AVANT-PROPOS
On n'a pas oublié quel douloureux frisson parcourut la France entière lorsque, au matin du 23 décembre, se répandit tout à coup la nouvelle que Mgr Freppel était mort. Tout le monde sentit qu'une grande lumière venait de s'éteindre, une grande force de disparaître. Admirateurs et adversaires s'unirent un moment pour rendre hommage à ce caractère intrépide et loyal qui honorait à la fois l'épiscopat français et la représentation nationale. Ce n'était pas seulement. le diocèse d'Angers et la troisième circonscription de Brest qui prenaient le deuil ; on peut dire que c'était l'Eglise catholique et la patrie française.
Quand l'heure sera venue, d'autres écriront l'histoire complète. En attendant que le monument définitif s'élève avec l'ampleur et la solidité qui lui conviennent, nous avons voulu, pour notre faible part, rendre à cette mémoire le tribut de regrets et de reconnaissance qui lui est dû. Des fragments considérables de ce travail ont déjà paru dans les Études. A la dette commune s'ajoute pour la revue et pour la Compagnie de Jésus une dette particulière, puisque l'évoque d'Angers s'intéressait à notre œuvre et l'encourasceait de sa
bienveillante estime.
D'activés recherches, de nombreuses communications de lettres et d'autres pièces inédites ont rendu facile notre tâche. Nous est-il permis d'ajouter que nous serions heureux de recevoir de nouveaux documents qui nous aideraient à compléter ces notes?
La Yie si féconde de Mgr Freppel a eu cinq phases principales et cinq théâtres d'action bien distincts, que cinq mots évoquent et résument : V Alsace, la Sorbonne, Rome^ Angers et le Palais -Bourbon; sous autant de titres, nous essaierons successivement de mettre en lumière ré.tudiant, le professeur, le théologien, l'évoque et le député. Après avoir parcouru ce volume le lecteur ignorera bien des faits et des détails intéressants qu'il n'est pas encore temps de raconter; mais nous espérons qu'il aura une idée vraie de l'homme et de l'œuvre.
Pour atteindre plus sûrement ce résultat, nous nous sommes effacé le plus possible. Grâce aux nombreuses et longues citations insérées dans notre travail, et dont la plupart sont inédites, cette étude biographique et doctrinale est véritablement l'œuvre du grand évêque lui-même. Pour ne pas morceler arbitrairement les textes, nous n'avons pas reculé devant quelques redites et quelques digressions; si le récit en semble moins rapide et moins méthodique, il y gagne en plénitude et en vérité. A coup sûr nos lecteurs ne s'en plaindront pas.
L'ALSACE
Peu de personnages historiques ont reçu et gardé plus profondément que Mgr Freppel l'empreinte du sol natal ; pour bien le comprendre, il faut connaître l'Alsace. Heureusement il nous en a fait lui-même une description où l'on retrouve le cœur du patriote et le talent de l'écrivain.
« Entre le Rhin et les Vosges s'étend une vallée que Dieu s'est plu à enrichir des dons de la nature. Nulle part ailleurs le Ciel ne s'est montré plus prodigue de ses bienfaits, ni la terre plus féconde dans ses produits. Jetée là, le long de la grande artère de l'Europe civilisée, entre deux nations qu'elle rapproche ou qu'elle divise, la race à qui Dieu destinait ce sol privilégié devait se ressentir d'une situation pareille. De même que le sang germain et le sang gaulois allaient se mêler dans ses veines, ainsi unirait-elle à la vivacité de l'intelligence l'énergie persévérante de la volonté.
» Quand l'Évangile vint saisir ce peuple si fortement trempé, il ne fit qu'ajouter à ses qualités natives en les élevant. Tandis que les Amand, les Materne, les Arbogaste illustraient le siège épiscopal par l'éclat de leur sainteté, des légions de vierges se pressaient sur les pas des Odile et des Attale, pour embaumer les montagnes et les vallées du parfum de leurs vertus. Pas de région oii la foi catholique ait jeté de plus profondes racines; comme si Dieu avait voulu que ce peuple,.
exposé à toutes les vicissitudes de la patrie terrestre, se rattachât plus étroitement à la grande patrie des âmes, pour y retrouver, à chaque changement de régime, une force et une consolation. Aussi, ce qui domine dans son histoire, pardessus les rivalités des nations qui en ont fait depuis dix siècles l'enjeu de leurs luttes, c'est la constance d'une foi restée inébranlable devant les bandes de Gustave-Adolphe, comme sous les sicaires de la Révolution.
» Et comme l'esprit militaire s'associe merveilleusement à l'esprit chrétien, pour la défense des deux plus grandes causes qu'il y ait ici-bas, l'un et l'autre devaient se rencontrer dans cette race fidèle en ses promesses, jalouse de ses libertés publiques, et ne se donnant jamais qu'à ceux qui l'aiment et savent se faire aimer d'elle. Bref, en résumant les traits qui la distinguent, on ne saurait mieux la définir qu'en l'appelant une race à la fois religieuse et guerrière, une race de missionnaires et de soldats. »'
C'est au cœur même de cette noble province que devait naître un de ses plus illustres enfants. Obernai, Hohenbourg, Sainte-Odile peuvent être considérés, en effet, comme le berceau de la civilisation chrétienne en Alsace.
Obernai a une histoire glorieuse et des monuments intéressants. Ses murs, qu'on voyait naguère encore labourés de boulets, attestent qu'elle fut jadis une position militaire importante et qu'elle sut défendre sa foi. La famille Freppel, originaire de Breitenbach, y habitait une vaste maison ornée de pignons crénelés et enclavée dans les remparts. Nous avons recueilli de nombreux détails sur les ancêtres paternels et maternels du futur évêque d'Angers ; mais, comme nous l'écrit un de nos correspondants, c'est « dans ses talents, ses travaux et ses vertus qu'il faut chercher sa véritable illustration. »
Le 1" juin 1827, à sept heures du matin, naquit Charles- Emile Freppel, fils légitime de François-Xavier Freppel, greffier de la justice de paix d'Obernai, et de Marie-Françoise-
L ALSACE
Elisabeth Schlosser, son épouse, domiciliés à Obernai. Cet enfant, qui devait être un travailleur si robuste, parut d'abord si débile qu'on se hâta de lui conférer le baptême. Le curé absent, ce fut un simple diacre qui le lui administra, non pas à l'église paroissiale, mais dans le Cappelthurm, chapelle dédiée à sainte Odile.
La vigueur du sang et la salubrité du climat eurent vite raison de cette faiblesse native. Quelques années après nous retrouvons le petit Emile prenant ses ébats avec de jeunes camarades, et les récits du temps nous le représentent plutôt battant que battu.
Il y avait un frère, François-Xavier-Jules, né le 21 février 1824, et par conséquent plus âgé de trois ans que son cadet. C'étaient des luttes continuelles, et le refrain qui retentissait le plus tôt et le plus souvent au logis, du matin au soir, était cette plainte du pauvre aîné : « Maman, Emile m'a battu I » Tout cela n'empêchait point qu'on ne s'aimât sincèrement, au contraire ; devant l'ennemi du dehors on était toujours uni. Peut-être la mère avait-elle un faible pour ce dernier venu, dont les voisins admiraient la gentillesse et qui lui ressemblait beaucoup, assuraient-ils.
Les Sœurs de la Providence furent chargées de la première éducation de l'enfant. Leur école s'élevait à l'endroit même oii la tradition place la maison natale de sainte Odile, et qu'on appelle vulgairement, à cause de cela, le Stammhaus. Les instincts militaires semblent avoir prédominé à cette époque chez Emile : les jeux, les joujoux, les costumes, tout était guerrier. On ne parle pas seulement de tambour, de sabre, de giberne et de fusil, mais d'un canon et d'une armée casernée dans une boîte. Pour avoir la paix, le père, qui était un des chefs de la garde nationale, dut un jour mettre son fils en ligne avec ses hommes et lui faire les honneurs de la revue. Alors aussi commencèrent à s'organiser ces batailles à coups de boules de neige, qui sont restées célèbres à Obernai.
Emile se passionnait pour ces campagnes ; Jules, au con-
traire, était un petit blondin d'humeur pacifique, presque timide, très studieux, plus intelligent que son frère, disait-on. En voyant ce contraste, les gens perspicaces ne manquaient pas de prophétiser que l'aîné serait prêtre et le cadet soldat. Déjà la mère voyait ce dernier sous les étoiles de général ; le père, plus modeste, aurait voulu en faire un magistrat, un notaire.
A cette époque se place un épisode caractéristique. Emile s'amusait un jour près d'une ruche, lorsqu'une abeille, inquiète de la présence et peut-être de la turbulence de l'enfant, lui enfonça son aiguillon dans le visage. La douleur était cuisante; mais le petit bonhomme, dédaignant des larmes inutiles et résolu de se venger, court à un tas de pierres et fond sur l'ennemi. La lutte faillit être dangereuse ; heureusement, les abeilles déconcertées par cette grêle inattendue ne l'assaillirent pas en masse. L'imprudent, toutefois, ne se retira pas sans avoir reçu force piqûres. Un demi-siècle plus tard, au Palais-Bourbon, Gharles-Émile, évêque et député, se trouvera souvent aux prises avec le guêpier parlementaire; il ne reculera jamais, et sous les coups de sa logique il fera crouler plus d'une thèse funeste. MgrFreppel rappelait quelquefois cette lutte mémorable ; peut-être est-ce à cette impression d'enfance que nous devons l'abeille et la devise de ses armes : Sponte favos, œgre spicula; « Le miel de bon gré, le dard à regret. »
A huit ans, il fallut quitter les bonnes religieuses pour l'école. L'enfant n'y resta qu'une année et il ne paraît pas avoir gardé un excellent souvenir de ce séjour. Il était encore sous la férule de l'instituteur, lorsqu'on lui demanda s'il voulait être prêtre. Il répliqua bravement et sérieusement : « Non, je veux être évêque! »
A la fln des vacances de 1836, le jeune écolier entrait en huitième, au collège communal de sa ville. Sous des apparences modestes, les études y étaient vraiment fortes, le travail soutenu, l'émulation ardente. Ce n'était pas une serre chaude, mais une terre généreuse oii des plantes drues et
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quelque peu sauvages croissaient au soleil et à la pluie du bon Dieu.
Quand un nouveau venu se présente au milieu d'une réunion d'enfants ou d'hommes, on le tâte instinctivement pour savoir ce qu'il vaut et régler les rapports en conséquence. Les brimades sont dans la nature. Le jeune Freppel fut soumis à cette épreuve ; mais il montra tout de suite à, qui l'on aurait affaire.
Un élève des classes supérieures, « deux fois plus haut et plus gros », se permit quelques paroles qui pouvaient être prises pour un défi; la riposte fut prompte. Le petit huitième bondit, grimpe le long de son insulteur, le frappe au visage, (( et il l'aurait marqué, si l'on n'était intervenu ». Au reste^ le fort se montra bon; il entoura son impétueux adversaire de son bras droit et lui dit, en le caressant : « Allons, mon petit Emile, ne te fâche donc pas ! » C'était peu parlementaire, mais Freppel est déjà là tout entier, ajoute le narrateur.
Sur un autre terrain, la lutte fut plus noble et tout aussi heureuse. Sans bravade, le dernier venu prit la tête de sa classe. Ses condisciples acceptèrent inconsciemment cette supériorité ; bientôt rien ne se décida sans qu'on eût pris Tavis de Freppel.
La première place lui était pourtant disputée et parfois ravie par quelques-uns de ses camarades. Il aimait à citer, parmi ces rivaux redoutables, Augustin Linder, un vrai saint que Dieu trouva mûr de bonne heure pour le paradis, le futur abbé Gruss et Bernard Blumensthil, plus fort qu'eux tous pour les sciences. Freppel l'emportait par l'ensemble.
Ces escarmouches scolaires n'altéraient en rien la cordialité qui semble avoir régné toujours entre maîtres et élèves. Le plus vif était le plus aimé ; c'est que, s'il défendait vigoureusement sa place au soleil et ses droits, il ignorait complètement ce que c'est que rancune ou jalousie. Son âme loyale pétillait dans ses yeux brillants et limpides. Tous s'accordaient à dire que Freppel avait « une tête de fer et un cœur d'or ».
Emile venait d'entrer en cinquième et le jour de la première communion approchait. C'est une fête décisive dans la ^'ie. Il y fut préparé par le sous-principal, M. Metzger, qui savait merveilleusement faire goûter ses instructions et ouvrir les cœurs à la piété. Notre écolier était bien disposé. Madame Freppel avait de bonne heure veillé sur son fils. Les jours de congé surtout, son œil maternel le suivait attentivement; le choix de ses compagnons était contrôlé- C'était moins pour le corps que pour l'âme que la chrétienne avait des craintes, très différente en cela de nos mondaines qui ne songent qu'à faire briller leurs enfants et à s'en parer.
Cette préservation négative ne suffit pas à l'éducation morale ; il y faut ajouter de sages leçons et de bons exemples. Madame Freppel ne les ménagea pas. Non loin du logis se trouvait le cimetière, planté d'ifs et de cyprès et dont les tombes fleuries attestent le culte des Obernéens pour les morts. On y remarque les stations d'un chemin de croix en pierre sculptée. Cette œuvre d'un artiste du pays n'est pas sans valeur; malheureusement les enfants, antisémites bien avant Drumont, l'ont dégradée en écrasant le nez des personnages juifs. Le Sauveur, la Vierge, saint Jean et les saintes femmes ont été seuls épargnés.
C'est là que presque tous les soirs, surtout dans la belle
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saison, la mère conduisait ses fils pour prier avec eux et réciter le chapelet. Avant de sortir, lorsque l'ombre et le calme commençaient à monter de la vallée, tous les trois allaient s'agenouiller aux pieds de Notre-Dame des Douleurs, dont la statue très vénérée a reçu les hommages de bien des générations. Emile sentit là, pour la première fois, « cette lumière et cet attrait qui l'invitai'ent au sacerdoce » . Mgr Freppel lui-même l'a dit plus tard au curé, dans une de ses visites, et celui-ci l'a répété avec bonheur à ses paroissiens, du haut de la chaire. Lorsqu'il vint rendre les derniers devoirs à Mgr Stumpf, son ami, il passa par Obernai ; de là, suivant son habitude, il se rendit à la chapelle de Sainte- Odile, sur la montagne; mais il n'avait pas oublié Toratoire et la statue de la Vierge douloureuse qu'il avait invoquée dans son enfance. Une fois encore il récita le chapelet devant elle, pour lui recommander sa personne et son diocèse. Il ne savait pas qu'il n'y reviendrait plus.
Nous n'avons pas d'autres détails sur cette première communion; mais les témoins survivants sont unanimes à dire qu'elle fut fervente et qu'à partir de ce jour on remarqua, chez Emile, un progrès dans sa dévotion à la sainte Vierge. Ce fut aussi vers le môme temps qu'il fut confirmé par l'évêque de Strasbourg, Mgr Le Pappe de Trévern. Ce prélat breton, qui faisait à cheval ses tournées pastorales, semble avoir beaucoup frappé les imaginations.
Le respect humain est une des formes de la lâcheté ; Freppel y était inaccessible. Il portait ostensiblement le scapulaire et il se lit admettre parmi les enfants de chœur. Môme dans ce milieu profondément chrétien et clérical, il fallait quelque courage pour cela. Il était du reste magnifique dans son habit de lin, et maniait « habilement et vigoureusement » l'encensoir aux belles processions de la Fête-Dieu, oii son père figurait en uniforme à la tête de la garde nationale.
Pauvre garde nationale d'Obernai! c'était le but des espiègleries de la jeunesse et Freppel, qui aimait tant les vrais soldats, ne put jamais se faire à cette contrefaçon. C'est une
des institutions qui le dégoûtèrent de bonne heure de « l'établissement » de Louis-Philippe. En attendant sa chute, il se vengeait sur ces « guerriers bourgeois » ; lorsqu'ils revenaient de la parade, il les suivait à travers les rues jusqu'au seuil de leurs maisons, « où les attendaient mesdames leurs épouses, très montées en crête en voyaat leurs maris défiler sous, les armes. »
On admirait dès lors dans cet écolier un goût et une capacité de travail étonnants. Son avidité pourla lecture est restée légendaire. On le trouvaitpartoutavec ses livres, àla maison, dans les chemins, sur les remparts. Il ne s'en séparait même pas toujours à table. Cette petite tête semblait un creuset prodigieux oii tout entrait, se coordonnait, s'élaborait dans des moules préparés d'avance, et se présentait ensuite, au moment opportun, avec un ordre lumineux.
C'était à qui d'Emile ou de Jules s'emparerait le premier du journal. La classe finie, les deux frères partaient d'un trait vers la maison. M. Freppel, pour des motifs inconnus, recevait le Constitutionnel et ne tenait aucunement, comme on le pense bien, à ce que ses fils y missent le nez. On le savait ; aussi, une fois en possession delà feuille philippiste, Emile s'enfuyait dans quelque recoin et y dévorait jusqu'à la dernière ligne. On le surprit bien des fois plongé dans cette étude clandestine.
Heureusement il en faisait de meilleures. La bibliothèque de famille fut vite épuisée; il se rabattit sur celle du collège. Le vénérable supérieur était chargé du choix et de la distribution des volumes. Freppel acceptait tout et revenait, quelque temps après, chercher autre chose.
Ici s'annoncent déjà cette lucidité d'intelligence et cet es-
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prit pratique dont nous verrons tant de preuves. En remettant l'ouvrage, il ne manquait jamais d'en rendre compte, et il le faisait avec une telle exactitude que le maître en était émerveillé. Qu'il s'agît de l'ensemble ou des détails, il était rare de le trouver en défaut. Sa facilité d'assimilation, sa puissance de synthèse et sa mémoire suffisaient à tout. En quatrième, il avait lu le Cours de Littérature de La Harpe, encore dans sa fleur à Obernai, et il pouvait en citer des pages à ses condisciples. En troisième, il s'essayait aV Esprit des lois, qui lui était venu entre les mains ; nos apprentis licenciés savent pourtant que ce n'estrien moins que joyeux.
Tout petit, il disait à son ami Schwarlzbrod : « Je veux être soldat, capitaine de vaisseau ; je veux voir tous les pays et tous les peuples de la terre. » Comprenant peu à peu que ce désir est irréalisable,' il se consolait en étudiant l'histoire et la géographie avec passion.
Ce désir d'apprendre n'éteignait pas l'entrain pour les jeux, pour les courses et les exercices violents. Il fallait du mouvement à ce corps robuste comme à cette âme. Que serait-il devenu dans l'étroit préau d'un lycée ? Heureusement il avait là-bas de l'air, de l'espace et des sites incomparables.
A l'ouest, au premier plan, le clocher de Bernardswiller, dont l'histoire se mêle intimement à celle d'Obernai. Plus en arrière, la silhouette des Vosges forme un horizon grandiose et charmant, surtout le soir, quand le soleil jette sur les vieux châteaux qui couronnent les crêtes ses reflets d'or. La verdure des vignes, étagées jusqu'au pied des montagnes, se détache admirablement sur le bleu sombre des forêts. Au nord-ouest, les ruines de Landsperg, et au-dessous, à micôte, les restes gothiques de Truttenhausen. Puis, dominant toutes les autres, couverte à perte de vue d'arbres gigantesques, chênes et pins hérissés en frange contre le ciel et remplissant l'air de senteurs vivifiantes, s'Qlève la montagne sacrée de l'Alsace, dont le nom est si riche en souvenirs. Tour à tour théâtre des mystères druidiques, refuge des
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Gaulois contre les Romains de César, forteresse de l'Empire, palais d'Ethicon, duc d'Alsace, père de sainte Odile et souche de plusieurs dynasties; asile de prière et de science au cours du moyen âge, enfin, pèlerinage cher à tous les Alsaciens et but d'excursion apprécié par les touristes. Emile Freppel et ses camarades en parcoururent bien des fois les pentes dans tous les sens et jusqu'au sommet.
Du haut de cette plate-forme, le regard plane émerveillé sur une immense étendue. Du côté des montagnes, le panorama des Vosges dans toute sa grandeur; du côté de la plaine, la flèche élancée de Strasbourg ; au loin, la ligne blanche du vieux Rhin que borde et fait ressortir la Forêt- Noire. Entre cet horizon et l'œil ébloui se déroule une immense mosaïque, aux dessins variés, où alternent, suivant les saisons, le vert éclatant des prairies ou la blonde nuance des blés. L'ensemble de ce tableau parsemé d'innombrables villages, groupés autour de leur clocher, est si vivant et si Joyeux, que le spectateur sent monter involontairement à ses lèvres ce refrain patriotique :
Mein Elsass das ich ewig lobe, Land das ich ewig lieben mussi
0 mon Alsace, que je chanterai à jamais, terre que je dois aimer toujours!
Au pied des remparts, tout près du cimetière et de la maison natale de Mgr Freppel, coule l'Ehn, Joli ruisselet, limpide et paisible d'ordinaire, mais qui peut s'enfler et gronder au temps des pluies et de la fonte des neiges.
On a voulu voir un secret rapport entre ces magnifiques spectacles contemplés par l'adolescent et l'esprit large, le savoir universel que tout le monde admirera dans l'homme mûr. Nous ne croyons pas beaucoup à ces explications géographiques des phénomènes .intellectuels ou moraux; elles nous paraissent ici d'autant plus hasardées, que Mgr Freppel ne semble Jamais avoir fait beaucoup d'attention aux splen-
deurs pittoresques des paysages. De tous les dons de cette opulente nature, le sens esthétique était le moins remarquable. La théologie, la philosophie, la mystique, le droit canon, le droit civil, les sciences naturelles, les mathématiques, l'histoire, la géographie, la stratégie, Tart des fortifications et l'art naval, la tribune et la chaire l'ont tour à tour occupé et passionné ; mais il n'a laissé nulle part trace d'enthousiasme pour les arts du dessin, pour la musique ni même pour la poésie. Dans ses cahiers de jeunesse, je trouve des plans détaillés et précis de batailles anciennes, de celle de Cannes, par exemple; ce qui prouve que l'enfant a voulu se rendre compte des mouvements de troupes et s'expliquer l'issue de la journée ; je ne découvre pas un vers français, pas un brin de paysage, pas un croquis de maison ou de pompier jeté sur la marge. Evidemment, le tempérament n'incline pas de ce côté : c'est une tête qui est faite surtout pour penser.
L'enfant aime sainte Odide, dont il a soigneusement recueilli la légende , parce qu'elle est la patronne et la gloire de l'Alsace ; il aime la montagne parce qu'elle lui ofTre un vaste champ de course, et la forêt parce qu'on y respire à pleins poumons un air sain et frais: rien de plus. Il doit à ce pittoresque ensemble la santé physique plus que la vigueur intellectuelle, la richesse du sang plus que l'éclat du style, les couleurs du visage et la solidité des nerfs plus que la vivacité de l'imagination et du sentiment.
L'année 1842 amena pour la famille Freppel un événement considérable. Le 2 juin, son chef était nommé juge de paix du canton de Massevaux, et le 20 du même mois, il prêtait serment en cette qualité pardevant le tribunal de Belfort. Cet avancement coûtait cher : on ne voulut pas quitter Obernai, où la mère continua d'habiter; mais le nouveau magistrat était appelé souvent et retenu au chef-lieu de ses honorables fonctions. Ces absences forcées avaient leurs tristesses.
Emile achevait sa troisième. Suivant son habitude, il remporta un grand nombre de prix ; pas tous, comme on l'a dit à satiété. Nous avons sous les yeux plusieurs palmarès ; Freppel obtient, cette année, le premier prix d'excellence, de thème grec, de vers latins, de narration française et de mathématiques ; mais il n'a que le premier accessit de thème latin et le second accessit de version latine; rien pour la version grecque. En cinquième, il avait partagé avec Augustin Linder le prix d'excellence et, jusqu'à la fin, cet ami de choix resta son plus redoutable rival.
Les parents décidèrent que le jeune lauréat quitterait le collège communal d'Obernai et irait au lycée de Strasbourg, remplacer Jules qui venait d'en sortir. La place fut demandée, le trousseau préparé, le numéro d'ordre assigné. Le juge
de paix de Massevaux devait présenter lui-même son fils et, l'affaire conclue, rentrer chez lui.
Quelle ne lut pas la stupéfaction de madame Freppel lorsqu'au retour on lui apprit en tremblant qu'Emile était au petit séminaire. Voici ce qui était arrivé :
En visitant le lycée, l'enfant avait été mal impressionné par l'aspect froid et dur de cette vaste maison oii tout était étranger pour lui. Le souvenir de ses camarades d'Obernai, déjà réunis au petit séminaire ou sur le point d'y venir, s'offre à son esprit. Soudain, avec cette résolution qu'il portait en tout, il déclare à son père qu'il veut aller rejoindre ses amis. Celui-ci résiste et met en avant les désirs de sa femme beaucoup plus encore que sa propre autorité. C'était s'avouer vaincu, sinon complice. L'enfant le comprit et en profita, sachant fort bien qu'il n'était pas le plus menacé et que tout s'arrangerait avec une autorité un peu faible à son égard. C'est ce qui eut lieu. La mère se montra vivement contrariée et en fit de vives remontrances à son mari; mais quand elle revit son cher Emile, le temps avait passé sur l'escapade, et il ne fut plus question de ce qui était un fait accompli.
Ce qui compliquait la situation, c'est le parti qu'avait pris l'élève de passer directement de troisième en rhétorique, par-dessus les humanités. Il se trouvait donc en présence de professeurs nouveaux, d'émulés tout à fait inconnus et qui avaient de l'avance. Cette perspective ne l'effraya pas, et il se mit à la lutte avec ardeur. Ses lettres prouvent qu'il est plus que jamais tout à ses livres. Remarquant une fois qu'il a brouillé les noms des personnes dont il demande ou donne des nouvelles, il ajoute gravement :
« Au milieu des études profondes où je suis enseveli, j'oublie un peu ce que j'ai vu dans le monde. Mais, si je dis cela, ne croyez pas que cela s'applique à vous, mes chers parents ; car comment oublier des êtres si chers ? Comment ne pas tressaillir à la seule pensée de mon cher père et de ma chère mère ? Comment pourrais-je ne pas me rappeler les soins dont
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ils ont entouré mon enfance, les peines qu'ils se sont données pour me procurer une éducation qui puisse faire mon bonheur ici-bas ? Non, jamais je ne pourrai perdre le souvenir de tout ce que vous avez fait pour moi ; jamais je ne serai assez ingrat pour n'y pas répondre. Vous trouverez toujours en moi un fils respectueux et docile qui se fera un plaisir, un devoir de se montrer obéissant à votre égard. »
Déjà on remarque çà et là des pensées et un ton rares à cet âge; ceci par exemple : « La science n'est que la voie par laquelle je dois arriver à la vertu... Mes chers parents, le Seigneur vous a éprouvés; mais quel est l'homme qu'il n'éprouve pas ? Et j'ai été témoin de la résignation avec laquelle vous vous êtes soumis à sa volonté. Groyez-le, êtres chéris, c'est une perle de votre couronne dans l'éternité. »
Nous n'avons pu découvrir à quel chagrin domestique ces phrases font allusion : peut-être à ce qu'il appelle quelque part, avec une intention évidente d'euphémisme, « les fredaines de Jules » . Le fringant saint-cyrien ne donnait pas à ses parents toutes les consolations auxquelles ils pouvaient s'attendre ; l'insistance avec laquelle Emile l'exhorte à faire ses pâques en fournit une nouvelle preuve.
Quelques mois après, celui-ci écrivait à Massevaux :
« Je ne puis vous entretenir longuement, car je vous envoie la lettre lamentable de Jules ; elle m'a fait pleurer. 11 paraît que vous lui avez écrit bien durement et que vous avez même laissé transpirer le mot d'ingratitude. Ce ne serait cependant pas le lieu. Je lui ai répondu de suite pour le consoler. »
Citons encore ce fragment de la même époque ; il montre à la fois l'amitié des deux frères, le tempérament vif jusqu'à l'impatience d'Emile et les oublis peu excusables de l'aîné.
« Vous pensez bien que je vous écris pour vous demander des nouvelles de Jules, dont je ne sais rien du tout. Vraiment, je ne puis concevoir qu'il ne m'écrive pas, moi qui lui ai écrit, il y a un mois, de me donner de ses nouvelles, une heure après qu'il aurait eu connaissance du résultat de ses
examens. En tout cas, c'est très vilain. Je suis dans une inquiétude extrême de son sort. Il y a de quoi faire travailler Fimagination et se représenter la maladie, la mort même. S'il ne vous a pas encore écrit, c'est infâme de sa part ; mais je pense que vous avez de ses nouvelles. Je ne puis comprendre que vous ne me les ayez pas communiquées plus tôt. De tous côtés ses anciens camarades s'informent de lui auprès de moi; les demoiselles Riehl viennent à chaque instant me demander oii en est Jules; madame Lammens est venue aujourd'hui pour savoir ce qu'il fait; la bonne femme m'a dit qu'elle ne dort plus, tant elle est dans l'inquiétude. Et je suis obligé de leur répondre : Je ne sais rien, on ne m'a rien écrit I A mon tour, je vous prie de me tirer d'angoisse. Dans deux jours, je compte recevoir une lettre ; sinon je ne saurais qu'en penser. »
Pour lui, il semble véritablement n'avoir jamais fourni de grave sujet de plainte, et il se donne, avec une certaine complaisance, un certificat sur ce point : « Quelle consolation pour un cœur filial, d'apprendre que ses parents sont contents de lui ! »
L'écolier se permettait bien quelques escapades, mais fort innocentes et peu dignes de l'histoire. Celle qui suit nous en donnera une idée et nous fera voir quelle éducation simple et familiale on recevait à Saint-Louis.
Tout près du séminaire, il y avait une maison écartée dont la porte s'ouvrait au fond d'une des cours. On l'avait surnommée le siall, probablement parce que c'étaient d'anciennes écuries. Au premier, on avait aménagé un dortoir où la surveillance était moins rigoureuse, et que pour cette raison l'on réservait aux plus sages. Les plus sages étaient naturellement les philosophes. Dans la pièce se trouvait un fourneau. Les élèves sont toujours des élèves, dit gravement le témoin dont nous transcrivons le récit, même quand ils sont philosophes. Un jour d'hiver, les nôtres voulurent préparer du café pour se réchauffer et mieux dormir. Ils espéraient bien que cette légère contravention au règlement ne
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serait jamais connue de l'autorilé. Mais, comme il arrive toujours, le vénérable supérieur choisit précisément ce soir-là pour faire sa tournée. La liqueur allait être prête et répandait déjà son parfum dans toute la salle, quand on entendit du bruit au bas de l'escalier. Aussitôt chacun de courir et de se blottir tout habillé entre les draps, la tête sous les couvertures. Quand le visiteur nocturne entra, tout offrait l'apparence d'un profond et tranquille sommeil; seuls, la flamme du fourneau, le bruit de l'eau bouillante et l'arôme insolite qui parfumait le vieux slall donnaient signe de vie. Vainement, M. Mauderlé projetait çà et là les rayons inquisiteurs de sa lanterne sourde; aucun visage humain ne se montrait. Tout à coup cependant, une casquette à visière se proQle dans le cône lumineux et deux yeux furtifs brillent dans la nuit : c'était Freppel qui avait oublié de rejeter sa «oitfure de jour et qui, pour comble dlmprudence, voulait voir comment tout finirait. Le bon vieillard riait intérieurement de cette espièglerie, tout en feignant de se fâcher et en menaçant de sévir de façon exemplaire. La punition se borna, défait, à un déménagement; les philosophes durent coucher désormais dans le dortoir commun oii il y avait un surveillant et pas de fourneau. Ce changement devait toucher assez peu notre héros qui était déjà dormeur intrépide.
Gomme on lui reprochait la rareté de ses lettres, il se met un jour en frais et envoie un discours en règle, presque un sermon sur la reconnaissance; il conclut par ces lignes, qui valent mieux que tout ce qui précède, précisément parce qu'il laisse parler son cœur sans étude :
« Vous voyez bien que je vous écris de longues lettres, quand le temps me le permet. Je puis presque me plaindre de vous de ce côté-là. Vous avez toujours, vous, ma chère mère, une demi-feuille; c'est trop peu. Ah! si vous voyiez les lettres que m'écrit Jules, vous m'en enverriez de plus longues ! »
Une autre fois, il annonce à sa mère qu'il l'a fait inscrire sur les registres de l'archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires, à Paris ; il lui en développe les avantages et les con-
ditions et l'exhorte à ne pas omettre les prières prescrites, quoiqu'elles ne soient aucunement obligatoires.
Dans cette correspondance, l'élève parle beaucoup de son travail. Ce n'était pas une manière de s'excuser par un mensonge banal. Il voulait à tout prix reconquérir sa place d'Obernai; mais il eut affaire à plus forte partie qu'il ne l'avait d'abord soupçonné, comme l'insinue le passage suivant où la confiance en soi-même, l'amour-propre et le dépit s'expriment avec une naïveté qui n'est pas sans malice :
« Vous devez avoir vu quelles sont mes places ; elles sont bien meilleures qu'au commencement; je suis toujours dans les quatre premiers. C'est assez singulier que je n'aie pas encore obtenu la première place. M. Spitz me dit toujours qu'il y a un petit obstacle. Il semble que je ne doive pas être premier jusqu'à Pâques. Du reste on n'y regarde guère et cela m'inquiète peu ; on ne vous en considère pas moins ce que vous êtes. Cette place que je n'ai pu avoir pour moi, j'ai pu la donner à un autre. Cela m'a bien fait rire. »
Tous ses camarades furent cependant atteints et même dépassés. Un seul lui tint tête jusqu'au bout et garda son premier prix d'excellence. Ce rude jouteur s'appelait Adam Steinmetz et il mourut tout jeune au grand séminaire de Strasbourg, où il était professeur de dogme.
Inutile de dire que les maîtres appréciaient et aimaient cet élève hors ligne par son intelligence, son ardeur au travail, sa franchise respectueuse, et même, ce qui ne gâte jamais les autres qualités, par le charme de sa physionomie. « Avec sa taille un peu fluette^, ses joues roses et ses yeux clairs et pétillants, c'était un beau garçon. » Son professeur de philosophie, M. Tabbé Reich, considéré en Alsace comme un esprit d'élite, disait quelquefois qu'il avait eu quatre élèves éminents : Schuster, Freppel, Simonis et Marbach, mais qu'il fallait mettre Polin au-dessus de tous ceux-là. Freppel compensait une infériorité relative sur quelques points par cet ensemble d'aptitudes qui en ont fait « un spécialiste uni-
L ALSACE
versel». Il était moins fort pour creuser et inventer que pour organiser les découvertes du génie et les vulgariser par un enseignement large et lumineux. Toute sa vie il sera professeur admirable plutôt que penseur original.
La fin de la philosophie approchait ; Freppel voulut être bachelier. Ce titre était alors moins commun qu'aujourd'hui et il pouvait tenter un ambitieux de seize ans, au fond d'un petit séminaire de province. C'était à ses risques et périls, car il n'y avait pas de préparation organisée, encore moins de chauffage; les études classiques se poursuivaient fortement et librement, tout comme si les programmes universitaires n'avaient pas existé.
Le monopole pesait de tout son poids sur la jeunesse et les familles ; à tort ou à raison, les candidats ne croyaient point à l'impartialité d'examinateurs qui étaient des ennemis acharnés. Pour conquérir le parchemin officiel, la science ne suffisait pas ; il fallait en déclarer la provenance.
Cet odieux certificat d'études préoccupe notre philosophe ; dans une longue lettre il traite la question avec le sérieux et l'esprit retors d'un praticien. Fabriquera-t-il un certificat d'études privées ou se déclarera-t-il étudiant ecclésiastique ? Il discute le pour et le contre. Le premier parti présente une sorte de fraude qui n'a rien de déshonorant, sans doute, mais qui lui répugne néanmoins ; il n'est pas d'ailleurs sans danger, car VAlma Matei^ est chatouilleuse sur ses privilèges. Pourquoi ne pas avouer qu'il vient du petit séminaire? Ses maîtres le désirent, espérant qu'il leur fera honneur, même
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devant des adversaires, et tel est aussi finalement son avis. L'événement lui donna raison.
Le style de ces lettres d'affaires est bien meilleur que le style des précédentes, plus lucide, plus naturel et plus correct. On serait pourtant déçu si l'on cherchait dans cette correspondance d'écolier des modèles épistolaires. La phrase est lourde, embarrassée de conjonctions et d'incises. Ce sont des amplifications, des dissertations et des discours comme il en fait en classe, plutôt qu'une causerie alerte et abandonnée. Peu d'esprit, peu de trait, peu d'effusions tendres. S'il essaye un récit comique ou un tableau délicat, on voit que la main n'est pas assez exercée. Ce qui frappe, c'est la lucidité de la dialectique, l'abondance des raisons, la netteté des idées, l'énergie de la volonté, les ressources multiples d'une intelligence très avisée. On s'intéresse à cette lutte d'une pensée qui cherche l'expression juste, mais qui ne la trouve pas sans peine.
Le certificat de bachelier es lettres lui fut accordé le 9 août 1844, le diplôme expédié le 27 septembre de la même année. C'est donc en vainqueur qu'il revenait prendre ses vacances à Massevaux.
Pour remercier la sainte Yierge de ce succès et aussi pour obtenir des lumières sur sa vocation, il résolut de faire avec quelques amis le pèlerinage de Notre-Dame des Ermites, en Suisse. Il partit donc avec Linder et Schwartzbrod. On voyageait à pied, allègrement et sans préoccupations^ en écoliers contents d'avoir fini. A.EinsiedeIn, Freppel accomplit ses dévotions avec une ferveur extraordinaire. Il se fit fabriquer un chapelet de quinze dizaines, et comme l'un de ses compagnons lui demandait pourquoi : « C'est, répondit-il, un grand cordon avec lequel je veux me lier à la très sainte Yierge I »
Le retour ne fut pas tout à fait sans incidents. Aux frais prévus s'étaient ajoutés des droits de péage en passant d'un canton à l'autre ; peut-être aussi les comptes et l'économie n'avaient-ils pas été assez sévères. Quoi qu'il en soit, arrivés à Mulhouse, nos trois voyageurs s'aperçurent qu'il ne leur restait plus que deux sous. Ils étaient harassés : on acheta
d'abord du pain qui fut partagé fraternellement, et quelqu'un se souvint fort à propos que M. Sétis, ancien vicaire d'Obernai, demeurait dans le voisinage. Celui-ci hébergea les pauvres affamés et leur fournit les moyens de continuer leur route. A Massevaux, Emile retrouva sa famille, près de laquelle la bande se reposa quelques jours.
C'est probablement à Notre-Dame des Ermites qu'il fit la promesse de ne jamais se coucher sans avoir récité une prière à la sainte Vierge, au pied de son lit; c'est du moins ce que nous semble prouver le fait suivant. Dans une excursion de vacances faite, un peu plus tard, avec un de ses amis, ils durent passer la nuit chez un parent. On les logea dans la même chambre. « Quoique nous eussions récité nos prières, je m'aperçus qu'Emile s'était agenouillé. Comme nous étions au mois d'octobre et qu'il était en toilette sommaire, je lui fis observer qu'il s'exposait à un refroidisssement. Il me répondit : (( Ne crains rien; je fais toujours comme cela. »
Cependant l'heure était venue pour le bachelier de prendre une décision. Ses parents, un peu anxieux, l'interrogèrent, car rien jusque-là n'avait révélé des penchants ou une volonté manifestes. Il répondit qu'il voulait être prêtre. Ils étaient trop chrétiens pour combattre ce désir, quoiqu'il ne répondît pas à leurs secrètes espérances.
Le sacerdoce est plus que jamais une milice oii le courage et la science sont indispensables. Le nouvel aspirant le comprenait ainsi et il dévouait à l'Église et aux âmes les clartés de sa vaste intelligence, la vigueur de son indomptable caractère, toutes les heures de son temps et toutes les forces de sa puissante nature.
Cette décision n'étonna pas ceux qui, au lieu de s'arrêter aux apparences, avaient su pénétrer un peu plus loin dans cette âme d'adolescent. Ses maîtres, et tout particulièrement le vénérable M. Miihe, son directeur spirituel, avaient vite démêlé, à travers la turbulence de l'âge et du tempérament, ce qu'il y avait de foi solide, de piété forte et d'exquise pureté. Ils ne doutèrent jamais de cette vocation.
YI
Ce fut l'avant-veille de la Toussaint de l'année 1844, que le futur évoque d'Angers franchit le seuil du grand séminaire de Strasbourg. Il y était à peine qu'une grande douleur vint l'y chercher. Le 12 novembre, au matin, M. Specht le fit venir chez lui ; la figure du digne prêtre était bouleversée. « Avez-vous des nouvelles de vos parents, mon enfant? — Non^ monsieur le Supérieur ; mais y en aurait-il de mauvaises? Mon père serait-il mort? — Mon enfant, Dieu vous demande le sacrifice que tout fils doit être prêt à faire. Votre excellent père a quitté ce monde. Donnez-lui vos larmes et vos prières. Allez lui rendre les derniers devoirs, et surtout consolez votre mère à laquelle vous restez seul désormais. »
Ce rude coup venait à Timproviste, avec des circonstances qui le rendaient plus cruel. Le juge de paix de Massevaux avait été foudroyé par une attaque d'apoplexie. Sa femme et ses deux fils étaient alors éloignés, et il n'avait pu recevoir les derniers sacrements. Mme Freppel se reprocha vivement cette absence involontaire. Pour s'en punir et pour attirer la miséricorde divine sur l'âme de son mari, elle s'imposa de rudes pénitences et coucha pendant plusieurs années sur un simple paillasson. Emile, de son côté, suivant les inspirations de sa foi et de son amour filial, se fit agréger au tiers ordre de Saint-François. Il fut fidèle aux prescriptions que
cette règle impose, ayant soin de se faire dispenser de celles qui sont difficilement compatibles avec d'autres devoirs.
Madame Freppel devenue veuve se relira dans sa famille, à Blienschwiller, oii son fils venait la rejoindre pendant les vacances. Nous la retrouverons plus tard à Paris et à Angers. L'arrivée du séminariste était une joie pour la grand'mère encore vivante, pour des tantes fières de leur neveu et pour le petit village, car Mgr BVeppel eut de tout temps le privilège de se faire aimer de ses compatriotes.
Le milieu dans lequel venait d'entrer le jeune bachelier n'était pas banal. Le grand séminaire de Strasbourg se souvenait encore du savant M. Libermann et de Mgr Rœss qui lui avaient donné une vigoureuse et heureuse impulsion. Les études et la piété y florissaient à l'envi. Plusieurs des professeurs et des élèves qu'on y voyait alors se sont fait un nom distingué dans les sciences ecclésiastiques. Notons en passant l'abbé Sisson, tant de fois meurtri par la rude polémique de Louis Yeuillot.
L'abbé Freppel se jeta dans sa nouvelle vie avec cette Impétuosité tenace qui était le fond de sa nature. Dès les premiers jours il s'était tracé un plan d'études qu'il suivit avec une constance bien rare. Ses condisciples rendent unanimement témoignage à son activité studieuse ; mais il faut avoir eu ses manuscrits entre les mains pour s'en faire une idée. Théologie dogmatique et morale, histoire ecclésiastique, droit canon, éloquence sacrée, catéchétique, liturgie, archéologie, hébreu. Écriture Sainte, tout fut mené de front, grâce à une facilité de travail prodigieuse et à une infatigable santé. Les thèses et les auteurs de classe ne lui sufûsaient pas. Saint Thomas devint son livre favori. Nous ne parlons pas de la Somme, mais des autres ouvrage?, du Docteur angélique, dont il avait analysé le plus grand nombre. Un peu plus tard, pour mieux le comprendre, il se mit à lire, toujours la plume à la main, le Maître des sentences et Albert le Grand. D'après lui, il ne suffit pas de consulter les
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commentateurs du grand homme pour pénétrer à fond sa doctrine; il faut étudier ses contemporains et surtout les génies qui l'ont précédé et dont il a si merveilleusement coordonné les découvertes.
Pour l'Ecriture Sainte, il s'attacha plus particulièrement aux Épiires de saint Paul. Gomme il était méthodique en tout, il se fit confectionner de grands cahiers qu'il partageait en trois parties. La première contient le texte, les variantes, des notes philologiques et grammaticales ; la seconde, la suite des idées et les discussions d'interprétation ; enfin la troisième est réservée à des remarques particulières et à des réflexions personnelles. C'est un commentaire substantiel qui devait lui servir plus tard de fondement pour des études plus complètes. Cette masse de cahiers remplis d'une écriture fine, compacte et très lisible, suppose une quantité considérable de lectures et de travail.
Ces recueils devinrent bientôt célèbres au grand séminaire, car l'auteur les communiquait fraternellement et ses condisciples les consultaient volontiers. On était persuadé dès lors <* que ce que Freppel faisait était bien fait ». Voici ce que rapporte un des témoins de cette époque :
» Sa complaisance était inépuisable. Quand ses confrères avaient quelque embarras pour l'intelligence d'une thèse théologique, quelque doute sur la valeur d'une preuve ou d'un texte, ils recouraient à lui. Tous étaient également bien reçus, comme s'il n'avait été là que pour élucider les questions et lever les difficultés. Il interrompait la lecture de saint Thomas, de Suarez ou de Cornélius à Lapide pour répondre aux interrogations, sans donner le moindre signe de dépit. Il lui est arrivé souvent d'être ainsi dérangé quatre ou cinq fois dans une soirée ; mais sa charité ne se lassait point. Quelquefois la solution lui demandait des recherches; il les faisait aussi consciencieusement pour les autres que pour lui-même. S'il lui arrivait de caractériser un peu cavalièremen quelque proposition, aucun ne songeait à s'en for* maliser. »
Pourtant jamais homme ne fut plus ménager de son temps. En récréation, en promenade, partout il trouvait des occasions de s'instruire. Un jour était consacré à la botanique, un autre à l'histoire. Les questions étaient préparées d'avance par lui ou par d'autres. Avant de les discuter, on récitait ensemble le petit Office de la sainte Yierge. Pour se perfectionner dans la connaissance de l'hébreu, nécessaire à ses études bibliques, il avait avec l'abbé Guthlin, mort grand vicaire de Mgr Dupanloup, des conversations hébraïques. Il devint ainsi un linguiste distingué, tout au moins un philologue sulflsamment initié aux travaux modernes pour en suivre les progrès, en apprécier les découvertes et en juger de haut et pertinemment les conclusions.
Cette passion pour la science, qui pourrait sembler excessive, n'étouffait pas la pitié ; mais il n'était aucunement porté à la sentimentalité, aux effusions mystiques. Dans la dévotion comme en tout, pour lui et pour les autres, il aimait ce qui est clair, vigoureux, défini, pratique; il détestait ce qui est vague, étroit ou exagéré. Non seulement il se laissa gagner par la ferveur que le vénérable Libermann avait •allumée pendant son passage à Strasbourg, mais il l'attisait et la propageait. « Je le vois d'ici, nous écrit le chanoine Guerber, actuellement député au Reichstag, se promenant dans la cour avec quatre de ses jeunes confrères, recueilli, le regard contenu, écoutant celui qui était chargé de parler sur un sujet de piété désigné d'avance ou adroitement amené par un zélateur. Il ne resta guère plus rien de tout cela chez le député répandu dans les couloirs de la Chambre ; mais son âme reçut alors une touche sacerdotale qui ne s'effaça plus, si dégagée que parût son attitude. » Remarquons bien ces derniers mots ; ils nous donnent peut-être la clef de cette vie et de ses contrastes apparents.
Les mois et les années s'écoulaient ainsi dans une activité féconde, sans beaucoup d'événements extérieurs. Pendant les vacances, le séminariste retrouvait sa mère et lui témoignait la déférence affectueuse d'un bon fils. Ses études se
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poursuivaient encore, mais entrecoupées de longues courses qui détendaient l'esprit en fatiguant le corps. Ce n'était pas sans regrets qu'il s'arrachait à l'affection des siens, à son cher Blienschwiller et à sa liberté, pour aller durant quelques semaines donner des leçons au jeune Amie de Bourcier de Villers, dont il avait accepté d'être le précepteur et dont il vint bénir le mariage à Nancy, le 3 juillet 1872 ; ce mariage fut l'occasion de la première visite qu'il fit en Alsace après sa nomination à l'évêché d'Angers.
YII
Jules Freppei, sorti second de Saint-Gyr, était resté quelque temps à la citadelle de Strasbourg. Un matin, il arrive au grand séminaire et demande à voir son frère. Le portier refuse de l'appeler, prétextant le règlement. Le jeune officier, dont la timidité n'était pas aussi grande qu'on le supposait à Obernai, bouscule le bonhomme, escalade l'escalier et prend d'assaut la chambre du supérieur. « Il me faut mon frère, dit-il brusquement ; je pars pour Lyon et il doit assister à mon dîner d'adieux. »
C'était chose grave, paraît-il, que d'accorder semblable permission. On parlemente, et le bon M. Specht, pour sauvegarder de respectacles usages sans trop contrister ces braves enfants, promet d'envoyer Emile après le repas de la communauté. Jules, à demi calmé, vient se poster à la porte du réfectoire et dit rapidement à son frère arrêté au passage : « Attention; ne mange pas.; je t'attends dans une demiheure. » Une demi-heure après, bras dessus bras dessous, le soldat et l'abbé s'en allèrent rejoindre leurs amis au restaurant. Ils ne devaient plus se revoir.
Au début d'une carrière qui promettait d'être brillante, l'aîné mourut à Lyon, le 21 février 1848, « par suite de phtisie laryngée chronique », dit le bulletin officiel de décès. II était
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sous-lieutenant au 22^ régiment d'infanterie légère, 2» bataillon de voltigeurs. Il était entré la veille à l'hôpital et n'avait que vingt-trois ans. Sa mort fut chrétienne.
A ce deuil cruellement senti se joignaient des préoccupations d'un autre genre. Le moment approchait oii le jeune clerc devait se lier irrévocablement à l'Église par le sousdiaconat. Il s'y prépara non seulement avec le sérieux qu'il apportait à toutes choses, mais avec de grands sentiments de foi et de générosité.
Parmi les épreuves tout extérieures qui précèdent ce pas décisif, il y a un sermon débité solennellement du haut de la chaire du réfectoire, pendant le dîner. C'était le premier que l'abbé Freppel prononçait en français. Il avait pris pour sujet la Conversion de saint Paul. Un des auditeurs nous fait ainsi part des impressions qu'il produisit.
« On venait d'avoir un carême du P. Lacordaire ; Freppel en fut ravi. Il composa donc à son tour un sermon interminable, dans le style Lacordaire, eut de la peine à en débiter la plus grande partie, tenant à tout dire, et par conséquent obligé de se précipiter. Débit, gestes, attitude, tout cela fut un pastiche parfait du dominicain. Il s'y ajouta la grâce presque enfantine d'un jeune homme de vingt ans. La critique du professeur d'éloquence lui apprit que l'imitation lui avait trop bien réussi.
» Quelques années après, quand M. l'abbé Freppel était directeur du petit collège de Saint-Arbogaste, je l'entendis faire un sermon de Noël à la cathédrale de Strasbourg. Il parla pendant une heure sur le mystère de l'Incarnation, avec une ampleur, une aisance, une abondance de doctrine qui me charmèrent. Ce n'était plus Lacordaire, c'était bien Freppel, jeune encore, mais déployant déjà les grandes qualités oratoires qu'on admira plus tard. Faut-il le dire? Dans le monde pieux, habitué à s'édifier de l'attitude contrainte de jeunes jésuites, ou aux débuts d'un prédicateur venu de loin et quelque peu gêné, on chuchota : « Quel aplomb pour un si jeune homme 1 »
Nous avons eu la chance de retrouver ce premier sermon. Qu'on nous permette d'en transcrire la fin.
« Oui, elle est divine, cette religion sainte qui enchaîne nos esprits et captive nos cœurs ; elle est divine cette loi de grâce et d'amour qui régit nos intelligences, règle nos sentiments et domine toute notre activité morale. Jadis elle terrassa Paul sur le chemin de Damas, elle courba son fier génie sous le poids de sa puissance; et depuis, tout ce qu'il y a eu de grand dans l'univers, tout ce qui a porté le sceptre de l'intelligence parmi nous, a proclamé hautement sa majesté royale et sa divine origine.
» Souvenez-vous de ce qu'elle a fait pour nous, et souvenez-vous-en pour l'aimer. Elle nous a pris aux saturnales de Rome, au cirque de Néron; elle nous a arrachés aux steppes de la Sarmatie, aux rochers de Fingal, aux huttes de la Tartarie ; elle a sauvé notre pensée des illusions d'Homère, des bizarres rêveries d'Odin et de Tentâtes ; elle nous a placés à Rome, à Londres, à Paris ; longtemps nous vécûmes heureux sous la tiare de son Pontife ; elle-même à posé le diadème sur le front de nos rois ; elle a appris à Glovis et à Gharlemagne qu'ils n'étaient que les pères de leurs peuples, et non leurs tyrans. Au moyen âge, elle nous apprit l'honneur, elle nous apprit à lire dans ses cloîtres et dans les palais de ses prélats ; elle nous mena prier sur le tombeau du Sauveur» A l'école de ses Thomas et de ses Albert, nous apprîmes à raisonner ; et c'est alors, ce n'est qu'alors que nous avons fait ces pas prodigieux dans la carrière des arts et des sciences. Elle a donné l'essor au génie de Newton, elle trace des limites à la pensée de Descartes et de Bacon ; elle nous a faits, nous hommes modernes, avec ce que nous avons de bon, de vrai, de grand ! Yoilà où le Christ nous a lait arriver, et il nous assure, il nous promet encore l'immortalité!
» Messieurs et mes frères, puissions-nous nous en rendre dignes par nos vertus ! Élevés à l'école du Christ, soyons-en les fidèles disciples et les fervents imitateurs : c'est là tout mon souhait !»
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Lacordaire n'exerçait pas uniquement une influence oratoire plus ou moins heureuse sur le jeune prédicateur. Toute âme sacerdotale et magnanime a délibéré, un jour ou l'autre, de se donner complètement au service de Dieu et des hommes par les vœux de religion. A la veille de son sous-diaconat, l'abbé Freppel se sentit travaillé par cette noble ambition. Le souvenir et l'ascendant du célèbre dominicain, avec lequel il était en relations intimes depuis quelque temps, donnèrent une forme concrète et une direction déterminée à ses pensées. Rien de plus péremptoire que la réponse autographe que nous allons citer :
Paris, 10 juin 184S.
(( Monsieur,
» Je ne puis vous donner un conseil précis sur votre entrée en religion, soit parce que j'ignore d'une manière précise les dispositions de votre âme, soit à cause des obligations plus ou moins étroites oiiles besoins de Madame votre mère peuvent vous placer. Si votre Directeur approuve la pensée où vous êtes de vous consacrer à Dieu dans la vie religieuse, comme vous me le dites en effet, cela est d'un grand poids et vous permet de croire qu'à tout le moins il n'y aura pas d'imprudence à essayer. D'un autre côté, si Madame votre mère peut se passer de vous, l'obstacle extérieur aura disparu. Dans cette supposition^ vous pourriez achever votre quatrième année de théologie et venir passer quelques jours dans notre noviciat de Ghalais, près deGrenoble, afln de voir de plus près notre genre de vie. Dans la supposition contraire^ je crois qu'il faudrait tout simplement vous mettre à la disposition de Monseigneur l'évêque de Grenoble, et vous occuper du ministère qui vous serait confié, tout en ne perdant pas de vue l'affaire de votre vocation, et en poursuivant autant que possible, dans la Somme de saint Thomas, le cours de vos études théologiques. Le moment venu,' il vous sera aisé de vous mettre en rapport avec nous.
» Veuillez agréer, Monsieur, les vœux que je forme pour votre persévérance et votre bonne direction dans un dessein si grave.
» Fr. Henri-Dominique Lacordaire, » des Fr. Préch. »
Ce fut le 17 juin 1848 que le studieux ordinand reçut le sous-diaconat, des mains de Mgr Rœss, dans la cathédrale de Strasbourg. Nous n'avons trouvé aucune trace écrite des sentiments qui agitèrent son cœur en ce jour et des promesses qu'il fit à Dieu ; mais d'après ce qui précède et d'après les belles allocutions qu'il adressait aux jeunes clercs d'Angers, en pareille circonstance, on peut aisément les conjecturer. Ce qu'il y a de certain, c'est que sa régularité, sa docilité et sa charité, qui avaient été jusque-là remarquables, devinrent de plus en plus exemplaires. Il y avait peut-être de sa part plus de mérite que chez beaucoup d'autres à pratiquer ces humbles et pacifiques vertus.
Au milieu de ces graves et saintes préoccupations, les événements politiques devaient lui paraître d'un intérêt^ secondaire. Il semble néanmoins qu'il accueillit avec joie 1< révolution qui venait de s'accomplir. C'était l'impression dominante chez les catholiques et dan? le clergé. La monarchie bourgeoise de Louis-Philippe avait mécontenté les meilleurs esprits par ses tracasseries mesquines, tandis que la République promettait à la religion une ère de respect et de liberté. Sur ce point, d'ailleurs, les idées bien connues du P. Lacordaire devaient être naturellement celles d'un ami qui aspirait à devenir un disciple et un fils.
Un document authentique et curieux justifie ces conjectures et leur donne beaucoup de probabilité. Il ne porte pas de date ; mais le papier, l'écriture, l'encre et d'autres signes encore ne permettent aucun doute sur ce point. C'est la contre-partie évidente d'une brochure oti Mgr Parisis exaltait l'excellence et les mérites de la monarchie. Le voici textuellement:
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(( Il est impossible d'identifier l'Église ou l'Évangile avec telle ou telle forme de gouvernement ; mais je n'admets pas non plus que toutes les formes de gouvernement soient également conformes à l'esprit chrétien. Ma raison, la voici :
» I. L'esprit chrétien, dans les relations sociales, est un esprit de liberté, d'égalité et de fraternité. Tout le monde en convient.
» Or, dans un système gouvernemental, oii la volonté dun seul devient la règle de tous, y a-t-il autant de liberté que dans une autre où la volonté de la ynajorité devient la règle de tous?
» Dans un système gouvernemental où un individu est élevé au-dessus de tous les autres par le privilège de sa naissance, y a-t-il autant d'égalité que dans un autre où les dépositaires du pouvoir ne le sont que parce que le peuple le veut, et peuvent rentrer dans la classe des simples citoyens quand le peuple les y rappelle?
» Est-il dans la nature du cœur humain d'être aussi disposé à la fraternité, quand on se voit au-dessus des autres par droit de naissance que quand on ne l'est que par le libre suffrage de ses égaux?
» Donc, au triple point de vue de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, le pouvoir monarchique constitutionnel et le pouvoir républicain sont plus conformes à l'esprit chrétien que le pouvoir absolu.
» Bien entendu que je ne regarde pas le pouvoir absolu comme incompatible avec l'esprit chrétien, mais simplement comme moins conforme à l'esprit chrétien qu'un pouvoir réglé par un pacte social.
» II. La forme démocratique ou la démocratie est plus fondée en raison que toute autre forme gouvernementale; donc elle est plus chrétienne, car le christianisme est la plus haute expression de la raison.
» Tous les hommes naissent égaux en droits sociaux. L'inégalité ne peut être constituée en droit que par la société. En elle réside radicalement la plénitude du pouvoir. Ce pouvoir.
elle peut le déverser sur la tête d'un seul ou de plusieurs. Ainsi naît logiquement le pouvoir monarchique ou républi- <îain, avec cette différence que le pouvoir monarchique est à vie et héréditaire, par conséquent irresponsable ; et le pouvoir républicain, temporaire, électif, responsable.
» Maintenant, est-il plus rationnel de dire: « Va, règne sur nous, toi et tes fils. Quels que soient tes fils, immoraux ou insensés, parce qu'ils seront tes fils, ils régneront, et ni toi ni eux, vous ne répondrez de vos actes »; ou de dire : « Ya, je te commets pour quatre ans le pouvoir exécutif, et au bout de ces quatre ans, tu rendras compte de ta gestion à ton pays? »
» Le pouvoir royal est fondé sur le fait chanceux d'une naissance dont on ignore le résultat, au lieu que le pouvoir présidentiel est fondé sur l'élection libre d'un peuple entier. Or, l'aveugle hasard est certainement moins conforme à la raison que le choix libre de plusieurs millions d'intelligences. Donc le pouvoir républicain est plus rationnel que le pouvoir monarchique ; donc la démocratie est plus conforme à l'esprit chrétien que toute autre forme de gouvernement. »
Est-ce là un simple thème d'étude, un résumé des idées qui s'agitent autour de lui ou un formulaire d'opinions personnelles? Nous pensons avoir des raisons pour incliner à ce dernier sentiment, en ajoutant toutefois que c'était moins conviction réfléchie qu'effervescence de jeunesse et réaction contre le régime tombé. L'expérience des hommes et des événements aura bien vite corrigé cette confiance naïve dans la justice et le libéralisme des assemblées délibérantes.
N'est-ce pas encore à l'influence du P. Lacordaire que l'abbé Freppel obéissait, aussi bien qu'à la droiture de son intelligence, en embrassant avec ardeur les doctrines ultramontaines, à un moment oii elles étaient froidement accueil lies dans le grand séminaire de Strasbourg, et ob. les quatre articles de 1862 étaient encore officiellement enseignés ? Quoi qu'il en soit, il se mit à la tête du mouvement qui em-
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portait la jeunesse sacerdotale vers Rome et se déclara le défenseur de l'infaillibilité du Pape.
Le nouveau sous-diacre se reposait auprès de ses parents des labeurs et des émotions de cette quatrième année, lorsqu'une lettre de son évoque vint donner une nouvelle orientation à sa vie et à son activité. Malgré sa grande jeunesse, il était nommé professeur d'histoire au petit séminaire de Saint-Louis.
Mgr Rsess avait assez de confiance dans le talent, les vertus et la maturité de l'abbé Freppel pour lui confier cet enseignement difficile et délicat. Cet appel ne prenait pas le laborieux sous-diacre au dépourvu. De tout temps il avait été passionné pour cette branche des connaissances humaines. Ses cahiers d'écolier, rédigés avec un soin extrême, sans défaillance et sans lacune, sont de véritables modèles d'application et de méthode. Nous en avons sept ou huit sous les yeux. Deux sont consacrés à l'histoire particulière de l'Alsace. Tout ce qui concerne Obernai est visiblement traité con amore : cours d'eau, altitude des montagnes, monuments, faits historiques, dates, etc. Un appendice est réservé à sainte Odile et à sa gracieuse légende. Trois cahiers comprennent l'histoire de France, avec cette épigraphe : A tous les cœurs bien nés, que la patrie est chère! La description générale de l'Europe et l'histoire d'Angleterre se partagent les autres. En tête de ces derniers, ces mots de Virgile :
Illci se jactet in aulâ
Mollis et clauso ventorum carcere regnetl
Nous ne savons pas au juste quelle part il convient de faire dans ce travail à l'inspiration des maîtres et à Tinitiative de l'élève.
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L'abbé Freppel accepta donc avec plaisir et sans embarras cette honorable charge ; mais avant d'aller prendre possession de sa nouvelle chaire, son cœur le ramenait à Obernai. Il voulait revoir cet Augustin Lînder dont il a été plusieurs fois question dans notre récit. Il le trouva sur son lit, n'ayant plus qu'un souffle et paisiblement occupé à lire les Pères grecs dans leur langue. Le lendemain, l'angélique malade rendait son âme à Dieu dans la joie et la fleur de sa jeunesse. Cette suave figure et cette entrevue suprême ne sortirent jamais de la mémoire du survivant; les soucis, la gloire et le temps ne fermèrent pas la blessure que lui avait faite cette mort. Plus tard, quand il était déjà célébré partout comme une des lumières de l'Eglise et des soutiens de la patrie, il ne revint pas une fois à Obernai sans aller prier devant la Vierge du Calvaire et sur la tombe de son pieux ami.
Le nouveau professeur succédait à deux hommes de mérite auxquels il rendait pleinement justice. Il les dépassa. Son entrain, la clarté de son enseignement, l'ampleur de son érudition et la beauté de ses aperçus ravissaient son jeune auditoire. Ici encore nous avons la bonne fortune de pouvoir le citer. Voici comment il définissait le rôle de l'historien dans une de ses classes du commencement de 1849 :
« C'est dans le temps passé qu'il faut chercher la raison des temps présents ; c'est aux âges antérieurs à expliquer les âges futurs; car tout, dans les destinées de l'humanité, se lie et s'enchaîne. Nul fait ne s'isole de telle sorte qu'il ne puisse se rattacher à aucun autre comme principe ou comme conséquence. C'est ce fil parfois presque imperceptible qu'il faut saisir, cette marche logique de l'esprit humain qu'il importe de suivre, si l'on veut pénétrer bien avant dans le drame mystérieux qui se déroule depuis six mille ans.
» Et de fait, car je ne saurais trop vous le répéter, l'historien ne doit pas se contenter de présenter un amas de faits décousus, assemblage informe d'éléments sans ordre ni liaison. Il n'est pas simple compilateur, il ne doit pas se borner au rôle de conteur ou d'annaliste : sa tâche est plus noble,
son point de vue plus large, son caractère plus relevé. Il ne suffit même pas d'arranger les événements, de les classer, de les coordonner suivant les différences de dates, de pays, de nation. Ces événements, il faut qu'il les apprécie, qu'il les raisonne. Il mettra donc à nu l'enchaînement des faits; il remontera des effets à leurs causes, pour descendre des principes à leurs conséquences ; il pèsera dans la balance de la plus stricte équité les actions des particuliers, les entreprises des princes, les succès et les revers des peuples; il tiendra compte de l'influence des climats, des mœurs, des coutumes, des usages; il observera les périodes de décadence et de progrès, les époques de lutte et de transition, pour en signaler l'origine et les résultats. Bref, il appliquera aux données de l'histoire les notions invariables du vrai et du bien ; il rapportera à cette norme inflexible les faits et gestes de l'humanité, pour en découvrir l'importance matérielle et la valeur morale, la portée historique et sociale. C'est ce travail de discussion et de comparaison qui constitue, avec le travail d'exposition et de classification, la double tâche de l'historien. Elle se résume en ces deux mots : Narrer en raisonnant. »
C'était, à un point de vue catholique, l'histoire de la civilisation, mise autant que possible à la portée de ses élèves. Tous attestent qu'il y réussit. On a bien insinué çà et là que ces brillantes leçons passaient au-dessus des têtes; il fallait pourtant bien que celui qui les présentait sût les faire comprendre dans une bonne mesure, puisque tous, même ceux qui rechignaient devant le grec et le latin, allaient au cours d'histoire comme à un régal. Ce qui est plus significatif encore, c'est que plusieurs y ont puisé un goût précoce pour ce genre d'études et se sont fait remarquer dans la suite par d'importants travaux historiques.
Ce résultat n'était pas obtenu sans peine. En classe, en chaire, au Conseil supérieur de l'instruction publique, au Palais-Bourbon, il n'abandonna jamais rien à l'imprévu et à l'improvisation de ce qu'il pouvait leur ravir. Dans l'énorme
l'alsage 43
fouillis de feuilles volantes qui se rapportent à ces deux années, un grand nombre sont des résumés de classe très substantiels, des questionnaires pour les compositions, des tableaux chronologiques et synoptiques, etc. On y rencontre même des listes de notes hebdomadaires qui prouvent que les élèves étaient suivis et serrés de près. Certes les dates, les batailles, les traités, les séries de noms, tout ce côté matériel et positif sans lequel le reste n'est qu'une « parade », n'était aucunement négligé; mais avec ces éléments le jeune professeur essayait de construire un édifice. C'est précisément en quoi l'architecte se distingue du simple tailleur de pierres.
Le succès auprès des autres maîtres ne fut pas moindre. Sans 'cesser d'être un rude travailleur, l'abbé Freppel était le plus aimable et le plus joyeux des collègues, se prêtant de bonne grâce et largement à toutes les exigences et à toutes les distractions de la vie de collège; mais des écrits très variés, des analyses d'ouvrages de littérature, de philosophie, de théologie et de sciences naturelles attestent qu'il savait se réserver beaucoup de temps. Auteurs classiques, Pères de l'Eglise, moyen âge, Allemagne et France, tout lui était ouvert, et partout il ramassait des trésors. Une étude sur les Lusiades de Camoëns coudoie une critique des dissertations de Rubeis sur la Somme de saint Thomas ; un travail approfondi sur la Divine Comédie fait suite à un autre sur la Symbolique de Mœhler; un large essai sur Tacite s'intercale entre un résumé minutieux de la Cité de Dieu de saint Augustin ou du De Gubernatione de Salvien et une charge à fond contre la Philosophie de V histoire de Herder; on passe d'une thèse sur le Phèdre de Platon à un traité sur la tactique des Romains. Une variété de connaissances si disparates eût encombré et troublé un esprit moins clair et moins puissant.
Ces préoccupations purement intellectuelles ne refroidissaient point la piété du séminariste; elle semble, au contraire, avoir eu à cette époque un redoublement de ferveur extérieure. En tête de chaque page, il écrit en gros caractères
la devise A. M. D. G. (Ad majorem Deigloriam), ou bien L. D. S. {Laus Deo soli). Quelquefois il y joint une courte invocation tirée des prières liturgiques, par exemple : Jesu bone Pastorl — Jesu, Panis vere! — Jesu, no'^t7n miserere! — 0 Marie immaculée, protégez V Église de votre Fils !
L'abbé Freppel avait une dévotion spéciale pour le saint de chaque jour, et ne manquait pas de le prier. A cet effet, il en dressait soigneusement la liste, au commencement du mois et tous les matins il inscrivait, à la suite du nom, quelque sentence inspirée tout à la fois par le caractère de ce patron quotidien et par ses besoins personnels. On nous communique un certain nombre de ces feuilles; nous reproduisons celle de mars 1848 tout entière.
1 — Ste Eudoxie.
2 — S. Simplice, pape.
3 — S. Marin, soldat.
4 — S. Casimir, roi.
5 — Ste Perpétue et
St9 Félicité.
6 — S. Fridolin, abbé.
7 — S. Thomas d'Aquin.
8 — S. Jean de Dieu.
9 — Ste Françoise, w
10 — Les 40 SS. Mar-
tyrs.
11 — Ste Angèle de Fo-
ligno.
12 — S. Grégoire le
Grand.
13 — Ste Euphrasie.
14— S. Euloge.
15 — S. Longin, m.
Ce n'est pas trop de quelques années pour
faire pénitence.
Je dois être consumé de zèle pour le bienêtre de l'Eglise.
J'imiterai cet évêque qui exhortait le Saint au
martyre.
Je réciterai toujours avec dévotion l'hymne
Omni die.
Qui donnait un tel courage à ces femmes délicates, si ce n'est Dieu?
Il faut toujours respecter les formes de procédure civile.
Dieu veut que j'étudie et que je fasse valoir
mes talents.
Je secourrai les malades en tout temps, en
tout lieu.
Je conserverai toute la vie la dévotion pour
mon saint ange.
Ne te plains jamais du froid ; ces saints ont
péri par le froid.
Je ne cesserai jamais d'être attaché au tiersordre de saint François.
Prions toujours pour la conversion de la schis-
matique Albion.
Qu'on est heureux quand on a pris Jésus- Christ pour répoux de son âme !
La conversion des âmes est le but oii tendront
tous mes efforts.
« Vraiment II était Fils de Dieu! . s'écriait le cenlenier.
L ALSACE
IG
— S. Julien, m.
— S. Patrice, év.
-S. Cyrille de Jérusalem.
- S. Joseph.
- S. Abraham et sa
nièce.
• S. Benoît.
■ Ste Catherine de Suède.
• S. Nicolas de Flue.
• S. Irénée de Sir-
mium.
• L'Annonciation de
la S. V.
S. Jean d'Egypte.
S. Rupert, évêque.
S. Sixte, pape.
S. Jonas et ses
compagnons.
S. Jean Glimaque.
S. Acace, martyr.
A l'exemple de saint Jean Chrysostome je célébrerai nos saints martyrs.
Qu'il sera consolant, au jugement, de s'entendre nommer père des âmes!
C'est une fonction bien importante que celle
de catéchiser.
Je nourrirai mon bon Jésus dans ses membres,
les pauvres.
Apprenons du saint vieillard la conduite à tenir envers les pécheurs.
Les sciences ecclésiastiques seront l'objet de
toutes mes études.
Puissent toutes les mères -veiller sur leurs filles
comme sainte Brigitte!
Le pain principal dont je jouirai pendant ma
vie, c'est la sainte Eucharistie.
Les sentiments naturels doivent céder en toute
occasion à ceux de la grâce.
Le prêtre aussi doit être plein de grâces, et le
Seigneur doit être avec lui.
Rien n'est petit quand on le fait pour l'amour
de Dieu.
Ce saint mourut après avoir prêché; quelle
belle mort!
Combien ces saints papes travaillaient à écarter toute hérésie!
Prier pour que les rois ne persécutent pas
l'Eglise de Dieu.
Ce saint nous est un bel exemple dans l'art de
guérir les âmes.
Ne nous gênons pas, mais confessons la foi devant tous.
Cueillons maintenant çà et là quelques lignes caractéris tiques.
S. Platon, abbé.
S. Justin le Philosophe.
S. Léon IX, pape.
SS. Clet et Marcellin.
S. Pierre, martyr.
S. Athanase.
Le plus grand philosophe sans vertu ne vaut
pas un pieux mendiant.
J'étudierai la philosophie qui est de mon goût,
pour l'amour de Dieu.
Prions toujours pour l'Alsace qui a vu naître
ce grand saint.
Parler du Pape comme d'un père; c'est assez dire. Quel bonheur de mourir en défendant un
dogme de l'Eglise!
Plutôt mourir mille fois que de lâcher un seul
point de la doctrine !
S. Grégoire de Nazianze.
S. Epiphane.
S. Pascal Baylon.
S. Théodole.
S. Emile, martyr.
Ne dédaigner aucun ornement humain pour défendre l'Eglise.
Joindre le savoir à la vertu, c'est l'idéal du bon prêire.
N'étudier qu'au profit de la religion, comme ce grand saint.
Ce saint était d'abord aubergiste; traiter avec ménagement cette classe.
Prier en l'honneur de ce saint patron, les mercredis surtout.
Ces citations suffisent pour nous montrer avec quel esprit et pour quelle fin l'abbé Freppel voulait acquérir toutes les sciences divines et humaines. La suite ne démentira pas cette généreuse ambition.
L'heure solennelle de la prêtrise approchait. Le 23 novembre 1849, son évêque obtenait pour lui de la Congrégation romaine une dispense de dix-huit mois et il était ordonné aux approches de Noël, dans la cathédrale de Strasbourg, par Mgr Rœss. Plusieurs témoins parlent de l'édification qu'il produisit autour de lui. Un document nous permet de pénétrer plus à fond dans son âme et d'en connaître les secrètes pensées. Il s'agit d'un pacte pieux conclu avec l'un de ses amis. Cette pièce n'étant pas écrite de la main de l'abbé Freppel, nous ne pouvons affirmer que la rédaction soit sienne ; quelque embarras dans le style et un peu de prolixité vers la fin nous en feraient douter; mais elle traduit évidemment ses aspirations réfléchies et les plus chères. Voici les considérants et les clauses de ce traité.
« Le sacerdoce exige de ses membres une sainteté plus parfaite et une conduite plus irréprochable. C'est pourquoi, sur le point de nous engager dans le redoutable ministère des autels, nous nous unissons l'un à l'autre par les liens d'une amitié sainte et fidèle, contractée sous les auspices de Jésus- Christ victime et prêtre de la nouvelle loi, et placée sous la protection spéciale de la sainte Vierge et de tous les saints.
» Nous nous engageons à remplir, l'un à l'égard de l'autre,
les fonctions et le devoir d'ange gardien et de guide pendant notre vie mortelle. Nous confiant à la bonté de Dieu et à l'assistance du Saint-Esprit, nous concluons aujourd'hui, jour de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à la face de toute la cour céleste, le pacte conçu dans les termes suivants :
» a) Nous nous confierons l'un à l'autre tout ce que notre cœur d'ami nous inspirera, sans rien prendre en mal jamais; et si l'un avait des griefs vis-à-vis de l'autre, (ce qu'à Dieu ne plaise de permettre), il lui pardonnerait aussitôt.
» b) Si la Providence nous réunit jamais dans le même endroit ou la même contrée, quand une fois nous serons engagés dans le saint ministère, nous continuerons à remplir, l'un vis-à-vis de l'autre, l'office de guide spirituel ; si, au contraire, la divine Providence nous sépare jamais, nous nous avertirons mutuellement par des lettres écrites avec franchise et charité.
» c) Si jamais l'un devenait le supérieur ecclésiastique de l'autre, il ne violerait jamais ce pacte mutuel, mais continuerait comme auparavant à avoir les mêmes relations avec son ami, qui de son côté devrait ne pas discontinuer à l'aider de ses conseils et de ses avis.
» d) Pour ne pas laisser éteindre le souvenir de cette amitié, nous choisissons le lundi, le mercredi et le samedi pour nous réfugier en commun dans les Sacrés Gamrs de Jésus et de Marie, pour implorer l'un pour l'autre les lumières dont nous avons également besoin pour remplir dignement les devoirs de notre saint état. Pour cela, nous choisissons la sainte messe et le Pater noster que dit le prêtre durant le saint sacrifice, vu que cette prière est commune, c'est-à-dire que tous les fidèles doivent se réunir pour prier le Père commun des hommes.
» e) Enfin, si la mort vient à nous séparer, si la volonté de Dieu appelle à lui l'un de nous et que son ami l'apprenne, il offrira pour son âme le saint sacrifice de la messe et il renouvellera chaque année ce pieux et beau devoir. »
l'alsage 49
Suit une longue prière, puis les deux signatures : J. Wetzel — Emile Freppel.
Des traces certaines de correspondance, que nous trouvons longtemps après, donnent lieu de croire que l'un et l'autre sont restés fidèles à leur pieuse convention ; elles attestent du moins qu'ils le furent à l'amitié.
On était au plus fort des disputes sur les forces et les 11- mites de la raison naturelle et de la foi. L'abbé Maret et M. Bonnetty se livraient de violents assauts dans les Annales de philosophie chrétienne. Sur le conseil et probablement avec le concours de M. Reich, son ancien professeur, l'abbé Freppel intervint, et dans deux lettres pleines de clarté, de logique et de courtoisie, se déclara nettement contre le système traditionnaliste.
Ces lettres venues d'Alsace révélaient des qualités trop supérieures pour passer inaperçues; elles furent particulièrement remarquées par M. l'abbé Cruice, devenu plus tard évêque de Marseille, et alors supérieur de la maison des Carmes, à Paris. Cette école de hautes études, fondée par Mgr Affre et lavorisée par Mgr Sibour, avait pour mission de préparer aux grades universitaires les futurs maîtres de l'en- û seigneraent libre. L'abbé Freppel, sur la demande expresse de l'archevêque, y fut appelé et chargé du cours de philosophie. C'était la première fois qu'il mettait le pied dans la capitale.
Son cours, très solide et très érudit, suivit les principales écoles et les principaux maîtres : Platon, Aristote, Cicéron, Sénèque, Descartes, Locke, Cousin. 11 n'oublia pas de développer plus à fond ses théories sur la valeur de la raison humaine, sur les rapports de la science avec la révélation et sur
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l'erreur fondamentale du traditionnalisme. La période alexandrine, dont on s'occupait beaucoup dans l'Université et au dehors, lui fournit la matière de plusieurs leçons.
Entre temps il continuait sa polémique dans les Annales et collaborait à d'autres publications où il insérait des comptes rendus; moyen ingénieux de stimuler son esprit, d'utiliser ses lectures et de se faire des amis et des .ressources. Cette campagne lui valut, en effet, de précieuses relations. Le P. Lacordaire, auquel il avait soumis l'un de ses travaux, lui répondait le 23 décembre 1850 :
(( Monsieur l'abbé,
« J'ai l'honneur de vous renvoyer l'écrit que vous avez bien voulu me communiquer. Il m'a paru très clair et très juste, et je crois que vous pouvez le livrer à l'impression sans aucune crainte. »
M. l'abbé Sébaux, grand vicaire du Mans, lui envoyait une longue lettre de conseils et de félicitations. C'est de cette époque, sans doute, que date l'inaltérable amitié et la confiance entière qui devaient unir le vaillant évêque d'Angers €t le saint évoque d'Angoulême.
Il va sans dire que M. Maret prodiguait ses encouragements à un auxiliaire qui venait si à propos le défendre contre le reproche de rationalisme. M. Bonnetty lui-même, dont les intentions valaient mieux que les arguments, s'unissait aux admirateurs. Il déclarait que, tout en restant « en désaccord sur quelques points philosophiques, rien dans les lettres ou les articles de son adversaire ne l'avait blessé. » Un des premiers il rendait hommage à cette loyauté courtoise que tant d'autres salueront à leur tour. « Vous n'êtes pas de ces personnes qui, sous prétexte de signaler des erreurs, disent de grosses injures; malheureusement il est de vos confrères qui ne font pas comme vous. » Ces derniers mots étaient à l'adresse de M. Maret, qui le prenait facilement de très haut avec ceux qui n'étaient pas de son avis.
Une longue lettre écrite de l'école des Carmes parle nouveau professeur à M. l'abbé Kiefler, l'un de ses amis intimes, et que le destinataire a bien voulu nous communiquer, exprime naïvement les impressions qu'il éprouve en se voyant tout à coup transporté en plein Paris, à une époque de crise politique et d'effervescence intellectuelle. Nous la donnons en entier.
Paris, 23 janvier 1851.
« Tu trouveras peut-être, cher et bon Michel, que je t'oublie un peu. Il n'en est rien pourtant. Je pense bien souvent à toi, et, ces jours derniers, je t'associais dans mon esprit à tout ce que j'ai vu et entendu. Heureux si j'avais pu t'avoirà mes côlés!
» Tu as sans doute suivi dans le journal les discussions si importantes de l'Assemblée nationale; mais il fallait voir et entendre, caries feuilles publiques ne peuvent rendre d'une manière assez fidèle ces tourmentes parlementaires. Ah! elles sont belles ces discussions de tribune, mais terribles!
» Quels orateurs ! Quelle dignité dans Berryer, quel beau geste et quelle noble figure! Quelle harmonie dans les phrases de Lamartine ! Quelle brièveté concise et militaire dans Gavaignac!
» Tout à coup une petite voix aiguë perce au milieu du discours de M. Baroche : « Je demande la parole I » Tout lemonde de regarder vers le banc de M. Thiers; le démon du Midi allait parler. Je l'ai entendue, cette petite voix glapissante, et il m'en restera un éternel souvenir. Le petit nain se drapait à la tribune et l'Assemblée était suspendue à sa bouche. Quelle verve étincelante d'ironie et de finesse! Il fallait tout son art infernal pour amener la Montagne à voter avec lui contre Bonaparte.
» Et le général Ghangarnier! Il fallait voir cette pose du soldat en face des batteries ! Et la triple salve d'applaudissements ! Mais ce que M. Yeuillot a oublié de dire dans son compte rendu, c'est que Ghangarnier a visiblement perdu le
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lil de ses idées et oublié une partie du petit discours qu'il avait préparé. Au moins, c'est là mon avis.
» Ce sont des scènes qu'il faut renoncer à décrire. J'ai eu le bonheur d'avoir des cartes d'entrée pour les tribunes réservées, deux jours de suite. Je t'assure que je me suis dit à plusieurs reprises : Si Michel pouvait assister à ces deux séances !
» Le résultat de ces discussions, c'est un triomphe complet pour la République, et, je le crains bien, un nouveau pas vers la sociale, s'il plaît au Seigaeur de nous éprouver par un nouveau bouleversement; ce que je n'espère pas.
» Je trouve les appréciations de M. Veuillot sur le fameux vote de l'Assemblée très justes ; mais il est partial en faveur •du Président, qui a autant de torts à se reprocher que la Chambre. Mais trêve de politique ; c'est un thème qui commence à devenir ennuyeux, à force d'être banal.
» Cependant il est un autre point sur lequel j'aime à te donner quelques détails : c'est le cours de M. Michelet, au Collège de France. En province, on tourne la chose un peu trop au tragique; je t'assure que c'est une farce d'un comique excellent; seulement je trouve indigne, de la part d'un gouvernement qui se respecte, de tolérer un pareil jongleur.
« M. Michelet a la fine fleur des étudiants de Paris, c'est-àdire les étudiants en médecine qui en sont à la douzième année et les élèves en droit qui en sont toujours à leur premier examen.
» Oq ne peut s'aventurer à l'ampithéâtre du Collège de France ni en soutane, ni en soutanelle. Je résolus d'y aller, mais je me déguisai parfaitement. Je mis la petite redingote que tu sais, une cravate blanche, des lunettes bleues, un pardessus, et je me rendis au cours de Michelet avec un jeune avocat de ma connaissance; car l'abbé Martin est loin de partager mon intrépidité, ou plutôt ma témérité, pour ces sortes de choses.
» Il y avait au moins douze cents jeunes gens. Le professeur se fit attendre quelque peu, et dans l'intervalle, va-
carme épouvantable. « A bas les Jésuites I Roux-Lavergne » est-ii ici? » se mit à demander un jeune homme à figure effrayante. Ce Roux-Lavergne est celui qui fit l'article de YUnivei's contre Michelet. Si j'avais été reconnu, je crois que j'aurais été assommé.
» Quand Michelet entre, applaudissements frénétiques. J'était tout yeux et tout oreilles pour le prophète. Quel ne fut pas mon étonnement, en entendant l'homme le plus bête et le plus plat que j'aie vu et entendu de ma vie I Je m'attendais au moins à un beau parleur, à un geste, à une action puissante. Quelle illusion! Michelet parle péniblement ; pas une phrase élégante ou bien tournée. Le dernier cuistre de l'Université parle mieux.
» Je t'avoue que je ne fus pas indigné. Ce qu'il disait était tellement stupide que je fus pris d'un violent accès de rire. Tu sais que je me contiens difficilement. A la fin, je craignais d'être reconnu. Sa thèse était celle-ci : « Le christianisme est » un immense mensonge; il ne peut donner la fraternité, » parce qu'il refuse la liberté. »
» Tu crois peut-être qu'il a fait quelques efforts pour prouver son sujet ; point, il a parlé de tout, excepté de la matière annoncée. Il a parlé de la vie des étudiants à Paris, de l'École polytechnique, de l'École normale, de l'École de médecine, de l'exposition de peinture au palais National, du Gode civil. Je pouffais de rire, et il faut le dire à la décharge de l'auditoire, il y eut peu d'applaudissements, sauf quand il proférait une impiété; alors tout le monde applaudissait : ce qui promet beaucoup pour l'avenir!
» Faut-il ajouter qu'il y avait une quarantaine de dames qui applaudissaient, elles aussi? Au dix-neuvième siècle, à Paris, en plein Collège de France !
« Je répare en ce moment le temps que la politique m'a fait perdre, et je travaille du matin au soir. J'en suis à ma treizième leçon de philosophie. Mais à côté j'ai deux ouvrages à faire. L'un est un Mémoire que l'archevêque m'a chargé de rédiger sur la doctrine de Bonnetty. Sa Grandeur veut le
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condamner par un avertissement; elle a tort, car, bien que le système soit faux, un blâme épiscopal serait déplacé au moment actuel. Hoc sub secreto propter quasdam circumstantias. L'autre est une brochure intitulée : Rationalisme et Raison^ et qui verra le jour après Pâques.
» Je suis en rage de travail; mais aux vacances prochaines je m'en donnerai derechef.
» Tu as dû lire sur le journal que nous avons eu une séance littéraire présidée par l'archevêque. Il y a eu quelques productions remarquables : le jeune Wescher, de Strasbourg, a lu une pièce de vers très bien faite.
» J'ai assisté, ces jours derniers, à une cérémonie qui m'a vivement ému. A dix heures du soir, dans les caveaux de Saint-Sulpice, a eu lieu une grande réunion d'ouvriers présidée par M. Gaillardin, dont vous avez lu V Histoire des Trappistes, au réfectoire, l'an dernier, et qui d'ailleurs fait un cours aux Carmes. Figure-toi des émeutiers réunis dans une église souterraine, harangués par M. de Ravignan et M. Bautain et applaudissant avec un enthousiasme inexprimable la parole sainte qui leur est annoncée. 11 n'y a que Paris pour offrir des scènes pareilles. J'y ai entendu la plus belle voix de ténor de Paris, M. Alexis Dupont : c'était délicieux.
» J'allais oublier, mon cher ami, que je ne t'ai pas encore souhaité la bonne année. Mais je te ferai remarquer que les Parisiens prétendent au privilège d'avoir tout le mois de janvier pour leurs vœux de bonne année. Sans scruter à quel point sont fondées ces prétentions, j'en profite toujours ; ou plutôt trêve de formules banales.
» J'ai porté à l'autel, le jour de l'an, avec mon sacrifice, les vœux que je forme pour mon ami. Cependant il en est un que je me plais à répéter ici : c'est le souhait que ta santé se conserve, ou plutôt s'améliore. Gomme j'ai une confiance illimitée en Notre-Dame des Victoires, j'y prierai pour toi à cet effet.
» Tu m'annonces dans ta dernière lettre que tu as reçu à mon adresse deux volumes qui me sont dédiés par M. l'abbé
André. Je ne le connais ni d'Adam ni d'Eve, mais j'accepte ses livres avec plaisir. Si ce n'étaient pas des hommages, ]eie les offrirais ; mais on n'offre pas des présents reçus : ce n'est pas français.
» Je ne tiens pas précisément à Y Exposition du Pentateuquej mais je lirai avec plaisir la traduction de Rosmini. Je te prie donc de m'envoyer le livre intitulé : Idéologie et Logique, par la diligence de Paris ; cela ne te coûtera pas beaucoup de port. Tu n'as qu'à y mettre mon adresse.
» Je t'engage à mieux fermer tes lettres. Le directeur de la poste m'a fait avertir que ta dernière est arrivée décachetée. Mais ce n'est pas le reproche le plus grave que j'ai à l'adresser à son sujet; un grief plus sérieux, c'est la brièveté de la susdite, qui, au lieu de^quatre pages bien serrées, n'en a que deux et demie, moins un huitième. Je ne veux pas te soumettre à la loi du talion et exiger six pages pour six pages; mais au moins quatre. Il est généreux d'aller au delà ; il serait lâche de rester en deçà.
» La lettre d'Alfred m'a fait plaisir ; je vais lui répondre. Je te prie de me rappeler au bon souvenir de M. Schall et de tous ces messieurs. Présente également mes amitiés à ta famille et particulièrement à M. Ritteng, quand tu le verras. Dis-lui, s'il te plaît, dass die Democraten noch ziemlich starck sind in Paris, und dass man nur mit Angst das lahr 1852 nœhern sieht. Et que deviendront les Conservativen Erdmxnner, comme les appelle M. Guerber dans son dernier Schulbiatt? Je ne sais si je puis te communiquer mon rire; mais c'est bien toute une matinée durant que j'ai ri, avec l'abbé Martin, pour cette expression singulière. Adieu !
» Ton ami,
» Emile Freppel. »
« Je te prie d'accepter cette petite image parisienne. Je vais faire un article contre Michelet ; mais je le ferai signer par un de mes amis; cependant cela mérite réflexion. »
Cette première année d'enseignement à Paris avait été féconde et de nouveaux horizons s'ouvraient devant l'abbé Freppel, lorsqu'une lettre de son évoque le rappela brusquement dans son diocèse; il était mis à la tête du collège libre de Saint-Arbogaste, que Mgr Raess venait de fonder à Strasbourg. L'élu se plaignit assez vivement de « cette marque de confiance » intempestive. « Monseigneur brise ma carrière si heureusement commencée », écrivait-il à l'abbé Kieffer. Celui-ci, ne consultant que le désir de revoir son ami et de le garder en Alsace, lui conseillait de consacrer ses talents à ses compatriotes, mais sans le persuader.
A vrai dire, la position n'était pas brillante, car l'établissement n'existait guère qu'en idée. Tout était à créer et à organiser ; il fallait trouver à la fois un matériel scolaire, des professeurs et des élèves. Le directeur se mit à l'œuvre avec son énergie ordinaire. Sa correspondance très active avec Mgr Rœss nous le montre occupé à rédiger un prospectus, à recruter des professeurs de savoir et de bon esprit, à esquisser des programmes pour les classes et même à pourvoir la maison de mobilier et de vivres, de la cave au grenier. Le prélat encourage et admire cette ardeur.
On sera peut-être bien aise de trouver ici un fragment du prospectus que M. É. Freppel adressait aux familles pour leur recommander le nouvel établissement :
« L'idée que nous nous formons d'un collège catholique est celle d'un établissement où toutes les sciences qui servent à compléter une éducation libérale sont admises et enseignées ; où les principes d'une saine philosophie, des leçons d'histoire pleines de morale et d'intérêt, des modèles de littérature purs et classiques nourrissent dans l'esprit des jeunes gens le goût du beau, du vrai et du bien; où les sciences exactes s'unissent aux sciences naturelles pour les initier à ces études que les progrès du commerce et de l'industrie ont rendues si importantes et si nécessaires; où une instruction achevée puisse les mettre à même de remplir un jour avec succès les fonctions que leur confiera la société ; où une discipline exacte et ferme prévient, plutôt qu'elle ne réprime les infractions qu'elle rend plus rares à force de vigilance et de zèle ; où l'ordre matériel favorise toujours, sans remplacer jamais l'ordre moral; où un amour éclairé de la patrie donne aux enfants la seule leçon de politique qui convienne à leur âge, celle qui leur apprend à aimer, à respecter et à obéir ; où des maîtres animés de l'esprit de dévouement et de sacrifice cherchent à gagner l'affection de l'élève, dont ils partagent les jeux, les plaisirs et les peines, étudient son caractère pour le rectifier et l'affermir, observant ses défauts pour les réprimer avec force et douceur, discernant ses bonnes qualités afin d'en développer le germe précieux; où la religion enfin, se prêtant avec une sage discrétion à l'âge des élèves, vient éclairer leur intelligence en ajoutant les lumières de la foi à celles de la raison, diriger leur volonté, former leur conscience, purifier leur cœur et les conduire ainsi jusqu'au seuil du collège, après leur avoir enseigné le chemin de la vie et la source du bonheur. »
Cependant ses amis de Paris n'oubliaient pas le nouveau supérieur. Le P. Lacordaire, toujours son guide spirituel, lui écrivait de Ghalais :
« J'ai été bien aise d'apprendre par vous que Mgr Tévêque de Strasbourg vous avait confié la direction du collège fondé
L ALSACE
par lui. Je ne cloute pas que vos talents et vos vertus ne soient fort utiles à cet établissement, et que Dieu ne le favorise de ses grâces. Cette marque de confiance de votre évoque vous a séparé des Carmes, et' je le regrette en particulier pour moi. »
Ces espérances ne furent pas trompées ; bientôt les choses allèrent d'un assez bon train pour que l'infatigable moteur pût songer à exécuter un vaste et beau projet que les circonstances avaient fait surgir dans son esprit. La lettre suivante de M. l'abbé Maret, auquel il s'en était ouvert, nous le fait connaître :
« 30 novembre 1851.
» Mon cher ami,
(( Je vous remercie de vos bonnes lettres. Je ne suis pas à Paris depuis fort longtemps; ceci vous expliquera mon retard.
» J'ai été heureux, d'un côté, de la marque de confiance que vous a donnée votre évoque, en vous plaçant à la tète de son collège; mais je dois avouer que votre départ de Paris m'a bien peiné. Enfin, vous allez faire beaucoup de bien, et vous pourrez toujours cultiver les sciences ecclésiastiques ; c'est l'essentiel. Même, dans votre position, vous pourriez former un centre d'études, et déjà vous en avez la pensée. J'en remercie Dieu.
» Par toutes sortes de bons procédés et par une sage direction, tâchez d'obtenir une certaine influence sur vos collègues, afin de les porter aux études utiles. Il faut que cette influence s'établisse peu à peu et vienne tout naturellement; mais ce serait le moyen de rendre de grands services.
» L'idée des traductions allemandes me paraît excellente; je crains que la Mystique de Goerres ne finisse par vous fatiguer. Tournez surtout votre attention sur l'exégèse et l'histoire des dogmes ; c'est sur ce point que se trouve parmi nous la plus large lacune, et c'est dans ces matières, avec un bon
plan, qu'on pourrait tirer un très bon parti d'une foule de documents germaniques.
» Je vous communiquerai, si vous le voulez, un petit plan que j'avais, ou plutôt l'idée d'un plan, pour reproduire ce qu'il y a de plus utile dans l'exégèse allemande.
» Nous correspondrons exactement, n'est-ce pas? Ne vous occupez pas de Bonnetty. Je vous répéterai les paroles du P. Perrone à un de mes amis : « Ne faites pas à ce petitbrouil- » Ion l'honneur de lui répondre. » Je n'ai pas lu un seul de ses numéros depuis huit mois.
» Je vais reprendre mon cours; je vous en dirai un mot.
» Adieu; croyez à tous mes sentiments d'affection et
d'estime.
)) Tout à vous,
» H. Maret. »
Le P. Lacordaire, toujours consulté, applaudissait aussi et approuvait, sans beaucoup d'enthousiasme cependant.
« Paris, 20 janvier 1852.
» Monsieur l'abbé,
» Je vous remercie de m'avoir donné de vos nouvelles. Déjà votre collaborateur, M. l'abbé Rencker, m'avait appris les succès de votre institution naissante, succès qui ne m'étonnent pas, puisque vous êtes à sa tête et que vous avez pour collaborateurs des hommes comme le cher ami que je viens de nommer. Il est heureux que ces travaux ne vous empêchent pas entièrement de vous livrer au ministère de la prédication, et que même, ainsi que je le vois par votre lettre, vous ayez la possibilité de traduire quelques ouvrages catholiques d'allemand en français. Je ne doute pas des trésors cachés dans plusieurs de ces ouvrages ; mais à en juger par ceux que j'ai lus, ils n'ont pas la clarté, la précision, l'exquise ordonnance de nos ouvrages français, ce qui les fait lire avec peine par tous ceux qui préfèrent la
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forme au fond, ou qui ne peuvent se passer de l'une ni de l'autre. Cependant, ces sortes de traductions sont toujours utiles en faisant pénétrer en France quelques-unes des idées de nos voisins d'outre-Rhin. Plusieurs de ces idées sont devenues populaires et ont aidé à la rectification de quelques-uns de nos préjugés nationaux.
» Vous aurez su d'ailleurs toutes les modifications matérielles introduites à l'école des Carmes ; je ne vous en dirai donc rien, pas plus que d'autres révolutions que je crois moins heureuses.
» Veuillez agréer, Monsieur l'abbé, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments respectueux, et de mon dévouement.
» Fr. Henri-Dominique Lacordaire,
)) Pî'ov. des Fr. Précli. »
Ce dessein, que l'abbé Freppel était plus que personne k même de concevoir, de surveiller et de conduire à bonne fin, n'aboutit pas. Il s'était pourtant rais à l'œuvre et il proposait au Coi^respondant le fruit de ses travaux. M. Charles Lenormant répondit par une lettre qui prouve que, si la réputation de l'écrivain ne s'imposait pas encore, on fondait néanmoins sur son talent les meilleures espérances, puisqu'on le jugeait de taille à se mesurer avec Goerres, et à suivre, dans un français théologique clair et précis, ses excursions à travers le triple monde surnaturel.
« Paris, le 20 novembre 1851.
» Monsieur,
» Le Correspondant acceptera avec beaucoup d'empressement les articles que vous voudrez bien lui communiquer sur Idi Mystique de Goerres. Je ne doute pas que vous n'ayez prévu l'extrême difficulté qu'on éprouve à initier les lecteurs français à la manière ultra-germanique de Goerres ; placé sur les confins des deux mondes, vous savez aussi;
mieux que personne, à quel point il importe de fortifier le lien catholique entre les deux pays. Je ne doute pas que, grâce à votre expérience et à votre talent, vous ne contribuiez mieux que personne à ce grand et beau résultat ; et, pour mon compte personnel, je vous en aurai la plus vive reconnaissance.
» Agréez, etc.
» Ch. Lenormant. »
Un dénouement brusque « et peu mystique » vint tout rompre. Mgr Rœss frappé, un peu tard peut-être, des inconvénients qu'il y aurait à faire vivre côte à côte deux petits séminaires, avait décidé de fonder à Golmar un collège libre et de céder Saint-Arbogaste aux Jésuites. Deux partis se formèrent à ce propos en Alsace, surtout dans le clergé. L'abbé Freppel, menacé dans une situation péniblement conquise, présenta personnellement à Sa Grandeur de vives remontrances et, pour donner plus de poids et d'efficacité à cette première démarche, il rédigea une pétition qu'il fit signer par tous ses collègues ; nous en avons vu le texte écrit de sa main. Mgr Rsess se montra fort irrité d'une résistance à des idées contestables, mais auxquelles il tenait. Sur ces entrefaites deux articles publiés dans VImpartial, et où la question était résolue contre l'autorité diocésaine, précipitèrent la disgrâce. Dans un mouvement de « vivacité administrative », M. l'abbé Freppel était nommé vicaire à Saar-Union, Tune des paroisses les moins enviées du diocèse. De bienveillantes interventions firent substituer à ce premier poste celui de Mutzig; mais ni l'un ni l'autre exil ne convenaient au jeune directeur. Il n'avait aucun goût pour le ministère paroissial et son regard se tournait irrésistiblement vers Paris. C'était là que la sagesse divine, qui se joue des pensées humaines, lui préparait un avenir.
Une circonstance fortuite avait récemment réveillé ce désir de revoir la capitale. Le prince-président fit à cette époque un voyage à Strasbourg et l'évêque lui présenta son
L ALSACE
clergé : chapitre, curés, aumôniers et professeurs des petits séminaires. Quand il fut en présence du supérieur de Saint- Arbogaste et qu'il entendit son nom, le futur empereur lui dit : « Monsieur Freppel, je vous connais ; vous étiez à Paris l'année dernière ; il faut revenir à Paris ! » Ce fut donc tout naturellement de ce côté qu'il orienta sa course^ après avoir toutefois demandé à son évoque une permission qui ne lui fut pas refusée, et une lettre de recommandation qui rendait hommage à ses talents, à ses services et à ses vertus sacerdotales. Ce n'était pas une fuite, mais un essor. A vrai dire, il n'y eut jamais de disgrâce ; la peine qu'éprouva Mgr Rœss en perdant ce prêtre d'avenir qu'il aimait les honore tous les deux. Les relations redevinrent bientôt et restèrent cordiales, comme le prouvera la suite de ce travail.
En s'éloignant de l'Alsace, l'abbé Freppel emportait dans son âme l'image et l'amour de ce cher et beau pays. Il y revenait volontiers pendant les vacances, et ses compatriotes écoutaient avec enthousiasme la parole d'un orateur applaudi par la capitale. Tout son être semblait s'épanouir et se dilater en foulant de nouveau ce sol, en retrouvant les amis de collège, en revoyant ces sites merveilleux et ces chemins tant de fois parcourus, en entendant enfin résonner à ses oreilles cet idiome qui avait bercé ses premières années et qui lui rappelait tant de souvenirs. En Alsace ou au % milieu des Alsaciens, ce n'était plus le même homme ; il semblait davantage chez lui, et cette figure, oii rien n'était banal, gagnait encore à être vue dans son cadre naturel et primitif.
Raconter en détail ces rapports avec sa province d'origine serait faire l'histoire même de Mgr Freppel; nous sommes donc forcé de nous attacher à quelques faits principaux et de franchir les temps.
Le petit enfant d'Obernai, connu dans le monde catholique par son enseignement à la Sorbonne et ses travaux au concile, venait de prendre possession du siège épiscopal d'Angers, quand l'année 1870 amena ses épouvantables désastres. Le patriotisme de l'évêque atteignit les limites
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extrêmes du sacrifice et de l'activité pendant la guerre ; mais la paix lui fut plus cruelle encore, s'il est possible. Au premier bruit que l'Alsace, sa patrie natale, pourrait ôtre séparée de la France, sa grande patrie, son cœur s'émut. Il aurait voulu organiser un vaste mouvement d'opinion afin d'empêcher un démembrement dans lequel sa prévoyance politique devinait un danger pour la sécurité européenne. Les esprits atterrés et lassés ne répondirent pas à son appel.
C'est alors qu'il écrivit au roi de Prusse cette magnifique lettre, « que lui seul semblait avoir droit et mission de lui adresser. Son origine et son caractère l'autorisaient à faire cette démarche ; en cédant à un besoin du cœur, il l'emplissait un devoir ». Son langage fut digne des circonstances solennelles au milieu desquelles il éclatait, et de l'attention du monde civilisé.
« Croyez-en un évêque qui vous le dit devant Dieu, et la main sur la conscience : l'Alsace ne vous appartiendra jamais. Vous pourrez chercher à la réduire sous le joug; vous ne la dompterez pas.
» Ne vous laissez pas induire en erreur par ceux qui voudraient faire naître dans votre esprit une pareille illusion : j'ai passé en Alsace vingt-cinq années de ma vie ; je suis resté depuis lors en communauté d'idées et de sentiments avec tous ses enfants ; je n'en connais pas un qui consente à cesser d'être Français. Catholiques et protestants, tous ont sucé avec le lait de leur mère l'amour de la France, et cet amour a été, comme il demeurera, l'une des passions de leur vie. Pasteur d'un diecèse, où certes, le patriotisme est ardent, je n'y ai pas trouvé, je puis le dire à Votre Majesté, un attachement à la nationalité française plus vif, ni plus profond que dans ma province natale.
)) Le même esprit vivra, soyez-en sûr, dans la génération qui s'élève, comme dans celles qui suivront : rien ne pourra y faire, les séductions pas plus que les menaces. Car, pour s'en dépouiller, il leur faudrait oublier, avec leurs devoirs et leur intérêts, la mémoire, et jusqu'au nom de leurs
pères, qui pendant deux cents ans ont \écu, combattu, triomphé et souffert à côté des fils de la France ; et ces choses-là ne s'oublient point: elles sont sacrées comme la pierre du temple et la tombe de l'ancêtre. Les épreuves de l'heure présente ne feront que resserrer des liens scellés une fois de plus par des sacrifices réciproques...
» Sire, les événements vous ont fait une situation telle qu'un mot de votre part peut décider pour l'avenir la question de la paix ou de la guerre en Europe. Ce mot, je le demande à Votre Majesté, comme Alsacien, pour mes compatriotes qui tiennent à la patrie française par le fond de leur €ceur. Je vous le demande pour la France et pour l'Allemagne, également lasses de s'entretuer, sans profit ni pour l'une ni pour l'autre. J'ose enfin vous le demander au nom ûe Dieu, dont la volonté ne saurait être que les nations, faites pour s'entr'aider dans l'accomplissement de leurs destinées, se poursuivent de leurs haines réciproques dans des luttes sanglantes.
« Or, laissez-moi vous le répéter en terminant, avec tout homme qui sait réfléchir : la France laissée intacte, c'est la paix assurée pour de longues années; la France mutilée, c'est la guerre dans l'avenir, quoi que l'on dise et quoi que l'on fasse. Entre ces deux alternatives, Votre Majesté, justement préoccupée des intérêts de l'Allemagne, ne saurait hésiter un instant. »
L'ambition et la politique fermèrent l'oreille des vainqueurs à ces nobles accents; mais cet insuccès n'éteignit pas l'espérance et n'arrêta pas l'effort du patriote. Par ses conversations et sa correspondance, dans les journaux et à la tribune, Mgr Freppel préparait, autant qu'il dépendait de lui, une solution pacifique de celte grave question alsacienne, attachée comme un brûlot aux flancs de l'Europe et toujours prête à éclater. C'est à cette préoccupation que nous devons la lettre du 13 février 1888, à M. Emilio Gastelar, pleine de graves avertissements et de vues prophétiques :
l'alsace 67
« Monsieur le député,
y> Permettez-moi de vous exprimer toute la satisfaction que j'ai éprouvée en lisant le discours où vous avez si éloquemment démontré que la restitution, par l'Allemagne, de FAlsace-Lorraine à la France serait le gage de la paix générale pour l'Europe.
» Votre thèse est l'évidence même. La guerre de 1870 qui, en raison de nos revers, devait entraîner comme résultat logique la constitution de l'unité allemande, a eu pour conséquence anormale le démembrement de la France. Voilà le mal dont nous souffrons, et qui pèse d'un égal poids sur toutes les nations européennes. C'est la cause unique de tous ces armements si disproportionnés avec les ressources des Etats, et qui sont à la fois un déshonneur et un danger pour la civilisation moderne.
» Gomment veut-on que, les choses étant ce qu'elles sont, l'Alsace-Lorraine, d'une part, et la France, de l'autre, ne désirent pas obtenir, non point parla voie des armes, mais pacifiquement, la revision du traité de Francfort?
» On nous dit qu'il faudra une nouvelle guerre pour trancher fiéfinitivement la question; mais, comme je le faisais observer à la tribune du Parlement français, une nouvelle guerre ne résoudrait rien du tout. Vainqueurs et vaincus n'en conserveraient pas moins leurs sentiments. Ce serait à recommencer dans quelques années, à moins d'extermination de l'un des deux peuples. Ce crime, le plus épouvantable dont l'histoire aurait fait mention, l'Europe le laisserait-elle commettre? Est-ce que la France et l'Allemagne, comme grandes puissances, ne sont pas, l'une et l'autre, chacune dans sa sphère d'action, également nécessaires à l'équilibre européen et au développement de la civilisation chrétienne ? Et s'il en est ainsi, peut-on s'arrêter un instant à l'idée d'un pareil forfait?
» Ce qui rendrait cette guerre d'extermination tout parti-
culièrement insensée, c'est que, sauf sur un seul point, il n'est pas deux nations dont les intérêts soient moins contraires. Dans notre mouvement d'expansion légitime, nous ne nous heurtons à l'Allemagne sur aucun point du globe ; et nous ne la gênons pas davantage dans l'essor de sa puissance maritime et coloniale
» Dès lors, une solution pacifique s'impose, au nom de la religion et de l'humanité ; et cette solution ne saurait être que le retour de l'Alsace-Lorraine à la France, conformément au vœu des populations : moyennant quelles compensations ou quels dédommagements? Ce serait l'objet de négociations que nous n'avons pas à déterminer. Mais la France et l'Allemagne sont assez riches de gloires l'une et l'autre pour n'avoir pas besoin d'en chercher de nouvelles sur les champs de bataille
» Voyez-vous ce désarmement général qui, à la joie et au profit de tous, suivrait nécessairement un tel retour à la justice et à l'équité; tous ces peuples déchargés d'un fardeau écrasant ; ces milliers et ces milliers d'êtres humains rendus aux devoirs de la vie domestique et de la vie civile, au lieu d'être exposés à toutes les horreurs d'une guerre d'extermination? N'y a-t-il pas là de quoi faire impression sur des hommes craignant Dieu et soucieux du jugement de l'histoire?
» 11 n'y a plus d'Europe, a-t-on dit ; cela peut être vrai au sens que M. de Metternich attachait à ce mot ; mais, en tout cas, il reste une opinion européenne, faite de tout ce qu'il y a d'honnêteté et de clairvoyance dans les hommes de notre temps. Or, il me paraît impossible que, soit dans les conseils des souverains, soit dans les assemblées populaires, on ne finisse par comprendre tout ce qu'a de lamentable et de cruel ce spectacle de millions d'hommes retenus sous les armes et toujours à la veille de s'entre-tuer, uniquement à cause de deux provinces détachées d*un pays dont elles ne veulent à aucun prix cesser de faire partie. Quoi ! c'est à un tel résultat qu'auraient abouti les progrès de l'intelligence et de la mora-
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lité humaines après dix-huit siècles de christianisme? Je n'ose pas le croire.
» Qu'il s'élève dans les parlements des voix généreuses comme la vôtre ; que la presse des différents pays, au lieu d'exciter chez les peuples un faux amour-propre, s'attache à leur faire comprendre que la paix est dans l'intérêt de tous, et il pourra se former une opinion générale avec laquelle les gouvernements seront bien obligés de compter. Quel que soit le résultat de nos efforts pour prévenir d'aussi affreuses calamités et faire prévaloir les solutions pacifiques, nous aurons rempli notre devoir. Vous avez pris à cet égard une noble initiative, dont je ne puis que vous remercier et vous féliciter sincèrement.
» Agréez, Monsieur le député, l'assurance de ma haute
considération.
» f Gh. -Emile Freppel,
» Évêque d'À7igers, député du Finistère. »
C'est dans le même sens que Mgr Freppel répondait à M. Philip, correspondant parisien du Berline?' Lokal Anzeiger, qui avait adressé, vers la fin de mars iSOl, une circulaire à quelques députés^ pour connaître leur avis sur la possibilité et les conditions d'une réconciliation entre la France et l'Allemagne. Ces documents, plusieurs fois imprimés, sont trop connus pour que nous les citions ici. Nous aimons mieux réserver la place à une lettre inédite et plus importante.
Toujours hanté par son rêve généreux, l'évêque d'Angers rédigeait, au commencement de 1887, pour le souverain pontife Léon XtlT, la supplique suivante :
« Très Saint Père,
» La situation entre la France et l'Allemagne est telle qu'un choc terrible peut éclater un jour ou l'autre. On frémit à la pensée d'innombrables victimes humaines qu'entraînerait
une telle guerre. La partie est à peu près égale de part et d'autre, ce qui rendra la lutte d'autant plus sanglante, sinon plus longue. Encore s'il pouvait en résulter un état de choses définitif; mais il est clair qu'à moins d'avoir été en quelque sorte exterminée, la nation vaincue ne songera qu'à prendre sa revanche, à quinze ou vingt ans de là. Quelle que soit l'issue de la guerre, l'Europe n'en restera pas moins sous la menace d'une conflagration générale. De là des armements dont les peuples ne pourraient pas supporter le poids indéfiniment, des causes de mécontentement qui, exploitées par les anarchistes, pourraient bien amener un bouleversement social. Il est impossible que des politiques avisés ne soient pas frappés d'un si grave péril et ne se préoccupent pas d'y chercher un remède efficace.
» Dans une telle extrémité, Très Saint Père, je me permets de penser que l'intervention de Votre Sainteté pourrait seule conjurer un danger dont l'imminence saute aux yeux. Mais pour bien déterminer les conditions dans lesquelles la médiation du Chef suprême de l'Église pourrait se produire avec espoir de succès, il importe avant tout de préciser le nœud de la difficulté.
» Il n'est peut-être pas deux pays dont les intérêts soient moins contraires et concordent mieux, sauf sur un seul point, que la France et l'Allemagne. Mais ce point est grave. M. de Bismarck l'a très bien indiqué au Reichstag : « Nous avons une vieille querelle à vider sur la délimitation de nos frontières respectives. » L'histoire est là pour le prouver. Mais vouloir s'obstiner à placer la question purement et simplement sur le terrain du droit historique, c'est la rendre insoluble. On raisonnera là-dessus à perte de vue dans les chancelleries comme dans les universités. On dira d'un côté — et l'on n'aura pas tort — que l'Alsace a été incorporée pendant des siècles à l'empire d'Allemagne. On répondra de l'autre — et l'on aura raison — que la priorité historique est en faveur de la domination française, et que du sixième au dixième siècle, comme du dix-septième au dix-neuvième
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siècle, l'Alsace a fait partie de la France. Impossible de trancher la difficulté par des considérations de ce genre; et si Ton persiste à vouloir s'y renfermer, on n'aboutira qu'à des guerres sans fin.
» Mais il est deux faits incontestables, qui me semblent dominer toute la question. Le premier, c'est que depuis deux, siècles la France s'est assimilé l'Alsace, à tel point que l'Alsace est devenue, de cœur et d'âme, l'une des provinces les plus françaises de la France : personne ne l'ignore, en Allemagne comme ailleurs. Une consultation des populations de l'Alsace-Lorraine sur ce point aurait un résultat connu d'avance de tout le monde. Un deuxième fait non moins indiscutable, c'est qu'il n'y a pas, des Alpes à l'Océan et des Pyrénées à la mer du Nord, un seul Français qui renoncera jamais à la possession de l'Alsace-Lorraine. Il n'est pas en Europe un homme tant soit peu versé dans les choses de son temps, qui n'en soit convaincu, et on ne l'ignore pas plus en Allemagne qu'en France.
» Dès lors, à moins de vouloir soulever des conflits interminables, il faut absolument tenir compte de ces deux faits, si l'on entend résoudre la question autrement que par le sort des armes, toujours variable et douteux.
» Mais d'autre part, Très Saint Père, il est également juste de mettre en ligne de compte les intérêts de l'Allemagne, son amour-propre national et les résultats de la guerre de 1870. A moins de vouloir de nouveau en appeler aux armes, ce qui n'amènerait pas d'ailleurs un résultat définitif, la France ne saurait raisonnablement revendiquer le statu quo ante, sans avoir aucune espèce d'égard à l'état présent des choses. Certains sacrifices, de sa part, semblent indiqués conformément au droit des gens.
» Gela étant, je demanderai à Votre Sainteté la permission d'indiquer sur quelles bases, à mon humble avis, une offre de médiation pourrait se produire avec quelque espérance de succès :
» I. Rétrocession à la France de l'Alsace-Lorraine, moyen-
nant une indemnité de cinq inilliards de francs à payer à l'Allemagne.
» IL Faculté pour l'Allemagne de détruire les travaux exécutés depuis 1870 à Metz, à Strabourg et dans d'autres villes fortes pour ajouter à leur valeur stratégique, afin que la France ne puisse pas en bénéficier.
» III. Traité de paix comprenant un désarmement réciproque, dont les conditions seraient fixées d'un commun accord.
» La première de ces clauses constituerait un sacrifice bien pénible pour la France, déjà si éprouvée par suite de la crise agricole, industrielle et commerciale. Mais je suis convaincu que le patriotisme de nos populations ne leur permettrait pas de reculer devant cette charge, quelque lourde qu'elle pût leur paraître.
» La deuxième clause réduirait, par le fait, Strasbourg et Metz à l'état de villes ouvertes ; car la destruction des ouvrages exécutés par l'Allemagne depuis 1870 leur ôterait toute valeur comme forteresses ; et la France, épuisée par une indemnité de cinq milliards, ne pourrait songer à vouloir, au prix de nouveaux sacrifices, relever des forts désormais sans utilité.
» La troisième clause répondrait au vœu des deux nations et entraînerait, par voie de conséquence nécessaire, un désarmement général.
» Telles sont, Très Saint Père, les troisbases sur lesquelles une offre de médiation me semblerait pouvoir se produire utilement. Ni l'intérêt ni l'amour-propre des deux pays ne pourraient en souffrir au-delà d'une juste mesure. Car il est évident que, dans un arrangement pacifique, tous les sacrifices ne sauraient être d'un seul côté.
» Quand je pense à la grandeur du but à atteindre et aux terribles éventualités qui menacent l'Europe, je me refuse à croire que des propositions aussi équitables ne trouveraient pas d'écho dans les conseils des deux pays.
» Simple député du Parlement français, je n'ai pas qualité
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pour en saisir le gouvernement de mon pays, d'autant moins qu'il s'agit d'une question internationale. Mais si Votre Sainteté, appréciant la situation dans sa haute sagesse, jugeait à propos de prendre l'initiative auprès des deux gouvernements à la fois, j'ai encore assez de confiance dans la modération des deux cabinets et dans le bon sens public, pour espérer que sa voix serait écoutée de part et d'autre.
» Le vote du septennat au Reichstag allemand pourra ajourner le conflit; mais tant que la question de l' Alsace- Lorraine ne sera pas résolue par une médiation basée sur de justes propositions, le progrès indéfini des armements aura pour conséquence inévitable une guerre d'autant plus sanglante qu'elle aura été plus différée et mieux préparée.
» C'est aux applaudissements du monde entier que Votre Sainteté accomplirait cette œuvre de paix. L'histoire n'aurait guère de plus belle page que celle-là... Mais je dois m'arrêter ici, en priant Votre Sainteté d'excuser la liberté que j'ai prise de lui communiquer des réflexions uniquement inspirées par mon amour pour l'Eglise et pour mon pays.
» De Votre Sainteté le très humble, très dévoué, très obéissant serviteur.
» t Ch. -Emile Freppel,
» Evêque d'Angers, membre de la Chambre des députés. »
Nous ignorons quel eiïet produisit cette lettre et quelle réponse elle reçut; l'esprit de Léon XIII était alors occupé d'autres combinaisons. Elle n'en reste pas moins comme un hommage à la Papauté et comme un monument de haute politique et de sage patriotisme.
Cette affection profonde pour l'Alsace devenait plus
tendre et plus intime pour la petite ville d'Obernai. Aussi,
de part et d'autre, on se promettait une belle fête quand le
glorieux enfant de la cité viendrait consacrer la nouvelle
église, bâtie dans de vastes et harmonieuses proportions par
la piété des habitants. Celui-ci en fît discrètement la
demande, comme l'atteste la ilettre suivante envoyée au feld-maréchal ManteufTel, alors gouverneur de la province annexée :
Angers, 25 juin 1882.
« Monsieur le Maréchal,
» Dans une adresse du 7 de ce mois signée par tous ses membres, le conseil municipal d'Obernai, ma ville natale, me témoigne son vif désir de me voir consacrer la magnifique église paroissiale construite par le zèle pieux de ses habitants. Avant de m'adresser à l'autorité ecclésiastique, dont le consentement ne me semble pas douteux, je viens prier Votre Excellence de vouloir bien me faire savoir si elle verrait un inconvénient à ce que l'évêque d'Angers déférât au vœu qui lui est exprimé par ses compatriotes.
)) Je crois inutile d'ajouter, Monsieur le Maréchal, qu'il s'agit d'une cérémonie purement religieuse, et que l'Église catholique, respectueuse des pouvoirs établis, se fait un devoir de pratiquer en tout temps et dans tous les lieux la maxime de son divin Fondateur: « Rendez à César ce qui » est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »
» Agréez, Monsieur le Maréchal, l'assurance de ma haute considération.
» -J- Cii. -Emile, évêque d'Angers. »
La politique vint se mettre à la traverse. Le maréchal^ avec une courtoisie qu'il serait injuste de ne pas signaler et dont il faut voir une preuve dans la peine qu'il prend de rédiger sa lettre en français, répondit d'abord :
» On vient de m'envoyer la lettre que Votre Grandeur a bien voulu m'adresser, sous la date du 25 juin, et je m'empresse de vous en remercier. J'ai lu, Monseigneur,
l'alsage 75
vos discours dans la Chambre, et le respect que m'influe le défenseur de la foi demanderait d'agréer tout de suite au désir que Votre Grandeur m'exprime. A mon grand regret, je ne le puis. Je le dois à Votre Grandeur de vous en donner les raisons, et j'ai la conflance dans son caractère que je peux le faire avec toute franchise. Premièrement, ce sont les égards que j'observe depuis que je suis à Strasbourg, vis-à-vis de Mgr le digne évêque de Strasbourg, qui m'obligent de lui faire part de la demande de Votre Grandeur avant de donner une réponse définitive. Puis la démarche du conseil municipal d'Obernay, celle de s'adresser à un évêque d'un pays étranger sans avoir demandé la permission de ses autorités légales, me force d'autant plus de ne pas suivre mes sentiments personnels, qu'à Obernay il y a des partis et des factions qui travaillent les esprits et pourraient vouloir se servir de l'illustre nom de Votre Grandeur dans un but quelconque. Mgr l'évêque de Strasbourg m'honore de sa confiance et m'a souvent parlé des églises qu'il a consacrées, et jamais il ne m'a nommé celle d'Obernay, qui, si je ne me trompe pas, a été bâtie déjà avant la guerre de 1870. Dans ces circonstances. Votre Grandeur comprendra qne je dois me mettre en rapport avec Mgr l'évêque de Strasbourg et demander l'opinion de mon ministère.
» Veuillez agréer. Monseigneur, l'assurance de ma plus haute et respectueuse considération.
» Manteuffel, g , f,-m. »
Topper, ce 4juillet 1882.
Ces formules dilatoires présageaient un refus. Il arriva bientôt, avec des expressions pleines de bienveillance :
u Je viens de recevoir le rapport du ministère de FAlsace- Lorraine, dont j'avais l'honneur de parler à Votre Grandeur
76 MONSEIGNEUR FHEPPEL
dans ma lettre du 4 de ce mois, et, à mon grand regret, je suis obligé de vous mander qu'il est impossible de donner mon consentement à ce que Votre Grandeur consacre l'église d'Obernay. J'ai donné l'ordre d'en avertir de même Mgr l'évoque de Strasbourg et le conseil municipal de la ville d'Obernay.
Je vous prie, Monseigaeur, d'agréer l'expression de ma plus haute et respectueuse considération. ,
Manteuffel, g. f.-m.
Topper, ce 17 jaillet 1882.
GéUe église qu'il n'avait pu consacrer de son vivant, Mgr Freppel n'a pas désespéré d'y reposer, en quelque manière, après sa mort. Une de ses recommandations suprêmes démontre en eifet, une fois déplus, la vigueur de sonpatriotisme et sa foi inébranlable dans l'avenir :
« Je désire que mon cœur soit transporté dans l'église paroissiale d'Obernay, quand l'Alsace sera redevenue terre française... D'ici là, je désire que mon cœur soit conservé dans la petite chapelle de la Communauté de la Retraite, où reposent déjà les dépouilles mortelles de ma mère. »
C'est par ce mot touchant que nous voulons terminer cet exposé très incomplet des rapports de Mgr Freppel avec l'Alsace. On trouvera sur ce sujet de touchants détails dans l'éloquente Oraii^on funèbre de Mgr Freppel^ prononcée en l'église cathédrale d'Angers, par Mgr Jean-Natalis Gonindard, archevêque de Sébaste et coadjuteur de Rennes, le 7 février 1892.
La mort même n'a pu vaincre cette fidélité. Les autorités allemandes ont interdit aux prêtres de célébrer un service funèbre pour cet enfant de la paroisse, aux cloches catholiques de pleurer sur ce glorieux compatriote qu'on osait appeler un étranger ; peut-être chassera-t-on des salles de la maison municipale, où ils occupent une place d'honneur, le buste et les livres du grand évêque qui demeure le légi-
l'alsace 77
lime orgueil d'Obernai. Peu importe, les âmes se souviennent et attendent le jour oii ce cœur vaillant et tendre rentrera triomphalement au milieu des siens ; la tour jettera dans l'air ses plus joyeux carillons, les prêtres déploieront toutes les pompes des cérémonies sacrées, et sur la place publique le bronze immortalisera les traits et la mémoire de celui qui fut si dévoué à l'Eglise, à la France et à l'Alsace.
Un compatriote célèbre, dont Mgr Freppel estima et loua toujours beaucoup les talents et la vertu, l'abbé Bautain, se trouvait, en 1852, auprès de l'évêque de Strasbourg, lorsqu'on vint à parler du jeune directeur de Saint-Arbogaste et du projet qu'il avait formé de se fixer à Paris. Le grandvicaire du cardinal Morlot lit entendre que celui-ci ne recevrait peut-être pas très volontiers dans son diocèse un prêtre, qui paraissait assez plein de lui-même. Mgr Raess répliqua d'un ton grave et convaincu : « Acceptez ce jeune prêtre plein de talent : si vous savez le gagner, je vous assure qu'il fera honneur au diocèse de Paris et à l'Eglise. » Ce témoignage favorable jailli spontanément d'une intelligence •clairvoyante et d'un cœur paternel ne devait pas être démenti.
La résolution de l'abbé Freppel était irrévocable ; ce ne fut pas toutefois sans un serrement de cœur qu'il dit adieu à sa mère, à la terre d'Alsace, à ses collègues et à ses amis, pour se jeter dans l'incertain de l'avenir. La capitale, qu'il avait entrevue déjà, offrait à sa passion d'apprendre d'irrésistibles séductions : il trouverait là de riches bibliothèques, des cours variés, des hommes sérieux, un courant d'idées très actif et d'incomparables instruments de travail; mais, pour mettre à profit ces ressources, il fallait avant tout conquérir une situation dans la hiérarchie ecclésiastique. Le
ministère paroissial ne lui souriait guère. N'allait-il pas, dès l'abord, se trouver aux prises avec des difficuUés imprévues, des défiances qu'il ne pourrait vaincre qu'à la longue, des concurrents encore mieux armés que lui, puisqu'à la science acquise ils joindràientdelégîtimes recommandations, des services rendus et une expérience des hommes et des choses de la capitale, qu'il n'avait pu trouver au milieu de ses élèves et de ses livres ? Ces conditions ne l'effrayèrent pas ; il ouvrit sa voile au vent, comptant sur son énergie et sur la Providence, avec cette foi vaillante que Dieu met au cœur de la jeunesse qu'il destine à de grands desseins.
Les débuts étaient ici particulièrement difficiles. Le P. Lacordaire vint fort à propos montrer à cette activité quelque peu inquiète un but inespéré :
Flavigny, 30 juin 1852.
« Monsieur l'abbé,
» J'apprends avec peine que vous devez quitter le collège de Saint-Arbogaste ; mais puisqu'il en est ainsi, et qu( vous ne pouvez encore décider de vous d'une manière! définitive, je ne vois pas pourquoi vous n'accepteriez point] une place de chapelain à Sainte-Geneviève de Paris. Il aura, je crois, un concours ; mais vous n'êtes point embarrassé sous ce rapport. Je vous aurais donné ma voi: d'avance, si je n'avais pas cru nécessaire, à cause de moi absence de Paris, de donner ma démission de membre du' conseil institué à cet effet. Mais ma voix de plus ou de moins ne fait rien à votre affaire ; Mgr l'archevêque, qui vous connaît, sera sans doute charmé de vous accueillir et de vous donner une stalle à Sainte-Geneviève. Ce sera pour vous une préparation à la vie apostolique et religieuse, si Dieu vous fait la grâce de persévérer dans vos desseins. »
Fr. Henri-Dominique Lacordaire,
des Fr. Prêch.
Ce conseil fut suivi avec empressement. Le 10 septembre 1852, le jeune prêtre recevait de Strasbourg la permission de concourir et un certificat très élogieux pour ses vertus sacerdotales.
L'épreuve qui devait désigner les futurs chapelains avait deux parties : d'abord, un discours improvisé sur un sujet donné, après une heure de préparation, sans autre secours que Idi Biô le elle Coiîciie de Trente; enfin, une argumentation théologique.
Au jour désigné, dans le Panthéon récemment rendu au culte, en présence des juges parmi lesquels on remarquait Mgr Cœur et Mgr Dupanloup, l'abbé Freppel eut à parler sur la Pensée de fa mort ; malheureusement, la veille, en traversant les jardins du Luxembourg, déjà voilés par les brouillards froids d'automne, il avait été pris d'un fort enrouement et il put à peine se faire entendre. Dans la joute scolastique il reprit ses avantages et se distingua par la solidité et la netteté de son exposition et de ses réponses. Il ne fut cependant reçu que le troisième sur six candidats ; MM. Alix et Bayle passèrent avant lui. On sait que Bossuet, dans un concours à peu près semblable, n'obtint que le se cond rang.
Les chapelains de Sainte-Geneviève avaient pour mission de donner, tous les dimanches, des conférences à la jeunesse des écoles qui gravite autour du Panthéon, et de préparer ainsi à la chaire française de grands orateurs. Chacun devait prêcher à son tour; mais le succès extraordinaire de l'abbé Freppel détermina vite ses collègues à se décharger sur lui de ce grave devoir. Pendant trois ans, il remplit cet emploi avec des fruits toujours plus abondants. Une partie seulement de ces conférences a été publiée ; ce sont celles qui ont pour but immédiat de prouver la divinité de Jésus-Christ, déjà vivement attaquée; elles furent prononcées en 1854 et forment un ensemble complet. Ces discours furent presque aussitôt traduits en allemand, en anglais, en breton, en grec moderne. En tête de sa version, G. Pagidas, docteur en théologie, a mis les deux distiques suivants, que nous demandons la permission de reproduire dans leur texte original :
^pcZTTsX, eÙ>t)vE£Ç 'Ap;^t£p£u, OsOTEpTTSa XapTTOV ^WV îspwV TTpaZlÛCOV To'vo'lv oVt TTpOffÉTt
'EX).a5tx9j '7rpoxoui,i^o[ji.£vov, {/.sya Tiaaiv ovetap, EuijLEVSWç (xveXsu crjv àvà Ôs^tTspr^v.
« 0 Freppel, glorieux ministre du Seigneur, je viens de traduire en
langue grecque les discours éclos dans votre intelligence inspirée et bénie de Dieu ; ils seront pour tous un charme et un réconfort. Agréez favorablement l'hommage de mon travail. »
Les autres conférences, encore inédites, mériteraient tout autant d'être imprimées et le seront, sans doute, bientôt ; ce ne serait pas seulement une curiosité littéraire, car elles forment une série d'instructions sur le dogme, la morale et le culte, particulièrement sur l'Église. Voici, un peu au hasard, quelques sujets traités ; en étudiant attentivement les manuscrits, et en s'aidant, au besoin, des éphémérides religieuses du temps, on*pourrait à coup sûr retrouver Tordre véritable.
« La Trinité.
» Le Yerbe, médiateur primitif entre Dieu et le monde.
» Le Verbe fait chair, modèle de l'humanité.
» Le Verbe fait chair, lumière de l'humanité.
0 Le Verbe fait chair, vie de l'humanité.
» L'Église, incarnation permanente.
» L'Église, ramenant le genre humain à l'unité religieuse et morale
» L'Église, principe de l'unité religieuse.
)) L'Infaillibilité, condition essentielle de l'autorité doctrinale.
» L'Écriture, sans une autorité vivante qui l'interprète, principe de division.
» L'autorité catholique, principe de l'unité catholique.
» Sur le protestantisme.
» Sur la présence réelle.
» L'Église grecque et la primauté du Pape.
» De la vie divine et du sacrement qui en est le canal.
» Du caractère à la fois spéculatif et pratique du christianisme.
» La Papauté devant l'histoire.
» L'Église de France enseignant la jeunesse française aux différentes époques de notre histoire.
S'6 MONSEIGNEUR FHEPPEL
» Législation du monde physique.
» La Conscience.
» La Loi.
» La Liberté morale.
L'orateur n'a pas encore atteint cette plénitude lumineuse qui le distinguera plus tard; mais de magnifiques qualités de science, de méthode et de logique se découvrent à chaque page, dans ces œuvres de jeunesse, et l'on y remarque plus qu'ailleurs un feu et un éclat d'imagination qui rappellent Lacordaire. Des admirateurs de Bossuet préfèrent les Sermons de Metz aux Oraisons funèbres; de même, quelques excellents juges ont une prédilection secrète pour ces premiers élans de l'évêque d'Angers.
Le bien fait aux âmes par ces discours apologétiques fut beaucoup plus considérable et plus profond qu'on ne le sait généralement. L'abbé Freppel le complétait par ses entretiens privés et par sa correspondance. Parmi ses auditeurs se trouvaient quelques protestants ; la force et la clarté de ses raisons les ébranlèrent ; ils firent par écrit leurs objections au conférencier et le prièrent d'y répondre. Il serait fort Intéressant de relire les longues et nombreuses lettres que celui-ci échangea, vers ce temps, avec quelques-uns de ces égarés dont la bonne foi semble évidente, et dont les difficultés sérieuses forçaient le controversiste à préciser dans son esprit et à mettre en lumière les points les plus délicats et les plus fondamentaux de la démonstration catholique. Il fallait peser ses expressions ; ayant, un jour, traité de « rationaliste » un de ces correspondants qui admettait comme vérités incontestables la révélation, l'Écriture Sainte et la divinité de Jésus-Christ, et qui acceptait, comme règle objective des croyances et des mœurs, la Bible et même, jusqu'à un certain point, la tradition et l'autorité, il s'attira une réplique aussi vive que serrée. Il est probable que la substance de ces lettres a passé dans les œuvres imprimées,
et particulièrement dans les leçons rééditées à propos du centenaire de Luther; mais l'accent apostolique et la vie d'une controverse épistolaire sur ces passionnants sujets ont disparu. Ce qui est certain, c'est l'admiration reconnaissante que ces braves gens témoignaient au prêtre catholique dont la science, la franchise et la charité firent sur eux une inoubliable impression.
Un père de famille catholique et français, mais obhgé de vivre en Angleterre et de faire élever ses enfants, même ses filles, au milieu d'hérétiques, demande avec angoisse un exposé précis de raisons qu'il puisse opposer à la propagande ennemie; l'infatigable chapelain ne se refuse pas à cette œuvre de charité spirituelle, et quelques mois après on lui annonce le succès de son travail, en termes pleins d'une profonde gratitude.
Il y a, dans ces rapports avec le protestantisme contemporain, tout un côté de l'apostolat de l'abbé Freppel, qui est peu connu et que nous ne pouvons qu'indiquer ici; mais son historien y trouvera un chapitre instructif et édifiant.
Un incident ne fut peut-être pas étranger à cette vogue et à cette influence; i] a été souvent raconté avec des variantes littéraires. Quelques polytechniciens s'entretenaient un jour d'un problème qui tenait en échec les plus habiles de l'école. M. Marin, plus tard directeur des chemins de fer de rOuest, passait pour un chilfreur d'une force exceptionnelle: mais il avait échoué, cette fois, comme ses camarades. L'abbé Freppel était présent; il demande l'énoncé, qu'on lui communique avec un sourire dont la politesse dissimule à peine l'ironie. Il se retire à Técart et rapporte, au bout de quelque temps, une solution parfaitement exacte. L'anecdote fit sensation et courut dans les journaux, se chargeant en route de péripéties plus ou moins dramatiques ; mais le fond est absolument vrai. Un journaliste consciencieux, M. Hervé-Bazin, voulut la reproduire vers 1885, et consulta Mgr Freppel lui-même. Le prélat répondit que le fait était authentique; il ajoute dans sa lettre, d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux : « Je tiens à ma réputation de mathématicien, comme Lacordaire tenait à sa réputation de jardinier. »
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il s'intéressa toujours à cette science, mettant une certaine coquetterie à se montrer au courant des inventions récentes. Après sa retentissante
campagne du Tonkin, il se « délassait » en essayant une nouvelle théorie des parallèles, qui permettrait de se passer du postulatum d'Euclide. Il communiquait son travail à M. l'abbé Fortoul, vicaire à la Madeleine; celui-ci répondait aussitôt que le raisonnement était merveilleux et décisif ; pour ne pas être en reste, il envoyait sous le même pli trois solutions de la quadrature du cercle. Était-ce ironie ingénieuse ou simple naïveté de savant?
Les âmes profitèrent de cette réputation. Comment douter des arguments théologiques ou métaphysiques de ce prêtre qui savait si bien débrouiller les problèmes les plus compliqués de calcul différentiel? 11 était une preuve vivante que la foi n'étouffe pas la science.
Son idéal, qull a exposé lui-même dans un discours prononcé en 1867 dans cette même église Sainte-Geneviève, était d'en faire un centre de pèlerinages, de prières, d'associations religieuses groupant toutes les classes, congrégations de femmes, cercles catholiques, conférences de Saint- Yincent-de- Paul, œuvres militaires, et par-dessus tout un centre d'enseignement religieux. Entre l'église cathédrale qui est le symbole de l'autorité hiérarchique et les églises paroissiales auxquelles se rattachent pour chaque chrétien les souvenirs les plus intimes de la vie, l'église Sainte-Geneviève aurait occupé une place intermédiaire, un rang exceptionnel et unique, parce qu'elle aurait été seule l'église patronale de Paris, débordant, à ce titre, toutes les limites de paroisse et de quartier.
« De même que la prière descend de la montagne Sainte- Geneviève pour enlacer les esprits et les cœurs dans un réseaux mystérieux et invisible, ainsi faut-il que la doctrinerayonne de ce sommet sacré sur les intelligences ; ainsi faut-il que la parole de Dieu s'y fasse entendre à tous; vive, profonde, savante pour la jeunesse des écoles échelonnée dans ce quartier des études et du savoir humain ; élevée et pratique tout ensemble pour les pieux fidèles que leur dévotion à Sainte-Geneviève attire dans cette enceinte; instructive et
attachante pour les classes ouvrières qui ont besoin tout à la fois de trouver dans la religion un frein et une consolation.
» Le passé et le présent se réunissent d'ailleurs pour assigner à l'église patronale de Paris cette destination particulière.
» Oui, c'était une grande idée, de la part d'un de nos vieux rois, que d'avoir construit sur ces hauteurs la basilique de Sainte-Geneviève, aûn d'en faire un centre d'enseignement pour toute la capitale. Car c'est d'ici, de cette montagne fameuse que la science de la religion s'était jadis répandue sur toute l'Europe. C'est à quatre pas du lieu oiiie vous parle que les Pierre Lombard, les Thomas d'Aquin, les Albert le Grand étalaient devant leurs contemporains émus et ravis les magnificences de la doctrine chrétienne. C'est sur les flancs de cette colline que les Abélard et les Guillaume de Champeaux tenaient suspendue à leurs lèvres une jeunesse avide d'instruction religieuse: que Hugues et Richard de Saint- Victor initiaient les esprits aux méditations les plus profondes.
» Depuis lors, la montagne Sainte-Geneviève est restée ce qu'elle était auparavant, le berceau des grandes écoles, le siège d'institutions sans rivales dans le monde, le rendezvous des sciences, des lettres et des arts. Voilà pourquoi il fallait que la chaire catholique se dressât sur cette cime, visible à tous, abordable à tous, pour y faire entendre sous toutes les formes, à travers les bruits et les contradictions humaines, la parole et les enseignements de Dieu. »
Hélas! ces beaux rêves ne devaient pas se réaliser; Mgr Freppel eut la douleur, l'une des plus grandes de sa vie, de Yoir enlever au culte et souiller cette église oii s'étaient passées les meilleures années de sa jeunesse sacerdotale. Après quatorze siècles, sous d'autres noms et d'autres formes, a Attila et les Huns ont pris leur revanche contre Sainte-Geneviève » et ce temple où pendant de longues années avait habité le Dieu fait Homme va devenir le Panthéon oii l'impiété déposera les corps des ennemis du Christ. « Puisse la
patronne de Paris obtenir de Dieu qu'il épargne à la France les malheurs que pourrait lui attirer une telle profanation ! »
Du moins cet attentat sacrilège ne s'est pas accompli sans que l'ancien chapelain, devenu évêque-député, ait protesté devant le pays, et du haut de la tribune, au Palais-Bourbon, dans les séances du 5 mars et du 19 juillet 1881 et dans une Lettre à Mgr l'archevêque de Paris qui se termine par ces paroles de protestation et d'espérance : « Bannir la religion catholique d'un temple oîi, depuis trente-quatre ans, le culte s'exerçait avec un tel éclat, c'est une profanation manifeste ; abattre la croix qui surmonte le dôme de Sainte-Geneviève, ce serait un vrai sacrilège... Mais ce qu'un simple acte administratif a pu faire, un autre pourra le défaire. Ces reliques devant lesquelles nous aimions à prier pour la patrie française reviendront sous les voûtes qui, dès l'origine, avaient été destinées aies recevoir. Cette croix abattue dans un moment d'oubli remontera au sommet sacré d'oii elle dominait la capitale ; et le jour où nos prières auront obtenu cette réparation, sera un jour de joie pour Paris et pour la France ! »
Les conférences dominicales de Sainte-Geneviève ne suffisaient pas à l'activité du jeune chapelain ; il parut successivement dans les principales chaires de Paris et de la province. L'abbé Deguerry, longtemps curé de la Madeleine, et plus tard glorieuse victime de la Commune, fut un des premiers à faire appel aux talents et au zèle du débutant, et l'orateur eut toujours une prédilection pour cet auditoire qui ne lui ménagea pas, du reste, son attention sympathique. L'évêque d'Angers s'en souvenait avec émotion dans un discours en faveur du patronage catholique des Alsaciens- Lorrains, prononcé dans cette église, le dimanche 9 février 1873.
« En reparaissant pour la première fois dans l'une des chaires de cette capitale, oii il m'avait été donné si souvent de faire entendre la parole de Dieu, je ne puis me défendre d'une émotion bien vive quand je pense au lieu oii je parle et aux circonstances qui me ramènent au milieu de vous. C'est dans cette même église de la Madeleine que j'ai débuté, il y a quelque vingt ans, jeune prêtre de l'Alsace, arrivé à Paris sur l'invitation d'un prélat dont le zèle et l'initiative égalaient la bonté. La chaire oii je viens de monter fut la première qui s'ouvrit devant moi, et celui qui voulut bien m'y in-
troduire était l'un de ces hommes dont le souvenir ne s'efface plus jamais du cœur de tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître. Il aimait la jeunesse et se plaisait à l'encourager ou à l'aider de ses conseils, comme il pouvait d'ailleurs lui servir de modèle par sa parole et par ses actes. »
La réputation oratoire de l'abbé Freppel ne tarda pas à s'étendre et à grandir : il était retenu longtemps à l'avance, pour le carême, à la Madeleine, à Saint-Roch, à Sainte-Glotilde, à Saint-Louis d'Antin, à Notre-Dame de Lorette et à Saint-Germain l'Auxerrois. C'était une faveur d'obtenir son concours pour les fêtes de charité et les autres cérémonies religieuses qui réclamaient un orateur de choix et populaire. Les grandes familles l'invitèrent souvent à faire une allocution aux jeunes mariés. Dans ces circonstances, sa parole n'était jamais vide et banale. Sans avoir cette grâce exquise et cette souplesse de ton et d'à-propos qui ont fait le succès de quelques prédicateurs, elle savait s'adapter à tous les sujets et à tous les auditoires, sans cesser d'être sérieuse et sacerdotale. Son discours n'était jamais un simple assemblage de flatteries délicates, d'allusions fines, de tableaux mondains ou de riens spirituels ; c'était un traité lumineux et solide sur la matière ; il avait trop de bon sens et de théologie pour tomber dans le genre fade ou extravagant qui peut bien attirer et amuser le Tout-Paris, mais qui déshonore la chaire, afflige les chrétiens sérieux et scandalise les faibles.
Au mois de mars 1858, le cardinal-archevêque de Paris, sur les instances du baron Taylor, demande à M. l'abbé Freppel de vouloir bien prendre la parole, le jour de l'Annonciation, à la messe solennelle qui sera célébrée à Notre- Dame, avec le concours des principaux artistes de la capitale. Son discours sur les Rapports de lareligionet de l'art ^ni un grand succès. Trois jours après le « Comité central de l'Association des artistes musiciens de France » s'empresse d'adresser à l'orateur ses bien vifs remerciements, en lui annonçant que la quête qui a suivi son allocution permettra de
soulager d'intéressantes et nombreuses infortunes, et en l'assurant que les confrères secourus béniront l'éloquence et la charité du prédicateur.
Au bas de cette adresse on voit les signatures de vingtquatre membres du comité ; rien qu'à la hardiesse et à l'originalité des paraphes on devine des artistes.
L'abbé Freppel n'a jamais cessé d'envoyer à divers journaux ou revues des articles plus ou moins longs, toujours consciencieusement étudiés. Dès 1853, il insérait dans le Correspondant un travail remarqué sur les Philosophumena, et dans la Revue Contemporaine de mars 1858 une étude critique sur les Lettres pascales de saint Athanase, dont on venait de faire la découverte et sur lesquelles on dissertait partout. Ses comptes rendus des ouvrages de l'abbé Bautain et de l'abbé Darboy lui attiraient les sympathies de ces puissants personnages. Un peu plus tard, au commencement de 1866, il satisfaisait son cœur en présentant aux lecteurs du Monde le beau livre de Mgr Rsess, les Convertis, œuvre de zèle et d'érudition, poursuivie à travers cinquante ans de vie sacerdotale, dont vingt-cinq consacrés à l'administration d'un vaste diocèse. Après l'annexion, le vénérable auteur écrit à son ami d'Angers qu'il se console des amertumes que les vainqueurs imposent à sa vieillesse, en ajoutant un dixième et un onzième volumes à son recueil.
« Cette lecture m'a singulièrement intéressé, répondait l'abbé Freppel après la réception des premiers volumes, et je ne doute pas que mon impression ne soit partagée par tout le monde. C'est une succession de drames vivants où l'on prend sur le fait, dans l'âme de chaque converti, l'action de la grâce divine et le travail de la pensée humaine. Cette manière de fondre la controverse dans le récit historique est, à mon avis, la meilleure de toutes : isolée des faits, la discussion évite difficilement la sécheresse ; et si l'on n'y mêle dans une juste mesure l'exposition des doctrines, la biographie
n'oirre le plus souvent qu'un pur intérêt de curiosité. Vous avez, Monseigneur, résolu fort heureusement le problème, qui consistait à rendre la biographie utile et la controverse attrayante. Rien n'est plus instructif et plus attachant à la fois que cette galerie de figures qui viennent défiler sous les yeux du lecteur, pour lui rendre compte de la crise intime au bout de laquelle s'est opérée leur conversion. »
En terminant, l'abbé Freppel émettait le vœu de voir une traduction française de cette importante publication ; ce vœu a été exaucé, et au delà, par les deux volumes oii celui qui avait déploré le Doute et ses victimes raconte la Foi et ses victoires; aucune traduction ne saurait avoir le charme émouvant des récits originaux de Mgr Baunard.
Ces travaux et d'autres semblables n'empêchaient pas M. l'abbé f'reppel de se préparer aux grades théologiques, en prévision de l'avenir et sur le conseil de M. l'abbé Maret. Il était reçu « bachelier en théologie catholique » le 14 mars 1853, et un an plus tard, docteur. La soutenance de ses thèses, dédiées à Marie Immaculée, fut présidée par le doyen de la Sorbonne. On voit que leurs rapports étaient habituellement pacifiques et même cordiaux. Il y eut pourtant des orages et quelques explications pénibles oii M. l'abbé Maret se plaignit de « l'extrême vivacité » et même de la « hauteur » de son subordonné. Les caractères et les doctrines étaient trop opposés pour qu'il n'y eût pas enfin, malgré des sacrifices réciproques, guerre ouverte et rupture.
De 1853 à 1854, l'abbé Freppelfut nommé par ses collègues économe des chapelains de Saint-Geneviève. La cuisinière était ravie : elle n'avait qu'à demander ; la seule règle prescrite était de se procurer ce qu'il y avait de mieux. S'il y eut péril, cène fut pas de disette. Nous avons sous les yeux les comptes du 1"'"^ septembre 1853 au 1" août 1854. Rien n'est oublié :1e menu du jour, les gages et lesétrennes des domestiques, les frais d'omnibus, l'épicier, le boucher, le ferblantier, le ramoneur, le fumiste, le blanchissage, le lard et la choucroute, pas même une queue de billard. Il n'y eut
qu'une tache dans cette administration : les dépenses excédèrent de beaucoup les recettes ; mais l'économe répara tout en comblant le déficit de ses deniers, au moins pour une très large part.
Cet économat fut d'ailleurs signalé par d'utiles améliorations : l'installation de l'orgue et la main mise par le chapitre sur les recettes considérables provenant de la visite des caveaux et du dôme, revenus jusqu'alors indûment accaparés et gaspillés par les employés. On projetait aussi l'établissement d'un calorifère perfectionné, mais les négociations avec le gouvernement n'aboutirent pas.
YI
A la fin de 1855, trois ans après son arrivée à Paris, l'abbé Freppel fut nommé professeur suppléant d'éloquence sacrée à la Sorbonne. C'était sa voie, et les douze années qui vont suivre seront, au point de vue intellectuel, les plus fécondes peut-être et les plus brillantes de sa vie. L'abbé Maret, qui le proposa aux autorités universitaires et qui aurait voulu pour lui une chaire de droit canonique, fit valoir sa science exceptionnelle, son érudition vaste et sûre, sa clarté d'exposition, son talent pour attirer la jeunesse, et principalement sa connaissance parfaite de l'allemand et des langues savantes. Grâce à cet heureux ensemble de circonstances, peu d'hommes, en France, étaient aussi bien renseignés que ce jeune prêtre, et de première main. Sans être le moins du monde engoué des méthodes germaniques, il savait leur prendre tout ce qu'elles ont de bon; il lui serait ainsi facile d'étudier à fond le mouvement intellectuel qui s'opérait au delà du Rhin, et de tenir le public français au courant des moindres publications dans les diverses branches du savoir.
C'est le 10 décembre qu'il prononça son discours d'ouverture. 11 avait pris pour sujet Y Histoire de V éloquence sacrée, depuis Jésus-Christ et les apôtres jusqu'à Bossuet; ce fut un coup de maître.
Pour faire connaître le vaste plan qu'il avait conçu et dont
LA SORBONNE lj9'
il n'a pu exécuter que la première partie, la plus dillicile peut-être et la plus ingrate, nous n'avons qu'à transcrire les passages oii il expose plus directement son programme ; c'est un résumé anticipé mais exact de l'œuvre patrologique.
« Jésus-Christ, l'Évangile, c'est l'éloquence sacrée s'élevant à l'idéal, c'est le fleuve de la parole sainte ramassé dans sa source. Sortant de là, elle s'échappe, elle s'épanche par des canaux divers. Gomme le rayon de lumière qui, traversant le prisme, reparaît sous différentes couleurs, ainsi la parole sacrée, sans rien perdre de son unité doctrinale, reçoit néanmoins de chaque apôtre qui la transmet le cachet de son originalité, l'empreinte de son génie. Simple et grande dans le chef de la hiérarchie, affectueuse et tendre dans le disciple bien aimé, véhémente, rude dans cet Hébreu de l'ancienne marque que le Christ appelait le fils du tonnerre, vive et imagée dans saint Jude, la parole évangélique coule des lèvres de saint Paul avec toute la plénitude de sa force et de sa vie. Là, dans la bouche de cet homme, le plus éloquent peut-être qui fut jamais, la parole est un glaive qui brille, qui frappe, qui renverse. C'est son âme tout entière qui passe au dehors, qui déborde dans ces pages qu'on dirait écrites avec du feu. On sent que les langues humaines lui font défaut, qu'elles le gênent, qu'elles l'entravent : c'est un instrument qu'il dompte plutôt qu'il ne s'en sert, qu'il fatigue, qu'il tourmente pour lui faire rendre des sons qu'il n'a pas ; tant la doctrine jaillit de son âme abondante et vive ;. tant l'inspiration le presse, le subjugue ! Et lorsqu'ainsi à bout d'haleine vous suivez ce torrent d'idées qui vous entraîne à travers le temps et l'éternité ; lorsqu'à la suite de ce grand homme, vous contemplez le monde entier suspendu à la personne du Christ, et le Christ lui-même reliant à Dieu tout l'ensemble des choses, laissant derrière vous ces étrangetés de style, ces audaces de langage, ces sons heurtés, ces tours hébraïques, ces constructions forcées, bizarres, ces antiphrases insolites, cette syntaxe extraordinaire, vous
sortez de Yous-mêmes et vous vous écriez dans le ravissement de votre âme : ou l'éloquence n'est rien, ou cela est éloquent, car cela est beau, cela est grand, cela est divin.
» Avec saint Paul, l'éloquence apostolique atteint son apogée. Et maintenant, MM., pour juger de ce qu'a dû être, après les apôtres, l'éloquence chrétienne, non pas abandonnée à elle-même, la parole sacrée ne l'est jamais, mais privée de cette inspiration plus haute qui se renferme dans les lettres divines, transportez-vous, s'il vous plaît, par la pensée, dans l'une de ces assemblées primitives, telles que les décrivaient Pline le Jeune dans son épître à Trajan et Justin le martyr dans sa première apologie. On se réunit, on célèbre la liturgie, on lit quelques pages de l'Évangile ou un fragment d'une lettre apostolique ; puis l'évêque ou le chef de la communauté se lève, il commente ce qu'on vient de lire, il y met son âme et son cœur ; après quoi l'on se donne le baiser de paix et l'on se sépare. Vous comprenez, MM., ce qu'a dû être cette éloquence du cœur, elle a dû être sans recherche et sans apprêt, c'est-à-dire simple et vraie. Je veux bien qu'il ne soit pas sorti de là une littérature brillante et polie. Les premiers chrétiens ne cultivaient guère les Muses. Ils n'en avaient pas le loisir ni probablement trop le goût ; aussi, bien que vraie, je trouve presque naïve l'observation de Moehler, qu'à la différence des littératures profanes, la littérature chrétienne n'a pas commencé par la poésie. Si toutefois il est une poésie intime, douce effusion d'une belle âme qui rend vivement ce qui la touche, si l'éloquence se mesure aux sentiments qui l'enflamment, aux transports qu'elle excite, comment ne pas trouver de l'une et de l'autre dans cette gracieuse épître à Diognète qui dépeint la vie des premiers fidèles sous des couleurs aussi fraîches qu'animées, dans ces lettres de saint Clément, où le langage de la plus ardente charité revêt une onction et un charme infinis ; et mieux encore dans les écrits de Polycarpe et d'Ignace, dont l'éloquence enflammée puise dans une passion nouvelle, dans la passion du martyre, des accents inconnus jusqu'alors.
Hommes héroïques, gui laissant loin derrière eux tout ce que Rome et la Grèce avaient eu de force et de courage, mettent au service de la vérité les deux grandes choses par lesquelles le christianisme a conquis le monde, le zèle de la parole et le sang du martyre.
» Aussi, MM., vous le concevez sans peine, l'éloquence chrétienne ne pouvait pas en rester là. Elle devait, comme toutes choses, grandir sous la lutte. Et quelle lutte! Non^ jamais nous ne comprendrons, nous qui n'avons le plus souvent que tout juste assez de foi pour croire, ou qui n'en avons pas assez pour persécuter ceux qui croient, jamais nous ne comprendrons ce qu'il y a eu dans cette lutte des trois premiers siècles de l'Église, dans cette lutte de la parole aux prises avec la force brutale, d'énergie et de grandeur. C'est le monde romain tout entier se soulevant contre cette parole qui attaque son passé, qui menace son avenir. Gomme tous les systèmes vaincus qui n'ont pas conscience de leur force, qui n'ont pas foi en eux-mêmes ;, le paganisme a recours au glaive et au mensonge. Il frappe et il calomnie. Alors l'apologie chrétienne se lève en face des bûchers : ce qu'elle demande, c'est d'être écoutée ; ce qu'elle revendique, c'est ce qui appartient à tous, une place au soleil, et un rang dans le monde : Dieu et la vérité feront le reste. Galme et savante dans saint Justin, comme il convenait au philosophe martyr, vive, lumineuse, pressante, dans Tatien, dans Athénagore^ dans Théophile d'Anlioche, l'apologie chrétienne redouble de force avec le péril et se multiplie à mesure qu'on rétouiîe. Ici encore, MM., dans ces écrivains, dans ces orateurs du deuxième et du troisième siècles, vous ne chercherez pas tant l'élégance des formes, le brillant, le poli de l'expression, l'harmonie d'une diction pure et châtiée, les richesses d'une belle ordonnance. Nous ne sommes plus, pour la perfection du style, aux beaux temps de la Grèce et de Rome. Rappelez-vous bien que ce sont des athlètes que vous avez sous les yeux, des athlètes de la vérité qui luttent, qui combattent; et lorsqu'on voit des athlètes descendre dans la lice, lorsqu'on
les suit de l'œil au fort de la mêlée, quand la sueur ruisselle sur leur front, que le sang s'échappe de leurs membres meurtris, qu'ils sont là haletants, épuisés : on ne leur demande pas si leur arme est artistement sculptée, si la lame est d'un acier luisant, poli, si la garde de leur épée est enrichie d'or ou de pierreries, on s'inquiète peu de savoir si leurs vêtements sont en désordre, si la poussière recouvre leur corps : on regarde à terre, et si l'adversaire a plié sous leurs coups, on applaudit à leur triomphe et on couronne leur front.
» Ne croyez pas cependant que cette grande époque n'ait pas été féconde en chefs-d'œuvre de tout genre. L'éloquence chrétienne s'y déploie sous toutes ses formes. Ici, c'est l'École d'Alexandrie avec son immortelle phalange d'érudits éloquents, d'orateurs philosophes. C'est Clément qui, recueillant autour du christianisme toutes les semences de vérité éparses dans le vieux monde, explique la science par la foi et confirme la foi parla science; c'est, plus grand que son maître, Origène, la merveille d'un siècle si fertile en merveilles, enfant martyr, docteur dès le berceau, qui d'une main terrasse Celse et de l'autre élève à l'Écriture un monument colossal de foi et d'érudition ; esprit vaste et pénétrant, qui, embrassant toutes choses, en scrute les principes, en sonde les profondeurs, et qui jusqu'au milieu de ses erreurs les plus hardies a su tenir la critique en balance et forcer le blâme à douter de lui-même. Ailleurs, à l'extrémité opposée, sur cette terre des Gaules fécondée par le sang des martyrs de Lyon, c'est Irénée, dont le vaste savoir, dont le sens droit et judicieux tempère la vivacité du génie oriental par la sagesse pleine de mesure de l'esprit occidental. Plus bas, sous le ciel brûlant de l'Afrique, c'est cet éloquent prêtre de Carthage, dont la longue passionnée brise tout ce qu'elle rencontre, dont l'ardente imagination colore tout ce qu'elle touche, ce stoïcien du christianisme, qui accable nos faiblesses sous les colères de sa grande âme, cet âpre et rude Africain que Dieu semble avoir placé au berceau de l'Église, comme pour
prouver à tous que si la religion inspire le génie, elle sait se passer de lui, lorsgu'épris de lui-môme, le génie secoue son frein. C'est l'élève de 'rertuUien, cet évêque à l'âme si belle, qui toujours sur la brèche attaque l'erreur, défend la vérité, cet intrépide champion de la foi, dont chaque écrit néanmoins, chaque lettre exhale un parfum de sentiment qui charme, qui attache. C'est avec saint Cyprien, toute cette pléiade d'écrivains apologistes, Minutius Félix, Arnobe, Lactance enfin, dont la plume trempée aux sources les plus pures de l'antiquité classique dit assez que pour atteindre à la perfection de Tart, l'éloquence chrétienne n'a besoin que d'une existence plus paisible, de jours plus sereins.
» Un jour, messieurs, s'il plaît à Dieu, nous raconterons cette grande lutte, nous suivrons l'éloquence chrétienne à traver ses combats et ses triomphes...
» L'invincible Athanase ouvre cette immortelle série, Athanase, dont je ne puis pas prononcer le grand nom, sans me sentir remué jusqu'au fond de mon âme : héros de la doctrine, à qui un demi-siècle de luttes n'a pu arracher un instant de faiblesse, et dont la mâle figure, traversant les âges entre Arius et Julien, ces deux ennemis de la foi, plane encore au-dessus de nous comme une image de terreur pour quiconque persécute la vérité, et comme une vision d'espérance pour quiconque la soutient. Puis voici les trois grands Cappadociens qui se lèvent, frères par l'amitié, frères par le génie. A leur tête, c'est Basile, esprit grave et profond, dont le goût attique ne craint pas d'enrichir de toutes les couleurs de l'Orient, ces lettres, ces homélies, ces traités oii l'onction la plus douce s'allie avec bonheur à la plus exquise délicatese; c'est Grégoire de Nysse, non moins judicieux avec bien moins d'abondance et d'éclat ; c'est cet orateur poète, à l'imagination si brillante et si facile, qui le premier chanta sur une lyre chrétienne ces saintes tristesses de l'âme, dont les suaves accents, ignorés des poètes profanes, ont retenti jusqu'au milieu de nous dans les méditations re-
ligieuses de notre âge, Grégoire de Nazianze qui, également habile à varier tous les tons, déploie tout à coup dans ses invectives contre Julien une vivacité, une verve que rien n'égale, et dont la vie agitée, tableau fidèle des vicissitudes de son temps, se dépouille de tout éclat sur le premier siège de l'Orient, pour s'éteindre au bourg d'Arianze, obscure et solitaire. Au-dessus d'eux enfin s'élève un homme qui les résume, qui les surpasse : merveilleux génie, en qui revivent avec l'inspiration de saint Paul, avec la fermeté de Jean- Baptiste, l'imagination d'Homère, la magnificence de Platon, la raison sévère et passionnée de Démosthène; Ghrysostome qui^ au milieu des voluptés de l'Orient, lutte au nom du Christ contre le paganisme des mœurs : orateur sans rival, soit que du haut de sa chaire d'Antioche, il ranime par sa parole un peuple consterné, soit que sur son siège de Gonstantinople, il tonne sans relâche contre les vices de la cour, sauve des fureurs de la multitude un ministre son ennemi, soit qu'enfin loin de son troupeau, relégué malgré son caractère et ses cheveux blancs au pied du mont Taurus, cet héroïque vieillard, remue encore le monde, en jetant à travers l'Orient et l'Occident les derniers cris de sa grande âme. » Assurément, messieurs, voilà de la grande et haute éloquence, et les lettres chrétiennes n'auraient-elles à présenter que ces noms-là au milieu de tous ceux que j'omets, qu'il faudrait à coup sûr leur décerner la palme de Téloquence. Mais ce n'est là qu'un siècle, moins encore, ce n'est que la moitié d'un siècle, car voici l'Occident qui à son tour revendique une large part dans cette moisson de gloires et de triomphes. Avec moins d'éclat peut-être, moins de couleur et de variété, l'Occident réunit plus de clarté, de méthode, une sagacité plus pénétrante et plus vive. Saint Jérôme est le brillant anneau qui relie entre elles ces deux littératures aux traits communs et divers, comme il convient à des sœurs. Tandis que son éducation toute romaine lui fait porter dans ses immenses travaux d'érudition, un coup d'œil plus sûr, une critique plus sévère, et dans ses lettres si charmantes de
naturel et d'abandon, une finesse d'observation^, une précision de style qui n'est qu'à lui, on sent bien, en parcourant les écrits de ce grand homme que le soleil de FOrient, embrasant de ses feux le solitaire de Bethléem, colore son imagination, enflamme sous sa plume sa verve de controversiste; il y a même dans ce caractère de Dalmate qui se roidit jusqu'à la dureté, qui s'enfle jusqu'à l'hyperbole, je ne sais quoi d'âpre et de violent qui dépassant le monde grec et romain, touche à un monde qui n'est pas encore. Avant lui déjà, saint Hilaire, évêque de Poitiers, avait mérité par la vigueur de son orthodoxie, par la véhémence entraînante de sa parole, par ses aperçus neufs, lumineux sur la Trinité, d'être surnommé l'Athanase des Gaules. Puis un autre enfant des Gaules, dont le nom rappelle ce qu'il y a eu dans l'antiquité chrétienne d'une part de plus tendre, de plus ingénu, de plus délicat, et de l'autre de plus ferme et de plus imposant, saint Ambroise avait su embellir tous les points de la doctrine par les charmes d'une élocution brillante et fleurie, et qui mieux est, convertir les cœurs par la charité qui persuade et l'onction qui guérit. Enfin, Messieurs, pour couronner tout cet ensemble de merveilles, pour relier dans une vaste et magnifique synthèse tous les travaux de l'éloquence chrétienne semés dans l'espace de quatre siècles à travers l'Orient et l'Occident^ l'Afrique et les Gaules, Dieu tira des conseils de sa providence un homme, un des plus grands qui aient paru dans le monde. Parti des dernières profondeurs du vice et de l'erreur, après avoir mesuré aux égarements de son propre génie la grandeur et la faiblesse de l'esprit humain, il fut donné à cet homme d'embrasser dans son ensemble l'édifice de la vérité, d'en pénétrer les fondements, d'en parcourir toutes les parties, d'en saisir les proportions, d'en contempler le faîte, afin qu'à cette hauteur recueillant sur ses lèvres les traditions du passé, il put les renvoyer en flots de lumière à travers les âges futurs. Esprit universel, s'il en fut jamais, rien n'échappe à son coup d'œil, à tel point qu'à l'heure oîi je parle, nous qui, à quatorze siècles de lui.
avons remué toutes les idées, agité tous les problèmes, nous sommes encore, croyants ou incroyants, nous sommes obligés de compter avec le génie de cet homme, et, suivant la trace de ses pas, recueillant toutes les lueurs de son esprit, de nous demander sur un point quelconque de la doctrine, ce qu'Augustin a pensé et ce qu'Augustin a cru. Je m'arrête," messieurs, à ce grand nom qui ferme la première période de l'histoire de l'éloquence chrétienne. »
De chaleureux applaudissements interrompirent à plusieurs reprises cet exposé magnifique et les lettres de félicitation affluèrent de tous côtés au modeste appartement de la rue de Yaugirard. Le P. Félix, à l'aurore de sa belle carrière, se hâta de lui écrire, avec cette sympathique bienveillance qui lui faisait applaudir tous les talents et encourager tous les débuts.
Paris, 25 janvier 1856.
« Monsieur le Professeur,
» Je vous remercie de l'honneur et du plaisir que vous m'avez faits en m'envoyant votre discours d'ouverture. C'est un admirable début, et je me suis dit en vous lisant, que, quand on commence de la sorte, on a lieu d'espérer d'aller bien Loin. Que Dieu vous seconde et vous soit toujours propice dans une carrière qui s'ouvre pour vous avec tant d'éclat. Dieu, sans contredit, a sur vous des desseins pour sa gloire et pour le salut des âmes, et vous êtes de ceux qui entendent l'appel de Dieu et qui y répondent avec dévouement.
» Je ne finirai pas sans vous remercier, en mon nom et au nom de mes frères, des choses gracieuses que vous avez dites à l'adresse de notre petite Compagnie : j'étais tenté en les lisant de regretter que vous ne lui eussiez pas donné un orateur de plus. Mais à chacun à son poste; vous êtes avec nous puisque vous réalisez, pour votre part et dans la posi-
tion que la Providence vous fait, la grande formule de notre Père : Ad majorem Dei gloriam !
» Agréez, avec mes sincères remerciements, l'expression de mon parfait dévouement et de mes sentiments respectueux.