SOUPIRS D'UN NÈGRE
A mon ami Jdlbs Lkvy.
Bon nègre quitter forêts, Pour suivre loin caravane ; Cœur à li plein de regrets Li toujours pleurer cabane.
LasI plus d'ombrages discrets, Plus d'orange, de banane; Plus pouvoir conter secrets Aux oiseaux de la savane.
Plus de beau ciel indigo; Pour cueillir noix de coco Plus se suspendre à la branche.
Et puis, plus jamais pouvoir
Dire, à la brise du soir,
y bien aimer femme blanche*
us ENFANTS DE L'IVROGNE
POÉSIE Hte par M. Léon Rtcquier, du théâtre du Vaudeville,
A M. Eugène Mandbl.
l'est l'hiver, il est nuit, et la lueur blafardt
t pâle de la lampe éclaire la mansarde,
e logis est muet. Au fond du galetas,
)eux enfants, étendus sur un vieux matelas,
lorment de ce sommeil dont seuls dorment les anges.
,e vent sur les toits a des sifflements étranges,
e ciel est sans étoile, et l'ange de la mort
emble planer là-haut sur Paris qui s'endort.
îuel froid dans cette chambre où la bise pénètre
*ar la porte mal close, ainsi que la fenêtre ;
/hiver paraît plus dur en cet obscur réduit,
lu pas le moindre feu ne pétille et ne luit;
)q sent que la misère au joug épouvantable
Règne en ce noir taudis; la lampe sur la table Se meurt et semble, ainsi qu'un funèbre flambeaa, De ses derniers reflets éclairer un tombeau. Une femme est debout près du lit, pâle, sombre; Son regard, qui fait mal, a l'air de fouiller l'ombre. C'est la mère. Son front se penche soucieux ; Parfois, ses yeux rougis se tournent vers les cieux. Comme pour implorer, et sa bouche livide Murmure on ne sait quoi, qui se perd dans le vide. Elle pleure, et sa Jeanne, une enfant de huit ans, La regarde pleurer, et l'enfant, par instants, Sèche avec un baiser les larmes de sa mère. Ohl ces baisers, qui font ta douleur moins amère, Et viennent remuer si doucement ton cœur, Comme tu les reçois, 6 mère, avec bonheuri Pauvre femme, six mois après son mariage, L'enfer était entré déjà dans le ménage. Chaque soir son mari rentrait un peu plus tard. Ne l'embrassant pas plus au retour qu'au départ ; Et, sans même essayer d'inventer une excuse. Quand elle se plaignait, disait que la cambuse Lui semblait sombre, triste, enfin qu'il préférait Aux douceurs du, foyer celles du cabaret; Qu'il entendait d'ailleurs vivre tout à sa guise.
LES ENFANTS DE l'iVROGNB. 53
Tel que bon lui semblait, quoi que sa femme en dise.
Et c'était chaque jour quelque nouyel affront !
La femme était craintive, elle courba le front.
Une espérance encor lui restait, la dernière,
C'est yrai, mais la plus douce : elle allait être mère^
Et tout le long du jour elle songeait tout bas :
< Oui, quand je placerai notre enfant dans ses bras,
» Alors il comprendra les saint» devoirs du père,
» Et l'enfant lui fera peut-être aimer la mère.
» Un enfant, c'est si beau ! le rayon de soleil
» Qui vient nous saluer chaque jour au réveil,
» Est moins gai, moins fleuri, que cette aube riense
» Entrant avec l'enfant dans la maison joyeuse I »
Elle espérait. Hélas, sur terre il le faut bien !
Sans l'espoir, ici-bas, que sont les hommes? Rien.
Le bonheur n'est-il pas mobile comme l'onde? —
Le jour vint, et l'enfant, ce sphinx à tête blonde.
De toutes nos douleurs vint réclamer sa part.
Quelqu'un dit : Une ÛUe 1 Immobile à l'écart»
Le père ne dit rien ; à peine ce front rose
Reçut-il un baiser de sa bouche morose.
La mère avait tout tu, son cœur s'était serré
En voyant s'envoler le bonheur espéré,
Mais ses yeux pleins de fièvre étaient restés sans larmes.
C'est qu'elle avait senti de mortelles alarmes Soudain naître en son âme, et qu'elle avait comprî? Qu'il fallait, pour l'enfant, vivre, vivre à tout prix Donc elle guérit vite, et pleine de courage Se mit à travailler nuit et jour, avec rage .Sans être, hélas ! jamais sûre du lendemain ; Lorsque l'homme au logis n'apporte pas son gain, Ce que gagne une femme est peu dans un ménage ; Puis ce qui fait défaut, bien souvent, c'est l'ouvrage. Hélas I plus de travail, plus de pain. Noir souci 1 Seigneur, qu'ont-ils fait, ceux que ta main frappe ainsi?
Mais le temps a passé, le destin moins sévère
Aura peut-être enfin... Non, non, la pauvre mère
N'a point vu s'adoucir la rigueur de ses lois ;
Ce n'est plus un enfant qu'il faut nourrir, c'est trois I
Trois, qui souvent en vain réclament leur pâture,
Et déjà de la faim connaissent la torture I
La tâche est maintenant trop lourde pour ses bras,
Et le corps est vaincu, si F âme ne Test pas.
Pour nourrir ses petits, elle a vendu ses harde»^
Ses meubles, ses oiseaux, se-jl luxe des mansardes.
Il ne lui reste plus que quelques vieux débris.
Pour lesquels les marchands n'ont offert aucun prix;
tES ENFANTS DE l'iVROGNE. tt
Et tandis que le père au cabaret s'eniTre, Ses enfants n'ont pas même un peu de pain pour vivre. Oh ! mais la coupe est pleine, et c'est assez souifrir, II faut qu'elle lui parle, oui, son cœur Ta s'ouvrir. Voilà bien trop longtemps déjà qu'elle balance, Il faut qu'elle lui dise enfin ce qu'elle pense. C'est aujourd'hui la paye et monsieur reviendra Tard, encor s'il revient; — n'importe, elle attendra. Elle attend en effet, pâle comme une morte, Elle attend, et ses yeux ne quittent pas la porte. Tout à coup, un pas lourd fait trembler l'escalier, Quelqu'un mante. On entend jurer sur le palier. — C'est lui. La porte s'ouvre. — Il est là, devant elle. Maintenant elle a peur et son âme chancelle. Elle voudrait parler, mais elle ne peut pas.
— Ah ! maman, j'ai bien faim, lui dit Jeanne tout bas.
— Tais-toi, tais-toi, ma Jeanne. Et se plaçant en face De son homme, elle dit : — Il faut que je te fasse Un aveu : les enfants, ce soir, n'ont pas mangé.
— Pourquoi ça?
«i- Je n'ai plus d'argent.
- Bahl
- - J'ai changé Vingt sous hier au soir, et je...
— C'est bon, silence I ^ Donne-moi de l'argent.
— Ah çàl dis donc, je pens Que tu vas me laisser la paix.
^ Tu devient fou.
Je te dis que...
— Tais-toi.
— Mais...
— Je n'ai pas le soa
— On t'a payé ce soir.
— Possible, mais je garda Tout.
— Ahl tu gardes tout, et moi?
— Ça te regarde I
— Et tes enfants?
— Assez, j'aime pas les discoars.
— Écoute, jusqu'ici je n'ai pas eu recours
A toi pour les nourrir^ mais il m'est impossible De lutter plus longtemps. Ne sois pas insensible; Vois, la misère, hélas I règne en notre logis, Et mes yeux, par les pleurs et les veilles rougis, Ne verront bientôt plus les points sur mon ouvrage^ Moi, je veux bien pâtir, vois-tu, — j'ai du courage; Mais eux, ces chers petits que Dieu nous a donnés,
LÈS ENFANTS DE l'ivR0GN8. 5?
f*uis-je les voir souffrir, les doux abandonn(^s? ■ - J'ai pas le sou, voilà le plus clair de l'histoire
- Tu n'as pas le sou î
— Non.
— Non! excepté pour boire !
- Je fais c« que je veux.
— Hélas I je le lais bien.
- Ce n'est pas ton argent que je bois, c'est le mien.
- Malheureux 1
— C'est assez.
— Lâche I sans cœur! ivrogne I » Ah! pas un mot de plus, la vieille, ou bien je cogne.
- Je parlerai.
— Prends garde 1
— Allons, regarde-moi l 'u fis trembler longtemps la femme devant toi, rois donc un peu si tu feras trembler la mère 1
- Tais-toi I
— Je ne crains plus tes coups ni ta colère. '- Assez, te dis-je, assez!
— Va, crie encor plus fort, e n'ai plus peur de rien, pas même de la mort.
- Te tairas-tu?
-» Me tairai Ah ci ! voyons, tu railles?
Me taire I mais tu n'as donc rien dails les entrailles? Quoi 1 ce soir, mes enfants n'ont pas même eu de painj Et tous les trois peut-être ils seront morts demain, Et tu voudrais encor me contraindre au silence? Tais-toi 1 dis-tu? voyons, mais c'est de la démence, Tu ne m'as pas comprise, ou j'ai mal entendu; Je veux du pain pour eux, misérable, entends-tu, Maintenant, entends-tu?
— Tonnerre 1 cria riiommc, Si tu ne te tais pas à l'instant, je t'assomme. - Ah! frappe si tu veux, je ne me tairai pas. L'homme leva le poing et murmura tout bas :
— Pour la dernière fois, tais-toi.
— Non, non.
— Prer
— Non. [gar(
Le poing s'abattit. Elle tomba, hagarde, Sanglante, et s'en alla rouler sur le carreau, Sans un cri, sans un mot. Sur le lit, le bourreau Transporta sa viol ime, et, la terreur dans l'âme, Éperdu, poursuivi par le remords, l'infâme S'enfuit.
Les trois enfants poussaient des cris afl'reutj Et leur mère mourante, hélas 1 priait pour eux.
LES ENFANTS DE LIVROGXfi. o9
Les voisins, réveillés par l'infernal tapage, Se dirent : « Allons bon, encore le ménage Du sixième ! Ils n'en font pas d'autres chaque soir. Je plains la pauvre femme. » Et sans plus s'émouvoir, Chacun se rendormit. Là-haut, dans la mansarde, Le calme est rétabli. Jeanne, en pleurant, regarde 5a mère, et les petits sommeillent de nouveau 5ar le vieux matelas qui leur sert de berceau.
Pauvres petits enfants! Trois jours après, leur mère Les quittait pour aller dormir au cimetière. Désormais plus d'amour, plus de dolents refrains, Pour les faire sourire ou bercer leurs chagrins l 5ien plus, comme l'on sait que leur père est au bagne, Dn les fuit, le mépris partout les accompagne; St lorsqu'ils vont tous trois, se tenant par la main, cherchant leur pauvre vie et mendiant leur pain, 5i parfois le hasard veut qu'un passant les plaigne, St qu'auprès des voisins sur eux il se renseigne, )n lui fait aussitôt quelque récit bien noir, ït si, peu convaincu, le passant veut savoir Zo que, dans tout cela, «.es enfants ont à faire : i Bah! graine d'assassins! » répond une commère.
Assassins 1 Assassins 1 par pitié, taisez-vous,
Et devant ces martyrs, jetez-vous à genoux I
Qu'ont-ils fait, ces agneaux, pour que nul ne les aime?
Et pourquoi leur jeter l'insulte et Tanathème?
Ont-ils donc pu de Dieu combattre les desseins?
Que diriez-Yous, vous qui les nommez assassins,
Et qui croyez pouvoir marcher la tête haute.
Si ces enfants venaient vous dire : A qui la faute?
J'ignore s'ils seront un jour bons on mauvais :
Ce qu'ils seront, — c'est nens seuls qui les Aurons faits.