TRADUCTION DE MGR DE SEGUR
A nos chers fils, le noble vicomte de Morogues, président, et à tout le conseil du comité catholique d'Orléans, à Orléans.
Pie IX, Pape.
Cher et noble fils, salut et bénédiction apostolique.
Nous nous réjouissons, chers fils, de ce que vous aussi, vous êtes réunis en un comité pour combattre rimpiélé, qui pousse avec tant d'ardeur au renversement de tout ordre; et nous voyons avec joie que vous ave?^ à cœur de commencer vos luttes sous d'heureux auspices, en demandant le secours et la bénédiction de ce siège apostolique, qui seul a la promesse qu'il remporterait perpétuellement la victoire sur les puissances des ténèbres.
Cependant, bien que vous ayez, en effet, à soutenir la lutte contre l'impiété, vous en avez moins à redouter, peutêtre, que d'une alliance avec les hommes imbus de cette doctrine douteuse, laquelle, tout en repoussant les conséquences extrêmes des erreurs, en conserve et en nourrit obstinément le premier germe, et qui, ne voulant ni embrasser ni rejeter la vérité tout entière, cherche par des interprétations, à faire concorder à peu près la doctrine de l'Eglise avec ses propres sentiments.
Il en est, en effet, de nos jours, qui adhèrent aux vérités récemment définies par un effort de volonté, comme pour éviter l'accusation de schisme, et abuser leur pn pre conscience ; mais ils n'ont nullement dt'posé cette hauteur qui s'élève contre la science de Dieu, ni réduit leur intelligence en captivité sous l'obéissance de Jésus-Christ.
Si de telles opinions s'étaient glissées secrètement dans votre esprit et en avaient pris possession, vous ne pourriez certainement pas espérer cette fermeté et cette force qu'on ne trouve que dans un parfait attachement à l'esprit et aux doctrines de cette chaire de Pierre;
A nos chers fils, le vicomte de Morogues, président, et à tout lo conseil du comité catholique, à Orléans.
Pie IX, Pape.
Cher et noble fils, salut et bénédiction apostolique.
Nous nous réjouissons de ce que, vous aussi, vous avez formé un comité pour combattre l'impiété, qui travaille au renversement de tout ordre, et nous voyons avec joie que vous avez à cœur de commencer vos luttes sous d'heureux auspices, en demandant le secours et la bénédiction- de ce Siège apostolique, à qui seul a été promise une constante victoire sur les puissances des ténèbres.
Mais, bie.n que vous ayez, en effet, à soutenir la lutte contre l'impiété, cependant, vous avez moins à redouter do ce côté, peut-être, que de la part d'un groupe ami, composé d'hommes imbus de cotte doctrine équivoque, laiiuelle, tout en repoussant les conséquences extrêmes des erreurs, en retient et en nourrit obstinément le premier germe, et qui, ne voulant pas embrasser la vérité tout entière, n'osant pas non plus la rejeter tout entière, s'efforce d'interpréter les enseignements de l'Eglise de manière à les faire concorder à peu près avec ses propres sentiments.
Car, aujourd'hui encore, il en est qui adhèrent aux vérités récemment définies par un pur effort do volonté, et cela pour éviter l'accusation de schisme et pour abuser leur propre conscience; mais ils n ont nullement déposé cette hauteur qui s'élève contre la science de Dieu, ni réduit leur intelligence en captivité sous l'obéissance de Jésus-Christ.
Si de telles opinions s'étaient glis-ées secrètement dans votre esprit et y dominaient, vous n'auriez certiiinement point à espérer cette fermeté et cette force, que p;>ut seule vous apporter une parfaite adhésion à l'esprit et aux doctrines de la chaire de Pierre ; et pour
et, pour cette raison, non-seulement vous ne seriez pas en état de soutenir avec fruit la lutle quo vous allez entreprendre, mais vous feriez peut-être un très-grand tort à a cause que vous voulez défendre.
Soyez donc en garde contre cet ennemi caché, et repoussez ses dangereuses suggestions; et vous appuyant sur la pierre immuable établie par Jésus-Christ, et obéissant au signal que vous a donné votre illustre évêque, marchez vaillamment contre les ennemis de toute autorité divine et humaine. Dieu soutiendra vos forces et vous donnera la victoire. Comme présage de cette victoire, comme gage de la faveur céleste, et en témoignage de notre paternelle bienveillance, nous vous accordons avec amour, chers fils, la bénédiction apostolique.
Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 9 juin 1873; l'an de notre pontificat vingt-septième.
Pie IX, Pape.
cette raison, non-seulement vous ne se* riez pas en état de soutenir utilement la lutte que vous entreprenez, mais vous causeriez peut-être un plus grand dommage à la cause que vous voulez défendre.
Soyez donc en garde contre cet ennemi caché, repoussez ses dangereuses suggestions; et vous appuyant sur la pierre immuable, établie par Jésus-Christ, pleins de déférence pour votre illustre pasteur, marchez vaillamment contre les ennemis de toute autorité divine et humaine. Dieu soutiendra vos forces et vous donnera la victoire, ce que nous vous souhaitons de tout notre cœur.
En attendant, comme gage de la faveur céleste, et en témoignage de notre paternelle bienveillance, nous vous accordons, avec amour, bien-aimés fils, la bénédiction apostoliaue.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, 1© 9 juin 1873, vingt-septième année de notre pontificat.
Pie IX, PapeO).
Nous laissons au lecteur le soin de constater les différences qui existent entre les deux traductions et d'en, reclierclier la cause.
Avant le Concile, l'évêque d'Orléans allait fréquemment à Rome. Nous l'y voyons en 1854, en 1862, 1863, 1865 et 1867, sans parler des excursions soudaines, rapides, entourées de mystère. De plus, à chaque pas que la Révolution faisait en Italie, le prélat courait à sa plume. Depuis le Concile, ni visites, ni brochures, et pourtant ni l'occasion ni la matière ne manquait. Ce contraste entre le présent et le passé, que les malheurs de la France et les travaux de l'Assemblée nationale n'expliquaient pas suffisamment , fut remarqué partout, principalement à Rome. MgrDupanloup reçut, à cet égard , des informations tellement précises que , au mois d'avril 1874, il se fit un devoir d'aller de nouveau saluer et vénérer Pierre en la personne de Pie IX. Le motif jeté au public fut le
(1) Hommage aux jeunes catholiques libéravas^ nouvelle édition, 1875, Paris, Hatoa. On trouve dans cet opuscule le texte latin.
projet de canonisation de Jeanne d'Arc (1). Le prélat resta peu de jours près du Pape, assez toutefois pour recevoir de paternelles recommandations. Ses deux brochures, savoir : Leilre à M. MingJielli sur la spoliallon de l'Eylise à Rome et eu Italie (2), et Elude sur la Franc-Maçunncrie (3), sont, à nos yeux, un des résultats des audiences accordées par le Saint-Père.
Dès la première seaiaine de mai, Mgr Dupanloup, revenant de Rome et passant par Turin, faisait annoncer dans VUnilà catlolica, et deux jours de suite, une publication ayant pour objet les attentats commis contre l'Eglise par le gouvernement subalpin. Ce travail toutefois ne parut qu'en octobre, après bien des perplexités subies par l'auteur, retenu un moment par des considérations politiques, suggérées peut-être par notre ministre des affaires étrangères. Ce qui est certain, c'est que le texte primitif fut modifié ; voici comment.
Le paragraphe XII a pour titre : Menaces faites à la Propagande ; Tuuteur y relève les immenses services rendus par le collège de la Propagande et ses annexes. A la fin de ce paragraphe, les exemplaires du premier tirage portent les lignes suivantes :
Sur ce grave sujet comme sur tous les autres, le gouvernement français, dans son inviolable dévouement à l'Eglise et au Saint-Siège, vous a adressé par son religieux ambassadeur les observations les plus fortes et de tout point dignes de lui. Je vous conjure d'en tenir compte enfin (4).
Or, Mgr Dupanloup a fait substituer au feuillet 43-44 un carton numéroté de même, mais où l'on chercherait vainement les lignes que nous venons de transcrire. Nous livrons cette particularité, qui n'a été signalée par aucun journal, à la pénétration du lecteur. Pour dire ici toute notre pensée, cette suppression nous paraît la suite naturelle de l'atdtude prise par l'évêque d'Orléans à l'Assemblée nationale en 1871 et 1872, lors des pétitions en faveur du Pape.
La Lettre à M. Minglielii ne satisfit pas complètement les amis de la papauté. La brochure ne disait rien de nouveau, elle avait seulement le mérite de faire retentir à certaines oreilles le bruit sinistre des institutions les plus vénérables tombant sous les coups répétés du gouvernement subalpin. Mgr Dupanloup a partout un auditoire à
(11 Annales religieuses cT Orléans. 2 mai. 18"4. (a Paris, Dûuniol.
(4) Page 4t
lui, et qui ne veut entendre que lui ; il a donc fait une bonne œuvre en se servant de la notoriété attachée à son nom, pour réveiller ces catholiques somnolents, trop disposés à se consoler des spoliations commises, pourvu qu'ils aient en France la liberté de vaquer à leurs devoirs religieux. Néanmoins, après une description très-accentuée des excès perpétrés par la révolution en Italie et spécialemeni à Rome, les conclusions semblaient timides. C'est au point qu'un journal, la France^ écrivit que l'illustre polémiste finissait par « se résigner au fait accompli de l'unité italienne. » Mgr Dupanloup réclama vivement, mais les développements dans lesquels il entra ne rendirent pas ses conclusions plus nettes.
Généralement, les journaux catholiques de France et d'Italie, sans excepter le Journal de Florence , formulèrent des réserves- Toutefois cette dernière feuille suivit une ligne équivoque. D'une part, elle prodigua à Tévêque d'Orléans, considéré comme homme politique, les plus grands éloges, à tel point que celui-ci écrivit au rédacteur une lettre de remerciements ; et, d'autre part, elle reconnut que les conclusions du prélat étaient inacceptables. Nous citons :
Quant au tribut d'éloges que j'ai payé à la Lettre à M. Minghetti\ j'y vois encore moins possibilité de m'accuser. Bien avant que je ne prisse la plume pour dire ma pensée sur ce livre, Pie IX adressait à son auteur un bref de félicitations... Mais, dira-t-on, le Pape n'a pas loué la conclusion de M2,T Dupanloup. Le Journal ^de Florence ne l'a pas louée non plus : il a dit qu'elle était inacceptable au point de vue de l'Eglise. Le Pape a entendu seulement encourager et bénir l'évêque d'Orléans pour les vérités qu'il a fait retentir aux oreilles de nos ministres. Le Journal de Florence en a fait autant.
Le catholicisme libéral est bien et dûment condamné par le Vatican. S'il existe encore des hommes de cette nuance, il faut qu'ils se résignent à leur triste sort et passent dans le camp des ennemis de l'Eglise. Mais l'Eglise, en foudroyant le catholicisme libéral, n'a dressé aucune liste de catholiques libéraux et n'a chargé personne de la dresser pour elle...
Le mieux, dans cette rcacontre, est de juger les livres par ce qu'ils contiennent et les hommes par ce qu'ils font, sans recourir à leur passé, qui peut être réparé par un noble repentir, sans trop nous préoccuper de leur avenir, qui peut être signalé par des rechutes. Si un catholique vient à nous, ne cherchons pas s'il a appartenu un jour au catholicisme libéral, ne le repoussons pas dans la crainte qu'il puisse y appartenir le jour après. Embrassons-le et faisons-lui l'accueil que nous faisons à un frère ; c'est encore le meilleur moyen de l'arracher à l'erreur, de l'attacher pour l'avenir à la cause de la vérité.
Imitons l'Eglise, toujours plus prompte à pardonner qu'à condamner, toujours inébranlable sur le terrain des doctrines et toujours clémente
envers les hommes; animée de compassion pour le pécheur et ne désirant rien mieux que de le voir revenir à elle (1).
Quel pavé ! Il va sans dire que le Français, que les Annales religieuses d'Orléans et autres feuilles au service de Mgr Dupanloup, qui enregistraient fidèlement les articles louangeurs du journal florentin, n'ont pas soufflé mot des lignes qui précèdent. Mais voici quelque chose de plus piquant : le 18 décembre 1874, l'évêque d'Orléans écrivit au directeur du Journal de Florence la lettre ciaprès :
Versailles, 18 décembre.
Monsieur le directeur du Journal de Florence,
Je ne saurais assez vous dire combien je suis touché et reconnaissant de vo bontés pour moi, et combien je suis attristé en même temps des ennuis qui en sont pour vous la suite. Ces deux sentiments vous assurent dans mon cœur une respectueuse affection dont je vous prie de vouloir bien agréer ici le témoignage.
Je viens de lire, avec une surprise égale à la vôtr;^, les questions auxquelles vous avez été obligé de répondre par suite de votre appréciation de ma Lettre à M. Minghetti, et par suite d'un autre article, infiniment trop bienveillant pour moi>=m '^me, je suis le premier à le reconnaître, et qui m'attribue une influence qu'assurément je n'ai pas.
Quant à ma Lettre à M. Minghetti, je croyais vraiment que c'était là chose jugée. La solution « inacceptable par l'Eglise », c'est celle que j'ai, toute ma vie, toujours repoussée ; mais la solution dont j'ai indiqué la possibilité, et dont j'ai dit les conditions expresses dans ma lettre à la France, ce modiis restitutndi, si, comme vous Tobservaz avec grande raison, les choses se passaient dans les conditions formellement exprimées par moi, quel catholique n'en devrait pas être heureux ?
Au reste, et VOsservatore romano l'a fait remarquer avec justesse, vous avez donné aux catholiques, dans toute cette discussion, un vrai modèle de polémique loyale, courtoise et chrétienne.
Encore une fois, veuillez agréer, Monsieur, mes remerciements et ma vive gratitude, avec mes regrets pour les tristesses que des attaques aussi inattendues ont pu vous causer, et enfin l'hommage de mon profond et religieux dévouement.
-}- FÉLIX, évêque d'Orléans (2)
Précédemment, Mgr l'évêque d'Orléans avait adressé au même journal la lettre suivante :
Paris, 26 novembre.
Monsieur,
Vous avez bien voulu publier, sur ma Lettre à M. Minghetti, des articles dont je ne puis que vous êire reconnaissant. Vous l'avez appelée « une défense de la souveraineté pontificale; » on ne pouvait la définir plus jusiement.
fil Journal de Florence, n° du 18 novemlire 1874. — Univers. 5 décembre 1874. {2) Journal de Florence, 23 décembre 1874.
Je me suis étonné qu'un écrit d'un plan si simple et d'un sens si clair ait été si étrangumenl compris, même par certains journaux religieux d'Italie. Quelle n'a pas été ma surprise, Monsieur, lorsque j'ai lu dans un de ces journaux un article ayant pour titre : le moclus vivendi proposé par l'évêque d'Orléans. De modus Vivendi, je n'en ai proposé aucun, absolument aucun; tout au plus pourrait-on dire que j'ai indiqué un modus restiliicndi. Et, en effet, ainsi que vous l'avez fort bien expliqué, ma Lettre à M. Minyhetti n'est au fond qu'un pur syllogisme composé de deux 'prémisses et d'une invincible conclusion.
Au mépris de ses promesses les plus tiolennelles, le gouvernement italien a spolié indignement, implacablement l'Eglise romaine : première prémisse. Ces spoliations atteignent le gouvernement spirituel lui-même du Saint-Siège : seconde prémisse. Do là cette grave conclusion :
« Que la question romaine n'est pas résolue ; que les droits de c .mscience du ({ monde catholique sont violés; qu'une cause de perturbation morale immense est « posée dans le monde, et que, par conséquent, il est nécessaire de rendre au « Pape sa souveraineté pour lui rendre sa liberté. »
Voilà la conclusion de mon écrit; il n'y en a point d'autre.
Et quant à une solution possible, voici à quelle condition : A condition que l'Europe, comprenant et ses devoirs envers le Saint-Père et les droits de conscience des catholiques, fit cesser, avec une situation déclarée par moi intolérable, cette cause pc-rmaiiente de perturbation morale et de redoutables complications. Et de plus, j'ai dit expressément ce que d'ailleurs j'avais longuement et invinciblement démontré dans mon écrit contre la fameuse brochure : le Pape et le Congrès. « Il va sans dire que rien ne se peut résoudre, ni décider, ni faire, sans le « consentement ni la décision du Saint-Père, et que tout ce qui se ferait, sans lui et « contre lui, serait nul de soi. »
Tel est donc le sens exact de mon écrit. Au surplus, comme vous l'avez trèsjustement remarqué, le Saint-Père ne s'y est point trompé, et la lettre infiniment bienveillante qu'il a daigné m'adresser, comme témoignage de sa satisfaction, est pour moi la plus haute et la plusdoace récompense.
Veuillez agréer. Monsieur, mes bien recouiiaissants et dévoués hommages.
-j- FÉLIX, évèque d'Orléans (1).
Cet échange de félicitations et de remerciements, entre le Journal de Florence et Mgr Dupanloup, nous paraît empreint d'une fine diplomatie. N'oublions pas que l'article^ où le prélat est embrassé à titre de catholique libéral pénitent, est antérieur aux deux lettres qu'on vient de lire. Mgr Dupanloup n'a pas l'air de se formaliser de ce que le journal florentin déclare que la conclusion de la Lettre est inacceptable au point de vue de l'Eglise, que le Pape ne l'a pas louée, \e Journal de Florence non j)lus; que le catholicisme libéral est définitivement condamné, et qu'il faut accueillir les frères égarés et repentants sans s'inquiéter de leurs chutes passées, ni de leurs chutes à venir. Puis le prélat distingue entre conclusion et solution. Il dit que la conclusion de son écrit est la restauration de la souveraineté pontificale, et que la solution possible est un accord entre les puissances. Mais, comme il prévoit que ces puissances
(1) Annales religieutes d'Orléans, 5 décembre 1874.
pourraient imposer des condition^; au Saïnt-P<^^re, il rappelle qu( l'adhésion du Pape aux moyens proposés est indispensable. Or, c'est cette solution que le Journal de Florence, ainsi que tous les lecteurs sérieux, ont qualitié àe conclusion ; et quant à cette conclusion, les journaux catholiques ont fait des réserves, et la feuille florentine a été jusqu'à prononcer qu'elle est inacceptable au point de vue de l'Eglise.
Or, pourquoi ces réserves ? pourquoi ce langage ? C'est que la seule hypothèse d'un congrès des puissances, et d'une adhésion du Pape, donne à penser que lesdites puissances ne se réuniraient pas seulement pour imposer à l'envahisseur la restitution des domaines au nom du droit des gens, mais qu'elles auraient encore a résoudre la question romaine. Car, s'écrie itérativeraent l'évèque, la question romaine n'est pas résolue.
La question romaine ! Il y a donc une question romaine ? Il n'y a jamais eu de question romaine pour les catholiques. Nous nous souvenons cependant qu'un lettré, aux gages de l'empire, a publié un livre sous ce titre : La Question romaine au dix-neuvième siècle. Ce livre était l'avant-garde de l'armée française pénétrant en Italie (1859), pour en chasser l'Autriche et assurer, disait-on, la liberté des peuples. On sait les résultats. Comment cette expression se retrouvait-elle sous la plume d'un évèque? Voilà qui a justement inquiété l'opinion ; car on ne pouvait oublier que Mgr Dupanloup a écrit les lignes suivantes :
En vérité, plus j'y pense, moins je comprends ce nouveau droit des souverains qui leur permettrait de réformer leurs voisins, et, s'ils refusent de le faire, de leur prendre leurs états. Que l'apostolat des institutions libres franchisse les frontières, que l'opinion le soutienne, que la diplomatie le seconde, soit; mais l'occupation par les baïonnettes, sous prétexte, de mieux gouverner, ressemble trop à la mise en servitude des hommes libres sous prétexte de les rendre meilleurs (1)...
Si l'apostolat des institutions libres peut être exercé par des diplomates officiels, il peut être, à plus forte raison, exercé par les souverains qui envoient les diplomates et leur donnent des instructions. Donc, dans le congrès dont il s'agit, Mgr Dupanloup serait disposé à permettre aux souverains de travailler à la propagation et au maintien des institutions dites libérales dans les États pontificaux. Or, la seule possibilité de pareilles tendances suffit pour alarmer le Saint-Siège et les catholiques
{)) Œuvres compli-tp-'. tom- VU. p 32*=!.
Quoi qu'il en soit, en octobre 1874, la restauration de la souveraineté pontificale ne pouvait être, pour l'auteur de la Lettre à M. Minghetti, qu'un but éloigné ; son but prochain était certainement de donner au Saint-Siège un témoignage de dévouement, et, grâce à ce témoignage, de relever à Rome et dans la -.itholicité un crédit depuis le Concile sérieusement ébranlé. Ce but a-t-il été obtenu? Il est difficile de se prononcer à cet égard. Le Journal de Florence s'est mis à l'œuvre avec ardeur; nous pensons qu'il a été l'écho de personnages puissants qui, appréciant comme il convient le talent de Mgr Dupanloup et l'ascendant qu'il exerce, et souhaitant de le voir seconder de toutes ses forces les intérêts de la Papauté, se sont hâtés d'applaudir à la brochure et de la signaler comme une rupture avec le parti catholique libéral ; de son côté, l'évêque d'Orléans n'a rien désavoué ni des pages par lui écrites, ni des interprétations bienveillantes que des amis de fraîche date ont fait circuler sur ses dispositions actuelles, prêt ainsi à profiter des avantages que les deux camps peuvent lui 'offrir.
Teile nous paraît êire la situation. Cette situation serait infiniment meilleure si, à la Lcti^ e du M. Minghetti, le vénérable prélat eût joint une déclaration portant qu'il effaçait tout ce qui, dans ses œuvres, paraît en désaccord avec l'enseignement de l'Eglise, spécialement certaines pages de la Pacification religieuse, ainsi c{}iQ\e^Observations publiées à la veille du Concile. Ceci eût été parfaitement significatif, et eût très-opportunément enlevé aux propagateurs de doctrines malsaines le droit de se servir ou plutôt d'abuser des textes tombés d'une plume épiscopale. Mgr Maret et l'abbé Gratrj ont donné à cet égard un noble exemple, et nous ne pouvons que souhaiter qu'ils aient un imitateur dans la personne de celui qui a été l'actif promoteur des écrits par eux désavoués.
Il est indubitable néanmoins que Mgr l'évêque d'Orléans apporte aujourd'hui beaucoup d'attention à ne heurter d'aucune manièrci les doctrines et même les vues du Siège apostolique. Nous en avons j une preuve frappante dans V Etude sur la f?'anc-mû canner ie publiée ( dernièrement. Par elle-même cette brochure n'apprend rien de i nouveau, mais, comme la Leltre à M. Minghetli, elle a l'heur de pénétrer dans un milieu où n'arrivent pas toujours les meilleures
publications catholiques, et pour cette raison elle a fait et elle fera encore du bien.
Or, au sujet de cette brochure, nous raconterons la particularité intéressante que voici. La brochure était en vente depuis quelques jours, lorsque tout à coup les libraires reçurent l'ordre de cesser le débit, et de rapporter au dépôt central les exemplaires en leur possession pour en recevoir d'autres. L'opinion fut vivement intriguée; et nous ne pensons pas que le mystère ait été éciairci. Nous l'éclaircirons pièces en mains.
Dans les exemplaires retirés, comme il vient d'être dit, on a enlevé les pages 85, 86, 87 et 88, et on les a remplacées par un carton de quatre pages portant lesdits numéros, carton composé avec des caractères d'un çeil différent. Chacun de demander: s'est-il donc glissé une erreur grave dans les pages sus-indiquées et par suite supprimées? Toute la différence entre le texte primitif et celui du carton se borne à quelques mots.
Page 87, le texte primitif, à partir de la neuvième ligne, portait ce qui suit :
Et la morale ! rendre les hommes plus vertueux! certes, à cette prétention, si elle est efficace, le christianisme ue pourrait qu'applaudir; car c'est ce qu'il veut lui-même, avant la maçonnerie et plus que la maçonnerie. Mais, expliquons-nous : comment la morale est-elle chez vous entendue, je ne dis pas par tel ou tel franc-maçon honnête trompé qui n'a jamais franchi tous les degrés...
Dans le nouveau texte on a supprimé le mot honnête. Page 88, le texte primitif, à partir de la dix-liuitième ligne, portait :
Et en fait, dans la pratique quotidienne de la vie, que voyons-nous ? C'est que, pour l'immense majorité de ses membres, la maçonnerie tient lieu de toute religion ; c'est que les hommes qui fréquentent les loges, du moins en France, ne se rencontrent plus dans les temples chrétiens, etc.
Dans le nouveau texte on a supprimé les mots du moins en France, Ces mots, eu effet, semblaient donner un bon point aux francs-maçons du Brésil, qui, bien loin de déserter l'église, s'obstinent à figurer dans les confréries avec leurs insignes, nonobstant les prohibitions des supérieurs ecclésiastiques; lesquels sont, à l'heure qu'il e^t, persécutés et emprisonnés pour ne pas vouloir tolérer les exhibitiousi maçonniques dans les cérémonies religieuees.
Ces deux corrections ont été faites a urgence, car sans elles révêque d'Orléans n'eût pas obtenu du Saint-Père la lettre de félicitations à laquelle il tenait par dessus tout ; lettre dont il aime à se parer, comme de toutes celles qu'il a reçues, afin de prouver qu'il est avec le Pape dans une intimité constante.
Certes, entre ce soin scrupuleux, dont nous venons de découvrir les indices, et les hardiesses de la Pacification religieuse, des Observations et de bien d'autres écrits, la distance est tranchée. Evidemment il se fait un travail dans l'esprit de Mgr Dupanloup et nous avons lieu d'espérer que l'illustre prélat ne terminera point sa carrière sans avoir déposé entièrement et publiquement ses illusions libérales, à l'instar du grand homme d'Etat, M. Adolphe Dechamps, dont la Belgique pleure en ce moment la perte. On lit en effet dans la Semaine religieuse de Tournai ce qui suit :
Orateur, publieiste, homme d'Etat, M. Dechamps a mérité les auréoles les plus enviées de la gloire humaine; mais il s'est surtout attaché à être an homme de bonnes œuvres,' un défenseur dévoué de l'Eghse, et, ce qui vaut mieux encore, son humble et docile enfant. Le dernier acte de sa vie publique a été un charmant discours qu'il prononça au cercle catholique de Charleroi, et où il montra le fond de sa belle âme et toute l'énergie de ses convictions catholiques. Avec les grâces exquises de son talent oratoire, il parla à ses auditeurs du Syllabus, du concile du Vatican, et de ce qu'il appelait les prévisions de la Providence, et il leur raconta comment étaient parties ses dernières illusions libérales. Un témoin très-compétent nous disait que c'était la plus belle page d'histoire ecclésiastique qu'il eût jamais lue ou entendue (1).
Nous avons mieux encore, c'est l'admirable lettre écrite par M. Dechamps au P. Gratry, le 24 avril 1871. Nous insérons ici le 'passage esseritiel :
J'ai pensé comme vous sur quelques-unes des questions qui vous troublent encore; j'ai partagé dans une certaine mesure ce que j'p.ppe le et ce que vous appelez vous-même vos erreurs; je suis un converti. Peut-être est-ce un motif pour que vous m'écoutiez mieux.
Avant l'Encyclique de 1864, j'adressai au Pape, au nom de nos amis MM. de Montalembert, de Falloux, Albert de Broglie, Cochin, etc., un mémoire plaidant la cause du silence. Je rehsais ce mémoire il y a peu de jours; les raisons que j'y exposais, en faveur du silence à garder par Rome, sont précisément les mêmes que Mgr l'évêquc d'Orléans, au seuil du concile, a fait valoir contre l'opportunité de la définition conciliaire relative à l'infaillibilité.
Avant le concile et pendant la première période de cette grande assem-
\1) Ujiivers, 27 juillet 1875.
blée, j'étais inopportuniste. Je croyais qu'il était préférable que cette question ne fût pas soulevée au concile, comme j'avais cru qu'il eût mieux valu que le Pape ne publiât pas l'Encyclique. J'étais donc du parti du silence, avant que l'Eglise, par les voix réunies du concile et du Pape n'eût prononcé. J'étais sincère, mais je me trompais.
Permettez-moi de vous ouvrir mon âme tout entière, comme à un confesseur, et de vous dire comment j'ai opéré ma courbe rentrante, à la lumière des décisions de l'Eglise, à la lumière aussi des événements gigantesques auxquels nous assistons, et où la main de Dieu visiblement s'imprime, pour y marquer les erreurs de nos systèmes épbémères. Je m'étais trompé, l'Eglise me l'a appris; j'ai cru d'abord par soumission et sans voir clairement; j'ai cherché à mieux voir, et je jouis aujourd'hui de toutes les clartés de ma foi.
Voici d'abord tout ce que j'étais : j'étais libéral dans le sens rationnel et chrétien de ce mot profané; il n'y a, sans doute, aucun motif pour cesser de l'être en ce sens; les temps arrivent où les chrétiens seuls, les catholiques seuls prendront la défense de la liberté humaine, odieusement opprimée par la tyrannie libérale, que celle-ci prenne le nom de république ou d'empire. Mais ce nom de libéral est trop mal porté, il cache trop de déplorables équivoques pour que nous l'acceptions encore; le nom de catholique est assez beau pour nous suffire (1)...
Ce document, car c'est le mot do lit il faut se servir ici, offre un intérêt palpitant. Il confirme à la lettre tout ce que nous avons dit plus haut touchant les démarches faites à Rome par Mgr Dupanloup, après le pacte de la Roche-en-Brenil, pour empêcher la condamnanation du libéralisme ; touchant la vraie cause de l'opposition faite à la définition de l'infaillibilité pontificale, opposition qui prenait sa source dans le libéralisme des meneurs. Puisse la lettre du grand ministre belge avoir un retentissement prolongé, amener de nouvelles révélations, et des retours aussi généreux! Y a t-il quelque chose de plus saisisissant que cet hommage rendu à la sagesse de l'Eglise, que cette identité de conduite constatée chez les politiques, toujours d'accord avec César pour entraver l'action de Dieu, et cela depuis les premières hérésies jusqu'à nos jours! Quelle magnifique page nous devons à l'illustre Adolphe Dechamps ! comme on sent bien, en la lisant, la vérité de ces paroles de l'Esprit-Saint : Hœc est Victoria quœ vincit mundum fides noslra (2) !
(1) Univers, 22 août 1875,
(2) / Jean, V, 4.
Mgr Dupanloup sera la conquête de Pie IX. Ce grand Pape n'a rien négligé pour tenir le monde catholique en garde contre les fameux principes de 89 et leurs conséquences fatales; il a condamné le catholicisme libéral plus de quarante fois, ce sont ses propres expressions (1) ; il l'a qualiâé d'erreur la plus pernicieuse des temps modernes (2). En ce qui touche Mgr Dupanloup, Sa Sainteté n'a pas manqué d'appeler son attention sur la nécessité d'exposer au peuple le sens vrai du Syllabus (4 février 1865), sur le danger qu'il y a de suivre « le groupe ami, composé d'hommes imbus de cette doctrine équivoque, laquelle, tout en repoussant les 'conséquences extrêmes des erreurs, en retient et en nourrit obstinément le premier germe, et qui, ne voulant pas embrasser la vérité tout entière, n'osant pas non plus la rejeter tout entière s'efforce d'interpréter les enseignements de l'Eglise de manière à les faire concorder à peu près avec ses propres sentiments. (9 juin 1873.) » Récemment encore le Pontife, dans une lettre datée du 19 juillet 1875(3), tout en félicitant l'évêque au sujet do ses
(1) Hommage aux jeunes catholiques libéraux, par Mgr de Ségur; édition de 1875, page?. Haton, éditeur.
f2| Journal de Floi^ence, 19 décembre 1874.
(3) Veoerabilis frater, salutem et apotstolicam benedictionem. — ' Licet aeternis justitise legibus ipsique rectse rationi refragetur in eodem haberi censu verum ac falsum, et utri^ue paria concedi jurj, cuiu tamen iniquitas temporum jus, suapte natura proprium unius veri, ad falsum traustulerit, et, satis inconveniente libertatis vocabulo, potestatem ei fecerit suadendi pro lubitu, vulgandi, docendi commenta sua; solerter omnino et opportune te, venerabilis frater, virus civili societati ingestum in antidotum ei convertere contendisse censemus. Equidem si cuilibet segrœ mentis somnia per leges in médium proferre iiceat, eaque etiam uti scientiaî dogmata pi-opugnare ac tradere; nulia plane ratio subest cur id licere non debeat veritati; nec quivis, quantumvis fabularum sectator et veritatis osor, nisi prorsus insaniat, illi negare poterit hujusce juris perspicuitatem. Cui quidem ineluctabili argumenti virtuti non parum etiam roboris accedit, sive ex animadversione a te proposita quoad impedimeatum in scientise damnum plurimis objectum ingeniis explicandi conceptus suos, sive e factis experientia comprobatis, partse a veritatis captivitate inclinationis iitterarum ac altiorum disciplinarum, uecnou imi>udentiEe, qua jaraperniciosissimareligioni non modo, sed humano quoque consortio principia ex ipsa catbedra vulgautur. Quse sane detrimenta, ei deploranda sunt in licentia qua passjm error populo propinatur, exitialia profecto sunt ducenda in institntione adolesceatice ac juventutis, in qua radix ipsa soeietatis humanœ ita corrumpitur, ut non iiisi venenatos fructus ferre valeant, qui illam jam Êegram, afliictam, prostratcim ad dissolutionem demum adducant. Htec vero a te non minore soliditate quam eloquentia prolata fuisse gratulamur; ac ea mentis sequitate et constantia ut, quamquam aba re ssepe, impoliteque et ironice interceptus, nec ab ordine nec a vi tu£e orationis abduci potueris. Assensus ille splendidus prudentium omniLini, ac praestantiorum virorum, (jui tuum coronavit sermunom, sicuti luculentum fuit obseciuium justitise veriiaticpie tributum; sic fore conlidimus ut vulido tibi subsidio esse debeat ad causœ (juam strenue tueris victoriam asscquendam. Auspicem intérim divini favoris nostrieque priecipuae benevolentiae testem excipe, venerabilis frater, aposlolicam benedictioïK^ra, quam tibi toti(iue diœcesi tuœ peramaater impertimur. Datum Romaî apud S. Petrum, die lu iulii. anno 1875, Pontiticatus uostri anno tricesimo. Pius, PP. IX,
discours en faveur de l'enseignement supérieur, stigmatisait eu termes énergiques les conditions présentes de la société, d'après lesquelles le vrai et le faux sont mis sur la même ligne et se prévalent de droits pareils. Tant de sollicitude ne saurait manquer d'efficacité. Aussi c'est sous l'excellente impression que nous laisse la parole apostolique que nous terminons notre étude, impression que nous voulons faire partager à nos lecteurs, en les mettant à même de lire et de méditer la lettre du 19 juillet.
Vénérable frère, salut et bénédiction apostolique (1).
Quoiqu'il répugne aux éternelles lois de la justice, et mâme à la saine raison, de mettre sur le même rang le vrai et le faux, et d'accorder à l'un et à l'autre des droits pareils, cependant, comme l'iniquité des temps a transféré à l'erreur un droit qui, de sa nature, n'appartient qu'à la vérité, et que, sous le nom assez inconvenant de liberté, elle lui confère le pouvoir d'insinuer à son gré, de répandre et d'enseigner ses théories mensongères, nous estimons, vénérable frère, que vos efforts, pour tirer du poison communiqué à la société civile un antidote, ont été tout à fait habiles et opportuns. Car si les lois permettent à tout esprit malade d'étaler ses rêves en public, et même de les donner et soutenir comme des dogmes de la science, on ne voit pas pourquoi cela ne serait point permis à la vérité ; et il n'est personne, si ami du mensonge et si ennemi de la vérité qu'il soit, qui puisse nier l'évidence de ce droit, à moins d'avoir perdu totalement le sens.
A cet argument d'une force irrésistible se joignent pour le corroborer les observations par vous présentées, touchant l'obstacle si préjudiciable à la science qui empêche beaucoup d'hommes capables d'exposer leurs idées; les faits constatés par l'expérience qui prouvent l'abaissement de la littérature et des études plus relevées, par suite des entraves mises à la diffusion de la vérité ; et aussi l'impudence avec laquelle se propagent, par le moyen de l'enseignement public, les principes les plus pernicieux non-seuiement pour la religion, mais encore pour la société. Et si de tels dommages sont à déplorer par suite de la licence laissée à Terreur de descendre à tout moment dans le peuple, ces dommages doivent être certainement considérés comme mortels, lorsqu'il s'agit d'une éducation de l'adolescence et de la jeunesse, ayant pour résultat de gâter la racine même de la société humaine à tel point de ne pouvoir produire que des fruits vénéneux qui ont pour effet de mener à la dissolution cette société déjà malade, épuisée et affaissée.
Or, ces choses, vous les avez articulées avec non moins de solidité que d'éloquence, et nous vous en félicitons. Vous avez fait preuve en outre d'une telle égalité et fermeté d'esprit que les interruptions, souvent sans motif, impolies et ironiques, n'ont pu vous faire dévier de l'ordre adopté par vous ni affaiblir la vigueur de votre parole. Comme cet assentiment splendide de tous les esprits sages et des hommes les plus éminents, qui a couronné votre discours, a été un éclatant hommage rendu à la justice et à la vérité, nous avons aussi la confiance qu'il sera pour vous d'un puissant secours à l'effet d'obtenir le triomphe de 1^ cause dont vous êtes le vaillant défenseur. En attendant, comme gage de la faveur divine et de notre bienveillance particulière, recevez, vénérable frère, la bénér
(1^ Text" latin, r.np-e 154.
diction apostolique que nous vous envoyons avec l'affection la plus tendre, à vous et à tout votre diocèse.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 19 juillet de l'année 1875, de notre ponti ficat la trentième.
PIE IX, Pape.
Le 18 décembre 1875, Mgr Dupanloup a été élu sénateur par l'Assemblée nationale à la stricte majorité de 315 voix sur 629 suffrages exprimés. Immédiatement, le Français publia la lettre suivante :
Mon cher ami.
Devez-vous me féliciter d'une élection accomplie dans des circonstances si pénibles? Et, en ce qui me touche personnellement, que puis-je dire, sinon que me voilà, à la fin de ma vie, rejeté comme Daniel dans la fournaise de Babylone ? Priez au moins Dieu pour moi, afin que s'il a permis que J3 fusse dans cette élection le dernier des sénateurs, il me donne la force de combattre jusqu'au bout pour les droits imprescriptibles du Sainl-Père, pour la liberté de TEglise et pour le salut de la société.
Tout à vous bien affectueusement en Notre- Seip:ne'jr.
-f- FÉLIX, évêque d'Orléans.
Est-ce à l'impression laissée par les angoisses du candidat pendant quinze jours, ou à l'émotion causée par le succès, qu'il faut attribuer la confusion des deux faits bibliques, savoir les trois enfants dans la fournaise et Daniel dans la fosse aux lions ? Nous supposerions que la méprise est volontaire et qu'elle a été dictée par la courtoisie ; décemment Mgr Dupanloup ne pouvait pas comparer ses collègues au Sénat à des lions dévorants, bien que l'illustra orateur soit pourvu de tout ce qu'il faut, même pour charmer les républicains les plus farouches. Il les charmera sans doute par son éloquence, peut-être par son libéralisme, mais nous craignons beaucoup que ses efforts pour la défense des grands intérêts dont il parle soient encore plus inefficaces que par le passé. L'évêque d'Orléans, à notre grand regret, n'est pas de la race de ces hommes par lesquels le salut a été donné à Israël (1). Puissionsnous nous tromper !
Mais, nous ne pensons pas nous tromper en émettant le vœux ciaprès.
Le libéralisme est l'hérésie du dix-neuvième siècle ; ses partisans, à l'instar de leurs devanciers, se targuent de demeurer fidèles à
(1) Ipsi autem nonerant desemine virorum illorum per quos salus lacta est in Israël. I Mach., V, f.2.
l'esprit de l'évangile, et ils ne laissent rien échapper de tout ce qui est propre à nourrir leur illusion. Pour ce motif, ils font grand cas de certains ouvrages, de certains actes de Mgr Dupanloup, ils aiment à en exalter la valeur et l'autorité. Quel abus n'a-t-on pas fait du nom de Bossuet! Celui de l'évêque d'Orléans est exposé à un danger plus grand encore ; ses œuvres complètes ne pourraientelles pas entre les mains d'un sectaire, devenir comme un nouvel Augustin us ?
Mgr Dupanloup a dit dans une circonstance mémorable que « sa pauvre vie ne mérite pas d'histoire »; tout le monde, à divers points de vue, paraît convaincu du contraire. C'est pourquoi nous souhaitons que le prélat publiciste veuille bien profiter de ses années de grâce, il est entré le 3 janvier 1876 dans sa soixante-quinzième année, pour revoir sa vie, comme tout chrétien d'ailleurs, un évêque surtout, peut et doit faire aux approches de l'éternité. Durant un quart de siècle et plus, grâce à lui, le siège épiscopnj d'Orléans a été entouré d'un vif éclat; cette gloire néanmoins n'est pas sans mélange.
Le grand évêque d'Hippone, sur la fin de ses jours, crut nécessaire de reprendre les livres par lui composés et de les soumettre au contrôle de sa vieillesse; ce qui nous a valu ses Retractaliones que le mot a rétractation » ne rend qu'imparfaitement. Or personne ne peut se sentir humilié en recevant et en suivant un tel exemple.