U CHASSE. Ù
Vous vous riez de la misère Des enfants que laisse le mort; Mais, si l'on tuait votre père, Vous verrait-on rire aussi fort?
Oui, je sais, votre père est homme Et non lapin, mais pouvez-vou»
Savoir si le lapin, en somme, Aime ses parents moins que nous?
Qui donc sait si, sous la charmille', Cailles, perdreaux, lièvres, lapins, Ne goûtent pas mieux la famille Que tout le reste des humain»?
Le lapin met-il en nourrice Ses petits enfants en naissant.
Pour téter un lait clair, factice, Et qui leur appauvrit le sang?
Les cailles sont-^lles coquettes?
Ruinent-elles leur époux, Mesdames, avec leurs toilettes, Ainsi que vous le faites, vous?
A-t-on jamais entendu dire Qu'un lièvre ait porté quelquefois Cette... couronne... du martyre, ûu*à tant de nos maris je vois?
Voit-on, dans de folles agapes, Des perdreaux boire jusqu'au jour, Et, lourds encor du jus des grappes^ Cogner leurs femmes au retour?
Les animaux ont-ils des dettes?
A leur logis rentrent-ils tard?
Voyez-vous des perdrix seulettes À minuit sur le boulevard?
Au coin d'une sente embaumée»
Avez-vous jamais entendu Un lièvre à la voix enrhumée Crier un journal dissolu?
A-t-on jamais, je le demande^ Vu des animaux, quelquefois, Préférer dissoudre leur bandé Plutôt que d'obéir aux lois?
LA CHASSE. 4r)
Les voit-on, dans les hautes herbes, Aux Grandes Bêtes de chez eux Dresser des colonnes superbes, Pour les Casser ensuite en deux?
Les Toit-on, après une course, Se passer une corde au cou, Ou bien, après un coup de bourse»
Filer bien vite on ne sait où?
Voyez-vous à la préfecture Coffrer des bandes d'animaux, Pour avoir, à la nuit obscure, Dans des dos planté des couteaux?
Troublent-ils donc la paix publique?
Cherchent-ils, par quelque forfait, A renverser la République, Comme plus d'un chez nous Je fait?
Les voit-on dans les ministères Quêter des décorations.
Ou dans de sombres monastères Tramer des révolutions?
A l'État font-ils des requêtes?
Lui diseni^ils dans leurs discourt De vouloir bien couper des têtes, Oo de supprimer lea tambours?
Non, ils demeurent bien tranquilles, Au sein des plaines, des forêts, Loin des bruits du monde et des villes^ Dans les sillons ou les guérets.
Pourquoi leur vouer tant de haine?
Est-ce grand crime, s'il vous plaît, De picorer un peu de graine, Ou de brouter du serpolet?
Pour moi, plus je, les envisage, Plus je les trouve bons et doux.
Et moins aussi je trouve sage De les poursuivre de nos coups*
Aussi, lorsque au fond d'une allée»
J'aperçois parfois un lapin.
Ou quelque perdrix affolée,
Je suis... je sens... je pleure enfin!
LA CUASSE. 47
Et puis tout à coup... je me mouche.
Avant d'armer mon Lefaucheux^ Alors, quand tonne ma cartouche, Us sont déjà loin de mes yeux.
Et tout bas, en voyant leur fuite.
Je me dis : cela les rendra Beaucoup plus prudents dans la suite^ Et de la mort les sauvera.
L'herbe, par Tautomne rouillée.
Que foule mon pas cadencé, Sera-t-elle jamais mouillée Par le sang que j'aurai versé?
Je ne le crois pas, car en somme, Je vous le déclare en deux mots :
Plus j'étudie et connais l'homme^ St plus j'aime les animaux.