RE NU
L'église du Canada avait besoin d’être forti-
Les religieux, arrivés sur cette terra nouvelle presque en même temps que les découvreurs, avaient fait leur devoir; les conversions s'étaient multipliées, leur troupeau s’accroissait de jour en jour ; et, décimés par les persécutions, les privations et les maladies, ils ne pouvaient plus suffire à leur œuvre. La croix avait besoin d’une main sage et forte peur être promenée dans toute l'étendue de cet immense territoire ouvert au zèle des missionnaires. [Il était temps de lui donner un chef habile et éclairé. Il fallait que ce chef joignit à des qualités administratives remarquables les vertus d’un apôtre; il devait nonseulement gouverner l’église de la Nouvelle- France, mais encore l’augmenter de nombreux néophytes convertis ; ferme, énergique, inébranlable, devant les empiètements des gouverneurs, il devait montrer aux sauvages une douceur angélique ; en un mot, il ne fallait pas seulement au Canada un grand évêque, mais aussi un grand missionnaire.
fiée.
C’est ce que comprirent Alexandre VII et Louis le Grand, quand, après quelques négociations, ils décidèrent, d’un commun accord, de mettre à la tête de la nouvelle Eglise, François de Montmorency-Laval.
Grand évêque, Mgr de Laval fut surtout, et avant tout un grand missionnaire. Le mission-
PNR
naire se fortifiait de l’autorité de l’évêque, et L évêque s’inspirait du zèle du missionnaire.
Or, qu'est-ce qu'un missionnaire ?
C'est un homme qui sait mourir.
Sa vie est une mort de chaque instant, TI!
meurt aux biens du monde ; il meurt aux affections ; il meurt à lui-même.
Voilà le triple sacrifice qu'offrit généreusement ce missionnaire, notre premier évêque.
À peine âgé de quinze ans, le fils des de Laval . vit s'ouvrir devant ses pas une carrière comme il est permis à bien peu d’en désirer. Lorsque ses deux frères ainés furent tombés sur les champs de bataille de Fribourg et de Nordlingen, on vint Je prier d'abandonner le canonicat que son oncle, l’évèque d’Evreux, lui avait donné, de se mettre à la tête de sa famille et de la foréune de ses pères. Tous les plaisirs que peuvent procurer les richesses étaient dans sa main, et la coupe à la portée de sa lèvre. Certes, la tentation était forte, et d'autant plus séduisante que le jeune de Laval était dans cet âge encore tendre, où l’espérance colore tant de beaux rêves, où l’on ne sait pas que le pain de ce monde est amer, où le cœur ne s’est pas encore instruit aux tristes lecons du passé, où la vie déborde, prête à s’aventurer sans boussole sur cet océan dont les vagues, soulevées par l’angois-
AO y NU
se, lancent aux quatre vents des cieux un continuel concert de sanglotsf Mais il était de ceux chez qui la sagesse n'attend pas le nombre des années ; et le futur apôtre, laissant les richesses à son jeune frère, entra au séminaire des missions étrangères/ C'était le missionnaire qui se révélait dans ce premier sacrifice, celui de la fortune; l'amour du Christ avait parlé, son serviteur obéissait. ue
Ce ne fut pas là, messieurs, le sacrifice d’un jour; ce fut le sacrifice de toute sa vie. Désormais la pauvreté et les privations seront l’unique partage de celui qui aurait pu vivre dans Ia richesse et l'abondance,
On pourrait dire que de son temps, Mgr de Laval était l’homme je plus pauvre du Canada ; pauvre ‘en sa maison, en son vivre, en SES Mmeubles, en ses domestiques ”, comme s’exprimait la vénérable inère de l'Incarnation ; c’est à peine si sa soutane lui appartenait, ‘Pas un pauvre curé de France, dit Le frère Houssard, qui ne soit mieux nourri, nmueux vêtu, mieux meublé que n'était l'évêque de Québec.” En effet, on sait que pendant une notable partie de son apostolat, il n'avait pas même pour se reposer un foyer qui füt à lui.
Ses fonctions lui permettaient, il est vrai, de toucher certains revenus; mais il en faisait don soit à l'Eglise soit aux pauvres, certain que de
DS os
cette manière ils traent toujours à Dieu. Car c'était un de ces hommes, dont la grande âme ne comprend pas qu’on puisse avoir quelque chose à soi; et qui,
Recevant de la gauche et donnant de la droite, ainsi que dit le poète, vont de par le monde, cherchant des cœurs à guérir et des plaies à cicatriser.
‘La pauvreté est la grande route du ciel”, à dit un écrivain de notre siècle; et cette route étroite et montante, Mor de Laval l’a suivie, voyant avec une joie angélique ses pieds se meurtrir sur la pierre etses mains s’ensanglanter aux ronces, baisant avec un indicible amour les croix que son épaule montait sur ce nouveau calvaire Mais dans sa modestie, il ignorait que cette pauvreté resplendirait un jour de la lumière des élus, et que les épines qui l'avaient déchiré sur le chemin lui formeraient une couronne de fleurs immortelles, tout embaumées des parfums célestes, tout éblouissantes des clartés divines.
Avec le sacrifice des richesses, Mgr de Laval fit celui des honneurs, Il se trouvait à la tête d’une des plus nobles familles de l'Europe. Fondée au X‘** siècle, la famille des Montmorency avait fourni six connétables, douze maréchaux, des amiraux, des cardinaux, des guerriers et des hommes d'état distingués; elle comptait parmi les siens ceux qu’on nommait les premiers ba-
Late Pau
rons chrétiens de France : Mathieu I, qui pendant la croisade entreprise par Louis le jeune, partagea avec Suger l admimstration du royaume; Anne de Montmorency, surnommé le ‘* Fabius français”, dont le seul nom rappelle les plus hauts faits d'armes ; Mathieu II, appelé le grand connétable, qui eut sous sa protection Louis IX encore jeune et sa mère, et qui se trouvait grand-oncle, oncle, beau-frère, neveu, petitfils de deux empereurs et de six rois, parent de tous les souverains d'Europe, et père de celui qui en s’alliant aux de Laval forma la branche d’où est sorti le premier évêque de Québec ;
Et tant d’autres enfin de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images.
Messieurs, être appelé à continuer cette lignée de grands hommes, à hériter de tant de gloire et à marcher sur ces traces de géants, n’était pas un mince honneur. Mais labbé de Montigny comprit que l’homme n'est pas fait pour l’encens, que la parole du roi Salomon est de celles que la date rend précieuse et que les siècles en passant confirment de leur expérience; et tournant le dos aux honneurs. comme aux richesses, il emb:assa l'humilité.
Cependant il eut son sceptre sur terre ; mais était de ceux qui rendent plus humbles les hommes vertueux qui les portent ; son sceptre était la houlette apostolique, la crosse épiscopale. “ Les saints, a dit Louis Veuillot, savent vivre