‹ Monologues comiques et dramatiquesChapitre 43 sur 43 · SUR LE BOULEVARD · texte numérisé non relu

SUR LE BOULEVARD

Les commerçants disaient bonsoir à leurs pratiques.»

Minuit J — Il faut rentrer ; c'est l'heure où les agents

Vont cesser de veiller sur le repos des gens

Et les badauds de plus en plus se faisaient rares.

Quelques rôdeurs cherchant à terre des cigares.

Au milieu du trottoir un pochard titubant.

Un peu plus loin, un autre, endormi sur un banc.

C'était tout. Et le vieux de sa voix chevrotante,

Gricût toujours : Voyez, Messieurs, voyez la vente I

Il allait s'éloigner, quand deux jeunes époux

Vinrent à lui pour voir de plus près les joujoux.

Us semblaient peu pressés, malgré l'heure tardive.

La femme examina les pantins, attentive,

Et dit : J'en veux prendre un, bébé sera content,

Cela l'amusera. Puis au bout d'un instant :

Combien? — C'est quatre sous. Timide, elle se penche

Et dit à son mari : Donne une pièce blanche.

Et le vieux reste là, muet, suivant des yeux

Le couple qui s'enfuit et disparaît joyeux.

Je m'étais, en voyant agir la jeune femme, . Senti bouleversé jusques au fond de l'âme, Et tout ému, je vis, — comme dans un brouillard, — Et sourire l'enfant, et pleurer le vieillard I

Dit par M. Galipaux, du théâtre du Palais-Royal

Honni soit qui mal y pense.

Prête-moi tes parfums, ô céleste ambroisie I

Apprends-moi tes secrets, 6 chaste poésie I

Apprends-moi l'art divin de raconter en vers

Un tour que m'a joué le destin trop pervers I

Laisse-moi chevaucher sur ton dos, ô Pégase 1

Toi, pudeur, prête-moi cette discrète gaze

Qui dérobe à nos yeux tant d'aimables attraits,

Et souffle-moi des mots... des mots faits tout exprès.

Bastl... Je vais de mon mieux vous narrer mon alTaire : Avant tout, vous saurez que je suis militaire, Et de plus, capitaine. Or, l'an passé, mon corp^ Était dans le midi de la France» à Gahors.

Nous avions manœuvré pendant une semaine, Et nos braves soldats succombaient à la peine. Nous étions sur les dents. Il fut donc décidé, Par notre général, qu'il serait accordé. Aux hommes un congé de toute une journée. Le lendemain matin, je faisais ma tournée Dans la ville, sans trop savoir où diriger Mes pas, lorsque soudain je me pris à songer Que dans les environs, un ami de mon père Possédait un château; n'ayant pas mieux à faire, Et tout joyeux, au fond, d'aller revoir des gens Que je n'avais pas vus depuis au moins dix ans. Je partis. Or, je fis à pied tout le voyage. Le chemin était beau, pas trop long ; mon bagage Léger; et puis moi, j'aime à courir le matin Les champs tout parfumés de verveine et de thym, Et j'ai surtout toujours beaucoup aimé l'automne : J'aime son ciel brumeux et presque monotone, J'aime sa fraîche brise et ses gazons jaunis, J'aime son soleil blanc, ses arbres dégarnis ; Une feuille qui tombe, un oiselet qui chante Dans son nid, tout cela me ravit et m'enchante. Poète I... Pourquoi pas?... Que diable, les soldats Ne peuvent pas toujours rêver gloire et combats 1

Donc, tout eii admirant à loisir la Rature,

J'alteignis le château. De son architecture

Vous dirai-je le style?... Et voulez-vous savoir

Si c'était un castel ou bien un vieux manoir?

Non, n'est-ce pas?... Passons !... Moderne ou bien antique,

La chose importe peu. Bientôt un domestique

Ouvrait à deux battants la porte du salon

El m'annonçait.

— Commentl... quoi!... Monsieur du Yalloiil Que c'est aimable à vous I... me dit la châtelaine.

— Mais on vous croyait mort, monsieur le capitaine 1 Me dit le châtelain. — Dans le sac aux oublis,

Mon cher, vous nous aviez, je crois, enseveli*

— Ohl monsieur, croyez bien...

— C'est bon, Ton vous pardonne.

— Avant de m'accustfr...

— Taisez-vous, je l'ordonne.

— Vous nous restez longtemps?

— Mais, hélas I seulement Jusqu'à demain, madame.

— Ohl c'est trop peu, vraiment,

— Venez, me dit monsieur, venez, ô grand coupable,

Nous allons déjeuner, puis, en sortant de table,

Nous irons faire un tour, si cela vous sourit'

Allons.

A ce moment, une porte s'ouvrit, Et je vis apparaître, au seuil, la plus gentille Dîonde qu'on puisse voir.

— Mon cher ami : ma fille.

- Mademoiselle Emma?

— Quoi, monsieur du Vallon^ Avec qui je jquais au cheval, au ballon,

Aux quilles, à la corde? Ahl que je suis heureuse! Mais elle s'arrêta, rougissante et honteuse. Sans doute elle sentait qu'elle allait un peu loio. Moi, je restai muet, ravi d'être témoin De son trouble charmant, mais, pour être sincère, Tout aussi troublé qu'elle. Heureusement, sa mère. Voyant notre embarras, de mon bras se saisit, Et sans attendre plus, elle me conduisit A la salle à manger. Tout d'abord, la cadence De nos fourchettes, seule, anima le silence. Puis bientôt l'on parla des heureux temps passés. Et des vieux souvenirs un instant effacés. On aime à réveiller parfois dans sa mémoire Les jours qu'on a vécus. On refait son histoire,.. Mais je vois que je vais me remettre à rêver... Oh l pardon. Nous allons maintenant arriver

LA NUIT TERRIBLE i)j

A notre dénoûment le plus vite possible. Je saurai dominer mon âme trop sensible. Je ne vous décrirai ni les grands arbres verts Du parc, ni le dîner qui fut de vingt couverts. Pourtant, dans l'intérêt même de mon histoire,

me faut vous parler, tout au moins pour mémoir'' De certain cantaloup... dont moi, sieur du Vallon, J'engloutis à peu près... cinq tranches. Le melon

Est mon péché mignon

A dix heures, Morphée Répandait ses pavots sur ma tête coifTée D'un superbe bonnet de coton. Mon sommeil Était calme. Soudain, quel terrible réveil I Une alTreuse douleur torture mes entrailles. J'ai vu bien des combats, j*ai vu bien des batailles. Mais jamais... ! A quoi bon cette comparaison?... Vous avez, j'en suis sûr, compris... De sa prison Le melon demandait à s'échapper...

Bien vite Hors de mon lit je saute, et je me précipite Vers certain meuble... Horreur I le meuble était ouvert, Mais vide, vide, hélas I Alors je devins vert. Je cherchai partout : rien. Enfin j'ouvris la porte; Je tremblais, comme au vent tremble une feuille morte.

Le melon dans mes flancs se débattait toujours.

J'invoquais tous les dieux, mais les dieux restaient sourds? * Ohl l'horrible tourment, les effroyables luttes 1

J'errai dans les couloirs pendant quelques minutes.

Tout le monde dormait... moi je ne dormais pas ;

J'avais peur de mon ombre et du bruit de mes pas.

Et rien, rien, toujours rien ! Les portes étaient closes.

J'étais fou. Je voyais passer d'étranges choses

Devant mes yeux. Le sang m'affluait au cerveau !

Je crus l'instant venu de descendre au tombeau.

Je rentrai dans ma chambre, et la lutte acharnée

Continuait toujours... quand sur la cheminée.

J'aperçus tout à coup, ô bonheur T.. . Bonheur?... non,

J'avais cru... mais c'était un vase du Japon.

Perdu !

{Apercevant la fenêtre) Sauvé ! Merci, mon Dieu 1 Je vais renaître. Insensé I j'oubliais... j'oubliais la fenêtre ! J'y vole. Mes désirs sont encore déçus ; Une marquise en verre établie au-dessus Du perron, était là, formant une barrière I Non! non!... je ne crois pas qu'à son heure dernière L'on souffre plus. Que faire?... Appeler?... Me couvrir De ridicule?... ohl non... plutôt cent fois mourir!...

On eût entendu battre et mon cœur et mes tempes. Je n*y tins plus. Prenant un grand album d'estampes Qui traînait sur la table, affolé, j'arrachai Les pages dont je fis un... sac... je me penchai... C'est ici qu'il me faut tes parfums, ambroisie 1 Et qu'il me faut parler ta langue, ô poésie!

Quand tout fut... consommé, je fermai le cornet,

Et j'attachai le tout avec du cordonnet ;

Puis je me recouchai. Bercé par un doux rêve.

Je dormis jusqu'à l'heure où le soleil se lève.

Le lendemain, je suis très doucement surpris

De voir déjà sur pied mes hôtes ; à tout prix

L'on veut m'accompagner, et j'ai beau me défendre,

Il me faut, malgré tout, aux vœux de tous me rendre ;

Je cède. Un domestique, au moment du départ.

Avait mis dans un coin mon bagage à l'écart.

Chacun prétend m'aider; j'ai beau dire et beau faire,

On me prend tout : caban, jumelle, nécessaire ;

Mon sabre, seulement, m'est laissé. Nous partons.

Les oiseaux de leurs chants emplissent les buissons.

Le soleil resplendit! Il vous monte à la tdte

Mille parfums divers!

Tout à coup, je m'arrête,

Stupide, ne pouvant croire... à ce que je vois...

Mademoiselle Emma portait au bout des doigts

Le paquet, que la veille..., et que cet imbécile

De valet... Aussitôt je veux... mais inutile i

Elle me dit : « Monsieur, ce n'est pas lourd du tout,

Et je veux, s'il vous plaît, le porter jusqu'au bout. »•

Le père cause seul, car tandis qu'il bavarde

Sur ceci, sur cela, je ne vois, ne regarde

Q'une chose ; le sac!... qu'au bout d'un de ses bras»

Balance Emma. Je suis mourant, mon embarras

S'accroît. Je veux tâcher de lui reprendre encore.

Mais elle se défend. Je conjure, j'implore I

Elle est sourde à ma voix, et me dit en riant,

Sans même voir ma gêne et mon trouble croissant :

— Enfin, il y a donc là dedans quelque chose?...

— Mais non, ce sont...

— Ce sont?

— Quelques feuilles de rose.

Qu'hier dans votre parc...

— Ah I monsieur est coquet.

Et met dans son linge...

— Oui... rendez-moi mon paquet,

Mademoiselle.

— Non.

— Ohl si, je vous en prie.

~ Non, non.

— Eh bien I de force...

— OL ! je vous en défie.

— - Mademoiselle Emmal

— Non, vous ne l'aurez pas.

Je me tais, mais j'enrage, et je me dis tout bas, Comprenant cette fois que vainement j'insiste :

— Pourvu, mon Dieu, pourvu que le papier résiste 1 Mais bientôt Ton s'arrête, et... l'objet... m'est rendu. Je m'enfuis à grands pas, haletant, éperdu.

Et lorsqu'enfîn j'ai mis une grande distance Entre eux et moi, je prends le paquet et le lance Dans un grand potager qui bordait le chemin. De ce conte, en deux mots, je vous dirai la fin :

— Emma, depuis sept mois tout à l'heure, est ma femme Pour l'aimer, je n'ai pas assez d'une seule âme,

Je l'adore, et je crois qu'elle me le rend bien. De ma triste aventure elle n'a jamais rien Su. Je n'ai plus qu'à vous faire part d'une chose î C'est que j'aurai bientôt un joli bébé rose. Jusque-là, j'avais cru le proverbe menteur; Voua le voyez : parfois, cela porte bonheur.

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