Avertissement adressé à M. Louis Veuillot
dignement vos adversaires. Mais il vous va mieux, Monsieur, de faire du mot libéralisme une arme de guerre que de le définir avec gravité et justice. Vous rendez par là le Pape odieux, vous amassez des tempêtes contre l'Eglise; mais, qu'importe ? vous êtes catholique pur î... Vous perpétuez ainsi, vous éternisez, autant qu'il est en votre pouvoir, au milieu de nous, CCS affreux malentendus qui nous dévorent, ei que le prochain Concile a pour objet de dissiper (1).
Déjà, dans les premières pages de cet écrit, nous faisions remarquer l'étrange empressement avec lequel, en 1845, M. l'abbé Dupanloup parlait et stipulait au nom des catholiques, et sans mandat aucun ; nous pouvons actuellement constater que, aux approches du Concile, l'évêque d'Orléans n'hésitait pas à présenter ses vœux personnels comme partagés par ses frères dans l'épiscopat et comme devant être sanctionnés par le Concile. Comment un esprit sérieux pouvait-il engager à ce point sa parole et sa responsabilité ? Les six cents lettres d'évêques demeuraient à la vérité dans son portefeuille ; mais les événements allaient bientôt démontrer que ces félicitations n'impliquaient point une approbation absolue, et nous sommes surpris que le prélat ait pu faire fond sur des formules laudatives que la courtoisie épistolaire a coutume de prodiguer.
Nous ne nous écarterions pas de notre sujet, si nous rapprochions des citations, qui précèdent, l'article publié par le Correspondanl, le 10 octobre 1869. Cet article, qui fut tiré à part et propagé avec ardeur, a tout le caractère d'un manifeste, dans lequel les catholiques libéraux, sous prétexte d'exposer leurs vœux, semblent dicter des conditions au Concile. Le lecteur attentif ne peut s'empêcher de reconnaître une sorte de parenté entre ce travail et les écrits de Mgr Dupanloup. Mêmes idées, mêmes raisonnements, mêmes expressions, mêmes périodes, mêmes tableaux ; la ressemblance est frappante surtout dans le paragraphe IL Ceux qui sont au courant des choses affirment que le manifeste, s'il n'est pas précisément l'œuvre de l'évêque d'Orléans, a reçu néanmoins son attache et qu'il n'a été lancé que de son consentement formel. Nous n'en dirons pas davantage, pour ne pas allonger outre mesure la présente étude.
Sous un langage en apparence ferme et rassuré, Mgr l'évêque d'Or-
(1) Avertissement adressé à M. Louis Veuillot.
léans dissimulait des inquiétudes sérieuses. Tout annonçait que le Concile aurait à se prononcer touchant Tinfaillibilité du Pape, et à porter au gallicanisme un coup décisif et mortel. Quelle anxiété pour ceux qui aimaient à voir dans l'Eglise comme le modèle des gouvernements parlementaires ! un corps épiscopal enseignant et légiférant sous la présidence du Pape ; la valeur des dogmes et des lois dérivant de l'accord nécessaire du corps épiscopal avec le Pape, et du Pape avec le corps épiscopal, c'est-à-dire un contrôle réciproque, un parfait équilibre. En outre, si l'infaillibilité du Pape était proclamée, toute chance disparaissait de voir le Concile s'incliner devant les maximes de 89 ; d'autant plus que, par le fait d'une définition, les jugements déjà rendus par la papauté contre lesdites maximes devenaient irréformables. Donc, dans l'intérêt du libéralisme, il fallait avant tout empêcher la définition. Ainsi s'explique la différence de conduite entre l'abbé Dupanloup prenant le bonnet de docteur à Rome, après avoir soutenu la thèse de l'infaillibilité du Pape, et l'évêque d'Orléans combattant cette même infaillibilité, pour sauver le libéralisme. Comme aux adversaires de l'Encyclique du 8 décembre, objectant que les paroles du Pape étaient inopportunes, Mgr Dupanloup répliquait : « c'est importunes que vous voulez dire (1) ; » de même, en 1869, lorsque le prélat déclarait inopportune la définition de l'infaillibilité, on pouvait lui renvoyer sa propre réponse.
Du succès du libéralisme devant le Concile dépendait donc la pacification religieuse, comme l'entendait le prélat; par conséquent nul ne doit être surpris des efforts prodigieux que Mgr Dupanloup a faits pour entraver la définition. Dans les deux lettres du 13 septembre 1868 et du 10 novembre 1869^ on voit déjà poindre son opposition ; mais elle se montre ouvertement dans les Observations sur la controverse soulevée relativement à la définition de l" infaillibilité au prochain concile, du 11 novembre 1869, publiées le 17 parle journal le Français, avant toute distribution au clergé diocésain. Ces Observations avaient été communiquées en épreuves à quelques intimes. A Orléans même, et à ses côtés, l'évêque recueillit des conseils improbateurs. Au loin, M. de Broglie, M. Augustin Cochin se montrèrent opposés à la publication. M. Menri de Riancey écrivit au prélat la lettre la plus touchante; il le supplia de garder pour le Concile les arguments qu'il voulait porter devant l'opinion. Tout fut inutile. Qu'on juge des impressions, des angoisses douloureuses.
(1} Le Convention du 15 septembre, etc., page 86.
terribles, par lesquelles ce cœur d'évêque dut passer! et noD-seulement aux approches du Concile, mais durant toute sa célébration ; car les luttes durèrent jusqu'au jour de la définition, 18 juillet 1870. Ce jour même, rabsence des opposants, réduits à un chiffre minime, fut encore un acte siguificatif. Voici, au surplus, en quels termes, un des premiers historiens du Concile, après avoir parlé du livre delà Paix religieuse et du Concile général, publié par Mgr Maret, apprécie la ligne de conduite adoptée par l'évêque d'Orléans,
Un acte plus graye encore vint causer une profonde émotion. C'était la lettre d'un évêque, qui avait eu jusque-là une grande action dans le monde catholique, d'un évêque connu par des services réels rendus à l'Eglise. Il est vrai que, depuis quelque temps, ks cœurs catholiques suivaient son action avec une certaine anxiété. Il semblait être un des pTincipaus protecteurs du parti libéral catholique, et on pouvait craindre qu'il se fût laissé entraîner par certaines illusions. Mais, par sa lettre, il vint douloureusement dévoiler ce que, jusque-là, on n'osait se dire que tout bas. Les Observations furent un véritable événement. Cette lettre donnait une tête épiscopale et olficielle à cette prise d'armes, où l'on ne voyait engagés jusque-là que des écrivains de qualités diverses. Quoique, dans ces Observations, on eût pris un détour pour arrêter la définition de l'infaillibilité du Souverain Pontife, en présentant cette définition simplement comme inopportune, il était difficile de s'y laisser tromper : le principe même de l'infaillibilité y paraissait attaqué. Les actes historiques du Souverain Pontife y étaient présentés aux fidèles du monde catholique sous un jour si éloigné du vrai qu'un sentiment de profond étonnement parcourut les rangs des pasteurs et des fidèles. On regrettait de voir pâlir l'auréole qui jusque-là avait plané sur la tête de l'auteur.
L'étonnement s'accrut encore quelques jours après, lorsque parut un nouvel écrit du même prélat. Dans cet écrit intitulé : Avertissement à M. Louis Veuillot, il foudroyait non-seulement le journal l'Univers, reconnu comme défendant avec courage les prérogatives du Saint-Siège, mais encore la Civiltà cattolica de Home, qu'on savait être sous l'influence à peu près directe du Souverain Pontife.
Si l'on était surpris du rôle que s'attribuait le célèbre auteur de Y Avertissement, on ne l'était pas moins de le voir patronner, dans ce temps-là même, certaines feuilles libérales et gallicanes, et en particulier le Correspondant, dans lequel avait paru depuis peu un article important où étaient condensés plusieurs principes erronés.
Tout cela produisait dans les âmes un malaise dont il est difficile de se faire une juste idée. On était mis en demeure de se prononcer entre Rome et la vérité d'un côté, et, de l'autre, des hommes qu'on continuait à respecter, dont on ne pouvait oubher les mérites et les services, et qu'on aurait toujours voulu savoir dans les voies pures de la doctrine, afin de marcher à leur suite.
Enfin, urio dernière découverte vint compléter ce qu'on savait déjà do
l'action d'ensemLle préparée contre rinfluence des idées romaines. Un écrit sous le nom de Mémorandum, avec cet autre titre : Est-il, opportun de définir V infaillibilité du Pape? n.y\\\i àié envoyé aux évcques d'Amérique comme d'Allemagne et d'Angleterre. On y attaquait la définition de l'infaillibilité à peu près dans les mêmes termes que d'autres pièces publiées parmi nous et dont nous avons parlé tout à l'heure (1).
Dans ces dernières lignes, l'estimable historien n'est pas suffisamment explicite ; essayons de compléter son récit.
Il résulte du travail de Mgr Nardi, auditeur de Rote, en réponseaux Observations de Mgr l'évêque d'Orléans, que, bien avant l'apparition desdites Observations, un mémoire analogue circulait en Allemao-ne, en Angleterre et en Amérique; que les Observations ne sont qu'une amplification de l'opuscule allemand, et que leur véritable patrie doit être cherchée en Allemagne et sur les bords de l'Isar (2). Ce qui était simplement conjecture et probabilité pour Mgr Nardi est pour nous certitude. Nous savons positivement que, durant l'été 1869, Mgr Dupanloup, après avoir envoyé un ecclés'iastique de confiance auprès du prévôt Dœllinger, auteur du Janus et de l'opuscule allemand, se rendit de sa personne en Allemagne, qu'il eut une conférence avec Dœllinger, et qu'il prit alors la résolution de propager en France ses objections contre l'infaillibilité. Résolution d'autant plus facile à exécuter que l'allemand était la langue maternelle de l'ecclésiastique précité qui, dans la circonstance, servit d'intermédiaire, et donna ultérieurement son concours, sans lequel Mgr d'Orléans ne pouvait rien. Du reste ce collaborateur eut sa récompense; il fut pourvu du titre de grand-vicaire et d'un canonicat à la cathédrale.
Les détails qui précèdent sont confirmés par la lettre que M. deMontalembert écrivit à M. Dœllinger, à la veille du Concile ; en voici le texte :
La Roche-en-Brenil (Côte-d'Or), le 7 novenibre 1869. Très-cher ami,
La vue de votre chère écrituro après une si longue interrupLioa m"a fait du bien, en me rappelant le bon temps que j'ai pnssé auprès de vous et sous votre toit, ainsi que les nombreuses sympathies qui nous ont toujours unis et qui, je l'espère, persévéreront jusqu'à notre dernier jour.
Mais avant de vous remercier de votre précieuse lettre du 31, je veux et je dois
(1) Histoire du concile du Vatican, par le P. Sambin. 1872, Lyon, Briday, pages 49 et suivantes.
{%) Observations sur les lettres de Mgr l'évêque d'Orléans, par Mgr Nardi. 1870 ; page ^23.
m'acquitter de la mission que m'impose notre grand et cher évêque d'Orléans, li me demande de vous écrire, en son nom comme au mien, pour vous supplier de vous rendre au futur Concile, si on vous en offre l'occasion. Je lui obéis bien voluntiers, malgré ma faiblesse toujours croissante. Je suis heureux de vous donner cette dernière preuve de ma fidèle amitié. Je n'ai aucun titre à exercer sur vous une autorité ou une influence quelconque : mais vous n'êtes pas de ceux. qui dédaignent la voix d"un ami. Or, je suis pour vous cet ami, et sa voix vient en quelque sorte de l'autre monde. Je suis déjà entré tout vivant dans mon cercueil, mais ce cercueil, n'est pas encore fermé ; c'est de là que je contemple, avec le désintéressement et l'impartialité d'un mort, tout ce qui se passe en ce monde, et c'est de là que je puis parler, avec l'autorité d'un murt, à ceux qui veulent encore m'écouter.
Aucune considération ne justifierait à mes yeux votre absence de ce Concile, si vous avez le moyen d'y assister; et si, comme me l'affirme Mgr Dupanloup, le cardinal dd Schwarzenberg a insisté et insiste encore auprès des autorités romaines pour quo vous y soyez appelé, aucun obstacle ne doit vous empêcher de vous conformer à ce désir.
Je vous jure que si j'entrevoyais un moyen quelconque pour moi, simple laïque, d'être admis au concile, rien ne m'arrêterait; tout misérable que je suis, j'essayerais de me traîner jusqu'à Rome, dussé-je périr en route, et quand même, une fois arrivé, je ne dusse point obtenir la parofe; mais j'irais, ne fût-ce que pour protester par ma présence, par ce triste et intré]'>kle regard dont parle Bossuet, centre les bassesses qui vont se produire et qui risquent de triompher.
Et moi, je ne suis rien, et n'ai jamais été rien dans l'Eglise! mais vous, qui êtes incontestablement le premier homme de l'Eglise d'Allemagne, comment pouvezvous décliner la mission de la défendre et de la représenter dans cette crise formidable? Dieu vous a conféré un bienfait dont vous ne saurez jamais le prix, en vou^ accordnnt non pas seulement une longue vie, ce qui est bien peu de chose, mais une vieillesse sans inp^mités, vous lui devez en retour de consacrer ce don inestimable à la gloire de son Eglise et à la défense de la vérité.
Neditespas qje vous ne servirez de rien. J'ai passé vingt-cinq annéesdema viedans les assemblées délibérantes. J'ai été presque seul de mon bord à la Chambre des pairs, et j'étais tout à fait isolé dans l'affreux corps législatif du second Empire. Mais j'ai toujours vu et reconnu qu'il se présentait telle circonstance inopinée où l'individu le plus isolé pouvait rendre à la justice et à la vérité un hommage imprévu ou un service essentiel.
Rien ici bas ne peut justifier ni même excuser l'abstention; c'est le signe certain de la décrépitude ou de rininteliig-;nce pour les partis comme pour les individus.
Cher ami, n'allez pas opposer une résistance vraiment coupable à l'effort de ces illustres évêques qui vous appellent auprès d'eux, et donnez-moi bien vite la certitude qu'on vous verra à Rome, à côté du grand Newman, à qui je vais écrire de nouveau, pour le déterminer à accompagner l'évêque d'Orléans comme théologien. J'attends ici ce bon évêque dans quelques jours, et j'espère que nous aurons à nous réjouir ensemble de \ otre ré[)onse.
Vous admirez sans doute beaucoup l'évoque d'Orléans, mais vous l'admireriez bien plus encore si vous pouviez vous figurer l'abîme d'idolâtrie où est tombé le clergé français. Cela dépasse tout ce qu'on aurait pu s'imaginer aux jours de ma jeunesse, au temps de Frayssinous et de La Mennais. Le pauvre M:,'r Maret, pour avoir exposé des idées tri's-modérées dans un langage plein d'urbanité et do charité, est traité publiquement, dans les journaux soi-disant religieux, d'hérésiarque et d'apostat par les derniers do nos curés ! De tous les mystères que présente en si grand nombre l'histoire do l'Église, je n'en connais pas qui rgale ou dépasse cette . transformation si prompte et si complète de la Franco catholi(|uo on une bassecour de l'anti-camera du Vatican. J'en serais encore plus désespéré qu'humilié, si
là, comme partout dans les régions illuminées par la foi, la miséricorde et l'espé' rance ne so laissaient entrevoir à travers les ténèbres.
C'est du Rhin aujourd'hui que nous vient la lumière. L'Allemagne a été choisie pour opposer une digue à ce torrent de fanalisme servile, qui menaçait de tout engloutir. Movcbo candelabnan tuum a-l-il élé dit à la patrie de BossueL et de saint Bernard ? L'Allemagne, qui paraissait depuis si longtem(.s éclipsée dans l'ordre religieux par la France, a reconquis un ascendant significatif; j'en suis humilié comme Français, mais je m'en console comme chrétien, d'autant plus que je suis fier d'avoir beaucoup de sang germanique dans les veines.
Rien de nouveau quant à ma sant;. Après avoir surmoalé les accidents qui paraissaient mortels l'été dernier, je suis retombé dans l'état où je languis dopuis quatre ans, sans entrevoir ni même désirer aucune chance de guérison. 11 est difficile de s'éteindre plus tristement et plus lentement, j'en ai encore, à ce que je crains, pour bien longtemps, et j'ai besoin des prières de tous mes amis chrétiens tels que vous, pour obtenir la dose de patience et de résignation qui m'est nécessaire.
Tout à vous.
Ch. de m... (1)
L'influence que cette lettre déplorable a eue sur la rébellion du coryphée des vieux catholiques, on le saura au jour des justices du Seigneur. Revenons au P. Sambin.
Le Concile du Vatican, dit-il, est le grand combat entre les vrais principes catholiques représentés par Rome, centre de l'unité, et les idées modernes représentées par certains hommes, dont plusieurs jouissent d'une autorité qu'ils méritent à plusieurs titres. Ces hommes croient qu'il faut céder quelque chose aux idées modernes, qu'une transaction est nécessaire, que le Siège de Rome sait une voie peu prudente et qu'ils doivent le ramener à des sentiers plus conciliants.
L'inraillibilité pontificale est, dès lors, le signe de contradiction, signum cui contradicetur. Si elle est proclamée, la question est près d'être finie, les idées modernes ont un juge ; les condamnations du Saint-Siège dans le Syllabus acquièrent une immense importance, le libéralisme catholique social de France, le libéralisme scientifique d'Allemagne sont bien menacés. C'est donc pour le libéralisme comme pour le gallicanisme et le fébronianisme, dans leurs dernières conséquences, une question de vie ou de mort. Dès lors, on comprend, de la part de ces doctrines et de ceux qui les représentent, cette lutte mémorable qui a tenu pendant une année le monde en suspens (2).
Cette appréciation cadre parfaitement avec le texte d'une lettre adressée, au nom du Saint-Père, à M. l'abbé de Cabrières, vicairegénéral de Nîmes, aujourd'hui évèque de Montpellier. M. de Cabrières, un des premiers, avait publié des Réflexions sur la lettre de Mgr l'é-
(1) Univers, 28 octobre 1875, citant le Mercure allemand.
(2) Histoire du Concile du Vatican, pages 104 et 105.
vêqite d'Orléans à son clergé (1) ; à cette occasion, Mgr Mercurelli
s'exprime en ces termes :
Très-illustre monsieur (2), vos réflexions sur la lettre que l'illustrissime et révércndissime évêquc d'Orléans a écrite à son clergé ont été tout à fait agréables au Très-Saint Seigneur Pie IX, car Sa Sainteté a reconnu dans ces réflexions la preuve éclatante de votre foi et votre respect pour le Siège Apostolique, et elle n'a pu s'empêcher de goûter avec délices cette vigueur pleine d'urbanité avec laquelle, tout en défendant par le raisonnement et par l'autorité l'opinion constante de votre nation et des catholiques, vous transperciez l'imnité des arguments captieux, et vous montriez que c'est à ceux-ci et non à la doctrine qu'il fallait attribuer le trouble des esprits qui a été excité, trouble que nous déplorons tous. C'est pourquoi Sa Sainteté souhaite que votre travail puisse le calmer et l'apaiser; et, comme gage de la faveur divine et de sa paternelle bienveillance, elle vous accorde avec amour la bénédiction apostolique.
Quant à moi, j'use très-volontiers de mes fonctions pour vous offrir mes félicitations et le témoignage de mon estime, et je prie Dieu qu'il vous accorde toutes choses heureuses et salutaires. Je suis, très-illustre monsieur, votre serviteur dévoué et respectueux.
François Mercurelli.
Secrétaire de S.S. pour les lettres latines (3).
Nous n'entrerons pas dans les détails ; nous renvoyons le lecteur à l'historien du Concile, pour connaître les moyens et manœuvres employés pour entraver la définition. Nous préférons répéter ces prophétiques paroles de Mgr l'évêque d'Orléans :
Que craignez-vous donc, catholiques timides ou politiques ombrageux? Ah ! que plutôt l'humanité se réjouisse de la magnanime résolution de Pie IX ! car elle doit être pour ceux qui croient, comme pour ceux qui n ont pas le bonheur de croire, une solennelle espérance. Si vous avez la foi, vous savez bien que l'Esprit de Dieu préside à de telles assemblées. Sans doute, il y aura là des hommes, et par conséquent des faiblesses possibles. Mais il y aura là aussi de saints dévouements, de grandes
(1) Imprim. Lafare et V" Attenoux, Nîmes, 1869; in-12.
(2) Perillustris et adm. Rude Due Due Obsme, Animadversiones Tuî in epistolam. Illmi et Rmi Aurelianensis Epijcopi ad clerum acceptEe plane fuerunt Sanctissimo Domino Fio IX. Vidit enim in ipsis luculentum fidei tuse et obsequii erga Apostolicam Sedem tesiimonium; et nequivit non delectari urbana illa tirmitate, qua dum communem constantemque gentis tuœ et catliolicorum sententiam per argumenta et auctoritatpm propugnabas, adversarum simul perstringebas captionum inimitatem, istisque, non illi, tribuendam ostendebas incitatam animorum perturbaiionem, quam omnes dolemus. Lucubrationi itaque tuse ominatur ut hanc compescere valeat et sedare; divinique favoris auspicem et ])aterni,Te benevolentiœ suse pignus Apostolicam tibi benedictionera peramanter impertit.
Ego vero raei muneris functione libentissime utor ut peculiaris gratulationis mese et aestimationis officia tibi exhibeam, oui ad[)recora Deo fausta omnia et salutaria. Tui, Perillustris et adm. Rnde Dne Due Obsme addictiss. obseq. famulus, Franciscus Mkrcurklli, SS. D. N. ab epistolis latiuis.
(3) Correspondance de Home, n" du 2 avrd 1S70.
vertus, de hautes lumières, un zèle pur et courageux pour la gloire de Dieu et le bien des âmes, un admirable esprit de charité ; et, au-dessus de tout, une force supérieure et divine, et Dieu, là comme toujours, fera son œuvre.
Dieu, dit Fénelon, veille afin que les évêques s'assemblent toujours librement au besoin, qu'ils soient suffisamment instruits et attentifs, et qu'aucun motif corrompu n'entraîne jamais contre la vérité ceux qui en sont dépositaires. Il peut y avoir, dans le cours d'un examen, des mouvements irréguliers ; mais Dieu en sait tirer ce qu'il lui plaît : il les amène à sa fin, et la conclusion vient infailliblement au point précis qu'il a marqué (i).
Tout ce que viennent de dire si bien Fénelon et Mgr Dupanloup s'est accompli à la lettre. La force supérieure et divine a renversé les obstacles , dissipé les sophismes, déjoué les intrigues, et, le 18 juillet 1870, à la veille d'une effroyable guerre qui faisait présager pour le Concile de nouveaux obstacles, l'infaillibilité du Pape a été votée par 533 voix contre 2. 66 opposants ne parurent pas à la session; sur ces 66, 55 écrivirent au Pape pour maintenir le vote négatif par eux émis dans la congrégation générale du 13, et, parmi ces 55, on comptait 21 prélats français, au nombre desquels l'évèque d'Orléans. Or, six mois après, c'est-à-dire en janvier 1870, un journal de Rome, Il Buon Senso, évidemment bien informé, écrivait ceci : » Que, sur les 21 évêques français qui avaient signé la malheureuse lettre au Saint-Père, du 17 juillet, 16 avaient adhéré au Concile, et que 5 seulement gardaient le silence (2). » Parmi ces 5 il faut certainement comprendre Mgr Dupanloup, qui peut trouver une excuse dans les malheurs de la guerre franco-allemande et l'interruption des communications avec Rome. En résumé , d'après un document manuscrit qui nous vient du secrétariat du Concile, à la fin de juillet 1871, les adhésions, enregistrées sous un numéro d'ordre, s'élevaient à 170. Bien entendu, ce chiffre de 170 ne représente pas un nombre égal d'opposants; ici sont compris les évêques qui n'avaient pu venir au Concile ou qui avaient été autorisés à rentrer dans leur diocèse, et qui par conséquent n'ont pas voté : mais, néanmoins, les opposants s'y trouvent, et notamment les prélats français. C'est incontestablement d'après cette liste que // Buofi Seiiso écrivait, en janvier 1870, qu'on n'attendait plus que l'adhésion de cinq évêques français. Or, les cinq derniers noms français portés sur ladite liste sont :
N° 127, François Le Courtier, évêque de Montpellier;
(1) Lettre du 13 septembre 1868; — Citation tirée de la 2" instr. past. de Pénelon ; 2 mars 1705.
(2) P. Sambin, Histoire du Concile œcuménique, p. 186.
N° 130, Jean-Jules Dours, évêque de Soissons ;
N" 134. Paul Dupont des Loges, évêque de Metz;
N° 144, Félix Dupanloup, évêque d'Orléans ;
N° 146, Georges Darboy, archevêque de Paris (1).
Ces adhésions sont évidemment antérieures à l'insurrection dite de la Commune de Paris, 18 mars 1871.
N'oublions pas que, dans sa lettre du 10 novembre 1869, Mgr révêque d'Orléans avait d'avance formulé son adhésion dans les termes qui suivent :
D'avance obéissant, et obéissant jusqu'à la mort, j'adhère aux décisions du Chef de l'Eglise et du Concile ; j'y adhère du fond du cœur et de toute mon âme, quelles que soient ces décisions, conformes ou contraires, je l'ai dit et je le répète, à ma pensée particulière, qu'elles viennent la confirmer ou la contredire. Que vient-on me parler ici de contrainte, de pression, de manœuvres humaines ? Nous sommes tous des hommes, et, dans ce Concile, comme dans tous les autres, les imperiections humaines auront leur part. Mais notre croyance est précisément que le Saint-Esprit dirige, façonne, consume ces imperiections, et les tourne au service de la vérité. Nul n'est catholique sans cette foi qui est la mienne, et voilà pourquoi j'adhère, je suis soumis, je suis heureux d'adhérer, joyeux de me soumettre. Après avoir combattu librement, travaillé fortement, agi courageusement, la soumission sera notre victoire, et vous nous ferez à tous la grâce, ô mon Dieu, de trouver la paix dans la foi et la joie dans l'obéissance, car notre victoire, c'est notre foi : heec est Victoria, fides nostra. Et la nation des justes n'est jamais qu'obéissance et amour : natio justorum obedientia et dilectio.
Enfin, le 29 juin 1872, le même prélat fit paraître une LeUre paMorak portant publication des Conslilulions dogmatiques promulguées au Concile du Vatican. Nous n'en citerons que les premières phrases, qui ont le mérite de préciser certains points :
Messieurs et chers coopérateurs, Mgr l'archevêque de Paris vient d'adresser au c'ergé et aux fidèles de son diocèse, vous le savez, un mandement portant publication des constitutions dogmatiques promulguées au concile du Vatican. Nous nous taisons un devoir, à l'exemple de notre digne métropolitain, de publier à notre tour ces importantes constitutions. Le caractère obligatoire d'un décret dogmatique ne dépend pas, il est vrai, de la publication qui en est faite en chaque diocèse; mais il nous a paru utile. Messieurs, que vous eussiez tous sous les yeux, et que vous paissiez conserver aux archives de vos paroisses, dans un texte authentique et fidèle, l'exposé sûr de la doctrine qui est la règle de votre loi comme de la nôtre, et doit servir de base à l'enseignement que vous don-
(1) Voir Actes ci histoire du Concile du Vatican, in-i", tome VIII, Paris. Abel Pilon.
nerez au peuple chrétien. Tel est le but de la communication que nous vous faisons aujourd'hui.
Nous l'aurions même faite plus tôt, si la gravité exceptionnelle des événements que nous avons traversés depuis la prorogation du Concile ne nous avaient empêché de vous adresser ces constitutions avec les instructions convenables, et si, du reste, l'universelle notoriété que la presse leur a donnée ne nous avait paru en rendre l'envoi à chaque paroisse moins pressant.
Je n'avais pas attendu jusqu'à ce jour pour faire arriver au Saint-Père l'expression de mes sentiments ; et depuis longtemps j'avais exprimé y Sa Sainteté, à vous et aux fidèles de mon diocèse, mon adhésion à la doctrine promulguée dans ces constitutions.
Parmi les angoisses de la guerre et de l'occupation prussienne, en ce moment même où je me trouvais renfermé dans les murs d'Orléans sans aucune communication régulière avec le dehors, pas même avec les curés de mon diocèse, je cherchais un soulagement à tant de cruelles douleurs, en travaillant au mandement avec lequel je me proposais de promulguer les constitutions du 25 avril et du 18 juillet. Ce mandement est devenu un ouvrage que je publierai ultérieurement, lorsque les grands travaux de- l'heure présente m'auront permis d'y mettre la dernière main. Et dès le mois de février 1871, au lendemain même de notre délivrance, dans ma lettre d'adhésion, adressée de Bordeaux au Souverain Pontife, je rappelais à Sa Sainteté que, si j'avais écrit et parlé coatre l'opportunité de la définition, « quant à la doctrine, je l'avais toujours professée, non-seule- « ment dans mon cœur, mais dans des écrits publics dont le Saint-Père « avait bien voulu me féliciter par les brefs les plus afïectueux ; » et je lui disais « que j'y adhérais de nouveau, trop heureux si, par cette adhé- « sion, je pouvais oifdr à Sa Sainteté quelque consolation au milieu de « ses amères tristesses. »
Tous, d'ailleurs, ici. Messieurs, vous connaissiez le fond de mon âme ; car, à la veille de mon départ pour Piome, en vous faisant mes adieux, je vous disais avec quelle « soumission de bouche, d'esprit et de cœur, « nous devions tous recevoir les décisions qui seraient prises. » Ec dès mon retour, en vous parlant des controverses passées, je vous écrivais : « Les luttes de l'Eglise ne sont pas comme celles de la terre ; elles ne se « terminent point par des triomphes personnels, mais par la victoire de « la f3i et de Dieu seul, dans sa volonté sainte. » Je réponds donc aujourd'iiai à vos vœux comme aux miens, en publiant les deux constitutions dogmatiques Bei Filius et Pasi.ur xtermus, sans craindre ni les ombrages vainement suscités, auxquels le bon sens des vrais hommes d'Etat sait résister, ni les clameurs des ennemis de TEglise et du Saint-Siège.
En narrateur fidèle, nous devons dire que trois observations ont été faites au sujet de la lettre du 29 juin 1872. Premièren^ent, l'acte a semblé tardif, mais on vient de lire les raisons que donne le prélat pour expliquer le délai ; secondement, on eût souhaité une instruction adressée aux fidèles, résumant exactement et clairement la doctrine définie, instruction peut-être plus nécessaire à Orléans
qu'ailleurs ; troisièmement, une déclaration semblable à celle de Mgr Maret, faite en 1871, et ainsi conçue :
Renouvelant radhésion pure et simple que j'ai déjà donnée à la Gonstitutioa dogmatique, proclamée dans la session publique du Concile du Vatican du 18 juillet de l'année dernière, et confirmée par le Soaveraia Pontife, je rejette absolument tout ce qui, dans mon ouvrage : Du CoU" cile général et de la paix religieuse^ le Pape et les Evêques, est contraire k cette Constitution et aux définitions et décrets des conciles précédents e| des Pontifes Romains. Je déclare, en outre, que mon ouvrage cesse d'être en vente (1).
Sans doute aucun, la valeur des Observations du 11 novembre 1869 et des diverses brochures publiées par Mgr Dupanloup ou sous ses auspices, à propos de l'inlaillibilité , est profondément atteinte par le fait même de son adhésion ; néanmoins, afin d'enlever plus sûrement aux sectaires soi-dit^ant vieux-catholiques le droit d'abuser de ces écrits, un désaveu explicite n'eiit pas été superflu. Nous irons plus loin : il serait digne du vaillant polémiste de réfuter point pour point ses propres allégations, et d'écraser pour toujours, à l'aide des ressources que les discussions conciliaires et extra-conciliaires ont fournies et prodiguées, les vieilles objections du gallicanisme. Nous serions particulièrement satisfait de voir le vigoureux jouteur s'emparer d'une certaine Disquisilio moralis, dans laquelle l'auteur, très-peu anonyme et parfaitement connu à la villa Grazioli, prétendit que la plupart des Pères ne pouvaient voter la définition sans s'exposer à plusieurs péchés mortels (2). Mais qui sait si l'ouvrage sur le Concile, annoncé par Mgr l'évêque d'Orléans, ne réalisera pas ces vœux ?
En attendant, ceux de nos lecteurs qui voudront approfondir le sujet, consulteront avec fruit les ouvrages suivants :
I. — Lettre de W^ Dechamps , archevêque de Malines, a Ms"" Dupanloup, 1869.
II. — Deuxième réponse de Ms'" Dechamps a Ms' Dupanloup, suivie de divers
DOCUMENTS RELATIFS A l'iNFAILLIBILITÉ, 1870.
m. — Lettre de MS' Spalding, archevêque de Baltimore, a MS' Dupanloup, 1870.
IV. ■ — Observations sur les lettres de W l'éviîque d'Orléans, par Ms'" iNardi. Paris, 1870, Palmé.
V. — Remarques sur les observations de MS"" Dupanloup a propos de l'in- FAiLLiBiLiTÉ DU Pape, par l'abbé B^-let. Besançon, 1869.
(.1) P. Sambin, Histoire du Concile (tu Vnticmi, page 183. (2) Voir Rome durant le Concile, tome II, paye 18(5.
VI. — RÉPONSE A LA LETTRE DE M?"- DUPANLOUP, EN DATE DU 11 NOVEMBRE 18G9,
par le docteur Maupied. Paris, Poussielgue, 1869.
Yll. RÉFLEXIONS d'un LAÏQUE SUR LA LETTRE DE MS^" L'ÉVÊQUE d'ORLÉANS RELA- TIVEMENT A LA DÉFINITION DE l'ineailluulité, par Pli. Guignurd. Troycs, Lambert, 1870.
VIII. — Le dernier chant du cygne sur le tumulusdu gallicanisme; réponse A MS"" Dupanloup, par Ms"" Pinsoneault, évêqiie de Birtha. Montréal, 1870.
IX. — L'iNl'ALLIBILITA PONTIFICIA E LA LETTERA Dl MONS. F. DUPANLOUP SULLA
TNOPPORTUNiTA d'una dommatica definizione, par Nicolas Messina, prévôt de la catliédralo de Noto et vicaire capilulaire. Palernip, Tamburello, 1870.
X. — RÉFLEXIONS d'un THÉOLOGIEN SUR LA RÉPONSE DE MSt" l'ÉvÉQUE d'OrlÉANS A
MS'" l'archevêque de Malines par M. l'abbé H. Sauvé, chanoine théologal de Laval, aujourd'hui recteur de TUniversité cathol. d'Angers. Paris, Palmé, 1870.
XI. — L'inopportunité de la question d'opportunité ; lettre a Msr l evèquB d'Orléans, parle baron de Letino Carbonelli. Naples, Lella, 1870.
XII. — De la définition de l'infajllibilité papale, a propos de la lettre de MS"" d'Orléans a MS'' de Malines, par L'om Guéranger, abbé de Solesmes. Paris, Palmé, 1870.
XIII. — De infallibilitatis Rom. Pontificis definitione synopsis. Turin, Marietti, 1870.
XIV. — Elucubratio de dogmatica Rom. Pontificis infallibilitate ejusque definibilitate, par M»"" Cardoni, archevêque d'Edesse. Rome, typographie de la Propagande, 1870.
XV. — Episcoporum conscientia in tuto posita quo ad gravissimam de Pontificis infallibilitatis definitione qusstionem. Rome, 1870.
XVI. — Refutatio nonnull. ex PR.ECipuis erroribus de inerrantia summi Pontificis et hujusmodi dogmatica definitione, par MS'- Ghilardi. évoque de TJondovi. Turin, Marietti. 1870.
XVH. — Brevi riflessioni sul modo di resolvere e sull' opportunita di definire l'infallibilita DEL PoNTiFicE SoMMo, par Ms^ Salzano, évêque de Thanes. Naple.-;, LoUa, 1870.
XVIII. — Adversus novam doctrinam de necessitate unanimis episcoporum consensus theologica DisQuisiTio, par le P. Valentini Steccanella. Rome, Imp. de la Civiltà cattolica, 1870.
XIX. — Jus ET OFFICIUM EPISCOPORUM IN FERENDO SUFFRAGIO PRO INFALLIBILI- TATE Rom. Pontificis contra nuperas cavillationes per disquisitionem MORALEM ASSERTUM ET viNDicATUM, par le P. Ballerini, professeur de théologie morale au coilége romain. Rome, imp. delà Civiltà cattolica, 1870.
XX. — De suffragiorum pluralitate ïn conciliis generalibus, par M. Pennachi, professeur suppléant d'histoire ecclésiastique à Tuniversité romaine. Rome, Gentih, 1870. ^
XXI. — Circulaire de Ms"" l'archevêque de Cambrai sur le Concile du Vatican, 1870.
XXII. — Circulaire de ôî"'" l'évêque de Rodez au clergé de son diocèse sur le Concile, l'infaillibinte pontificale, et la grande manifestation du clergé français, 2 juillet 1870.
Nous ne mentionnons ici que les ouvrages ayant trait principalement aux publications lancées ou patronnées par l'évêque d'Orléans, car celui-ci a trouvé d'autres contradicteurs dans les rangs de ceux qui ont écrit touchant l'infaillibilité à un point de vue général ; mais nous ne pouvons pas, en ce moment, faire la bibliographie du concile.
Jetons maintenant un coup d'œil sur l'état des esprits dans le diocèse d'Orléans. Si l'on prend à la lettre certains passages des écrits de Mgr Dupanloup, on est induit à penser que le clergé se préoccupait beaucoup du Concile, des questions qui pouvaient y être agitées, et qu'il partageait entièrement les craintes et les espérances de son évêque. A l'appui de cette opinion vient un discours, adressé par M. l'abbé Desbrosses, premier vicaire général, à Mgr l'évêque, le 4 novembre 1869, en présence d'un nombreux clergé. Mais un chanoine crut devoir faire insérer dans V Univers, fin novembre 1869, une note de laquelle il résulte que ce discours n'avait été communiqué ni au chapitre, ni au clergé, et qu'il demeure sous la responsabilité unique et personnelle de celui qui l'a prononcé.
Pareille habileté se produisit à l'occasion du premier jour de l'an 1870. Les vicaires généraux rédigèrent une lettre de compliments qu'ils firent signer par le clergé de la ville. Quand la pièce fut publiée, il y eut, paraît-il, des réclamations. Le ton de cette lettre n'échappa point à la pénétration du Pape. Le 10 février. Sa Sainteté voulait bien admettre près d'Elle plusieurs prêtres français. Elle dit à l'un d'eux : Quel diocèse ? — Cambrai — Ah ! bon évêque, Cambrai. A un autre : quel diocèse ? — Laval. — Très-bon, trèsbon. Enfin, à un troisièm.e : quel diocèse? — Orléans. — Etes-vous de la ville ou de la campagne ? — De la campagne. L'ecclésiastique était en effet M. l'abbé Chamault, curé de Patay. Tout le monde comprit la fine allusion.
Dans le principe, le clergé Orléanais, peu enthousiaste de sa nature, n'était nullement disposé à se passionner dans un sens ou dans un autre. Toutefois, lorsqu'on vit l'évêque se prononcer, les sympathies de ceux dont l'éducation ecclésiastique avait été imprégnée de gallicanisme se réveillèrent ; à eux se joignirent ceux qui espéraient des promotions et des faveurs ; les uns et les autres exaltèrent les actes de l'opposition et de ses chefs. Des discussions s'en suivirent, et plus d'un presbytère en fut troublé.
Dans presque tous les diocèses, on signait alors des adresses au Pape en faveur de l'infaillibilité. Les doyens rpçurent l'ordre de s'opposer absolument dans leurs cantons respectifs, et au sein des conférences, aux manifestations de cette nature, et généralement
ils furent écoutés. Tous les ecclésiastiques, cependant, ne se montrèrent pas également flexibles ; quelques-uns exprimèrent leurs vœux soit entre les mains du Nonce apostolique, soit directement par lettre adressée à Rome. L'administration diocésaine le sut, et elle ne ménagea pas les réprimandes ; ces particularités arrivèrent jusqu'au Vatican, et un jour, conversant avec un laïque de distinction, le Pape voulut bien dire : « J'ai reçu une lettre de trois curés d'Orléans, je leur répondrai pour leur consolation, car ils n'ont pas là-bas toute leur liberté. »
Tous les journaux d'Orléans se déclarèrent anti-infaillibilistes, savoir : le Journal du Loiret, V Impartial du Loiret et les Annales religieuses. Ils se firent l'écho des correspondances menteuses qui s'étalaient dans les colonnes du Français, de la Gazette de France et d'autres feuilles. UImpartial, contrairement à son nom, se distinguait par son mauvais vouloir ; il déversa sur les curés., qui avaient obtenu une lettre du Pape, des plaisanteries inconvenantes (1). L'action de cette publicité n'était que trop efficace; presque toute la société orléanaise subissait son influence, à tel point que les rares amis du Saint-Siège préféraient se taire pour ne pas donner lieu à des contestations fâcheuses.
On recherchait avidement les tristes brochures du P. Gratrj. Une librairie, spécialement honorée du patronage de l'évêché, en devint le dépôt central. Les dames elles-mêmes les dévoraient et les faisaient circuler.
L'opinion régnante s'obstinait à regarder comme inexpugnable la position prise par l'évêque d'Orléans ; d'autant plus qu'on savait par une lettre de M. Tascher de la Pagerie, attaché au palais impérial, que, avant son départ, le prélat avait eu une conférence avec l'Empereur. On affirmait que Napoléon III était opposé à la définition, et que, par une conséquence qui paraissait inévitable, cette définition n'aurait pas lieu. L'illusion, quotidiennement alimentée par les journaux hostiles à la définition, était en outre soigneusement entretenue par les correspondances qui venaient de la villa Grazioli, résidence à Rome de Mgr Dupanloup. A certains jours, à l'évêché et annexes, on se montrait radieux ; la satisfaction débordant gagnait de proche en proche les presbytères, les familles et les /'salons. Pour la foule des admirateurs, telle brochure, tel discours était un coup décisif; l'impossibilité d'arriver à une définition en
(1) Aujourd'hui, il est juste de dire que l'esprit de l'Impartial du Loiret est excellent.
faveur de l'infaillibilité pontificale était constatée ; l'évèque d'Orléans ne pouvait manquer de remporter la victoire, donc il fallait s'occuper de son retour triomphal.
Sous cette impression, une souscription s'organise, on propose d'offrir au vainqueur une chasuble et une chape magnifiquement tissues et décorées. Les dessins sont arrêtés. Les images des saints évêques d'Orléans, les armoiries du Pape et celles de Mgr Dupanloup, embelliront les orfrois; et sur le chaperon on représentera, sous les traits du bouillant polémiste, l'archange saint Michel foudroyant le démon, muni pour la circonstance du masque de M. Louis Veuillot.
Tout cela, il faut en convenir, était spirituellement imaginé et fut ponctuellement exécuté. La chasuble et la chape, confectionnées à Lyon, arrivèrent à Orléans, où les souscripteurs purent les contempler à leur aise. Mais, hélas ! ô déception aussi cruelle qu'inattendue! Il ne s'agissait plus de perpétuer le souvenir d une victoire, et de mettre la dernière main aux préparatifs d'une réception solennelle. Toutefois, le cadeau étant prêt, les souscripteurs jugèrent qu'il devait aller à destination. MgrDupanloup ne refusa pas précisément; il commença par s'opposer à toute manifestation, puis il donna l'ordre de transporter aussitôt à la sacristie de la cathédrale les ornements offerts, comme s'il ne les eût point regardés comme sa propriété personnelle. Nous ajouterons que Sa Grandeur mit trèspeu d'empressement à s'en servir. Le temps, il est vrai, n'était ni à la joie, ni à la pompe; mais, même après l'invasion, la chape du Concile ne se montrait guère. Nous n'en sommes pas surpris; à vrai dire, ce vêtement est une robe de Nessus. A moins donc que, prenant les choses d'un point plus élevé, ce qui est mille fois préférable, le vénérable évêque, sachant tout le prix de l'humilité, ne tienne à honneur de pratiquer publiquement cette incomparable vertu ; et dans ce cas la chape, dont il s'agit, gardera pour l'avenir et à jamais le nom glorieux et parfaitement mérité de chape du triomphe. Ami lecteur, quand vous visiterez le trésor de la cathédrale d'Orléans, ne manquez pas de voir la chape du triomphe; c'est plus qu'une curiosité, c'est un monument.
Après avoir parlé de l'état des esprits à Orléans, avant la définition, il serait sans doute nécessaire de dire quelque chose de ce qui a suivi et de ce qui se passe actuellement. Officiellement tout est en règle. Mais il y a comme un accord de la part de tout le monde pour ne pas parler du Concile. Il n'en est jamais question ni dans les actes émanés de l'autorité, ni dans les instructions adressées aux fidèles.
Toiitofois mention en est faite dans îe nouveau programme des conférences et des études. Les rares prédicateurs qui ont touché cette corde n'ont pas été complimentés ; il s'en suit naturellement une grande réserve. On est moins timide sur le terrain du libéralisme. Orléans, la vieille cité légitimiste, est transformée; les maximes do 89 sont à peu près unanimement encensées et, à chaque instant, vous rencontrez des hommes sérieux ou réputés tels, laïques ou ecclésiastiques, qui vous disent sur le ton de la confiance la plus absolue : quoi qu'on objecte et quoi qu'on fa^>se, ce sont les idées de Mgr Dupanloup qui l'emporteront finalement. Tel est du moins le résumé de nos observations personnelles ; nous ne demandons pas mieux que de recevoir un démenti.
Nous écrivions plus haut que la définition de l'infaillibilité devait porter un coup mortel non-seulement au gallicanisme, mais encore au libéralisme. Il ne paraît pas, en ce qui touche le libéralisme, que cette conséquence ait été acceptée par Mgr l'évêque d'Orléans, qui, après comme avant le Concile, n'a pas cessé d'être fidèle au programme de la Pacificalioji.
Nous sommes en février 1871, la France vient de subir les désastres de la. guerre et ceux d'une nouvelle révolution. Toujours au nom des maximes de 89, une société moderne a été inaugurée le 4 septembre, en attendant qu'une autre plus moderne, issue des mêmes principes, fasse ses débuts le 18 mars. Pour tout homme attentif, il y avait là d'importantes leçons à recueillir. C'était le cas de répéter avec Mgr Dupanloup :
Quant à ces formules périlleuses qui couvrent et laissent tout passer dans le monde, le bien et le mal, la vérité et l'erreur, la lumière et les ténèbres, le progrès et la décadence, nous n'en voulons pas (1).
C'est-à-dire, nous n'en voulons plus. C'était aussi le cas d'ajouter avec le même :
Il me semble parfois, quand je considère les ressources admirables de ce temps et de ce pays, qu'il ne faudrait que des circonstances heureuses, un souffle favorable, une magnanime impulsion, pour faire voir à co
(1) La Convention du 15 septembre, etc., page 119.
siècle, si travaillé par rincrédulité, dei; résurrections merveilleuses (1).
En 1871, en effet, les circonstances sont telles qu'un souffle favorable, une magnanime impulsion pouvaient amener une résurrection merveilleuse. Pourquoi l'illustre évêque d'Orléans n'en serait-il pas l'instrument?
N'a-t-il pas devant lui une occasion unique pour prendre sa revanche de sa défaite au Concile ? ne peut-il pas opérer un rapide changement de front, et opposer aux forces ennemies le glaive acéré de la parole catholique, et le bouclier impénétrable du Syllabua ? à tel point que, d'un bout de la France à l'autre, ce ne sera qu'une acclamation, et qu'on appliquera désormais au puissant publiciste, le magnifique éloge décerné à Samuel : « Voici l'homme de Dieu, le cœur aux résolutions nobles, tout ce qu'il dit est dépourvu d'ambiguïté (2). »
A la vérité, l'éloquent académicien a ressaisi sa Ijre, le \^^ février 1871, mais, hélas! c'est pour jouer toujours le même air. Ecoutons :
Si nous voulons être instruits par nos malheurs, reconnaissons-le, nous avons laissé, dans tout le corps social, s'envenimer des plaies profondes, et tout est, pour ainsi dire, à guérir chez nous... Yoilà donc la haute mission qui va être dévolue à la prochaine Assemblée. Elle aura la France à reconstituer ! Elle aura entre les mains, autant du moins que ces grandes choses peuvent être entre les mains des hommes, l'indépendance, l'honneur, le salut du pays, l'avenir de la liberté et de l'autorité, le sort de la société elle-même, la paix de l'Europe et la sécurité du inonde, si intéressé toujours aux destinées de la France; car cette funeste guerre n'a pas seulement déchaîné sur nous les horreurs de l'invasion, elle a rouvert encore l'abîme des révolutions.
Cette Assemblée aura encore à trouver des solutions aux grands problèmes qui depuis si longtemps nous travaillent, à discerner et séparer ce qu'il y a de vrai et de légitime d'avec ce qu'il y a de faux et de mauvais dans toutes ces idées si complexes, si fécondes en redoutables malendus, qui agitent nos temps modernes.
Les deux grandes forces de l'humanité sont l'autorité et la liberté ; l'autorité, force conservatrice ; la liberté, force conquérante : mais toutes deux forces divines, nécessaires toutes deux à la grandeur d'un pays, et qui devraient, par conséquent, être toujours alliées, jamais en guerre. Elles luttent cependant chez nous l'une contre l'autre ; il y aura à les réconcilier enfin...
(1) V Athéisme et le péril social, page 176.
(2) Ecce vir Dei... vir nobilis : omne quod loquitur sine ambiguitate venit. [l'' \ir. lies Rois. chap. .)
Ah ! si profond que soit son malheur, la France, n'eu dostons pas, est encore la France. Immenses peuvent être encore nos ressources, si on sait les employer, et appliquer toutes les forces vives du pays à l'œuvre de reconstruction qui est à iaire. Mais combien il importo de ne pas se tromper sur les conditions et les instruments d'une telle œuvre !
Sans doute, la future Assemblée p( ut faillir à sa tâche, et, selon les hommes qui la composeront, perdre la France ou la sauver. Mais c'est pour cela précisément qu'il faut tout faire pour y envoyer des hommes qui soient dignes de leur mission et écarter ceux qui nous conduiraient aux abîmes.
J'entends dire de tous côtés que le grand malheur de l'heure présente, c'est que nous manquons d'hommes, de ces hommes tels que la situation en réclame, autour desquels on se rallie et on reprend courage. Il n'en faudrait pas beaucoup, peut-être, dans une assemblée pour tout sauver; mais il en faudrait. Exoriare aUqiiis ! voilà le cri universel. Mais quoi donc ? Est-ce que véritablement la France serait stérile en hommes ? Je ne puis le croire. Nous en avons; mais il faut savoir les trouver...
Nommez donc des hommes capables de sauver la France ; des hommes d'un grand esprit, d'un grand cœur, d'un grand caractère ; du moins des hommes d'une invincible honnêteté, courageux, intrépides, désintéressés, sachant et osant dire la vérité, ne reculant pas au besoin, comme le fit naguère M. Thiers, devant une impopularité glorieuse.
Et de tels hommes, je ne crains pas de le dire, prenez-les partout où ils sont, même parmi vos adversaires ; car c'est l'heure, plus que jamais, je ne saurais trop le répéter, d'oublier les dissentiments, de chercher non ce qui sépare, mais ce qui rapproche.
Essayez de constituer un grand parti, vraiment national, qui soit le parti de l'ordre, de la vraie liberté, du vrai progrès... (1)
On ne disconviendra pas qu'il y a sous ces lignes un appât pour attirer des votes. Mgr Dupanloup avait accepté une candidature dans son propre diocèse. Néanmoins, cette sorte de profession de foi ne parut pas suffisante ; il fallait en effet quelque chose de plus direct et de plus explicite. Or, ce que la plume épiscopale ne pouvait décemment articuler fut très-clairement énoncé par une plume la'ïque, dévouée au service du prélat, celle de M. H. de Lacombe, membre du conseil municipal d'Orléans, écrivain distingué. Voici donc ce qu'on lisait le? février 1871, au soir, veille des élections, entête du Journal du Loiret, n° du 8 février :
Orléans, le 6 février 1871.
Monsieur le Directeur, Veuillez permettre à l'un de vos concitoyens, qui n'approuve pas cora- {i) Lettre sur les prochaines élections, 1871.
plétement rotrc liste, d'exprimer dans les colonnes de votre journal son ardente adhésion aux deux candidatures de M. Thiers et de Mgr l'évêque d'Orléans (1).
A quelque opinion qu'on appartienne, je ne pense pas qu'un bon citoyen puisse refuser sa voix à ces deux hommes. Ce sont deux grandes illustrations nationales. A ce titre, toute assemblée française doit leur être ouverte —
Voter pour M. Thiers, c'est voter pour l'homme qui défendra et servira le mieux ce régime d'ordre et de liberté, sans lequel les blessures de la France ne se fermeront pas. Il n'a jamais désuni, dans ses discours et dans ses actes, l'ordre et la liberté.
La démocratie dont il veut c'est, comme il l'a dit un jour, la justice pour tous : non pas une sorte de bacchanale où toutes les affaires seraient en suspens, tous les intérêts en péril, tous les droits en souffrance, la société entière en ébullition et en décomposition, où tous les procédés que nous avons eu raison de flétrir sous l'Empire seraient aggravés et avilis encore ; mais le développement harmonieux de tous les intérêts et de tous les droits sous un gouvernement honnête et régulier.
Electeurs du Loiret, pourriez-vous donc hésiter à voter pour M. Thiers, à l'investir de l'immense force morale qu'il puisera dans un grand nombre d'élections ? Qu'une désignation nette et décisive, partie de tous les points de la France, le montre à l'Europe comme le dépositaire véritable de nos intentions, qu'elle l'indique et l'impose à la prochaine Assemblée comme le chef naturel du gouvernement qui devra se former ; et souvenons-nous bien que s'il n'était pas nommé parmi nous, que si l'on devait dire dans quelques jours « les habitants du Loiret n'ont pas voulu élire M. Thiers, » son échec serait interprété et retourné contre toutes les causes dont son nom est le symbole.
Et avec M. Thiers nommons aussi son ami, son collègue de l'Académie, Mgr l'évoque d'Orléans.
Qu'est-ce qu'on pourrait objecter contre cette candidature si généreusement acceptée ? Serait-ce que le candidat est un évêque ? Je ne suppose personne capable de cette intolérance inepte. S'il était dans le Loiret quelque protestant, quelque membre du consistoire réformé, comme M. Guizot, par exemple, que la prééminence de son talent recommanderait aux suffrages, y aurait-il quelqu'un qui voudrait l'exclure pour fait de religion ? Je ne crois donc pas que Mgr Dupanloup doive être écarté parce que, tout en étant un des plus grands orateurs de son temps, i. est par surcroît l'évêque d'Orléans.
De plus, cet éloquent évêque a été l'un des meilleurs citoyens, l'un des champions les plus intrépides et les plus fidèles de la liberté. Dès le lendemain du coup d'Etat de 1851, il envoyait au ministre sa démission de meml)re du conseil supérieur de l'instruction publique. L'année suivante, dans la plus furieuse réaction de l'Euipirc, c'était lui qui, au nom de l'Académie française, venait aux Tuileries mêmes revendiquer le droit de M. Jules Simon, aujourd'hui ministre de l'Instruction publique, alors professeur démissionnaire et philosophe persécuté.
(1) Ces deux candidatures étaient patronnées par le Journal du Loiret,
Durant les longues années de TEmpire, l'attitude de révoque n'a pas fléchi: pas une flatterie sur ses lèvres, pas une complaisance dans ses actions ; pour avoir maintenu la dignité du citoyen dans le prêtre, il fut déféré au Conseil d'Etat, traduit devant la justice, frappé d'une sorte d'interdit administratif qui ne tomba que devant la fermeté de notre population et de notre magistrature...
Quoi qu'il en soit, les électeurs n'ont qu'à pratiquer le précepte : « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Si les noms glorieux de M. Thiers et de Mgr l'évêque d'Orléans sont vaincus, si l'un, après quarante ans de vie pulilique, et l'autre, après vingt-deux ans d'épiscopat, reçoivent cefte récompense, je le regretterai pour le pays tout entier plus que pour eux-mêmes, et j'ai la loyauté de penser que plus d'un vainqueur se sentira humilié et embarrassé de son triomphe.
Tout est écrit ici au profit de Mgr Dupanloup, même le panégyrique de M. Thiers. Le succès de la candidature de M. Thiers ne faisait pas l'ombre d'un doute, mais il fallait exalter la popularité de l'homme d'Etat pour la faire rejaillir sur « son ami et son collègue de l'Académie. » D'ailleurs, à tout événement, Mgr Dupanloup, candidat heureux ou malheureux, donnait d'avance son suffrage à M. Thiers, non seulement pour la députation, mais encore pour la la présidence de la future assemblée et du futur gouvernement; le procédé ne manquait pas d'habileté. Il était en effet pour le prélat on ne peut plus important d'être en excellents termes avec le personnage de France à la veille de devenir le plus considérable et le plus puissant.
Si nous tenions à ne rien laisser passer d'inexact dans la lettre de M. de Lacombe, nous nous engagerions dans des détails infinis. L'honorable conseiller municipal ne connaissait pas la véritable cause de la cessation de l'interdit administratif que son protégé ou plutôt son protecteur a eu à subir sous l'Empire, nous l'avons révélée ci-dessus.
Sur la question de savoir si l'attitude de l'évêque n'a pas fléchi sous l'Empire, nous nous bornons à faire observer qu'il faut laisiier à l'histoire le temps de dérouler ses papiers. Déjà la lumière s'est faite sur un point capital. Dans sa Lellre à M. Gambella, décembre 1871, Mgr Dupanloup ayant eu quelques mots sévères pourl'Empire, M. Clément Duvernois, un des derniers ministres de Napoléon III, écrivit ou laissa écrire dans le journal Y Ordre les lignes suivantes ;
Faisant appel à l'intelligence généreuse du prélat, nous lui rappellerons que le gouvernement impérial, aviut d'être renversé, ne fut pas traité toujours par lui avec rigueur. Mgr Dupanloup n'essaya- t-il pas lui-même de peser sur l'Empire, et de l'entraîner dans les intérêts d'une école
théologique, opposée alors à ia définition d'un dogme qui, depuis, a reçu l'assentiment de toutes les consciences catholiques ? Ces souvenirs nous sembleraient commander à l'évêquc d'Orléans une réserve particulière à l'égard d'un gouvernement, aujourd'hui malheureux, mais que, l'an dernier encore, il ne redoutait pas d'approcher et pressait de conseils, dont la sûreté et la sagesse n'égalaient pas toujours la véhémente sincérité (1).
Ces détails concordent parfaitement avec la lettre du M. de Tasclier dont nous avons parlé plus haut. Mais ce qui est véritablement colossal, c'est qu'on ait pu présenter comme un des titres du prélat la démarche par lui faite auprès de l'Empereur, en faveur du droit de M. Jules Simon, professeur démissionnaire et philosopltc persécuté \ Mgr Dupanloup couvrant de sa soutane violette la robe et la liberté, c'est-à-dire la licence du professeur mécontent et du philosophe rationaliste! Le zèle n'a-t-il point ici égaré M. de Lacombe? selon lui, le prélat acceptait généreusement sa candidature ; mais à la lecture de ces lignes, est-ce que tout ce qu'il y a de généreux dans son âme n'a pas bondi ? Fallait-il acheter à ce prix les bonnes grâces du ministre? On nous répondra : le libéralisme exige qu'il en soit ainsi, liberté et protection pour tous. Nous répliquerons encore une fois avec Mgr Dupanloup :
Quant à ces formules périlleuses qui couvrent et laissent tout passer dans le monde, le bien et le mal, la vérité et l'erreur, la lumière et les ténèbres, le progrès et la décadence, nous n'en voulons pas (2).
Si la phrase do M. de Lacombe vient à passer sous les yeux de M. le comte de Falloux, celui-ci en sera bouleversé ; lui qui, dans sa controverse avec M. l'abbé Bourquard, écrivait ces lignes :
Vous en dobez dans la même réprobation le P. Lacordaire, M. de Montalembert, l'évêque d'Orléans et M. Jules Simon. Ce dernier serait certainement fort surpris lui-même d'un rapprochement qui demeure pour moi absolument insaisissable (3).
Le 8 février 1871, Mgr l'évêque d'Orléans fut nommé député; son nom sortit des urnes électorales le dernier sur sept.
Nous savons que l'attitude du prélat au Concile n'a pas été sans s influence auprès des électeurs libéraux, comme à l'époque de la première occupation d'Orléans, en octobre 1870, les Bavarois s'en étaient également souvenus.
(1) t/niwrs, semi-quotid., 5 décembre 1871.
(2) La Convention du 15 septembre, etc., p. 119.
(3) Univers, 10 décerabre 1874.
On prétend que les amis de Mgr Dupanloup, à l'effet d'assurer son élection au Sénat, ont suivi la même tactique. Tandis que l'Assemblée nationale, en décembre dernier, procédait laborieusement au choix des soixante-quinze inamovibles, l'Académie française eut elle-même à nommer deux académiciens. M. Jules Simon était sur les rangs et il a été élu. Or, avant l'élection, les journaux annoncèrent que Mgr Dupanloup, académicien démissionnaire mais non tenu pour tel, avait le dessein de reparaître, dans la circonstance, au milieu de ses collègues et de prendre part au scrutin. L'évêque n'est point venu; mais aussitôt on lut dans les journaux les lignes suivantes qui furent reproduites par le Journal du Loiret du 18 décembre :
Plusieurs des amis de Mgr Dupanloup l'avaient vivement prié d'aller prendre part hier à rélection de l'Académie et déposer son vote contre M. Jules Simon. Il s'y est énergiquemcnt refusé : il a cru que sa dignité personnelle lui commandait de ne pas paraître ramené à l'Académie par une raison de vindicte particulière, comme n'auraient pas manqué de le dire les ennemis de l'illustre évêque d'Orléans.
Cet entrefilet ne pouvait déplaire à M. Jules Simon, et il y avait tout lieu de croire que celui-ci, non moins tolérant, ne repousserait pas à son tour la candidature de l'évêque. En fait, le prélat a fini par être élu, mais l'antépénultième.
Il résulte de tout ce que nous venons d'écrire, pièces en mains, que réminent prélat porta au sein de l'Assemblée nationale les vues qui l'avaient accompagné au Concile ; à l'Assemblée, comme au Concile, il voulut faire prévaloir les principes du libéralisme. Au Concile, il se heurta, au sujet des prérogatives du Saint-Siège, contre une majorité nombreuse et compacte qu'il tenta vainement de diviser, contre cette force divine et supérieure qui assiste l'Eglise en tout temps. A l'Assemblée, il se heurtera contre les prérogatives royales; d'accord avec les survivants du pacte de la Roche-en-Brenil, MM. de Broglie et de Falloux, il persuadera aux légitimistes que l'héritier de la couronne doit avant tout adhérer à la Révolution et en prendre la livrée ; par suite, il empêchera la France de se reconstituer sur ses véritables bases. Or, comme l'Assemblée natio- ;nale n'a pas reçu les promesses d'en haut, la majorité légitimiste s'émiettera de jour en jour, finira par devenir minorité, le pays sera frustré, dans ses plus belles espérances, et l'éventualité prévue par Mgr Dupanloup lui-même, dans sa lettre du 1" février 187J, sera malheureusement réalisée.
Selon Tordre chronologique, nous plaçons ici un fait dont la signification est tellement claire que toutes réflexions deviennent superflues. Nous laisserons la parole aux documents.
A l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de son exaltation, le Souverain-Pontife reçut de nombreuses adresses et députations venues des diverses contrées catholiques. Le 18 juin 1871, la députation française, ayant à sa tête Mgr Forcade, évêque de Nevers, eut son audience et présenta son adresse. Sa Sainteté daigna répondre de la manière la plus affectueuse, et elle profita de la circonstance pour mettre en garde nos compatriotes contre l'illusion du libéralisme. Elle s'exprim.a dans des termes dont l'authenticité a été certifiée par de nombreux témoins et spécialement par Mgr Forcade. Ces témoignages étaient devenus nécessaires pour dissiper un doute accrédité par le Siècle, lequel se fondait sur la version donnée par les Annales religieuses d'Orléans. Voici le passage de la réponse du Pape relatif au libéralisme :
Mes chers enfants , il faut que mes paroles vous disent bien ce que j ai dans mon cœur. Ce qui afflige votre pays et l'empêche de méi'iter les bénédictions de Dieu, c'est ce mélange des principes. Je dirai ie mot, et je ne le tairai pas. Ce que je crains, ce ne sont pas tous ces misérables de la Commune de Paris, vrais démons de l'enfer qui se promènent sur la terre. Non, ce n'est pas cela; ce que je crains, c'est cette malheureuse politique, ce libéralisme catholique qui est le véritable fléau. Je l'ai dit p;us de quarante fois, je vous le répète à cause de l'amour que je vous porte. Oui, c'est ce jeu... comment dit-on en français ? nous l'appe'ons on italien altalena , oui, justement ce jeu de bascule qui détruirait la religion. Il faut sans doute pratiquer la charité, faire ce qui est possible pour ramener ceux qui sont égarés ; mais pour cela il n'est pas besoin de partager leur opinion (l)-...
Les Annales religieuses d'Orléans parlèrent du vingt-cinquième anniversaire, des députations et des adresses. En ce qui touche la réponse du Pape à la députation française, le rédacteur la fit précéder do ces mots : « Le Pape a répondu à peu près en ces termes, » puis il donna le texte publié par VUnivers, moins le paragraphe relatif au libéralisme. Cet à peu près, il faut en convenir, n'était qu'à
(1) Univers, édit. semi-quotid., 28 juin 1871.
peu près loyal, car il devait rester inaperçu et sans efficacité pour avertir le lecteur. Qu'arriva-t-il ? C'est que VUnivers signala l'infidèle relation des Annales, et il s'en plaignit avec d'autant plus d'insistance que le Siècle SiSecta.it de regarder la version des Annales comme seule authentique, et queV Univers était accusé d'avoir, de son chef, inséré dans les paroles du Pape la condamnation du libéralisme. A ces plaintes, les Annales répondirent qu'on ne pouvait pas s'en ra()porter à ï Univers pour la fidélité da texte. Mais, relisons les articles du Siècle.
De l'attitude de VU?iivers et du langage de la feuille d'Orléans, ou peut conclure que la phrase attribuée à Pie IX n'a pas été prononcée et que le catholicisme libéral n'est pas maudit à Rome autant que le voudrait M. Yeuillot. C'est égal, il laut une fière audace pour oser attribuer au Pape une telle phrase, une telle condamnation (1).
On lit encore dans le Siècle, faisant allusion à un passage du discours prononcé par l'évèque d'Orléans, le 22 juillet, dans la discussion ouverte sur les pétitions en faveur du pouvoir temporel du Pape.
Un libéral, un de ces catholiques libéraux, contre lesquels VUnivers a mis en circulation une phrase inexactement attribuée à Pie IX, ne parlerait pas autrement (2).
Et enfin :
Il s'agit ici d'un fait qu'un évêque, et surtout un évêque aussi éclairé que M. Dupanloup, peut apprécier mieux qu'un simple laïque. Entre la feuille dirigée par M. Dupanloup qui doute, et une feuille dirigée par M. Veuillot qui affirme, l'hésitation n'est pas permise ; et quand M. Dupanloup pense que la phrase n'a pas été prononcée, c'est que trèsprobablement elle ne l'a pas été. M. Veuillot en sera pour ses frais d'invention contre le catholicisme libéral (3).
A l'occasion de l'étrange procédé des Annales, la Semaine liturgique de Poitiers écrivit l'article suivant :
Si VUnivers avait agi comme les Annales, c'est sans contredit /)ar une voie peu sûre (comme s'exprime la feuille d'Orléans) que nous connaîtrions la réponse de Sa Sainteté à la députation française. La publication de ce discours par VUnivers, qui n'a pas (ï autorité ecclésiastique ou canonique, a une autorité historique incontestable...
(1) Univers, semi-quotid., 24 juillet 1871.
(2) Ici., 28 juillet l87l.
(3) Id., 30 ju.Uet 1871.
Après tout, si le rédacteur des Annales avait des doutes, libre à lui de ne pas publier le texte de l'Univers. Mais le publier avec des mutilations qui le défigurent à ce point, c'est un procédé peu convenable de la part d'une plume catholique, encore moins d'une plume ecclésiastique.
Au fond, et c'est le moyen de diminuer la responsabilité morale du rédacteur, nous sommes persuadé qu'il a agi sous l'empire d'une préoccupation trop vive en faveur des patrons et des maximes du catholicisme libéral. Il n'est malheureusement que trop vrai que souvent, plus de quarante fois, selon sa propre expression. Pie IX a eu beau signaler cette erreur et ses dangers, la condamner même ; les catholiques libéraux, parfois désarçonnés, n'ont pas tardé à reprendre leur assurance et à se rattacher à leur funeste doctrine. C'est la cause secrète et déterminante de la guerre si ardente entreprise contre le dogme de l'infaillibilité pontificale, dont la déclaration devait donner une nouvelle force aux avertissements et aux condamnations antérieures du Souverain-Pontife (1)
L'affaire évidemment prenait mauvaise tournure, le rédacteur voulut au moins l'atténuer ; dans son numéro du 29 juillet, il fit imprimer les lignes suivantes :
Plusieurs journaux, selon les convenances de leur polémique, affectent de considérer comme complet le texte du discours de S. S. Pie IX, répondant à la députation française, texte que nous aurions donné dans notre numéro du l^"" juillet; et ils partent de là pour accuser une feuille d'avoir ajouté au discours du Pripe précisément un des passages que nous n'avons pas reproduit. C'est une erreur de leur part. Dès le 1*^' juillet,
nous avons écrit ceci : « Le Pape a répondu à peu près en ces termes »
Ces mots à peu près disent que nous n'avions pas l'intention de reproduire le discours dans son intégralité ; et, effectivement, pour avoir la facilité d'insérer la réponse faite à la députation anglaise, nous avons dû faire, non pas une, mais plusieurs coupures dans la réponse de Pie IX à la députation française (2).
Pour comprendre et apprécier ce petit chef-d'œuvre de diplomatie, dit à son tour la Semaine liturgique de Poitiers, nos lecteurs doivent se rappeler que les Annales d'Orléans, pour se justifier d'avoir reproduit incomplètement le discours du Souverain-Pontife, avaient émis des doutes sur l'authenticité et la fidélité du texte de Y Univers. Le Siècle en conclut aussitôt et affirma que V Univers avait fabriqué le pissage, omis par la revue orléanaise. Celle-ci, qui ne trouve pas un mot de réponse aux observations des journaux et semaines catholiques, a, par contre, grand souci de redresser les errements des feuilles irréligieuses ; elle se tourne donc vers celles-ci et leur dit : c'est une erreur de votre part; l'Univers n'est point un faussaire ; il n'a pas ajouté, c'est moi qui ai retranché...
Yoilà qui est bien entendu. Mais alors pourquoi les Annales ont-elles
(1) Univers, semî-quotid., 28 juillet 1871. (2j ld.,\.\ aoùl 1871,
fait « plusieurs coupures dans la réponse de Pie IX à la députation française? » Eh! mon Dieu! tout simplement « pour avoir la facilité d'insérer la réponse faite à la députation anglaise ! »
En vérité, il faut être trop k court de bonnes raisons pour en donner d'aussi pitoyables. Quoi ! c'est là ce qui autorise à faire des coupures si perfides qui, encore une fois, enlèvent toute la portée, la vigueur, l'idéf capitale du discours ! Et, lorsqu'on a opéré cette odieuse mutilation, l'on se croit suffisamment à couvert parce que l'on a écrit : « Le Pape a répondu à p( u près en ces termes ! » Oui, à peu près, à un corps vivant vous arrachez les yeux, et puis vous venez dire : « C'est à peu près le même corps. »
Saint Paul, dans sa prison, se réjouissait de ce que, au moins, la parole de Dieu n'était point enchaînée, verbum Dei non est alligatum. Pie IX, prisonnier à son tour, n'aura pas entièrement cette consolation : il trouve des mains sacerdotales qui tiennent sa parole captive et veulent l'empêcher de parvenir à ses enfants (1)
La cause est entendue ; à une autre affaire.
Dans les premiers jours de juillet 1871, Henri de France était à Chambord. Il y reçut la visite de Mgr l'évêque d'Orléans, de M. le duc de Larochefoucauld-Bisaccia, du vicomte de Gontaut- Biron et de M. le comte de Maillé, députés, qui avaient cru devoir exposer au prince le danger de la substitution du drapeau blanc au drapeau tricolore, dans le cas d'une restauration de la monarchie légitime. Le comte de Chambord, adressant aux Français un manifeste en date du 5 juillet, répondit en ces termes :
La France, cruellement désabusée par des désastres sans exemple,
comprendra qu'on ne revient pas à la vérité en changeant d'erreur, qu'on n'échappe pas par des expédients à des nécessités éternelles. Elle m'appellera et je viendrai à elle tout entier, avec mon dévouement, mon principe et mon drapeau.
A l'occasion de ce drapeau, on a parlé de conditions que je ne dois pas subir.
Français ! je suis prêt à tout pour aider mon pays à se relever de ses ruines et à reprendre son rang dans le monde ; le seul sacrifice que je ne puisse lui faire, c'est celui de mon honneur. Je suis et veux être de mon temps ; je rends un sincère hommage à toutes ses grandeurs, et, quelle que fût la couleur du drapeau sous lequel marchaient nos soldats,
(1) Univers, semi-quotid., 11 août 1871
j'ai admiré leur héroïsme et rendu grâces à Dieu de tout ce que leur bravoure ajoutait au trésor des gloires de la France. Entre vous et moi il ne doit subsister ni malentendu ni arrière-pensée.
Non, je ne laisserai pas, parce que l'ignorance et la crédulité auront parlé de privilèges, d'absolutisme et d'intolérance, que sais-je encore ? de dîmes, de droits féodaux, fantômes que la plus audacieuse mauvaise foi essaye de ressusciter à vos yeux ; je ne laisserai pas arracher de mes mains l'étendard de Henri IV, de François 1^"^ et de Jeanne d'Arc. C'est avec lui que s'est faite l'unité nationale, c'est avec lui que vos pères, conduits par les miens, ont conquis cette Alsace et cette Lorraine dont la fidélité sera la consolation de nos malheurs. Il a vaincu la barbarie sur cette terre d'Afrique, témoin des premiers faits d'armes des princes de ma famille ; c'est lui qui vaincra la barbarie nouvelle dont le monde est menacé.
Je le confierai sans crainte à la vaillance de notre armée ; il n'a jamais snivi, elle le sait, que le chemin de l'honneur. Je l'ai reçu comme un dépôt sacré du vieux roi, mon aïeul, mourant en exil ; il a toujours été ponr moi inséparable du souvenir de la patrie absente, il a flotté sur mon berceau, je veux qu'il ombrage ma tombe. Dans les plis glorieux de cet étendard sans tache, je vous apporterai l'ordre et la liberté.
Français ! Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc de Henri IV.
Il ne faut pas oublier que, depuis longues années, Mgr Dupanloup, d'accord avec M. de Falloiix, travaillait activement à détacher les royalistes du drapeau de la légitimité. En 1856, le Moniteur du Loiret, qui puisait ses inspirations à l'évêché d'Orléans, reçut la mission d'arborer la cocarde tricolore, et il déclara que le comte de Chambord voulait qu'il en fût ainsi. Ce journal avait pour rédacteur M. Léon Lavedan, dont les services, comme chacun sait, ne sont pas restés sans récompense. La Gazelle de France était alors intraitable sur la question du drapeau. Voici ce qu'elle fulminait, le 11 juillet 1856, par la plume de M. de Lourdoueix :
Nous avons reçu plusieurs lettres, dans lesquelles on nous demande quelle créance doit être accordée à M. Lavedan, lorsqu'il parle au nom d'une opinion considérable et considérée. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que M. Lavedan n'a pu parler qu'au nom de M. de Falloux, qui, luimême ne peut exprimer d'autre opinion que la sienne, s'étant séparé de son ancien parti politique, comme il s'est séparé du parti catholique. Il n'est donc personne qui ne sache aujourd'hui que ni M. Lavedan, ni M. de Falloux ne comptent plus parmi les royalistes.
Le Moniteur du Loiret répondit en ces termes :
Etre séparé de la Gazette de France en polilifue, et àe V Univers &r\ religion, ce n'est pas être séparé du parti légiiii iste et du parLi catho-
lique. Il se rencontre même des personnes qui pensent que c'est bien plutôt le contraire qui serait vrai... Je pense, et c'est là le sujet de cette querelle, que si la doctrine monarchique actuelle repoussait le drapeau tricolore, il faudrait désespérer de l'avenir d'une cause qui ne comprendrait plus son temps. Mais, Dieu merci, nous n'en sommes pas là ; tant s'en faut ! J'ai dit dans le Moniteur du Loiret et je maintiens que M. le comte de Chambord accepte le drapeau tricolore...
Ce même Moniteur ayant déclaré ne pas connaître M. de Falloux et n'avoir rien écrit sous son inspiration, la Gazette répliqua :
Il y a des inspirations directes, il y en a d'indirectes. Ce que nous maintenons, c'est que M. Léon Lavedan n'a point fait son article sous la dictée d'hommes fondés à se dire les organes de l'opinion légitimiste. Il assure qu'il n'a pas parlé en son propre et privé nom : nous le savons bien, puisque son article vient de M. de Falloux par un intermédiaire que nous connaissons.
Enfin, M. Lavedan reçut de M. le vicomte de Tristan, fondé de pouvoirs du comte de Chambord à Orléans, une lettre en date du 26 juillet, ainsi conçue :
Monsieur, dans une lettre insérée au numéro du Moniteur du Loiret du 17 juillet dernier, vous avez dit et maintenu que M. le comte de Chambord acceptait le drapeau tricolore. D'après des renseignements exacts pris à cette occasion, je puis vous déclarer de la manière la plus formelle que vous avez été mal informé. Cette question a toujours été réservée par le prince exilé, qui en reporte la solution à d'autres temps (1).
Evidemment, le démenti portait plus haut que M, Léon Lavedan, il atteignait ses patrons en pleine poitrine. Se sont-ils pour cela découragés ? Nullement. La visite à Chambord et bien d'autres faits ne laissent aucun doute à cet égard. Mais ce qui jette l'observateur dans la stupéfaction, c'est cette assurance avec laquelle on soutient que le comte de Chambord accepte le drapeau tricolore, comme plus tard on affirmera que le Pape n'a pas condamné et ne condamnera pas le libéralisme, que l'Eglise ne sera ni imprudente ni implacable, etc.
Le 22 juillet 1871, l'Assemblée nationale s'occupa des pétitions
(1) Voir VUnivers, semi-quotid., du 14 juillet 1871.
ayant pour objet la restauration du pouvoir temporel du Pape, et tout au moins les mesures à prendre pour sauvegarder les droits de la catholicité et du Saint-Siège contre les résultats des invasions piémontaises. Les rapporteurs, MM. Pajot et de Tarteron, exposèrent en termes élevés et pressants les griefs des catholiques, et ils proposèrent le renvoi des pétitions au ministre des affaires étrangères. Ce renvoi fut prononcé, mais dans le sens que la discussion et spécialement le discours de M. Thiers ont mis en relief. Voici la fin du discours du chef du pouvoir exécutif :
M. Thiers... j'abrège cette allocution et je la résume en deux mots. Une grande puissance s'est élevée en Europe : ce n'est pas ma faute, ce n'est pas la vôtre; elle existe. Mon devoir de Français, de citoyen, de représentant du gouvernement français est d'entretenir de bons rapports avec elle, et de ne soulever aucune question qui pourrait les altérer. Mais nous avons do grands intérêts religieux à sauvegarder; ces grands intérêts, je crois les connaître, je crois les comprendre, je les défendrai eux aussi, dans la mesure des ressources que la situation me fournira. Je ne vous promets pas do traverser heureusement, comme tous vous le souhaiteriez, toutes les difficultés de cette situation; je vous promets de faire de mon mieux; je vous promets d'apporter, dans ces relations, ce qu'y doit apporter un gouvernement de raison; nous n'avons pas la prétention d'être autre chose. Issus de la nécessité qui nous domine dans le moment, produit modeste mais dévoué de cette nécessité, nous ne pouvons nous vanter que d'une chose, c'est, je le répète, d'être un gouvernement de raison, et nous tâchons de nous conduire sous cette inspiration qui, je le crois, est celle que les gouvernements dans le monde entier devraient toujours prendre pour leur guide et leur directrice. {Bravos et longs applaudissements.)
La parole fut ensuite donnée à Mgr l'évêque d'Orléans. Son discours contient d'excellentes choses, quelquefois étrangères au sujet; il ne répond pas à certaines allégations lancées par le préopinant et qu'un évêque ne devait pas laisser passer ; il conclut par un acte de confiance en la sagesse de M. Thiers.
Mgr Dupanloup... Je m'associe aux évêques, mes vénérés collègues, qui ont eu l'honneur de vous adresser les pétitions dont on vous a fait le rapport. Je vous supplie de ne pas marchander à la religion la place qui lui convient dans la régénération de la société; je vous supplie de ne pas diminuer, sans le vouloir, le rang de la France dans le conseil des nations européennes ; je vous supplie d'écouter la voix des évêques parlant au nom de leurs devoirs et des vôtres.
Je supplie l'Assemblée de vouloir bien renvoyer leurs pétitions à MM. les ministres, et, par eux, à l'illustre président du conseil. Placé au sommet des honneurs par la confiance universelle, et arrivé aussi par le cours des années au sommet de la vie, il sait, dans ces hauteurs, mesurer le prix
des choses éternelles. {Approbation et bravos à droite). Je remets avec une pleine confiance, que vingt ans de fidélité n'ont fait qu'affermir, de tels intérêts entre ses mains, après les avoir recommandés, Messieurs, à vos sentiments les plus profonds, à votre respect pour le malheur, à votre religion et à votre justice. {Applaudissements à droiite et au centre. Aux
voix! aux voix!)
M. LE Chef du pouvoir exécutif. Messieurs, vous voudriez tous et je voudrais aussi qu'on n'ajoutât pas une parole aux paroles éloquentes que vous venez d'entendre. Cependant, tous nous avons besoin de sincérité et de clarté... J'accepte votre confiance à cette double condition que j'ai dite, la politique de mon pays sauve, cette politique sauve dans toute sa sagesse, et l'indépendance du Saint-Père, défendue autant que nous le pourrons, dans une situation que nous n'avons pas faite...
« Que chacun vote suivant ses instincts, ses sentiments et ses convictions... Je n'attache d'importance qu'à ceci : c'est que la politique du gouvernement ne soit engagée que dans la limite que j'ai tracée tout à l'heure. {De divers côtés: Oui! oui! c'est évident) ... Maintenant, quant aux résolutions proposées, je n'ai pas de choix à faire. Si j'en avais un, je demanderais les expressions qui se trouvent dans cet ordre du jour motivé, que le hasard me met sous la main et que je ne connaissais point, celui où il est dit : « Confiante dans le patriotisme et la prudence du chef du pouvoir exécutif, l'Assemblée passe à l'ordre du jour. » Vous pouvez m'en croire, ce n'est pas un éloge que je demande; je demande que cette recommandation de prudence qui se trouve ici — je n'ose pas dire de patriotisme, vous l'attendez de moi — se trouve consignée dans votre vote... Je descends de cette tribune, car vous n'avez plus de doute sur l'engagement que je prends' votre vote, quel qu'il soit, ne signifiera pour moi que ce que je viens de vous dire. {Applaudissements.) »
M. Gambetta s'étant rallié à l'ordre du jour accepté par M. Thiers, la discussion se ralluma ; l'évêque d'Orléans reparut à la tribune.
Mgr Dupanloup ... L'ordre du jour motivé qui vous a été proposé me convient parfaitement, et les paroles contenues dans cet ordre du jour, celles qui s'adressent à M. le président du conseil, chef du pouvoir exécutif, expriment exactement mes sentiments et mes pensées pour mi. Je n'ai donc aucune objection à faire à cet égard. Mais on dit : Il y a là un piège, une équivoque... Je ne dis pas que ce soit... mais en tout cas, je trouve qu'il est très facile de dissiper l'équivoque, s'il y en a une. Le nom de M. Gambetta n'est pas, à lui seul, un épouvantail. Si M. Gambetta admet, dans le sens de M. ïhiers, les sentiments et les pensées que M. ïhiers n, exprimés et auxquels on rend hommage en insérant, si je ne me trompe, dans 1 ordre du jour, les mots « prudence, patriotisme, dévouement à « l'indépendance du Saint-Siège. »
A gauche. Mais non ! mais non !
A droite. Ah! ah!
Un membre à gauche. L'ordre du jour dit seulement « prudence et patriotisme, » il ne parle pas de dévouement au Saint-Siège.
Mgr Dupanloup. Soit! j'admets ces deux mots; mais je les entends dans le sens que M, Thiers les a expliqués plusieurs fois...
M. Gambetta. Messieurs, ce n'est pis une réponse que je viens faire à réminent prélat qui descend de cette tribune. Seulement, je tiens à vous dire, afin d'apporter de mon côté aussi une égale sincérité et une égale précision dans le vote, qu'il est certain que, lorsque nous nous sommes ralliés à l'ordre du jour de M. Marcel Barthe, et que nous avons eu cette bonne fortune de le voir choisir entre tous par le chef du pouvoir exécutif de la République française, nous avions fait un pas dans le débat. En effet, et c'est le dernier mot que je dis, je me rappelle que vous avez consacré la journée à demander le renvoi au ministre des affaires étrangères et que l'ordre du jour le repousse {Vive adhésion à gauche. — Bruit à droite.)
Mgr Dupanloup. Messieurs, puisque je me trouve engagé plus que je ne le voudrais dans ce grave incident, j'ajouterai quelques paroles à celles que vous venez d'accueillir avec tant de bienveillance. Je remercie l'honorable M. Gambetta d'avoir bien voulu venir à cette tribune dire une parole qui lève une équivoque, laquelle demeurait au fond des choses et n'était digne ni de lui ni de nous.... [Très-bien!] Je demande donc simplement qu'à l'ordre du jour, qu'aux paroles si justes exprimant la confiance que nous avons tous dans la prudence et le patriotisme de M. ïhiers, on ajoute le renvoi au ministre des affaires étrangères... {Assentiment au centre et à droite. — Aux voix! aux voix!)
M. LE Chef du pouvoir exécutif. ...Le renvoi, je ne l'ai pas repoussé, je l'accepte. Mais, prenez garde ! je dois le dire aussi sincèrement que l'honorable évêque d'Orléans et que M. Gambetta, je ne puis l'accepter que suivant ma pensée. {Oui! oui! c'est cela.) Je ne puis pas adhérer, tout en les respectant, à toutes les paroles que les rapporteurs des deux commissions ont apportées à cette tribune. [C est juste.) Il ne suffit pas de ne pas vouloir la guerre; il ne faut pas suivre une politique qui compromettrait les relations du pays. {Approbation à gauclie.) J'accepte le renvoi avec le sens qui le précise: patriotisme et prudence. {Très-bien!... applaudissements sur un gj^and nombre de bancs.)
Le renvoi, muni de l'acte de confiance en M. Thiers, fut voté par 431 voix contre 82. Ce succès n'est qu'apparent, car un tel vote, avec les explications et réserves échangées et acceptées, était dépourvu de toute efficacité, comme les faits qui ont suivi l'ont trop démontré. Tournoi parlementaire, rien de plus.
Nous disions plus haut que Mgr Dupanloup n'a pas relevé les énormités tombées de la bouche de M. Thiers ; il est bon que le lecteur ne les oublie point, et qu'il se demande si les ménagements peuvent aller jusqu'à garder le silence sur des points si essentiels.
M. LE Chef du pouvoir exécutif. ...Je ne fais aucun reproche à l'Italie de vouloir devenir une puissance unie, je ne lui ai pas contesté le droit de le devenir par sa propre force, mais j'ai trouvé que, pour la France, c'était une faute insigne de vouloir faire de ces Etats séparés nne
puissance unique. Que les Italiens voulussent créer l'unité, c'était leur droit et nous n'avions pas de reproche à leur en faire...
Le plus haut degré de philosophie n'est pas de penser de telle ou telle façon, l'esprit humain est libre .heureusement ; le plus haut degré de philosophie, c'est de respecter la conscience religieuse d'autrui, sous quelque forme qu'elle se présente, quelque caractère qu'elle revête. [Bravo! bravo! Applaudissements sur un grand nombre de bancs.) Quant à moi, désoler les catholiques, désoler les protestants, est une faute égale. Les protestants ne veulent pas qu'une seule communion chrétienne puisse dominer les autres ; c'est leur croyance et c'est leur droit. Les catholiques croient qu'une seule communion dans le christianisme doit dominer les autres pour maintenir ce grand et noble phénomène religieux : l'unité des croyances; ils le croient et ils ont raison, c'est leur droit; et tout gouvernement qui veut entreprendre sur la conscience d'une partie quelconque de la nation est un gouvernement impie aux yeux mêmes de la philosophie. [Très-bien I très-bien! Applaudissements.)
Le Concordat a établi que, lorsqu'il y a des prélats à nommer, le souverain territorial, quel qu'il soit, depuis le souverain dynastique et héréditaire jusqu'au dépositaire passager de la souveraineté, a le droit de désigner les citoyens français qui joignent aux vertus de l'honnête homme et aux vertus du prêtre les qualités de l'administrateur religieux. Le gouvernement ne présente pas, il est utile que je le dise hautement aujourd'hui, le gouvernement ne présente pas, il nomme les évêques et archevêques. Mais, d'après le traite qui nous oblige, lorsque nous avons fait choix de ce bon citoyen, de l'habile administrateur, du bon prêtre, l'Eglise prononce et déclare que le candidat que nous avons nommé, que nous avons fait évêque, réunit les qualités d'orthodoxie, les vertus chrétiennes que l'Eglise seule peut admettre dans son vaste gouvernement. Les deux autorités concourent donc; de là. Messieurs, il résulte la nécessité pour nous de veiller, avec une défiance jalouse, à l'indépendance du chef religieux dont nous acceptons à ce degré le concours pour le gouvernement moral de la France...
Nous le répétons, un évêque montant à la tribune, immédiatement après celui qui venait d'articuler de pareilles énormités, ne pouvait se dispenser de protester contre, fût-ce dans la forme la plus adoucie. Sans doute il convient, parfois de chercher ce qui rapproclie et d'éluder ce qui divise ; mais quand l'erreur se produit avec une telle hardiesse, une telle confiance en elle-même, une telle publicité, sous le couvert de l'autorité même, il devient impossible de ne pas crier : On ne passe pas. Mgr Dupanloup parlant de ce qu'il faut faire pour défendre la liberté de l'Église, citait un jour le mot de Bossuet : a J'y mettrais la t^te ! (1) » n'était-ce pas le cas de placer, sinon un mot aussi énerçique, au moins les réserves les plus formelles ?
(1) Mandement et instruction pastorale sur la liberté de l'Eglise, 3 décembre 1852
L'opinion catholique, sur tous les points du monde, à l'exception des catholiques libéraux, a tenu pour un véritable échec la séance da 22 juillet 1871. Aussi, le pétitionnement en faveur des droits du Saint-Siège, qu'on savait très-mal sauvegardés, a-t-il recommencé sans délai. Qu'en est-il résulté? En 1871, les pétitions ont eu au moins l'honneur d'être rapportées et discutées ; en 1872, elles ont été indéfiniment ajournées, c'est-à-dire enterrées. Relisons le procès- verbal de la séance du 22 mars 1872.
M. LE Président de la République française. — Je dois remercier Mgr l'évêque d'Orléans d'avoir bien voulu me céder la parole, à laquelle il avait un droit antérieur au mien; mais il était facile de deviner l'intention dans laquelle il demandait la parole, et j'ai pensé peut-être qu'en le prévenant à cette tribune, je répondrais à cette intention sans compromettre à aucun degré les intérêts qui lui sont chers et les intérêts de l'Etat, qui ne lui sont pas moins chers que ceux de l'Eglise. [Très-bien l trèsbien!)
Messieurs, le gouvernement a pris devant vous l'engagement d'accepter cette discussion, lorsqu'elle se présenterait. Cet engagement, il est prêt à le remplir; mais il pense qu'il vous sera peut-être utile de connaître sa pensée sur l'opportunité de cette discussion. {Marques d'assentiment.) Eh bien ! nous pensons à cette discussion depuis quelques semaines, et nous ne devons pas vous dissimuler que, pour les intérêts mêmes que vous voulez tous servir, le gouvernement redoute celte discussion. {Mouvement.) Il n'a certes rien à cacher dans ce sujet. Je vous ai fait connaître sa politique l'année dernière; il y persiste.
D'une part, le cause|de l'indépendance du Saint-Siège, du chef auguste de l'Eglise catholique, luiest chère: il l'a défendue, il la défendra toujours. Mais il y a une cause qui ne lui est pas moins chère, qui vous est également chère à vous, c'est celle de l'Etat. Je vous le déclare en toute sincé- Tité, Messieurs, dans les circonstances actuelles, les disrussions auxquelles il s'agirait aujourd'hui de se livrer auraient pour la politique de la France des inconvénients réels... [C'est vrai!) qï j'affirme que, pourla cause de l'indépendance du Saint-Siège, elles n'auraient aucun avantage. [Cest V7'ai! 7 rès-bien! tî'ès-bien!) Fiez-vous-en à nos opinions connues, fiez-vousen à mon passé, et peut-être aurez-vous plus à vous féliciter de la confiance que vous voudrez bien nous accorder, que vous n'auriez à vous réjouir de discussions intéressantes sans doute, mais, dans les circonstances actuelles, tout à fait inopportunes. [Très-bien! très bien! Applaudissements.)
Mgr Dupanloup. — Messieurs, je montais à cette tribune, lorsque M. le président de la Piépublique a désiré prendre la parole ; j'y montais pour vous demander de vouloir bien mettre dans votre ordre du jour, domain même, la lecture et l'examen des rapports sur les pétitions relatives au Saint-Père, et il y avait de grandes et sérieuses raisons pour le faire.
Il y aura demain cinq semaines que nul rapport de pétitions n vous a
été fait, bien que votre règlement demande qne l'on donne aux pétitions un jour par semaine ; et il faut ajouter que, parmi les pétitions qui attendent, il y en a, comme celles dont il est ici question, d'un ordre et d'un intérêt plus élevé, qui ne permettent pas l'indifférence. {Très-bien! très-bien! sur quelques bancs à droite.)
Je n'ai pas à demander à M. le président de la République plus de précision dms les déclarations qu'il a cru devoir nous faire ; je sais, dans la situation douloureuse où nous sommes, quels ménagements sont dus aux embarras secrets et plus ou moins pénibles d'un gouvernement. Je sais surtout quel respect méritent les malheurs de la France. {Mouvement. Très-bien f) Il ne peut me venir en pensée, et je me reprocherais d'aggra. ver ses tristesses en lui faisant trop sentir son impuissance. [Sensation- Très-bienl très-bien!) Devant les déclarations de M. le président de la République et devant les dispositions que semble avoir montrées l'Assemblée, je n'insiste donc pas pour repousser un ajournement que je regrette plus proloudément que personne, mais qui, j'en ai la confiance, laisse intacts le droit des pétitionnaires et les sentiments de ceux qui, ne pouvant porter secours à d'augustes infortunes, veulent au moins réclamer le droit de témoigner qu'ils y compatissent, et aussi intacts les intérêts et les droits imprescriptibles du Saint-Siège. {Applaudissements à droite.)
Je n'ai d'ailleurs aucune peine à mettre ici d'accord mes sentiments d'évcque et mes sentiments de Français, car depuis longtemps, messieurs, et il y a plus de douze années, j'ai cette conviction, et je l'ai dit assez haut pour pouvoir le redire, et les déclarations, quoique voilées, do M. le président de la République, n'ont fait que la rendre plus profonde, j'ai cette conviction que la politique qui a été si fatale au Pape a été en même temps fatale à la France. {Applaudissements à droite. Rumeurs à gauc/ie.) Puisse Dieu nous donner de meilleurs jours, et, dans la fermeté, la sagesse et l'honnêteté d'une politique meilleure, nous permettre de défendre efficacement et de relever, comme il convient à la France, des intérêts si chers et si sacrés ! {Très-bien! très- bien! — Nouveaux applaudissements à d)-oite.)
Cette conclusion avait depuis longtemps ses prémisses dans la lettre du 6 février 1871, où M. de Lacombe célébrait l'accord existant entre M. Thiers et Mgr Dupanloup.
Non, non ! écrivait cependant l'évêque d'Orléans, l'avenir est à ceux qui agissent et aux causes pour lesquelles on agit. Les vérités ne se défendent pas toutes seules, elles résistent, elles vivent, elles triomphent par le grand cœur de ceux qui les aiment et qui les défendent. Qu'ils s'abstiennent, ceux qui n'auraient ni convictions ni croyances, ni une pensée dans l'âme, ni un principe dans le cœur (1) !
Et d'ailleurs, défendant les droits de la Papauté, le prélat avait dit:
(1) Lettre sur les prochaines élections, 1871
Dieu a fait de nous des aveugles, mais des aveugles qui voient à se con- €aire; qui ne voient pas le lendemain, mais qui ont assez de lumières pour se diriger au jour présent, pour éviter, s'ils le veulent, les voies fausses, les mauvais détours, et, en toutes choses, préférer le chemin droit... Le lendemain n'appartient qu'à Dieu; seul il le connaît, seul il en est le créateur et le maître. Aujourd'hui que chacun fasse son devoir dans la justice et dans la vérité, et Dieu demain fera le reste (1).
Nous ne sommes pas surpris de lire dans une lettre que Mgr Habile, évêque de Versailles, écrivit à un député, à l'occasion de l'ajournement des pétitions, ces réflexions pleines de justesse :
Pourquoi les réclamations de plus de cent mille catholiques sont-elles écartées d'une manière si leste et si peu digne ? Tout ce qu'on pourrait dire... ne serait qu'un vain et misérable prétexte.
Il y a dans l'Assemblée nationale des hommes religieux, des hommes de cœur et bien convaincus. Ils auraient tous, nous n'en doutons pas, acclamé d'une voix unanime Torateur qui, en termes convenables mais énergiques, eût formulé une protestation en faveur des droits temporels du Saint-Père. Cette protestation exempte de tout danger, sans rien changer aux dispositions des gouvernements de l'Europe à notre égard, aurait produit un excellent effet en France et dans le monde.
0 profondeur des desseins de la Providence ! il y a des hommes qui, par leur position et leur caractère, devraient être les premiers à la brèche et y entraîner tous les bons. Ils ont du talent et de la célébrité. Ils pourraient faire beaucoup pour le triomphe des principes, mais on ne sait quelle crainte les arrête tout à coup. Qu'est-ce que cela signilie ? C'est pour nous un mystère. Auraient-ils quelque vue surhumaine que nous n'avons pas, ou bien se seraient-ils mis par leurs antécédents dans l'impossibilité de servir utilement l'Eglise (2) ?...
Toujours préoccupé de la pacification religieuse et de la pacification politique, entendues à sa manière, Mgr Dupanloup, au commencement de l'année 1873, crut devoir adresser des conseils à M. le comte de Chambord, notamment dans une lettre datée du 25 janvier.
Cette lettre contenait le passage suivant :
Quand on a reçu de la Providence la mission et le devoir de sauver un peuple, et que sous nos yeux ce peuple périt, je crois, et beaucoup de vos amis croient avec moi que, dans une question de rapprochement, il
(1^ La Souveraineté pontificale, par Mgr Dupanloup. (2) Univers, édit. semi-quotid., 30 mars 1872,
y a des devoirs réciproques. Car enfin cette question de rapprochement n'est pas seulement entre les princes d'Orléans et votre personne, elle est entre la France, eux et vous. Voilà la vérité, c'est-à-dire que dans cette question de rapprochement tous ont leurs devoirs et leur responsabilité. Et certes, si jamais un pays aux abois a demandé, dans celui que la Providence lui a réservé comme sa suprême ressource, des ménagements, de la clairvoyance, tous les sacrifices possibles, c'est bien la France malade et mourante. Se tromper sur cette question si grave, se faire même, par un très-noble sentiment, des impossibilités qui n'en seraient pas devant Dieu, serait le plus grand des malheurs (1).
Ici les tendances qui s'étaient fait jour dans le Moniteur du Loiret de 185G se manifestent sans réserve aucune. On signifie nettement au comte de Chambord que son devoir est de devenir le roi légitime de la Révolution. Ecoutons la réponse royale :
Vieane, 8 février 1873.
Monsieur l'évéque,
Comme vous, je ne puis avoir d'autre intérêt en ce monde que le salut de la France, ni d'autre désir que celui de voir se lever de meilleurs jours pour l'Eglise. Le comte de Blacas, chargé par moi de vous porter la réponse verbale aux lettres que vous m'avez adressées, n'aura certainement pas manqué de faire ressortir à cet égard la conformité de mes sentiments avec les vôtres.
Je ne veux ici que vous exprimer moi-même, en quelques mots, le regret de ne pouvoir suivre les conseils que votre patriotisme vous inspire.
Vous semblez attribuer à des scrupules chimériques, dont Dieu me demandera compte, Finsuccès des efforts, si souvent renouvelés, pour amener un rapprochement entre les deux branches de ma famille.
J'ai beau descendre au fond de ma conscience, je ne trouve pas un jour, une heure dans ma vie, où mes prétendues exigences aient apporté un obstacle sérieux à une réconciliation sincère.
Sans prévention ni rancune contre les personnes, mon devoir était de conserver dans son intégrité le principe héréditaire dont j'ai la garde ; principe en dehors duquel, je ne cesserai de le répéter, je no suis rien, et avec lequel je puis tout. C'est ce qu'on ne veut pas assez comprendre.
Il m'est permis de supposer par vos allusions, Monsieur l'évéque, qu'au premier rang des sacrifices regard 's par vous comme indispensables pour correspondre aux vœux du pays, vous placez celui du drapeau. C'est là un prétexte inventé par ceux qui, tout en reconnaissant la nécessité du retour à la monarchie traditionnelle, veulent au moins conserver le symbole de la Révolution.
Croyez-le bien, malgré ses défaillances, la France n'a pas à ce point perdu le sentiment de l'honneur: elle no comprend pas plus le chef de la maison de Bourbon reniant l'étendard d'Alger qu'elle n'eût compris l'évéque d'Orléans se résignant à siéger à l'Académie française en compagnie de sceptiques et d'athées.
Je n'ai pas appris avec moins de plaisir que les vrais amis du pays, la présence des princes, mes cousins, à la chapelle Expiatoire, le 21 janvier, car, en venant prier publiquement dans ce monument consacré à la mémoire du roi martyr, ils
(1) Univers, 25 février 1873, citant VEsv^rance du Peuple, de Nautes ,
ont dû subir, dans toute sa plénitude, l'influence d'un lieu si propice aux grands enseignements et aux généreuses inspirai ions.
Je n'ai donc ni sacrifice à faire m condiiions à recevoir. J'attends peu de l'habileté des hommes et beaucoup de la justice de Dieu. Lorsque l'épreuve devient trop amère, un regard sur le Vatican ranime le courage et fortifie l'espérance. C'est à l'école de Faugusle captif qu^on acquiert l'esprit de fermeté, de résignation et de paix ; de cette paix assurée à quiconque prend sa conscience pour guide et Pie IX pour modèle.
Croyez, Monsieur l'évêque, à tous mes sentiments affectueux.
Henri (1).
L'authenticité des pièces qui précèdent n'a pas été contestée ; évidemment c'est à Mgr le comte de Chambord lui-même qu'on en doit la révélation. La communication toutefois porte des traces de réserves dictées sans doute par des motifs d'ordre supérieur. Nous avons tout entière la réponse du comte de Chambord, nous ne possédons qu'un passage de la lettre de l'évêque d'Orléans. Nous sommes loin de blâmer cette discrétion, mais il est très-permis de discerner, à travers la réponse du roi, la pensée même du prélat, ses désirs et ses conseils. Nous laissons ce travail à la sagacité du lecteur. Nous nous contentons défaire remarquer l'obstination, pour ne rien dire de plus, avec laquelle Mgr Dupanloup s'attache à l'idée d'un concordat politique entre le pouvoir royal et la Révolution. Cette obstination est telle que la réponse si catégorique du comte de Chambord n'a point suffi pour la briser, comme nous le verrons plus loin.
La réponse de Mgr le comte de Chambord mentionne d'autres lettres émanées de l'évêque d'Orléans, lettres auxquelles le comte de Blacas a été chargé de répondre de vive voix. Une de ces lettres est tombée dans le domaine public, et chacun peut constater que la plume de l'éminent écrivain n'a rien fait pour dissimuler la vivacité de l'homme politique. En voici la teneur :
Monseigneur. — Laissez-moi vous conseiller un acte qui conviendrait à un cœur vraiment chrétien et vraiment royal comme le vôtre. Ecrivez au comte de Paris :
« Mon cher cousin,
« J'ai été très-touché de ce que vous avez fait le 21 janvier et de ce que vous « avez uni vos prières aux miennes ce jour-là. Venez me voir. « Votre bien affectionné.
« Signe (2). »
(1 ) Univers, même numéro.
(2) Courrier de Bruxelles, cité par VUnivers; n's des 20 et 24 mars 1873.
En même temps, Mgr Dupanloup suppliait Pie IX d'intervenir en faveur du drapeau tricolore ; et ne doutant pas de l'efficacité de son action auprès du Saint-Père, il écrivait de nouveau au comte de Chambord pour le presser de demander conseil au Vatican. « Jcbé- « nirais Dieu, disait-il, s'il vous inspirait de demander en ces ma- « tières l'avis du Saint-Père (1). »
Ces formes singulières n'étaient point inconnues au Vatican, où l'on conserve certaine épître dont les allures ont, au temps du concile, causé le plus grand étonnement.
La stérilité de toute cette diplomatie ne décourage point l'évêque. Répondant à M. de Pressensé, en octobre 1873, et voulant en même temps appuyer près du comte de Chambord les instances des royalistes libéraux, Mgr Dupanloup n'hésite point à écrire les lignes suivantes, qui ne cessent pas d'être en parfaite harmonie avec le programme de la Pacification religieuse.
Quant à la liberté, voici ce que les projets de restauration monarchique
vous offrent: 1° les libertés civiles et religieuses; 4° la liberté de la
presse; 5° la liberté de conscience et des cultes; 10° et en général tout
ce qui constitue le droit public actuel des Français... Les hommes qui veulent le rétablissement de la monarchie, voilà les garanties, voilà les libertés qu'ils ont stipulées. Ces hommes sincères l'ont affirmé, on l'a nié ; eh bien, ils vous ont offert sur ce point une loyale discussion, vous l'avez refusée. Mais les faits subsistent, les garanties sont là. C'est en ces termes exprès que sera conclue, à la face du ciel et de la terre, l'alliance entre la nation et le roi... Je suis stupéfait, en vérité, des alarmes, vraies ou feintes, qne l'on étale ici. On parle du droit public moderne menacé, et c'est ce droit public tout entier qui est stipulé. Citez une liberté actuelle qui soit oubliée, je vous en défie ! On parle d'une revanche de 89, et précisément c'est la monarchie nationale et constitutionnelle de 89 que l'on rappelle ! Voilà la vérité (2)...
Les paragraphes suivants visent évidemment plus haut que M. de Pressensé; qu'on pèse bien tous les termes.
Ma conviction profonde, Monsieur, c'est que les maux de la France, si ce qui se prépare échoue, étonneront de nouveau le monde ; nous irons, de calamités en calamités, jusqu'au dernier fond de l'abîme. Et la malédiction de l'avenir et de l'histoire s'attachera à ceux qui, pouvant asseoir le pays sur ses hases séculaires, dans la stabilité, la liberté et l'honneur, auront empêché cette œuvre, et précipité cette malheureuse France, au moment même où elle essayait un dernier effort pour se
(1) Courrier de Bruxelles, cité par VUnivers; n°« des 20 et 24 mars 1873,
(2) Univers, n» du 31 octobre 1873.
sauver, sur la pente fatale où elle est entraînée, depuis bientôt un siècle, de catastrophe en catastrophe. Quelle tristesse, et quels remords, pour certains hommes, forcés alors de se dire : il y a eu un jour, une heure, où on aurait pu sauver la France, où notre concours aurait décidé de tout, et nous n'avons pas voulu !
Yoilà pourquoi. Monsieur, je désire la monarchie dont vous avez peur: en quoi il est triste pour vous d'avoir comme alliés tous les jaloux, les ennemis mortels de la France, qui, eux aussi, à Berlin et ailleurs, ont peur de la monarchie ; car ils savent bien que la monarchie referait la France libre et prospère, grande et puissante. L'instabilité de la France et ses agitations incessantes leur vont mieux.
N'avons-nous pas. Monsieur, la plus belle famille royale qui soit en Europe ? Que de fois, pendant la guerre, au milieu de nos malheurs, en voyant tous ces princes allemands à la tête de leurs soldats, que de fois me suis-je dit : Ah ! s'il y avait aussi à côté des braves chefs de nos armées tous nos vaillants princes, le sort des armes peut-être changerait ! Mais alors nous étions en république, et c'était, hélas ! un avocat qtti commandait à nos généraux.
Je désire donc la monarchie ; et cependant. Monsieur, je n'engage pas ici absolument mon vote, et je ne comprends pas, du reste, qu'avant une discussion définitive un homme sérieux engage obstinément le sien (1)...
Tout ceci n'est qu'une nouvelle édition des conseils que Mgr Dupanloup avait adressés au comte de Chambord le 25 janvier précédent, conseils aggravés de prétentions, conditions et réserves d'un caractère comminatoire. La lettre du prélat est datée du 28 octobre; or, presque le même jour, Mgr le comte de Chambord écrivait la lettre mémorable qui devait déjouer les intrigues des faux légitimistes. Comme par cet acte réplique était faite aux idées caressées par Mgr Dupanloup, nous devons en insérer ici la teneur :
Salzbourg, 27 octobre.
J'ai conservé. Monsieur (2), de votre visite à Salzbourg un si bon souvenir, j'ai conçu pour votre noble caractère une si profonde estime, que je n'hésite pas à m'adresser loyalement à vous, comme vous êtes venu vous-même loyalement vers moi.
Vous m'avez entretenu, durant de longues heures, des destinées de notre chère et bieii-aimée patrie, et je sais quo, au retour, vous avez prononcé, au milieu de vos collègues, des paroles qui vous vaudront mon éternelle reconnaissance. Je vous remercie d'avoir si bien compris les angoisses de mon âme, et de n'avoir rien caché de l'inébranlable fermeté de mes résolutions.
Aussi, ne me suis-je point ému quand l'opinion publique, emportée par un cour
1) Lettre à M. de Pressensé et Univers, n» du 30 octobre 1873.
2) M. ChesneloDg^, membre de l'Assemblée nationale.
rant que je déplore, a prétendu que je consentais enfin à devenir le roi légitime de !a Révolution. J'avais pour garant !e témoignage d'un homme de cœur, et j'étais résolu à garder le silence, tant qu'on ne me forcerait pas à faire appel à votre loyauté. Mais, puisque, malgré vos efforts, les malentendus s'accumulent, cherchan! à rendre obscure ma politique à ciel ouvert, je dois toute la vérité à ce pays dont je puis être méconnu, mais qui rend hommage à ma sincérité, parce qu'il sait qu'il ne m'a jamais trompé et que je ne le tromperai jamais.
On me demande aujourd'hui le sacrifice de mon honneur. Que puis-je répondre? sinon que je ne rétracte rien de mes précédentes déclarations. Les prétentions de la veille me donnent la mesure des exigences du lendemain, et je ne puis consentir à inaugurer un règn»3 réparateur et fort par un acte de faiblesse.
Il est de mode, vous le savez, d'opposer à la fermeté de Henri V l'habileté de Henri IV. a La violente amour que je porte à mes sujets, disait-il souvent, me rend tout possible et honorable. » Je prétends, sur ce point, ne lui céder en rien, mais je voudrais bien savoir quelle leçon se fût attirée l'imprudent assez osé pour lui persuader de renier l'étendard d'Arqués et d'Ivry.
Vous appartenez, Monsieur, à la province qui l'a vu naître, et vous serez, comme moi, d'avis qu'il eût promptement désarmé son interlocuteur, en lui disant avec sa verve béarnaise : « Mon ami, prenez mon drapeau blanc, il vous conduira toujours au chemin de l'honneur et de la victoire. »
On m'accuse de ne pas tenir en assez haute estime ta valeur de nos soldats, et cela au moment où je n'aspire qu'à leur confier tout ce que j'ai de plus cher. On oublie donc que l'honneur est le patrimoine commun de la maison de Bourbon et de l'armée française, et que sur ce terrain-là on ne peut manquer de s'entendre.
Non, je ne méconnais aucune des gloires de ma patrie, et Dieu seul, au fond de mon exil, a vu couler mes larmes de reconnaissance, toutes les fois que, dans la bonne ou dans la mauvaise fortune, les enfants de la France se sont montrés dignes d'elle.
Mais nous avons ensemble une grande œuvre à accomplir. Je suis prêt, tout prêt à Tenlreprendre quand on le voudra, dès demain, dès ce soir, dès ce moment. C'est pourquoi je veux rester tout entier ce que je suis. Amoindri aujourd'hui, je serais impuissant demain.
Il ne s'agit de rien moins que de reconstituer sur ses bases naturelles une société profondément troublée, d'assurer avec énergie le règne de la loi, de faire renaître la prospérité au dedans, de contracter au dehors des alliances durables, et surtout de ne pas craindre d'employer la force au service de l'ordre et de la justice.
On parle de conditions; m'en a-t-il posé ce jeune prince (1), dont j'ai ressenti avec tant de bonheur la loyale étreinte, et qui, n'écoutant que son patriotisme, venait spontanén^.ent a moi. m'apportant au nom de tous les siens des assurances de paiXj de dévouement et de réconciliation?
On veut des garanties; en a-t-on demandé à ce Bayard des temps modernes, dans cette nuit du 24 mai où l'on imposait à sa modestie la glorieuse mission de calmer son pays par une de ces paroles d'honnête homme et de soldat qui rassurent les bons et fon trembler les méchants?
Je n'ai pas, c'est vrai, porté comme lui l'épée de la France sur vingt champs de bataille, mais j'ai conserve intact durant quarante-trois ans le dépôt sacré de nos traditions et de nos libertés. J'ai donc le droit de compter sur la même confiance et je dois inspirer la même sécurité.
Ma personne n'est rien ; mon principe est tout. La France verra la fin de ses épreuves quand elle voudra le comprendre. Je suis le pilote nécessaire, le seul ca-
(1) Mgr le comte de Paris.
pable de conduire le navire au port, parce que j'ai mission et autorité pour cela.
Vous pouvez beaucoup, Monsieur, pour dissiper les malentendus et arrêter les défaillaiices à l'heure de la lutte. Vos consolantes paroles, en quittant Salzbourg, sont sans ce>se présentes à ma pensée : la France ne peut pas périr, car le Christ aime encore les Francs, et, lorsque Dieu a résolu de sauver un peuple, il veille à ce que le sceptie de la justice ne soit remis qu'en des mains assez fermes pour le porter.
Henri.
Mgr révêque d'Orléans fut cruellement désappointé, et son échec il l'attribua principalement à VUnivers. M. Louis Veuillot avait cependant plus d'une fois déclaré n'être point en communication avec Froshdorf, et puiser uniquem.ent dans ses convictions personnelles l'approbation donnée à l'attitude du comte de Chambord. N'importe ; encore une fois Mgr Dupanloup ayant trouvé VUnivers sur son passage, il était certain que, à première occasion, l'ardent prélat ne manquerait pas de porter au journal un nouveau coup; on n'attendit pas longtemps.
Le 16 décembre 1873, le comité de secours aux blessés de la dernière guerre, constitué à Orléans, fit célébrer dans la cathédrale un service pour les officiers et soldats décédés. La décoration de l'église comprenait des cartouches portant les noms des lieux témoins des principaux faits d'armes, et notamment celui de Loigny. Or, au sein du comité, un mem-bre proposa de joindre à l'écusson de Loigny un fac-similé de l'étendard du Sacré-Cœur, si glorieusement arboré et défendu par les zouaves pontificaux. Cette idée fut repoussée. Un journal de Paris, V Assemblée nationale, qualifia le fait de scandale, VUnivers répéta le mot, il y ajouta celui à' infamie. A Orléans même, VImparlial du Loiret stigmatisa en termes contenus, mais significatifs, l'exclusion prononcée contre le drapeau des zouaves.
Dans cette circonstance, M. H. de Lacombe, notabilité orléanaise et orléaniste avec laquelle nos lecteurs ont déjà fait connaissance, prit la plume; il s'adressa successivement au Français et à V Impartial du Loiret, et il accusa VUnivers de faire remonter jusqu'à Mgr i'évêque d'Orléans la responsabilité de ladite exclusion. U Univers avait écrit ceci :
On dit, il est vrai, que dans ce comité figuraient deux ecclésiastiques, qu'ils ont souffert cette discussion sans mot dire et que, contre le vote.
eux non plus n'ont pas élevé la voix. On ajoute que, en agissant ainsi, ils auraient obéi à un ordre, parce que, si le comité avait permis l'érection dans l'église du drapeau de Patay, quelqu'un l'en aurait fait arracher. Mais quoi ! est-ce qu'au curé, d'après la loi, n'appartient pas la police de l'église, et qui oserait charger le curé de la cathédrale orléahaise d'un pareil soupçon ? Non, ce sont là des calomnies que nous rapportons, parce qu'elles ont obstinément cours, mais que nous ne rapportons que pour les flétrir. Quant à l'acte du comité de secours, nous maintenons ce que nous avons dit tout d'abord : c'est une infamie (1).
M. de Lacombe, après avoir fait la description de la cérémonie religieuse, répondit ce qui suit :
Eh bien, mon ami, c'est là cette cérémonie que deux ou trois journaux conservateurs de Paris appellent le scandale d'Orléans! Suivant celui-ci quelques libres penseurs, suivant celui-là, quelques républicains lâches ont fait les maîtres dans la cathédrale de Sainte-Croix ; la bannière des zouaves pontificaux en a été chassée, écrit l'un d'eux, et chassée, ose-t-il ajouter, parce qu'elle était aussi celle du Sacré-Cœur. Ce n'a été qu'une infamie, dit un autre, à deux reprises. Et contre qui sont dirigées ces indignités ? N'en doutez pas, elles visent l'évêque d'Orléans ; c'est lui qu'elles veulent frapper par derrière ! Il était à Versailles, retenu par les travaux de l'Assemblée ; qu'importe ! il a toléré cette profanation, il ne l'a pas flétrie ; peut-être même l'avait-il ordonnée ou encouragée (2).
Ceux qui sont familiarisés avec le style de Mgr Dupanloup ne peuvent s'empêcher de le reconnaître ici sous la plume de M. de Lacombe.
L' Univers répondit à son tour :
Si nous n'étions habitués, de la part de quelques diocésains d'Orléans, à des procédés de polémique pareils à celui dont M. de Lacombe nous fournit de nouveau l'exemple, nous aurions lieu de manifester notre surprise... Où donc a-t-il lu que c'était de la cérémonie religieuse que l'Univers avait parlé comme d'une infamie ? Où donc a-t-il trouvé que c'était l'évêque d'Orléans lui-même que nous mettions en cause ?. . . Oui, certes, la cérémonie dont parle M. de Lacombe, était une grande chose et nous n'y pouvions qu'applaudir ; mais l'acte du comité de secours reniant le drapeau de Loigny n'était pas justifiable, et c'est là ce qu'en termes sévères nous avons blâmé. Entre ce vote d'un comité et une cérémonie religieuse, il y a, ce nous semble, une différence dont M. de Lacombe pouvait tenir compte. S'il fait la confusion, et s'il y vient mêler le nom de Mgr Dupanloup, c'est que, cet acte n'étant pas justifié, il était plus commode de l'abriter derrière une cérémonie dont nous n'avions
(1) Univers, 22 décembre 1873.
(2) Unioers, 28 décembre 1873.
qu'à faire l'éloge, et derrière un nom que lui-même, à notre exemple, eût fait sagement de laisser en dehors du débat (1).
Pour articuler le nom de l'évêque d'Orléans, et pour imputer à l'Univers des torts vis-à-vis du prélat, M. de Lacombe avait ses raisons. Nul doute que la lettre écrite au Français n'ait été mûrement délibérée. Ne fallait-il pas ménager à Mgr Dupanloup le moyen d'entrer en lice? Tandis .que M. de Lacombe poussait une reconnaissance sur l'ennemi, l'évêque d'Orléans préparait sa Lettre au rédacteur en chef de TUnivers sur le scandale d'Orléans, qni parut dans les premiers jours de janvier 1874; les journaux en eurent la primeur. V Univers refusa de l'insérer. M. Louis Veuillot publia les lignes suivantes :
On sait que Mgr Dupanloup a l'habitude de faire, tous les quatre ou cinq ans, un écrit spécial contre V Univers. Les plus notoires ont été, en 1851 ou 1852 : Lettre pastorale sur les classiques, suivie d'une sentence d'interdiction du journal dans les maisons religieuses du diocèse; en 1856, le pamphlet intitulé: V Univers jugé par lui-même, avoué par M. l'abbé Gognat, mais dont le fond était formé d'un mandement du prélat resté inédit quoique imprimé ; en 18G9, sur le seuil du Concile, V Avertissement à M. Veuillot, sans parler de diverses autres algarades. Ces manifestations, d'une mauvaise humeur infiniment persistante, ont fait plus de bruit qu'elles n'ont obtenu de fortune. ïrès-soutcnues de tous les journaux, elles sont tombées uniformément dans l'oubli, et ne paraissent guère destinées à vivre ailleurs que dans les collections de V Univers, car un bon sentiment nous portera sans doute à les effacer de nos Mélanges, où nous les avons recueillies, lu' Univers jugé, etc. a été déchiré en police correctionnelle par son éditeur responsable, avec promesse de ne pas le réimprimer.
La pièce nouvelle est semblable aux autres, moins longue, également immesurée. Un journal la déclare « aussi éloquente qu'indignée ; » c'est notre avis en ce sens que nous n'y trouvons ni éloquence ni indignation. Suivant nous, l'éloquence n'a point ce genre d'indignation, ni l'indignation ce genre d'éloquenc!'. On en pourra d'ailleurs juger trèsaisément. Les journaux qui la rij^.oluisent, à la prière formelle de l'auteur, ne sont pas introuvables. Pour nous, nous ne la donnons point, quoique invités comme les autres, et nous résistons à nos propres désirs plus encore qu'à ceux de Mgr l'évoque d'Orléans, par un sentiment différent de celui qu'il nous attribue.
Comme nous ne nous sommes point aperçu que ses précédentes accusations nous aient beaucoup nui, nous laissons cela, dont nous croyons n'avoir nullement besoin pour occuper nos lecteurs. Nous avons un seul, mais très-grand avantage sur Mgr l'évèquo d'Orléans : le respect de sa dignité. Nous conserverons cette fortune, et la polémique en sera plus tôt
(1) Univers, 28 décembre 1873.
finie. L'âge semble ajouter aux ardeurs de ce grand adversaire. Sur beaucoup de points il calme beaucoup les nôtres. Quelques paroles mûres et le silence nous semblent suffire à des questions personnelles. Un âge est venu où, si l'on doit combattre encore, il faut savoir combattre en vieillard. Il ne convient pas d'être tumuUuaire toute la vie.
Du reste, nous sommes ici forcé de nous borner. Le malheur de Mgr l'évêque d'Orléans veut qu'il nous attaque à propos d'une circonstance qui, personnellement, ne regarde pas le rédacteur en chef de V Univers. Il s'agit de cette question du drapeau des zouaves, banni pour une raison quelconque d'une cérémonie où il devait figurer. Quand le fait est arrive et quand la question a été, à bon droit, agitée, nous étions à Rome, c'est-à-dire fort loin d'Orléans. Ce simple détail nous met hors de cause. Monseigneur dit bien que « l'Univers c'est moi, que je l'ai moi- « même déclaré, et que tout ce que publie mon journal, j'en prends la « responsabilité. » En un sens, il a raison, et la responsabilité m'est glorieuse. Mais pourtant cette précaution oratoire fait de la peine; elle indique trop l'intention absolue de Mgr Dupanloup de m'impliquer à tout prix dans ses phrases « aussi éloquentes qu'indignées... »
Au cours de son improvisation oratoire, Mgr Dupanloup nous offre de prouver dans nos colonnes que nous sommes cause de l'échec de la restauration monarchique. Ce sera comme il voudra. Sur ce point, il est sûr de nous intéresser. Néanmoins, nous ne le poussons pas, et nous lui conseillons même de s'abstenir (1).
Le passage auquel M. Louis Veuillot fait ici allusion est le trait final ; en voici la teneur :
Et pendant tous ces derniers mois, lorsqu'il était question de la restauration monarchique, que n'avez-vous pas dit, que ne dites-vous pas tous les jours encore contre les membres les plus respectés de l'Assemblée, contre l'honneur de ces hommes, dont je vois de près la loyauté, le courage et le patriotisme; contre ce grand parti conservateur, dont l'union est aujourd'hui la seule ressource qui reste à nos espérances, mais que vous cherchez, vous, misérablement à déshonorer et à diviser!
Nul, Monsieur, et c'est ma grande accusation en ce moment contre vous, nul n'a contribué autant que vous l'avez fait par vos polémiques, par vos injures, par vos déplorables confusions d'idées, à ruiner l'œuvre de la restauration monarchique. Osez le nier, et je suis prêt à en donner à vos lecteurs toutes les preuves (2).
Nous sommes forcé de reconnaître que, aujourd'hui, après la correspondance échangée entre M. de la Rochette et M. Callet, députés, après le discours adressé aux électeurs de la Drôme par M. Bérenger, député, les révélations faites par M.. d'Arnim, enfin le discours de M. d'Audiffret au moment où l'Assemblée nationale s'est
(1) Univers, 9 janvier 1874.
h) Lejcre de Mgrl'éuêque d'Orléans au rédacteur en chef de /'Univers sur le Scati' aoLe d Orkans ; Pans, Douniol .
séparée, fin décembre 1875 (1), la cause de l'échec monarchique ne saurait être imputée à la polémique de Y Univers, mais bien aux obstacles sciemment apposés par les orléanistes. Au surplus l'évêque d'Orléans, à l'heure où l'on croyait la restauration imminente, écrivait lui-même ceci :
Je désire donc la monarchie, et cependant je n'engage pas ici absolument mon vote, et je ne comprerds pas, du reste, que, avant une discussion définitive, un homme sérieux engage obstinément le sien (2)...
Sous la date du 9, Mgr l'évêque d'Orléans écrivit encore à M. Louis Veuillot pour lui reprocher son refus d'insérer. Non content de la publicité accordée par les journaux à cette nouvelle accusation, il en donna communication à son clergé, le 13, sous le nom de Post-scriplum, par l'intermédiaire des Annales religieuses d'Orléans, paraissant le 17. Toujours même silence de la part de VUnivers.
Le 19 janvier, VUnivers fut suspendu pour deux mois. L'arrêté se fonde sur ce que « le numéro du journal, en date du même jour, soit par les articles qu'il contient, soit par les documents qu'il publie, est de nature à créer des complications diplomatiques. »
Plusieurs supposent que cet arrêté fut simplement une excommunication lancée par la petite église de la Roche-en-Brenil; un des adhérents, M. le duc de Broglie,, était alors ministre de l'intérieur.
Ce mot de scandale d'Orléans excita la verve d'un vénérable chanoine de la métropole de Besançon, M. l'abbé Thiébaud. 11 adressa, sous la date du 20 janvier, à Mgr Dupanloup, une lettre qui fut imprimée, en février suivant, à Besançon^ chez Bonvalot. M. Thiébaud prétend que le scandale d'Orléans consiste eh toute autre chose que l'exclusion de la bannière du Sacré-Cœur. Il se permet d'interroger le prélat sur certains faits et sur certains actes. 11 termine ainsi :
Pardonnez-moi, Monseigneur, en faveur du motif qui l'excite, la liberté grande que je viens de prendre. Votre Grandeur sait déjà, par quelquesunes de nos précédentes relations, que je suis tellement habitué à appeler chaque chose par son nom que, depuis longtemps, je passe pour un intraitable. Mais je n'en suis pas moins l'admirateur sincère de votre talent de mise en scène. Je n'en dirai pas autant de votre force athlétique dans l'art de la propagande libérale soi-disant catholique, dont vous êtes réputé l'inspirateur zélé et le chef le plus énergique (3).
(1) Voir les journaux, spécialement VUnivers, dans les six derniers mois de Tannée
(2) Lettre à M. de Pressensé.
(3) A Mgr Dupanloup Vabbé Thiébaud, page 15.
Le 20 mars, VUnivers reprit sa publication. Son premier article fut une lettre de S. S. Pie IX, en date du 31 janvier, ainsi conçue :
A notre cher fils Louis Veuillot, Pie IX, Pape.
Cher fils, salut et bénédiction apostolique.
Nous avons reçu la lettre du 19 de ce mois, par laquelle vous nous annonciez le décret rendu contre votre journal, ce que nous avions déjà appris par les feuilles publiques. Nous ne manquons pas, cher fils, de répondre à cette lettre, afin de vous rendre en affection paternelle votre déférence envers nous.
Telle est, vous le savez, la misérable condition de ce temps, que les ennemis de Dieu et de l'Eglise catholique, partout répandus dans le monde et poussés par une fureur violente ont employé tout leur pouvoir et toute leur force à la renverser, à quoi cependant ils ne peuvent parvenir; et ils se servent odieusement, pour avancer dans leurs desseins, des maux euxmêmes et des difficultés qui accablent les nations catholiques, en même temps qu'ils s'efforcent d'entretenir et de fomenter les divisions actuelles des esprits et les dissentiments pour mieux dominer.
Dans cette grande perturbation de la société civile, comme vos efforts et vos forces, cher fils, sont fidèlement appliqués à la propagation du bien, vous ne devez pas vous étonner d'être dans la tribulatiou. Mais pendant que les ennemis les plus acharnés de l'Eglise, croyant pouvoir avancer en sécurité, se trouvent emportés à grande vitesse dans la voie de l'injustice et de la perdition; pendant que ceux qui cherchent à concilier les ténèbres avec la lumière se flattent fallacieusement et vainement d'atteindre au terme de leurs vœux; pendant que d'autres, par la crainte d'une violente tempête, courbent inconsidérément la tête devant la fausse sagesse du siècle, croyant à tort éviter ainsi d'être renversés par la violence de l'orage, vous, mon cher fils, d'un cœur ferme, confiant et tranquille, vous attendez avec tous les bons, les temps et les moments que le Père céleste a assignés dans sa puissance, et, pendant ce temps, vous vous tenez en prières auprès du trône de Celui à qui les paroles des humbles et les sacrifices des éprouvés arrivent sûrement.
Nous désirons que la bénédiction apostolique, que nous vous donnong tendrement dans le Seigneur, à vous et à vos collaborateurs, selon votre demande, vous soit l'augure du secours céleste et le gage de notre affection.
I Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 31 janvier 1874, la vingt-huitième
'^^ année de notre pontificat.
Pie IX, Pape.
A roccasion de cette lettre pleine d'encouragements pour la rédaction de l'Univers, le Journal du Loiret publia l'article suivant :
M. Louis Veuillot, en reprenant, pour le service de VUnivers, sa tapageuse épée de gladiateur ultramontain, nous annonce qu'il a demandé la bénédiction du Saint-Père; pieuse précaution qu'il a jugée nécesbaireàsou
insolente bravoure avant d'insulter tel ou tel catholique, ou de frapper tel ou tel évêque. Et nous devons annoncer à notre tour que cette bénédiction, M. Louis Veuillot l'a reçue : Oui, il l'a reçue. Heureux batailleur! toutes les blessures qu'il va faire d'estoc et de taille, à droite et à gauche, parmi les fidèles et les infidèles, les voilà donc qui deviennent sacrées d'avance: il peut maintenant en bon chrétien, avec sa lame noire, trempée on ne sait dans quelle boue, se ruer sur M. de Falloux ou M. de Brogiie, ou même encore sur cette grande ombre de Berryer, qu'il allait asssaillir jusque dans l'agonie: il a la bénédiction du Saint-Père! Le Saint-Père daigne lui écrire: « Comme vos efforts et vos forces, cher fils, « sont fidèlement appliqués à la propagation du bien, vous ne devez a pas vous étonner d'être dans la tribulation. «
Il paraît que M. Louis Veuillot, en criant si fort autour de l'autel qu'il en a écarté maint honnête homme, a fait du bien parmi nous ! Il paraît que M. Louis Veuillot, en ferraillant dans l'Eglise et aux portes de l'Eglise contre les catholiques, qui ne croyaient pas en lui, a « propagé le bien » dans notre société ! Le bref dit cela. Il dit aussi que M. Louis Veuillot, au milieu de nos erreurs et de nos débats, « se tient en prière auprès du « Trône de Celui à qui les paroles des humbles et les sacrifices des éprouvés « arrivent sûrement. »
Nous n'aurions jamais soupçonné que M. Louis Veuillot eût ainsi l'attitude d'un pacifique, et que ce lutteur fût si tranquille, si béat dans la méditation et l'oraison. Sans connaître les secrets de sa piété, nous aurions cru plutôt que ses prières doivent ressemblera celles de M. de Montluc, celles qu'il entremêlait d'ordres et de souhaits pour la pendaison des hérétiques. Aussi le bref n'étant pas un dogme, nous nous permettrons de garder à M. Louis Veuillot la même estime que précédemment; et dussions-nous encourir la rage, sainte ou non, de ce belliqueux, nous regretterons la bénédiction qui vient de tomber sur lui (1).
Ces lignes inqualifiables portaient plus haut que l'Univers. Or, il faut savoir que le rédacteur en chef du journal Orléanais, M. Auguste Boucher^ professeur universitaire en congé , était et est encore honoré de la protection de Mgr Dupanloup, à la faveur duquel il doit d'être attaché au Correspondant. Il était donc facile de lui imposer une rectification. Nous devons constater qu'aucune satisfaction n'a été donnée, dans la circonstance, au sentiment catholique justement blessé. Oubli sans doute, mais des plus regrettables.
Nous consacrerons ce paragraphe aux concessions malheureuses
(1) Journal du Loiret, n° du 22 mars 1874.
que le libéralisme a dictées à Mgr Dupanloup, dans ses discours au sein de l'Assemblée nationale. Nous ne venons pas nier le mérite, la puissance et les succès de Torateur politique, encore moins les services rendus ; cependant lorsque, dans le silence du cabinet, nous relisons certains passages, nous y trouvons des propositions que le catholique, que l'évêque n'aurait jamais dû laisser tomber de ses lèvres. Nous ne sommes pas du nombre de ceux qui préconisent le succès final avant tout, et qui pardonnent aisément l'emploi des moyens périlleux , pourvu que le but soit atteint. Nous croyons, au contraire, qu'une victoire est payée trop cher si, pouï triompher, il a fallu compromettre les principes. Or, qu'on étudie de près l'orateur politique, qu'on l'étudié dans ses pensées, dans ses doctrines, dans son langage, on verra que presque toujours il abandonne quelque chose aux préjugée de ses adversaires. Cette disposition d'esprit , il la doit à son libéralisme. Citons quelques exemples :
Le 27 mars 1873, l'Assemblée nationale discutait la loi concernant les commissions administratives des établissements de bienfaisance, Mgr Dupanloup monta à la tribune pour appuyer un amendement qui avait pour objet de faire entrer, dans ces commissions, un ministre du culte, pardon du mot ! comme membre-né ; il s'exjprima ainsi :
MgrDupanloup. Le principe de la présence des ministres de la religion, dans les conseils de la charité et de l'assistance publique, avait été admis., vous me pardonnerez. Messieurs, de n'avoir pu rester indifférent à l'abandon d'un tel principe, d'un tel vote, qui était, à mes yeux, la réparation d'une longue injustice.
Une voix a gauche. Oh! oh!
MgrDupanloup. Oui! d'une injustice; car enfin ces fondations, ces biens, ces hospices, et tout ce que vous avez nommé, dans un si noble langage, le patrimoine des pauvres, c'est à nous que vous en étiez redevables... c'est nous qui avons couvert la France, l'Europe, et successivement les deux mondes, de maisons hospitalières... et de tout ce que vous avez nommé, je le répète, dans un noble langage, le palrimoine des pauvres...
On comprend parfaitement que, pendant des siècles, le clergé seul ait été chargé de l'administration du patrimoine des pauvres. Puis le cours des temps à donné à la société laïque la place naturelle et légitime qui lui appartient. [Très bien! très bien! à di^oite). Getteplaceestdevenueprépondérante. Nous en sommes heureux. Messieurs, c'est au fond l'esprit chrétien, l'inspiration chrétienne entrée dans nos mœurs, infiltrée dans nos lois et dans nos pratiques administratives elles-mêmes. Mais pour cela, permettez-moi de le dire, il n'était pas juste, comme l'a fait la Convention
r:: e nous chasser an grand domaine delà chaTité... {Braof apptaudisse' ments), et de nous dire :
La maison est à nous, c'est à vous d'en sortir.
Voilà ce qu'a fait la Convention, Messieurs, et voilà pourquoi vous ne pouvez ni le refaire ni le maintenir. [Applaudissements à droite.) Ce n'est pas seulement la justice qui nous est due que je réclame, c'est l'intérêt même des pauvres et des œuvres de bienfaisance dont je plaide en ce moment la cause... Les legs, les dons, les aumônes, les fondations y arriveront plus considérables, si nous y sommes. [Oui! oui! c'est vrai! à droite) La présence d'un prêtre donnera comme un cachet religieux à l'administration légale officielle.
Un membre. Et laïque.
Mgr Dupanloup. Et laïque, si vous le voulez....
Que d'euphémismes pour voiler les injustices les plus criantes ! Après avoir confisqué et vendu les biens ecclésiastiques, la Révolution a confisqué les biens des établissements charitables, qui étaient également des biens ecclésiastiques, et même elle en commença la vente. Par suite, l'État dut pourvoir à leur administration, laquelle en fait a causé presque partout des désastres, sans compter les leçons d"impiété largement distribuées aux indigents. Lorsque l'ordre fut rétabli, les biens hospitaliers n'ont pas été restitués à l'Eglise, ils sont restés en la possession des communes qui, sous la tutelle de l'État;, administrent aujourd'hui à grands frais le patrimoine des pauvres. Si le cours des temps, comme dit Mgr Dupanloup, a donné à la société laïque la place naturelle et légitime qui lui appartient, une place même prépondérante, si l'on doit s'en féliciter, il faudrait admettre que la dépossession de l'Église, en ce qui touche les établissements charitables, a été l'occasion de ce progrès. Et voyez de quelles couleurs ce progrès est revêtu : « c'est au fond l'inspiration chrétienne infiltrée dans nos lois et dans nos pratiques administratives! » Et les conservateurs de la droite d'applaudir! Comment pouvait-il en être autrement, quand c'est un évêque qui donne le signal? Si l'État, à l'aide de ressources spéciales, eût formé, parallèlement aux institutions ecclésiastiques, des établissements charitables, on aurait pu dire alors que l'inspiration chrétienne pénétrait dans la société laïque ; mais, sauf quelques exceptions, les biens dont disposent l'État et les communes au profit des pauvres ont été ravisa l'Église, et bien loin d'avoir voulu céder à l'esprit chrétien, les envahisseurs ont eu la volonté formelle de le ruiner et de dépouiller l'Église, qui en est le foyer, de toute administration, de toute autorité, de toute influence en matière charitable.
Hélas! en présence de pareils excès, pourquoi complimenter, et par deux fois, nos législateurs d'user de cette expression, patrimoine des pauvres, comme si l'État moderne l'avait inventée ! C'est l'Église catholique qui a créé le mot et la chose. Ensuite combien sont modestes les revendications formulées par Mgr Dupanloup! 'Le prélat demande uniquement l'entrée dans les commissions des curés, et de plus celle des délégués protestants ou Israélites. Mais à quel titre ces délégués protestants et Israélites? Leurs auteurs ont-ils couvert la France, l'Europe et les deux mondes de maisons hospitalières ? Pourquoi ne pas les laisser régir les ressources provenant de leurs coreligionnaires, sans les introduire dans les administrations catholiques ? N'était-on pas convaincu d'avance que le dissident est assisté, dans nos établissements, aussi bien que le catholique? N'y a-t-il pas ici an résultat fatal, une leçon d'indifférence en matière de religion, donnée par l'État, par la loi, et à leur insu, nous voulons le croire, par tous ceux qui ont voté la loi? L'éminent orateur fait observer que la charité a le don de rapprocher et d'unir. A merveille; mais il ne faut pas que le rapprochement des personnes nuise à la foi et soit un scandale pour les faibles, qui, de l'égale protection accordée aux cultes, concluent pratiquement que tous les cultes se valent.
A Rome, le discours de Mgr l'évêque d'Orléans fut très-remarque. L'opinion se ressouvint aussitôt de la protestation formulée par les cardinaux-évêques suburbicaires, en mars 1871, contre les usurpations du gouvernement italien, protestation dont voici un passage •
Yotre Excellence (1) ne peut méconnaître qu'à bien examiner les choses, les œuvres pies sont des oblations faites à Dieu, au profit des fidèles, et que par là même elles revêtent le caractère de vœux, sont consacrées par la religion et appartiennent de cette façon à l'Eglise. .. Et si pour quelquesunes de ces œuvres, eu égard à leur qualité, il n'y a aucune répugnance intrinsèque à ce qu'elles soient administrées, dirigées et surveillées par des laïques et par le pouvoir civil, on ne peut oublier que l'Eglise, soit pour les avoir fondées, soit pour les avoir dotées avec ses biens, soit pour les avoir inspirées et sanctifiées... soit à cause de leur lien intrinsèque avec la charité chrétienne, dont seule elle est la vivificatrice et la gardienne, ou avec l'enseignement chrétien, dont elle a été exclusivement chargée par son divin fondateur; on ne peut oublier, disons-nous, que l'Eglise, pour ces raisons et autres, est la gardienne légitime de ces mêmes œuvres. Si en tout lieu ce serait un grand attentat contre l'Eglise que la priver de ses droits, cet attentat serait plus grave encore dans la capitale du catholicisme (2).
[1) Le commissaire Gadda.
:2J Civilta cattulica, vol. II, série viii, p. 219.
Le correspondant romain de VUnivers, qui nous fournit le document qui précède, ajoutait ceci :
Les paroles de Mgr Dupanloup pourraient laisser croire à quelques-uns que l'autorité exercée par l'Eglise sur les lieux et œuvres pies était due à des circonstances de temps aujourd'hui cessées, et que maintenant cette autorité est passée légitimement dans les mains de l'Etat. Telle n'est pas certainement la pensée de Mgr Dupanloup, lequel sait que l'Eglise a sur les lieux et œuvres pies des droits indépendants de l'Etat...
La part « naturelle, légitime, prépondérante » accordée si généreusement à la société laïque dans l'administration du patrimoine des pauvres, a paru, ie l'avoue, au regard de ceux qui s'intéressent à Rome au maintien des droits de l'Eglise et de la vraie doctrine en France, mériter ces courtes observations, non point pour le prélat député, mais pour les esprits dont la tendance bien connue est de travailler sans cesse à l'amoindrissement de l'Eglise au profit de l'Etat (1).
Dans la séance du 20 mai 1874, Mgr l'évêque d'Orléans a demandé à l'Assemblée nationale et obtenu qu'un service d'aumônerie fût organisé au profit de l'armée de terre. Nous extrayons de son discours les passages suivants :
Il s'agit de laisser aux soldats de toutes armes, appelés sous les drapeaux, la liberté, le temps et les moyens de remplir leurs devoirs religieux, quand cela est dans leur conscience et dans leur volonté. La liberté et le temps, c'est-à-dire sauf les exigences impérieuses du service militaire, de ne pas employer les heures matinales de la journée du dimanche pour les catholiques et les protestants, de la journée du samedi pour les Israélites, à des manœuvres, à des corvées, à des revues, à des exercices militaires...
Dans une grande et capitale institution comme celle de l'armée, qui désormais embrasse le pays tout entier, il faut que tout se tienne, il faut que tout soit en harmonie, si vous voulez qu'elle atteigne son but et réponde à vos vœux et à la grandeur de sa mission. Vous demandez qu'elle soit une grande école de courage, de discipline, de dévouement et de sacrifices. Vous demandez que ce jeune soldat méprise la fatigue, les périls et la mort. Vous exigez qu'il soit prêt à verser son sang sur le champ de bataille; c'est-à-dire, suivant l'admirable expression de nos Ecritures, qui révèle là tout le secret de la rédemption chrétienne elle-même, vous lui demandez qu'il soit obéissant jusqu'à la mort, obediens usque ad mortem ! (j'gst à-direque vous lui demandez l'abnégation complète et l'immolation héroïque. Et quand vous exigez cela de lui, vous éloigneriez de lui ce qui est le grand principe même de l'abnégation! Vous lui refuseriez le bienfait de ces espérances sublimes qui rendent facile le sacrifice de la vie ! Vous le priveriez des secours de cette religion qui apprend à obéir sans murmurer, à combattre sans peur et à mourir sans regrets!... Donc, messieurs, je vous en conjure, votez cette loi : ce n'est pas seulement une loi
(1) Univers, 19 avril 1873.
de haute convenance religieuse, c'est une loi de rigoureuse justice, qui assurera aux jeunes gens que vous appelez sous les drapeaux le bienfait de ces influences morales, sans lesquels rien ne saurait demeurer longtemps dans sa force et dans sa vigueur...
Nous nous bornerons à poser ici deux ou trois questions. N'est-ce pas diminuer la vérité que de subordonner les pratiques religieuses à la conscience et à la volonté du soldat? Puisque, comme le dit si bien Mgr Dupanloup, sans la religion rien ne peut rester longtemps dans sa force et dans sa vigueur, notamment la discipline, l'obéissance, l'abnégation et le courage du soldat, comment ce soldat ne serait-il pas astreint à prendre les moyens qui seuls conduisent au but? Mais le libéralisme ne le veut pas. N'est-ce pas encore compromettre la vérité que deréclamer l'admission simultanée du prêtre, du pasteur et du rabbin, de faire implicitement profiter le prétendu ministère du pasteur et du rabbin d'une puissance d'action qui n'appartient qu'au catholicisme? Mais le libéralisme le veut ainsi.
Le 5 décembre 1874, l'évêque d'Orléans plaidait à la tribune en faveur de l'enseignement supérieur; il s'exprimait ainsi :
Nul parmi nous ne songe à substituer un monopole à un autre. Cette défiance est injuste et injurieuse. Nous ne prétendons disputer à nos adversaires que le prix de la confiance publique et cela en luttant à visage découvert et à armes égales... Nous croyons que, en travaillant de concert, nous nous élèverons, nous nous éclairerons, nous nous améliorerons les uns les autres. Les pères de famille prononceront entre nous et la France y gagnera.
Est-ce que cette manière de présenter les choses répond exactement à la situation? Est-ce qu'elle n'implique pas au profit des établissements universitaires des mérites et des titres qu'un catholique peut à bon droit leur refuser? Est-ce assez dire que d'en appeler au jugement des pères de famille? Aux termes du Syllabus, proposition XLViii, il est défendu « d'approuver un système d'éducation placé en dehors de la foi catholique et de l'autorité de l'Eglise, et qui n'ait pour but, ou du moins pour but principal, que la science des choses purement naturelles et les fins de la société terrestre. » Par conséquent, toutes les sympathies et toutes les préférences d'un catholique doivent être acquises aux écoles catholiques, et on ne peut que souhaiter de voir abandonné le système d'éducation condamné ci-dessus. Ces réflexions, un excellent journal de la province les a faites avant nous (1).
(1) Impartial du Finistère, 27 décembre 1874.
Si les catholiques rencontrent dans les discours de Mgr Dupanloup, aussi bien que dans ses écrits, des expressions qui ne sont pas toujours en parfaite harmonie avec les saines doctrines, ils ont aussi à regretter le silence du prélat-député, dans des circonstances où la cause de l'Eglise ne pouvait être défendue que par lui.
Premier exemple, le 22 juillet 1871, M. Thiers, au sujet du Concordat, professa une théorie inadmissible.
Le même homme d'Etat avait, en outre, professé l'indifférentisme dans les termes que voici :
Le plus haut degré de philosophie n'est pas de penser de telle ou telle façon, l'esprit humain est libre heureusement; le plus haut degré de philosophie est de respecter la conscience religieuse d'autrui, sous quelque forme qu'elle se présente, quelque caractère qu'elle revête. Quant à moi, désoler les catholiques, désoler les protestants est une faute égale. Les protestants ne veulent pas qu'une seule communion chrétienne puisse dominer les autres ; c'est leur croyance et c'est leur droit. Les catholiques croient qu'une seule communion dans le christianisme doit dominer les autres pour maintenir ce grand et noble phénomène religieux : l'unité des croyances ; ils le croient et ils ont raison, c'est leur droit, et tout gouvernement qui veut entreprendre sur la conscience d'une partie quelconque de la nation est un gouvernement impie aux yeux mêmes de la philosophie.
Mgr l'évêque d'Orléans, ainsi que nous l'avons vu plus haut, a pris la parole immédiatement après M. Thiers ; il a comblé celui-ci d'éloges, mais il n'a pas dit un seul mot pour rectifier son étrange interprétation du Concordat, ni ses autres erreurs.
Second exemple. Le 21 juillet 1873, à l'occasion de l'église du Sacré-Cœur de Montmartre, M. Tolain parla en ces termes :
Messieurs, sans entrer dans des détails, je dis, avec des documents à la main, que le vocable qu'on a été si longtemps à prononcer dans cette assemblée, que l'adoration à laquelle votre éghse doit être consacrée a été nombre de foi? condamnée pir la catholicité... Un livre émanant d'un évoque a raconté dans ses détails le miracle qui sert de point de départ à l'adoration du Sacré-Cœur de Jésus. Ce livre, qui était tout favorable à la visitandine Marie-Alacoque, a soulevé dans la catholicité tout entière les protestations les plus énergiques, les plus vives... A ce moment même, un prélat pieux, vénéré, l'évêque d'Auxerre, M. de Caylus, formulait, dans une lettre demeurée célèbre, son opinion, et voici ce qu'il disait ; « La Vie de Marie Alacoque est sans doute, à tous égards, un des plua « mauvais livres qui aient paru dans ce genre. Il a révolté tout le monde, tt soit en dedans, soit en dehors de l'Eglise. Des gens de bien en ont été « indignés et comme saisis d'horreur ; les libertins en ont fait le sujet de « leurs railleries. Que j'aille parler des colloques amoureux... »
Je dis que ce culte spécial, que cette adoration toute particulière a été tour à tour condamnée, non-seulement par des prélats et par des grands dignitaires, je dis qu'elle a encore été condamnée par des Papes, par la congrégation des rites..,
Ce discours a été, il est vrai, interrompu par d'énergiques protestations : mais un seul mot articulé par un homme compétent eût mieux valu. L'homme compétent c'était Mgr Dupanloup ; il a gardé le silence.
Troisième exemple. Au cours de la discussion sur l'enseignement supérieur , troisième lecture, M. Tolain formula les objections suivantes :
J'ai là sous les yeux un livre de doctrine publié par un vicaire général, approuvé par des évoques, livre destiné à l'enseignement religieux dans les écoles primaires; j'y trouve de curieuses distinctions entre la conscience probable, la conscience improbable, certaine, incertaine. J'y trouve que si le fils ne doit pas se réjouir du meurtre de son père, meurtre qui le fait héritier, il peut se réjouir de l'héritage que lui procure le meurtre de son père. Il y a encore sur le vol et les restitutions des définitions d'une casuistique bizarre. Enfin, dans le même livre, le mariage contracté devant un officier de l'état civil est déclaré nul, s'il n'a pas été célébré devant un prêtre. Lorsqu'il s'agit des droits de restitution, on trouve boa de se servir de la légalité pour ne pas restituer au bout d'un certain temps ce qu'on a indûment acquis. Quand la loi civile vous est utile, vous vous en servez ; quand elle vous nuit, vous la repoussez. Comment pouvonsnous croire que vous voulez la liberté de l'enseignement supérieur ? Estce que, chaque fois qu'il s'est agi d'une liberté, nous ne vous avons pas trouvé sur notre route (1) ?
Il appartenait à un théologien de répliquer, d'éclaircir, de justifier ; ce thédogien , c'était l'évêque d'Orléans : il a gardé le silence. S'il eût parlé, il aurait rendu transparente l'ignorance du député radical, et enlevé aux journaux anti-catholiques toute possibilité d'abuser de ses citations, ce qu'ils n'ont pas manqué de faire.'
Enfin, n'aurions-nous pas à demander au prélat compte de son' silence, toutes les fois qu'il s'est agi à l'Assemblée nationale des subsides accordés aux théâtres de Paris ?
Au commencement de l'année 1873, un comité catholique se con-
(1) Compte rendu analytique de la séance du 8 juillet 1875.
stitua à Orléans, sous les auspices de Mgr i'évêque. Un de ses premiers soins fut de rédiger une adresse au Saint-Père. A cet effet une commission fut nommée , puis une sous-commission. La souscommission libella un projet suffisamment accentué pour exprimer dignement les sentiments du comité. En commission, ce projet eut à subir des modifications, et finalement l'adresse, telle qu'elle fut rédigée et envoyée, ne se distinguait plus que par sa pâleur. Ce trait n'échappa point à Pie IX, et, en retour. Sa Sainteté écrivit an comité catholique d'Orléans, sous la date du 9 juin 1873, une lettre remarquable par les enseignements et les allusions qu'elle renferme.
A la lecture de cette réponse, certains visages s'assombrirent. On se demanda ce qu'il fallait faire. Le président voulut d'abord gagner du temps. Il était impossible de nier l'existence de la lettre ; plusieurs membres du comité témoignèrent le désir de la connaître. On la possédait depuis la fin du mois de juin 1873, on se décida, en mars 1874, à en afficher l'original dans la salle des séances. Mais ce texte latin, ne pouvait satisfaire tout le monde, on réclamiait instamment une traduction. Cette traduction fut faite à l'évêché, imprimée au mois d'avril suivant, et mise, ainsi que le latin, en tête du compte rendu de l'Assemblée générale, tenue le 23 février précédent,
Mgr de Ségur ne paraît pas étranger à ce dénoûment. Fin de février 1874, il publiait la première édition de son excellent opuscule Hommage aux jeunes catholiques libéraux, dans laquelle il cite trois lettres émanées du Pontife régnant contre le libéralisme soi-disant catholique. L'écrivain déclare qu'il en existe une quatrième, adressée au comité d'Orléans, et il ajoute qu'on se demande pourquoi cette lettre n'a pas été publiée comme les autres (1) ? Aussitôt, non plus seulement à Orléans, mais partout ailleurs, les nombreux lecteurs des ouvrages de Mgr de Ségur furent avertis, l'opinion s'inquiéta, et, pour couper court aux commentaires, la publication fut faite. Il nous reste à parler de la traduction que le comité catholique d'Orléans a prise sous sa responsabilité. Afin de mettre le lecteur à même d'en juger, nous donnons, l'une à côté de l'autre, la traduction du comité et celle de Mgr de Ségur.
(1) Hommage aux jeunes libéraux catholiques. Paris, 1874, Haton