FÉLIX, S. J
Malgré les prédictions de quelques esprits chagrins, qui se demandaient « s'il y avait des profondeurs là-dessous », l'orateur devait tenir et même dépasser les promesses de son début et le succès ne devait pas se démentir. L'amphithéâtre devint trop étroit, et on offrit au maître une salle plus spacieuse; il ne voulut jamais profiter de cette exception, soit qu'il tînt à ménager les susceptibilités de collègues moins heureux, soit qu'il craignît de se trouver en face de bancs plus clairsemés; son esprit pratique n'était pas incapable de ce calcul.
Sauf quelques leçons reproduites par la Tribune, les cours de 1856 et 1857 sont encore inédits, mais nous espérons qu'on les publiera bientôt; c'était le désir formel du prélat, comme le prouve une note mise sur la couverture du manuscrit.
Avant d'aborder son principal sujet, les Pères de l'Église, le jeune professeur voulait faire connaître l'éloquence sacrée, en France, au dix-septième siècle. Après trois leçons d'introduction générale et particulière, il aborde les prédécesseurs de Bossuet. Quatre leçons tout entières sont consacrées à saint François de Sales, qu'il étudie successivement comme controversiste, comme auteur mystique de Ylntroductionà la vie dévote et du Traité de l'amour de Dieu, comme prédicateur et réformateur de la chaire par ses Sermons et ses Entretiens spirituels, et enfin comme épistolier, dont les lettres se recommandent à la fois par la sagesse des conseils, la noblesse des sentiments et l'aménité du style. Dans quatre leçons suivantes, il entretient son auditoire de saint Vincent
de Paui, de M. Olier, des cardinaux: Duperron, Bérulle et Richelieu, du P. Senault et du P. Lejeune.
Voici comment l'orateur expliquait et Justifiait lui-même le choix de son sujet :
a Parlant à des Français, je n'ai pu mieux faire au début de mon enseignement que d'offrir à leur admiration une de leurs plus belles gloires nationales, celle qu'à moins d'une mauvaise foi ou d'une ignorance extrême, on peut le moins nous disputer. Je ne veux pas dire que, en dehors de l'éloquence sacrée, sur plus d'un point, notre littérature nationale, justement fîère de ses chefs-d'œuvre, ne puisse prétendre à une supériorité réelle. Toujours est-il que partout ailleurs la contestation est possible, la lutte existe. Ainsi, à la grandeur mâle et sévère de Corneille, à la grâce, à la délicatesse, aux peintures émouvantes de Racine, TAngleterre oppose, non sans quelque motif, l'originalité forte, les créations vivantes de Shakespeare; l'Italie nous offre dans le Dante et dans le Tasse des poèmes épiques que certainement nous n'avons pas égalés; en face de nos Descartes, de nos Malebranche, l'Allemagne montrera une liste de penseurs, dont les conceptions, si elles ne tiennent pas contre le bon sens, la précision française, révèlent du moins dans l'esprit philosophique de ce grand peuple une vaste étendue, une pénétration rare. Je n'ai pas mission pour prononcer dans de si grands débats, je n'ai pas grâce d'état pour cela. Tout ce qu'il me suffit de faire observer, c'est que, d'un côté et de l'autre, il y a des noms qui peuvent tenir l'admiration en suspens. Mais des noms qui aient marqué dans l'éloquence sacrée à l'égal de ceux de Bossuet, de Fénelon, de Bourdaloue, de Massillon, depuis les Pères dont les ouvrages sont devenus pour toutes les nations chrétiennes un patrimoine commun, en dehors de la France, on n'en citerait pas un. Leur supériorité est assurée, leur gloire est sans rivale. Voilà pourquoi je suis heureux de placer nos études sous les auspices de ces grands noms, dont l'honneur, après l'Eglise, revient tout entier à la
patrie. A vous, MM., de payer votre admiration à ces gloires qui sont les vôtres, à moi de m'inspirer du voisinage de ces hommes, afin de n'être pas trop indigne d'eux ni trop audessous de vous. »
Avant d'arriver à Bossuet, qu'il se proposait d'étudier à lond pendant plus d'un an, l'abbé Freppel explique ce qu'il entend par génie en général, et par génie dans l'éloquence. Bossuet et la Bible lui fournit la matière de deux leçons; on sait que ce même sujet a été traité par le P. de la Broise, élève et professeur à l'Université catholique d'Angers, dans une excellente thèse de doctorat es lettres.
Après avoir montré, dans l'Ecriture Sainte et dans les Pères qui la commentent, la principale source d'inspiration pour Bossuet, il cherche àdéterminer dans quelle mesure ce grand homme a pu profiter de ses contemporains, et particulièrement de Corneille et de Pascal.
Ces préliminaires franchis, le professeur suit pas à pas l'incomparable orateur, et s'efforce d'initier son auditoire à la méthode de composition et aux caractères qui distinguent les diverses périodes de cette éloquence. Les sermons de Metz, le Panégyrique de saint Paul, le sermon sur la Loi de Dieu, Bossuet devant Louis XIV : autant de titres pleins de promesses qui ne furent pas trompées.
L'année 1856-57 fut consacrée à étudier les Oraisons funèbres. L'abbé Freppel fait d'abord l'histoire du genre et des prédécesseurs. 11 signale les origines religieuses et psychologiques de l'éloge funèbre; il le suit à travers l'antiquité profane; il en explique la transformation à l'époque des martyrs et dans les premiers temps de l'Eglise ; il en analyse à grands traits les plus beaux monuments dans les Pères grecs et latins du quatrième siècle : saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Ambroise, saint Jérôme ; il le montre renaissant avec saint Bernard, s'essayant au quinzième et au seizième siècles, s'élevant avec saint François de Sales, arrivant enfin, avec Bossuet, au sommet de l'éloquence humaine. Chacun des chefs-d'œuvre que cet inimitable génie
nous a laissés occupe au moins une leçon, depuis l'oraison funèbre de Nicolas Cornet jusqu'à celle de Condé. Pour cette dernière, nous n'avons malheureusement que des notes.
A l'œuvre oratoire l'abbé Freppel rattache naturellement quelque grande question religieuse, historique ou morale. Ainsi, la part que Le Tellier prit à la révocation de l'édit de Nantes l'amène à traiter de la liberté de conscience; les égarements de la Princesse palatine lui font étudier l'incrédulité au dix-septième siècle.
Il avait tenu largement ce qu'il faisait espérer dans sa seconde leçon, lorsqu'après avoir parlé des essais, déjà glorieux, et des ébauches hardies du seizième siècle, il s'écriait:
« Aussi, MM., vous le sentez bien, nous touchons à de plus grandes choses. Gomme preuve nouvelle de cette fécondité inépuisable du génie chrétien que je ne me lasse pas d'admirer, il fallait qu'il succédât pour l'Eglise à une époque de deuil, à un siècle de luttes, un siècle de gloire et de triomphes, un siècle qui, à l'exemple du quatrième et du treizième, pût élèvera la pensée religieuse des monuments d'inimitable structure, un siècle qui, permettez-moi de le dire, recueillant tous les rayons de lumière ;disséminés derrière lui, brillât entre le seizième et le dix-huitième, entre l'hérésie et l'incrédulité, ces deux grandes puissances de l'erreur, comme le soleil qui se lève et qui se couche sur les ténèbres; un siècle enfin, oîi l'éloquence chrétienne, déployant tous ses moyens, pût atteindre au faîte de la perfection. Dieu fit ce grand siècle. Il choisit la France pour qu'elle en fût à la fois la tête et le cœur. Du sein toujours fécond de ce noble pays surgirent une foule d'hommes dont l'assemblage divers forma la plus belle réunion d'esprits supérieurs qu'il y eût jamais. Au milieu de ce brillant cortège que lui faisaient à l'envi l'art et la poésie, les sciences et la philosophie, l'éloquence sacrée parut comme une reine environnée de tout l'éclat de sa puissance. Et enfin, comme le mouvement d'un siècle se personnifie plus ou moins dans un homme qui le fait naître ou le dirige,
LA SOHBONNE 111
parmi ces écrivains sacrés qui portèrent si haut l'éloquence chrétienne, il s'éleva un de ces hommes qui semblent avoir reçu de Dieu le pouvoir de reculer les bornes de l'intelligence humaine ; il a vécu à peu de distance de nous, sa tombe vient toucher au berceau de notre âge, et déjà, effrayée de sa grandeur, l'imagination le reporte en arrière. Pour trouverun modèle à sa grande figure, pour comparer les accents de sa voix, elle sort du monde moderne, elle cherche au loin parmi les prophètes de l'Orient ou les Pères de l'Eglise, et, réunissant dans une merveilleuse harmonie l'inspiration de saint Paul, l'élévation de saint Augustin, la profondeur de saint Thomas, elle se plaît à retrouver au front de cet homme le reflet de ces trois immortels génies. Le siècle qui, au milieu de ces gloires rassemblées, a contemplé cette gloire unique, qui, suspendu aux lèvres de cet homme, a frémi d'enthousiasme au son de sa voix, c'est le dix-septième siècle, et cet homme vous l'avez nommé, cet homme, c'est Bossuet. »
On conjecture ce que l'abbé Freppel dut gagner par ce commerce intime avec Bossuet et par cette étude minutieuse de ses œuvres. Peut-être, pour le comprendre parfaitement, faut-il avoir vu les essais du petit écolier d'Obernai, et les débuts du séminariste de Strasbourg. Désormais, il n'est plus question de transcrire, pour se former, et avec une patience héroïque, des centaines de pages de Bourdaloue et de Massillon ; la séduction de Lacordaire a perdu son prestige. L'intelligence dégagée de toute entrave et de toute imitation, assouplie par l'étude, ornée de connaissances innombrables et servie par une élocution d'une limpidité merveilleuse, peut aborder toutes les tâches et faire face à toutes les difficultés. Le temps des essais n'est plus, et nous allons voir cette puissante nature à l'œuvre.
YII
C'est le 3 février 1858 que l'abbé Freppel fut nommé, par Napoléon III, professeur titulaire. Il entreprit aussitôt de réaliser le plan grandiose qu'il avait esquissé deux ans auparavant : il s'agissait de retracer, devant un auditoire de prêtres et de laïques, le tableau vivant de la pensée et des luttes intellectuelles aux premiers siècles de l'ère chrétienne ; c'était raconter les origines du christianisme, dans ce qu'elles ont de plus intéressant et de plus obscur. A tant d'autres mérites se joignait encore celui de l'à-propos. Le maître ne se dissimulait pas les difficultés, car la voie était à peine frayée, et les travaux récents semblaient parfois l'obstruer plutôt que l'ouvrir ; mais il était convaincu « que les écrits des premiers Pères forment la meilleure apologie de la religion catholique » et il voulait combattre l'incrédulité sur son terrain et avec ses armes.
Deux méthodes s'offraient à lui : l'une, plus érudite en apparence, aurait donné beaucoup de place aux citations, aux discussions et à la polémique. Une possession parfaite des langues ecclésiastiques et de l'allemand, une mémoire étonnante, une facilité prodigieuse d'assimilation et de travail, un jugement droit et une perspicacité rare le rendaient singulièrement apte à ce genre; son esprit théologique devait, d'ailleurs, le préserver de la sécheresse et des témé-
rites inhérentes, semble-t-il, à cette méthode. Mais son auditoire le suivrait-il volontiers à travers ce dédale de taupe? 11 se sentait fait pour planer plutôt que pour creuser, et puis, ce n'était pas pour une demi-douzaine de savants qu'il prétendait travailler. Sans rien sacrifler de la solidité du fond et de la certitude des conclusions, il préféra donner à son public de Sorbonne le résultat de ses recherches, sans l'obliger à les refaire après lui; à ses yeux le mérite du savant ne consiste pas à entasser des citations et des renvois au bas des pages, pas plus que celui de l'architecte à mettre une étiquette sur chaque pierre de l'édifice. Son esprit synthétique se plaisait aux larges exposés et son style, plus logique et plus lumineux que passionné et coloré, s'y adaptait admirablement. Il suivit donc son attrait, et il faut nous en féliciter.
Rien ne ressemble plus à notre époque troublée dans ses croyances et enfoncée dans le scepticisme épicurien, que les dernières années du paganisme. En étudiant les combats des premiers apologistes contre les sophistes de la Grèce, de Rome ou d'Alexandrie, l'abbé Freppel se trouva réellement en face des questions qui agitent notre siècle. De là, pour son cours, cet intérêt d'actualité que Michelet, Cousin, Villemain et tant d'autres avaient recherché en faisant violence à l'histoire et en mêlant aux choses du passé les passions contemporaines.
Voici quelle nous paraît être, en général, la manière de l'abbé Freppel. Quand une question importante se présente, il l'expose telle que la comprenait l'auteur qu'il analyse, à la lumière des textes et des faits éclairés les uns par les autres ; puis il la dégage des éléments accidentels et secondaires, et en suit les transformations à travers les âges, s'arrêtant aux époques oîi elle a le plus remué le monde ; enfin, il la montre encore palpitante au milieu de nous. Les principes philosophiques ou théologiques dominant le sujet, les solutions précises et fermes accompagnent toujours et laissent l'intelligence dans la splendeur et la joie de la vérité.
Rien n'est plus agréable que ces vastes ensembles où l'on trouve à la fois la vie de l'histoire, la netteté d'un traité et la passion d'une controverse ; mais il fallait un coup d'oeil puissant pour voir et pour montrer sous un même rayon et dans un champ limité tant de faits et de personnages dispersés h travers les siècles. La science ne jaillit ainsi par nappes larges et transparentes que d'une source presque infinie de méditations et de lectures.
L'espace nous manque pour donner ici l'analyse et l'inventaire des dix volumes de leçons faites à la Sorbonne ; mais nous n'hésitons pas à dire qu'il y a peu de livres plus substantiels. L'auteur jette en prodigue des clartés décisives sur une foule de questions ; c'est souvent, en quelques lignes et «n passant, le fond d'un traité. Tout est pour la pensée, rien pour la fantaisie. C'est pourquoi cette étude est éminemment apte à la formation intellectuelle ; non seulement on y apprend beaucoup de choses, mais on y peut apprendre Fart plus précieux de penser et de composer. Mgr Freppel est, en effet, un des rares esprits assez puissants pour coordonner les parties d'un grand tout, et les pousser progressivement et avec harmonie vers un but bien fixé d'avance. A ce point de vue il n'a pas de rival. Le coloris de Lacordaire, la fermeté de Mgr Gerbet, l'originalité des détails de Mgr Pie, la souplesse inépuisable de Louis Yeuillot lui manquent ; mais il compense ce défaut par l'ampleur de ses exposés, l'abondance de sa doctrine et la vigueur de ses déductions. Sa langue n'est pas chaude, étincelante, mélodieuse comme celle de quelques-uns de ses devanciers ou de ses contemporains ; elle est pure, noble, d'une limpidité extraordinaire, portant sans effort toutes les idées, ne quittant jamais la sérénité de la raison pour prendre l'allure impétueuse de la passion. On a dit justement qu'elle était « fille du dix-septième siècle », non point seulement par les mots et les phrases, ce qui est relativement facile et ne prouve pas grand'chose, mais par la pensée, par l'ordre et la puissance, par la majesté tranquille de la foi. Cette langue est éminem-
ment épiscopale, plus faite pour illuminer et enseigner que pour séduire et dompter nos auditoires modernes, où la sensibilité nerveuse exerce une si déplorable tyrannie.
On a dit encore que les ouvrages de Mgr Freppel formaient un arsenal complet pour la défense catholique ; cet éloge s'applique surtout aux leçons de la Sorbonne, et l'auteur lui-même y cherchait des documents pour ses œuvres oratoires, épiscopales ou politiques. Tel mouvement pathétique contre la subvention votée tous les ans aux danseuses de l'Opéra, n'est que la reproduction presque textuelle d'une page sur le Traité des Spectacles de TertuUien.
Le public fit aux leçons imprimées le même accueil que l'auditoire avait fait à la parole vivante. Les félicitations arrivaient nombreuses et cordiales; Rome envoyait des brefs de plus en plus élogieux, et M. Duruy lui-même, sortant de la réserve et de l'impassibilité universitaires, écrivait au bas d'un banal accusé de réception rédigé dans les bureaux du grand maître :
« Je ne promets pas à M. l'abbé Freppel de lire immédiatement son Origène ; mais ce sera certainement une des premières études que je pourrai faire. En attendant, toutes mes félicitations pour un travail qui honore la Faculté de Paris. »
Le P. Lacordaire fut un des premiers à féliciter son ami. 11 lui envoyait de Sorèze, après avoir reçu les Pères apostoliques, une lettre pleine de cordialité, mais où l'on remarquera qu'il n'est plus question de vie religieuse :
Sorèze, 14 février 1859.
« Monsieur l'abbé,
» Je n'ai que de rares moments pour lire, et je ne lis jamais que des ouvrages vraiment sérieux. Celui que vous venez de publier sur les Pères apostoliques me paraît tel, et je le lis. Il me rappelle mes premières études patrologiques d'il y a trente ans, lorsque, enfermé dans une petite chambre bien
obscure, je lisais les deux volumes in-folio du P. Gotelier. Tout ce que vous touchez me rappelle ces premières lueurs de l'antiquité dans mon esprit, et je me rencontre souvent avec vous dans les pensées que j'avais il y a trente ans. Mais vous êtes plus habile, plus savant que je ne l'étais alors, que je ne le suis encore aujourd'hui. J'ai donc un double plaisir à vous suivre, celui de me rappeler mes premières sensations patrologiques, et celui de profiter de votre érudition.
» Maintenant pourrai-je vous consacrer quelques pages dans le Correspondant ? Gela est bien douteux. Mes jours s'enfuient dans des occupations multipliées par un gouvernement complexe. Je désirerais écrire et je ne le puis pas. C'est mon sacrifice, à l'heure dernière, et celui qui me rassure le plus sur ce que je fais, puisque ma volonté propre n'y est pas. Ne comptez donc pas sur moi. Il en est de mon article sur vous comme de la question d'Italie : le désir y est, le temps n'y est pas.
» Veuillez, Monsieur l'abbé, agréerions mes remerciements du livre et du souvenir, ainsi que l'expression de mes sentiments respectueux.
» Fr. Henri-Dominique Lacordaire, des Fr, prêch. »
Quelques jours après. Mgr Dupanloup lui exprimait son admiration sous une autre lorme, haletante et pressée :
Orléans, le 11 mars 1859.
« Monsieur l'abbé,
» C'est seulement au retour d'un petit voyage que je trouve chez moi le livre que vous avez eu la bonté de m'adresser.
» Le premier regard que j'y ai jeté m'a profondément intéressé.
» Je prévois que ce livre va me faire manquer quelquefois. à mes devoirs, à cause de l'inclination très vive qui ne me permettra pas toujours de m'en séparer, quand il le faudrait.
» Je recommande mon diocèse et son pauvre évêque à vos meilleures prières.
» Nos besoins sont très grands.
» Veuillez agréer, Monsieur l'abbé, l'hommage de mon profond et religieux dévouement.
» f FÉLIX, évêque d'Orléans. »
L'année suivante, 1860, le célèbre prélat invitait M. l'abbé Freppel à prononcer une première fois le panégyrique de Jeanne d'Arc dans sa cathédrale d'Orléans, à la fête commémorative du 8 mai, et il montrait combien il avait été satisfait, en renouvelant son appel pour le 8 mai 1867. Par une coïncidence curieuse, Mgr Dupanloup venait toujours de quitter sa ville épiscopale quand y arrivait le brillant professeur ; aussi n'avons-nous presque rien pu découvrir sur leurs rapports.
Les Apologistes chrétiens au deuxième siècle eurent encore plus de retentissement. Mgr Cœur le constate, et il exprime à l'auteur sa joie de voir un talent si distingué représenter le clergé catholique à la Sorbonne.
Troyes, le 31 août 1860.
« Monsieur,
» Je voulais toujours vous remercier, mais vous ne m'en laissiez pas le temps. Quand j'avais fini d'admirer un de vos livres, il m'en venait un autre encore plus beau, et pendant •que je me recueillais pour en mieux goûter le mérite, mes heures libres s'envolaient et je me voyais repris par les affaires.
w Voilà, croyez-le bien, Monsieur, la cause unique de mes retards ; mais au fond je n'étais pas ingrat : mon esprit, au contraire, était tout occupé de vos mérites, et j'éprouvais dans mon cœur une vive reconnaissance pour votre aimable souvenir.
» Vous honorez. Monsieur, par vos savants travaux, cette
Sorbonne Ihéologique dont la pensée me sera toujours chère. Plaise à Dieu de soutenir vos forces! Chacun de vos ouvrages ajoute au respect de la religion et à la gloire du clergé.
» Recevez, Monsieur, la nouvelle et très cordiale assurance de ma considération la plus distinguée et de mes meilleurs sentiments.
» f P.-L.. évê(jne de Troyes. »
C'est probablement vers cette époque aussi que M. Caro lui adressait le billet suivant, sans date.
Paris, 14 juin.
'i Monsieur,
» Je suis vraiment honteux de n'avoir pas encore répondu à l'aimable lettre que vous m'aviez écrite en m'envoyant votre ouvrage. N'en accusez, je vous prie, que l'excès de la double tâche que j'ai eu à remplir toute l'année à l'École Normale et à la Faculté des lettres. C'est même la fatigue de ce double enseignement qui a dû me faire renoncer presque complètement à la collaboration du Constitutionnel et qui m'a fait ralentir beaucoup celle à la Reoue Européenne. Je m'en suis dédommagé en confiant le compte rendu que je ne peux faire moi-même à l'un de mes amis, le plus compétent assurément de tous mes collaborateurs à la Revue, M. l'abbé Lescœur. Il apprécie très haut et il aime particulièrement, comme moi, votre éloquent et savant ouvrage. J'ai donc tout lieu de croire que vous serez content de son article, qu'il doit nous donner très prochainement.
» Veuillez agréer, Monsieur l'abbé, l'expression de mes meilleurs sentiments.
» E. Garo. ))
L'année 1860-61 avait été consacrée à l'éloquence chrétienne dans la Gaule pendant les deux premiers siècles, notamment à saint Denys et à saint Irénée. Le savant pro-
fesseur admettait rapostolicilé des églises de la Gaule, l'identité de l'Aréopagite avec le premier évoque de Paris, et l'authenticité des ouvrages que l'école traditionnelle lui attribue. Il est resté jusqu'à la lin Adèle à cette opinion, malgré les difficultés soulevées autour de lui, au moment même oii il écrivait, et plus tard; elles ne font guère que reproduire les objections de M. Tabbé Martin, auquel l'abbé Freppel avait demandé un compte rendu de son livre. Le consciencieux critique s'étant plongé dans l'étude de cette question arrivait, à la suite de quelques Allemands, à des conclusions un peu différentes. Il ne put donc écrire l'article désiré, mais il n'ébranla pas la conviction de son ami, avouant, du reste, que l'exposition des preuves mise en tête du Saint Irénée est ce qu'on trouve de plus clair et de plus complet sur la matière.
L'abbé Freppel avait coutume, pendant les vacances, de faire une excursion en Alsace et quelque long voyage qui devenait h la fois un délassement bien mérité et une précieuse source d'informations. C'est ainsi qu'il parcourut successivement la Suisse, l'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie, la Hollande, l'Angleterre et la Belgique. Il semait le long du chemin son modeste bagage et remplaçait par des pièces plus ou moins hétéroclites ce qui avait disparu. C'était le désespoir de son excellente mère et l'étonnement de ses amis de le voir revenir avec un costume composite oii étaient représentés les pays qu'il venait de traverser.
Au mois de juillet 1861, il était à Berlin et datait de cette capitale une lettre adressée à M. l'abbé Kieffer, son ancien collègue de Saint-Arbogaste, demeuré son confident ; elle contient de curieux détails :
Berlin, le 20 juillet 1861.
« Mon cher ami,
» Tu seras sans doute étonné de recevoir de moi une lettre datée de Berlin; mais je crois qu'un envoi que ma mère a dû te taire t'aura préparé à cette surprise. Ne voulant pas m'em-
barrasser d'une soutane qui me ferait regarder comme une bête curieuse dans les pays ultra-protestants que je parcours, je n'ai pris avec moi qu'une soutanelle et ma redingote. J'ai chargé ma mère d'adresser ma soutane h Saverne, oii je compte faire ma première station en Alsace. Tu auras donc la bonté de garder ce dépôt jusqu'à mon arrivée, qui, je le crains bien, ne sera pas prochaine.
» Après une année de travail et de fatigue, j'ai senti le besoin de faire un long voyage, et je traverse l'Allemagne dans tous les sens, faisant ainsi une excursion moitié scientifique, moitié de pur agrément. Je m'arrête à chaque université, oîi je suis quelques cours, pour juger de la force des études et de l'état religieux des esprits. Tout cela est fort utile à connaître pour moi. C'est ainsi que j'ai visité les universités de Halle, d'Iéna, et je suis en ce moment à entendre les plus célèbres professeurs de l'Allemagne, à l'Université de Berlin : Ranke, Stahl, Hengstenberg, etc. J'en suis médiocrement satisfait. La Sorbonne est encore mieux que tout cela. Ah! qu'il est nécessaire de voir les choses de près et par soimême, pour porter un jugement impartial et éclairé !
)) Berlin, où je suis depuis trois jours, est une fort belle ville, probablement la plus belle de l'Europe après Paris, avec lequel toute comparaison serait une folie. Je pars la semaine prochaine pour Dresde et Leipzig, où je m'arrêterai quelque temps : puis je compte aller à Prague et à Vienne. Tu vois que je parcours le centre de l'Europe ; mais je ne crois pas qu'au point de vue théologique, historique, on puisse faire un voyage plus intéressant. Je t'en dirai davantage à notre prochaine entrevue. En attendant, je te prie de mettre ma soutane sous cloche jusqu'à mon arrivée, et je t'embrasse de tout cœur,
» É. Freppel, étudiant à r Université de Berlin. »
A son retour, on remettait au voyageur une très aimable missive par laquelle Mgr Rœss le nommait chanoine honoraire de sa cathédrale.
Sigolsheim, 4 septembre I86i.
« Mon cher Chanoine,
» Ah! vous voilà à Blienschwillerl Dieu en soit loué!
» Quand je quittai Strasbourg, mercredi dernier, je pensais vous trouver dans les environs et vous remettre moi-même votre titre de chanoine honoraire de ma cathédrale, et cela avant que la chose ne fût connue du public. Mais avant la réception de votre lettre, je n'ai pas pu découvrir votre adresse; je finis même par vous croire en Suisse, à Saxeln, au Righi ou à Einsiedeln.
» Yoilà, mon cher professeur, pourquoi cette affaire fut traitée un peu irrégulièrement. N'importe; l'essentiel est d'avoir eu le plaisir de vous donner ce témoignage d'estime et d'affection, et de prouver à mon clergé combien je sais apprécier vos vertus sacerdotales et vos travaux littéraires.
)) Cette distinction, du reste, vous était destinée depuis plusieurs années. Yous voyez donc, mon cher chanoine, que j'ai agi avec réflexion, et que Bossuet ne saurait écrire une Uistoire des Va7naiions de mes sentiments à votre égard.
» Recevez, moucher chanoine, l'assurance de ma considération affectueuse et de mes sentiments paternels.
» t A., évêque de Strasbourg. »
Presque en même temps, l'illustre évêque de Nîmes, Mgr Plantier, félicitait l'auteur de Saint Irénée, en termes trop personnels et trop élogieux pour n'être pas reproduits intégralement. Son suffrage, pour des raisons multiples que le lecteur connaît, en vaut un grand nombre.
Nîmes le 5 décembre 1861.
» Il m'est impossible. Monsieur l'abbé, d'accepter les paroles trop bienveillantes dont vous accompagnez, en me l'adressant, l'hommage de votre travail sur Saint Irénée:
mais je reçois avec reconnaissance cet hommage lui-même.
» Enfant de cette grande Église de Lyon dont saint Irénée fut presque le fondateur et le premier historien, élevé dès ma jeunesse sacerdotale dans une société de prêtres qui l'a choisi pour protecteur et qui s'abrite sous son nom, j'ai toujours eu pour cet évêque si digne des premiers temps un culte profondément filial. Je me suis également nourri des enseignements du docteur. Ses ouvrages sont une des plus antiques sources delà science et de la tradition chrétiennes; ils en sont aussi l'une des plus fécondes. Il a tout dit sur les écoles philosophiques et sur les sectes dissidentes qui s'agitèrent autour de l'Église naissante.
» De même qu'il nous a fait connaître les blasphèmes et les folies, il nous a transmis aussi les réfutations qu'il en a faites, et par elles, dès l'origine, il a préparé des armes victorieuses pour la controverse de tous les siècles.
)) Simple prêtre, je me bornais à admirer, évêque j'en ai fait usage, et le peu de vigueur qu'on a bien voulu m' attribuer dans certaines luttes contre l'hérésie n'était pour ainsi dire qu'une application de sa force.
» Il ne s'est pas contenté de combattre et de vaincre par la puissance de son génie personnel, il a proclamé en termes incomparables la suprématie de cette Église à laquelle il appartient, en vertu de ?,di. principauté principale, de trancher tous les débats et de décider souverainement toutes les questions. On ne pouvait rendre au monde chrétien un plus éclatant service que de poser ainsi, dès le commencement, cette grande base de l'autorité romaine. Plus je médite sur toutes ces gloires, plus je me prends à bénir ce saint et illustre pontife qui fut un de mes aïeux dans la foi.
» Il y eut aussi en lui ce mérite assez rare parmi les Pères : c'est que son intelligence fut pour ainsi dire illuminée parles soleils de deux mondes. On trouve dans ses écrits toute la grâce, tout l'éclat, et, si je l'ose dire, tous les parfums de l'Orient ; rien de plus éblouissant et de plus embaumé que cette lettre sur les premiers martyrs lyonnais, dont il est
regardé comme l'auteur. Conçoit-on aussi de page plus suave que celle où sa piété filiale rappelle à Florin ses contacts respectueux avec Polycarpe, le grand évoque de Smyrne, qu'il aima comme un frère et vénéra presque à l'égal d'un ange? Il y a là une tendresse et un charme de couleur oii se reflète le ciel si chaud et si pur de l'Asie.
» Lorsque ensuite vous entendez le théologien, le controversiste, c'est une précision sobre, ferme, pressée comme celle des plus hauts esprits de l'Occident. Si nous avions ses écrits dans leur intégrité, nous verrions qu'il fut peu de Pères plus élevés et plus complets.
)) Et quand on pense que ce docteur, qui fut le marteau du gnosticisme, le glaive vengeur de la vérité, le bouclier de la tradition , l'historien de nos premiers martyrs , finit par être aussi martyr lui-même, on se demande volontiers s'il est beaucoup d'astres plus radieux que sa gloire au firmament de l'Église.
» Yoilà, monsieur l'abbé, tout autant de distinctions que vous avez admirablement mises en lumière. Pour leur donner plus d'éclat, vous avez encadré saint Irénée dans les contrastes divers par lesquels son siècle en a fait ressortir la noble physionomie. Je vous en félicite comme d'une grande œuvre et je vous en remercie comme d'un bienfait.
» Agréez, je vous prie, l'assurance de mon dévouement affectueux.
)) f Henri, évêque de Nîmes. »
Un honneur assez inattendu et quelque peu périlleux vint tout à coup chercher Tabbé Freppel, dont le renom d'éloquence et de science pénétrait partout. Il disait quelquefois la messe dans la chapelle du Luxembourg; madame Troplong, femme d'une haute piété et d'un rare discernement, avait sollicité ce privilège dont elle profitait presque toujours. Elle remarqua ce jeune prêtre et en parla au président du Sénat. Quelques invitations achevèrent cette connaissance. En 1862, l'impératrice, à laquelle on avait signalé l'abbé Freppel comme un prédicateur de talent, désira l'entendre pendant la station de carême, aux Tuileries. L'empereur n'avait aucun motif de ne pas céder à cette demande, et c'est ainsi que le professeur de Sorbonne fut appelé à remplir à la cour un ministère où le P. Ventura et le P. de Ravignan l'avaient précédé. La situation était plus délicate, il est vrai, après la campagne d'Italie ; il en sortit néanmoins avec honneur. Ses instructions ont été imprimées sous le titre de Vie chrétienne. Sauf quelques compliments exigés par l'étiquette et l'usage, elles auraient pu être prêchées partout ailleurs; tout y est grave, évangélique et digne de la chaire chrétienne. L'auditoire écoutait attentivement cette parole d'une convenance austère et d'une belle clarté. Napoléon III et l'impératrice Eugénie furent satisfaits de leur choix et le témoi-
gnèrent en faisant présent à l'orateur d'une riche tabatière en or. Rien ne prouve toutefois qu'ils aient gardé de cette station un souvenir bien vivace; le vertige révolutionnaire commençait à tout emporter.
Mgr Darboy, devenu archevêque de Paris, reconnut et consacra ce talent hors ligne, en choisissant l'abbé Freppelpour faire l'oraison funèbre de son prédécesseur, le 12 février 1863, dans l'église métropolitaine. C'était le premier discours de ce genre qu'on demandait à l'orateur. Plus tard, en célébrant l'amiral Courbet ou le général de Sonis, il s'élèvera plus haut; mais ce début n'en révéla pas moins des qualités supérieures, et particulièrement cette flexibilité de pensée et cette sûreté de goût qui savent adapter le ton à chaque sujet. C'est le signe de la force de faire toutes choses avec ordre et sans violence. Yoici en quels termes flatteurs Mgr Darboy remerciait le panégyriste :
Paris le 18 avril 1863.
« Cher monsieur l'abbé,
))J'ai vivement regretté de ne pouvoir assister au service funèbre oîi vous avez prononcé l'éloge du regrettable et vénéré cardinal Morlot. Mais j'ai lu ceque je n'avais pu venir entendre, et j'en ai été très satisfait. Je viens vous en remercier, comme il m'appartient de le faire en ma qualité de légataire universel du défunt.
» Veuillez agréer, en souvenir de l'hommage éloquent que vous avez rendu à mon éminent protecteur et ami, une croix pectorale et un anneau qui viennent de lui. Pour d'autres, ce pourrait n'être qu'une relique; pour vous, c'est encore un augure, au moins dans mes vœux.
» Recevez, cher Monsieur l'abbé, l'assurance de mon affection.
» t Gr., archevêque de Paris, »
Un écrit plus retentissant et d'un autre genre allait attirer l'attention publique. M. Renan venait de publier la Vie de Jésus. Aussitôt les réfutations se multiplièrent, scientifiques ou ironiques. A distance, il nous semble que c'était faire trop d'honneur à ce misérable roman; mais qu'on se reporte en arrière. L'auteur n'était pas ce répugnant vieillard que l'on va voir écroulé dans son fauteuil du Collège de France, ânonnant quelque paradoxe auquel personne n'ajoute d'importance. Celui qui devait donner à la jeunesse tant de conseils de morale grivoise, n'avait pas encore montré dans Paris affamé ce que l'égoïsme peut avoir d'abject et de lâche ; s'il avait renié le Christ et tenté la réhabilitation de Judas, il n'avait pas affiché son admiration et ses tendresses pour l'Allemagne victorieuse; il se posait comme le représentant de la critique et de la science; il avait derrière lui tous les incrédules, la franc-maçonnerie cosmopolite, l'Université et le gouvernement lui-même. Il fallait la clairvoyance supérieure de Mgr Pie ou de Louis Veuillotpour s'apercevoir dès lors que ce blasphémateur impudent méritait avant tout le mépris.
Le bruit fait autour de la Vie de Jésus avait démesurément grandi le renégat, lorsque l'abbé Freppel entra en lice. U Univers étant supprimé, ses articles parurent dans le Monde et
eurent un immense succès. Il avait été humilié par l'audace insolente du mystificateur, comme chrétien, comme savant et comme Français. De là cette véhémence et cette ironie un peu rudes, mais irrésistibles. Le génie de Tertullien, qu'il étudiait alors, semble l'inspirer. Entendons-le :
(( Strauss avait fait de son mieux pour racheter son audace par une patience de travail peu commune : il aurait cru faire outrage au bon sens public si, voulant attaquer les croyances de son pays, il avait osé se présenter à lui un roman à la main.
» M. Ernest Renan ne s'est pas cru obligé àtant de ménagements. Ecrivant pour des Français, il aura jugé sans doute que le niveau intellectuel de ses lecteurs ne dépassait point la hauteur du roman. A quoi bon une discussion sérieuse là 011 il suffira de répandre un vernis poétique sur quelques bribes d'exégèse ramassées çà et là dans les écoles allemandes? Ailleurs on en rirait; en France cela pourra réussir.
» Eh bien ! je le dirai tout d'abord, ce dédain pour l'intelligence du public français me blesse au cœur: il me semble que nous ne méritons pas cet affront. J'ignore si le livre de M. Renan aura le privilège de soulever l'indignation ; pour ma part, j'en suis humilié et peiné. J'en suis peiné pour l'honneur de la science française, qu'on ne manquera pas de tourner en ridicule à l'étranger; j'en suis humilié pour le premier de nos corps savants, auquel appartient l'écrivain qui vient de donner au monde une telle preuve de frivolité ; et, je l'avancerai sans détour, l'une des choses qui m'ont préoccupé davantage dans la lecture de ce conte facétieux, c'est de penser qu'il pourra venir à l'esprit de quelque critique allemand ou anglais de vouloir mesurer à cet écrit la force des études dans notre pays. Depuis VOrigine des cultes de Dupuis, l'esprit français n'avait pas reçu d'injure plus sanglante...
» J'ai appelé le livre de M. Renan un pur roman, sans valeur scientifique, et je m'engage à le prouver. Un livre n'a
pas de valeur aux yeux de la science, quand l'auteur y suppose démontré ce qui ne l'est pas ; qu'il affirme sans rien prouver, et nie sans raison valable; qu'il oppose de simples conjectures à un témoignage certain; qu'il détruit l'une par l'autre ses allégations; qu'il trompe son lecteur pardes citations fausses ou incomplètes, en attribuant aux auteurs ce qu'ils n'ont pas dit, et en plaçant dans les textes ce qui ne s'y trouve point: qu'il prétend expliquer les faits par des causes qui n'ont aucune proportion avec eux ; qu'il imagine des hypothèses ridicules pour se débarrasser des faits qui le gênent, et qu'enfin, prenant la fantaisie pour règle, il arrange les événements à son gré, dénature le caractère des personnages et altère le sens des doctrines. Un tel livre, envisagé comme œuvre d'imagination, peut attirer à son auteur une réputation d'artiste, de dilettante; il peut même trouver quelque crédit auprès des ignorants, mais il n'est d'aucun poids dans la balance de la critique. Quand j'aurai montré que l'ouvrage de M. Renan satisfait à toutes ces conditions, on m'accordera sans doute qu'il a sa place marquée parmi les romans sortis de la même librairie, un peu au-dessous, ou si l'on aime mieux, à côté de Salammbô. »
Ce qu'il y eut de plus sensible et de plus désastreux pour M. Renan dans cette charge à fond et sans merci, ce fut de voir étalés au grand jour, avec une éblouissante évidence, ses plagiats, ses bévues, ses contradictions, son manque absolu de sérieux et de probité scientifique; les preuves étaient écrasantes, tout faux-fuyant coupé, toute réplique impossible. La conscience publique était enfin soulagée; ce faux savant avait trouvé un savant véritable pour le démasquer; cet enthousiaste de l'Alkmagne était en face d'un Alsacien plus au courant que lui de la philosophie, de l'exégèse et des méthodes allemandes; ce sophiste nébuleux était aux prises avec une logique d'acier dont les éclairs le suivaient dans tous ses détours; cet apostat vaniteux sentait enfin sur lui l'œil du prêtre fidèle. Aussi M. Renan n'essaya
pas une réponse, et VExamen critiqve fit triomphalement le tour du monde, traduit en toutes les langues. En France seulement, il y eut vingt-cinq éditions.
La Revue des Deux-Mondes essaya bien, par la plume du pauvre Havet, de ramener l'admiration ; mais tout fat inutile. La réputation scientifique de la Vie de Jésus, et par suite de M. Renan, avait définitivement croulé sous le choc. Luimême comprit qu'il était percé à jour, et cessant de s'adresser au public sérieux, désormais édifié sur ses procédés, il se mit à composer un abrégé de son livre pour le peuple, de la philosophie humoristique pour les dilettantes, et surtout de la littérature légère pour les journaux, les revues, les jeunes gens et les femmes. Désormais, il aura beau être membre de l'Institut, haut dignitaire de la Légion d'honneur, professeur au Collège de France, grassement rente, orateur attitré des banquets celtiques ; malgré quelques travaux qui ne sont pas sans valeur et qu'on cite par flatterie pour l'académicien dont les votes sont influents, il n'en demeure pas moins chassé du cercle des vrais érudits et des honnêtes gens. Sa vanité sénile peut encore obtenir, d'une certaine jeunesse, quelques applaudissements pour des gaudrioles débitées après boire; elle n'obtient plus, ce qui vaut mieux encore que la louange, le respect. La postérité oubliera bien vite l'homme et ses blasphèmes; mais on peut dire que l'abbé Freppel a forcé l'auteur de la Vie de Jésus à n'être que l'auteur de VAbbesse de Jouarre; celui-ci défie toute réfutation.
Cette vigoureuse exécution souleva des bravos. Louis Veuillot battit des mains. Les félicitations affluèrent des'points les plus divers. En voici une tout à fait imprévue et qui fait honneur à la droiture qui l'a dictée et à l'apologiste qui l'a reçue.
Montauban, 5 avril 1864.
« Monsieur l'abbé,
» Il me tardait de trouver roccasion de vous dire avec quelle profonde sympathie j'ai lu dans le Monde vos savants
et excellents articles sur le livre de M. Renan. Vous avez misau service de la plus sainte des causes une science de bon aloi et une logique, un talent de style qui étaient au niveau du sujet. En accomplissant cette noble tâche, vous avez mérité la reconnaissance de tous les sincères disciples du Dieu- Sauveur.
)) Je ne suis point de votre communion, Monsieur; mais j'ose dire que je suis de la même patrie spirituelle. 11 y a pour nous un terrain commun sur lequel nous pouvons nous donner la main, et peut-être le devons -nous, en face de l'immense flot de matérialisme et de scepticisme qui menace û& submerger tout ce qui est sorti de la révélation chrétienne.
» Vous remplissez les fonctions de professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne. Je donne un enseignement analogue dans l'humble Faculté de théologie protestante de Montauban. Les modèles que vous recommandez à l'attention de vos élèves, depuis saint Augustin et Ghrysostome jusqu'à Bourdaloue et Bossuet, trouvent aussi dans mes leçons la haute place qui leur appartient. C'est encore un point de rencontre que j'aime à signaler.
» J'invite mon éditeur de Paris à vous envoyer au bureau du Monde l'Histoire des Synodes nationaux des églises 7'éformées de France, que je viens de publier. Si vous avez le loisir d'y jeter les yeux^ vous y verrez que la Réforme française n'était point cette Église sans autorité et sans règle que les libres penseurs et les incrédules se plaisent à imaginer aujourd'hui. Les fondateurs du protestantisme et leurs successeurs pendant plus de deux siècles ont voulu s'appuyer sur des doctrines précises, bien arrêtées, et les faire garder fidèlement par ceux qu'ils recevaient à leur communion.
» J'ignore, Monsieur le professeur, s'il entrerait dans vos convenances d'écrire un article sur ce livre, dans le Monde. Il ne m'est pas permis d'insister, ni même de rien demander. J'ai dû parler de longues et pénibles luttes. Je l'ai toujours fait, comme vous pourrez vous en convaincre, avec modération, avec cette impartialité relative que peuvent y mettre
des membres de communions différentes. Mais le fond de cette Histoire, si mesurée qu'elle soit, a été naturellement inspiré par l'esprit protestant.
» Du reste, comme l'a dit plus d'une fois M. Guizot, les catholiques et les protestants peuvent et doivent s'unir contre les adversaires du surnaturel. Yous auriez de nombreuses et fortes critiques à faire, en rendant compte de mon livre; mais je m'asure que, sous de graves diversités, personne mieux que vous ne saurait discerner une réelle unité de sentiments chrétiens.
» Dans tous les cas, vous verrez dans cette lettre un témoignage de haute estime et de confiance, et quand même elle ne produirait aucun autre résultat, je ne regretterai point de vous l'avoir adressée.
» Yeuillez agréer, Monsieur le professeur, l'assurance de ma respectueuse considération.
» G. DE Felice,
)) Professeur de morale et d'éloquence sacrée à la Faculté de théologie 'protestante de Montauban. »
Un témoignage plus indirect, mais bien touchant, fut rendu au vengeur de la divinité de Jésus-Christ, par l'admirateur et le patient historien de Bossuet. On sait que M. Floquet fut toujours excellent juge, quoiqu'il soit resté détestable écrivain; son appréciation a du poids :
Formenlin, par Pont-l'Evèque (CalvadosJ, ]*r novembre 1865. « Monsieur l'abbé,
» Votre charité consentira, j*ose l'espérer, à me venir en aide dans l'étude que je fais des Livres saints. Relisant, en ces derniers temps, avec bonheur et profit, le livre du P. Berthier sur les Psaumes, je me demandais s'il existe, sur les Évangiles et sur les Épîtres, quelque travail recommandable au même degré, au point de vue de Y édification et du savoir?
» Ayant lu récemment. Monsieur, vos six précieux volumes
sur V Éloquence chrétienne aux premiers siècles de l'Église, je me suis dit que nul, mieux que vous, ne saurait m'cclairer sur ce point. Ma très haute estime pour le livre du P. Berthier peut aider beaucoup à me conseiller sur ce qui peut, en pareille matière, me contenter le plus. J'ai d'ailleurs lu nombre de fois, avec prédilection, avec amour, tout ce que Bossuet a écrit sur les Livres saints. C'est dire assez que des productions médiocres ne m'attacheraient pas et seraient pour moi sans intérêt.
» Existe-t-il, Monsieur, en ce qui regarde les Évangiles et les Épîires, (les ouvrages étendus, propres à contenter pleinement un lecteur qui, outre Yédification^ cherche Vélévationy le savoir, et le style? Je possède l'ouvrage du P. de Picquigny sur les É pitres, et je souhaiterais autre chose. On me dit que V Évangile médité de Duquesne ne me comblerait pas.
» Dans ce besoin pressant, j'ai. Monsieur, l'indiscrétion de recourir à l'auteur dont les doctes et les éloquentes Leçons (que je possède ici) m'ont instruit autant que charmé. S'il existe sur quelques Livres de l'Écriture, notamment sur les Saints Évangiles, sur les Épîlres, des travaux spéciaux, d'une valeur sérieuse, qu'on puisse lire, relire avec contentement et profit, ils sont. Monsieur, sans nul doute, bien connus de vous; et dans votre bonté extrême, vous me ferez, j'ose l'espérer, l'insigne grâce de consentir à me les indiquer. Je serais, Monsieur, extrêmement touché de ce témoignage de charitable condescendance, et je vous assure par avance de la profonde gratitude dont me pénétrerait ce très signalé bon office .
» Recevez favorablement, Monsieur, je vous prie, mes humbles hommages et mes remerciements pleins de cordialité pour les heureuses journées que j'ai dues à l'attentive lecture de vos six excellents volumes sur YÉloquence chrétienne aux premiers siècles de l'Église.
» Votre respectueux et dévoué serviteur,
» A. Floquet, correspondant de l'Institut. »
Le suffrage du cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, est peut-être moins flatteur pour le savant et l'écrivain ; il est permis de croire qu'il fut plus utile. Au dernier jour de 1865, •ce prélat écrivait, avec cette bonhomie très habile qui était un des traits de son caractère :
Bordeaux, 31 décembre 1865.
(( Monsieur,
» Il y a longtemps que je vous poursuis de mon admiralion, et je puis dire de ma reconnaissance, pour le bien que vous faites. Vous n'avez rien livré à la publicité que je ne l'aie lu avec plaisir et profit. J'ai dit mes impressions au cardinal Antonelli et à d'autres princes de l'Église résidant à Rome : je les sais pleins d'estime pour vous...
» Ne vous lassez pas, Monsieur, de servir la cause de Jésus- Christ. Mes vœux vous suivent dans votre triple carrière de professeur, d'orateur sacré et de controversiste. J'y joins l'expression de mes sentiments les plus afTectueux et les plus •dévoués.
» t Ferdinand, cardinal Donnet, archev. de Bordeaux. •>>
De 1852 à 1866, l'abbé Freppel avait beaucoup écrit et beaucoup prêché, toujours avec éclat; les honneurs commencent à venir. Dès 1862, Mgr Maret avait sollicité pour lui la croix de la Légion d'honneur; mais ses démarches, très très peu secondées par l'insouciance de son protégé, n'aboutirent qu'à le faire nommer officier d'académie.
En 1863, le litre de chanoine honoraire de Paris lui fut conféré par Mgr Darboy, qui le récompensait ainsi de l'oraison funèbre du cardinal Morlot, et peut-être des comptes rendus élogieux de ses propres ouvrages sur saint Denys l'Aréopagite et sur saint Thomas Becket.
Le 12 avril 1866, M. de la Valette, ministre de l'intérieur, faisait au zèle du prêtre et à la popularité du savant un
appel qui était à la fois une charge et un honneur, et qu'il n'était guère possible de décliner :
Paris, 12 avril 1866.
« Monsieur,
» L'Impératrice, qui vient de prendre sous son auguste protection l'Asile impérial de Vincennes, a pensé qu'il serait possible d'occuper fructueusement les ouvriers qui s'y trouvent temporairement en traitement de convalescence , en leur faisant des lectures littéraires et des conférences sur d8s sujets de morale, d'hygiène, d'économie politique, de science, etc.
» J'attacherais le plus grand prix, Monsieur, à obtenir votre concours pour la réalisation des généreuses intentions de Sa Majesté, et je viens vous prier de me faire savoir s'il vous serait possible d'accepter cette mission.
» Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
» Le Ministre de Vlntérieur,
» La Valette. »
Le 17 juillet 1867, il était créé doyen des chapelains de Sainte-Geneviève par Mgr Darboy, et dix jours après agréé par l'empereur, avec une indemnité annuelle de 3,500 francs. Il remplaçait Mgr Hugonin, récemment promu à Tévêché de Bayeux.
Le 18 février 1868, il reçut le diplôme de membre fondateur de la Société d'encouragement au bien, les services qu'il avait rendus et le dévouement dont il faisait tous les jours preuve tenant lieu de la cotisation réglementaire.
Le 22 mai, le grand maître de l'Université, dont il était membre et dont les principaux dignitaires étaient ses amis, lui adressait la communication suivante :
« Monsieur l'abbé,
» J'ai l'honneur de vour informer que je vous ai délégué la présidence de la prochaine distribution des prix du collège Stanislas. En vous confiant cette mission, j'ai eu le désir de vous être agréable et de procurer aux élèves et aux maîtres de cette école la bonne fortune d'entendre votre parole sympathique.
» M. Auguste Nisard, inspecteur de l'Académie de Paris, sera chargé de vous assister dans cette solennité, et M. le directeur du collège vous fournira tous les renseignements qui pourront vous être utiles.
» Agréez, Monsieur l'abbé, l'assurance de ma considération la plus distinguée.