'AMOUft. 1
Veux-tu mourir?
— Moi? Non, cher amour, je veux vif're, Pour entendre ta voix dont le charme m'enivre. Pour noyer dans tes yeux mes yeux, pour écouter Près de mon cœur ton cœur frémir et palpiter, Pour prendre dans ma main ta petite main blanche, Et courir avec toi dans les bois, le dimanche ;' Vivre, pour dénouer et baiser tes cheveux, Pour étreindre en mes bras ton corps souple et nerveux, Et t'entendre à la fin — palpitante et ravie, Murmurer doucement : Comme c'est bon, la viel
Et moi, j'étais toujours couché dans les genêts,
Me disant : Ces amants sont-ils assez benêts?
Sont-ils assez naïfs, l'homme comme la femme.
Toujours môme chanson et toujours même gamme!
Pas un n'a le dessein de tenir son serment,
Et pas un cependant ne croit que l'autre ment.
Leur ardeur? — feu de paille 1 Et leurs discours? — fumée
Que dissipe en son vol la brise parfumée.
Ils jurent de s'aimer toujours? — Vienne demain.
Vous ne les verrez plus sur le même chemin.
Éternité? — chimère I Aimer, être aimé? — rôvét ^
Qu'emporte sur son aile, en fuyant, l'heure brève.
ô Monologues comiques et dramatiques.
C'est ainsi que jadis — lorsque j'avais vingt ans, Je comprenais l'amour. — On change avec le temps.
C'est dans le même bois tranquille et solitaire,
Que j'ai compris un jour l'adorable mystère :
Du sol, Avril avait tiré son habit vert,
Et, pimpant, regardait s'enfuir au loin l'hiver;
Les fleurs discrètement sortaient leur nez de l'herbe;
La brise caressait la cime encore imberbe
Des vieux arbres géants et courbait les roseaux,
D'où par bandes fuyaient épeurés les oiseaux ;
Le ruisseau, dont la voix chantait douce et plaintive,
Roulait sous le ciel bleu son onde fugitive;
Le soleil irisait l'aile des papillons,
Et, prodigue de l'or de ses premiers rayons,
Poudrant et pailletant les mousses étalées,
Les ajoncs, les taillis, le sable des allées,
A tout jetait un peu de son ruissellement :
Aux feuilles, une perle ; aux fleurs, un diamant.
Mais des voix chuchotant dans la sente fleurie
Viennent subitement troubler ma rêverie.
Je regarde, et je vois s'avancer à pas lents,
6ras dessus, bras dessous, deux vieillards chancelants,
CREDO b*AMOiJlt. ^
^ femme et le mari; sous la verte feuillée,
Is devisent tout bas, et, la vieille, égayée,
lit des propos badins de son coquin d'époux,
ît finit par lui dire : « Ah! monsieur, taisez-vous. >»
iais monsieur n'en fait rien; de ses vieilles mains blanches,
1 écarte avec soin devant elle les branches,
ît lui montrant un banc à demi vermoulu :
)i l'on s'asseyait là quelques instants, veux-tu?
- Non, tu vas t'enrhumer.
— Et toi tu seras lasse I Viens donc t'asseoir avant que ce bon soleil passe. Ht les voilà tous deux côte à côte, et jasant )u bon vieux temps passé, meilleur que le présenti )u temps où Ton venait, par les nuits étoilées, 5'égarer tous les deux dans ces mêmes allées; )q temps trop vite enfui des premières amours, )ù Ton n'avait qu'un mot sur les lèvres : toujours! fout revit à leurs yeux : les promesses lointaines, ^cs serments échangés, les bonheurs et les peines, Les projets d'avenir que l'on formait tout bas» Les baisers qu'on volait après de longs débats, Et... qu'on rendait; et puis leurs noces, en décembre; Et même la couleur du papier de la chambre )ù... naquit leur enfant; — un homme maintenant,
40 MONOLOGUES COMtOUES ET DRAMAtIQUES.
Mais qui n'a pas écrit depuis le jour de l'an.
Puis ce sont les amis couchés ail cimetière,
Dont l'ancien souvenir vi^nt mouiller leur paupièrel
C'est qu'il faudra bientôt les rejoindre là-bas,
On a travaillé dur, on est vieux, on est las.
Et chacun devinant tout ce que l'autre pense
Ils se serrent la main et pleurent en silence.
Puis, s'essuyant les yeux, mi-pleurant, mi-riant,
Ils reprennent bientôt leur route en babillant.
Mon regard les suivit longtemps sous la ramure, Et longtemps de leurs voix j'entendis le murmure, Pais, plus rien, j'étais seul. Et c'est depuis ce jour. Depuis c« jour béni, que je crois à ràmouri