‹ Monologues comiques et dramatiquesChapitre 18 sur 43 · LE CONSCRIT. M · texte numérisé non relu

LE CONSCRIT. M

Ah 1 ce fut une rude et sanglante bataille;

On fit des deux côtés d'héroïques efforts,

Les canons, les fusils vomissaient la mitraille,

Et les morts s'entassaient, horribles, sur les morts.

Mais il était écrit, destin fatal et sombre, Que nos vaillants soldats, dans ces combats maudits, Succomberaient toujours écrasés par le nombre, Et seraient pourchassés ainsi que des bandits.

0 rage I la victoire abandonnait les nôtres, Qui pourtant se battaient comme de vrais héros t Et cette fois encor, comme toutes les autres, 11 faut fuir, et laisser la place à ces lourdauds.

Voyez-les, nos soldats, courant à perdre haleine. Se sauvant éperdus, traqués, la rage au cœur, Allant sans savoir où, devant eux, dans la plaine. Suivis par les hourras insultants du vainqueur !

Vont-ils donc tous périr ? Non, la nuit les protège Et les cache... Ils sont loin. On n'entend plus, hélas l Que les cris des blessés se tordant sur la neige Le combat est fini, les ennemis sout las.

Pendant qu'on se battait, que faisait donc Jean-Pierre ? D'où vient qu'on ne l'a pas même vu dans les rangs ? A-t-il payé sa dette et mordu la poussière? Est-il parmi les morts, ou parmi les mourants ?

— Non, Jean-Pierre est vivant, et très bien vivant même Pendant qu'à coups de crosse, on tuait, on hachait Ses compagnons, lui, pris d'une terreur extrême Là-haut, dans les greniers du château, se cachait.

Maintenant, il est là, blotti sous une bâche ; Il frissonne, il a peur. De grands fantômes blancs L'étreignent dans leurs bras, et gravent le mot : lâche, Sur son front en sueur, avec leurs doigts sanglants.

Lâche 1 lâche I oh 1 ce mot, ce mot hideux, terrible, Résonne comme un glas dans le fond de son cœur 1 Le remords le déchire. 0 destinée horrible. Tout est perdu pour lui : parents, patrie, honneur I

Au-dessous, les Prussiens vont, viennent, dans les salles Jean-Pierre entend leurs cris, il entend leurs chansons; Il entend résonner leurs sabres sur les dalles, Et ce bruit fait courir, dans son dos, des frissons t

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lais ce n'est plus la peur qui fait trembler Jean-Pierre : «e conscrit veut laver sa honte et son affron l sent en lui grandir une sainte colère, l ne gardera pas cette tache à son front.

It dans sa tête, il cherche un moyen de Tengeance 1 voudrait que ce fût diabolique, infernal, .e jour approche, il faut agir en diligence, St les surprendre avant la un du bacchanaL

5M1 mettait le feu ? — Non, ils prendraient tous la fuite ï,i pas un ne mourrait; mais comment se venger? fomber au milieu d'eux ? Il se ferait de suite, hant seul, sans profit, ni mérite, égorger,

3ue faire enfin? Le jour avant peu va paraître; Dn n'entend plus de bruit dans les salles du bas; fean-Pierre écoute. — Rien. Il ouvre une fenêtre : Qu'aperçoit-il au loin, sur la route, là-bas ?

On dirait dans la brume une masse qui bouge.

Ce sont des hommes l — Non. ~ Mais si, c'est bien cela.

Encor des ennemis 1... Dieu, le pantalon rouge I

Us ne savent donc pas que les Prussiens sont là t

id ItONOLOGUES COMIQUES ET CUA^ÎATIQUËâ.

0 ciell les malheureux ne sont qu'un petit nombre. Ils seront massacrés. Les Prussiens les ont vus, Et déjà les vautours guettent, cachés dans l'ombre. Rien ne peut les sauver. Trop tard 1 Ils sont perdus I

Jean-Pierre allait crier, quand, plus prompt que la foudi Un souvenir, soudain, traversa son cerveau : Ses chefs, il s'en souvient, ses chefs parlaient de poudr* Mise en réserve, en bas, dans le fond d'un caveau.

Il quitte sa cachette et comme un fou s^élance Dans les couloirs; mon Dieu, si le bruit de ses pas Allait donner l'éveil 1 — Non, il se glisse, avance; Personne ne l'a ?a; c'est fait, il est en bas.

Frissonnant, le conscrit cherche, à tâtons, sa route $ Un froid noir le saisit et pénètre ses os, Mais il va toujours; l'eau qui tombe de la voûte Fait trembler toat ion corps en coulant dans son dos

S'il allait maintenant do pas trouver la porte! La voici grande ouverte; ohl comme son cœur bail Allons, Jean-Pierre, allons, que ton âme soit forte I Sauve les tiens et meurs de la mort d'un soldat!

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Il rentre, ^.llumt un feu de paille, puis s'arrête. Il a vu les Larils, le long des murs rangés ; H approche la flamme en détournant la têle... C'en est fait, le conscrit et les siens sont vengés.

Aucun n'a jamais su que le pauvre Jean-Pierre Était mort en héros, mort sur le champ d'honneur; Quand, dans son bataillon, l'on cause de la guerre, Les vieux disent de lui : « S'il est mort! — c'est de peur. »

Et là-bas, au pays, sa pauvre vieille mère, Le dos voûté par l'âge et les cheveux tout blancs, Égrène chaque jour, aux marches du Calvaire. Son chapelet de buis, entre ses doigts tremblants.

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