‹ Monseigneur DupanloupChapitre 1 sur 5 · Boulogne (Seine). — Imprimerie Jules Boyer · texte numérisé non relu

Boulogne (Seine). — Imprimerie Jules Boyer

Monseigneur Félix -Antoine -Philibert Dupànîoup, évêque d'Orléans, appartient à l'histoire. 11 est temps de recueillir les matériaux qui devront être mio en œuvre par les écrivains de l'avenir. Nous n'avons pas toutefois la prétention de rassembler tous les documents et de donner au lecteur un travail complet. On peut envisager Mgr Dupanloup soit comme écrivain, soit comme orateur, soit comme évêque, soit comme homme politique, soit enfin comme homme privé, et l'on voit aussitôt combien le sujet est vaste. Nous voulons saisir, s'il est possible, cette riche personnalité par un côté unique. Les hommes, auxquels la Providence accorde un rôle marqué dans les affaires d'ici-bas, ont ordinairement quelque chose qui les distingue essentiellement; ils sont les hommes d'une idée, d'un système ; les grandes lignes de leur vie convergent vers cette idée, vers ce système, ou, si l'on veut, elles n'en sont que le développement et l'application. Or, Mgr Dupanloup est aussi l'homme d'une idée, d'une idée à laquelle il a été constamment

fidèle ; c'est à ce point de vue que nous nous proposons de rétudier.

Sauf quelques particularités d'un intérêt secondaire, nous ne venons rien dire de nouveau; notre seul mérite, si c'en est un, consiste à grouper les faits et les documents connus, aies classer, pour offrir à l'observateur sérieux un guiiie à travers les incidents qui nnrqueront à jamais cette existence dès à présent célèbre.

MONSEIGiNEUR

A partir de 1844, à l'époque où devinrent plus pressantes les réclamations des catholiques pour obtenir la liberté d'en- elgnement, dont la promesse, gardée par la charte de 1830, demeurait obstinément inefficace, il n'y avait pas à Paris, et même dans toute la France, un ecclésiastique plus en relief que M. l'abbé Dupanloup ; sa renommée semblait croître de jour en jour. Agé de quarante-deux ans, vicaire général et supérieur du petit séminaire, il était entouré d'estime, de confiance, d'admiration et d'éloges. Durant le carême de 1834, cédant aux instances de Mgr de Quélen, il avait donné à Notre-Dame les premières conférences offertes aux hommes, ouvrant en quelque sorte la voie aux Lacordaire, aux Ravignan, aux Félix. En 1841, professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne, il avait été honoré d'une espèce d'émeute, à la suite de laquelle l'autorité universitaire suspendait son cours. Enfin, le projet de loi, présenté en 1844 par le gouvernement de Juillet, sur ou plutôt contre la liberté d'enseignement, ayant ranimé le zèle des catholiques, l'abbé Dupanloup débuta, dans sa carrière de polémiste, par deux Lettres à M. le duc de Broglie, la première, sur la situation intellectuelle, morale et politique du clergé ; la seconde, sur l'existence et les études des petits séminaires, lettres qui eurent un grand retentissement. Ecoutons, sur ce poinL M. de Salvandy, répondant à Mgr Dupanloup, le jour de sa réception à l'Académie française :

Entre plusieurs autres écrits, deux lettres qui parurent au commencement du débat et dans le moment le plus agité, montent de rester comme des modèles de discussion. Je passe les vivacités de la controverse, les accusations contestables, les ironies acérées, qui pouvaient rappeler d'autres lettres célèbres que vous n'avez pas lues. Pour le fond des choses, il y avait de grandes parties, et traitées d'une main supérieure. Avant tout, ce qui concernait le clergé de France, l'Eglise catliolique, ses services, «es travaux, les préjugés régnant à son égard, les dédains des esprits forts, la place qui lui appartient dans l'ordre des sociétés. Poussé à bout, disiez-vous, vous terminiez par dresser, à côté l'une de l'autre, la société ecclésiastique et la société civile, pour les comparer ensemble, rang par rang, homme par homme en quelque sorte, et proposer le choix à tout venant, avec un mélange d'amertume et de raillerie, qui était pleinement dans votre droit. L'humilité ne vous est pas commandée, quand vous défendez la cause de Dieu ou celle de l'Eglise.

Ces écrits étaient frappants à un autre point de vue : l'esprit politique y tenait une grande place, et je dois dire que je le remarquai dès longtemps dans tout ce qui est sorti de votre plume, au grand sens de vos vues historiques, à votre juste coup d'œil sur l'état de la société française, quelquefois à vos fermes présages. Qui se serait écrié alors?

« Les moins prévoyants peuvent-ils ne pas se sentir troublés en jetant « leurs regards sur l'avenir, sur un avenir très-prochain, peut-être ! « Comment ne pas voir ce qui se remue de sombre au cœur des classes « populaires ? »

Et vous demandiez que, quand le sol tremblait ainsi, on travaillât à réunir, s'il se pouvait, toutes les forces conservatrices, comme on a fait en effet après la tempête, au lieu de repousser systématiquement les vœux de « ceux qui, depuis dix-huit siècles, n'ont jamais trahi /ordre social I » Vous ajoutiez ces belles et non moins prophétiques paroles :

« L'Eglise n'est pas une chose mobile comme les passions humaines ; « les orages peuvent gronder autour d'elle, mais l'arbre éternel demeure, « et les gouvernements, comme les peuples, s'estiment heureux, tôt ou « tard, de retrouver son abri » (!) l

n n'est pas rare que chez les hommes qui, dans les discussions, dépassent la mesure, et, au jugement de M. de Salvandy, l'abbé Dupanloup était du nombre, une réaction s'opère, et qu'ils soient amenés bientôt à prendre une attitude plus pacifique. L'auteur des « vivacités, des accusations contestables, des ironies acérées, » qu'on trouvait dans les Lettres à M. le duc de Broglie, sentit promptement la nécessité de revenir à ses adversaires, cette fois, l'olivier

(1) Séance de rAcadémie fran^aisa du 9 uorembre 1854. Discours de M. le comte de Salvandy.

de la paix à la main. Il publia donc, en 1845, son livre de la Pacification religieuse, titre dont la justesse pouvait être contestée tout d'abord, mais qui, précisément à cause de cela, devenait plus attrayant. Il s'agissait toujours de la liberté d'enseignement, des divers projets de loi imaginés par ses ennemis. M. l'abbé Dupanloup comparait ces projets entre eux, les combattait l'un par l'autre, s'emparait des aveux de ses adversaires, en faisait ressortir les conséquences, et il terminait par constater qu'il y avait, au fond du débat, une question religieuse que les catholiques voulaient, ajoutait-il, pacifiquement résoudre. Cette conclusion étant formulée, on commençait à s'expliquer le titre. Mais laissons la parole à l'auteur.

Quand on considère, dit-il, les réclamations du clergé, si légitimes et si modérées, quand on met en regard les entraves de toutenature multipliées autoir de lui, et les attaques violentes dont il est tout à coup devenu l'objet; quand on pense surtout qu'il ne demande que des libertés promises, certes on s'étonne qu'il puisse y avoir entre le clergé et ses adversaires des dissentiments si profonds, et que les uns disent accorder outre mesure ce que les autres affirment leur être entièrement refusé ; évidemment, il y a là quelque chose qui offusque les intelligences de part ou d'autre. Les passions nuisent aux principes; ceux que la vérité pourrait unir, la méfiance les divise.

La méfiance ! voilà le mot ; oui, je le répète à dessein, voilà le mot, voilà le nœud de la question. On sent bien que la charte et les libertés sont pour nous, mais on craint qu'elles ne deviennent entre nos mains une arme redoutab-e ; on craint que nous n'invoquions la lettre de la charte que pour en violer l'esprit ; on dit que nous ne sommes ni de notre paya, ni de notre temps ; que la liberté n'est pour nous qu'un moyen de despotisme ; que nous sommes ennemis de la Révolution, étrangers au véritable esprit national, que nous luttons sourdement et incessamment contre les progrès de la société moderne pour la faire indignement rétrograder ; et que, au fond, nous n'avons pas d'autre pensée, pas d'autre but, quand nous réclamons notre part de dévouement dans l'éducation de la jeunesse française. Ces injustes méfiances, ces accusations odieuses, nous ne les supposons pas ; après avoir été ménagées ou dissimulées, elles ont enfin été produites, proclamées dans un rapport et dans des interpellations célèbres, et nous en remercions notre adversaire, car il nous donne au moins la possibilité de lui répondre.

En effet, s'il y a une pensée qui domine chez M. Thiers, c'est que tout, dans les controverses présentes, doit être ramené à la nécessité de conserver l'esprit national parmi nous, c'est qu'il faut repousser loin des fonctions de l'enseignement tous ceux qui pourraient ne pas inspirer à notre jeunesse l'esprit de la Révolution française. Sur ce point, M. Thiers se constitue le défenseur de la société et de l'esprit moderne ; il réclame avec force le maintien des précieuses conquêtes de la Révolution, puis il lei V personnifie en quelque sorte dans l'Université. Elle seule lui paraît offrir deg garanties et un abri tutélaire pour l'esprit de dévouement à la patrie et à

-la Révolution. Enfin, toujoars à ce même point de vue, il laisse échapper contre le clergé les insinuations les plus malveillantes, c'est le moins que je puisse dire.

C'est .lonc ici spécialement à M. Thiiers que nous avons affaire, c'est sa tlièse que nous avons à discuter. Nous le ferons avec le sérieux que méritent ces grandes questions, avec la confiance qu'inspire une bonne ciuse, et aussi avec la franchise qui est due à un franc adversaire. C'est là, je le répète, une des sources les plus vives des discussions actuelles ; c'est là une de ces préventions qui ont suscité contre nous les haines les plus injustes et les plus invétérées (1).

On voit aussitôt sur quelle pente se met M. l'abbé Dupanloup, par la manière dont les questions sont posées, et par le besoin qu'il a, pour triompher, de lancer à sou adversaire un démenti, et, ce démenti, de le justifier. A cet effet, il commence par « proclamer la haute importance d'une éducation nationale, » puis il examine ces deux questions savoir : « comment il fauL entendre une éducation nationale ? » et « comment il faut entendre le véritable esprit de la Révolution française? » Or, l'éminent polémiste, dominé par son sujet, est amené à écrire les lignes suivantes :

Qu'entend-on par l'esprit de la Révolution française ? M. Thiers entendil les violences et les désordres de cette époque ? Non, sans doute... Ehtend-il les institutions libres, la liberté de conscience, la liberté politique, la liberté civile, la liberté individuelle, la liberté des familles, la liberté de l'éducation, la liberté des opinions, l'égalité devant la loi, 1 égale répartition des impôts et des charges publiques ? Tout cela, nous le prenons au sérieux, nous l'acceptons franchement, nous l'invoquons au grand jour des discussions publiques. Il est vrai, et nous l'avouons sans peine, ceux qui nous ont précédés dans la carrière vécurent quelque temps dans la défiance de ces institutions; cela se conçoit, les moyens violents, les excès et les erreurs effrayent toujours avec raison les honnêtes gens, et, il le faut bien avouer, les crimes avaient trop ensanglanté les principes...

Mais enfin, aujourd'hui, chose nouvelle et heureuse I la paix peut se faire. Ces libertés si chères à ceux qui nous accusent de ne pas les aimer, nous les proclamons, nous les invoquons pour nous comme pour les autres. Forts de nos convictions, inébranlables dans l'amour de la vérité catholique, nous demeurons, dans le fond de nos âmes, immuables comme l'Eglise au milieu des agitations humaines ; mais aussi, charitables et éclairés comme elle, nous ne repoussons pas, en les réclamant pour nous, une tolérance sincère des hommes qui s'égarent, une discussion large et générease des opinions honnêtes. Nous combattons sans doute, mais nous tendons toujours une main fraternelle à nos adversaires; en un mot, nous acceptons, nous proclamons l'esprit généreux, 0 véritable esprit de la Révolution française, en déplorant avec M. Thiers

De la Pacification religieuse, chap. l\.

ses excès et ses erreurs... Marcliaut à travers la poussière des révolutions, nous tendons au vrai but, au grand but des esprits honnêtes, des grands esprits de l'Assemblée constituante...

Certes, après les explications que j'ai données, on n'a plus le droit de nous dire que, insensibles à la marche du temps, sourds à la voix de l'expérience, nous ne comprenons pas les mœurs et les idées de la France nouvelle, que nous n'entendons rien à l'esprit de la Révolution... Je le dirai donc, en finissant, à nos adversaires : De quelque façon que vous nous considériez, selon la vérité ou selon vos préjugés, comme auxiliaires ou comme vaincus, nous venons à vous, nous et tout ce qui marche avec nous ; achevez votre conquête en nous acceptant, et ne repoussez plus en aveugles de prétendus ennemis, qui vous offrent et qui vous demandent la paix dans la liberté et la justice (1).

Ce que nous venons de lire est affirmé de nouveau dans le passage ci-après :

M. Thiers avait dit : a Si j'avais dans mes mains le bienfait de la foi, « je les ouvrirais sur mon pays. Pour ma part, j'aime cent fois mieux une « nation croyante qu'une nation incrédule. Une nation croyante est mieux a inspirée quand il s'agit des œuvres de l'esprit, plus héroïque même « quand il s'agit de défendre sa grandeur, w M. Thiers, en prononçant ces paroles, ne craignait pas de dire que, « sans vouloir flatter les idées « du moment, » il cédait lui-même au mouvement religieux qui entraîne tout aujourd'hui.

Oui, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse à rencontre, il y a une révoîation religieuse ; elle se fait, elle est invincible ; tous la subissent de loia ou de près ; nul n'échappe à son influence, ne vous en irritei; pas ! ce n'est pas la victoire de l'homme, ce n'est pas nous qui l'emportons sur vous, c'est la victoire de Dieu, c'est ie temps, le hasard, le bon sens qui l'emportent. On peut, sans rougir, céder à de telles puissances. Et certes nous leur avons bien cédé nous-même les premiers I Nous acceptons, nous invoquons les principes et les libertés proclamés en 89.

Et, dans cette discussion même, ne voyez-vous pas, ne sentez-vous pas qu'il se passe entre vous et nous quelque chose d'extraordinaire et de profondément digue d'attention? Moi, homme du sanctuaire, je parle un langage libéra,!, et vous, homme de la Révolution, vous parlez un langage reUgieux ! Je parle votre langue et vous entendez la mienne; j'invoque vos principes et vous rendez hommage aux nôtres. Vos amis, en vous écoutant, sourient et doutent; moi, j'aime mieux dire que vousêtes sincère, je souris et je ne doute pas, vous voyez de plus haut et plus loin qu'eux. Et, quant à nous, pourquoi ne croiriez-vous pas à notre sincérité ? Quand deux ou trois révolutions passent sur nos têtes, pensez-vous donc que, devant Dieu et les bras croisés sur notre poitrine, nous ne nous prenions pas à réfléchir ? Faisons donc tous enfin quelque' chose de grand, de digne, de vrai; essayons enfin de nous estimer, de nous croire les uns les autres;

(1) De la Pacification religieuse, Ch, IV. ■

et le grana ouvrajje de la pacification religieuse ne tardera pas à s'acooiuplir (1).

Nous sommes loin de la liberté d'enseignement. M. l'abbé Dupanloup, dans la chaleur de la discussion, ne s'est-il pas laissé entraîner au-delà des limites ? Non, il y a, selon nous, une chose certaine, c'est que l'écrivain a été ravi de saisir l'occasion d'exposer des vues qu'il caressait depuis longtemps. En adoptant le titre: De la Pacification religieuse, il savait parfaitement oîi il voulait mener ses lecteurs ; il consacre plus de cinquante pages au développement de sa pensée : en un mot, il prend, non plus seulement dans la question spéciale de l'enseignement, mais encore et surtout dans la question sociale du mérite et de l'application des prétendus principes de 89, une position nouvelle, inconnue à ses devanciers et jnême par eux formellement repoussée ; M. l'abbé Dupanloup luimême le reconnaît. Ainsi fut engendré le catholicisme libéral ; nous tenons^ si je ne me trompe, son Acte de naissance. Maintenant à quand le baptême? Jusqu'ici on n'a pu l'obtenir.

En matière de libéralisme, il y a une distinction très-importante à faire ; il faut bien se garder de confondre la thèse avec l'hypothèse et réciproquement.

Embrasser la thèse du libéralisme, c'est adhérer à la doctrine qui soutient qu'un état social, basé sur les maximes de 89, est régulier et légitime de sa nature. Accepter seulement l'hypothèse, c'est, étant donné un état social basé sur lesdites maximes, en tirer pour le bien le meilleur parti possible, invoquer dans la pratique les libertés qu'il garantit, avec juste discernement toutefois, et sans jamais compromettre les principes, c'est-à-dire les droits inaliénables de la vérité catholique. En France, dans la condition présente des choses, l'hypothèse s'impose évidemment; nul ne peut s'y soustraire. Il n'en est pas de même de la thèse, nul n'est obligé d'y souscrire ; si quelqu'un y souscrit, et surtout publiquement, il fait un acte considérable, dont la gravité, au point de vue de la responsabilité, est proportionnée à l'autorité qui peut s'attacher à sa per sonne.

(l) De la Pacification religieuse, Ch. V.

Or, dans l'espèce, est-ce la thèse ou l'hypothèse que M. l'abbé xJupanloup embrassait dans les pages de la Pacification religieuse ? A notre sens, et sauf meilleur avis, c'est la thèse. Qu'on relise attentivement les lignes ci-dessus, qu'on en pèse tous les termes. Si, ça et là, on en trouve quelques-uns qui, à la rigueur, pourraient cadrer avec l'hypothèse, l'ensemble démontre éloquemment que c'est bien à la thèse que vise et que souscrit le trop conciliant polémiste. Ne l'entendez-vous pas s'écrier:

La liberté de conscience... la liberté des opinions, etc., tout cela nous 16 prenons au sérieux, nous r.acccptons franchement; ces libertés, nous les proclamons, nous les invoquons pour nous comme pour les autres; marchant à travers la poussière des révolutions, nous tendons au vrai but, au grand but des esprits honnêtes, des grands esprits de l'Assemblée constituante... On n'a pas le droit de nous dire que, insensibles à la marche du temps, sourds à la voix de l'expcricnce, nous ne comprenons pas les mœurs et les idées de la France nouvelle, que nous n'entendons rien à l'esprit de la Révolution... De quelque façon que vous nous considériez... comme auxiliaires ou comme vaincus, nous venons à vous, nous et tout ce qui marche avec nous ; achevez votre conquête en nous acceptant... Pourquoi ne croiriez-vous pas à notre sincérité ?... Pensez-vous donc que, devant Dieu et les bras croisés sur notre poitrine, nous ne nous prenions pas à réfléchir?... Essayons enfin de nous estimer, de nous croire les uns les autres...

Sont-ce là simplement des arguments ad hominem, uniquement adoptés par ceux qui subissent l'hypothèse ? Ne sont-ce pas des arguments ab intrinseco, comme dit l'école? Or les arguments ab intrinseco n'appartiennent qu'aux adhérents à la thèse. Eu égard à la position respective des adversaires, M. l'abbé Dupanloup n'eût proféré que de vaines paroles, n'eût fait absolument rien dans l'intérêt de la cause, s'il se fût contenté de l'hypothèse. Ceci est de la dernière évidence ; inutile d'insister.

Nous le répétons, cette évolution, disons mieux, cette concession de la part d'un catholique éminent, envisagée en elle-même et dans ses conséquences, est un des év^énements les plus graves que l'histoire du dix-neuvième siècle puisse earegistrer. Pour l'apprécier sainement il faut se souvenir d'une part du caractère propre de la Révolution, et d'autre part des jugements portés par le Saint-Siège à rencontre des maximes de 89, dès leur promulgation et plus tard.

On l'a souvent répété après M. de Donald : « La Révolution française a commencé par la déclaration des droits de l'homme ; elle finira par la déclaration des droits de Dieu. » En d'autres termes^ la déclaration des droits de l'homme est la négation des droits de Dieu. La Révolution française fut l'œuvre du naturalisme le plus accentué. Par elle, et spécialement par la déclaraiion des droits^ la déchéance sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ a été prononcée, et, suivant l'étrange expression inventée de nos jours, l'Etat s'est fait laïque. Pourtant il serait ridicule de dire que, avant 89, l'Etat fut ecclésiastique. Il était catholique ; d'où il suit que, dans l'espèce, le mot Laïque en est l'opposé. Alors fut lacéré le préambule de la vieille loi franque, ainsi conçu :

L'illustre nation des Francs a Dieu pour fondateur; elle est puissante dans la guerre, fidèle dans la paix, profon le dans le conseil. Elle est belle de corps et remarquable par sa blancheur, audacieuse, rapide, terrible, récemment convertie à la foi catholique et pure de toute hérésie.

Yive le Christ qui aime les Francs ! Puisse ce Seigneur des seigneurs, puisse Jésus-Christ protéger leur royaume, remplir de sa grâce ceux qui le gouvernent, conduire leur armée, les mettre à l'abri derrière le rempart de la foi, et leur accorder miséricordieusement et la paix, et la joie et le bonheur ! car c'est cette nation qui, forte et courageuse comme elle était, a rejeté vigoureusement de sa tète le joug odieux des Komains, et qui, après avoir reçu le saint baptême, a recueilli les reliques des martyrs que les Romains avaient consumés par la flamme, ou tranchés par le ftr, et elle les a enchâssées dans l'or et dans les pierres précieuses (1).

En regard de ces magnifiques paroles, qu'on mette la déclaration desdruits, aussitôt on croit entendre les clameurs sinistres des enfants dégénérés d'Israël : « Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous (S). »

On laissait sans doute le Christ et son Eglise aux individus, en attendant toutefois la persécution qui n'a pas tardé ; mais on imaginait, en mênie temps, une sorte de droit commun, en vertu duquel l'Eglise catholique et les sectes dissidentes, la vérité et l'erreur, Jésus et Barabbas étaient mis sur la même ligne. Ce système, que la raison ne peut avouer, fut uniquement inventé pour

(1) Traduction insérée AdiU^V Univers, n» du 24 novembre 1874.

2) 'NohdtmR hune rr<ivorp si/pr?' nos. (Luc, xix, 14

raoaisser l'Eglise, tromper les peuples, et leur faire entendre pratiquement que toutes les doctrines soi-disant religieuses, les affirmations des unes et les négations des autres étaient équivalentes, par conséquent sans intérêt.

Les publicistes, quels qu'ils fussent, amis ou ennemis, ne s'y soni pas mépris. C'est principalement de nos jours que des enthousiastes ont prétendu reconnaître, dans la Révolution de 89 et ses maximes, comme une nouvelle efflorescence du chri.^tianisme ; les contemporains les ont mieux jugées. Celui qui aurait aujourd'hui l'heureuse inspiration de consulter les innombrables écrits du temps, les discours prononcés à la constituante, les lettres pastorales des évoques, trouverait centime le libéralisme tout un arsenal. Les résistances n'ont pas cessé ; elles sont arrivées jusqu'à nous, et toute plume, toute parole vraiment catholique ne cesse de lutter, dans la crainte que l'habitude de subir l'hypothèse ne conduise les cœurs à l'amour de la thèse. M. l'abbé Dupanloup nous disait tout à l'heure que, « ceux qui nous ont précédés, vécurent quelque temps dans la défiance des institutions de 89, » cet euphémisme est inacceptable. Pour ne citer qu'un exemple, VAmi de la Religion, dont M. Dupanloup s'est fait le continuateur^ n'avait-il que de la défiance ? n'a-t-ii pas incessamment combattu le libéralisme? Le fondateur de cette feuille, M. Picot, qui avait vécu avec les premiers champions des luttes catholiques, ne tenait-il pas à honneur et à devoir de reproduire leurs arguments et de signaler à l'opinion les bases fragiles et insuffisantes de notre nouvel état social? En effet, pourquoi déguiser au malade sa situation, quand il s'agit de la vie ou de la mort?

Mais ce qui plane au-dessus de tout ce que les publicistes ont mis au jour, ce sont les enseignements du Siège apostolique.

I. Condamnation de la fameuse déclaration des droits de l'homme. Pie VI, dans sa lettre du 23 avril 1791, adressée aux habitants d'Avignon et du Comtat-Venaissin, s'exprime ainsi :

Nous ne voulons pas inutilement parcourir les délibérations prises par l'assemblée du Gomtat, qu'il nous suffise de rappeler ces dix-sept articles ou les droits de l'homme sont proclamés absolument de la même manière qu'ils avaient été expliqués et proposés dans les décrets de l'Assemblé*' française, savoir ces droits contraires à la religion et à la société, 7'eliqioni et soc/etaii adversantia, et proclamés comme la base et le fondement

d'une Constitution nouvelle. De même il suffira de rappeler ces autres dix-neuf articles, qui étiient les premiers éléments de la nouvelle Constitution, extraits du texte même de la Constitution française (1).

Les dix-neuf articles dont il est ici question sont ceux qu'on trouve en tête de la Constitution de 1791, immédiatement après la déclaration des droits. Il y est dit notamment ;

La loi ne reconnaît plus les vœux religieux, ni aucun, autre engagement qui serait contraire aux droits naturels et à la Constitution ; ... que la Constitution garantit la liberté à tout homme de parler, d'écrire, d'imprimer et pub ier ses pensées, sans que les écrits puissent être soumis à aucune censure ni inspection avant leur publication, et d'exercer le culte religieux auquel il est attaché; . . . que les biens destinés aux dépenses du culte et à tous services d'utilité publique appartiennent à la nation, et sont, dans tous les temps, à sa disposition ; . . . que les citoyens ont le droit d'élire ou choisir les ministres de leur culte ; etc.

II. — Condamnation de la liberté de conscience, de l'égalité des cultes et de l'indifférentisme, qui en est tout à la fois le principe et la conséquence.

n est manifeste, écrit Pie VI au cardinal de La Rochefoucauld, le 10 mars 1791, que la liberté et l'égalité vantées par l'Assemblée nationale n'ont pas d'autre objet, ainsi que nous l'avons déjà prouvé, que la destruction de la religion catholique, à laquelle pour cette raison le titre de dominante dont elle a toujours joui dans le royaume a été en'evé. . . La Constitution votée par l'Assemblée prononce que ceci est fondé en droit, savoir que l'homme constitué en société doit jouir d'une liberté absolue, n'être point inquiété touchant sa religion, et qu'il lui est loisible, sur le fait même de la religion, de penser, dire, écrire et imprimer ce qu'il voudra. Elle a déclaré que ces énormités sont les conséquences nécessaires de l'égalité des hommes entre eux et de leur liberté naturelle ; or, que peut-on concevoir déplus insensé que d'établir parmi les hommes une pareille égalité, une pareille liberté (2) ?

Quel est celui qui ne voit pas, avait précédemment écrit Pie VI, le 23 février 1791, à Loménie de Brienne, que la Constitution nationale, du moment qu'elle laisse à l'homme la liberté de penser et d'écrire ce qu'il voudra en matière religieuse, se met effrontément en opposition avec If. religion même (3) ?

L'extrait suivant de la lettre de Pie VII à Mgr de Boulogne, évêque de Troyes, en date du 29 avril 1814, n'est pas moins formel. Le

i) Collectio brevium et instruct. Pu PP. VI. 'i) Ibid.

[i) Ibid.

l^ape communique au prélat la douleur qu'il a ressentie en lisant le projet de Constitution décrété par le Sénat, le 6 avril précédent.

Un nouveau sujet de peine, dit Sa Sainteté, dont notre cœur est vivement affligé, et qui, nousravouons, nous cause un tourment, un accablement et une angoisse extrêmes, c'est le 22* article de la Constitution. Nonseulement on y permet laJ'berté des cultes et de conscience, pour nous servir des termes mêmes de l'article, mais on promet appui et protection à cette liberté, et en outre aux ministres de ce qu'on appelle les cultes. Il n'est certes pas besoin de longs discours, nous adressant à un évêque tel qxie vous, pour vous faire reconnaître clairement de quelle mortelle blessure la religion catholique en France se trouve frappée par cet article. Par cela même qu'on établit la liberté de tous les cultes sans distinction, on confond la vérité avec l'erreur, et l'on met au rang des sectes hérétiques et même de la perfidie judaïque, l'épouse sainte et immaculée du Christ, l'Eglise hors laquelle il ne peut y avoir de salut. En outre, en promettant faveur et appui aux sectes des hérétiques, on tolère et on favorise non-seulement leurs personnes, mais encore leurs erreurs (1).

Nous devons poursuivre, dit à son tour Grégoire XVI, encyclique Mirari vos, du 15 août 1832, une autre cause très- féconde de maux, savoir l'indifférentisme ou cette détestable opinion qui, par les artifices des méchants, s'est propagée partout, et qui soutient que le salut éternel peut être obtenu par une profession de foi quelconque, pourvu que les mœurs soient conformes à la règle du juste et de l'honnête. De cette source infecte de l'indiffërentisme découle cette maxime absurde et erronée, ou plutôt ce délire, qu'il faut assurer et garantir à qui que ce soit la liberté de conscience. On prépare la voie à cette pernicieuse erreur par la liberté d'opinions pleine et sans bornes, qui se répand au loin pour le malheur de la société religieuse et civile; quelques-uns répétant avec une extrême impudence qu'il en résulte quelque avantage pour la religion. Mais, disait saint Augustin, qui peut mieux donner la mort à l'âme que la liberté de l'erreur ?

m. — Condamnation de la liberté de la presse.

Notre étonnement et notre douleur n'ont pas été moindres, dit encore Pie VII à l'évêque de Troyes, quand nous avons lu le 23' article de la Constitution, qui maintient et permet la liberté de la presse, liberté qui menace la foi et les mœurs des plus grands périls et d'une ruine certaine. Si quelqu'un pouvait en douter, l'expérience des temps pissés suffirait seule pour le lui apprendre ; c'est un fait pleinement constaté : cette liberté de la presse a été l'instrument principal qui a premièrement dépravé les mœurs des peuples, puis corrompu et renversé leur foi, enfin soulevé les séditions, les troubles, les révoltes. Ces malheureux résultats seraient encore actuellement à craindre, si, ce qu'à Dieu ne plaise, on accordait à chacun la liberté d'imprimer ce qu'il lui plairait (1).

(l) Les Catholiques libéraux, par M. l'abbé Jules Morel. — Pièce justificative

Tout frein étant ôté qui puisse retenir les liommes dans les sentiers de la vérité, écrit Grégoire XVI, leur nature, inclinée au mal, tombe dans un précipice, et nous pouvons dire avec vérité que le puits de l'ab'me est ouvert, ce puits d'où saint Jean vit monter une lumée qui obscurcit le soleil, et sortir les sauterelles qui ravagèrent la terre. De là le changement des esprits, une corruption plus profonde de la jeunesse, le mépris des choses saintes et des lois les plus respectables répandu parmi le peuple, en un mot, le fléau le plus mortel pour la société, puisque l'expérience a fait voir de toute antiquité que les cités qui ont brillé par leurs richesses, par leur puissance, leur gloire, ont péri de ce mal unique, la liberté immodérée des opinions, la licence des discours et l'amour des nouveautés.

Là se rapporte cette liberté funeste, et dont on ne peut avoir assez d'horreur, la liberté de la librairie, pourpublier quelque écrit que ce soit, liberté que quelques-uns osent solliciter et étendre avec tant de bruit et d'ardeur. Nous sommes épouvanté, vénérables frères, en considérant de quelles doctrines ou plutôt de quelles erreurs monstrueuses nous sommes accablés, et en voyant qu'elles se propagent au loin et partout par une multitude de livres et par des écrits de toute sorte qui sont remplis de malice, et d'oîi il sort une malédiction qui, nous le déplorons, se répand sur la face de la tirre. Il en est cependant, 6 douleur ! qui se laissent entraîner à ce point d'impudence qu'ils soutiennent opiniâtrement que le déluf^e d'erreurs qui sort de là est assez bien compensé par un livre qui, au milieu de ce déchaînement de perversité, paraît pour défendre la religion et la vérité. Or, c'est indubitablement une chose criminelle et flétrie par tout droit que de laisser faire un mal certain et plus grand parce qu'il y l'espoir d'en obtenir par suite que que bien. Quel homme de bon sens dira qu'il faut laisser circuler librement les poisons, les vendre et transporter publiquement, les boire même, parce qu'il y a un remède tel que ceux qui en usent parviennent quelquefois à échapper à la mort (1).

Nous compléterons ces citations par les pressantes exhortations que Pie YII adressait encore à l'évêque de Troyes :

Comme nous ne saurions, sans trahir notre ministère, garder le silence dans un si grand péril de la foi et des âmes, nous avons voulu, vénérable frère, vous adresser cette lettre, à vous dont nous connaissons la ioi et te courage sacerdotal, en ayant eu des preuves non équivoques, non-seulement afin qu'il soit bien constaté que nous réprouvons le plus énergiquement que possible les articles ci-dessus exposés, et tout ce qu'on viendrait à proposer de contraire à la religion catholique, mais encore aiin que, vous concertant avec les autres évêques de France que vous jugerez à propos de vous adjoindre, et vous aidant de leurs conseils et d( leur coopération, vous vous efforciez de conjurer le plus prompteraenl possible les grands maux qui menacent l'Eglise en France, et de faire abolir ces 'ois, ces décrets et ces autres ordonnances du gouvernement qui subsistciit encore, et dont nous n'avons cessé de nous plaindre, comme vous le savez, pendant les précédentes années.

11) Les catholiques libéraux, ibid.

Allez donc trouver le roi ; faites-lui savoir la profonde affliction dont, après tant de calamités et de tribulations, auxquelles nous avons échappé, et au milieu de la joie générale, notre àme se trouve assaillie et accablée à cause des faits mentionnés, lieprésentez-lui quel coup funeste pour la religion catholique, quel péril pour les âmes, quelle ruine pour la foi seraient le résultat de son consentement aux articles de cette Constitution. Dites-le-lui de notre part : nous ne pouvons nous persuader qu'il veuille inaugurer son règne en faisant à la religion catholique une blessure si profonde et qui serait presque incurable. Lieu lui-même, aux mains de qui sont les droits de tous les royaumes, et qui vient de lui rendre le pouvoir, au grand contentement de tous les gens de bien, et surtout de notre cœur, exige certainement de lui qu'il fasse servir principalement cette puissance au soutien et à la splendeur de l'Eglise de Dieu. Nous espérons, nous avons la ferme confiance que. Dieu aidant, notre voix transmise par vous touchera son cœur, et que marchant sur les traces de ses prédécesseurs, à qui leur dévouement pour la religion catholique et la défense qu'ils en prirent tant de fois si généreusement ont valu de la part de ce Saint-Siège le titre de rois très-chrétiens, il prendra en main la cause de la foi catholique, comme c'est son devoir, comme tous les bons l'attendent de lui, comme nous le lui demandons nous-même avec les plus vives instances.

Déployez, vénérable frère, toutes vos forces, tout le zèle dont vous êtes animé pour la religion; faites servir à cette grande et sainte cause l'ascendant que vos qualités vous ont acquis et l'éloquence qui vous distingue. Le Seigneur, nous n'en doutons pas, vous suggérera les paroles convenables, et, de notre côté, nous implorerons pour vous le secours d'en Haut. En attendant, nous vous donnons, avec toute l'effusion de notre cœur, à vous, et au troupeau confié à vos soins, la bénédiction apostolique (1).

Ces représentations ne furent point accueillies ; en conséquence, le serment à la Charte et aux lois du royaume devint l'objet d'une difficulté. Des négociations suivirent, et il fut expressément déclaré en 1817, par l'ambassadeur de Sa Majesté Louis XVIII près le Saint- Siège, que « ce serment ne saur.tit porter atteinte ni aux dogmes, ni aux lois de l'Eglise... et qu'il n'est relatif qu'à ce qui concerne Tordre civil ; que tel est l'engagement que le roi a pris et qu'il doit maintenir ; que tel est celui que contractent ses sujets en prêtant serment, sans que jamais ils puissent être obligés, par cet acte, à rien qui soit contraire aux lois de Dieu et de l'Église (2). »

En présence des documents que nous venons de citer, on se demande comment un catholique pouvait, en 1845, articuler l'adliésion

(1) Les catholiques libéraux, ibid.

(2) Lei catholiques libéraux, page 104.

dix fois répétée aux principes de 89 que nous avons lue plus haut, l'articuler non- seulement pour son compte personnel, mais encore pour tous les catholiques français qui, à coup sûr, ne lui avaien* donné aucun mandat. Que faut-il donc penser d'une pareille entre - .prise? Nous trouvons dans les lignes de M. l'abbé Dupanloup ces mots : « révolution religieuse. » Tout d'abord ils nous ont paru entachés d'exagération ; en y regardant de plus près, nous croyons en pénétrer le sens. Sans doute, au point de vue des adversaires de la liberté de l'Église, lesquels néanmoins, à l'époque précitée, ne pouvaient s'empêcher de rendre hommage à l'excellence et aux avantages de la foi catholique et semblaient opérer un mouvement de retour, ce mouvement ne saurait être qualifié de révolution religieuse ; mais, au point de vue des catholiques qui désertaient le terrain des enseignements consignés dans les lettres apostoliques, c'est autre chose : révolution est assurément le mot propre. Or, encore une fois, que faut-il penser d'une pareille entreprise? Nou? laissons au lecteur le soin de répondre.

Dans le paragraphe ci-dessus, nous disons que M. l'abbé Dupanloup était absolument sans mandat pour faire au libéralisme des concessions, et, nonobstant, il s'exprimait ainsi :

Aujourd'hui, chose nouvelle et heurewse ! la paix peut se faire. Ces libertés, si chères à ceux qui nous accusent de ne pas les aimer, nous les proclamons, nous les invoquons pour nous comme pour les autres. Forts de nos convictions, inébranlables dans l'amour de la vérité catholique, nous demeurons, dans le fond de nos âmes, immuables comme l'Eglise au milieu des agitations humaines; mais aussi charitables et éclairés comme elle, nous ne repoussons pas, en les réclamant pour nous, une tolérance sincère des hommes qui s'égarent, une discussion large et généreuse des opinions honnêtes. Nous combattons sans doute, mais nous tendons toujours une main fraternelle à nos adversaires ; en un mot, nous acceptons, nous proclamons l'esprit généreux, le véritable esprit de la Révolution française.... nous tendons au vrai but, au grand but des esprits honnêtes, des grands esprits de l'Assemblée constituante... comme auxiliaires ou comme vaincus, nous venons à vous, nous et tout ce qui jnarche avec nous. Achevez votre conquête en nous acceptant.

Qu'on veuille bien remarquer la structure des phrases, l'art trop habile avec lequel l'ondoyant écrivain donne à entendre que ies

idées de 80 constituent des opinions honnêtes encore en discussion, que cette discussion, lisez la conclusion, doit être large et généreuse ; que, en s'attachant à l'esprit de la Révolution, on demeure fidèle à l'esprit de l'Eglise; enfin que les catholiques, et tout ce qui marche avec eux, c'est-à-dire toute la hiérarchie jusqu'au Pontife romain lui-même, passent résolument dans le camp des grands esprits.

Or, en 1852, au sujet de l'immixtion de VUnivers dans la controverse touchant les classiques, Mgr Dupanloup écrivait ce qui suit :

C'est précisément parce que cette entreprise est venue de la part de journalistes, qui se donnent témérairement la mission d'enseigner dans l'Eglise; pour lesquels ce n'est pas assez de s'appeler catholiques, mais qui semblent dire chaque jour : Les catholiques, c'est nous ! C'est pour cela précisément que nous avons vu, dans cette entreprise, un très-grand péril, à cause de cette raison profonde, proclamée par tous les siècles chrétiens, que l'Eglise a beaucoup moins à craindre de ceux qui l'attaquent au dehors, que de ceux qui, sans caractère et sans mission, prétendent la gouverner au dedans. Et ici, ni le 'zèle, ni le talent, ni le dévouement même ne peuvent rien autoriser; car c'est un autre grand principe chrétien que, dans la défense de la vérité et dans la direction des choses religieuses, tout ce qui se fait contrairement à l'ordre hiérarchique établi par Jésus-Christ, contrairement aux rapports naturels et à la subordination légitime des diverses parties de l'Eglise, tout cela, quelque apparence de bien qu'il puisse avoir, finit toujours par aboutir à mal. Les avantages qui sembleraient, sous quelques rapports, en résulter, peuvent faire illusion aux esprits superficiels ; mais les graves et terribles leçons de l'histoire ecclésiastique sont là pour prouver que les résultats, en définitive, sont funestes.

Admirablement dit ! toutes réserves faites quant à la réalité du grief imputé à rZ^'n^uers; que M. l'abbé Dupanloup, vicaire général de Paris, courbe la tête sous la mercuriale de Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, avec d'autant plus d'humilité que la question des classiques n'est rien à côté de la question majeure des maximes de 89 !

vm

En regard de l'acte considérable posé par M. l'abbé Dupanloup en 1845, nous ne pouvions placer que les textes des lettres apostoliques antérieures à cette date ; mais, nouvelle édition ayant été donnée, en 1861, du livre delà Pacification religieuse (1), sans au-

(1) Œuvres complètes de Mgr Dupanloup, t. VI.

— lacune mod'fication des passages par nous cités, il est indispensable de constater que les maximes de 89 sont directement atteintes par les allocutions de S. S. Pie IX : Nemo vestrum, 26 juillet 1855 ; Acerbissimum , 27 septembre 1852; Nunquam fore, 5 décembre 1856 ; et Jamdudum cernimiis, 18 mars 1861. Dans ces quatre allocutions ont été condamnées les propositions suivantes, qui figurent au Syllahus dans le paragraphe dixième et sous le titre :

Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne.

LXXVII. — A notre époque, il n'est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion de l'Etat, à l'exclusion de toutes les autres.

LXXVIII. — Aussi, c'est avec raison que, dans quelques pays catholiques, la loi a pourvu à ce que les étrangers qui s'y rendent y jouissent de l'exercice public de leurs cultes particuli( rs.

LXXIX. — Il est faux que la liberté civile de tous les cultes, et que le plein pouvoir laissé à tous de manifester ouvertement et publiquement toutes leurs pensées et toutes leurs opinions, jettent plus facilement les peuples dans la corruption des mœurs et de l'esprit, et propagent la peste del'indifférentisme.

LXXX. — Le Pontife romain peut et doit transiger et se réconcilier avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne.

Il est de la dernière évidence que ces quatre propositions contiennent la substance des maximes de 89 touchant la liberté et l'égalité des cultes,, la liberté des opinions et de ^a presse, et la valeur prétendue des idées modernes. Or, nonobstant ces enseignements multipliés du Saint-Siège, MgrDupanloup a maintenu, dans son ouvrage, les pages que nous connaissons.

Sous la date du 30 juillet 1845, Sa Sainteté Grégoire XVI a daigné écrire à M. l'abbé Dupanloup la lettre suivante :

Cher fils, salut et bénédiction apostolique. C'est très-volontiers que nous avons reçu votre lettre, dictée par un sentiment profond de déférence et de vénération pour nous, par laquelle, cher fils, vous avez voulu nous faire présent d'un ouvrage, composé par vous en français, et imprimé cette année à Paris, lequel a pour titre : De la racification religieuse. Quoique les très-graves et constantes sollicitudes de notre pontificat suprême nous aient empêché, jusqu'à ce jour, de lire l'ouvrage en entier ; néanmoins, dans les pages que nous avons parcourues, nous avons trouvé des preuves assez nombreuses de votre reUirion, niétc, doctrine, et de "^otre érudition.

C'est pourquoi nous louons grandement dans le Seigneur votre zèle, digne tout à fait d'un ecclésiastique, à défendre l'Egiise catholique et sa liberté. En lïiême temps nous vous offrons les remcrcîments voulus pour l'hommage du livre, et, en témoignage de notre paternel amour pour vous, cher fils, nous vous accordons de toute l'affection de notre cœur, avec nos souhaits de toute véritable félicité, la bénédiction apostolique. Donné à Rome, près Sainte-Marie-Majeure, le 30 juillet 1845, de notre Pontificat l'an quinzième.

L'encouragement était flatteur, mais on se tromperait considéra blement si l'on voyait dans cette lettre une approbation des passages que nous avons relevés plus haut. C'est surtout quand il s'agit des lettres pontificales qu'il faut lire attentivement et peser tous les termes. Il se peut que, dans les pages parcourues, le Pontife ne soit pas tombé sur nos textes, et y fût-il tombé, le correctif inséré dans la teneur suffirait pour mettre à couvert sa responsabilité. Même en l'absence de tout correctif^ une lettre privée, dictée par la courtoisie, ne sauraitneutraliser l'importance et l'effet des condamnations solennelles encourues par les doctrines de 89. D'autant plus que, en fait, Grégoire XVI se borne à louer la religion, la piété, la doctrine et l'érudition de l'auteur, ainsi que son zèle pour la liberté de l'Église, sans rien dire de ses concessions. Néanmoins, l'auteur ne manqua pas de compter sur l'inattention de ses lecteurs et de se prévaloir de la lettre pontificale comme d'une recommandation puissante en faveur du livre et de tout son contenu.

Les pages de la Pacification religieuse sont un programme à la réalisation duquel l'auteur promet publiquement de travailler parmi les catholiques, autrement il n'eût rien fait. En même temps^ et par la force des choses, M. l'abbé Dupanloup se constitue chef départi. Lesadhérents étaient prêts, nombreux et d'autant plus dociles que les idées nouvelles mises en circulation par un homme éminent venaient enfin résoudre pour eux le cas de conscience de tous les jours, diminuer l'épouvantail de la Révolution et leur permettre d'entrer en communion avec les libéraux modérés. Cependant, la direction et le maintien du parti restaient une œuvre ardue, M. Dupanloup ne l'ignorait pas. Il sentit le besoin d'agir sur l'opinion catholique d'une manière sûre et constante; il fallait que les journaux et les écrits qui réclamaient la liberté d'enseignement suivissent la voie

indiq'iée par la Pacification religieuse, sans omettre les concessions faites aux maximes de 89. La plupart des feuilles dites catholiques emboîtèrent le pas ; VUnivers seul garda son indépendance, tant sur le point même de la liberté d'enseignement et sur ce qu'elle devait être pour les catholiques, que sur le chef majeur des immortels principes. Il manifesta plus que des réserves, et la rédaction, prise dans son ensemble, continua son opposition, basée sur les beseins et les enseignements de l'Église. M. l'abbé Dupanloup mesura sur le champ la grandeur de l'obstacle, et Grégoire XVI vivait encore que l'ardent polémiste ne craignit pas de solliciter près de Sa Sainteté la suppression de VUnivers (1). Dans la suite on eut recours plus d'une fois au même procédé, toujours inutilement.

Le mieux était encore d'avoir un journal à soi. Or, en ces jourslà, Y Ami de la Religion se mourait de vieillesse et aussi de l'oubli de ses anciens abonnés. L'attitude brillante et plus accentuée de VUnivers rencontrait parmi les catholiques de vives sympathies au détriment des feuilles qui, pendant longtemps, avaient joui de la faveur du clergé. M. l'abbé Dupanloup , peut-être, eût préféré fonder une feuille nouvelle, mais l'insuccès récent de VUnion calholique qui, finalement, s'était fondue dans VUnivers, lui donnait une leçon qu'il eût été dangereux de dédaigner. Il souhaita un instant de pénétrer lui-même dans cette rédaction si justement estimée ; ses désirs ne furent point accueillis. U Ami de la Religion se trouvant sous sa main, M. Dupanloup s'en contenta (2). Voici des extraits du manifeste qui parut en tête du numéro du 17 octobre 1848 :

L'Ami de la Religion, cet ancien journal du clergé et des familles chrétiennes, ce recueil périodique et fidèle des annales ecclésiastiques, qui a rendu pendant plus de trente années des services si sûrs à l'Eglise, vient de faire appel à une nouvelle direction. Au milieu des périls du présent et des menaces de l'avenir, quelques prêtres, quelques catholiques zélés se sont réunis pour constituer et soutenir cette direction nouvelle. C'était une oeuvre de dévouement, ils l'ont acceptée sans hésitation...

Leurs noms sont depuis longtemps prononcés avec reconnaissance par les catholiques : nommer MM. deRaviguan, de Montalembert, deFalloux, de Ghampagny, c'est nommer les plus vaillants champions de l'Eglise

(1) Rome durant le Concile, par M. Louis Veuillot, tome II, page 159. (2J Voir dans les Annales d tréede M. Dupanloup dans le

(2J Voir dans les Annales de philosophie chrétienne, mars 1875, des détails sur l'enjournalisme et sur l'acquisition àeVAmi de la religion.

dans nos dernières luttes, et celui qui écrit ces lignes est honoré plus qu'il ne faut en se trouvant associé à de tels hommes. A côté d'eux, VAmi de /a ^e%ibrt aime encore à' nommer M. l'ahbédeValroger, M. l'abbé Chassay, MM. de Riancey et Romain-Cornut; M. Henri de Riancey, comme rédacteur en chef de la partie religieuse et politique, et M. Romain-Cornut, comme rédacteur en chef de la partie philosophique, critique et littéraire...

Assurément, nous rendons un profond et sympathique hommage à ceux de nos amis qui, depuis longtemps déjà, descendent chaque matin dans la lice pour défendre les intérêts de l'Eglise; nous proclamons avec joie notre admiration pour cette infatigable vaillance d'esprit, pour ce courage de cœur sans cesse renaissant qu'ils déploient chaque jour dansdes luttes sans relâche (1). Mais nous croyons utile, en combattant avec eux et comme eux, de demeurer à un autre rang et dans un autre ordre... sous le même drapeau, à chacun ses armes...

Ce manifeste est signé de M. Dupanloup seul. L' ?7muers s'empressa de souhaiter à V Ami yo^eum mille prospérités, dont acte fut donné dans le numéro du 19 octobre.

U Univers annonce ce matin la nouvelle direction de VAmi de la Religion, dans des termes d'une bienveillance et d'une cordialité dont nous nous empressons de lui exprimer notre sympathique reconnaissance. C'est, en effet, en unissant les communs efforts de notre désintéressement et de notre courage, que nous donnerons tous à notre action une influence digne des intérêts supérieurs pour lesquels nous combattons...

On vit bientôt, comme l'avait déclaré le manifeste, que les armes n'étaient pas les mêmes. Dès le numéro du 1" novembre, dans un article intitulé : Be la Siluaiion politique de V Europe , on parle du faux libéralisme, ce qui donne à penser qu'il y en a un vrai. Effectivement, nous trouvons ce passage significatif :

Certes , nous ne faisons pas aux promoteurs et loyaux champions du mouvement libéral en Europe l'injure de les confondre avec les radicaux. Nous savons distinguer parmi eux; nous y saluons des esprits convaincus et des cœurs généreux. Mais nous ne saurions déplorer assez la triste connivence qui en associe un trop grand nombre à des actes dont ils ne sont pas les auteurs directs, mais dont ils porteront devant l'avenir la redoutable complicité. Et nous disons ces choses avec d'autant plus de regrets et de douleur que, si le parti libéral avait voulu être vraiment digne de son nom et accepter franchement et sans restrictions sa devise et ses doctrines , il avait un rôle magnifique à jouer et des destinées incomparables à accomplir.

Evidemment, l'ère de la liberté, des sages réformes et des légitimes concessions était venue pour le monde européen. Les antiques traditions du

(1) Compliment à l'adresse de V Univers.

pouvoir absolu n'étaient plus en harmonie avec les exigences et les besoins de la société... Il faut le reconnaître, les peuples attendaient une légitime émancipation... Que les gouvernements eussent compris plus tôt les nécessités des temps; que les représentants des idées constitutionnelles eussent compté sur la force des vœux populaires plus que sur les hasards de l'insurrection, et l'Europe pouvait donner le spectacle auguste dont Rome a été le théâtre aux premiers et glorieux jours de l'avènement de Pie IX, à savoir l'accord unanime des sujets et des princes, resserrant leurs liens par de pacifiques révolutions, renouant une alliance nouvelle entre l'ordre et la liberté, retrempant le pouvoir et ennoblissant l'obéissance ! Nous savons bien qu'il n'en a pas été ainsi...

Tout le nouvel Ami de la Religion est dans ces lignes, esprit et tactique, quoique principalement l'auteur de l'article ait en vue les mouvements révolutionnaires de 1848, il est évident que tout ce qu'il dit à la gloire du parti libéral, de sa devise et de ses doctrines, de son rôle magnifique, de ses destinées incomparables, profite directement à 89, dont 1830 et 1848 ne sont que l'application et le prolongement. Comme dans les pages de la Pacification, on recommande ici à la confiance et à l'admiration des lecteurs, non pas simplement l'hypothèse mais bien la thèse pure du libéralisme, avec son cortège obligé des erreurs et banalités connues touchant le pouvoir absolu, touchant l'ère de la liberté et de l'émancipation, touchant les prétendus besoins de la société, la nécessité des temps. De plus, et ce détail, qu'on ne l'oublie pas, fait partie du système, le nom du grand Pape, qui gouverne si vaillamment la sainte Eglise, au milieu de tant d'orages déchaînés, est adroitement invoqué, comme s'il y avait similitude entre les libertés octroyées par Pie IX à ses sujets et les institutions menteuses, issues de 89. L'article dont il s'agit n'est pas signé, mais nous trouverons en son lieu le même rapprochement sous la plume de Mgr Dupanloup. Pour agir efficacement sur l'opinion catholique, il fallait avant tout se montrer l'ami de la Papauté, et pour munir le libéralisme d'un passeport nécessaire, il fallait affirmer que le Saint-Siège n'est pas hostile aux idées modernes, et d'autant moins hostile que les catholiques libéraux défendent sa cause avec plus d'intelligence ; tous ces points, Mgr Dupanloup ne les a jamais perdus de vue, ses écrits en font foi.

Le prélat a déployé des efi'orts surhumains pour soutenir VAmi de la Religion. Il était incessamment occupé du soin de chercher des écrivains capables et en même temps suffisamment souples pour renouveler et consolider la rédaction. A peine installé sur le siège épiscopal d'Orléans, parmi tous les objets qui provoquaient son attention, il suivait encore le journal dans toutes les phases et crises qu'il avait

à traverser. La question d'argent no fut pas la moins sérieuse. Tout d abord, eu égard aux premiers succès, l'avenir parut assuré, mais les nouveaux abonnés ne tardèrent pas à disparaître, de là, des besoins sans cesse renaissants. On demanda des subsides aux évêqucs qui eux-mêmes se lassèrent. On sollicita des souscriptions à domicile, notamment dans le diocèse d'Orléans.

En avril 1859, au moment même de la guerre d'Italie, la direction fit une tentative héroïque. Outre l'édition in-S", elle en publia une autre, format des grands journaux ; on voulait ainsi pénétrer dans la publicité quotidienne et s'y faire une place, à côté de VUnivers pour lui disputer la sienne. L'Ami de la Religion, grand format, descendit, pour attirer des abonnés, à des concessions que son titre seul lui interdisait. Il publia principalement un feuilleton où il osa soutenir que, de nos jours, le théâtre s'améliorait au point de vue des mœurs; contre-vérité tellement choquante, qu'il n'est pas nécessaire de la réfuter. Par suite, la feuille annonça régulièrement les spectacles donnés sur trois théâtres de Paris, savoir le Théâtre-Français, rOdéon et un autre, h' Ami de la Religion s'était donc sécularisé, son libéralisme l'avait conduit là ; malgré tout, il fallut mourir, non pas pourtant faute de quoi vivre, dit M. Louis Veuillot. «Ce pauvre Ami de la Religion, ajouta-t-il, est mal mort, dans un anti-chambre de ministre [1). » Ce fut en 1862.

xn

Le grand, l'unique obstacle qui se dressait devant ^i4w^ de la Religion, la feuille dont l'existence gênait son développement, c'était VUnivers. La bonne harmonie régna jusqu'en 1850, jusqu'au moment où fut discutée à l'Assemblée nationale le projet de loi sur la liberté de l'enseignement primaire et secondaire. En 1849, Mgr Dupanloup nommé évêque d'Orléans, fit à M. Louis Veuillot, l'honneur de le choisir pour un des témoins à entendre par le nonce apostolique, lors des informations. M. Louis Veuillot, né à Bojnes, diocèse d'Orléans, comparut en effet pour répondre aux questions concernant le lieu. Cette politesse faite ainsi et acceptée ne changea rien aux positions respectivement prises ; aussi dès les premiers mois de 1850, à Orléans même, Mgr Dupanloup prépara la machine de

(i) Rome pendant le Concile, tome II, page 27.

guerre qui, selon lui, devait porter la ruine dans cette Carthage dont l'anéantissement lui semblait indispensable.

En eflfet, le prélat, à l'époque susindiquée, témoigna le désir déposséder une collection de V Univers. D'après l'énoncé, M. l'abbé Gaduel vicaire général, en avait besoin pour faire des recherches. On trouva une série, allant du 1" janvier 1845 au 1" janvier 1850; cette série fut incontinent remise à l'ecclésiastique désigné. Peu de temps après, elle passa aux mains d'un des familiers de l'évêché d'Orléans, M. l'abbé Debeauvais, alors curé de Saint-Jacques du Haut-Pas, lequel obtint du propriétaire la permission d'emporter la collection à Paris, où elle resta dix-huit mois. Quel besoin M. l'abbé Gaduel et ensuite M. l'abbé Debeauvais avaient-ils de cette collection ? quel usage voulaient-ils en faire? Recueillir, comme on le verra plus tard, les éléments d'un réquisitoire, formidable contre V Univers.

xm

L'exécution fut néanmoins ajournée. La publication d'un ouvrage ntitulé : Le Ver rongeur des Sociétés modernes, parM. l'abbé Gaume, vicaire général de Nevers, et la controverse qui s'en suivit, vinrent apporter des ressources inattendues. 11 s'agissait des livres classiques; M. l'abbé Gaume signalait les graves inconvénients résultant, au point de vue de l'éducation chrétienne, de l'emploi à peu près exclusif, dans les établissements d'enseignement secondaire, même dirigés par le clergé, des auteurs païens. Sans doute il n^en demandait pas l'expulsion, mais il émettait le vœu que ces auteurs, convenablement expurgés ou choisis, ne fussent admis que dans les cours d'humanités et concurremment avec les auteurs chrétiens, ceux-ci devant servir seuls dans les classes dites de grammaire. Les idées de M. l'abbé Gaume reçurent aussitôt les suffrages les plus honorables, ceux de Son Eminence le cardinal Gousset, archevêque de Reims, de Mgr Parisis, évêque d'Arras et d'autres appréciateurs non moins compétents. UUnivers s'en fit l'écho et il n'hésita point, pour son compte, à manifester des tendances semblables; il déclara nettement servir en cela les intérêts de l'Eglise, inséparables de ceux des âmes. Il rencontra des adversaires, mais aucun ne se montra plus ouvertement son contradicteur que Mgr Dupanloup. C'est que, à côté et au-dessus de la question des classiques, il y avait le fait de l'influence de l'f/mi^er^, sa participation aux controverses religieuses ou

politiques de chaque jour, sa polémique vive et entraînante, surtout son opposition décidée aux concessions et transactions incessamment prônées par le libéralisme. Cet objectif supérieur captivait toute l'attention du prélat.

Mgr l'évêque d'Orléans publia d'abord une lettre adressée aux supérieurs, directeurs et professeurs de ses petits séminaires sur l'emploi des auteurs profanes grecs et latins dans l'enseignement classique. Cette lettre ne porte aucune date, mais elle est de la fin d'avril ou des premiers jours de mai 1852. Elle est consacrée à la défense du système reçu, et par conséquent elle combat très- vivement les innovations proposées. L'Univers, sans avoir suffisamment égard au caractère de cette lettre, qui était un acte d'administration épiscopale, en entreprit l'examen et la discussion. Mgr Dupanloup répondit par un mandement du 30 mai qui se terminait par le dispositif suivant :

Art. l^"". Nous protestons, autant qu'il est en nous, contre les témérités, agressions et usurpations de certains journaux religieux, principalement du journal V Univers, en ce qui touche les choses de la religion, les affaires de l'Eglise et l'autorité des cvêques (1).

Art. 2. Nous défendons à tous les supérieurs, directeurs et professeurs de nos séminaires diocésains, de s'abonner au journal l'Univers et leur enjoignons de cesser, dès ce jour, la continuation des abonnements déjà faits.

Indépendamment de cette espèce de condamnation publique, qui fut, communiquée le lendemain à tout le clergé du diocèse, Mgr Dupanloup fit parvenir à ses vénérables collègues une déclaration comprenant quatre articles et il les pria d'y apposer'leur signature. En voici la teneur :

Les archevêques et évêques soussignés;

Considérant qu'il importe de faire cesser les bruits qu'on affecte de répandre dans le public, au sujet de prétendues divisions qui existent entre les évêques, sur des questions importantes touchant à l'autorité de leur saint ministère et à l'enseignement des lettres dans les écoles chrétiennes ;

Déclarons les points suivants :

I. — Que les actes épiscopaux ne sont en aucune façon justiciables des journaux, mais seulement du Saint-Siège et de l!épiscopat.

II. — Que l'emploi, dans les écoles secondaires, des classiques anciens, convenablement choisis, soigneusement expurgés et chrétiennement expliqués, n'est ni mauvais ni dangereux, et que prétendre le contraire ce

(1) Dans le corps du mandement YUîiivers et le Messager du Midi sont seuls incriminés.

serait condamner la pratique constante de tous les évêques et des plus saintes congrégations religieuses, puisqu'il est de notoriété pulilique que, jusqu'à ce temps, tous les évêques et toutes les congrégations enseignantes ont admis les anciens classiques grecs ou latins dans leurs écoles.

III. — Que l'emploi de ces classiques anciens ne doit pas toutefois être exclusif, mais qu'il est utile d'y joindre, dans la mesure convenable, comme on le" fait généralement dans toutes les maisons d'éducation dirigées par le clergé, l'étude et l'explication des auteurs chrétiens.

IV. — Que c'est aux évêques seuls qu'il appartient, chacun dans leur diocèse respectif, et sans que nuls écrivains ou journalistes aient à cet égard aucun contrôle à exercer, de déterminer dans quelle mesure les auteurs, soit païens, soit chrétiens, doivent être employés dans leurs petits séminaires et dans les écoles secondaires confiées à la direction du clergé diocésain (1).

Le texte qui précède, si nous comprenons bien les documents insérés par M. Louis Veuillotdans les Mélanges (2), est le texte proposé par Mgr Dupanloup et non le texte définitif. Il résulte, en efi'et, des explications données par ce prélat et par Mgr l'évêque de Montauban, que moins de trente-sept évêques approuvèrent le projet dans sa forme et teneur^ que six et quelques autres ne donnèrent leur adhésion que moyennant des modifications, que ces modifications ne furent pas communiquées à tous les premiers signataires (3). D'autre part trente-sept évêques repoussèrent la déclaration, dételle sorte que l'acte qui, dans la pensée de son auteur, devait être une preuve de l'accord existant entre les évêques, devint au contraire un témoignage irrécusable de la divergence de leurs opinions.

Selon la vérité, et en prenant les quatre articles en eux-mêmes, sauf quelques réserves à faire sur l'affirmation trop absolue touchant l'emploi des auteurs païens dans tous les temps, partons les évêques et toutes les congrégations enseignantes, un désaccord était impossible. La rédaction de VUnivers, M. Louis Veuillot en tête, eût signé des deux mains. Mais les évêques opposants discernèrentle but qu'on voulait atteindre et d'autant plus clairement que le promoteur de la déclaration leur avait écrit les lignes suivantes, savoir que « après les signatures obtenues et les lettres reçues qui en promettaient de nouvelles, la majorité était assurée, et que ne pas signer, ce serait produire la division que l'on craignait, et empêcher l'unanimité qu'on désirait. » Ce but, c'était la destruction de Y Univers ; car, en présence d'un acte d'improbation émané de la majorité des évêques, surtout

(1) Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires, par M. Louis Veuillot, rédacteur en chef de VUnivers, seconcie série, tome 1", page 498.

(2) Seconde série, tome I•^

\Z) Mélanges, etc., seconde série, tome I"', page 585.

de l'unanimité, et rendu public, YUnivers n'aurait eu qu'un parti à prendre, se retirer.

Sur ce point, plusieurs évêques opposants ne craignirent pas de s'expliquer. Son Ém. le cardinal Gousset, archevêque de Reims, répondant aux consultations de ses collègues, après avoir signalé ce que le mode adopté par Mgr Dupanloup offrait d'insolite et de périlleux, terminait ainsi sa lettre du 30 juin 1852.

Je finirai, Monseigneur, en vous soumettant une pensée, qui est peutêtre fausse, mais que je ne crois point téméraire. La polémique sur l'usage des classiques n'est plus qu'un prétexte pour plusieurs des adversaires de V Univers. On veut faire tomber ce journal, parce qu'il est tout à la fois plus fort que la plupart des autres journaux religieux, et plus zélé pour les doctrines romaines, travaillant à resserrer de plus en plus les liens qui unissent les Eglises de France à l'Eglise romaine, la mère et la maîtresse de toutes les Eglises (1).

Mgr l'évêque de Gap écrivait de son côté à Mgr Dupanloup la lettre suivante, publiée par le Vœu national de Grenoble, en juillet 1852 ;

Monseigneur, je crois en Dieu, créateur de l'univers, mais je ne crois pas à la bonne foi de ceux qui veulent détruire YUnivers. Je crois en Jésus-Christ, qui a établi son Eglise avec les docteurs chrétiens, et non avec les doctes du paganisme. Je crois au Saint-Esprit, qui a parlé par les prophètes, et non par les sybilles. Je crois à la communion des saints, mais je ne veux pas être de celle de la Gazette, du Siècle, des Débats, de la Presse et du Charivari. Je crois à la résurrection dos morts, mais je crains beaucoup celle des gallicans et des parlementaires. Je crois à la vie éternelle, mais je ne veux pas de celle des Champs-Elysées, quelque belle que la fassent les poètes païens. C'est-à-dire, Monseigneur, que je suis pour l'adoption des auteurs chrétiens dans une juste proportion, sans renoncer aux chefs-d'œuvre de Rome et d'Athènes, soigneusement expurgés de ce qu'ils ont, trop souvent, de contraire aux bonnes mœurs et à la foi catholique (2).

Il n'est pas inutile d'ajouter que les journaux au service de l'évêché d'OrléanSj, notamment VAtni de la Religion, la Gazette de France, le Correspondant, ne manquaient pas de publier les lettres d'adhésion envoyées à Mgr Dupanloup, et de laisser de côté toutes celles qui étaient favorables à YUnivers.

En dépit de tant d'efforts, qu'il eût été mille fois préférable de dépenser à l'avantage réel de la sainte Église, à l'exaltation de la

(1) Mélanges, etc., seconde série, tome I", page 503.

(2) Ibid., p. 532.

foi, à la restauration plus rapide de l'unité liturgique et des saines doctrines et pratiques en matière de droit canon, de tant d'autres objets qui doivent incessamment attirer la sollicitude épiscopale, le plan primitif de Mgrl'évêque d'Orléans dut être abandonné, savoir : la mise au jour de la Déclaration. Point d'unanimité, pas même de majorité, d'après la supputation de Mgr Doney, évêque de Montauban; en outre, plusieurs signataires avaient expressément demandé la non-publicité. Il fallut se contenter de donner communication à M. Louis Veuillot de la Déclaration telle quelle, ce qui eut lieu par les soins de M. l'abbé Place, un des vicaires généraux d'Orléans (1), dans la première quinzaine de juillet. En un mot, ce fut un coup manqué.

En pareille occurrence, la modération s'imposait. Aussi, lisonsnous, dansune circulaire de Mgr d'Orléans à ses vénérables collègues, ce qui suit :

Plusieurs de nos vénérables collègues ayant exprimé le désir que la Déclaration ne fût pas publiée dans les journaux, je me suis empresse d'accéder a ce désir, que j'avais déjà formé et exprimé moi-même, m'étant d'ailleurs rendu certain que ce sentiment était agréé par ceux de nos éminents collègues qui avaient eu le plus de part à la direction de cette affaire, et aussi bien convaincus que moi qu'un tel ménagement ne diminuait en rien ni pour le présent ni pour l'avenir la force véritable de l'acte que nous avons fait. J'ose donc vous prier. Monseigneur, de ne lui donner aucune autre publicité, et de vouloir bien considérer comme confidentielle la lettre du 6, que j'ai eu l'honneur de vous adresser (2).

On est surpris que, dans cette note, Mgr Dupanloup cherche à faire peser la responsabilité de la direction sur quelques-uns de ses éminents collègues. Indépendamment des preuves qui ressortent de toute part, la dernière phrase de la note ci-dessus, qui renferme une espèce de contre-ordre, suffit pour montrer où était la vraie, l'unique direction. D'autre part, le prélat réservait l'avenir, c'est-à-dire qu'il ne désarmait pas. Une autre note, signée de lui, au château de la Combe, près Grenoble, le 3 août, et insérée dans VAmi de la Religion^ confirme cette appréciation. En voici un passage :

Un journal annonce que la déclaration épiscopale relative au journalisme et aux classiques ne tardera pas à paraître. Cfi journal a été sans doute mal informé. La déclaration, les noms des vénérables signataires.

(1) Aujourd'hui évêque de Marseille.

(2) Mélanges, etc., seconde série, tome !«,

page 534.

ainsi que la plupart des lettres écrites au sujet de cette affaire, n'ont et ne peuvent avoir, jusqu'à ce jour, qu'un caractère confidentiel. Ce qu'on publierait serait nécessairement inexact et incomplet. Des noms qui devraient s'y trouver ne s'y trouveraient pas ; il y aurait tel nom qui ne devrait pas être considéré comme signataire d'une déclaration rendue publique, et la publication d'un très -grand nombre de lettres et adhésions importantes est matériellement impossible, puisqu'elles sont en ma seule possession (1)...

Mgr Dupanloiip termine en exaltant l'accord unanime de l'épiscopat^ tirade oratoire d'autant plus étrange que dans l'espèce la division éclatait plus visiblement. Au fond, sans doute, et sur les quatre articles pris en eux-mêmes, toute divergence, nous le répétons, était impossible. A ce point de vue, enfoncer une porte ouverte, pour parler familièrement, tel avait été tout le mérite de celui qui se posait en vainqueur. Mais le véritable objectif étant le grand journal catholique, dont il s'agissait de miner l'influence et l'existence ; parler d'unanimité, même de majorité, c'était évidemment donner le change à l'opinion. Au surplus, voici le paragraphe :

L'éclat d'une plus grande publicité n'est pas nécessaire ici pour apprendre au monde qu'il y a un terrain de ferme doctrine, de sagesse sobre et d'autorité supérieure, en dehors et au-dessus de toutes les nuances possibles des opinions libres, sur lequel l'épiscopat se rencontre toujours, et, profondément et inviolablement uni à son chef suprême, ne peut jamais être divisé. C'est contre quoi les esprits méchants et emportés ne pourront jamais prévaloir; c'est sur quoi les chrétiens catholiques ne pourront jamais essayer de donner le change ou de jeter des nuages, sans se rendre coupables des plus déplorables illusions, responsables peut-être des plus grands maux, et sans blesser profondément le cœur de Celui qui déteste et maudit la discorde entre les frères... Pour nous, nous ne cesserons d'élever avec confiance nos mains et les vœux de notre cœur vers le Prince de la paix pour le supplier de maintenir toujours entière en lEglise, qui .est son royaume sur la terre, cette pacifique et touchante unanimité, qui la fait belle autant que forte, et qui, dans ces temps de trouble et de confusion, sera plus que jamais notre gloire singulière en même temps que la leçon du monde. Malheur à ceux qui diminueraient cette divine et si nécessaire unanimité (2) !

Il est difficile, en lisant cette page, de ne pas songer au concile œcuménique du Vatican et à certains actes et faits qui s'y rattachent. On se demande pourquoi l'abondant écrivain ne s'est pas souvenu alors de ses propres principes.

(1) Mélanges, etc., seconde série, tome I", naee 547. (2j Ibid. * "

Selon nous, l'apaisement annoncé était une simple suspension d'armes, durant laquelle la déclaration, avec pièces à l'appui, a dû être transmise à Rome pour nourrir et grossir le dossier de V Univers, commencé sous le pontificat de Grégoire XVI, par les soins de l'auteur de la Pacification religieuse. Pour savoir ce qu'en ont pensé les hommes considérables qui entourent le Saint-Siège, et, sans nul doute le Pape lui-même, il faut lire la réponse, en date du 30 juillet, adressée à Son Em. le cardinal Gousset par Son Em. le cardinal Antonelli. Nous citerons seulement le passage essentiel ;

Sans avoir aucune intention de censurer qui que ce soit, il faut bien remarquer, dans l'intérêt de la vérité, qu'il y a un point de la plus grave importance pour les évêqaes et que Votre Eminence a signalé fort à propos : c'est la nécessité de conformer aux règles et coutumes établies par l'Eglise la nature et la forme des actes émanant du corps épiscopal ; sans quoi on court un trop grand danger de rompre l'unité si nécessaire d'esprit et d'action, môme dans les démarches par lesquelles on pourrait quelquefois chercher ardemment à l'établir. La force de cette observation fondamentale, et des autres que Votre Eminence a si bien appliquées au cas présent, fait pressentir l'influence qu'elle a dû avoir pour arrêter la marche d'une affaire aussi grave du côté des parties qui y étaient intéressées que grosse de conséquences déplorables, par suite de la manière dont elle avait été engagée.

Maintenant, grâce au parti prudent auquel s'est décidé le personnage qui avait le principal rôle dans cette discussion, il semble qu'il y a lieu de la considérer comme assoupie et que, dès lors, l'intervention suprême dont parlait Votre Eminence, à la fin de la lettre dont elle a bien voulu m'honorer, a cessé d'être nécessaire. En applaudissant hautement à l'intérêt que Votre Eminence a attaché à cette affaire et qu'elle a fait servir, avec un zèle et une sagesse admirables, à atteindre un but pleinement conforme aux vues du Saint-Siège, je suis heureux de lui offrir (1). . . .

Au commencement de l'année 1853, M. l'abbé Gaduel, vicaire général d'Orléans, fit paraître dans YAmi de la religion une suite d'articles sur ou plutôt contre un ouvrage de Donoso Cortès, le célèbre publiciste espagnol, intitulé Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme ; ce livre faisait partie de la Bibliothèque nouvelle publiée et dirigée par M. Louis Veuillot. Ces articles excitèrent la verve du rédacteur en chef de Y Univers qui, pour répondre

(1) Mélanges, seconde série, tome l"'', page 550.

aux critiques venues de l'évêché d'Orléans, choisit, il faut en convenir, une de ses meilleures plumes. Les amis des lettres françaises liront] toujours avec délices les pages heureusement conservées dans les Mélanges, 2" série, tome I". Néanmoins elles provoquèrent un résultat inattendu. M. l'abbé Gaduel se considéra comme personnellement attaqué, .offensé, lui et la théologie. Il déféra donc à l'autorité de Mgr Sibour, archevêque de Paris, un certain nombre de numéros de YUnivers comme injurieux, diffamatoires et scandaleux. La plainte est du 10 février 1853. Quatre ou cinq jours après, Mgr l'archevêque de Paris, se fondant sur des motifs empruntés partie à la lettre de M. l'abbé Gaduel, partie à sa correspondance avec plusieurs évêques, défendit aux prêtres du diocèse de lire VUtiivers et, sous peine de suspense, d'y écrire et de concourir en aucune manière à sa rédaction. Il ajoutait la menace de l'excommunication, si les rédacteurs de YUnivers se permettaient de discuter l'acte qu'il venait de faire. UUnivers publia l'ordonnance de l'archevêque de Paris, ainsi que la plainte de M. l'abbé Gaduel; et, le lendemain, 21 février, tandis que la presse irréligieuse éclatait en applaudissements à l'occasion des sévérités dont le journal était l'objet, toute la rédaction, en l'absence de M. Louis Veuillot, faisait la déclaration suivante :

En nous défendant toute discussion de son ordonnance, Mgr l'archevêque de Paris n'a pas voulu nous ôter le droit de remarquer que, s'il nous condamne, ce n'est pour aucune erreur de doctrine contraire à la foi ou aux mœurs. Sa Grandeur ne voudra pas non plus nous enlever la consolation de penser que son jugemenfeût peut-être été moins sévère si nous avions été appelés à présenter nos moyens de défense, ou du moins nos explications. Plus la mesure que Sa Grandeur a jugé nécessaire de prendre contre notre œuvre nous paraît rigoureuse, plus nous devons lui être reconnaissants d'avoir bien voulu réserver elle-même notre droit de recours au tribunal sacré du chef visible de l'Eglise.

Parti de Paris le l'='' février sans que rien pût faire prévoir l'accusation annoncée le 12 par le critique de la Bibliothèque nouvelle et du livre de M. Donoso Certes, le rédacteur en chef de VUnive7's se trouve actuellement à Rome. Là, il recevra en même temps la nouvelle de l'accusation dirigée contre lui et sa condamnation. Là aussi, il lui sera facile de connaître avec certitude quels devoirs cette condamnation lui impose, et, quelsque soient ces devoirs, on peut être assuré qu'il les remplira. En attendant la détermination qu'il croira devoir prendre, nous continuerons nos travaux; mais, tout en réservant des droits auxquels nous ne pouvons renoncer, parce que nous y voyons le bien commun de tous les enfants de l'Eglise catholique, nous nous efforcerons de ne pas sortir des limites que la prudence chrétienne commande de garder dans la situation si grave où nous sommes placés.

Nous pousserons la réserve jusqu'à nous al ?tenir de discuter i^ lettre par laquelle M. l'abbé Gaduel a déféré les articles de M. Louis Veuillot à Mgr l'Archevêque. Il nous en coûte toujours fort peu de ne point user des droits qu'on nous laisse. Nous devons seulement déclarer que nous ne pouvons ni accepter le résumé que M. Gaduel a donné des articles de M. Louis Veuillot, ni paraître ratifier, par un silence absolu, les intentions qu'il lui a prêtées. C'est tout ce que nous jugeons indispensable de dire (1).

En effet, M. Louis Veuillot fit appel au Saint-Siège. Le 3 mars, il écrivait à ses collaborateurs ce qui suit :

J'appelle au Pape do la sentence de Mgr l'archevêque de Paris. J'en appelle pour notre honneur et notre liberté trop méconnus; je supplie en même temps le Souverain Pontife de vouloir bien, suivant le droit, suspendre l'exécution de la sentence épiscopale, jusqu'à ce qu'il l'ait improU' vée ou confirmée. J'achève de rédiger mon appel. Il sera déposé demain, et j'aurai l'honneur en même temps d'en envoyer le texte à Mgr l'archevêque de Paris. Jugés par le Père commun des fidèles, par la plus haute autorité qui soit sur la terre, nous saurons avec certitude ce que nous devons faire, et nous le ferons aussitôt. Nous continuerons notre œuvre ou nous l'abandonnerons avec une entière sécurité, en demandant pardon à Dieu et aux hommes de n'avoir pas su faire le bien ou de l'avoir mal fait.

En attendant la décision du juge suprême, VUnivers ne resta pas sans défenseurs. Sa cause fut principalement embrassée par Mgr de Prilly, évêque de Châlons ; et Mgr Debelaj, archevêque d'Avignon. D'autre part, à Rome même, M. L. Veuillot recevait de Mgr Fioramonti, secrétaire de Sa Sainteté pour la correspondance latine, une lettre des plus rassurantes. Le rédacteur en chef de VUnivers avait prié MgrFioramonti de demander au Pape s'il devait continuer, modifier ou suspendre l'œuvre entreprise au prix de tant de peines et de sacrifices. Le prélat répondit le 9 mars par la lettre ci-après, dont la traduction nous appartient :

Très-illustre monsieur, votre lettre du cinquième des nones de ce mois de mars ne m'a pas causé peu de sollicitude et d'embarras, et il serait conforme à mes vœux de relever dès à présent vos espérances et de vous confirmer dans la poursuite de votre œuvre par les paroles du Saint-Père, vous que je vois travailler depuis longtemps de toutes vos forces et de toute votre énergie en faveur de l'Eglise. Cependant déterminé par votre réputation d'esprit distingué et plein de respect très-sincère pour le siège apostolique, j'ai voulu vous répondre et vous communiquer franchement ma pensée, quelle qu'elle soit, touchant votre journal.

Tout le monde ici connaît et comprend parfaitement le dessein absolu-

(1) Mélanges, seconde série, tome V', page 334.

ment loualjle d'après lequel vous vous êtes dévoué à faire un journal religieux pour souteuir et défendre vigoureusement la vérité catholique et le Siège apostolique. Or ceci mérite certainement des éloges particuliers, savoir que, dans ce même journal religieux oiî vous écrivez depuis déjà bien des années, vous n'avez rien eu plus à cœur que la doctrine catholique, et que vous vous êtes appliqué à faire prévaloir les ordonnances et les décrets de lËglise romaine, à les maintenir et justifier avec courage et entrain. Par suite, votre journal lui-même, à cause des matières qu'il aborde, puissamment recommandé d'ailleurs par l'éclat de votre style et de votre éloquence, présente ici un grand attrait aussi bien qu'en France et dans les autres pays étrangers, et il paraît très-approprié aux circonstances actuelles précisément pour traiter les questions soulevées.

Mais, à la vérité, de la part de quelques-uns, qui attachent beaucoup d'importance à certains principes, usages et coutumes, même jugement n'est pas porté sur votre journal. Comme ils ne peuvent répudier ouvertement ses doctrines, ils recherchent néanmoins depuis longtemps ce qu'ils auraient à reprocher au rédacteur, et ils ne trouvent rien autre chose à censurer que son zèle à prendre la parole et sa manière d'écrire. D'autres, quoique s'adonnant à la rédaction de journaux religieux, sont également prêts et disposes à porter de temps à autre à votre leuille des coups plus graves; et, par leur tactique, ils jettent peu à peu dans les esprits des soupçons, qui ont pour eifet déplorable de retarder dans leurs aspirations ceux qui, désireux, surtout maintenant, de s'attacher à la pure doctrine, viennent providentiellement et d'une manière plus prononcée, se ranger du côté du Siège apostolique pour lui témoigner respect et amour; ce qui est très-particulièrement l'objet de vifs regrets, la nation française s'étant toujours merveilleusement distinguée par son attachement à la très-sainte religion, et manifestant en conséquence aujourd'hui le louable désir de s'unir par des liens plus étroits à la mère et maîtresse de toutes les Eglises.

C'est pourquoi, très-illustre monsieur, non-seulement vous ferez acte de vertu mais encore d'intelligence pour servir utilement l'Eglise, si, tout en prenint librement la défense de la vérité, en combattant pour les décrets et ordonnances du Siège apostolique, vous pesez d'abord avec beaU' coup de soin tout ce que vous aurez à dire, et si, dans les choses où le pour et le contre peuvent être licitement soutenus, vous évitez constamment de laisser tomber la moindre offense sur le nom des hommes qui ont l'autorité. Effectivement tout journal religieux, dès qu'il se propose de défendre la cause de Dieu et de l'Eglise, et de justifier la puissance suprême du Siège apostolique, doit être tellement discipliné qu'il ne s'écarte en rien de la modération et de la douceur, afin de se concilier la bienveillance des lecteurs, et de faire accepter à tous plus aisément l'importance majeure du sujet ainsi que la suréminence du même Siège apostolique. Or, quoique les plaintes qui s'exhalent de certains esprits et leur opposition semblent à la vérité graves, et que pour le moment elles nuisent à votre religieux journal, cepend nt je ne me persuaderai jamais qu'elles puissent durer longtemps; de plus j'ai la confiance, très-illustre monsieur, que ceux qui actuellement sont vos adversaires s'empresseront de louer votre babil t;té et votre zèle, puisque vous ne cessez point de défendre

la religion et le Siège apostolique et de repousser les attaques dont ils sont l'objet. Tel est le jugiuient, ainsi que je l'ai constaté, émané de beaucoup d'bommes supérieurs et non vulgaires, telle est leur appréciation concernant votre journal religieux; car ici, et à dessein, je laisse de côté sa partie politique. A vous, et principalement à l'Eglise, toute prospérité. Je suis, très-illustre monsieur, votre très-humble et très-dévoué serviteur (1).

Evidemment, et nonobstant la réserve du secrétaire pontifical, nous avons ici la pensée' du Pape. Cette pensée fut bientôt officiellement manifestée à l'épiscopat français par une lettre encyclique du 21 mars, Inter multipliées, dans laquelle on lit ce qui suit :

Nous ne pouvons nous empêcher de vous rappeler les avis et les conseils par lesquels, il y a quatre ans, nous excitions ardemment les évêques de tout l'univers catholique à ne rien négliger pour engager les hommes éminents par le talent et la saine doctrine à publier les écrits propres à éclairer les esprits et à dissiper les ténèbres des erreurs qui' se propagent. C'est pourquoi, en vous efforçant d'éloigner des fidèles commis à votre sollicitude le poison mortel des mauvais livres et des mauvais journaux, veuillez aussi, nous vous le demandons avec instance, favoriser de toute votre bienveillance et de toute votre prédilection les hommes qui, animés de l'esprit catholique et versés dans les lettres et dans les sciences, consacrent leurs veilles à écrire et à publier des livres et des journaux, pour que la doctrine catholique soit propagée et défendue, pour que les opinions et les sentiments contraires à ce Saint-Siège et à son autorité disparaissent, pour que l'obscurité des erreurs soit chassée et que les intelligences soient inondées de la douce lumière de la vérité. Votre charité et votre sollicitude épiscopale devront donc exciter l'ardeur de ces écrivains catholiques animés d'un bon esprit, afin qu'ils continuent à déiendre avec plus d'empressement encore la cause delà vérité catholique, soigneusement et doctement. Si, dans leurs écrits, il leur arrive de manquer en quelque chose, c'est prudemment et paternellement que vous les avertirez (2).

Aussitôt la réception de l'Encyclique, Mgr l'archevêque de Paris, sous la date du 8 avril, rendit une ordonnance dans laquelle il déclare vouloir « mettre en pratique les conseils qui y sont contenus et entrer, pour sa part et sans réserve, dans les intentions du chef de l'Église ; » et sont levées les défenses portées par l'ordonnance du 17 février.

Mgr révêque d'Orléans ne suivit point cet exemple. Aujourd'hui, en 1875, les prohibitions portées par le mandement du 30 mai 1852 subsistent encore, et quoique littéralement elles ne concernent que les directeurs des séminaires, elles pèsent néanmoins virtuellement

(1) Voir le texte latin dans les Mêl(mges\ 2" série, tome I", page 344.

(2) Mélanges, 1" série, tome I", page 349.

sur tout le clergé. Les faveurs de notre administration diocésaine sont pour les ^onmanx le Français, VUnion de ["Ouest, patronnée par M. de Falloux, le Correspondant, dont l'esprit libéral est tellement notoire qu'il est inutile d'en fournir la preuve.

Le maintien desdites prohibitions nous autorise, sans doute, à penser que Mgr Dupanloup n'était point désintéressé dans l'afifaire de son vicaire général, et d'autant moins désintéressé que celle-ci paraissait le prolongement de la guerre poursuivie à propos des classiques. Du moins, par un côté, savoir l'intervention de la presse laïque dans des questions soit de discipline, soit de doctrine, les deux afiaires se touchaient. Mais nous avons la preuve écrite et imprimée de l'appui prêté, dans la circonstance, à M. l'abbé Gaduel, ou mieux à Mgr l'archevêque de Paris, dont l'ordonnance périclitait. A la date du 24 mars 1853, sortait des presses de J,-B. Niel, imprimeur et libraire de l'évêché d'Orléans, une lettre pastorale de Mgr Tévêque au clergé de son diocèse , « sur l'Église de France, son dévouement au Saint-Siège et ses titres au respect de ses enfants. » Les premiers exemplaires furent d'urgence envoyés à Rome, ainsi qu'à plusieurs journaux, VAmi de la Religion en tête. Or, le jour même où l'un des secrétaires du prélat était parti pour Paris, porteur des exemplaires destinés aux journaux, avec mission de faire insérer sans délai, l'Encyclique arrivait à Orléans. Aussitôt contre ordre fut expédié. Déjà les compositeurs étaient à l'œuvre; la copie leur tomba des mains comme papier sans valeur. Un homme avisé recueillit l'épave, et actuellement les feuillets du mandement susdit, arrêté dans son essor, constituent une rareté que les bibliophiles se disputeront un jour. Le iait de la suppression, par l'auteur lui-même, et dans les circonstances dont il s'agit, est suffisamment éloquent ; il nous révèle le véritable objet de la lettre pastorale qui, tout en exaltant l'Église de France, mettait en relief, avec la véhémence connue, les torts de ceux qu'on accusait de la dénigrer. Le réquisitoire parvint à Rome après sentence; eiit-il été envoyé plus tôt que, selon nous, le résultat n'aurait pas changé. On est étonné de voir un esprit aussi perspicace s'obstiner dans l'accusation après la lettre de Mgr Fioramonti. Mais c'est peut-être cette lettre même qui détermina l'ardent polémiste à donner son coup de boutoir, dans l'espérance toujours d'arriver à temps. Cette explication est certainement plausible. Dans tous les cas, la pièce, nonobstant le retard et l'imparfaite publicité, demeurait au dossier de Y Univers.

Nous sommes loin de Donoso Cortès et de son livre, trouvé si

répréhensible par le théologien de l'évêque d'Orléans. Le récit qui précède ne serait pas complet si nous ne disions que ce livre, examiné à Rome, sur la prière de l'auteur, ne parut mériter aucune censure. Le Saint-Père ordonna aux rédacteurs de la Civiilà cattolica d'en rendre compte. Ceux-ci en admirèrent l'esprit, la doctrine et la solidité. Abordant quelques-unes des critiques de M. l'abbé Gaduel, ils firent voir que le sens condamné par celui-ci, ou avait échappé à l'attention de l'écrivain, ou se retrouvait identiquement le même dans les plus illustres docteurs :

L'unique tort de M. Donoso Certes, ajoutaient-ils, si l'on peut appeler cela un tort, est d'avoir employé des expressions et des manières de parler qui s'éloignent parfois des locutions aujourd'hui en usage dans l'enseignement des écoles, locutions plus familières au savant professeur d'Orléans que celles dont on se servait dans l'antiquité chrétienne (1).

Mgr Fioramonti, dans sa lettre à M. Louis Veuillot, expliquait, par un secret attachement à des principes, coutumes et usages moins conformes aux doctrines et aux règle s de l'Église romaine, l'opposition que rencontrsiitY Univers auprès de certaines notabilités catholiques. Parmi ces usages, issus d'ailleurs de faux principes, on doit ranger les liturgies locales fortement ébranlées par le mouvement de retour qui se manifestait en France vers la liiurgie romaine, mouvement puissamment secondé par V Univers. A ce point de vue, le diocèse d'Orléans ne faisait pas preuve de zèle. Cependant son évêque, au moment de ses informations, en avril 1849, avait témoigné d'excellentes intentions pardevant Mgr Fornari, nonce apostolique; la restauration de la liturgie devait être de toutes les affaires la première traitée. Effectivement, peu de temps après son installation, Mgr Dupanloup nomma une commission pour préparer le propre liocésain. La commission exécuta le travail, et elle remit son mamscrit au prélat. En 1853, on n'était pas plus avancé qu'en 1850. Cette situation défavorable, au regard de Rome, n'échappa point à la pénétration de l'évêque. Il sentit plus que jamais, surtout après les déconvenues éprouvées soit dans l'affaire des classiques, soit dans celle de M. l'abbé Gaduel, la nécessité de faire un acte utile à sa renommée et en même temps agréable au Saint-Siège. D'ailleurs, le

(1) Mélanges, 2' série, tome I"' page 353,

8 décembre 1854 approchait; les évêques étaient inyités à venir se ranger autour du Pontife romain au moment de la définition du dogme de la Conception Immaculée de la Bienheureuse Vierge Marie ; celui d'Orléans ne pouvait paraître à Rome sans avoir fait quelque chose dans le sens do la liturgie romaine. En conséquence, sous la date du 27 septembre 1854, Sa Grandeur publia une- circulaire étendue et motivée pour annoncer au clergé la restauration du rite romain ; voici les passages les plus saillants :

« L'adoption du bréviaire et du missel romain, et, par conséquent, le changement de tous les livres liturgiques, est, vous le savoz, chose entièrement arrêtée et décidée depuis que sommes évêque... ISous avons pris soin de recueillir tous les avis et renseignements nécessaires pour nous éclairer et nous fixer sur la question de prudence et d'opportunité... Or, notre conviction, après un examen nouveau, est aujourd'hui formée à cet égard, et nous ne pensons pas, vu le bon et excellent esprit qui vous anime tous. Messieurs, que le changement liturgique puisse avoir en ce diocèse des inconvénients sérieux. En conséquence, sans pouvoir vous indiquer encore l'époque précise... nous croyons devoir, dès à présent, vous laire connaître que cette époque sera assez prochaine pour que vous deviez vous abstenir, à moins d'une absolue nécessité, de iaire vousmêmes ou de îaire iaire par vos fabriques des dépenses de livres d'église Orléanais, livres dont l'usage ne saurait être que de courte durée... Le lemps opportun est arrivé pour nous et nous aurons prochainement, je l'espère de l'infinie bonté de Dieu, la consolation d'offrir tous dans paix, dans l'unanimité de nos cœurs et dans les sentiments d'une tendre piété, à la sainte Eglise romaine, notre mère, la mère et la maîtresse de toutes les Eglises, ce nouveau témoignage de notre respi et et de notre amour. Nous apporterons ainsi peut-être quelque adoucissement aux inconsolables amertumes dont le vicaire de Jésus-Christ est abreuvé dans ces tristes jours... »

Aussitôt les journaux embouchèrent leur trompette, et la réputation de l'évêque, comme soutien des doctrines et des intérêts du Saint- Siège, grandissant toujours, le monde entier fut promptement convaincu que sur la liste des diocèses revenus à la liturgie légitime, l'Eglise d'Orléans occupe un rang honorable. Cependant la vérité est que les promesses de 1849 ne se sont réalisées qu'en l'année 1875, et que la plus humble et dernière place, sur la liste dont nous parlions tout à l'heure, est irrévocablement acquise au diocèse d'Orléans. Si quelqu'un désire savoir la cause de tant de délais, il la discernerapeut-être dans cette observation faite un jour par Mgr Dupanloup : « Je ne comprends pas que Dom Guéranger voulant restaurer en France l'ordre bénédictin, ait jeté dans les fondations une question comme la question liturgique. » Ce que ne comprenait pas l'évêque.

le Pape Grégoire XVI l'avait justement prescrit, lorsque dans son bref, donné en 1837, pour le rétablissement dudit ordre, il chargeait Dom Guéranger et ses disciples de relever et propager les saines doctrines en matière de liturgie et de droit canonique, sanas pontificii juris et sacrœ lilurgiœ Irnditiones labescentes confovere.

L'explication, donnée par Mgr Fioramonti, reçoit un supplément de lumière d'une page extraite de la Vie de Mgr Graveran, écrite par M. l'abbé Téphany.

Voici cette page :

Quelques mois avant l'époque fixée par Notre Saint-Père le Pape Pie IX pour la définition de l'Immaculée Conception de la sainte Vierge, un des collègues de Mgr Graveran lui écrivit une lettre, dans laquelle il déplore les attaques portées dans ces derniers temps aux traditions et aux usages de l'Eglise de France. Il lui dit qu'il est un des plus glorieux élèves des écoles de Paris (1); qu'il est placé par ses lumières, sa sagesse et ses vertus au premier rang parmi nos évêques, et il lui propose de se réunir à lui, pour amener plusieurs de leurs Irères dans l'épiscopat à représenter au Souverain-Pontife, à Piome, les inconvénients et les dangers qu'il y aurait à innover chez nous sur beaucoup de points et à ne pas respecter nos usages.

Mgr Graveran répondit qu'il ne savait pas s'il "aurait le bonheur de se rendre à l'invitation du Saint-Père et de voir Rome, que le triste état de sa santé ne lui en laissait guère l'espoir, puis il ajoute ces mots : « Mais je ft sais une chose, c'est que, si ji vais à Rome, je m'y rendrai non pour « faire des représentations au Chef de l'Eglise^ ou lui donner des leçons, « mais bien pour recevoir très-humblement les siennes, et déposer à ses « pieds l'hommage de mon profond respect, de mon obéissance et de « mon inviolable soumission » (2).

Nous transcrivons fidèlement; les mots soulignés ne soat pas de nous. Or, à Qaimper et ailleurs, on sait que le prélat dont parle l'auteur de la Vie de Mgr Graveran est l'évêque d'Orléans. Evidemment Mgr Dupanloup ne s'est pas contenté d'écrire à son collègue de Quimper ; avec le temps on découvrira d'autres lettres inspirées par la même pensée, comme aussi d'autres réponses non moins dignes que celle de Mgr Graveran.

Mgr l'évêque d'Orléans fut accueilli à Rome, en 1854, avec dis-

(1) Ms"- Graveran avait étudié les sciences au collège Stanislas et la théologie au séminaire de Saint-Sulpice.

(2) Via de Mgr Graveran, évêque de Quimper, Paris, 1870, Vives; page 119,.

tinction. Le Pape et les cardinaux, pouvant supposer que l'Encyclique de l'année précédente l'avait peu satisfait, redoublèrent auprès de lui d'attentions et de courtoisie. Telle est la pratique de la cour romaine, toujours pleine d'indulgence et de ménagements.

Avant la définition du dogme, les évêques présents à Rome furent convoqués pour recevoir communication officieuse de la bulle. On sait que, dans cette circonstance, un évêque français se leva pour demander que la bulle fît mention de la présence et de l'assentiment des évêques, et que l'assemblée répondit comme un seul homme : loquatur Pontifex solus. La question et la réponse impliquaient l'infaillibilité pontificale. L' évêque d'Orléans ne se sépara point de ses collègues, et en cela il demeurait fidèle à la doctrine qu'il avait depuis longtemps embrassée. Voici, en effet, des particularités qui méritent d'être connues.

Dans un des voyages que fit à Rome le supérieur du petit séminaire de Paris, avant son épiscopat, il fut question de lui conférer, par faveur pure et sans aucune des épreuves accoutumées, le titre de docteur en théologie. M, l'abbé Dupanloup n'accepta point dans ■ces termes ; il demanda au contraire à soutenir une thèse par devant les examinateurs de l'Université romaine, ce qui lui fut accordé. Or, pour sujet de la thèse, le récipiendaire eut le bon goût de choisir la doctrine même de l'infaillibilité du Pape, enseignant ex cathedra. Il réussit pleinement, comme on pense, à établir cette incontestable vérité, définie plus tard, le 18 juillet 1870, comme article de foi, dans le Concile œcuménique et général du Vatican, puis il répondit aux objections formulées par les docteurs présents. Le candidat, dans sa discussion, s'était prévalu et avec raison du texte si connu de saint Irénée, Adversus hœreses, liv. III, chap. 3, où il est professé que c'est une obligation constante pour toutes les Eglises et pour tous les fidèles de demeurer d'accord avec l'Eglise romaine, propler jjotentiorem principalilalem. M, Dupanloup, suivant en cela une variante adoptée par quelques auteurs, avait dit propter poliorem principalilalem. Ce mot poliorem donna lieu à une objection. Un des examinateurs, préludant en quelque sorte aux difficultés soulevées en 1870 par la minorité du Concile, fit observer o^e poliorem était un simple comparatif, que de cette locution on devait conclure seulement que, dans l'enseignement de la foi, la parole du Pape garde une valeur particulière, plus étendue sans doute que celle de chacun des évêques ; et que le texte de saint Irénée prouvait uniquement que, dans les défini-

tions dogmatiques, le suffrage du Pape est prépondérant , ou, comme disaient les gallicans : tenet polior es parles.

En latiniste exercé, l'abbé Dupanloup répondit que, bien loin d'être un simple comparatif, le qualificatif potiorem, uni surtout au substantif pri7icipalilatem, avait, dans l'espèce, toute la portée d'un superlatif, attendu que potiorem n'était que la contraction de' potenliorem ; d'où il suivait que saint Irénée avait exprimé la doctrine de la primauté du Pape, et de son infaillibilité qui en est la conséquence, en termes d'une incomparable énergie.

Nous ne connaissons pas d'autres détails. Certainement plusienrs objections ont été posées, peut-être même quelques-unes de celles qui s'étalent complaisamment dans les Observations de Mgr Vcvèque d'Orlcans sur ta controverse soulevée relalicement à la déjinition de V infaillibilité au prochain Concile, Il novembre 1869; mais nous ne doutons pas que les réponses de M. l'abbé Dupanloup n'aient été aussi heureuses. Maintenant, si l'on nous demande comment il est arrivé que, à l'époque du Concile, Mgr l'évênue d'Orléans se soit montré si opposé à la définition de l'infaillibilité du Pape, — nonobstant ces précédents qui devaient faire espérer le contraire ; — nous répondrons qu'il y a là un problème que nous nous efforcerons de résoudre en son lieu.

Sa Sainteté Pie IX, avant de recevoir les évêques en audience de congé, voulut désigner ceux d'entre eux auxquels la traduction dans tous les idiomes de la bulle, Ineffabilis Deus, pouvait être confiée. Elle daigna choisir Mgr l'évêque d'Orléans pour la langue française ; ce n'est pas du reste le seul témoignage d'affection qui fut accordé à l'illustre prélat.

A Orléans, Mgr l'évêque voulut donner à sa traduction de la bulle, portant définition de la Conception immaculée, toute la publicité possible. Non content de celle que lui assuraient les journaux à son service, il souhaita faire insérer son œuvre dans les colonnes de V Univers. Déjà l'administration de cette feuille avait pourvu aux justes désirs de ses lecteurs, en publiant une traduction préparée parla rédaction. Néanmoins, pour être agréable à l'évêque et entrer en même temps dans les vues de Sa Sainteté, M. Louis Veuillot ojnsentit à reproduire le document dans les termes adoptés par Mgr Dupanloup. La démarche de celui-ci, la gracieuseté de c<^Iui-là

passèrent pans doute, aux yeux du public, pour des symptômes de conciliation et de paix ; dans la réalité, Orléans ne cessait d'épier et de faire épier le vaillant journal, pour le saisir une bonne fois en flagrant délit et pour le fustiger jusqu'à ce que mort s'ensuive.

A ces dispositions très-peu pacifiques se rattache l'apparition d'un volume intitulé Y Univers jugé par lui-même, imprimé à Paris, chez Bonaventure et Ducessois, et mis en vente chez Dentu, au Palais-Royal, galerie d'Orléans, vers la fin de juillet 1856. L'auteur anonyme, au moyen de textes de V Univers, artistement découpés et combinés, prétendait démontrer que de 1845 à 1855, la feuille catholique avait professé des erreurs monstrueuses. UUnivers, justement ému d'une pareille attaque, y répondit par une citation à comparaître par devant le tribunal correctionnel de la Seine, adressée à l'éditeur Dentu.

A partir de ce moment, il devenait impossible de maintenir l'anonyme ; en conséquence, M. l'aloé Cognât, naguère rédacteur en chef de VAmi de la religion, se déclara l'auteur et fut immédiatement mis en cause. Toutefois VU^iiversne refusait pas d'entrer en arrangement. De là des négociations épineuses et infructueuses dont on trouvera le récit dans les Mélanges, 2^ série, tome III. Finalement l'affaire fut appelée le 24 décembre 1856 devant la deuxième chambre. Voici les conclusions posées par V Univers :

Attendu que les sieurs Dentu et Cognât se sont rendus coupables de diffamation et d'injures envers M. Barrier, gérant du journal VUnivei's, et qu'ils doivent réparation, plaise au tribunal les condamner solidaire- DQent aux dépens pour tous dommages et intérêts, et ordonner l'insertion du jugement à intervenir dans six journaux à Paris et vingt journaux des départements, le tout aux frais desdits sieurs Dentu et Cognât.

M* Josseau plaida pour VUnivers dans deux audiences, les 24 et 31 décembre (1) ; M^ Dufaure assistait M. l'abbé Cognât. L'affaire fut remise, pour être continuée, au 13 janvier 1857. Dans l'intervalle, un crime épouvantable avait jeté Paris, la province, et l'on peut dire le monde entier dans la stupeur. Le 3 janvier, Mgr l'archevêque Sibour tombait, assassiné par un prêtre, sur le pavé de Saint-Etienne-du-Mont. Eu égard à ces graves conjonctures, le procès fut abandonné. A l'audience du 13, M^ Josseau donna lecture de la note suivante, signée la veille par M. l'abbé Cognât et M- Barrier, gérant de VUnivers :

^^) La plaidoirie de M* Josseau a été imprimée dans le Bitm public de Gand.

M. Tabbé Cognaf et MM, les rédacteurs de V Univers, prenant eu considération les conseils qui leur ont été donnés, et cédant au sentiment qu'inspire l'affreuse catastrophe qui a consterné toutes les âmes chrétiennes, renoncent, M. l'abbé Cognât à réimprimer la brochure intitulée : V Univers jugé par lui-même, et MM. les rédacteurs de V Univers aux poursuites dirigées par eux contre l'auteur de cette brochure, ainsi qu'à l'impression des documents préparés pour la cause. 12 janvier 1857.

Il n'est pas inutile de rappeler que le libelle, c'est le nom que lui donnèrent publiquement plusieurs évêques, fut largement et gratuitement distribué, annoncé dans les journaux de toutes les couleurs, vanté unanimement par une foule de réclames et de correspondances qui sillonnaient dans tous les sens le monde de la publicité. A la tête de toutes les feuilles, qui venaient ainsi quotidiennement jeter leur pierre à VUnivers, se distinguait VAmi de la religion, qui possédait depuis peu M. l'abbé Sisson pour rédacteur en chef. L'hostilité de ce journal en vint à un tel excès, que plusieurs membres de l'épiscopat lui décernèrent un blâme public. On lira les lettres épiscopales dans les Mélanges, volume indiqué. Nous ne voulons en citer qu'une, celle d'un Orléanais, Mgr Parisis, évêque d'Arras :

Monsieur le rédacteur de VAmi de la religion. — Votre premier article de ce jour me détermine à vous adresser les observations qui suivent, en vous priant de les insérer dans votre prochain numéro.

U Univers est depuis quelque temps en butte à des attaques tellement' violentes de la part des hommes les plus connus par leur dévouement à la religion, que l'on se demande avec anxiété quel est le véritable but de cette coalition étrange. Si VUnivers était ce que l'on dit et s'il n'était que cela, son procès serait tout fait, il faudrait le supprimer. Eh bien ! je ne crains pas de le proclamer comme une profonde conviction, la suppression de VUnivers serait pour la religion un malheur public. 2 août 1856.

là' Ami de la religion inséra la lettre, mais il ne se rendit pas. Il prétendit qu'il résistait non à l'évêque, mais au publiciste. Dès le 8 août, Mgr Parisis répliqua en ces termes :

Je vous prie de dire que, si j'ai parlé, c'est comme évêque et non comme publiciste. J'ai vu la religion intéressée dans cette affaire, non pas en ce qui concerne les questions débattues, lesquelles sont le plus souvent placées sur le champ libre des opinions, mais en ce qui concerne l'existence même de V Urtivers, menacé par des projets que je connais, que je déplore, et que je ne puis pas ne pas craindre. Ce n'est pas un journal que je défends, c'est une grande institution catholique qui, depuis vingt ans, porte de plus en plus ia défense de l'Eglise dans toutes les parties du monde, et que l'on veut l'aire briser par ceux mêmes à qui elle est dévouée. J'ai vu des passions violentes et d'incroyables illusions au service de ce projet

<létestab]e, et j'ai jeté le cri d'alarme; voilà tout le secret de ma lettre (1)...

Tout d'abord, M. l'abbé Cognât ne s'était point montré. Mais, soit avant, soit après cette révélation, les hommes bien placés pour savoir n'hésitaient pas à mettre l'œuvre sous un patronage élevé. Personne n'admettait que M. l'abbé Cognât se fût lancé tout seul dans pareille entreprise, à ses frais, risques et périls. On lui contestait l'initiative et l'ascendant nécessaires pour faire manœuvrer, comme on le voyait, la presse de Paris et des départements. On devinait la présence et l'activité d'un général en chef dont les nombreux aides de camp portaient incessamment les ordres sur tous les points ; on l'appelait même par son nom et son titre.

Ces conjectures étaient d'autant moins hasardées que, ainsi que nous l'avons dit plus haut, dès 1850, l'évêché d'Orléans s'était procuré une collection de Y Univers allant du 1" janvier 1845 au 1" janvier 1850. Celte première série est positivement citée dans l'Avertissement, en tête de la brochure. Plus tard, on se procura une seconde série de 1850 à 1855, grâce à l'obligeance d'une abonnée, à laquelle on rendit sa collection toute ravagée par le scalpel des censeurs. De plus, indépendamment de certaine touche très-sensible dans V Avertissement et dans la Conclusion, la brochure reproduit des passages pris textuellement dans le Mandement imprimé, mais non distribué, du 24 mars 1853. Enfin, les élèves du grand séminaire d'Orléans qui furent appelés au palais épiscopal en juin 1856, pour disposer et mettre au net des textes et des notes faisant partie du manuscrit, ne se sont point considérés comme tenus au secret ; leur concours matériellement donné est un fait tombé dans le domaine public. Néanmoins, dans une œuvre à laquelle plusieurs ont travaillé, il ne faudrait pas faire peser sur un seul la responsabilité de tous les détails.

Quoi qu'il en soit, en dépit de la redoutable mitrailleuse pointée contre lui, V Univers n'est point mort, V Univers vit toujours, au grand désespoir des catholiques libéraux. Ceux-ci, en 1856, pouvaient déjà inscrire dans leurs annales quatre assauts et quatre échecs; ils n'abandonnèrent pas la partie : néanmoins une trêve était inévitable. Mais que de temps, de travail, de sollicitude et d'argent dépensés en pure perte, lorsqu'il était si aisé, si nécessaire, si opportun de faire emploi de ces ressources pour le bien de la sainte

(1) Mélanges, seconde série, tome III, pages 435 et 441. — Voir aussi les lettres de M. le chanoine Pelletier des 25 août et 3 septembre 1856, insérées dans le Journal du Loiret.

Eglise, spécialement pour celui du diocèse d'Orléans! La mise en vigueur, par exemple, des lois canoniques touchant la collation des cures au concours, eût certainement coûté beaucoup moins de peine.

La doctrine catholique libérale, dit Mgr de Ségur, est un système général de fausse liberté et de fausse charité qui, en religion comme en politique, tend à amoindrir les vérités et les principes, et à les remplacer par des nuances et du sentiment, non certes par impiété, mais afin de soi-disant concilier à l'Eglise, à la foi, à la vérité, au droit, les sympathies de leurs adversaires. Elle tient peu de compte des principes les plus certains, dès que ces principes sont en opposition avec l'opinion publique, c'est-à-dire avec les préjugés et les erreurs publiques. Elle tend toujours à mettre le fait au-dessus du droit. Des questions de principes elle fait immédiatement des questions de personne, sacrifiant ainsi systématiquement la vérité et le droit à une affaire de sentiment, d'habileté ou d'intérêt... De là vient que tout en aimant sincèrement le bien, on perd pour ainsi dire l'horreur du mal, l'horreur de l'hérésie, l'horreur des crimes politiques (1).

Or, les annales contemporaines de l'Église d'Orléans nous fournissent un épisode qui pourrait, sous certain rapport et toutes réserves faire en faveur de la bonne foi des personnes, expliquer et justifier cette définition.

En 1859, sur une des places publiques de la ville d'Orléans, fut dressée la statue de Robert-Joseph Pothier, célèbre jurisconsulte, décédé en 1772. Or, Pothier, conseiller auprésidial d'Orléans, était janséniste, et^ en cette double qualité, il prit part aux procédures étranges qui avaient pour objet de contraindre les ecclésiastiques à donner les sacrements à ceux qui refusaient de se soumettre aux décisions de l'Église. En 1754, une affaire de ce genre vint éclater dans le chapitre cathédral. Le chanoine Philippe de Cougniou étant tombé gravement malade, le chapitre, le 26 septembre de ladite année, députa près de lui trois dignitaires, MM. Vallet, Laugeois d'Imbercourt et de Hillerin, qui eurent la douleur de recueillir, de la bouche même de leur confrère, les preuves les plus évidentes de son obstination. Le 31 octobre, le chanoine mourut sans avoir reçu les sacrements. Dès le 28 septembre, le Parlement de Paris intervint; il condamna les députés solidairement à trois mille livres

(1) Hommage aux jeunes catholiques libéraux, nouvelle édition. ; Paris, 1875, Haton.

(l'amende, et il fît saisir le temporel du chapitre. Plus tard, le

29 août 1755, le Parlement consentit main levée, mais en même temps il condamna le chapitre à payer cent livres d'amende et quatre mille livres à l'Hôtcl-Dieu et à l'hôpital, à fonder dans l'église de Saint-Pierre-Lentin, paroisse de Philippe de Cougniou, un service annuel et perpétuel pour ledit chanoine, à faire poser dans la même église un marbre portant ses nom, surnom, âge, qualité et jour du décès, de plus, l'extrait de l'arrêt. En outre, il bannit à perpétuité hors du royaume les députés du chapitre, déclara leurs biens confisqués, et il ordonna que l'arrêt serait attaché par l'exécuteur de la haute justice à un poteau planté, un jour de marché, sur la place publique d'Orléans.

Le siège épiscopal était alors occupé par Mgr Louis-Joseph de Montmorency-Laval; ces persécutions n'ébranlèrent point le courage du prélat. Devant la cour, deux vicaires généraux, Colbert, doyen du chapitre, et Huart, sous-chantre, qui tremblaient pour leurs bénéfices, avaient failli à leur devoir; cette lâcheté ne resta point impunie. L'évêque retira à M. Huart ses lettres de grand vicaire, les remplaça par un interdit et il lui enjoignit de quitter l'hôtel de Laval, où il logeait à Paris durant le procès. Quant à M. Colbert, il se hâta de renvoyer ses lettres pour éviter pareil châtiment. De plus, le chapitre ayant exécuté l'arrêt du 29 août, l'évêque, par mandement du 29 octobre 1756, défendit au curé de Saint- Pierre-Lentin, Ducamel, et à tout prêtre, de célébrer le service fondé et à tout fidèle d'y assister, sous peine d'excommunication encourue par le seul fait, jeta l'interdit sur l'église et défendit d'y faire l'office tant qu'y subsisterait le fameux marbre. Tout d'abord, Ducamel, qui lui-même était janséniste, obéit; mais le dimanche 14 novembre, encouragé par Pothier, son paroissien, il rentra dans son église et il y célébra la messe. Alors, le 17 novembre, fête de saint Aignan, patron de la ville et du diocèse, Mgr de Montmorency parut en chaire, à la messe paroissiale de Saint- Nicolas de Meung-sur-Loire, et il publia lui-même, contre Ducamel, une citation canonique portant sommation et monition. Le curé persévéra dans sa révolte; l'évêque put obtenir qu'il fût exilé à Angers. Cependant Mgr de Montmorency, abreuvé de chagrins, donna sa démission vers la fin de l'année suivante. Dès le

30 décembre 1757, en vacance de siège, les vicaires capitulaires, abandonnant la ligne de conduite si noblement tracée par leur évêque, firent présenter au Parlement une requête exposant que le curé de Saint-Pierre-Lentin était rentré dans son église, que le

service prescrit avait été acquitté, et qu'il continuerait de l'être chaque année au jour voulu; ladite requête tendant, en outre, à ob'euir que le marbre posé dans l'église fût enlevé et supprimé; ce à quoi la cour consentit, ordonnant que, pour le surplus, l'arrêt du 29 août sortirait tout son effet.

Dans ces conjonctures, Pothier ne cessa d'encourager et d'approuver les violences dirigées contre les catholiques; cela résulte de sa correspondance. Nous y lisons que les chanoines qui refusent les sacrements sont des fanatiques; il demande, et cela en octobre 1755, « un corps de doctrine qui fixerait ce qui est de fui sur les matières contestées, et quelles sont les erreurs que l'Eglise condamne, sans faire mention d'aucun livre ni d'aucun auteur; » il déclare, novembre 1756, que « l'appel du procureur général avait suffisamment empêché l'effet du prétendu interdit prononcé par la monstrueuse ordonnance de l'évêque (1). » Le 2 mars 1772, Pothier mourut entre les bras du fameux Ducamel, qui ne songea guère à le réconcilier avec l'Eglise.

Après le récit que nous venons de faire, et sans parler des doctrines anticatholiques de Pothier, touchant le mariage,, tout homme grave reconnaîtra que le clergé Orléanais, à propos de la statue, n'avait qu'une chose à faire, s'abstenir et laisser, selon le mot de l'Évangile, les morts ensevelir leurs morts. Il n'en fut point ainsi. L'évêque commença par envoyer une souscription de cinq cents francs, qu'il accompagna de la lettre suivante adressée à M. Frémont, conseiller à la cour, et publiée par lui :

Orléans, ce 14 novembre 1858. — J'ai bien tardé à vous envoyer mon oiîrande pour Térection de la statue de Pothier : ce n'est pas que, dès l'abord, je n'aie donné toutes mes sympathies à la proposition généreuse, dont vous avez été le promoteur si bien inspiré et l'interprète universellement applaudi. Mais il convenait peut-être de laisser à la magistrature française tout l'honneur de l'initiative qu'elle avait le droit de réclamer. Aujourd'hui que nous pouvons marcher à sa suite, je viens contribuer, pour une faible part, à une œuvre pour laquelle j'aurais été heureux de pouvoir faire un plus grand sacrifice, si les besoins de tant d'autres œuvres qu'il faut encourager et soutenir dans ce vaste diocèse me l'avaient permis. J'aurais voulu au lieu de cette modique offrande, en présenter une plus proportionnée à notre juste admiration pour un si éminent jurisconsulte. Illustre dans sa modestie, grand dans les laborieux emplois de sa vie et de ses facultés, si pieux malgré les entraînements déplorables et les tristes

(1) Recherches historiques et biographiques sur Pothier, par M. Frémont, conseiller à la cotir d'Orléans, 18b9, Tours, Marne; [)af;es 180 et suivantes. — Cf. Leséeéqucs d'Orléans depuis les origines chréùemiet, Jusqu'à 7ios jours, par M. le chanoine Pelletier. 1855, Orle'ans, Gatiueau.

erreurs de son temps, Pothier, par sa simplicité antique et la sévérité de ses maurs, par la renommée et rinfluence profonde de ses travaux, par le souvenir de ses vertus, doit être cher à tous ceux d'entre nous qui ne voudront pas encourir ce reproche d'insouciance envers les gloires domestiques et nationales que Tacite, en racontant la vie d'un grand homme, adressait à ses contemporains incwiosa suoj^um setas. Les Orléanais, au contraire, ont montré qu'ils étaient dignes d'élever un monument à celui de leurs concitoyens dont la vie a vérifié le sens de ces divines paroles : Si justùiam guis diligit, labores hujus magnam haùent virtutem; sohrietatem enim etprudentiam docet, et justitiam et vi'rtutem., quibusutilius ni/ui est in vita horniniùus. Veuillez agréer, etc. . .

Le 14 novembre, quelle coïncidence ! jour pour jour, un siècle après le 14 novembre 1756, date de la rébellion du curé Ducarael contre Mgr de Montmorencj-Laval. S'ils eussent connu l'avenir, qu'auraient pensé de cette lettre le curé coupable et l'intrépide évêque? Nous estimons que, nonobstant le correctif, « malgré les entraînements déplorables et les tristes erreurs du temps, » l'un se serait senti consolé et l'autre désavoué. Tous les deux sans doute eussent engagé celui dont la plume laissait tomber tant d'éloges à se mettre d'accord avec lui-même; car, au siècle dernier, on ne connaissait pas encore le procédé qui consiste à louer et à blâmer en même temps, à poser des prémisses et à n'en pas tirer la conséquence ; système qui appartient en propre à nos catholiques libéraux.

Par sa lettre, Mgr Dupanloup te trouva fatalement engagé. En effet, l'autorité municipale ayant décidé que l'inauguration de la statue de Pothier aurait lieu le 7 mai 1859, veille du 430' anniversaire de la délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc, il y eut entre le maire de la ville et les diverses autorités un programme concerté, lequel fut communiqué aux journaux et affiché dans toute la France. Voici un extrait de ce programme, en ce qui concerne « les fêtes de Pothier » comme on disait alors.

Le porche, l'intérieur de la cathédrale et la chapelle où sont déposés les restes de Pothier seront garnis de tentures...

A midi, messe solennelle... Discours par M. l'abbé Gratry, prêtre de l'oratoire de Paris, vicaire général d'Orléans. Après le discours le cortège sortira de la cathédrale en faisant le tour du chœur, afin de passer devant la chapelle où reposent les restes de Pothier. Une station aura lieu devant cette chapelle. Le cortège continuera sa marche pour se rendre sur la place de la cathédrale... Le cortège se rendra ensuite dans les tribunes disposées autour du monument de Pothier. A un signal donné, le voile recouvrant la statue exécutée par Vital-Dubray sera enlevé. A l'apparition de l'image de Pothier, les tambours battront aux champs... A l'issue de la cérémonie

les troupes défileront devant la statue et les autorités. Le clergé rentrera i la cathédrale processionnellement par la porte principale...

Ce programme n'avait point été communiqué au chapitre. MM. les chanoines en eurent connaissance par la voie des journaux d'Orléans le 24 avril, samedi saint. L'un d'eux, M. Victor Pelletier, qui prêchait alors la station du carême a Luçon, ne lut informé qu'à son retour, c'est-à-dire quelques jours après Pâques. M. Pelletier fit remarquer à ses collègues que le programme ne pouvait être littéralement suivi, que des raisons de haute convenance, pour ne rien dire de plus, imposaient au clergé l'abstention. On lui répondit que Mgr révêque n'était pas à Orléans, qu'il ne devait pas assister aux fêtes, et qu'on ne voyait aucun moyeu d'introduire des modifications dans le programme arrêté. L'absence du prélat, qui avait promis son concours et même celui de plusieurs évêques, contrariait déjà les autorités. On en cherchait la cause ; on disait que Mgr Dupanloup avait effectivement fait à quelques-uns de ses vénérables collègues des invitations, que ces invitations avaient été déclinées ; que l'évêque diocésain avait compris lui-même qu'il ne pouvait prendre part a la cérémonie, on concluait de là que le chapitre devait nécessairement s'exécuter.

M. le chanoine Pelletier, tout en prévoyant un insuccès, voulant néanmoins sauvegarder les principes, demanda la convocation du chapitre; on la lui refusa. Alors il s'adressa au métropolitain, S. E. le cardinal Morlot, archevêque de Paris, et il sollicita son intervention par une lettre du 30 avril. Après avoir rappelé ce qu'était Pothier, M. Pelletier s'exprimait ainsi :

Dans celte situation, Eminentissime Seigneur, me sentant profondément blessé comme catholique et comm;' chanoine, j'invoque votre autorité ' métropolitaine pour empêcher l'intervention du clergé dans les fêtes dont il s'agit. Je fais celte importante démarche, au nom de la foi de l'Eglise que Pothier a persévéramment repoussée; au nom de la soumission due aux actes du Saint-Siège dans l'affaire du jansénisme; au nom des persécutions endurées par Louis-Joseph de Montmorency-Laval, évêque d'Orléans, de courageuse mémoire, persécutions que Pothier a encouragées et approuvées; au nom des vénérables chanoines de mon Eglise, qui ont souffert les amendes, l'exil, etc., à cause de leur fidélité aux vrais principes, et qui se demandent en ce momi :it dans leur tombe si leurs descendants du xix" siècle oseront bien leur jf'Lcr une dernière pierre...

I Par suite de cette lettre et d'une demande d'explications, M. l'abbt

y Desbrosses, premier vicaire général d'Orléans, se rendit près de

l'archevêque. En même temps le chanoine Pelletier, appelé à

prêcher la station du mois de Marie dans une église de la capitale, se trouva sur les lieux. Audience fut donnée séparément à l'un et à l'autre. Le cardinal, dans son entretien avec le chanoine, le 4 mai, entretien postérieur à la visite de M. Desbrosses, reconnut en principe qu'il n'y avait point d'honneurs ecclésiastiques à rendre à Pothier; mais il ajouta qu'il était trop tard pour modifier le programme, à cause de l'imminence du jour qui ne laissait pas la facilité de conférer avec l'évêque absent.

Néanmoins, une modification légère en apparence, mais au fond très-significative, fut introduite. Il résulte en efi'et du programme cité plus haut, si toutefois nous en saisissons bien la pensée, que le cortège, pour faire station devant les restes de Pothier, sortir ensuite de la cathédrale, pour se rendre aux tribunes, devait formel ce qu'on appelle en liturgie une procession; et le signe caractéristique d'une procession, c'est la croix en tête. Or, en fait, le circuit exécuté par le clergé et les autorités qui le suivaient, s'est accompli sans croix processionnelle et par conséquent on n'a pas eu la douleur de voir autour de la statue d'un hérétique la croix levée et dressée comme pour consacrer son triomphe. Le clergé néanmoins assista en habits de chœur à l'inauguration, et un journal de la localité ne manqua pas de dire que l'ensemble des habits blancs du clergé, des robes rouges des magistrats, des uniformes militaires et des toilettes élégantes formait un magnifique coup d'œil. Ajoutons les nuages d'encens qui s'échappaient des cassolettes disposées aux angles du monument,- et les cent voix qui exécutaient une cantate.

Si quelqu'un désire savoir ce que le clergé a fait au moment de la station, nous répondrons que la chapelle où sont déposés les restes de Pothier, et le peuple disait tout simplement les reliques de Pothier, était décorée de tentures violettes avec larmes d'argent, qu'on chanta en musique un répons tiré de l'office des morts, et que M. l'abbé Desbrosses, sans étole et sans chape, récita l'oraison pour un défunt. Quant au discours de M. l'abbé Gratrj, voici ce qu'en dit un chanoine d'Orléans, dans une lettre adressée à son collègue, M. l'abbé Pelletier :

Après une messe d'actions de grâces qui ne s'appliquait point au héros de la fête, M. Gratry est monté en chaire et a pris pour sujet de son discours le développement plus marqué, auquel nous assistons depuis un siècle, de la justice et du droit envers tous, fondé sur l'Evangile, inauguré pnr le Verbe, comme source de la justice éternelle; développement qui a toujours été croissant et qui a reçu une plus forte impulsion par les

efforts et les travaux de Pothier, et ensuite par le code civn, tout empreint de l'esprit et des textes mêmes de cet illustre jurisconsulte, et appelé, malgré ses lacunes et ses imperfections, à faire le tour du monde, comme le plus beau monument de législation. C'est uniquement sous cet aspect que Pothier a été loué ; et, quoiqu'on ait parlé de ses habitudes chrétiennes, de sa bonté, de son amour de la justice, de sa délicatesse en cette matière, nulle allusion n'a été faite à ses opinions re igicuses, ni à ce qui s'y rattachait. Mais si le discours a été irréprochable à ce point de vue, il n'en a pas été de même sous un autre rapport. On y a trouvé des tendances socialistes et républicaines ; ainsi la fameuse séance de la première Constituante du 4 août a été proclamée comme une des choses les plus merveilleuses et dignes de tout éloge; elle a fait entrer la France dans les voies de la fraternité et de l'évangile ; l'abandon des privilèges a été inspiré par la justice, etc. Les temps anoiensn'ont pas été épargnés, et à propos de la répugnance que Pothier éprouvait pour la question, ce mode d'interrogatoire a été flétri, etc. La suppression du droit d'aubaine, qui était une iniquité, a été exaltée; l'économie sociale et politique est appelée à faire le bonheur des peuples, etc. Malgré ces malheureuses tirades, qui ont généralement déplu et blessé, le discours était écrit avec beaucoup de talent et d'un esprit très-chrétien.

Nonobstant l'esprit très-chrétien, ici trop généreusement concédé, le discours du P. Gratrj ne fut point livré à l'impression, comme l'avait d'abord annoncé VOrlcanais, 10 mai 1859. Cette réserve était commandée; qui sait si le chanoine Pelletier ne se fût point emparé de ce panégyrique pour justifier ses réclamations! Déjà la Patrie avait parlé du discours dans les termes qui suivent :

Le prédicateur chargé de prononcer le panégyrique de Pothier venait de monter en chaire... C'était le P. Gratry, de l'Oratoire, qui, en raison même de l'ordre auquel il appartient, pouvait mieux que qui que ce soit faire sans restriction l'éloge du jurisconsulte. Pothier fut, en son temps, quelque peu janséniste; on ne l'a pas oublié, même dans le clergé; c'était donc du sein de l'Oratoire, centre éloquent de l'anti-molinisme, que devait sortir le prêtre appelé à parler en son honneur.

Comme ces lignes étaient flatteuses pour l'Eglise d'Orléans! Encore aujourd'hui nous sentons notre cœur douloureusement oppressé. Il nous faut cependant aller jusqu'au bout. L'indulgent chanoine, dont nous avons cité plus haut la lettre, ne parle pas d'une sortie virulente de l'orateur contre l'Autriche ; c'était au moment de la guerre d'Italie. Donc le P. Gratrj a dit à son auditoire que l'Autriche avait été la dernière à supprimer la question dans sa procédure criminelle, et que, pour ce méfait, elle allait être châtiée par les armées françaises. Il n'appartenait qu'à un catholique libéral d'offrir à Napoléon III et à «r» politique, nonobstant les an-

goisses de l'univers chrétien, malheureusement si vérifiées, cette approbation inattendue.

Ici commence, pour la renommée de Mgr l'évêque d'Orléans une période retentissante. C'est le temps des brochures, des polémiques ardentes pour ou contre le principat temporel du Saint-Siège. Au premier rang de ses défenseurs apparaît Mgr Dupanloup, et la popularité de ses écrits est d'autant plus grande que si, d'une part, la soudaineté de son action, l'énergie et l'éclat de son langage, font naître parmi les catholiques de vives sympathies, d'autre part les tendances libérales qu'il manifeste çà et là lui concilient les suffrages des hommes entichés des idées modernes, de telle sorte que, sauf les ennemis déclarés ou secrets du pouvoir temporel, il rallie autour de lui toutes les opinions dites conservatrices.

Nous avons d'abord trois documents, savoir : la Prolestalion au sujet des attentais contre le Saint-Siège, comprenant l'allocution pontificale du 26 septembre 1859 qui a le même objet ; puis la Lettre à un catholique, sur la brochure le Pape et le Congrès, enfin une seconde Lettre à un catholique sur le démemhremenl de L'Etat romain. Dans cette seconde lettre nous trouvons le passage suivant :

En vérité, plus j'y pense, moins je comprends ce nouveau droit des souverains qui leur permettrait de réformer leurs voisins, et, s'ils refusent, de leur prendre leurs Etats. Que l'apostolat des institutions libres franchisse les frontières, que l'opinion le soutienne, que la diplomatie le seconde, soit ; mais l'occupation par les baïonnettes, sous prétexte de mieux gouverner, ressemble trop à la mise en servitude des hommes libres sous prétexte de les rendre meilleurs; et heureusement ce procédé n'a pas encore sa place bien marquée dans la pratique du droit d- s gens (1).

Il nous semble très-peu conforme au droit des gens que des agent ^ diplomatiques secondent un pareil apostolat. Telle était, nous n'en pouvons douter, et au moins, la mission des ambassadeurs de France; à Rome, en 1859 et plus tard ; ce qui ne les empêchait pas de venir au Vatican protester des intentions excellentes de leur gouvernement à l'endroit du pouvoir temporel. A ce sujet, on raconte une anecdote, que nous avons tout lieu de croire authentique. Un

(1) Œuvres complètes, tome VII, page 328.

jour, l'ambassadeur de France était au Vatican, renouvelant les assurances dévouées et amies de Napoléon III ; le Pape répondit " Monsieur l'ambassadeur, j'ai devant moi deux tiroirs; dans l'un se trouvent les témoignages favorables au Saint-Siège émanés de votre gouvernement, dans l'autre les témoignages de sa complicité avec mes ennemis. Par conséquent, le gouvernement impérial, et en général les libéraux, n'ont pas dû être mécontents de la doctrine émise par Mgr Dupanloup, touchant l'apostolat des institutions libres. Quant à nous, en face de telles assertions, nous ne cessons pas d'être étonné, par cette raison que, peu de semaines auparavant, dans la Protestation, citée plus haut, le prélat s'exprimait ainsi :

Je ne puis m'empêcher d'être vraiment surpris et attristé en entendant tout ce que d'honnêtes gens, et même de bons chrétiens, se permettent de dire entre eux et tout haut sur le Saint-Siège, depuis qu'il est malheureux. Je m'étonne en voyant combien il s'en rencontre qui se laissent aller à ce triste entraînement, et profitent de cette occasion pour exposer avec une confiante assurance leur pensée sur les améliorations possibles dans les Etats pontificaux, dans l'administration civile, financière, politique, dans les bureaux des chancelleries romaines, etc. Pour moi, quand j'aurais eu jamais l'inspiration d'une pensée et d'un conseil sur quoi que ce soit à confier à celui qui me nomme son frère dans l'épiscopat de Jésus-Christ et que je nomme mon père dans la hiérarchie sacrée, j'éprouverais une répugnance instinctive et invincible à rien lui dire de pareil en un tel moment. Messieurs, que ce soit là notre ligne de conduite à tous. Soyons fidèles à cette grande loi du respect pour le malheur, à cette grande loi du respect pour la plus sainte, la plus haute autorité qui soit sur la terre. Si nous ne savons, si nous ne pouvons pas combattre pour elle, sachons nous taire et prier, et qu'il n'y ait dans nos conversations pas une parole que puisse désavouer le sentiment le plus délicat de la tendresse respectueuse et douloureuse que nous devons, à l'heure qu'il est et plus que jamais, au vicaire de Jésus-Christ (1).

Parfait ! il n'y a qu'à souscrire des deux mains. Mais comment S!> fait-il que l'éminent écrivain, dans tant de pages que nous pourrions citer, affecte lui-même de demander des réformes ? on dirait qu'il y a en lui comme une force intime qui le pousse à donner satisfaction aux idées libérales. Sans doute, et à prendre les choses à la lettre, le passeport, délivré à l'apostolat des institutions libres, pourrait être expliqué dans un sens moins inquiétant; mais ici il nous est impossible de ne pas rattacher ce langage aux convictions de l'auteur, à l'endroit des maximes de 89, si formellement exprimées dans son livre de la Pacification religieuse, où par institutions libres il entend

(1) Œuvres complètes, tome VII, page 282.

« la liberté de conscience, la liberté politique, la liberté civile... la liberté des opinions, l'égalité devant la loi (1).... » Et certainement les lecteurs n'ont pas manqué de donner au passage dont il s'agit la signification courante et vulgaire. Au surplus, nous allons être à cet égard de nouveau et pleinement édifié.

Au cours de la polémique engagée touchant le pouvoir temporel îlu Pape, M. Grandguillot, rédacteur en chef du Constitutionnel, crut ïevoir, numéro du 3 février 1860, opposer à Mgr Dupanloup l'autorité ' ^'un de ses prédécesseurs, Mgr Rousseau, évêque d'Orléans de 1807 i 1810, et reproduire dans ses colonnes un mandement adressé par celui-ci aux supérieur et directeurs du séminaire. Cet incident ralluma la verve du bouillant polémiste. Sa réponse ne se fit pas attendre; le ConstiliUionnel l'inséra dans son numéro du 9 février. Nous n'en citerons que le passage suivant, qui, on en conviendra, est empreint d'une fierté vraiment épiscopale :

J'ai dit que Mgr Rousseau non-seulement ignorait le droit catholique mais ne tenait aucun compte du droit européen ; j'irai plus loin. Quand il parle des possessions temporelles du Saint-Siège « que le droit de la « guerre, dit-il, peut lui enlever, et que le puissant motif de faire la « paix empêche qu'on ne lui rende ; » quand ces paroles s'appliquent à un Etat faible, désarmé, envahi, bien que sa neutralité essentielle ait été proclamée; quand je vois que celui qui a pris est celui qui peut rendre; quand j'entends un évêque demander, au nom de la paix, qu'on n'accomplisse pas la justice, je ne reconnais plus, dans cet abandon du faible et dans cette oppression, un droit des gens quelconque; je ne vois plus là qu'un droit qui n'a qu'un nom : c'est ce que les latins auraient appelé latrocinium et que, si vous le voulez, monsieur, je nommerai le droit à jamais odieux du plus fort.

Mais laissons là le droit européen, le droit catholique et l'histoire, dont je ne puis indiquer ici que les faits principaux; du reste, je l'espère, je ne tarderai pas à raconter et à expliquer tout cela dans tout le détail nécessaire. Je prépare, et, si les événements me le permettent, je ferai prochainement paraître un livre sur cet important sujet. J'écris ce volume sur la brèche, et je le publierai peut-être sur des ruines, mais qu'importe? Ces ruines seraient sacrées pour moi, et je m'y ensevelirais volontiers avec mon livre et ma pauvre plume, sûr de ma cause et de l'avenir; car, sachez-le bien, les ruines que vous pouvez nous faire ici sont des ruines Immortelles ; elles garderaient, cette fois comme toujours, un germe de résurrection; et quant à moi, si un jour Dieu daigne me recevoir dans une vie plus heureuse et meilleure, où je rencontrerais enfin la vérité, la jusstice et l'éternel honneur, j'aurais la consolation de penser que mes suc- 'cesseurs, dans cinquante années, en priant Dieu pour mon âme, ne seront

(1) Chap. IV et ci-dessus paragraphe II.

point condamnés à se défendre eux-mêmes contre moi et à venger l'Eglise de mes trahisons ou de mes lâchetés (1).

Or le journal le Siècle prétendit que Mgr Dupanloup, dans un endroit de sa réponse, l'avait diffamé. Les héritiers de Mgr Rousseau prétendirent également que la mémoire de leur oncle et grand oncle avait été injustement flétrie. Par suite, Mgr l'évêque d'Orléans, fut cité pardevant la cour impériale de Paris, jugeant correctionnellement. L'affaire vint à l'audience du 15 mars 1860. M* Senard, plaida pour le Siècle, M." Plocque, pour les héritiers Rousseau, M^ Berryer et M° Dufaure, présentèrent la défense de l'évêque d'Orléans ; M. le procureur général Chaix-d'Est-Ange occupait le siège du ministère public. La cour, le 19 mars, rendit un arrêt d'acquittement. Avant la délibération, Mgr Dupanloup, à ce invité par M. le premier président Devienne, présenta des observations. Nous n'en rappellerons que les passages ayant trait à notre sujet :

Un évêque qui vient ici. Messieurs, y parait dans un double sentiment : avant tout le respect de cette égalité devant la loi, de cette justice pour tous, qu'un de mes adversaires n'avait pas besoin de me rappeler avanthier, car ma présence y rend hommage, et je vois au-dessus de vos tètes l'image de Celui qui donna ces bienfaits au monde. En second lieu, je laisse hors de cette enceinte ce qu'on nomme ma dignité d'évôque, mais j'y apporte toute ma conscience et c'est elle qui me décide, non-seulement à répondre sur ce qui m'est demandé, mais à dire spontanément ce dont nul ne me demande compte, mes intentions et mes pensées, sans chercher si mes paroles m'ciposent ou m'excusent.

Avant tout donc, qu'ai-jc fait et voulu faire dans toute cette grande cause et depuis sa première origine ? J'ai voulu défendi'c l'autorité spirituelle du chef suprême de l'Eglise dans sa souveraineté temporelle, parce que ma conviction est profonde sur ce point, profondément réfléchie...

Après avoir parlé de l'attitude de Mgr Rousseau, durant son épiscopat, Mgr Dupanloup continuait en ces termes ;

Messieurs, permettez-moi de vous le dire, laissez juger les évêques après leur mort ; cela est bon pour tous, cela est bon pour les évêques, bon pour l'Eghse, bon pour le pays, bon pour la dignité des caractères, bon pour tous. Oui, il est bon de savoir à l'avance qu'on peut être jugé et qu'on le sera, et l'Eglise ne le trouve pas mauvais; nul ne se juge et ne se réforme pl'is sévèrement qu'elle-même. Elle se glorille d'être une société qui travaille perpétuellement à se juger elle-même et à se réformer par le principe profond de sainteté, par la force de régénération spirituelle qui

(1) Œuvres complètes, tome VII, page 345,

est en elle, et qui lui vient de Dieu... Et d'ailleurs, n'est-ce ^as une des choses qu'on a dites le plus contre nous, que nous nian({uions de justice pour nous-mêmes, que nous jetions uu voile trop complaisant sur nos fautes, que nous nous défendions à tout prix les uns les autres, et enfin qu'on ne peut pas croire à la parole d'un prêtre sur un autre prêtre ? Mais, qu'ai-je fait autre chose aujourd'liui que de défendre énergiquement et loyalement l'honneur de l'Eglise contre les failDlesses d'un de ses ministres ?...

Et maintenant, Messieurs, un dernier mot, le dernier, le seul qui me soit personnel. Dans le cours et la longue discussion de cette cause, mes adversaires et mes défenseurs m'ont donné des mérites que je n'ai pas ; mais il en est un que je crois avoir, et que mes adversaires ont méconnu, c'est que je suis et j'ai toujours été l'homme de la paix. C'est l'histoire de ma vie. Ma pauvre vie ne mérite pas d'iiistoire, mais enfin c'est l'histoire de ma vie ; et ai j'ai trouvé en ce monde de nohles amitiés et aussi de violents adversaires, c'est parce que j'ai toujours été l'homme de la paix. J'avais passé ma vie avec les enfants, et c'en fut le meilleur temps. J'y étais encore, lorsque, pour eux-mêmes et comme par eux, je fus jeté au milieu de grandes querelles pour la liberté d'enseignement. Je m'étonnais d'abord de l'ardeur extrême des combattants. Dans ma candeur, je croyais qu'on pouvait pacifier les hommes, comme j'avais tant de fois pacifié les enfants, par la raison et par la douceur. Je l'essayai et j'ai eu ce vrai bonheur de réussir. J'ai travaillé avec succès à la pacification, et la dernière parole du livre que je publiais sur la Pacificatùm religieusQ était de demander la paix dans la liberté et dans la justice. Et j'ai vu se réaliser ce que j'avais demandé ; et après le tremblement de terre que vous savez, j'ai eu le bonheur et l'honneur, au nom de l'Eglise, de travailler au traité de paix et de le signer. Et ce traité fut fait dans les conditions de la liberté et de la justice pour tous, avec les hommes illustres dont la bienveillance depuis ce temps m'est demeurée chère.

Un de mes adversaires a rappelé le nom et les luttes d'un journal qui n'est plus (1); je ne l'accuserai pas, il n'est point ici pour se défendre. Sije l'ai condamné naguèrcs, c'est précisément parce qu'il n'était pas l'ami et l'organe de la paix, et que ses violences compromettaient l'Eglise et nous plaçaient, nous les défenseurs de l'Eglise, dans une situation déplorable, entre l'hostilité irréligieuse (l'hostilité irréligieuse, laissez-moi le dii€, c'était vous), entre l'hostilité irréligieuse qui nous accusait d'intolérance, (et l'intolérance, c'était lui) qui nous accusait de modération et d'infidélité envers l'Eglise. Et je dois ajouter, puisqu'à tort on a affirmé le contraire, que je n'ai jamais interdit dans mon diocèse la lecture de ce journal k personne, l'abonnementàpersonne, ni aux prêtres, niaux fidèles. J'excepte mes séminaires ; et cela dans le moment même où ce journal aurait prêché chaque jour à mes professeurs, et par eux à leurs élèves, que les études classiques étaient des études païennes qui les dépravaient, et que la barbarie devait, pour l'éducation de la jeunesse chrétienne, succéder aui humanités.

(1) L'Univers avait été supprimé par le gouvernement impérial.

Dans une autre querelle qui m'a profondément attristé et qui m'attriste toujours, j'ai été encore l'homme de la paix.

Pour moi, je voudrais qu'il n'y eût parmi nous ni ultramontains, ni gallicans, mais seulement des catholiques romains, dévoués et attachés d'esprit et de cœur au centre de la catholicité. Je l'écrivais naguère au Souverain Pontife, et je déposais à ses pieds cette parole que 1793 avait suffisamment expliqué et traduit 1682

La vérité est que je n'ai pas écrit une ligne qui ne sollicite la paix dans la liberté et dans la justice. J'ai invoqué le droit pacifique des traités; j'ai invoqué les délibérations pacifiques de l'Europe; j'ai demandé la proclamation pacifique du droit catholique, du droit européen, et par là j'entends le droit des souverains et aussi le droit des peuples, le droit de la liberté des consciences chrétiennes dans l'indépendance du chef suprême de l'Eglise, avec les réformes désirables et les améliorations possibles. Et, si ma faible voix pouvait se faire entendre, je redirais ce que j'ai écrit, que la ferme déclaration du droit suffit pour la paix, qui est le premier besoin de l'Eglise et du monde.

Messieurs, j'ai tout dit; vous avez mes paroles, vous avez mes intentions : jugez-les (1) !

Il est à peine nécessaire de constater que la longue citation qui précède confirme toutes nos appréciations. Le livre de la Pacification religieuse posait les conditions de la paix. Ces conditions étaient que les catholiques et tout ce qui marche avec eux se joindraient, soit comme auxiliaires, soit comme vaincus, aux grands esprits de la Révolution, et que ceux-ci achèveraient leur conquête en les accepta,nt, et en ne repoussant plus en aveugles de prétendus ennemis qui offrent et demandent la paix dans la liberté et la justice (2). Mgr Dupanloup persiste à s'imaginer que le traité a été conclu et qu'il l'a signé comme mandataire de l'Eglise. En conséquence, fidèle aux maximes de 89, il estime que l'immunité ecclésiastique doit céder à l'égalité devant la loi civile, égalité soi-disant issue de l'Évangile, égalité dix fois condamnée par le Saint-Siège. Il reconnait que dans Y Univers il poursuivait l'ennemi de la paix, entendue comme il vient d'être dit, c'est-à-dire l'adversaire du libéralisme. Nous nous bornons à ces réflexions, abandonnant le reste à la perspicacité du lecteur. Nous citerons toutefois les passages suivants de la plaidoirie de M. Berrjer, dans lesquelles se reflète la pensée de son illustre client :

Je ne repousserai pas le tribut d'hommages que, comme moyen oratoire peut-être, l'avocat du Siècle vient de rendre aux rares et grandes qualités de Mgr l'évêque d'Orléans. Il n'a pu méconnaître comment, en

(1) Procès de Mgr Dupanloup. Bruxelles, Decq. 1860.

(2) Pacification religieuse, chap. IV.

toutes circonstances, l'évèque d'Orléans, avec rautoritc d'une doctrine libérale, généreuse, orthodoxe et vraiment chrétienne, a soutenu les droits et les principes qu'il est dans le plus grand intérêt, pour la catholicité et pour l'Eglise de France en particulier, de défendre et de faire triompher. Dans les luttes animées qu'on vient de rappeler, dans les discussions soulevées sur la question de la liberté d'enseignement, liberté si importante pour notre foi, pour la grande Eglise catholique, pour cette savante et illustre Eglise de France, il n'est personne qui n'ait admiré l'esprit qui a dirigé Mgr l'évêque d'Orléans, esprit de paix et de conciliation qui a

amené la plus sage et la plus heureuse des transactions Lui, j'en suis

convaincu, il sortira de cette discussion, ennobli par la grandeur des intérêts qu'il a défendus et par sa seule présence aux débats, il sortira de cette audience sans que le caractère sacré de nos évêques ait reçu en sa personne la plus légère atteinte. Honoré par le corps auguste de l'épiscopat français dans son unité avec le Saint-Siège, il se félicitera d'avoir rempli avec courage un grand devoir envers le Souverain Pontife, envers la catholicité tout entière, envers l'Eglise de France, envers nous, envers lui-même, et de n'avoir revendique devant vous que le droit commun, que la sanction des lois et des libertés qu'il appartient à tout citoyen d'invoquer ^1).

En 1862, l'évêque d'Orléans se rendit à Rome pour la canonisation des martyrs du Japon. Le 9 juin, une adresse fut présentée au Pape par les 286 cardinaux, patriarches, primats, archevêques et évêques réunis pour cet objet. Mgr Dupanloup fit partie de la commission chargée de la préparer, il fut ensuite un des signataires. Or, ce document, dont l'autorité a été invoquée en 1870 par les cinq cents évêques qui, durant le concile du Vatican, souscrivirent le Postulalum relatif à l'infaillibilité du Pape, porte ce qui suit :

Vivez longtemps, Saint-Père, et heureusement pour le gouvernement de l'Eglise catholique ! Continuez, comme vous le faites, à la protéger par votre énergie, à l'a diriger par votre prudence, à l'orner par vos vertus. Marchez devant nous ; comme le bon pasteur, donnez-nous l'exemple, paissez les brebis et les agneaux dans les célestes pâturages, fortifiez-les par les eaux célestes de la sagesse, car vous êtes pour nous le Maître de la «aine doctrine, vous êtes le centre de l'unité, vous êtes pour les peuples la lumière indéfectible préparée par la Sagesse divine, vous êtes la pierre, vous êtes le fondement de l'Eglise elle-même, contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudront jamais. Quand vous parlez, c'est Pierre que nous entendons; quand vous décrétez, c'est à Jésus-Christ que nous obéissons (2).

(1) Procès de Mgr Dupanloup, pages 65 et 82.

(2) Traduction publiée par Mgr Dupanloup dans les Souvenirs de Rome offerts à S07i clefgé. 1862, Paris, Douuiol.

Les évêques insistent sur la nécessité du pouvoir temporel ; à ce sujet ils formulent l'observation suivante :

Comment donc, et de quelle manière aurait-il pu se faire que les prélats de l'Eglise, venant de tous les points de l'univers, représentant tous les peuples et toutes les contrées, arrivassent ici en sécurité pour conférer avec Yotre Sainteté des plus graves intérêts, s'ils eussent trouvé un prince quelconque dominant sur ces bords, qui eût en suspicion leurs propres princes ou qui eût été suspect et hostile à leurs propres yeux ? Il y a, en effet, les devoirs du chrétien et il y a les devoirs du citoyen; devoirs qui ne sont nullement contraires, mais qui sont différents ; comment les évêques pourraient-ils les accomplir, s'il n'y avait à Rome une souveraineté temporelle telle que la souveraineté pontificale, libre de toute domination étrangère, et centre de la concorde universelle, ne respirant aucune ambition humaine, n'entreprenant rien pour la domination terrestre ? Nous sommes venus libres vers le Pontife-Koi libre, pasteurs dévoués aux intérêts de l'Eglise, citoyens dévoués aux intérêts de la patrie, et ne manquant ni à nos devoirs de pasteurs ni à nos devoirs de citoyens (1).

Nous sentons ici la touche de Mgr Dupanloup. Certainement prises dans leur teneur, ces propositions sont inattaquables ; mais sous la plume d'un libéral, elles ont une nuance qui n'échappe à personne. Mgr Doney, évêque de Montauban, a d'ailleurs, révélé, dans une communication publiée par le journal le Monde, qui avait succédé à V Univers, supprimé en janvier 1860, que des efforts avaient été faits pour obtenir que l'Adresse fût plus accentuée au point de vue des institutions libres. Mgr Doney ne cite le nom d'aucun prélat ; indubitablement, l'opposition n'est point venue de la part de l'évêque d'Orléans. Il est de toute notoriété que, à l'époque dont nous parlons, le gouvernement impérial suivait de très-près les agissements de nos évêques, etque tout ce quipouvait favoriser les doctrines libérales lui était à cœur. Il n'est pas moins notoire que Mgr Dupanloup n'a pas dédaigné de s'entendre avec l'ambassade française, et que sa conduite à Rome, au point de vue du gouvernement d'alors, a été jugée tellement digne d'approbation, que Napoléon III n'hésita point à dire, devant un évêque que nous pourrions nommer et de la bouche duquel nous tenons le fait : « L'évêque d'Orléans a gagné ses éperons ! » En effet, Mgr l'évêque d'Orléans était à peine rentré en France, que la défense faite précédemment aux fonctionnaires Orléanais de paraître à l'évêché et d'admettre le prélat dans les réunions officielles à cause de sa polémique fut levée ; la grâce

{]) Traduction publiée par Mgr Dupanloup dans les Souvenirs de Rome offerts à son clergé; 1862. Paris, Doumol.

fut notifiée en termes courtois, et Mgr Dupanloup eut l'humilité de répondre.

Nous extrayons encore de l'Adresse ce dernier passage :

« Nous, évêqucs, afin que l'irapiété ne feigne pas d'en ignorer ni ose le mer, nous condamnons les erreurs que vous avez condamnées, nous rejetons et détestons les doctrines nouvelles et étrangères qui se propagent partout au détriment de l'Eglise de Jésus-Christ, nous condamnons et réprouvons les sacrilèges, les rapines, les violations de l'immunité ecclésiastique et les autres forfaits commis contre l'Eglise et le Siège de Pierre. Cette protestation, dont nous demandons l'inscription dans les fastes publics de l'Eglise, nous la proférons en toute assurance au nom de nos frères qui sont absents, etc. (1). »

Pourquoi faut-il que^ à eoté de cette inscription glorieuse, nous ayons à placer le marbre de la Roche-en-Brenil ?

Le 13 octobre 1862 s'assemblèrent, au château de la Roche-en- Brenil, M. le comte de Montalembert, propriétaire; Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans ; M. le comte de Falloux, MM. Théophile Foisset et Augustin Cochin; M. le prince Albert de Broglie, quoique convoqué, manquait, mais s'unissait d'intention. L'évêque célébra la messe dans la chapelle du château, distribua la parole de Dieu et la sainte communion aux assistants ; et le fait parut assez important pour que le souvenir en fût gardé par l'inscription suivante posée dans ladite chapelle :

In hoc sacello

Félix Aureliaaensis episcopus

panem verbi

tribuit et panem vitae

christianorum amicorum pusillo gregi

qui pro Ecclesia libéra in libéra patria

commiiitare jamdudum sohti

itidem Deo et Libertati

annos vit?e rcliquos

devovendi pactum insfcaurarunt.

Die octûbris xni anno Domini

MDCCCLXII.

Adorant Alfredus cornes de Falloux.

Theopliilus Foisset,

(1) Traduction publiée par Mgr Dupanloup dans les Souvenirs de Rome offerts à son Clergé; 1862, Pans, Douniol.

Augustinus Cochin,

Carolus cornes de Montalembert,

absens quidem corpore praesens autem spiritu

Albertus princeps de Broglie.

Traduction : « Dans cette chapelle, Félix, évêque d'Orléans, a distribué le pain de la parole et le pain de vie à un petit groupe d'amis chrétiens, qui, accoutumés depuis longtemps à combattre pour l'Eglise libre ilins la patrie libre, ont formé le pacte de consacrer également à Dieu et à la liberté les années qui leur restent à vivre, ce 13 octobre de l'an du Seigneur 1862. Etaient là : Alfred, comte de Falloux; Théophile Foisset; Augustin Cochin; Charles, comte de Montalembert; absent de corps, mais présent d'esprit, Alfred, prince de Broglie. »

M. l'abbé Jules Morel, dans un opuscule excellent, a recherché le sens que le groupe d'amis attachait aux mots qui donnent à l'inscription son caractère propre, et il ne lui a pas été difficile de le trouver dans les écrits mêmes de ceux qui j figurent (1). Néanmoins il a dit peu de chose du pontife célébrant. La présente étude pourra combler cette lacune. Nous savons en efi'et ce que Mgr Dupanloup entend par institutions libres, nous l'avons suivi pas à pas depuis 1845, et la lumière sur ses idées est tellement faite, que véritablement il n'j a pas lieu d'y revenir. Nous n'ignorons pas qu'on a essayé de donner le change à l'opinion, en alléguant que les résolutions prises à la Roche-en-Brenil ne concernaient que l'hypothèse et nullement la thèse du libéralisme. Cette explication est inadmissible. Tout ce que, jusqu'ici, nous avons recueilli de la plume ou de la bouche de Mgr Dupanloup, témoigne de son affection pour la thèse et non pas seulement de sa résignation à l'endroit de l'hypothèse. A quoi bon un marbre, une inscription, une cérémonie religieuse à propos d'un régime subi par nécessité, d'un régime essentiellement incorrect, et par conséquent précaire, dont tous les catholiques doivent, par leurs prières, bonnes œuvres, paroles et écrits, solliciter incessamment la fin! d'un régime qui tient en servitude, et tout au moins en défiance, la vérité catholique, qui en gêne l'expansion, ainsi que l'action tutélaire et sociale de l'Eglise ; d'un régime qui n'est qu'un expédient, au sujet duquel nous n'avons pas le choix, mais qui ne saurait être une solution ! Pour écrire sur le marbre, il a fallu que le groupe ami ait trouvé dans les formules « de l'Eglise libre dans la patrie libre » et de « Dieu et la Liberté » une valeur éminente, un principe de vie, d'ordre et de paix, aux charmes

(1) La suite de V inscription de la Roche-en-Brenil; 1874, Paris, Palmé.

duquel il n'a pu résister. Donc c'est la thèse du libéralisme que le fameux marbre glorifie.

Il est assez piquant de rappeler ici que, au sujet de la formule w l'Eglise libre dans l'Etat libre, » un magistrat Orléanais écrivit un jour à son évêque dans les termes que voici :

« Aujourd'hui, éclairés ou effrayés par l'expérience, des esprits sa^es et des esprits aventureux, des intelligences élcYées et des intelligences obscures, voudraient nous rallier sous ce drapeau menteur « l'Eglise libre dans l'Etat libre. » Les uns cachent et les autres ne voient pas ce qui est écrit derrière : « L'Eglise abandonnée et oubliée dans l'Etat indifférent à toute religion, » et au-dessous, en caractères microscopiques : « Le code du matérialisme ! » Je ne veux de cette liberté ni pour l'Eglise ni pour l'Etat; je vois où elle conduit, je ne veux pas de la liberté qui les sépare, je veux la liberté qui les unit (1). »

A la liberté qui unit, si tant est que la liberté puisse unir, Mgr Dupanloup soucrirait pleinement. Quoi qu'il en soit, le prélat eut bientôt l'occasion de montrer sa fidélité au pacte conclu le 13 octobre. Trois mois après son retour de Rome, il sentit le besoin d'y reparaître, précisément pour soutenir le libéralisme qui périclitait. L'ouvrage publié par M. de Montalembert sous ce titre : Les Intérêts catholiques au xix^ siècle, renfermait plus que des hardiesses ; le Saint-Siège en prit ombrage et le groupe ami put légitimement redouter une condamnation. Il appartenait au pontife de la Rocheen-Brenil de voler au secours, ce qu'il fit, non sans succès, durant un séjour prolongé jusqu'au printemps de l'année 1863. Mais, en cette même année 1863, le 18 août, M. de Montalembert, sans tenir compte des difficultés du moment, prononçait au Congrès de Malines l'éloge explicite de la formule chérie, dans les termes que chacun peut lire dans l'opuscule de M. l'abbé Jules Morel. Encore une fois le Saint-Siège prit l'alarme ; encore une fois, et en octobre 1863, Mgr l'évêque d'Orléans courut à Rome pour empêcher, disaient les personnes se croyant bien informées, la condamnation du libéralisme.

Les préoccupations de Mgr Dupanloup étaient parfaitement fondées. Dès 1860, l'illustre Gerbet, évêque de Perpignan, dans son instruction pastorale du 23 juillet sur diverses erreurs du temps présent, avait stigmatisé quatre-vingt-cinq propositions, dont lamise en relief et la condamnation préparaient providentiellement l'opinion

(1) Paris et Rome, lettre à Mgr Dupanloup, etc., par L, V. Gasne, président du tribunal civil deMontargis; 1865, Paris, Dentu.

ainSyllabiis de 1864. Il est certain d'ailleurs que le Saint-Siège, dans savigilance apostolique, suivait d'un œil très-attentif les mouvements de la secte libérale, et que des communications confidentielles avaient été faites à cet égard à plusieurs membres de l'épiscopat, tant en France qu'à l'étranger, communications tendant à préparer une condamnation solennelle au moment opportun. Mieux que personne, l'évêque d'Orléans savait tout cela, et son anxiété était extrême. A Rome, ses inquiétudes furent-elles apaisées ? Nous en doutons. Néanmoins comme, suivant une expression familière au prélat, une affaire n'est finie que quand elle est terminée, comme rien n'annonçait, eu égard à la discrétion absolue du Pape et des cardinaux initiés, que le terme des délais fût prochain, Mgr Dupanloup revint dans son diocèse, non sans nourrir quelque espoir, touchant l'efficacité de son ascendant pour arrêter le coup dont le parti était menacé.

Le 8 décembre 1864, la foudre éclatait ; Pie IX adressait au monde catholique l'Encyclique Quanta cura, suivie de la nomenclature de quatre-vingts propositions condamnées en divers temps par le Siège apostolique, nomenclature communément désignée par le terme de Syllabus. Les quatre dernières propositions ont trait au libéralisme; nous les avons déjà énoncées plus haut sous le paragraphe VII] , le lecteur peut s'y reporter.

A la réception de l'Encyclique, Mgr l'évêque d'Orléans fut atterré. Il annonça autour de lui l'intention de se mettre en retraite, c'est à dire de demeurer durant quelques jours éloigné de toute affaire. Effectivement il cessa de prendre ses repas avec ses familiers, et nul ne put pénétrer jusqu'à son cabinet à moins d'être appelé. Néanmoins le prélat ne restait pas oisif. Il s'agissait de délibérer sur la situation ; il s'agissait d'adopter une ligne de conduite, et en outre de tracer une direction aux publicistes et journalistes habitués à prendre le mot d'ordre à Orléans. Une conférence devenait nécessaire. Au jour fixé, les principaux rédacteurs du Correspondant se réunirent dans le cabinet de Mgr Dupanloup. Un déjeuner fut même servi, déjeuner auxquels les commensaux ordinaires ne furent point admis. Cela se passait quelques jours avant la fête de Noël. Bientôt, le Correspondant et les feuilles de même nuance publièrent leur adhésion à l'En-

cyclique, mais il fut aisé de remarquer que les idées des écrivains ne s'étaient pas modifiées, et qu'il perçait çà et là dans leur langage des tentatives d'interprétation derrière lesquelles s'abritaient des réserves. Un homme du parti, témoin qu'il est impossible de récuser a peint la situation dans les termes qui suivent ;

Dans les premiers moments, écrit M. A. de Metz-Noblat, il a été difficile, à cause de l'émotion causée par l'acte pontifical, d'en mesurer avec certitude la portée. Comment apprécier nettement, au milieu de commentaires et d'explications contradictoires, d'interprétations un peu confuses et de protcsiations violentes, la valeur dogmatique d'un document de cette nature, porté à la connaissance des fidèles par la voie inusitée de la presse périodique? Le calme une fois rétabli, à la surface du moins, il est devenu plus aisé de se rendre compte du véritable état des choses. Des voix ayant autcjité dans l'Eglise ont parlé, et il semble avéré aujourd'liui que l'Encyclique ne tranclie dogmatiquement, pour ou contre personne, les points controversés. Elle a sur les matières restées douteuses une valeur de direction qui commande notre respect, mais elle ne place point hors de l'Eglise ceux qui conservent leurs convictions libérales. Cela étant, la question reste entière, et on demeure libre de l'examiner et de la discuter sans forfaire à ses devoirs de filiale soumission envers l'Eglise (1).

Ces lignes nous révèlent le plan adopté. Dès le principe, les libéraux soi-disant catholiques s'engagèrent résolument dans les voies tracées et pratiquées par l'erreur à toutes les époques. Altération du sens des textes sous forme d'interprétation, distinctions subtiles et mal fondées, illusions, faux-fuyants, soumission purement révérentielle ; de plus, appel à une autorité inférieure pour contrebalancer les actes de l'autorité souveraine. Ici M. de Metz-Noblat fait surtout allusion à la célèbre brochure, publiée par Mgr Dupanloup en janvier 1865, sous ce titre : La Convention du 15 septembre et l'Encyclique du 8 décembre.

En effet, dans les conjonctures dont il s'agit, Févêque d'Orléans, eu égard à son attitude prise depuis longtemps, n'avait pu se dispenser de manifester ses impressions. L'entreprise était délicate; il fallait d'une part ne rien écrire d'offensant pour le Saint-Siège, et ' d'autre part rassurer l'opinion libérale justement alarmée. Il eut l'adresse de viser dans un même ouvrage deux objectifs très-disparates, savoir premièrement la convention conclue le 15 septembre 1864 entre Napoléon III et le roi Victor-Emmanuel, aux termes de laquelle la France s'engageait à laisser au bout de deux ans, c'està-dire le 15 septembre 1866, la garde de la papauté au gouvernement

'1) L'Eglise et VEtat; Paris, Douniol. 18G7: dans le post-scrîptum.

soi-disant italien; secondement l'Encyclique Quanta cura, donnée par Pie IX le 8 décembre 1864, et ses annexes. En traitant simultanément les deux sujets, l'habile polémiste avait, à n'en pas douter, l'intention de faire servir la première partie de son travail de passeport à la seconde^ de se poser toujours en défenseur des droits du Saint- Siège, de profiter de cette attitude pour maintenir auprès comme au loin la réputation dont iljouissait d'être avec le Pape en parfaite communauté de doctrines, et, moyennant cette réputation, d'éloigner de l'esprit de ses lecteurs les objections que pourrait faire surgir sa manière d'envisager l'Encyclique.

Que trouve-t-on dans la brochure? Des pages très éloquentes, des redressements infligés de main de maître, de véritables coups de massue sur certains journalistes non moins ignares que présomptueux ; mais aussi des raisonnements boiteux, des incohérences, des contradictions, des affirmations hasardées, des distinctions inquiétantes. Ces critiques s'adressent à la seconde partie. Relisons les passages suivants :

Sous ce nom si vaguement complexe de civilisation moderne, il y a du bon, de l'indifférent, et il y a aussi du mauvais. Avec ce qui est bon ou indifférent dans la civilisation moderne, le Pape n'a pas à se réconcilier : le dire serait une impertinence et une injure, comme si l'on disait à un honnête homme : réconciliez-vous avec la justice. Avec ce qui est mauvais, le Pape ne do)t ni ne peut se réconcilier et transiger. Le prétendre serait une horreur. Voilà le sens très-simple de la condamnation portée contre la proposition 80®... Et il en est de même, dans la même proposition 80°, de ces autres mots également vagues et complexes de progrès et de libéralisme. Ce qu'il peut y avoii* de bon dans ces mots et dans ces choses, le Pape ne le rejette pas; ce qui est indifférent, il n'a pas à s'en occuper ; ce qui est mauvais, il le réprouve, c'est son droit et son devoir. Et d'ailleurs il était temps et grand temps de faire remarquer au monde combien certains hommes le trompent et l'égarent avec des mots sonores et mal définis sous lesquels, à côté du bien, s'abritent et se propagent tant d'erreurs funestes, intellectuelles, religieuses, morales, politiques et sociales (1).

Ainsi, d'après Mgr Dupanloup, il y a un libéralisme condamné et un autre qui ne l'est pas : c'est un discernement à faire, quelles règles faut-il suivre pour opérer sûrement? L'auteur ne le dit pas, il préfère répéter ses affirmations, comme si tous les lecteurs pouvaient avoir sous la main les éléments nécessaires pour recon-

(1) La Convention du 15 septembre et V Encyclique du 8 décembre- Paris, Douniol, 1865; 26" édition, pages 104 et 105.

naître le bon libéralisme et pour s'y attacher. Lisons encore ce qui suit :

Quoi! vous vous imaginez que le Pape condamne ce qu'il peut y avoir de bon dans le progrès, de vraiment utile dans la civilisation moderne, do vraiment libéral et chrétien dans le libéralisme ! Mais c'est une imagination folle (1)...

Non, le Pape ne doit pas se réconcilier et venir à composition avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne, tels qu'il vous plaît de les entendre. C'est à ces choses, au contraire, à se rapprocher de lui, en s'accordant avec la justice. « L'Eglise doit être pour la société moderne, disait avec son sens si juste et si élevé le prince de Broglie, ce qu'est la foi pour la raison, non l'ennemi qui la combat, mais l'autorité qui la règle. Les prmcipes constitutifs de la société moderne doivent trouver dans les vérités de la religion, non la contradiction qui les condamne, mais le complément qui les achève et le frein qui les contient (2). »

Ce langage, plein d'équivoques, est assurément très-digne d'un adhérent au fameux pacte delaRoche-en-Brenil. Mgrl'évêque d'Orléans continue :

C'est pourquoi le Pape vient de parler. Il était d'autant plus facile de faire la distinction si simple que nous venons d'indiquer, que le Pape luimôme l'avait faite assez clairement dans l'acte pontifical auquel le Syllabus se réfère. Cette condamnation date de 1801, elle est tirée de l'allocution Jamdudum cerniinus. Or, M. de Montalembert, défendant à cette époque contre M. de Cavour, et expliquant sa formule : l'Eglise libre dans l'Etat libre, s'armait précisément des paroles mêmes du Pontife pour poser la distinction qui doit faire tomber ici toutes les clameurs (3).

Le lecteur est avide de savoir quelles sont les paroles de Pie IX qui reconnaissent un libéralisme légitime. Les voici : dans l'allocution Jamdiidiim cernimus, le Pape dit qu'il a concédé aux peuples de ses Etats une administration plus libre, des institutions plus libres, liberiorcm adminislrationem, liberiorcs inslitutiones. M. de Montalembert a beau traduire par institutions libérales, que Mgr Dupanloup a soin de répéter, il n'en est pas moins constant que le prétendu libéralisme de Pie IX n'est nullement le similaire de ce qu'on entend en France et ailleurs par , libéralisme. Mais le prestige des mots favorise les équivoques, et dans les affaires litigieuses un avocat ne les dédaigne point. Cependant nous trouvons sous la plume de révêque d'Orléans une protestation inattendue :

(1) La Convention du \ô septembre et l'Encyclique du 8 décembre; Paris, Dounioî, •18tj5 ; 2C« édition, page 115.

(2) Id., p. 116.

(3j Id., page 117.

Quant à ces formules périlleuses, dit-il, et qui couvrent et laissent tout passer dans le monde, le bien et le mal, la vérité et l'erreur, la lumière et les ténèbres, le progrès et la décadence, nous n'en voulons pas (1).

Quelle sanglante critique des fameux principes de 89! Comment la concilier avec l'esprit et le texte d'un écrit qui a principalement pour objet d'innocenter dans une certaine mesure les susdits principes? Comment la concilier surtout avec certaines pages de la Pacification religieuse citées plus liaut, pages intégralement réimprimées en 1861, nonobstant l'enseignement bien connu du Saint- Siège, dont l'allocution Jamdudum cernimus était encore un écho ? Opus tumultuarium, répondrait Louis Veuillot (2). Poursuivons :

Repousser cet insensé et coupable indifférentisme et les conséquences de licence absolue qui en découlent, est-ce repousser la tolérance pour les personnes et la liberté civile des cultes ? On ne l'a jamais dit, et tous les théologiens disent le contraire. En fait, jamais les Papes n'ont entendu condamner les gouvernemetits qui ont cru devoir, selon la nécessité des temps, écrire dans leurs constitutions cette tolérance, cette liberté. Que dis-je? le Pape lui-même la pratique à Rome. « C'est l'erreur qui est un mal, et non pas la loi qui, dans une bonne intention, tolère l'erreur. » Voilà ce que je lis dans un livre imprimé récemment à Rome, sous les yeux de V Index (3)...

En dehors des engagements pris, la possession suffit pour que la liberté des cultes doive être respectée. C'est ce que je lis dans un livre imprimé récemment à Rome et assez connu (4).

Au nom de leur a^edo mal défini, nos adversaires décrètent, en Italie, la révolution; en France, en Belgique, en Autriche et ailleurs, l'exclusion, l'oppression. Ou chrétien ou citoyen; ils exigent que l'on choisisse entre ces deux premiers biens de l'homme au lieu de les embrasser tous les deux. Ils prétendent nous arracher à nos serments ou à nos croymccs, et ils ont inventé ce nouveau moyen de torturer la conscience des honnêtes gens. Ah ! l'Eglise est toujours la vraie mère qui ne veut pas que l'on coupe en deux ses enfants. Inflexible sur les principes, indulgente envers les hommes, elle permet, que dis-je? elle recommande à cbaque homme de demeurer loyalement soumis à ses obligations de citoyen et aux légitimes constitutions de son pays (5).

Pour moi, j'ai horreur des révolutions violentes, et l'étude que j'en ai faite a saisi mon âme jusque dans ses profondeurs. Et toutefois, je le dis hautement, je suis de ceux qui ont confiance dans les libertés civiles et politiques, et de ceux qui en espèrent le progrès pacifi.que dans mon pays. Je suis de ceux qui tentent loyalement cette expérience laborieuse, péril

Cl] La Convention du 15 septembre et VEncyclique du 8 décembre; Paris, Douuiol, 1865; 2C' édition, pa^e 119.

(S;) l\o)ne durant le Concile, tome T ■■, pape 377.

(3) La Convention du 15 septembre et l'Encyclique du S décembre; Paris, Douniol, 1865 ; 26' édition, page 123.

(4) Id., p. 133.

(5j Id., p. 135.

et gloire du xrx'= siècle. Mais, soyons modestes. Est-ce que cette exp(Ticnce est termiucc? Est-ce qu'elle a réussi ? Je compte dans ma vie dix révolutions, et dans mon diocèse au moins six partis opposés. On lit tous les jours dans les journaux que la moindre liberté est un péril. Le plus fort des gouvernements, sur le territoire le plus unitaire, ne laisse pas s'assembler vingt citoyens, ni se concerter trois évêques, ni se fonder, sans diflicultcs, une école de petits enfants, ni passer entre les lèvres d'un prêtre la bulle d'un Pape. Nous en sommes là, soixante-seize ans après 89, et les fameux principes de cette année-là sont toujours, sous bien des rapports, à l'état d'idéal encensé, mais inappliqué (1).

Quelques personnes du monde diront peut-être que la théologie est bien subtile. Que de distinctions! Oui, la théologie, comme la philosophie, comme la jurisprudence, distingue beaucoup, parce qu'en effet, dans es questions de doctrine comme dans les questions de droit, il faut beaucoup distinguer, sous peine de beaucoup confondre. La vérité a des nuances infinies, et il faut savoir discerner ces nuances ou ne pas s'en mêler. Et, au fond, toutes ces distinctions ne sont que des précautions prises par la théologie pour ne pas condamner les hommes, pour épargner à nos âmes des périls, pour ne point rejeter ce qui ne doit pas l'être : ce sont les efforts du défenseur pour son client; et le client, c'est vous et moi (2).

Nous avons le vrai mot; la brochure de Mgr Dupanloup est une plaidoirie, ses clients sont les partisans des maximes de 89, et il s'agissait dans l'espèce de les maintenir en possession. Par conséquent, après comme avant l'Encyclique, la profession de foi à l'endroit de 89, si énergiquement consignée dans la Pacificalion religieuse de 1845, réimprimée en 1861, demeure le programme de levêquo d'Orléans.

Un mot encore, selon le prélat, tous les théologiens disent que repousser l'indifférentisme ce n'est pas repousser la tolérance pour les personnes, ni la liberté des cultes. Ce langage est miroitant, il prête à l'équivoque, et il conduit à l'erreur. Nous nous bornons à faire remarquer qu'aucun théologien catholique ne peut, à l'encontre des décisions de l'Église, soutenir la thèse de la liberté des cultes (3).

La brochure de 1865 eut un retentissement immense et un succès égal. Préjugés, ignorance, légèreté, amour-propre, intérêts, tous

(1) La Convention du 15 septembre et l'Enci/clique du 8 décembre. Paris, Douniol, 1865, 2G" édition, page 130.

(2) Rome durant le Concile, tome I" p. 106.

(3) Voir deux articles sxcr les dissidente, publiés dans la Semaine du Clergé, tome III, p. 636 et 713; Paris, Louis Vives. Nous ini]i()Uons dans quelle mesure, d'après les canoiiistes, la tolérance peut être exercée à l'endroit des juifs, des infidèles et des hérétiques.

ces éléments se joignirent pour acclamer comme un verdict la solution donnée par l'habile académicien. Les catholiques libéraux ifurent immédiatement rassurés, et, encore aujourd'hui, ils se tiennent retranchés derrière la brochure, arrivée à sa trente-quatrième édition, comme derrière un rempart inexpugnable. L'auteur surtout se montre convaincu de la légitimité de son succès, et il s'est décerné les honneurs du triomphe, dans la séance de l'Assemblée nationale du 3 décembre 1874, lors de la discussion du projet de loi sur l'enseignement supérieur. Écoutons-le :

Vous m'avez demandé si j'avais été un interprète autorisé du Syllabus; Syllabus, permettez-moi de vous le dire, dont vous ne compreniez ni la nature, ni la portée, ni la valeur, ni le sens. (Applaudissements à droite. — Exclamations et rires à gauche.) Je vous répondrai d'abord que j'ai été un interprète probablement aussi autorisé que les journalistes et les jacobins... Les rédacteurs les plus autorisés du journal le plus littéraire ont, il y a dix ans, fait une traduction de ce Syllabus. Eh bien! j'y ai trouvé soixante-treize contre sens et contre bon sens... Mais, enfin, me demanderez-vous, êtes-vous définitivement un interprète autorisé du Syllabus? Je vais. Messieurs, vous répondre en toute simplicité : Jamais le Saint- Père ne m'a chargé d'interpréter le Syllabus. Seulement, lorsque j'ai •oublié, il y a dix ans, la brochure dont voulait bien me parler l'orateur auquel je réponds, le Saint-Père a bien voulu m'adresscr une lettre, dont je vais vous lire simplement quelques lignes, que vous pourrez trouver imprimées en tête de la 34" édition de ma brochure... Aimez-vous mieux le latin? le voici. Le Saint-Père parle des erreurs condamnées par lui, et en même temps par mes frères dans l'épiscopat et par moi-même, eodem plane sensu^ dit-il, quo a Nobis fuerant reprobati. Et il veut bien approuver mon écrit : Opusculum ubi, ajoute-t-il, impavkla fratrum tunrum interpellatione commendata, us te toio pectore accedere decla?'as... Hanc autcm lucubrationem avide versantes non sine voluptate vidimus te non modo recensuisse meritoque damnasse contemptui calumnias et eii'ores ephemeridum a quibus fœdissime pervei'sus fuerat pj'opositae a nobis doctrinœ intellectuf.^ etc.. Je dois ajouter que j'ai reçu six cents lettres d'évêqucs venues de toutes los parties du monde catholique, je les conserve et je les montrerai à qui voudra les voir, et qui m'ont chaleureusement félicité. (Applaudissements à droite). Maintenant, ce qui vous irrite particulièrement contre le Syllabus, c'est que vous le croyez ennemi des institutions modernes. (Oui! oui! à gauche.) Je vais vous répondre. (Ah! ah! à gauche. — Ecoutez! à droite.) Ici, vous me demandez une interprétation certaine et vous avez le droit de la demander. En voici une certaine et textuelle. Par qui a-t-clle été écrite? Elle a été écrite, à Rome même, sous les yeux du Pape, par les rédacteups de la Civiltà cattolica, et voici sur ce point grave ce qu'ils ont écrit : « Les libertés modernes, considérées comme des institutions appro- « priées aux conditions et aux nécessités de tels ou tels peuples, les catho- « liques peuvent » — non pas seulement les accepter — « peuvent les « aimer et les défendre. » Entendez ces mots-là. (Exclamations diverses

à gauche. — Applaudissements à droite.) «... et ils font une œuvre bonne « et utile, quand ils les emploient le plus efficacement qu'ils peuvent au « service de la vérité et de la justice. » (Nouvelles exclamations à gauche. — Très-bien! très-bien! à droite.)

C'est tout et c'est faible.

D'abord, la revue romaine intitulée la Civiltà caltolica, malgré tout son mérite, n'est nullement l'interprète autorisé et certain de la parole apostolique. De plus, la citation alléguée par l'orateur a été contestée (1) ; et fùt-elie exacte, elle n'impliquerait rien autre chose que la distinction nécessaire de la thèse et de l'hypothèse; le Syllabus condamne la thèse, et la Civiltà parle de l'hypothèse, ce qui est très-différent.

Ensuite Mgr Dupanloup se glorifie d'avoir reçu les félicitations de six cents évêques. Il faudrait savoir sur quoi portaient ces félicitaiion.s. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que ces six cents admirateurs ne se sont plus retrouvés, quand il s'est agi de nommer les quatre grandes députations du Concile, où l'évêque d'Orléans n'a pu pénétrer.

Enfin, quant à la lettre du Saint-Père, nous allons la mettre sous les yeux de nos lecteurs.

Quelques détails préliminaires. Ce n'est point à Mgr Dupanloup que nous devons la connaissance de la lettre que Sa Sainteté daigna lui adresser, sous la date du 4 février 1865. Ce document parut d'abord dans VUnità cailolica de Turin, numéro du |14 mars 1865, et grâce, nous assure-t-on, à une puissante initiative; les éditeurs de l'ouvrage l' Encyclique et CEpiscopat (2) l'ont inséré à la page 590, mais nous ne croyons pas que la presse, même catholique, s'en soit aeaucoup occupée, du moins en France. On ne la trouve ni dans la

26* ni dans la 27* édition de la Convention du 15 septembre^ etc

Elle existe, toutefois, en latin et en français dans la 34^ actuellement en vente sous le millésime de 1865. La traduction n'est pas toujours juste. Par exemple, on lit ceci : « Nous avons été charmé, '^mais certes non surpris, soit du zèle avec lequel vous avez fait parvenir nos lettres à tous les curés de votre diocèse, soit de l'écrit, etc.-» 'Les éditeurs de f Encyclique et rEpiscopat traduisent plus exactement ainsi : « Nous avons été charmé , etc. , soit de la diligence avec laquelle vous attestez avoir fait parvenir des exemplaires de notre lettre à tous les curés de votre diocèse, etc... Jlaque si jucunda,

(1) Univers du décembre 1874.

Ci) Paris, 1865, Gauguet et Pougeois, rue Cassette.

haud certe inexpeclata nohis accidil cum diligentia, qua univêrsis tuœ diœcesis parochis litlerarum noslrarum copiam te fecisse sigfiificas, tum oblalum opuseulum ubi etc.... Certes, la précaution du rédacteur de la lettre pontificale n'était point inutile, car la vérité est que les curés du diocèse d'Orléans ne reçurent que dans le mois de mars l'Encyclique et le Syllabiis, au moyen d'exemplaires de la 18° édition Poussielgue, mis à la poste de Paris et expédiés sans aucune attache officielle. C'est seulement à la fin d'avril que les doyens connurent par une lettre de l'évêché que l'envoi fait en mars avait une origine officielle (1).

Mais l'important est de savoir ce que dit le Pape. Voici la lettre dans son intégrité :

A notre vénérable frère Félix, évêque d'Orléans, à Orléans.

Yénérablc frère, salut et bénédiction apostolique. Nous sommes tellement persuadé, vénérable frère, de votre respect et de votre amour pour nous que, mêmeavant d'avoir reçu l'écrit, dans lequel vous avez embrassé si heureusement et si utilement des sujets très-disparates, il nous semblait déjà entendre votre voix se mêlant aux nobles voix de vos frères qui, mettant de côté toute considération humaine et tout péril, soutenaient presque tous, avec une fermeté et liberté sacerdotales, pardevant les ministres suprêmes de l'Empire, les droits de ce Saint-Siège et leurs propres droits foulés aux pieds, tandis que, en môme temps, ils avaient soin de prémunir les fidèles à eux confiés contre le danger des erreurs condamnées par nous, et qu'ils déclaraient détester ces erreurs absolument dans le sens môme par nous réprouvé. Aussi avons-nous été charmé, mais certes non surpris, soit de la diligence avec laquelle vous attestez avoir fait parvenir des exemplaires de notre lettre à tous les curés de votre diocèse, soit de l'opuscule dont vous nous avez fait hommage, dans lequel, après avoir exalté la courageuse protestation de vos frères, vous déclarez vous joindre à eux de tout votre cœur. Or, en parcourant cette publication avec avidité, nous avons été heureux de constater que non-seulement vous avez détaillé et condamné à un juste mépris les calomnies et les erreurs des journaux qui ont si indignement défiguré le sens de notre doctrine, mais encore que vous vous êtes élevé avec force contre l'outrageante interdiction en vertu de laquelle, tout en laissant à des écrivains ineptes et ennemis la licence de déblatérer, on a trouvé bon d'enlever le pouvoir de publier et d'expliquer notre lettre à ceux qui seuls en sont les interprètes légitimes et à qui seuls elle avait été adressée. Mais principalement nous nous sommes délecté dans cette énumération des perfidies, des machinations ourdies avec la plus coupable insolence, des spoliations et des cruautés que, d'après des faits indubitables et très-publics, vous avez voulu mettre sous les yeux de tous, dans la première partie de votre travail, afin de faire connaître l'esprit de ceux à la noble garde desquels on a voulu confier, par la convention du 15 septembre dernier, les restes de leur proie et la sainteté de

(1) L'Encyclique et VEpiscopai, page 598.

nos droits. Nous tous adressons donc nos remerciements, tenant pour certain que, eu égard auzèlcaveclcqiiel vous avez coutume de défendre la canse de la religion et de la vérité, vous transmettrez à votre peuple avec d'autant plus d'empressoment et d'exactitude le sens propre de notre lettre, que vous avez stigmatise avec plus de véhémence les interprétations calomnieuses dont elle a été l'objet. Or, tandis que nous appelons de tous nos vœux, à cause de l'œuvre dont il s'agit, une ample récompense pour vous, comme gage et comme témoignage de notre bienveillance particulière, nous accordons avec amour à vous, vénérable frère, et à tout votre diocèse, la bénédiction apostolique.

Donné à Home, près Saint-Pierre, le 4 février 1865, de notre pontificat l'an dix-neuvième (1).

Or, dans le document qui précède, à quels points se réfère l'approbation pontificale? Analysons avec soin. L'approbation se réfère à l'idée d'avoir réuni dans une même publication les deux sujets très-disparates, la Convention du 15 septembre et l'Encyclique du 8 décembre ; à la diligence avec laquelle le prélat aurait fait parvenir la lettre apostolique à tous les curés de son diocèse ; à l'adhésion donnée par le même à la protestation de l'Épiscopat français, pardevant les ministres de l'empire, en faveur des droits du Saint- Siège; à la réfutation des calomnies et des erreurs émanés des journalistes à rencontre de l'Encyclique et du Syllabus ; à la vigueur avec laquelle l'évêque d'Orléans s'est plaint de voir la parole interdite à l'épiscopat, tandis qu'elle était laissée à des interprètes incompétents et hostiles. Elle se réfère enfin à l'énumération des indignités qui se rattachent à l'envahissement des Etats-Pontificaux par le gouvernement piémontais. Mais au profit des explications touchant le sens dans lequel le libéralisme, la liberté de la presse, la liberté des cultes, etc., auraient été, selon Mgr Dupanloup, condamnés, il n'existe, dans la lettre du Saint-Père, aucun éloge, comme chacun peut s'en convaincre. Au contraire, la lettre contient l'expression d'un vœu qui a plus que le caractère d'une invitation. Le Pape demande à l'évêque d'Orléans de transmettre a son peuple le sens propre de l'Encyclique avec d'autant plus d'empressement et d'exactitude, qu'il a stigmatisé avec plus de vigueur les interprétations calomnieuses. Donc, au 4 février 1865, le prélat n'avait pas transmis le sens propre de l'Encyclique; donc, à ce point de vue, sa brochure était, à Rome, jugée insuffisante.

A la vérité, dans la lettre du 4 février. Sa Sainteté loue les évêques français qui, « presque tous, ont eu soin de prémunir les

(1) Voir le texte latin dans la Conventw7i du 15 septembre, etc., et dans l'ouvrage '""Encyclique et l'Episcopat.

fidèles contre le danger des erreurs par lui condamnées, et de déclarer qu'ils détestaient ces erreurs dans le sens même par lui réprouvé. » Mais ici le Pape ne désigne personne, et Mgr Dupanloup encore moins qu'un autre, attendu que, en fait, ni dans sa brochure, ni dans tout autre écrit rendu public, nous ne rencontrons, sous la plume de l'évêque, la proposition ainsi formulée : J'adhère aux condamnations portées par le Pape dans le sens du Pape. D'où il suit que les mots « presque tous, » dans une missive nominativement expédiée à l'évêque d'Orléans, pourraient être considérés comme uti monition indirecte. Nous devons cependant ajouter que Mgr Dupanloup, repoussant l'imputation formulée par le Journal des Débals, d'avoir « atténué, adouci et transfiguré l'Encyclique, » écrivait les lignes suivantes le 7 février 1865 ; le 7 février, et la lettre du Saint-Père est du 4 :

Coupons court à tout ceci. J'ai voulu protester et je proteste contre toutes les spoliations dont le Pape a été victime, comme j'ai voulu défendre, et je soutiens sans exception, toutes les vérités qu'il enseigne (1).

Dans les lettres apostoliques, il est question d'une défense de publier l'Encyclique Quanta cura, excepté la partie relative au Jubilé, faite aux évêques par le gouvernement français. L'archevêque de Besançon et l'évêque de Moulins agirent néanmoins ; ils furent déférés au conseil d'Etat. Les autres prélats annoncèrent qu'il existait une Encyclique portant condamnation de diverses erreurs, et aussi concession d'une indulgence en forme de Jubilé. Ils déclarèrent en même temps que, ne pouvant donner le texte dans sa complète teneur, ils préféraient ne rien communiquer. Seul, croyons-nous, Mgr Dupanloup publia les paragraphes relatifs au Jubilé, et sans dire que ces paragraphes n'étaient qu'une partie de l'Encyclique ; d'où il suit que le décret impérial fut observé à Orléans (2).

Revenons maintenant au discours du 5 décembre 1874 :

Le Saint-Père, disait l'orateur, parle des erreurs condamnées par lui et en même temps par mes frères dans l'épiscopat et par moi-même, eodem plane sensu, àii-il, quo a nohis fuerant reprobati. Et il veut bien approuver mon écrit, opusculum ubi, ajoute-t-il, impavida fratinum tuorum interpellatione commendata, iis te toto pectore accedere declai^as.

L'ambiguïté que présente ce passage du discours est désormais

[\) La Convention, etc., suivie d'une lettre au Journal des Débats, dans le posticriptum.

(2) Voir dans Y Enajclique et l'épiscopat, pages 590 et suiv., les incidents qui se produisirent à cette occasion >

complètement éclaircie. L'évêque d'Orléans n'a point été félicité pour avoir réprouvé les propositions condamnées par le Pape dans le sens même du Pape, de ceci la lettre pontificale ne dit pas un seul mot ; il a été félicité uniquement pour avoir déclaré s'associer à la protestation de ses collègues en faveur des droits du Pape (1). En intercalant ici les mots et par moi-même, Mgr Dupanloup a saisi l'occasion qui s'offrait de ne pas séparer sa condition de celle des autres évoques, et il ne faisait d'ailleurs que répéter l'affirmation consignée dans la lettre aux Débals ; mais il n'a pu vouloir dire que sa brochure contient ce qu'elle ne contient pas, et que les éloges du Pape s'adressent à ce que la brochure ne contient pas. "Certainement les auditeurs et les lecteurs, n'ayant pas sous les yeux les documents, ou ne se donnant pas la peine de les lire avec intelligence, auront compris que la brochure, au témoignage du Pape, contient la condamnation des erreurs au sens même du Pape. Cette interprétation ne pouvait déplaire à l'orateur, mais elle ne résiste pas à l'étude attentive des pièces. Toute cette discussion, qu'il nous était impossible d'éviter, prouve jusqu'à l'évidence qu'il n'est pas facile de desserrer un nœud artistement fait.

Il n'est pas inutile de rappeler ici que le Correspondant du 10 octobre 1869, dans l'article-manifeste intitulé le Concile, qui a été certainement publié avec l'attache de l'évêque d'Orléans, dit en propres termes que la brochure La Convention et l'EncT/clique « a été honorée d'un bref pleinement approbatif. » Nos lecteurs savent désormais à quoi s'en tenir sur ce point.

Nous ne connaissons de Mgr Dupanloup aucun écrit répondant aux vœux exprimés par Sa Sainteté Pie IX. Le travail a été fait par un digne ecclésiastique du diocèse de Reims, originaire de l'Anjou, M. Peltier, chanoine honoraire de la métropole de Reims, auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels la Doctrine de r Encyclique justifiée par elle-même li'e&t pas le moins utile. Ce livre se recommande de l'approbation de Son Eminence le cardinal Gousset, archevêque de Reims, et de plusieurs évêques. Nous avons lu, notamment, une circulaire de Mgr Mermillod, vicaire apostolique de Genève, signalant à son clergé l'œuvre de M. l'abbé Peltier, comme devant servir dans les conférences ayant pour objet la réfutation des erreurs condamnées par l'Encyclique. A nos yeux, la Doctrine de l'Encyclique a tout l'intérêt d'un livre classique; chaque séminariste devrait en être pourvu. Mais, nous le répétons, rien dans ce genre n'a été fait

(1) La Convention du 15 septembre, etc., page 9.

par* l'évéque d'Orléans, sa pensée était ailleurs; sauver le catholicisme libéral fut , en février 1865, l'objet constant de ses préoccupations.

Nous en possédons la preuve dans un Mémoire que Mgr Dupanloup fit rédiger pour être présenté au Pape; en voici les passages essentiels, c'est-à-dire le commencement et la fin :

Je me propose dans cette simple note de placer sous les yeux du Saint- Père et de confier à sa haute sagesse mes réflexions et mes inquiétudes au sujet de l'interprétation qu'un journal religieux, le Monde, s'obstine à donner à l'Encyclique du 8 décembre et à la 80" proposition du Syllabus...

D'après ce journal, et je me borne ici à analyser seulement quelques-uns de ses numéros, il résulterait de là que, par la doctrine de l'Encyclique, tout libéralisme est condamné. « Dans la doctrine de l'Encyclique le « libéralisme est une erreur. Il s'ensuit que tout libéral, étant un partisan ce du libéralisme, tombe nécessairement sous la réprobation de i'Ency- « clique... En vain chercherait-on à équivoquer en distinguant le vrai « libéral et le faux libéral [Monde, 10 janvier 18G5)... Et qu'on ne dise pas ce qu'il y a plusieurs manières d'entendre ce mot [Ibid.)', d'aucune manière « et en aucun sens un catholique ne peut se dire libéral [Id. 7 février). Le « libéralisme est devenu une doctrine essentiellement auti- chrétienne, « comme le manichéisme (/(/. 9 janvier)... »

Dans son numéro du 13 janvier, il cite et s'approprie un long article d'un journal espagnol où, sans aucune distinction, le progrès et la Civilisation moderne sont anathématisés en bloc comme anti-catholiques, aussi bien que le libéralisme. « Depuis le commencement de notre publication, a dit ce journal, nous soutenons une lutte dont la fin unique est d'abboi'rer <c et de stigmatiser comme anti-catlioliques le libéralisme, le progrès et la « civilisation moderne... Dès aujourd'hui nous leur dirons (aux libéraux « catholiques) avec une sainte assurance: vous n'êtes pas catholiques! Si a vous l'avez été, vous avez cessé de l'être... La foi et la doctrine catholi- « ques sont inconciUables avec le libéralisme, le progrès et la civiUsation « moderne... »

Le Monde va plus loin. Dans un de ses derniers numéros, il ose présenter comme un commentaire anticipé de l'Encyclique le livre d'un de ses rédacteurs, et parler de l'Encyclique comme si c'était lui qui l'eût dictée. C'est en s'appuyant sur ces prétentions du Monde à l'orthodoxie exclusive, sur sa persistance à se poser comme l'interprète de la doctrine du Pape et de l'Eglise, que les journaux impies, en France, font maintenant deux parts des catholiques, se moquent également des uns et des autres, et des évêques et du Pape avec eux; ils mettent d'un côté les habiles, comme ils disent, et d'un autre côté les sincères; et c'est ainsi que moi-même, tout récemment, j'ai été dans la nécessité de me défendre contre cette outrageuse accusation. Voilà où ce journal nous conduit.

Je le dis au Saint-Père, dans le sentiment le plus profond et le plus douloureux de ma conscience, il y a là un péril immense. Les bainos que de tels excès soulèvent retombent sur le Pape et sur l'Eglise, et sont effroyables. Si nos cardinaux, au sénat, dont les discussions s'ouvrent

aujourd'hui, tenaient le langage que tient depuis deux mois surtout ce journal, s'ils posaient ucttemeut, là devant la France et l'Europe, la thèse étrange que le Monde soutient si crûment et si témérairement, s'ils faisaient en un mot cette déclaration nette et formelle de l'antagonisme de l'Eglise avec tout ce qui est libéral, et avec ce qu'on est convenu d'appeler la civilisation moderne, il y aurait dans le sénat, dans le peuple de Pari^ et dans le monde entier, un soulèvement tel que nul n'en pourrait prévoir les conséquences...

Voilà pourquoi il me paraît si regrettable, je le dirai en finissant, qu'une Hcvue qui s'imprime à Home, sous les yeux de Sa Sainteté, soit venue dernièrement appuyer les prétentions du Monde à se poser comme l'interprète du Pape, en faisant à son tour cette déclaration trop analogue à celle du Monde: « Que si la liberté n'est pas condamnée par l'Uncyclique, le « libéralisme est condamné {Monde, 7 février); » oubliant que ^'Encyclique ne peut être en contradiction avec les allocutions pontificales, et qu'il n'y a de libéralisme condamné que le libéralisme révolutionnaire défini par le Saint-Père. Voilà pourquoi il me paraît indispensable et urgent que le Saint-Père se dégage, par le moyen que sa sagesse lui suggérera, de toute apparence de solidarité avec les excès que j'ai signalés.

La revue romaine, à laquelle fait allusion l'évêque d'Orléans, est précisément la Civillà callolica, de l'autorité de laquelle M^t Dupanloup prétendait se couvrir, dans la séance de l'Assemblée nationale du 5 décembre 1874, pour justifier son interprétation de l'Encyclique et du Syllabus. Ce qui confirme ce que nous disions plus haut, savoir que le passage de la Civillà, invoqué par l'orateur, n'a pas la signification qu'il convenait à celui-ci de lui prêter,.

Malgré son incoiitestalble succès, le travail de Mgr l'évêque d'Orléans, en ce qui touche l'Encyclique et le Syllabus, ne satisfit pas tous les catholiques libéraux. L'un d'eux publia, en 1865, une brochure dans laquelle nous lisons ce qui suit :

Des explications ont été fournies au public mécontent dans une célèbre brochure de Mgr Dupanloup , dans un mandement non moins remarquable de Mgr Darboy, et dans quelques documents où se m.ontre, avec l'habileté, un désir sincère de la paix. Mais ces explications n'ont été, sur les points les plus délicats, qu'indirectes et insuffisantes, de sorte que le texte de l'Encyclique, sans y attacher le sens absolu, mais absurde et éminemment faux que les zélés voulaient y trouver, est contraire aux conclusions auxquelles le raisonnement nous a conduit. Avec la meilleure

volonté du monde, on ne peut ne pas y voir une opposition à la liberté, entendue comme un principe et comme un droit... (1).

L^OMYTàgeestsigné uncatholique libéral; mais ce catholique libéral, au moment de la mise en vente, eut un scrupule qui rhonore. Tout en déclarant rester « du Souverain Pontife et des évêques le fils très-respectueux et très-obéissant, » il avait d'abord signé ainsi : Un catholique libéral qui prétend garder le droit de rester en même temps l'un et l'autre jusqu'à nouvelle preuve contraire. Il fit ensuite coller une bande de papier sur le développement donné au titre qu'il se donnait ; de cette manière, on lit simplement Un ccdholique libéral, le surplus n'étant visible que pour les curieux.

Quoi qu'il en soit des réserves faites par plusieurs catholiques libéraux à l'endroit des explications données par Mgr Dupanloup, le plus grand nombre conserva l'illusion, et mit en œuvre la tactique qui consiste à dire que la brochure du prélat est le passe-port nécessaire de l'Encyclique, que les deux documents sont inséparables, et que, de cette manière, on concilie les droits du citoyen avec les devoirs du catholique. Cette attitude, ou plutôt cette prétention, donna lieu, dans l'assemblée générale des catholiques tenue à Malines en 1867, a un incident qui mérite d'être rapporté. Mgr l'évêque d'Orléans, M. le comte de Falloux, le R. P. Hyacinthe, et d'au»tres notabilités de même nuance prirent part aux travaux de cette assemblée. C'est dans la sixième séance que se produisit l'incident. Nous insérons ici le compte rendu officiel.

M. l'abbé Geslùi de Kersolon. — Messieurs, après les grandes choses, les petites. Celle dont je viens vous entretenir semble assurément de médiocre importance. Mais, vous le savez, les plus petites choses peuvent devenir grandes, et voici, sans autre préambule, celle que je désire soumettre à votre attention. En vous la signalant, je ne fais d'ailleurs que me rendre l'interprète des désirs d'un nombre assez considérable de mes confrères qui m'ont prié de demander la parole et au nom desquels j'occupe cette tribune. Yoici le fait.

Dans le compte rendu de la séance générale d'avant-hier, publié dans le bulletin journalier du Congrès, en résumant le magnifique discours de Mgr Dechamps, le rédacteur de l'article, après le mot Encyclique, avait ajouté, et c'était la vérité, que cette mention avait été accueillie par des applaudissements.

Ce compte rendu a, par erreur sans doute, été l'objet, dans le numéro suivant, d'un erratum dont l'auteur certainement n'a l'intention de faire

(1) U Encyclique du 8 décembre 1864 et la liberté \ Adresse aux Evêques; Paris, Dentu, 1865; imprim. Dufour-Bouchot, à Troyes; page 168.

aucune allusioù fâcheuse, mais dont la malignité des ennemis de l'Eglise pourrait tirer parti contre nous. Or, rappelons-nous, Messieurs, que notre Congrès, comme la femme de César, ne doit pas même être soupçonné. On ne doit pas laisser supposer que les enfants de Pierre puissent être divisés entre eux lorsqu'ils sont pleinement unanimes. Eh bien! dans VetTatiim dont je parle, à la suite du mot « Encyclique, » on a cru devoir retrancher la mention des applaudissements, que nous avons tous entendus {oui, oui), et on a substitué aux mois: Applaudissements; vive Pie IX! vive V Encyclique! qui ont été incontestablement prononcés et que, pour mon compte, j'ai proférés du fond de ma conscience et de mon cœur, on a substitué, dis-je, le mot : Interruption. Ce mot peut être interprété et compris en Belgique autrement qu'en France et même ailleurs; mais là on pourrait le considérer comme impliquant un blâme intentionnel.

Ce serait évidemment une erreur; mais il importe de la prévenir. Je crois donc que, dans l'intérêt du Congrès, et pour"évitef que de semblables suppositions puissent être produites au dehors et y susciter de malveillants commentaires, qu'il serait bon d'introduire un ei-raium nouveau, dans une nouvelle édition du compte rendu. [Applaudissements. Vive V Encyclique!)

Messieurs, vos applaudissements sympithiques m'encouragent à continuer quelques instmts encore; je serai très-bref, mais je dois vous soumettre une dernière observation qui ne me semble pas sans quelque gravité.

A la suite de ce mot : interruption, on trouve dans la rédaction nouvelle que « l'Encyclique a été interprétée par Mgr Dupanloup de manière à satis- « faire toutes les consciences catholiques, » et c'est seulement à la suite de cette seconde phrase que viennent les applaudissements qu'on avait supprimés plus haut. Eh bien! Messieurs, j'aime, je vénère plus que personne Mgr l'évêque d'Orléans. Depuis trente ans je le connais, et je regrette de ne pouvoir dire ici combien est respectueuse et tendre l'affection que je lui porte, combien mon admiration pour lui est vive et sincère; mais ce que je n'admettrai jamais, c'est qu'on n'accepte les actes du Souverain Pontificat que sous le couvert d'une interprétation quelconque. [Applaudissements.) Nous sommes catholiques et nous admettons tout ce qui est catholique. Il n'y a pas un seul acte du Saint-Père qui ne soit adopté par nous tous sans exception et sans réticences. [Applaudissements.)

M. le Président. — Il y a là un malentendu facile à expliquer.

M. le Secrétaire général. — Un mot d'explication suffira, en effet, pour faire disparaître le petit nuage que nous avons réussi jusqu'à présent à éloigner du Congrès de Malines. Le bureau central, qui veille avec un soin scrupuleux à écarter de nos débats tout ce qui pourrait en troubler l'harmonie, ne peut être responsable des comptes rendus qui se publient dans tels et tels journaux. Le Bulletin des' séances n'a aucun caractère officiel. Composé au jour le jour, et pour ainsi dire heure par heure, il résume de la manière la plus exacte possible les débats de l'assemblée. Si ce résumé présente parfois des laeunes, s'il s'y glisse même des inexactitudes ou des erreurs, il ne faut l'attribuer qu'à la précipitation avec laquelle il est rédigé. Le bureau central ne reconnaît, lui, qu'un compte rendu : c'est le compte

rendu officiel qu'il reverra avec toute l'attention et toute la sollicitude qu'il a jusqu'à présent apportées aux travaux du Congrès. [Applaudissements.) Quant à l'erreur qui vous est signalée, elle est tout involontaire, et il sera facile de la faire disparaître dans la version officielle du discours de Mgr l'évèque de Namur, qui sera prié, à cet effet, de revoir lui-même le travail des sténographes. [Ap/jlaudissements.)

M. le Président. — Je crois aussi, Messieurs, que, s'il y a une inexactitude dans le Bulletin, nous devons être persuadés qu'elle est tout involontaire. {Oui! oui!) Il faut donc être indulgent pour un travail précipité, qui demande beaucoup de peine et de dévouement. [Oui! oui!) En, second lieu, cette ci*reur particulière n'est pas le fait du bureau du Congrès, qui ne reconnaît que le compte rendu publié par ses soins, après la session. Enfin, nul ne peut douter de l'adhésion absolue et sans réserve de tous les membres du Congrès à l'Encyclique et à l'Encyclique interprétée au sens de Pie IX (1). [Applaudissements unanimes.)

Il est nécessaire maintenant de lire le passage du discours de Mgr Decliamps, évêque de Namur, passage auquel se rattache l'incident. Nous prenons le texte dans le compte-rendu officiel.

Voilà comment, après de longs discours, l'historien moderne (Augustin Thierry) a confessé la vieille vérité, la vérité toujours ancienne et toujours nouvelle, rappelée au monde par la grande voix de Pie IX, c'est-à-dire que la Société temporelle a besoin de la Société spirituelle, que l'Etat a besoin de l'Eglise, comme la raison a besoin de la révélation, et comme la nature a besoin de la grâce, l'homme du secours de Dieu.

L'Encyclique [applaudissements), l'Encyclique, en effet, ne dit pas autre chose, et il a fallu l'ignorance de la grande presse contemporaine en matière de doctrine religieuse, pour faire sortir de l'immortelle Encyclique de Pic IX les choses absurdes si bien convaincues de faux par Mgr l'évèque d'Orléans, et les ténèbres qu'il a si bien dissipées (2). [Nouveaux applaudissements.)

Il est donc avéré que la main d'un catholique libéral avait commis sur le texte de Mgr l'évèque de Namur une audacieuse interpolation, qui n'a été signalée et stigmatisée que grâce à la courageuse initiative de M. l'abbé Geslin de Kersolon; interpolation ayant pour objet d'exagérer le mérite de la brochure de Mgr Dupanloup, pour égarer et tromper plus sûrement les catholiques. La courtoisie a dicté au président et au secrétaire général du Congiès des explications pleines d'indulgence. Si l'erreur prétendue eût été commise dans le texte primitif, ces explications pourraient nous toucher. Mais l'interpolation se produisant après coup, sous forme

(1) Assemblée générale des catholiques en Belgique; Troisième sessio7t à Matines i Bruxelles, Victor Devaux et C'% 18G8j pages 237 et suivantes. C2J Id., pages 111 et 112.

d'erratum, consigné dans un numéro subséquent, il est impossible de ne pas voir là un calcul. Et plût au ciel que la leçon exemplaire infligée au parti, en 1867, lui eût profité !

Revenons un peu sur nos pas.

En 1866, Mgr l'évêque d'Orléans publia une brochure sous le titre : L'Athéisme et le péril social; nous en extrayons les passages suivants :

Non ! je n'attaque pas la société moderne. Si vous voulez désigner par ce mot ce qu'il a toujours signifié pour mol, savoir régalité civile et les justes libertés, le pouvoir respecté, la paix européenne et ses féconds travaux, l'amélioration morale et matérielle de la condition des ouvriers, des paysans et des pauvres gens, la dignité des mœurs, l'honneur et la grandeur de la France, le rapprochement des esprits et des cœurs dans la civilisation chrétienne; j'accepte et je vous remercie. Bien que tout n'y soit point parfait assurément, non, je n'attaque pas la société moderne, mais je tremble pour la société future. Je suis pour les progrès utiles de la société moderne, mais je n'honore pas de ce nom celle qui a failli naître dans les journées de juin 1848.

Je me demande pourquoi ce mot société moderne, malgré l'abus qu'on en fait, conserve tant de prestige, et d'empire et de charme, sur les esprits les plus divers, et je me l'explique ainsi.

Nous avions tous fait un beau rêve. Nés avec ce siècle, ou aux dilTérentes phases de son cours agité, nous avions jeté sur notre temps et notre patrie un regard de tendresse et d'orgueil. La France nous était apparue avec les admirables dons qu'elle a reçus de Dieu, assise sur deux mers, glorieuse dans l'univers entier, et portant, sur un sol fertile et charmant, une population vaillante, intelligente et fière. Nous entrions dans la vie à un moment où, après d'horribles événements et des luttes grandioses, la paix semblait pour longtemps désirée et certaine ; paix entre les nations garanties par des relations équitables ; paix entre les citoyens et l'autorité garantie par des lois justes ; paix entre les hommes appelés tous à l'égalité, à la liberté ; paix avec Dieu, servi dans nos églises anciennes par un clergé rajeuni dans la pauvreté, l'épreuve, l'expérience, profondément national et parfaitement orthodoxe. Cette société, avide de paix, de travail, de justice, couronnée de gloire, fille de l'Evangile et dépendante du plus illustre passé, recevait en ce siècle, comme par surcroît, des dons, des instruments merveilleux, et, avant tout, la science, le crédit, la parole. La science qui venait féconder le travail ; le crédit qui appuyait sur la confiance des hommes les uns pour les autres le levier puissant d'une prospérité nouvelle ; la parole qui semblait destinée à rapprocher les esprits, mettant chaque jour en communication tous les hommes de tous

les pays, tenus par elle au courant de leurs intérêts, de leurs droits, de leurs devoirs, de leur commune et dramatique histoire.

Il n'était pas un de ces instruments dont la religion n'ait senti et béni l'utilité; pas une de ces espérances qui ne lui fût chère. Nous semhlions tous, quelle que fût notre origine, quels que fussent nos penchants, naviguer ensemble vers une terre merveilleuse, promise à nos efforts, et que nous appelions le dix-neuvième siècle et la sociélé moderne. Oui, je vous prends à témoins mes contemporains et mes successeurs dans la vie, c'est ce noble idéal que vous avez cru réalisé, vous, royalistes fidèles, dans la monarchie; vous, républicains honnêtes, dans la république; vous, impérialistes désintéressés, dans l'empire : le même idéal sous des formes diverses, et il est demeuré au fond de vos âmes; rien ne saurait l'en arracher. Lorsqu'on vous dit que quelqu'un en veut à cette société moderne, à ce que vous avez salué de ce nom, vous frémissez, vous résistez, vous l'accusez d'attenter à votre plus chère et plus intime affection (1).

Ainsi, l'apothéose de la société issue de 89 est complète, elle va jusqu'au lyrisme. Il est avéré, c'est un évêque qui l'affirme, que cette société est issue de l'Evangile ; que la religion a senti et béni les avantages du nouveau régime ; que les principes, d'après lesquels se dirige la société moderne, sont également chers aux royalistes, aux républicains, aux impérialistes ; que c'est un terrain commun sur lequel tous les partis s'embrassent; enfin, que toucher à cette arche saiute, c'est provoquer les résistances les plus légitimes. Cependant, le panégyriste n'est pas satisfait ; continuons.

Et moi aussi, j'accuse; je demande aux puissants ce qu'ils ont fait de la liberté, et aux sophistes comment ils l'interprètent. Je demande aux enrichis ce qu'ils ont fait du crédit; je demande à la jeunesse opulente et aux favoris de la fortune ce qu'ils ont fait de la dignité des mœurs; je demande à la presse corruptrice ce qu'elle a fait de la parole et si elle lui a été donnée pour pervertir ou pour éclairer; je demande à tant de gens, qui se prétendent les représentants de la société moderne, pourquoi ils la font solidaire de leurs chimères et de leurs impiétés; je demande à tous les grands esprits ce qu'est devenu notre idéal : et, bien loin d'attaquer, dans ce qui fait sa gloire légitime, la société moderne... je la cherche tristement, je l'appelle, et je me consume pour sauver, s'il se peut, et garder à mon pays les débris de ses meilleures affections et de ses espérances obstinées...

Voilà ma réponse sur la société moderne. Je l'aime, et vous la pervertissez; vous l'attaquez et je la défends, mais je la défends avec le cœur plein d'espoir. Ah! sans doute, notre siècle a ses misères et ses périls; mais il a aussi, malgré vous, je veux le proclamer, ses vertus et ses puissances pour le bien... (2).

(1) L'Athéisme et le périt social; Paris, Douniol, 1866; pages 173 et 174.

(2) Ici., pages 174 et 175.

L'éminent écrivain refuse donc de voir, dans les misères et les périls du siècle, les suites inévitables de la Révolution et des maximes de 1789; il persiste à glorifier la cause tout en sti"inatisant les effets ; et, fidèle au culte de la liberté, il n'ose pas invoquer la rigueur des lois même contre l'athéisme et le matérialisme. Écoutons-le.

Je fais appel à la force ?...

A la force ! appelons les choses par leur nom : vous voulez dire à la rigueur des lois, au bras séculier! Faut-il donc, pour échapper à une telle accusation, se résigner à se taire, quand on a le devoir impérieux de parler? Mais alors la liberté sera vraiment pour vous trop commode : elle deviendrait la porte ouverte d'une citadelle désertée. Non, la vérité peut se passer d'être protégée, mais il faut qu'elle soit toujours défendue.

Le bras séculier ! Pour moi, je n'y ai jamais eu grande confiance. Il ne s'est guère sauvé lui-même ni en 1830, ni en 1848.

Et je redis, d'ailleurs, avec Fénelun : « Le protecteur a trop souvent opprimé. » Et, définitivement, je préfère avec une alliance convenablo la liberté dans la justice. Je dis avec une alliance convenable, car la société et la religion ne sont pas faites pour vivre étrangères l'une à l'autre, mais pour s'aider l'une l'autre dans la justice et la liberté. Tel est le principe tutélaire des concordats (1)...

Quelle argumentation entortillée ! Mgr Dupanloup vent l'union de la société et de la religion, ce qui, sous une plume comme la sienne , n'implique pas nécessairement l'union de l'Eglise et de l'État. Cependant, admettons qu'il s'agisse de l'Église et de l'Stat. A quoi bon cette union, si l'État ne doit pas protéger l'Eglise, la vérité, dit-on, pouvant se passer d'être protégée ? Le protecteur a trop souvent opprimé. Alors, supprimez l'union, et du même coup la protection. Est-ce que, au sens de l'auteur, il pourrait exister union sans protection réciproque ? Ne dit-il pas lui-même que la société et la religion sont faites pour s'aider l'une l'autre? Oui, mais il ajoute ces mots « dans la justice et la liberté ; » ailleurs il a parlé « de la liberté dans la justice. »

Il semble donc, si toutefois nous saisissons bien la pensée du publiciste, que l'Église et l'État, en se prêtant mutuelle assistance, doivent tenir compte de certains principes de justice et de liberté, qui constituent une sorte de droit commun, en vertu duquel l'Église et l'État ont à pratiquer la tolérance à l'endroit dos mau^^aises doctrines, même de l'athéisme et du matérialisme, pourw que, en

vertu du même droit, toute liberté soit laissée aux déîenseurs de la

(11 V Athéisme et le péril social, page 177.

Yèriiè. Nous avons vu plus haut que ce système a été réprouvé par Grégoire XVI, encyclique Mirari vos. Nous comprenons que la liberté, disons mieux, la licence s'applaudisse d'un pareil système, mais il ne saurait en être de même quant à la justice, attendu que les peuples ont le droit d'être protégés par l'autorité contre le fléau de l'erreur, indépendamment de ce que l'initiative privée peut faire pour la défense de la vérité; attendu que l'autorité, qui laisse l'erreur ravager impunément les esprits, viole la justice. Mais ici, le mot justice ne serait-il pas articulé uniquement pour faire équilibre au mot liberté? Alors, il y a opposition entre les deux termes, et par suite élimination ; du tout "il résulterait que le subtil académicien a parlé pour ne rien dire ; ce qui arrive souvent aux discoureurs libéraux.

Pour éclaircir ce ténébreux passage, voici cependant une comparaison : « Tel est, dit l'évêque d'Orléans, le principe tutélaire des concordats. » Un concordat, à la vérité, témoigne de l'union de l'Église et de l'État; mais, tout concordat est une pure concession de l'Église, et l'État ne saurait rien demander à l'Église au nom de la stricte justice. Et la liberté ? Est-ce que le concordat de 1801, ou tout autre, a jamais stipulé quoi que ce soit au profit de la liberté, entendue au sens de 80? Ge rapprochement est donc inutile, n'est-il pas périlleux ?

Quoi qu'il en soit, ce qui est incontestable, c'est que les pages de la brochure de 1866, comme celles de 1865, n'ont pas été écrites pour décourager les catholiques libéraux. D'ailleurs, nous retrouvons les idées de Mgr Dupanloup soit sur les lèvres de M. de Falloux, soit sous la plume de M. de Montalembert; le langage de ces deux signataires du pacte de la Roche-en-Brenil est le commentaire le plus sûr des textes que nous venons d'étudier : nous possédons dans le compte rendu officiel de l'Assemblée des catholiques, à Malines, en 1867, un discours de M. de Falloux et une lettre de M. de Montalembert :

Nous voulons bien nous promener dans les jardins, disait M. de Fal- "îonx, y contempler des fleurs..., mais ce que nous ne voulons pas, c'est oècher, labourer, préparer la terre pour la semence et recueillir les fruits ii la sueur de notre front. C'est cependant ce qu'il faut aimer, c'est ce que la liberté nous enseigne, et c'est parce que la liberté est laborieusi' qu'elle est vraiment chrétienne.

En outre, Messieurs, est-ce la liberté moderne qui est seule responsable de tant de maux dont gérait particulièrement l'Eglise et dont doit gémir l'humanité ?... Est-ce la liberté de la presse et de la tribune qui est

responsable de la Révolution franoni^e? Non, Messieurs, la Révolution française est née dans un siècle qui n'avait ni la liberté de la presse ni la liberté de la tribune.La liberté de la presse et la liberté de la tribune, j'en ai été témoin, ont combattu la Révolution après l'avoir servie. Je ne veux pas nier ou dissimuler leurs dangers et leurs torts, les Souverains Pontifes eux-mêmes nous en ont avertis, mais je veux vous montrer aussi leurs compensations. Voulez-vous savoir quelle liberté est la vraie cause de tous nos maux et de tous nos biens ? Je vais vous la nommer : c'est la liberté humaine ; mais celle-là ne la blasphémons pas, car c'est Dieu qui l'a instituée; celle-là est la source intarissable de nos fautes et de nos mérites, de nos châtiments et de nos récompenses. Ainsi donc, Messieurs, non-seulement nous devons, à votre exemple, accepter les luttes de notre temps, mais nous devons les aimer, car on ne combat bien qu'avec les instruments que l'on aime et que pour la cause que l'on porte, que l'on chérit intimement au fond de son cœur (l).

A travers ces erreurs, ces paralogismes , ces équivoques, ces obscurités et ces sonorités, on discerne suffisamment que la liberté de penser^ de parler et d'écrire, proclamée par la société moderne, est aux yeux de M. de Falloux, un principe placé par Dieu même audessus des atteintes de l'Église et de l'Etat.

Dites à nos amis, écrivait M. de Montalembert à M. de Falloux, que je suis comme vous plein de confiance et do résolution. Je me sens conûrmé dans cette résolution en voyant que la troisième assemblée du Congrès se montre toujours animée du même esprit; que l'amour passionné de l'Eglise s'y concilie avec toutes les aspirations généreuses et sensées de la vie publique, qu'elle est toujours décidée à revendiquer, pour défendre nos vieilles croyances, tout ce qu'il y a de si puissant et de si légitime dans les institutions libres, dans les progrès modernes; qu'elle compte bien, par conséquent, ne pas laisser à ses adversaires le droit de se poser en représentants exclusifs de la civilisation et de la société contemporaines (2)-

Nul besoin de faire remarquer que c'est au profit de la thèsa, et non pas seulement de l'hypothèse, que parle ici M. de Montalembert. Il reconnaît les libéraux anti-catholiques pour les représentants de la société moderne, mais ceux-ci n'en sont pas les représentants exclusifs; ils doivent admettre à leurs côtés les catholiques. Rien ne montre mieux que, selon M. de Montalembert, tous les hommes, quelles que soient leurs convictions ou anthipathies religieuses, peuvent et doivent réciter le credo social imaginé en 1789, et que ce credo s'impose à tous les partis politiques et à l'Église elle-même.

(1) Assemblée générale des mthoUques à Malines, en 18G7, page 58

(2) Ibid., page 205,

Au moment où se tenait le congrès de Malines, septembre 1867, le monde était plein d'une grande nouvelle ; Sa Sainteté Pie IX avait manifesté, au mois de juin précédent, aux cinq cents évêques venus de tous les points du globe pour célébrer le dix-huitième centenaire (lu martyre des saints apôtres Pierre et Paul, l'intention de convo- (juer un concile général; et les évêques, à ce sujet, avaient adressé ::u Saint-Père de chaleureuses congratulations. Tout d'abord tîopendant, Mgr Dupanloup ne se montra pas favorable au projet, Son opposition ou hésitation cessa néanmoins bientôt; l'habile prélat comprit que, en suivant cette ligne, il allait se trouver seul. 11 ombrassa donc l'idée du Concile avec ardeur, à tel point que ses amis publièrent partout que c'était à l'influence personnelle de révêque d'Orléans sur le corps épiscopal que Pie IX devait l'accueil iiatteur fait à ses desseins. A cette attitude correspondait la volonté iirrêtée de tirer parti du Concile au point de vue de la pacification religieuse, et nous savons ce qu'il faut entendre par ces mots. En oiîet, voici le compliment que M. de Falloux décernait à l'évêque d'Orléans durant le congrès de Malines :

Enfin, Monseigneur, quand le Saint-Siège a été en péril, c'est encore vous qui avez été le plus rapide, le pius vigilant, comme le plus puissant de ses défenseurs. Vous n'avez pas seulement donné tous les exemples, vous avez donné tous les signaux. Aussi quand l'épiscopat de la chrétienté tout entière s'est réuni à Rome, 11 s'est plu à faire passer son imposante voix par votre bouche, et quand le Concile se réunira, selon la magnanime inspiration de Pie IX, vous serez encore là pour éclairer, pour réconcilier, pour enflammer les intelligences et les cœurs (1).

Notez, pour réconcilier; Mgr Dupanloup va nous apporter le développement nécessaire.

Le Pape, en jetant son regard sur le monde et en prêtant de loin l'oreiîle ;vux bruits de la société contemporaine, a vu la crise profonde ou, comme s'exprime la bulle, la tourmente qui agite l'Eglise et la Société... Quelle est cette crise de l'Eglise et du monde ? Cette ci-isc du temps présent ne va pas au hasard, et n'échappe pas plus que les autres à la conduite de Dieu. Je dirai même, en considérant les desseins profonds de la Providence, que cette crise n'est pas sans grandeur et qu'elle a sa beauté, ses lois et sa lin, comme les phénomènes eux-mêmes les plus confus et les plus désordonnés de la nature. A travers les luttes et les obstacles sans cesse renouvelés, l'Eglise qui sait où elle va et les hommes, souvent à leur insu, poursuivent l'idéal évangélique ; et l'Eglise, dont la mission est d'y élever les âmes, gémit toujours ici-bas, parce que cet idéal n'est jamais assez réalisé

(1) Assemblée générale des catholiques à Malines en 1807, page 141.

pour le bonheur et la gloire de l'humanité. Sans doute, il faut reconnaître les efforts de travail, de savoir et de courage que les horames déploient aujourd'hui... Mais tout cela ne suffit pas à l'humanité.

Et aujourd'hui, chez nous, que voit-on ? Les croyances religieuses battues en brèche, la dissolution de toute foi, même philosophique, l'écroulement de toutes les vérités rationnelles, et les envahissements d'une prétendue science enivrée d'elle-même... De toutes parts de grandes ténèbres dans les âmes.

En même temps, de grands malentendus se sont élevés sur toutes les questions qui regardent l'Eglise, et, par suite, un combat acharné est livré aujourd'hui contre elle. Quand éclata en France la Eévolution, qui fait maintemnt le tour de l'Europe et du monde, l'Eglise, attachée par des liens que le temps avait faits à l'ancien ordre politique, fut emportée avec lui dans la tempête, et on ne sut pas distinguer, dans cette lutte alors engagée contic elle, ce qui tenait à un état de choses légitime sans être nécessaire, et ce qui constituait les principes essentiels et l'esprit immuable du Christianisme...

Ce qui nous donne à nous, hommes du temps présent, sujet de gémir amèrement, ce sont ces trois maux arrivés à l'état aigu : la ruine des croyances précipitée par la direction impie des études scientifiques et philosophiques; le débordement des mœurs accéléré par mille moyens nouveaux de propagande corruptrice; et, enfin, les malentendus injustes que les ennemis de la religion se plaisent à perpétuer entre l'Eglise et les peuples modernes. Voilà les trois maladies à guérir, s'il plaît à Dieu.

Il est certiines personnes aux yeux de qui ces trois fléaux ne sont que les résultats partiels de ce qui est pour elles, dans le présent comme dans le passé, le plus grand de tous les fléaux, la Révolution. Je n'aime pas ce mot vague, mal défini, qui se dresse et grandit à volonté comme un spectre; mais ce qui est très-vrai, c'est que les maux dont je parle entretiennent, au sein des sociétés, un mépris de Dieu et de toute autorité, un orgueil et une haine qui menacent ces sociétés d'un retour continuel aux révolutions...

Grande est l'erreur de ceux qui dénoncent le futur Concile comme une menace , comme une œuvre de guerre. Nous vivons dans un temps où nous sommes condamnés à tout entendre ; mais nous ne devons pas laisser te ut croire. Lorsque, il y a un an déjà, le Pape fit connaître aux évêques rassemblés à Rome sa résolution de convoquer un Concile œcumc- LÏque, que virent dans ce Concile les évêques du monde entier ? Un*; grande œuvre d'illumination et de pacification, grande opus illuminationi^ et pacificationis; ce sont les termes mêmes de leur adresse. La Rulle tient exactement le même langage. Dans ce Concile œcuménique, qu'est-ee que le Pape demande à ses frères les évêques ? D'examiner, de rechercher avec tout le soin possible et de décider avec lui? Ce qui avant tout se rapporte à la paix commune et à la concorde universelle, ea omni'a gage cornmunem oynnium pacemet concordiam respiciunt.. Voilà la vérité... On vous dit que le Pape veut rompre avec la société moderne, la condamner, la proscrire, y jeter un trouble profond; et jamais les maux dont vous soulfrez, peuples chrétiens, n'ont ému plus douloureusement le chef de l'Eglise...

Il est temps qu'entre l'Eglise et les peuples chrétiens tous ces malentendus cessent. L'obscurité, rincertitude, la coniusion pèsent trop douloureusement sur les âmes sincères et autorisent trop les calomnies et les hostilités contre l'Eglise. C'est pour cela que le Pape a youIu un Concile (1).

Ainsi les difficultés entre l'Eglise et la société moderne, difficultés qui ont leur point de départ dans les maximes de 89, sont de simples malentendus ; si l'on parvient à les éclaircir on réconciliera la société moderne avec l'Eglise. Il s'agit donc de dissiper l'obscu. rite, l'incertitude qui règne sur la question de savoir si l'Eglise admet les maximes d'après lesquelles se dirige la société moderne; il s'agit de délivrer les âmes sincères qui gémissent sous le poids de cette obscurité, de cette incertitude, et d'enlever tout prétexte aux ennemis de l'Eglise, qui ne s'autorisent que trop de cette obscurité, incertitude et confusion, pour la calomnier et pour combattre son influence. Evidemment, dans la pensée de Mgr Dupanloup, la réconciliation s'opérera, si l'Eglise prononce l'innocuité desdites maximes. Or, c'est pour arriver à cette fin que le Pape a convoqué le Concile. Telle est l'appréciation de l'évêque d'Orléans, toujours fidèle au programme tracé en 1845, dans le livre de la Pacifcalion religieuse.

Cette idée, ce mot de pacification sont tellement entrés dans les habitudes de son esprit et de son langage qu'il leur accorde une place jusque dans des textes où oji ne les trouve pas. Nous avons vainement cherché dans l'adresse des évêques au Pape le passage cité plus haut : Grande opus illumination is et pacificationis. Nous y lisons seulement: Grande opusunitatis, sanclificationis et pacis, undc novus in Ecclesiam splendor redwidet, termes qui ne sont pas l'équivalent des premiers, surtout sil'on s'attache au sens que prennent sous la plume du prélat les mots illuminationis et pacificationis. Comme Mgr Dupanloup a été un des principaux rédacteurs de l'adresse, ne pouvons-nous pas supposer que le texte primitif portait bien. Grande opus illuminationis et pacificationis, que ce texte a été amendé, mais que la première rédaction, demeurée en la possession de l'évêque, a été citée par inadvertance? Toujours est-il que ces mots: illuminationis el pacificationis, n'appartiennent point, à l'adresse.

Mêmes idées dans la Lettre au clergé et aux fidèles du 10 novembre 1869, plus accentuées encore dans ï Avertissement à M. Louis

(\] Lotlre de l\h' l'évêque d'Orlénns au dorrjé et aux fidèles de son diocèse sur le fuiar Concile Œcurnéuiquc, 13 septembre ISGS.

Veuillot, réducteur en chef de l'Univers, 21 novembre 1809. On en jugera par les extraits suivants :

Prions toujours, mes très-chers frères, cet Esprit de paix, de Iqmière et d'amour, cet Esprit de Notre-Seigneur, dans lequil il disait à ses apôtres : la paix soit avec vous, pax vobisi et leur recommandait, en les envoyant aux peuples, de dire : la paix soit à cette maison, pax huic domui! la paix, soit à cette cité, pax huic dvitati ! la paix! la paix! toujours la paix! la paix dans la vérité, la paix dans la charité. Et voilà, en ces deux mots divins, l'œuvre de l'Eglise au futur Concile. Les évêques ne se rassemblent que pour faire une œuvre de vérité et de paix, pour pacifier les hommes, pour les réconcilier avec Dieu et avec eux-mêmes; pas pour autre chose... L'Eglise n'est point un parti, elle veut vivre en paix avec les hommes, bénir partout, bénir toujours, n'ayant d'autres ennemis que les ennemis des nations, le vice et l'erreur. Unie plus que jamais à son chef, au successeur direct du premier des apôtres, elle ne sera ni divisée, ni précipitée, ni imprudente, ni implacable.

Savez-vous, mes frères, qui lui diote ces devoirs? ce sont vos besoins. La paix, voilà le besoin de toutes les âmes et de toutes les races. La paix, je vous ie disais tout à l'heure, la piix dans la vérité, la paix dans la charité. Que demande la vérité? qu'exige la charité ? Voilà le programme et l'objet du Concile, et quand vous entendez dire que les évêques s'occuperont des erreurs contemporaines et de l'état des sociétés modernes cela ne veut pas dire autre chose... (1).

Vous faites dire à l'Eglise et au Pape ce qu'ils n'ont pas dit; vous leur faites condamner ce qu'ils n'ont jamais songé à proscrire. Quand parut l'Encyclique du 8 décembre, n'avons-nous pas eu, en effet, la douleur de voir les anciens rédacteurs de V Univers, qui s'appelait alors le Monde, s'accorder avec le Siècle et ses pareils pour infliger au Saint-Père et à l'Eglise l'injure des mêmes interprétations ?...

Sans doute, il y a un faux libéralisme et de faux libéraux... mais il y a en France, en Belgique, eu Angleterre, en Amérique, partout, des catholiques excellents, qu'il ne faut pas confondre avec de tels hommes, et qui, dociles aux enseignements du Saint-Siège, repoussent ici, comme ils le doivent, les aberrations et les excès il.^tris pir l'Eglise. Il y a do;; ■ • f:sentiellement à distinguer... Plus on se sépare des faux libéraux pour n'admettre que les légitimes libertés, et plus on est honnêtement et vraiment libéral, et nullement condamné par l'Eglise (2).

Ici l'auteur intercale une page tirée de sa brochure de 18G5, page que nous avons citée plus haut.

Voilà, Monsieur, les distinctions qu'il est nécessaire de faire ici, sous peine de défigurer les enseignements du Saint- Siège et de cilomnior in-

(1) Lettre de M&' l'évêque (.rOrlàans au clergé et aux fidèles de S07i diocèse avant son départ pour Rome.

Page 1