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cile, et il prit une part directe de plus en plus grande dans toutes les discussions. La minorité, quelque peu surprise, était mécontente ; mais, comme le disait Mgr Freppel à Mgr Rœss déjà parti de Rome, « leurs rapports au gouvernement et leurs manœuvres étaient le cadet de ses soucis ».
Le 2 juillet, prenant à partie Mgr l'évoque de Luçon, il tourne et développe contre lui une des remarques jetées jadis à la marge du livre de Mgr Maret :
« Ce n'est pas sans étonnement que j'ai entendu quelques vénérables Pères, parmi lesquels je comptais hier Mgr l'évêque de Luçon, proposer d'elfacer le mot infaillible pour le remplacer par le mot suprême; comme si le magistère du Pontife romain pouvait être suprême sans être infaillible ! Ce langage, je le dis sans crainte, heurte de front les règles de la logique : dans une Église qui possède l'infaillibilité, il ne peut y avoir de magistère suprême qui ne soit pas infaillible. S'il ne l'était pas, en effet, il existerait un magistère supérieur chargé de le remettre sur la voie et de le ramener à la vérité. Le magistère faillible ne serait donc plus suprême, mais subordonné, secondaire. Je propose donc d'intituler ce chapitre : Du Magistère suprême et infaillible du Pontife romain. »
Ailleurs, faisant allusion à de violentes diatribes et à quelques malheureuses paroles arrachées par de faux amis à Montalembert agonisant, Mgr Freppel prouve que la proclamation de l'infaillibilité ne sera pas la glorification d'un homme, mais la sauvegarde de la vérité et de la gloire de Dieu.
« On a répété souvent, non pas, il est vrai, dans cette enceinte conciliaire, mais au dehors, que vous n'aviez en vue que l'exaltation d'un homme ; quelques-uns même ont prononcé le mot ^.'idolâtrie, blessant ainsi le bon sens non moins que le respect. C'est pourquoi je désire qu'on ajoute au préambule les expressions suivantes : Avec V approbation du saint Concile, pour la gloire de Dieu, C exaltation de la foi catholique etlV accroissement de la religion chrétienne, nous enseignons.,. »
Contre monseigneur l'archevêque de Reims, l'évoque d'Angers soutient qu'il ne suffit pas de proclamer que l'infaillibilité est une docti^ine véritable et catholique ; il faut affirmer qu'elle est un dogme de foi, à moins qu'on ne préfère définir qu'elle est une vérité révélée.
Quelques objections, dont on ne peut guère s'empêcher de sourire aujourd'hui, faisaient impression parla célébrité et l'ardeur de ceux qui les soutenaieut. Si l'infaillibilité pontificale est un dogme de foi, disait-on, comment TÉglise a-t-elle tant attendu pour la définir? Mgr Freppel n'a pas de peine à faire voir qu'il en a été de cette vérité comme de bien d'autres. Implicitement et pratiquement admise dans l'Eglise, elle n'a besoin d'être officiellement proclamée par un concile que parce quelle est plus nécessaire au monde et plus vivement niée. Au temps de saint Irénée, le Pape était déjà reconnu comme juge de la doctrine. A cette occasion l'ancien professeur de la Sorbonne fit réimprimer par les presses de la 6'iz;i7^a et distribuer une de ses leçons de Paris, devenue d'une actualité saisissante à Rome. C'était dire suffisamment qu'il n'avait jamais varié sur ce point.
Une objection plus spécieuse, qu'il avait déjà rencontrée, comme tant d'autres, et fortement ébranlée dans le livre de Mgr Maret, reparaissait sans cesse avec de légères variantes : L'infaillibilité définie, les conciles généraux sont inutiles ; il n'y a plus qu'un juge de la foi ; que deviennent les évêques dans ce système? — Ils restent témoins et juges, réplique Mgr Freppel, mais subordonnés au juge et au témoin suprême. Parce qu'il y a une cour suprême, une cour de cassation, s'ensuit-il qu'il ne puisse plus y avoir de cours impériales ni de tribunaux de première instance? L'infaillibilité fictive, légale de la cour de cassation empêche-t-elle les autres cours d'être de vraies cours, et même, dans un vrai sens, des cours souveraines? Les évêques cessent-ils d'être de vrais juges, parce que le Pape est un juge suprême qui peut réformer leurs arrêts, sans qu'ils aient le droit de réformer les siens? Le Pape infaillible peut définir la doctrine,
sans avoir besoin de l'assentiment explicite ou tacite de l'épiscopat réuni ou dispersé; cet assentiment est une conséquence plutôt qu'une cause ou même une condition. L'importance des conciles généraux n'en reste pas moins évidente : ces grandes assemblées resserrent et font resplendir l'unité catholique; elles mettent en commun les lumières elles etîorts de tous les pasteurs pour les besoins généraux delà chrétienté. Quant au droit d'examiner les décisions dogmatiques des papes, que Mgr Maret attribuait aux conciles, MgrFreppel le nie, ou tout au plus concède-t-il un examen par voie d'explication, en vertu duquel ils peuvent demander des éclaircissements sur ce qui ne leur paraît pas suffisamment clair; mais cela ne prouve nullement que les conciles aient le droitde jw^er les décisions des papes, de manière h les rejeter ou à les admettre.
Quelques évoques voulaient faire insérer dans la définition de l'infaillibilité les conditions qui leur paraissaient indispensables pour que le Pape, parlant ex cathedra, jouît du privilège d'inerrance; par exemple, l'invocation du Saint- Esprit, de sérieux travaux préparatoires, des prières publiques, etc. Mgr Freppel démêla tout de suite ce que cette proposition avait de captieux et de dangereux, et il prit la parole pour la combattre. Il fit voir qu'on peut soulever les mêmes difficultés à propos des conciles œcuméniques ; ils sont, en réalité, tenus à la même diligence, et aux mômes précautions ; personne cependant ne songe, avant d'accepter les dogmes qu'ils ont définis, à faire une enquête pour savoir si ces conditions ont été observées. En poussant jusqu'au bout ces exigences, on serait conduit à cette liaison de la sainteté et de l'infaillibilité qu'il avait qualifiée d'absurde dans le livre de Mgr Maret: l'une peut subsister sans l'autre. Cette clause, au premier aspect si raisonnable et si inoifensive, aurait ouvert la porte aux chicanes sans fin et rendu la définition inutile. Le Pape, quand il parle e^caMe^/ra, est toujours présumé avoir pris les mesures commandées par la prudence surnaturelle. Il convient d'ailleurs de tenir en tout
ceci beaucoup plus de compte que l'on ne semblait le faire de l'assistance du Saint-Esprit. L'orateur veut donc que l'on n'introduise pas « un seul mot qui puisse un jour autoriser à croire que le concile du Vatican a imposé quelque condition à l'infaillibilité du Pape parlant ex cathedra ».
Quant à l'unanimité morale, telle que certains l'entendaient, elle n'a jamais été regardée comme nécessaire et l'histoire des conciles, depuis Nicéejusqu'à Trente, prouve qu'elle n'a jamais existé. Les évoques réunis ont toujours été une minorité, si on les compare au nombre absolu de sièges existant dans le monde catholique.
Dans le troisième chapitre de la Constitution dogmatique De Ecclesia Christi, les Pères du concile condamnent expressément la doctrine qui attribue au Pape une part prépondérante, mais non la plénitude même de la puissance suprême. Ces mots dont l'importance historique et doctrinale n'échappe à personne, y ont été insérés sur la proposition et les instances de Mgr Freppel. Voici comment :
L'étude approfondie de la Défense de la Déclaration de Bossuet et la lecture du livre de Mgr Maret lui avaient livré toute la tactique gallicane. Pour prévenir les arguties et les échappatoires, il avait donc fait adopter l'insertion de ces mots : aut eum kabere tantum potiores parles, non vero totam plenitudineni hujus supremœ potestatis. Au dernier moment, à la suite de nous ne savons quelles intrigues, cette incise fut retranchée sur les feuilles qui devaient être distribuées aux Pères. Heureusement, Mgr Freppel fut averti de cette suppression. Il se trouvait alors à la villa Pamphili; il fait immédiatement venir une voilure, va droit au Vatican, demande à être introduit auprès de Pie IX et lui expose ce qui se passe et les €onséquences fâcheuses que peut avoir avoir cette omission calculée. Le Saint-Père, vivement frappé de ces raisonnements, ordonna de se conformer à la décision primitive et de réintégrer dans le texte définitif les mots qui en avaient été élagués.
La correspondance de Mgr Freppel avec Mgr Raess contient d'intéressants détails sur la fin du concile ; il n'est pas à propos de tout citer ici, mais nous en détachons l'épisode suivant :
» Les présidents se réveillent ; il y a eu plusieurs rappels à l'ordre ou à la question : le plus accentué a été en faveur de Mgr l'évêque de Goutances, qui prétendait, à propos de bottes, nous faire l'histoire de services rendus à Pie IX par Napoléon III. Les murmures de l'assemblée et une vigoureuse apostrophe du cardinal Gapalti nous ont délivrés de ce chauvinisme. Mais le plus rude coup a été pour Mgr Maret. Je regrette vraiment que vous n'ayez pas assisté à cette scène moitié tragique, moitié comique. Il nous a débité la théorie de son livre, au milieu des protestations. Le cardinal Bilio, qui n'est certes pas bilieux, n'a pu entendre sans indignation ces tirades ultra-gallicanes, et il les a vertement relevées, séance tenante. Mais comme la surdité de Mgr Maret l'empêchait d'entendre son interlocuteur, il s'en est suivi des quiproquos extrêmement amusants. Dans aucune assemblée de la terre on ne pousserait la patience aussi loin, car bien qu'interrompu, Mgr Maret a pu lire jusqu'au bout son filandreux discours. Quant à Mgr l'évêque d'Orléans, il a été d'une violence extraordinaire. Quoi qu'il en soit, l'opposition est en pleine déroute, et l'on prétend que j'y ai un peu contribué. »
Nous lisons dans une lettre du 7 juillet 1870 :
« Il est maintenant prouvé que certains évêques de la minorité ontprié legouvernementde retirer les troupes, etmême l'ambassadeur, au cas oii l'infaillibilité serait définie. Tous les démentis du Constitutionnel n'y feront rien. On a ici des lettres de députés catholiques auxquels Emile Ollivier l'a dit positivement. Vous comprenez à quel point tout le monde est indigné de cette infamie. Nous attendons, pour protester contre une telle conduite, que la chose soit bien constatée, et elle ne manquera pas de l'être. »
Ces dernières lignes font allusion à l'appel final que Mgr Darboy et les opposants, vaincus sur le terrain théologique, adressaient à l'empereur et au pouvoir civil contre le concile. Plusieurs de ces lettres, dont le contenu et l'existence même étaient alors vaguement soupçonnés, ont été publiées par M. É. Ollivier, dans V Église et VÈiat au Concile du Vatican. Elles justifient tristement ces paroles que Mgr Freppel jetait à la hâte, quelque temps après son arrivée à Rome, sur un carnet de notes : « Les pharisiens et les scribes se firent césariens contre Jésus-Christ; nos évêques opposants se font bonapartistes contre le Pape ! » Un peu plus bas, nous lisons sur la même feuille :
» Vous faites au clergé de France la plus amère des critiques. Quoi ! ce clergé élevé par Saint-Sulpice est assez naît pour se laisser conduire par M. Yeuillot! Chose singulière, jadis ils soutenaient que les curés étaient de droit divin; maintenant que les curés sont contre eux, les curés ne sont plus rien du tout. Déclarez-vous gallicans, combattez directement rinfaillibilité ; et voyez si vous pourrez rentrer dans votre diocèse ! »
Quant à Mgr Freppel, c'était pour leur donner de tout autres conseils qu'il écrivait aux ministres, ainsi que nous le fait entrevoir cette réponse de M. Emile Ollivier, très honorable pour celui qui l'a écrite et pour celui qui l'a provoquée :
» Je suis très touché du témoignage de sympathie bienveillante que vous voulez bien me témoigner. De la part d'un esprit aussi éminent, cette sympathie bienveillante est plus qu'une faveur, c'est une force.
» Avoir à diriger dans une mesure quelconque les affaires de l'Église, a toujours été une tâche périlleuse ; aujourd'hui c'est une redoutable responsabilité. Je compte sur l'esprit de justice et de conciliation de l'épiscopat, comme l'épiscopat lui-même peut compter sur ma bonne volonté et sur mon équité consciencieuse. J'aime et je respecte les hommes de la prière et de la charité ; et au milieu de tant de rauques disputes, leur voix, tant qu'elle restera douce et miséricordieuse, ira droit à mon cœur; et c'est par les mouvements qui se passent là, que je me décide toujours.
» Croyez, monseigneur, âmes sentiments de haute considération et de respect.
» Emile Ollivier. »
Au milieu des préoccupations conciliaires si captivantes pour un esprit naturellement porté aux études dogmatiques, le cœur et les yeux de Mgr Freppel regardaient souvent vers cette terre d'Anjou qu'il aimait déjà et qu'il souhaitait de voir enfin. Les vœux et les adresses du clergé et des fidèles, que la poste ne cessait de lui apporter, enflammaient encore ce désir. Ce sujet revient fréquemment dans les lettres à Mgr Rsess, où l'on peut en suivre pour ainsi dire le progrès.
11 ne faisait que traduire sincèrement ce qui se passait en lui, lorsque^, écrivant de Rome à son peuple, il expliquait comment l'évêque doit aimer son Eglise, à l'exemple de Jésus- Christ, c'est-à-dire comme un époux aime son épouse et comme un père aime ses enfants. Il ajoutait ces belles paroles :
« Lorsque Dieu s'apprête à former le cœur d'un évoque, il ne lui suffit pas d'y placer cet amour de fraternité qui fait incliner notre âme vers tous les membres de la grande famille humaine. Non ; il crée, il développe en lui ce qu'il y a de plus vif, de plus délicat, de plus profond dans les affections d'ici-bas : il emprunte au cœur du père cette bonté et cette sollicitude de l'homme qui s'est senti revivre avec bonheur dans d'autres lui-même ; il prend dans le cœur de l'époux cet attachement tendre et fort qui tient une vie enchaînée pour toujours à une autre vie ; et c'est du mélange de ces deux sentiments purifiés, agrandis, transformés par sa grâce, qu'il fait le cœur d'un évêque.
» Travail divin, Nos Très Ghers Frères, changement mystérieux qui s'accomplit dans l'âme du prêtre, en vertu de son élection et par la grâce du sacrement. Oui, si je ne me fais pas illusion sur moi-même, il me semble que déjà ces sentiments sont devenus les miens, et qu'en m'unissant à l'Eglise d'Angers par des liens indissolubles. Dieu a dilaté mon cœur pour y renfermer toute cette famille spirituelle qui désormais devra être la mienne. D'oii vient, en effet, que ma pensée est constamment au milieu de vous et que mon cœur recherche les vôtres à travers la distance qui nous sépare? Pourquoi ma main tremble-t-elle d'émotion en vous traçant ces lignes? Hier encore j'étais pour vous un inconnu ; je ne vous connaissais pas davantage. Mon lieu de naissance n'est pas le vôtre, et la première partie de ma vie s'est écoulée loin de vous. Vos villes, je les ignore ; vos campagnes, je ne les ai jamais touchées du pied. Et cependant, à l'heure présente, toutes ces choses m'émeuvent et m'attendrissent. Tout ce qui vous touche m'intéresse ; et il n'est pas de détails sur vous et vos familles qui me trouve indifférent. Chaque fois que les vents de la patrie m'apportent quelque nouvelle de l'Anjou, je sens mon âme qui tressaille comme au son d'une voix bien-aimée. Quand j'entends faire autour de moi l'éloge de votre foi et de vos vertus, j'éprouve la joie d'un père devant lequel on rend justice au mérite de ses enfants. Votre
passé me rend fier; votre présent m'encourage; votre avenir me préoccupe. Ah! n'est-ce point là cet esprit de famille que la grâce divine communique à l'Evêque, et ce sentiment de la paternité spirituelle qu'elle fait naître en lui pour élever son âme à la hauteur de ses devoirs? »
Parmi les futurs diocésains de l'évêque d'Angers se trouvait un homme d'État illustre avec lequel il entretint un commerce épistolaire fort curieux. On nous saura gré, pensons-nous, de publier ici ce que nous avons pu découvrir des premières relations entre M. de Falloux et Mgr Freppel ; elles furent cordiales et presque intimes.
A l'époque où paraissaient les fameuses lettres du P. Gratry à Mgr Dechamps, archevêque de Matines, la Gazette universelle d'Augsbourg publia de prétendues félicitations de l'exministre de la République à l'ex-oratorien ; on y lisait ces étranges paroles : « L'Église n'a pas encore fait sa révolution de 89 ; elle a besoin de la faire. » Le DhHUo cdttolico, VOsservalore cattoUco et V Agence Havas avaient recueilli ce propos ; V Univers, à son tour, le communique à ses lecteurs. Pie IX, à qui ce bruit parvint, s'écria, dit-on, qu'il « couvrait de son anathème celui qui avait osé écrire que la religion avait besoin d'un 89 ». M. de Falloux s'alarma et répondit « qu'il n'avait jamais pensé, dit ou écrit rien de semblable ». U Univers, peu satisfait de ce démenti, déclara qu'il fallait alors publier le texte de la lettre au P. Gratry et forcer la Gazette dWugsbourg à une rétractation nette et absolue. Cette polémique passionnée dura longtemps. Après ces préliminaires, on comprendra sans peine ce qui va suivre.
C'est d'abord une lettre de Mgr Freppel à M. de Falloux. Nous la plaçons ici, bien qu'elle n'ait été écrite qu'après la suivante ; nous transcrivons un simple brouillon :
« Monsieur le comte,
» J'apprends avec le plus vif étonnement, par Monseigneur votre frère, que j'ai dû recevoir de votre part une lettre dans laquelle vous me prieriez d'intervenir, auprès de qui de droit, au sujet d'une affaire dont on se préoccupait récemment. Ce témoignage de confiance envers votre futur évêque me touche vivement; mais je dois à la vérité de dire qu'aucune lettre de ce genre ne m'est parvenue jusqu'à présent. Je regrette beaucoup ce contretemps dont j'ignore la cause ; c'eût été pour moi un plaisir fort agréable de remplir la commission dont vous me faisiez l'honneur de me charger.
» D'ailleurs, je n'ai pas eu besoin d'attendre un démenti officiel, pour vous croire et vous dire incapable des propos que certains journaux vous ont prêtés. Tout votre passé proteste contre une telle imputation, aussi contraire à vos écrits qu'à tous les actes de votre vie publique.
« En regrettant pour vous cette méprise d'un moment, je saisis avec empressement l'occasion qui m'est offerte, pour témoigner combien je suis heureux de compter parmi mes futurs diocésains un homme dont la droiture et la loyauté sont universellement reconnues, et qui s'est acquis tant de titres à la reconnaissance des cœurs chrétiens.
)) Agréez, monsieur le comte, l'hommage de mon profond respect et de mon sincère dévouement. »
L'original de cette demande d'intervention officieuse était ainsi conçu :
Bourg-d'Iré; 25 février 1870.
)) Je suis privé par la maladie de mon frère du secours que 'aurais réclamé de lui à Rome. Ce secours je viens donc le
l''-^ MONSEIGNEUR FREPPEL
demander à Votre Grandeur, à titre de diocésain ; et quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous personnellement, j'ai pleine confiance dans la bienveillante sympathie que vous accordez certainement aujourd'hui à tous les Angevins. Voici les faits qui motivent mon importunité.
» Dans V Univers du 23 février, je trouve un article intitulé : Le bord du précipice, tiré du Biritto cattolico, « excellente feuille de Modène ». Cet article, propre à soulever le dégoût, contient une injure à chaque ligne et autant d'erreurs que d'injures.
» Il m'est impossible d'admettre qu'une aussi absurde diffamation ait surpris le cœur et le jugement de Pie IX. Cependant r(7?2ri;er5 du lendemain, 24, affirme qu'il en a été ainsi, et que Rome retentit d'un anathème direct prononcé contre moi.
» Je ne voudrais pas placer la magnanimité du Souverain Pontife en face de l'impression pénible à laquelle elle-même ne pourrait se soustraire, si elle avait accueilli une telle injustice. Le Saint-Père sait que j'ai depuis longues années deux titres à sa bonté : le dévouement et le désintéressement. Quelquefois il a daigné le rappeler lui-même à ceux qui l'avaient oublié. J'ose donc croire que vous ferez facilement agréera Sa Sainteté mon humble et filiale protestation, si cette protestation est nécessaire; j'ose croire plus sûrement encore qu'elle sera inutile.
» Si vous voulez bien, Monseigneur, me faire l'honneur d'être mon interprète auprès du Saint-Père, je m'enhardirai • jusqu'à vous demander de vouloir bien présenter aussi en mon nom une observation à quelques-uns de vos vénérables collègues dans l'épiscopat.
» Je me permets de croire que quelques journaux religieux n'en seraient point arrivés, en ce qui concerne mes amis et moi, aux extrémités que nous apporte désormais chaque courrier, si depuis cinq ou six mois, des prélats en certain nombre n'avaient pris l'habitude de nous consacrer à tout prix une page dans leurs mandements: les uns comme si
nous appartenions à une secte qualifiée ; les autres, nous faisant dire absolument le contraire de ce que nous n'avons cessé de professer. Mais il est un vénérable prélat à la voix duquel, par toutes sortes de motifs, je dois une attention spéciale.
» Un mandement, que Mgr Régnier me fait l'honneur de m'adresser, vient à son tour payer le tribut à cette singulière préoccupation. Dans des termes dont la parfaite courtoisie n'atténue point la portée, il veut bien nous informer que nous ne devons point nourrir la prétention « d'imposer nos conseils à la décision finale du concile ».
)) Non seulement depuis l'ouverture de la sainte assemblée, mais depuis l'époque oii il a été question de sa convocation possible, le Correspondant n'a parlé qu'une fois du concile, et cet article, qui commence parle plus abondant hommage au Pape, se termine par cette profession de foi expresse : « Le concile du Vatican se rendra maître de l'admiration des incrédules, comme il l'est déjà par avance de l'adhésion complète, respectueuse, joyeuse, unanime, des croyants catholiques de tous les écoles, de toutes les langues, de tous les pays. »
» Après avoir jeté un regard sur ces lignes, Monseigneur, ne me reconnaîtrez-vous pas le droit de dire à Mgr de Cambrai, par votre entremise, qu'il m'est impossible d'accepter comme une parole bienveillante un soupçon public, une méfiance solennelle, que rien n'était venu provoquer ou justifier ?
» Si c'est là le minimum du langage courant envers des hommes que je n'ai pas besoin de nommer, alors je m'expliquerai plus aisément le diapason de la violence et je me rendrai facilement compte des pièges qui sont tendus à la paternité du Souverain Pontife.
» Je ne vous demande point pardon, Monseigneur, de la sincérité démon langage, d'abord parce que je suis convaincu que vous ne songerez point à me le reprocher, ensuite parce que si j'arrive à l'honneur d'être connu de vous. Votre Gran-
deur constatera bientôt que je suis ici beaucoup moins occupé de moi que de mes amis.
)) Mon amour pour l'Église ne peut se défendre non plus d'une profonde tristesse, en envisageant tout ce que renferme de pénible et de décourageant pour les intelligences et pour les âmes le spectacle de l'ingratitude.
)) Veuillez agréer aussi, Monseigneur, le sentiment de consolation que j'ai partagé avec tout votre diocèse, en passant sous votre houlette, et l'hommage de la protonde vénération a veclaquelle j'ai l'honneur d'être, de Votre Grandeur, » Le très respectueux serviteur.
» A. DE Falloux.
)) P. S. — Veuillez me pardonner l'écriture étrangère ; mes yeux sont depuis longtemps absolument hors de service.
La commission était délicate; Mgr Freppel s'y mit pourtant tout de suite et avec une parfaite bonne volonté. Le succès fut tel qu'on pouvait l'espérer. L'heureux intermédiaire se hâte d'en informer son illustre client; nous n'avons malheureusement de cette réponse qu'un brouillon évidemment incomplet et presque illisible. Nous le donnons textuellement :
« Monsieur le comte,
» C'est le 5 mars seulement, à sept heures du soir, que m'est parvenue, par l'entremise de Monseigneur d'Orléans, votre lettre datée du 25 février. Je regrette beaucoup ce retard dont j'ignore la cause. Quoi qu'il en soit, j'ai mis toute la diligence possible à remplir la commission dont vous m'avez fait l'honneur de me charger, et je m'empresse de vous en communiquer le résultat.
» Je suis autorisé à vous dire qu'au moment où il réprouvait, comme ils le méritaient, les propos dont il s'agit, le Saint-Père ignorait absolument qu'on vous les eût attribués. Il n'a donc pu avoir aucune intention de faire allusion à votre
personne. C'est depuis lors seulement que Sa Sainteté a appris, soit par le monde, soit par la voie des journaux, qu'on mêlait votre nom à cette afïaire. Mais, se rappelant vos écrits et vos actes. Elle n'a pas douté un instant que vous ne fussiez dans des sentiments contraires à ceux que l'on vous prêtait, et Elle a été heureuse de trouver dans la lettre que vous avez bien voulu m'écrire la confirmation de l'opinion avantageuse qu'Elle n'a cessé d'avoir d'un homme qui a si bien mérité du Saint-Siège et de l'Église.
)) J'ai transmis également à Mgr de Cambrai votre observation au sujet d'un passage de son dernier mandement. Sa Grandeur m'a chargé de vous dire qu'elle n'entendait nullement vous comprendre dans l'avis que renferme l'écrit en question, a Si M. de Falloux, a ajouté Mgr Régnier, ne peut être soupçonné à aucun titre de vouloir imposer des conseils, il ne saurait cependant ignorer que cette sage réserve n'a pas été imitée de tous ceux qui tiennent de loin ou de près à l'école du Correspondant.
» En effet, soit par des lettres qui avaient été publiées, soit par des paroles imprudentes que l'on a colportées avec complaisance, soit enfin par une connivence trop marquée en matières politiques du jour, quelques catholiques, d'ailleurs bien intentionnés, s'efforcent d'exercer sur les décisions conciliaires une pression qui dépasse la limite des conseils. C'est de pareils agissements que se préoccupait Mgr de Cambrai, sans que le nom même de M. de Falloux se fût offert à sa pensée dans l'endroit qui vous avait ému... »
Ici encore une lacune bien regrettable; elle n'empêche pas cependant de suivre l'affaire et laisse à la lettre suivante toute sa clarté et tout son intérêt.
Bourg-d'Iré, 25 mars 1870.
» J'ai eu l'honneur de remercier Votre Grandeur de sa lettre, par un télégramme aussitôt adressé à mon frère. J'ose
espérer que vous n'aurez point trouvé indiscrète la demande jointe à mon remerciement. Les journaux étant très sévèrement censurés à Rome^ comme vient de nous l'attester encore la punition infligée à VOsservatore Romano, pour un délit qui semblait ne porter préjudice à personne, vous aurez aisément reconnu que la déclaration bienveillante du Saint-Père ne prendra le caractère qu'il a voulu lui donner qu'en étant publiée à Rome même.
» Je voudrais arrêter là, Monseigneur, une correspondance qui va vous devenir importune; mais M. l'archevêque de Cambrai, en me faisant dire que ses paroles ne portent point sur moi et n'atteignent que mes amis, me condamne non seulement à protester une seconde fois, mais à le faire avec beaucoup plus de précision et d'insistance que je ne l'eusse fait, si j'étais demeuré un intéressé.
» M. Régnier veut bien me faire savoir qu'il s'agit d'hommes qui tiennent de près ou de loin au Correspondant, Il me permettra de lui dire que cette formule est trop vague pour être satisfaisante, et Je ne parviens même pas à bien comprendre €e qu'elle signifie, sinon que je ne me suis point trompé en prenant pour le Correspondant le paragraphe dont je me suis plaint. Il était impossible, en effet, que ce langage allât à une autre adresse.
» D'abord « nos services » forment depuis quelque temps l'inévitable début de toute phrase qui va se terminer par une insinuation malveillante ou par une injure formelle. Ensuite ces mêmes services n'ont pas été rendus au hasard et par une foule de premiers venus : ils portent tous des noms propres, ils appartiennent tous au Correspondant, non pas de loin, mais de près, et de si près qu'ils ne font qu'un.
» Ne pouvant me tromper sur l'intention de M. l'archevêque de Cambrai, je me suis complètement mépris, je vous l'avoue, Monseigneur, sur l'autorité des pièces qui avaient porté M. l'archevêque de Cambrai à nous prêter du même coup un tort grave et un ridicule.
» J'avais cru que quelque chose imprimé par nous, soit
dans le Coyi^espondant, soit ailleurs, avait encouru son blâme, et je n'exprimerai point à Votre Grandeur le sentiment que j'ai éprouvé en apprenant qu'il s'agit simplement de paroles ou de lettres colportées, de prétendus agissements dont on n'indique pas et dont j'ose assurer qu'on ne pourrait indiquer la source authentique. J'aurais cru M. l'archevêque de Cambrai suffisamment mis en garde contre de pareils procédés, autant par l'odieuse mystification qui dure depuis un mois à mon sujet, que par sa propre droiture.
» J'affirme donc pour mes amis, comme je l'aurais affirmé pour moi, qu'on ne produira jamais une ligne d'eux qui manifeste de près ou de loin l'intention de « s'imposer aux résolutions finales du concile ».
» J'ajoute qu'il faut être en proie à une bien singulière préoccupation pour adresser ce reproche au Correspondant, quand on a Y Univers sous les yeux !
» J'ajoute enfin que cette préoccupation devient une bien amère injustice, quand elle applique le mot offensant « d'agissements » à un homme tel que M. de Montalembert, qui a toujours professé li si haute voix ses moindres pensées, et à ses amis, qui n'étaient honorés de ce titre que parce qu'ils partageaient ses habitudes de loyauté.
)> Vous pouvez croire. Monseigneur, que je ne prononce pas ici le nom de M. de Montalembert sans une bien poignante émotion, et que je dois défendre sa mémoire encore plus vivement que je n'aurais défendu sa personne.
» Ah! croyez-le bien, Monseigneur, ce nom est plus accusateur qu'accusé. N'éprouvent-ils pas à cette heure un regret voisin du remords, les évêques français qui ont porté les derniers coups à ce grand coeur déjà si meurtri et saignant de tant de blessures ? Pourront-ils reprocher au lion mourant son suprême cri de douleur, ceux qui l'ont incessamment provoqué? Et devait-on trouver pour la seconde fois l'archevêque de Cambrai parmi ceux-là ?
» Je sens, Monseigneur, que ce nom de M. de Montalembert m'entraînerait plus loin que je ne veux aller, et je ne
soumettrai plus par vous à M. l'archevêque de Cambrai qu'une observation, que je crois nécessaire et que je voudrais, sans l'espérer, rentre utile.
» M. Régnier se trompe quand il croit que nous donnons des conseils. Notre prétention est beaucoup plus humble, et nous ne voulons qu'une chose beaucoup plus simple, nous ne voulons que donner des renseignements.
)) On parle très souvent, dans la langue religieuse d'aujourd'hui, des usurpations et des irrévérences modernes, bien qu'à mon sens ces irrévérences et ces usurpations soient hélas ! bien anciennes. Mais ce qu'on devrait, ce me semble, ranger parmi les théories absolument nouvelles, c'est celle qui consiste à établir très solennellement que l'Église peut et doit disposer de la société civile et de la société politique, sans les entendre, sans compter avec elles, en affectant un dédain insensé pour tout ce qui les représente et essaye de parler en leur nom.
» Je ne crains pas d'employer de telles expressions, Monseigneur, parce que, grâce à Dieu, cette théorie est encore celle du petit nombre, et qu'elle avait été réprouvée par la majorité de Tépiscopat, dans laquelle on se plaisait à ranger M. l'archevêque de Cambrai. Je ne crains pas de m'exprimer ainsi, parce que, jusqu'à ces derniers temps, cette théorie était réprouvée non seulement parle langage otflciel, mais par la conduite officielle de lEglise, particulièrement daas les conciles.
» A Trente, les représentants de la société civile et de la société politique, c'est-à-dire les ambassadeurs des souverains, marchaient à côté des légats et apposaient leur signature à côté de la leur aux Actes du concile. Aujourd'hui, nous n'en demandions pas tant ; nous n'avons pas même demandé dans nos correspondances, dans nos paroles, dans nos agissements secrets, qu'aucun rédacteur du Correspondant figurât parmi les Pères du concile. Mais nous avons cru, nous croyons fermement que la société politique et la société civile existent encore, et que quand elles présentent leurs
sentiments, leurs besoins et, si l'on veut, leurs préjugés, sous une forme beaucoup plus modeste que sous Charles V, il serait plus équitable, il serait plus digne de l'éternelle et sainte maternité de l'Église, de les écouter avec sollicitude que de les repousser comme un scandale.
» Nous pouvons être et nous sommes certainement des esprits incomplets, nous pouvons être et nous sommes certainement des âmes imparfaites, mais enfin nous sommes des esprits et des âmes, nous en représentons bien d'autres ; et, à ce titre, j'ose dire à M. de Cambrai que nous ne méritions pas seulement l'indulgence, nous méritions le respect. J'ose dire que la violence sans précédent qui se déploie depuis quelque temps dans les paroles et dans les actes ne peut avoir qu'un seul et lamentable résultat, et assurément ici, Monseigneur, je ne parle pas pour moi : celui de fermer des oreilles et des cœurs qui ne demandent qu'à rester sincèrement et tendrement ouverts.
» Veuillez, Monseigneur, m'accorder un pardon que je vous demande, je l'espère, pour la dernière fois, et agréer l'hommage fort reconnaissant de votre très humble serviteur,
n A. DE FaLLOUX ».
y, p, S -^ Ma lettre prête à partir, je lis. dans V Univers du 16 mars, une lettre datée de Rome, écrite de Rome, et dans laquelle on insulte à la fois le prince de Broglie, l'un des chrétiens les plus méritants de sa génération, et M. Rossi, mort pour le Pape, aux pieds du Pape. Après cela, je reconnais que je n'ai plus droit à aucune réparation. >^
Ce que Mgr Freppel répondit à cette longue lettre, où les lormes d'une politesse un peu affectée cachent mal le dépit el la colère, nous serions curieux de le savoir. Peut-être en trouverait-on quelque trace dans les papiers laissés par M. de Falloux. Dans ceux de Mgr Freppel qu'il nous a été possible de consulter, nous n'avons rencontré que ce court billet dont
le ton semble de plus en plus aigri, non point contre l'évêque d'Angers, mais contre Rome.
Angers, le 9 avril 1870.
» Je m'étais bien aperçu que les « habitudes de la cour romaine » étaient, depuis quelque temps, de diffamer sans réparer; mais je ne croyais pas que cette improbité morale fût érigée en principe. Je m'en souviendrai sans difficulté pour mon propre compte, en m'efïbrçant de ne l'apprendre à personne, car cette révélation doit coûter beaucoup à quiconque est chargé de la faire.
» Quant à M. l'archevêque de Cambrai, je ne puis admettre. Monseigneur, qu'étant faits pour nous entendre, comme vous voulez bien me le dire, nous ne soyons pas faits pour nous écrire. Je vais donc lui envoyer la copie de ma lettre aussitôt que je serai de retour au Bourg-d'Iré.
» Veuillez agréer de nouveau, Monseigneur, mes excuses pour l'ennui que je vous al causé et l'hommage du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, de Votre Grandeur, le très humble serviteur,
» A. DE Falloux. »
Ces bons rapports durèrent assez longtemps. Le 8 janvier 1872, à l'inauguration du Cercle catholique, on remarquait à côté de Mgr Freppel M. le comte de Falloux, membre et conseiller du Cercle ; il applaudissait à ces belles paroles :
« Vous êtes ici près de trois cents membres, et j'espère que ce nombre s'accroîtra de jour en jour. Eh bien ! messieurs, le seul fait que quelques centaines d'hommes aussi considérables aient pu se rencontrer sur un terrain commun et se grouper autour d'un même principe, ce simple fait, dis-je, a de quoi réjouir tous ceux qui voient dans l'union des esprits et des cœurs le charme de la vie et l'une des meilleures garanties de l'ordre social.
» Rien n'est utile comme de se voir et d'apprendre à s'ap-
précier muluellement. Tout le monde pjagne à cet échange de vaes et de bons procédés entre des personnes bien laites pour s'entendre et pour travailler de concert au bien général. L'isolement engendre la défiance; à force de se renfermer chacun chez soi et de se tenir à distance les uns des autres, les hommes les mieux intentionnés finissent par croire à des dissentiments profonds là oîi il n'y a le plus souvent que des malentendus. Ces préventions se dissipent au contact social; et après des rapports empreints d'une courtoisie réciproque, l'on est tout surpris de se trouver plus rapproché de tel ou de tel, qu'on n'osait l'espérer.
» Et puis, messieurs, l'on se sent plus fort, l'on marche avec plus de conûance, en voyant à côté de soi des hommes jouissant de l'estime publique et suivant la même voie. Car, tous tant que nous sommes, nous avons besoin de chercher dans l'exemple d'autrui un secours contre notre propre faiblesse. Il y a là pour l'énergie individuelle un point d'appui qui lui permet de se déployer plus librement; et nos convictions s'atfermissent dans le commerce de ceux qui les partagent et les manifestent avec nous. »
Après le discours de l'évoque, M. le comte de Falloux, dit la Semaine Religieuse d'Angers, a exprimé les mêmes espérances d'union, dans un langage plein de noblesse et d'amabilité. Ces conseils élevés, ce langage chrétien et ces mots heureux ont charmé l'auditoire.
Plus tard, sans doute, des bourrasques s'élevèrent. Nous ne voulons même pas examiner qui eut les premiers et les plus grands torts et décider s'il y eut d'un côté trop de prétentions exagérées et de l'autre pas assez de patiente condescendance. Le plus beau triomphe de la charité est précisément de vaincre, à la fin, dans ces conflits où se heurtent des caractères personnels, des passions politiques et des opinions religieuses en désaccord. C'est t^e qui eut lieu.
Mgr Freppel était à table lorsqu'on vint l'avertir de la maladie si imprévue de M. le comte de Falloux. Il se lève aussitôt et s'empresse de se rendre auprès du malade qu'il
trouve sans connaissance. Après une longue attente et d'inutiles efforts pour se faire entendre, sa Grandeur lui donna sa bénédiction en le recommandant, avec des termes émus, aux meilleurs soins des Sœurs de l'Espérance appelées par les parents et les amis de Tillastre mourant.
Le lecteur nous pardonnera cette digression sur un sujet auquel nous avons le parti pris de ne pas revenir.
A Rome, l'abbé Freppel avait retrouvé l'Alsace,, Obernai et les souvenirs de son enfance avec son camarade Blumenstihl. Après des études classiques très complètes et très sérieuses, tandis que les autres prenaient le chemin du grand séminaire, celui-ci s'engageait dans l'artillerie française. Homme de talent et d'énergie, il fut bientôt remarqué. En 1869, il était officier du corps d'occupation, et le général de Goyon le signalait à Lamoricière pour le commxandement de l'artillerie pontificale ; à la demande personnelle de Pie IX, il finit par accepter. Tout était à créer ; il se multiplia et réussit à fondre des canons, à les monter et à les atteler. Il fut un des glorieux vaincus de Gastelfidardo.
Sa science était hors ligne. Par des appareils très ingénieux, dont les Mémoires de V artillerie ont fait l'éloge, il éleva l'eau de la vallée jusque sur les hauteurs d'Anagni. C'est un des premiers essais de ce genre. L'entreprise ne s'acheva pas sans des péripéties qui lui permirent de montrer sur un autre terrain les ressources de caractère que Mgr Freppel déployait au concile.
La secte libérale acheta le conducteur des travaux imposé par Mgr de Mérode. Le jour fixé pour la bénédiction des nouvelles eaux approchait, lorsque le ministre des armes pontificales reçut un rapport alarmant. Blumenstihl accouru
constata du premier coup d'oeil la trahison, mais le coupable avait disparu. Sûr de ses calculs, l'ingénieur fit venir par télégramme ses meilleurs ouvriers et ses meilleurs soldats. Les uns travaillèrent jour et nuit sous ses yeux ; les autres, à cheval et en armes, tenaient à l'écart toute personne suspecte. Grâce à cette vigueur, tout fut réparé à temps. Quand le Pape se mit en marche avec son cortège, le ministre et le colonel étaient debout devant le monument ; mais, les robinets ouverts, la fontaine restait sèche. Il y eut un moment d'angoisse. Pie IX apparut enfin sur la place ; immédiatement le flot jaillit, d'enthousiastes acclamations s'élevèrent et Mgr de Mérode se jeta dans les bras de Blumenstihl, pour le remercier et le féliciter.
Lorsque le général Kanzler remplaça Mgr de Mérode au ministère des armes, Blumenstihl donna sa démission et vint se fixer à Rome, oii il prit la direction des travaux nécessaires pour amener dans la capitale les eaux de l'Acqua Marcia, aujourd'hui le principal approvisionnement de la ville. Louis Yeuillot a magnifiquement raconté la fête que les Romains firent à Pie IX quand il bénit ces eaux et la fontaine monumentale qui devait couronner l'œuvre ; ce fut la dernière sortie du Pape.
Inutile de dire que les relations des deux amis avaient été de suite cordiales. L'abbé Freppel choisi comme parrain du fils aîné de Blumenstihl lui donna son nom, etBlumestihl se réjouit de voir son condisciple promu à l'épiscopat. Plus tard nous les retrouvons réunis dans l'intimité du palais d'Angers. La catastrophe d'Ischia vint jeter sur cette amitié son ombre terrible ; la femme du glorieux colonel et deux de ses enfants avec leur bonne furent engloutis; les deux aînés, Emile et Paul, avec l'abbé Kannengieser, leur précepteur, échappèrent comme par miracle ; l'évêque d'Angers eut à consoler cette immense douleur.
Cependant Mgr Guibert, archevêque de Tours, écrivait à Mgr Freppel, vers la fin de juin 1870 :
... » Ma sanlé se rétablit, mais lentement. Je suis encore d'une extrême faiblesse; cependant j'ai retrouvé l'appétit et le sommeil que j'avais entièrement perdus. J'ai quitté Rome avec le plus grand regret dans le moment actuel. Ce regret est un peu diminué, en voyant les retards apportés dans la discussion publique ; s'il vous faut entendre les cent discours qui sont annoncés, on ne sera pas prêt à prononcer la défini" tion avant le milieu de juillet. Évidemment je n'aurais pu aller jusque-là sans m'exposer aux plus graves accidents. J'ai fait mon vote entre les mains du Pape, avant de partir, et je souscrirai de grand cœur à tout ce que le concile décidera.
« Il doit vous tarder, Monseigneur, d'arriver dans votre diocèse. Vos fidèles vous attendent avec impatience, et je sais qu'ils doivent vous recevoir à bras ouverts. Je partagerai leur bonheur et leur joie. »
Malgré cette impatience bien légitime et bien réciproque des fidèles et du pasteur, Mgr Freppel était résolu à demeurer à Rome tant que sa présence pourrait y être utile à la vérité et agréable à Pie IX, lorsqu'un événement considérable vint changer la face des affaires et du monde : la guerre était déclarée entre la Prusse et la France, et le Piémont aux aguets n'attendait qu'une occasion pour se précipiter sur sa proie. Le concile fut suspendu et le jeune évêque d'Angers prit le chemin de son diocèse, où l'attendaient de grands travaux, de grandes douleurs et de grands triomphes : nous allons voir l'évêque à l'œuvre.
Mgp Freppel voulait être et il a été par-dessus tout l'évoque d'Angers. Toutes ses préoccupations se subordonnaient à celle-là ; ce titre et cette gloire domineront toutes les autres.
Nous avons déjà mentionné ses désirs impatients de voir enfin son diocèse, ses vénérables collègues de la province eclésiastique de Tours et les fldèles dont il était devenu le pasteur et le père. Rarement un évêque fut précédé d'une aussi belle réputation de savoir et de vertu ; rarement aussi évoque fut reçu avec plus d'enthousiasme et d'espérance. En présence de l'accueil qui lui est fait, sur cette terre généreuse, par toutes les classes de la population, son cœur est visiblement ému, gagné et donné pour toujours. Jusqu'alors Fillustre professeur de Sorbonne n'avait été que par accident en rapports intimes avec les âmes ; maintenant il se trouvait à la tête de tout un peuple qu'il fallait gouverner en évêque, c'est-à-dire conduire à sa un dernière en le protégeant contre l'erreur et le vice et en lui enseignant la vérité et la vertu. La grande idée qu'il se faisait de cette mission surnaturelle, et qu'il a réalisée dans une mesure extraordinaire, augmentait encore son saisissement.
Dès son arrivée, il voulut visiter en détail les établissements religieux de sa ville épiscopale, et les larmes attendries
qui coulaient de ses yeux chez les Petites Sœurs des Pauvres ou chez les Dames du Bon-Pasteur, parurent plus éloquentes encore que les paroles de joie et de dévouement qui débordaient de ses lèvres. On trouve un écho de ces premières impressions dans sa correspondance de cette époque. Il écrivait à Strasbourg :
Angers, le 6 août 1870.
» Je vous prie de m'excuser de ce que je ne vous ai pas écrit plus tôt; mais depuis mon arrivée à Angers, c'est à peine si je trouve le temps de dire mon bréviaire. Réceptions officielles et visites officielles, tournées dans les principaux établissements et communautés religieuses de ma ville épiscopale, voilà de quoi m'absorber du matin au soir. Les conditions matérielles et morales de mon diocèse ont dépassé mon attente à tous égards. L'installation de l'évêque en ville et à la campagne est superbe; mais ce qui vaut encore mieux, c'est l'excellent esprit des populations angevines et la belle couronne d'établissements religieux qui s'est formée autour d'Angers. Vous en jugerez par vous-même quand vous me ferez le plaisir de venir me voir; mais je puis dire, dès aujourd'hui, que le diocèse d'Angers est décidément l'un des meilleurs de la France. On m'a fait un accueil enthousiaste, et je suis ravi de tout ce que je vois et entends autour de moi.
» Lors démon passage à Paris, je n'ai pas cru devoir demander à voir l'empereur, qui faisait ses malles pour rejoindre Tarmée. Toute conversation sur nos affaires religieuses eût été intempestive ; cest partie remise à plus tard. Mais je me suis longuement entretenu avec MM. Emile Ollivier et Hamille, auxquels j'ai expliqué de mon mieux la question de l'infaillibilité, à laquelle ils n'entendent pas grand'chose ni l'un ni l'autre. Je me suis convaincu une fois de plus que les évoques de la minorité ont fait tout le mal; mais leur [crédit a bien baissé, et, si je ne m'abuse, on nous
estime plus qu'eux. Pour ce qui me concerne, j'ai obtenu du ministère tout ce que je demandais, et ce n'est pas peu dire. Car mon palais, qui est plus grand que le Louvre, exige de fortes réparations, et l'on y jetterait un demi-million qu'il n'y paraîtrait guère. C'est le plus beau monument d'architecture civile romane que nous possédions en France.
» Vous devez comprendre, Monseigneur, à quel point les nouvelles de la guerre m'intéressent, puisque notre chère Alsace en est le principal théâtre. La défaite des Français à Wissembourg m'a rempli d'indignation contre Mac-Mahon. Comment! il envoie trois régiments pour défendre la trouée la plus défavorable que présentent nos frontières ! Et il néglige de relier cette division au gros de l'armée î Pour quiconque connaît la contrée, comme vous et moi, c'est insensé. Si c'est ainsi que l'armée française est conduite, nous pouvons nous attendre aux plus grands désastres. L'armée française est invincible, mais à condition qu'elle soit bien dirigée.
» Et puis, l'abandon du Saint-Père par nos troupes est-il bien de nature à attirer les bénédictions du Ciel sur nos armes ? Je suis plein d'inquiétude et je presse tout mon clergé et tout mon peuple de redoubler de prières avec moi. Pauvre chère Alsace ! fallait-il qu'elle revît les Prussiens, grâce à l'incapacité de nos généraux?
» Écrivez-moi vos impressions, cher Monseigneur, et annoncez-moi une belle victoire. Ma mère surtout a besoin d'être consolée par la perspective du succès. Ici, l'on est très patriote, mais la nouvelle de l'abandon de Rome par nos troupes a singulièrement refroidi l'élan de nos populations si chrétiennes. J'attends avec impatience de vos bonnes nouvelles et vous prie d'agréer la nouvelle assurance de mcn respectueux et inaltérable attachement. »
» -]- Ch. -Emile, évêque d'Angers. »
Après ses diocésains, Mgr Freppel se proposait de visiter les évoques de sa province; mais l'horizon devenait sombre et l'anxiété pesait sur tous les esprits. Le métropolitain était
alors MgrGuibert, archevêque de Tours, que le nouvel élu avait connu à Rome et dont il estimait la haute raison et la grande prudence ; il s'ouvrit à lui de ce projet et en reçut celte cordiale et paternelle réponse :
Tours, le il août 1870.
» Vous savez combien je serai heureux de vous recevoir ici, quel que soit le moment que vous choisirez. Pour mon cœur, le plus tôt sera le mieux. Mais il faut être avant tout à ce qui est de devoir. Accomplissez tout d'abord tout ce que les nécessités ou les convenances exigent d'un évêque arrivant dans son diocèse, surtout au milieu des graves périls où nous sommes engagés ; ensuite nous nous visiterons à loisir, nous commencerons cette suite de communications qui doivent exister entre collègues qui s'aiment et qui s'estiment. Ce sera pour moi la continuation des douces relations que j'ai toujours eues avec l'évêché d'Angers.
» Quoique j'aie appris par les journaux et par mes correspondances comment les choses se sont terminées à Rome, j'entendrai bien volontiers les détails de votre bouche. J'ai vivement regretté la persistance de l'opposition jusqu'à la fin. J'avais espéré que le sentiment de l'amour de l'Église amènerait la complète unanimité. J'ai vu avec plaisir que quatre prélats, avec lesquels j'ai eu des relations particulières, qui sont venus me demander mon avis à la veille de mon départ, et à qui j'avais dit qu'en définitive il fallait voter la définition, quels qu'en fussent les termes, se sont loyalement réunis à la majorité. Ce sont l'archevêque de Reims, celui de Sens, et les évêques de Viviers et de Chartres. Si je fusse resté à Rome, probablement j'en aurais gagné quelques autres. Mon argument était bien simple et pris dans le bon sens : Quand on est pour la doctrine, la forme n'est plus qu'une chose accessoire, et l'édification de l'Église commande qu'on ne se divise pas pour un point tout à fait secondaire.
» Quels événements, Monseigneur ! Que va-t-il sortir de la situation violente où nous sommes tombés ? Où en seronsnous dans un mois, dans quinze jours^ dans huit jours peutêtre? Nous subissons les tristes conséquences des fautes qui ont commencé avec la guerre d'Italie et qui se sont continuées depuis avec un aveuglement incroyable. Il ne faut cependant point désespérer ; il y a dans notre nation d'immenses ressources. Dieu a des desseins qui nous sont inconnus, et peut-être ces rudes épreuves ramèneront les esprits à des pensées plus justes envers l'Église.
» Je suis très heureux de l'accueil si favorable qui vous est fait partout dans votre diocèse. Dieu vous a placé à la tête d'un peuple qui est resté chrétien ; il n'y a un peu de mélange que dans la ville épiscopale, comme dans toutes les grandes villes.
» Agréez, je vous prie, Monseigneur, l'assurance de mon entier dévouement et de mon plus tendre respect.
» 7 J.-Hipp., archev. de Tours. »
Aux premières effusions succédèrent bien vite et coup sur coup les épreuves de l'année terrible. Pendant cette longue suite de désastres inouïs, l'union de l'éveque d'Angers et de son peuple se resserra davantage. L'activité patriotique de Mgr Freppel fut vraiment admirable. A la tête de toutes les œuvres organisées pour venir au secours des victimes de la guerre, il n'oublia et n'épargna rien. Son impulsion vigoureuse suscita des prodiges de générosité. La simple énumération des actes épiscopaux, des circulaires, des comités, des lettres, des quêtes, des appels aux fidèles, au clergé ou aux pouvoirs publics, serait pour le prélat la plus magnifique des apologies ; la Semaine religieuse d'Angers, à cette époque, en est pleine, et les premiers volumes des Œuvres oratoires et pastorales contiennent plusieurs de ces glorieux documents ; l'amour de l'Église et l'amour de la France y éclatent à chaque ligne.
Grâce à la sollicitude de l'éveque^ beaucoup de soldats furent enrôlés et habillés, tous encouragés et bénis au départ. Dans ces allocutions guerrières, on sent à la fois le cœur du père et la foi du prêtre. Il désigna des aumôniers pour accompagner les combattants sur le champ de bataille, des infirmiers pour soigner les malades et les blessés. Les établissements diocésains avaient été de bonne heure trans-
formés en ambulances et en hôpitaux. Les prisonniers transportés au fond de l'Allemagne y ressentirent les bienfaits de cette charité infatigable et prévoyante qui s'efforçait d'égaler le remède au mal et l'héroïsme à l'infortune. Elle suivait les victimes même au delà de la tombe : l'évêque ordonna des prières pour ceux qui avaient sacrifié leur vie à la France, il prononça des éloges funèbres pour honorer leur dévouement, et enfin veilla sur les tombes lointaines de ces chers défunts. La guerre, qui atteint directement le soldat, trouble par contrecoup d'innombrables existences humaines. Mgr Freppel suit le fléau dans ses inextricables ramifications; il vient en aide aux familles privées de ressources par l'absence de leurs soutiens naturels, époux, fils, frères ou pères ; il recueille, nourrit et élève les orphelins. Les Alsaciens-Lorrains ont une part de choix dans cette charité patriotique. Si l'espace nous permettait d'entrer dans le détail, on verrait avec émotion toutes les ressources d'une vaste intelligence s'unir à toutes les délicatesses d'un grand cœur.
A l'invasion étrangère s'ajoutaient l'anarchie intérieure et la préoccupation de l'avenir. On annonça la convocation d'une Assemblée constituante ; Mgr Freppel, pensant qu'il y avait peut-être là une nouvelle occasion de se dévouer pour l'Église et pour la France, consulta Mgr Rœss :
Angers, le 20 octobre 1870.
« Très cher et vénéré Seigneur,
» Je ne sais si ma lettre vous arrivera; mais comme j'en ai reçu une de M. Rapp, relativement au Bon Pasteur, il y a chance pour celle que je vous envoie. Vous pensez bien que j'étais près de vous de cœur pendant les tristes semaines que nous venons de passer. Comme vous avez dû souffrir I Le général Uhrich, que j'ai vu à Tours, m'a raconté toute l'histoire du siège, votre noble conduite, votre indisposition, etc. J'espère qu'à l'heure présente vous allez bien, et que nous
nous reverrons bientôt. Pauvre Alsace 1 mon cœur saigne, quand je pense à ses malheurs. Ici, nous sommes très calmes et en même temps très décidés à repousser l'ennemi, s'il se présente. Mes braves Angevins sont admirables de patriotisme, et j'ajouterai aussi, de dévouement envers leur évêque. Je n'ai que des consolations, et n'était cette malheureuse guerre je serais au comble du bonheur dans ma belle terre d'Anjou. •Que de rêves détruits ! J'espérais vous posséder quelque temps cette année, au milieu de mon clergé qui aurait été si heureux de vous voir et devons témoigner ses respectueuses sympathies. Gomme Dieu nous éprouve ! Pauvre France !
» Et dire que la question intérieure vient ajouter ses embarras à l'invasion étrangère ! Car il ne faut pas se le dissimuler, la proclamation de la République a réveillé toutes les mauvaises passions. Le midi de la France est livré à la démagogie ; Lyon n'est pas dans un meilleur état. Dès que les Prussiens seront partis, nous aurons à lutter contre les matérialistes et les athées. On voudra dénoncer le Concordat, proclamer la séparation de l'Église et de l'État, supprimer le budget des cultes, dépouiller l'école de son caractère religieux, introduire l'enseignement gratuit et obligatoire, etc. Pour moi, je me prépare à la latte et je n'oublierai rien pour combattre les démagogues par la parole et par la plume.
» De l'Assemblée constituante qui va se réunir dans quelques semaines dépendra l'avenir de la France. Jamais notre pays ne s'est trouvé dans une situation plus critique. Et à ce propos, je viens vous demander votre avis au sujet d'une proposition qui m'a été faite. Lorsqu'il fut question, il y a quelques semaines, des élections pour la Constituante, plusieurs curés du Haut-Rhin m'écrivirent pour me demander si je consentirais à vouloir affronter les luttes de la tribune comme représentant de l'Alsace. Ne pouvant pas être élu dans l'Anjou, parce qu'aux termes de la loi un évêque ne peut pas se porter comme candidat dans son diocèse, j'étais disposé à accepter, quand survint le décret prorogeant les élections.
Aujourd'hui que Ton va revenir à la charge, je viens vous demander votre avis.
)) Plusieurs évoques m'ont écrit pour m'engager àme présenter pour la députation quelque part, afin de pouvoir défendre à la tribune les intérêts de l'Église, qui seront menacés à coup sûr. Malgré ma répugnance à me jeter dans ces luttes, je n'hésiterai pas à le faire si vous y voyez un devoir. Dans ce cas, j'accepterai la députation que l'on m'oftre dans le Haut-Rhin, et, le cas échéant, je vous prierai d'appuyer mon élection de votre influence souveraine auprès de MM. les curés. Le nonce du Pape, qui est en ce moment à Tours, me presse vivement de ne pas refuser. Êtes-vous également de cet avis? J'attends votre réponse, si toutefois les correspondances ne sont pas interceptées, ce que je ne pense pas, puisque la lettre de M. Rapp m'est parvenue.
» J'ai de bonnes nouvelles de l'évêque de Liège et de l'archevêque de Toulouse. Ce dernier a eu maille à partir avec un préfet insensé qui se nomme Duportal.
» Voilà le concile suspendu; donc, adieu notre voyage de Rome. Soyez sans inquiétude sur nos effets; ils sont en lieu sûr dans la Ville éternelle, malgré les horreurs qui s'y commettent. La Mère de Nazareth est en France avec quelques sœurs de Marie-Réparatrice : toutes se trouvent à Toulouse.
» J'attends avec la plus vive impatience de vos nouvelles. La poste d'Angers ne peut me garantir que ma lettre arrivera à sa destination. A la garde de Dieu! Il n'y a rien dans ma lettre qui puisse offenser les Prussiens; je pense donc qu'ils vous la remettront saine et sauve.
» Adieu, très cher et vénéré Seigneur, et croyez...
« 7 Gh.-Émile, évêque d'Angers. »
N'ayant pas reçu de réponse, il revient à la charge un mois après, avec une insistance plus explicite. Qu'on nous permette ces longues citations ; rien, nous semble-t-il, n'aide autant le lecteur à se reporter à ces jours si proches et déjà pourtant trop oubliés; rien ne fait mieux comprendre
les anxiétés de ceux qui furent mêlés à ces épouvantables écroulements.
Angers, le 29 novembre 1870.
« Cher Monseigneur,
» Je ne sais si cette lettre aura le sort des précédentes, qui ne vous sont pas, sans doute, parvenues ; mais je ne veux pas laisser passer la Saint-André sans du moins tenter de vous exprimer mes vœux et mes souhaits. Yous savez s'ils sont sincères! Hélas! dans quelle situation nous trouvons-nous? Et qui eût dit, l'an dernier, que nous ne pourrions plus même correspondre librement six mois après? J'espère que vous êtes remis des secousses du mois de septembre, bien qu'à vrai dire je n'aie aucune nouvelle positive sur l'état de votre santé! Je tente cette fois la voie belge, par Namur; peut-être serai-je plus heureux que par le passé. Si vous pouvez me faire parvenir de vos nouvelles, vous savez avec quel bonheur je les recevrai. Il m'est si pénible de ne pas savoir en quel état de santé vous ont laissé ces maudits Prussiens.
» Ici, dans l'Ouest, on est armé jusqu'aux dents; l'élan patriotique est admirable, et si la France peut encore être sauvée, elle le sera certainement par nos vaillantes populations de la Bretagne et de la Vendée.
» Je me suis mis à la tête de toutes les œuvres compatibles avec mon ministère : ambulances, secours aux blessés, soulagement des militaires en campagne. Je suis admirablement secondé par mes braves Angevins, que j'aime du fond du cœur. Je corresponds assez souvent avec l'archevêque de Toulouse, qui me demande toujours de vos nouvelles; mais comment lui en donner, n'en ayant pas moi-même?
» Rien n'est perdu : la France peut encore se relever et faire payer cher aux Prussiens leurs sauvageries. Si vous voyiez comme moi l'ardeur qui anime nos jeunes soldats de l'Anjou et de la Vendée!
» Malheureusement, nous n'avons pas que les Prussiens à
combaltre; les rouges nous menacent de leurs extravagances, et certainement nous aurons de rudes assauts à soutenir. Ils veulent déchristianiser la France; mais nous luttons énergiquement. Les élections pour la Constituante sont retardées; il faudra bien qu'elles aient lieu un jour ou l'autre. Sur l'avis du nonce et de plusieurs évoques, je suis résolu à me présenter aux élections dans le Haut-Rhin, comme plusieurs curés me l'ont offert. Il faut absolument deux ou trois évoques pour combattre la séparation de l'Église et de l'État, et la suppression du budget des cultes. J'espère que vous m'appuierez dans l'occasion. Ce sera une bien rude tâche, mais vous savez que je ne crains pas de parler en public et de regarder eu face une assemblée, quelle qu'elle soit.
» Mais cette lettre vous arrivera-t-elle, cher Seigneur? Je l'ignore. Si oui, je vous prie de me répondre par la Suisse ou par la Belgique, pour me donner des nouvelles de votre santé. Pauvre Alsace!
» Agréez, cher Seigneur, la nouvelle assurance de mon respectueux et tendre attachement.
» f Gh. -Emile, évêque d'Angers. »
En même temps qu'il s'adressait à tous les dévouements humains, MgrFreppel faisait de pressants appels à la miséricorde divine et aux protecteurs célestes de la France. C'est à Dieu qu'il demandait le succès de nos armes, la sagesse pour nos législateurs, l'union des esprits et la constance qui honore les revers et prépare les revanches. Menacé, comme tant d'autres, par le flot des envaliisseurs, il consacra solennellement le diocèse d'Angers au Sacré Cœur de Jésus, et promit de lui élever une belle église si ce dernier malheur et cette suprême honte étaient épargnés à la Vendée et à l'Anjou. Ce vœu fut exaucé; le prélat et son peuple reconnaissants ont magnifiquement tenu leur parole.
Pourtant, comme pour démontrer une fois de plus qu'il faut s'attendre à toutes les injustices, il s'est rencontré, dix ans plus tard, un adversaire politique assez hardi pour
reprocher à l'évoque (J'Angers, non plus d'avoir excédé son devoir ou son droit en offrant ses séminaristes pour en faire des soldats, mais d'avoir refusé quelque chose à la patrie en détresse. Les électeurs bretons, il est vrai, firent bonne justice de cette impudente accusation.
Dès 1871, Paris fut sur le point d'avoir le courageux prélat comme député ou comme évoque. Qui peut calculer l'influence qu'il aurait exercée sur l'Assemblée de Versailles, et par suite sur les événements! Lui-même raconte à Mgr Rœss par quelles manœuvres ces divers projets échouèrent :
Angers, le 15 août 1871.
« Très cher et vénéré Seigneur,
» Je suis absolument sans nouvelles de votre part, et il me semble qu'un siècle nous sépare de notre dernier adieu. Je pense que vous avez reçu la lettre dont j'avais chargé ma mère, lors de son voyage en Alsace. Malheureusement, elle n'a pas pu rendre visite à Votre Grandeur, retenue qu'elle était auprès de sa sœur agonisante. Aussitôt après le décès, elle s'est hâtée de rentrer à Angers, oii je l'ai un peu grondée de n'avoir pas profité d'un jour quelconque pour me rapporter de visu des nouvelles de votre santé. Depuis lors j'en suis réduit aux journaux pour savoir que les Prussiens ne vous rendent pas la crosse légère, et que le Saint-Père a eu la cruauté de la rendre plus lourde encore, en la faisant d'or ! Mais quel qu'en soit le métal, vous la portez d'une main ferme ; et si j'applaudis aux gracieusetés du Souverain Pontife, je ne crains rien pour vous de la lourde patte des Allemands.
» Il s'est passé bien des choses depuis ma dernière lettre. D'abord j'ai failli devenir député de Paris. Vingt et un journaux m'avaient spontanément offert une candidature que je n'ai pas cru pouvoir refuser; et 84,000 voix m'ont prouvé que je n'avais pas eu tort. Sans les manœuvres inqualifiables de M. Thiers et de son acolyte, Mgr ***, flanqué de la secte
des catholiques libéraux, j'eusse été infailliblement élu; mais ces messieurs m'ont fait l'honneur de craindre que je ne dérangeasse leurs combinaisons amicales au sujet du pouvoir temporel et de quantité d'autres choses.
» De plus, vous avez dû voir par les journaux que j'étais sérieusement menacé de l'archevêché de Paris. Le Pape désirait beaucoup m'y voir, et devant un pareil souhait il m'eût été difficile de refuser la perspective d'une mort certaine et à courte échéance. En outre, clergé et fidèles étaient à peu près unanimes à me demander. Heureusement pour moi, mes amis habituels, M.ThiersetMgr***, me laissèrent à mon bel et cher Anjou ; et j'en fus quitte pour la peur. J'aurais tant de choses à vous conter là-dessus, que je réserve le tout pour notre prochaine entrevue.
» Sera-t-elle bien prochaine? C'est à vous qu'il appartient de décider, très cher et vénéré Seigneur. Au seul soupçon de votre arrivée dans nos contrées, le baron Pron m'a envoyé télégramme sur télégramme. Je conçois qu'une longue absence vous serait difficile dans les conjonctures présentes ; mais quinze jours de locomotion vous feraient du bien, et je suis persuadé qu'à votre retour à Strasbourg vous trouveriez encore debout la flèche de la cathédrale. Si vous arrivez, j'inviterai tous les évoques de l'Ouest, à commencer par Poitiers, et nous vous ferons une fête dont on se souviendra.
» Il ne tient qu'à vous, cher Seigneur, de convertir mon rêve en réalité. Quant à venir en Alsace, vous savez bien que je ne le puis : les Prussiens seraient assez polis pour me reconduire à la frontière. G 'est dur cependant de ne pouvoir revoir ma chère Alsace, mes parents et mes amis !
» Agréez, cher Seigneur, la nouvelle assurance de mon profond et respectueux atachement.
» -j- Gh. -Emile, évêque d'Angers. »
M. Guibert, compatriote, condisciple et ami de M. Thiers, fut nommé archevêque de Paris. Aux félicitations de Mgr Freppel, le successeur de Mgr Darboy répondit :
Tours, le 6 août 1871.
«Vous avez bien raison; mon acceptation du siège de Paris n'est qu'un acte de dévouement et d'abnégation. J'ai résisté tant que j'ai pu, mais il a fallu céder devant les insistances persévérantes du gouvernement et la manifestation des intentions du Saint-Père. J'espère que Dieu aura égard à mon sacrifice etàla peine inexprimable que j'éprouve de m'éloigner du tombeau de saint Martin et d'un diocèse où j'avais mis toutes mes affections. Je ne regretterai pas moins de m'éloigner du plus voisin de mes sutîragants, qui m'était bien cher par sa science et ses qualités aimables.
» Je vous demande instamment le secours de vos prières, dont j'ai un pressant besoin dans ce nouvel et difficile apostolat.
» Veuillez bien agréer, Monseigneur, l'assurance de tous mes sentiments les plus respectueux et les plus dévoués.
» •{" J.-HiPP., archevêque de Tours ».
Pie IXavait pour l'évêque d'Angers une estime et une affection profondes; elles s'étaient encore accrues pendant le concile; la belle et courageuse lettre pastorale du 30 novembre 1870, sur l'invasion des États pontificaux par les troupes italiennes, alla droit au cœur du Pontife-Roi. Nous n'y relèverons que cet éclatant témoignage rendu à l'administration si calomniée du gouvernement papal:
« Et qu'on ne vienne pas, nos très chers Frères, nous parler de la comédie plébiscitaire qui vient de se jouer à Rome, sous la menace des baïonnettes italiennes, pour couvrir la spoliation d'un faux semblant de légalité. En droit, l'insurrection contre unpouvoir légitime n'est pas plus licite à Rome qu'ailleurs, ou c'en est fait de toute autorité monarchique ou républicaine. En fait, jamais peuple, dans les temps modernes, n' a vécu plus content sous un sceptre moins dur ni mieux
respecté. Ayant passé les deux dernières années dans la capitale du monde chrétien, nous pouvons parler en connaissance de cause et dire ce que nous avons vu et entendu.
» L'une des choses qui nous ont frappé davantage durant ce séjourprolongé, c'était l'air de satisfaction répandu sur tous les visages. Tandis que l'émeute faisait le tour des villes de l'Italie, Rome jouissait d'un calme profond. Pas le moindre déploiement de force publique au milieu des plus grandes réunions populaires dont nous ayons été témoin dans notre vie; l'ordre matériel naissait sans eiïort du contentement des esprits.
» Et comment aurait-il pu ne pas en être ainsi? L'absence de tout service militaire obligatoire, des charges moindres que dans n'importe quel état, une aisance générale entretenue par l'affluence des étrangers, une extrême facilité à se procurer à bon compte les moyens de subsistance, des foyers d'instruction plus nombreux que dans toute autre capitale, une organisation administrative et judiciaire qui ne craint pas le parallèle, des travaux d'industrie et d'art comme l'entreprise récente de VAcqua Marcia, qui ont fait de Rome la ville la mieux approvisionnée pour les premières nécessités de la vie : certes, voilà bien de quoi exciter l'envie de tout peuple qui ne place pas son bonheur suprême dans les menées de quelques ambitieux ou dans le désordre des rues.
» Pour troubler cet étatde choses, les excitations du dehors, quelque violentes qu'elles fussent, n'auraient jamais suffi. Depuis quinze ans, le langage et les actes du Piémont ont été pour l'État pontifical une provocation permanente à la révolte, et malgré ces appels réitérés à l'insurrection, personne n'a bougé. Il a fallu pour jeter la perturbation dans un milieu si paisible, il a fallu l'invasion étrangère, un régime de terreur étouffant la libre expression du vœu général, un ramassis d'Italiens venant prendre la place du vrai peuple de Rome, et je ne sais quel amalgame de listes de scrutin dressées sans discernement ni contrôle, c'est-à-dire la plus amôre dérision du suffrage et la mystification la plus odieuse que l'on
ait VU se produire à notre époque si fertile en tours de main réussis. »
La grande âme de Pie IX aimait à témoigner sa reconnaissance; il voulut féliciter le prélat de son dévouement patriotique pendant la guerre, le consoler de la blessure faite à son cœur par l'amputation de l'Alsace, et l'encourager solennellement à rester le champion inébranlable du pouvoir temporel et des doctrines romaines ; il lui fit donc adresser le bref suivant :
A notre vénéi^able Frère Charles-Emile, évêque d'Angers,
Pie 7X, pape.
« Vénérable Frère, salut et bénédiction apostolique.
» Nous ne pouvons qu'approuver les actes de fermeté et de vigueur sacerdotale, et nous devons les plus grands éloges à des efforts qui ont pour but la défense des droits de l'Église et le bien de la société humaine. C'est pourquoi nous vous félicitons vivement, vénérable Frère, du zèle si remarquable avec lequel, dans vos derniers écrits, vous avez élevé votre voix de pasteur, pour veiller aux intérêts de votre troupeau, pour lui signaler les périls auxquels l'exposent de continuelles attaques contre la foi catholique, et pour vous opposer avec une constance épiscopale aux indignes efforts qne l'on tente pour entraver le libre exercice de l'enseignement chrétien.
))Nous aimons à reconnaître que parla vous avez très bien mérité de l'Église et de votre diocèse. Aussi nous vous confirmons, vénérable Frère, dans vos excellentes résolutions, d'autant plus que la cause dont vous avez pris la défense est plus grave, et que plus grands sont les maux dont votre patrie est menacée par suite de la guerre entreprise contre les principes et la méthode de l'éducation chrétienne.
» Nous nous plaisons également à rendre justice au zèle pieux et aux sentiments de religion si louables qu'un très grand nombre de vos fidèles ont su déployer en cette circons-
tance, sur votre initiative et sous votre direction. Nous bénissons Dieu qui a opéré ces choses parmi vous, et nous voulons exprimer à ces chers fils les félicitations qui leur sont dues et notre bienveillance toute paternelle.
(( Daigne le Seigneur tout-puissant soutenir vos efforts par sa grâce, faire prospérer vos œuvres, unir à jamais et fortifier tous les esprits pour le combat qu'il faut livrer à la méchanceté du siècle! C'est ce que nous lui demandons instamment ; et comme gage de notre bienveillance particulière, comme présage de tout don céleste, nous vous accordons très affectueusement notre bénédiction apostolique, à Vous, vénérable Frère^ ainsi qu'à tout votre clergé et à tous les fidèles qui sont confiés à vos soins.
» Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 13 décembre 1871, en la vingt-sixième année de notre pontificat.
» Pie IX, Pape. »
L'attente du Souverain Pontife ne devait pas être trompée. Aussitôt après l'invasion et la Commune, Mgr Freppel avait examiné l'état de notre pays, et dans un premier mandement avait mis à nu les vraies causes de nos désastres: l'affaiblissement de la foi, la perversion du sens moral, le mépris de l'autorité, la soif des jouissances et l'absence de l'esprit de sacrifice. Peu de lectures sont plus douloureusement instructives que celle de ces pages oii les plaies de la France sont touchées par une main qui ne craint point de les sonder pour les guérir. On peut y voir un programme pour toute une vie épiscopale.
« Ce n'est pas d'aujourd'hui que des observateurs attentifs ont jeté un regard triste et inquiet sur l'état moral de la France. Sous les dehors d'une civilisation élégante et raffinée, ils signalaient avec effroi des germes de mort et de dissolution. Sans méconnaître ce qui restait de croyances et de vertus dans la partie saine de la nation, ils suivaient de l'œil cette marée montante du vice et de l'impiété qui allaient reculant de jour en jour leurs bornes. Un abaissement général des caractères, le culte des intérêts se substituant au respect des principes, une perversion lente mais continue du sens moral, la lièvre du gain sans cesse surexcitée par l'exemple et par le succès de spéculations scandaleuses,
l'habitude de ne plus demander la fortune au travail persévérant et honnête, mais à d'heureux hasards, l'absence de tout ressort dans beaucoup d'âmes énervées et amollies par l'abus des plaisirs, une légèreté d'esprit et de conduite devant lesquelles disparaissait le sérieux de la vie humaine ramenée désormais à ces deux mots : amasser et jouir, voilà les symptômes de décadence que trahissait sur bien des points l'aspect du pays.
» Pour qui voulait descendre dans l'intérieur des familles, il n'était pas difficile de s'apercevoir que le respect et l'obéissance avaient fait place à des goûts prématurés d'émancipation, en même temps que d'imprudentes faiblesses jointes à de molles complaisances relâchaient les liens de la première et de la plus fondamentale des hiérarchies humaines.
» Comment s'étonner dès lors que l'esprit d'indiscipline en fût venu à gagner tous les degrés de l'échelle sociale ? Personne ne voulant plus obéir, il devait arriver un moment où nul ne saurait plus commander.
)) D'autres signes avant-coureurs d'une catastrophe peu éloignée n'excitaient pas moins les alarmes d'esprits prévoyants : l'abandon ou le mépris des professions les plus favorables au maintien des mœurs simples et austères; l'émigration des campagnes affluant vers les grands centres pour y chercher trop souvent avec une existence déclassée des plaisirs faciles ; l'esprit de famille et la moralité publique profondément troublés par l'oubli de la grande loi du repos traditionnel, et, pour résumer ces faits dans le plus frappant de tous, l'accroissement de la population subissant un temps d'arrêt, comme si les sources mêmes de la vie avaient été atteintes par le désordre des mœurs; c'étaient là, aux yeux d'hommes clairvoyants, autant d'indices révélateurs qui faisaient présager pour l'avenir des larmes et des ruines. »
Par la nature de son esprit, par une longue pratique de l'étude, et aussi par la vue nette des besoins actuels, Mgr
Freppel fut amené à s'occuper d'abord et surtout des intelligences et des doctrines. Il voulait faire rayonner dans tous les sens et jusque dans les plus petits villages les enseignements de l'Évangile et de Rome ; pour cela son zèle devenait hardi et ne reculait pas devant la responsabilité de certaines initiatives. Les journaux publiaient naguère la lettre pleine de graves et fraternelles observations qu'il adressait à Mgr Bellot des Minières récemment promu à l'épiscopat, à propos de son premier mandement. Il en existe plusieurs de ce genre, d'une doctrine aussi terme et d'un accent très ému, dans les limites de l'estime profonde et du respect A affectueux que lui inspiraient ses vénérables correspondants. Le moment n'est pas venu de communiquer au public ces documents précieux pour l'histoire ecclésiastique, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle; mais ils le seront un jour et ils feront mieux connaître le caractère et l'influence de Mgr Freppel ; on y verra surtout son dévouement absolu à l'Église et sa vigilance pour la pureté delà doctrine. Quand il s'agissait de ces deux choses, toutes les questions de personnes ou d'intérêts n'existaient plus pour lui. Voici, comme exemple, les réflexions qu'il envoyait à Mgr Guilbert alors évêque de Gap, mort plus tard cardinal-archevêque de Bordeaux, à l'occasion d'une lettre pastorale où ce prélat exposait sa théorie sur le rôle de l'Église et du clergé dans les affaires politiques.
Angers, le 26 septembre 1876.
» En lisant, il y a trois mois, la lettre pastorale sur les Devoirs du prêtre touchant la politique, que VOUS m'avez fait l'honneur de m'adresser ainsi qu'à tous nos collègues, je ne pus me défendre d'une pénible surprise. Je pensais en moimême que si jamais la publicité venait à s'emparer d'un document où la vérité se trouve si gravement altérée ou diminuée, il y aurait là, pour les catholiques, un motif de tristesse, et pour leurs adversaires un sujet de satisfaction.
Mes prévisions se sont vérifiées, et au delà. Tandis que la République franc aise ^\q, Siècle, le National, rOpinion nationale, le Courrier de France, le Rappel, et, pour parler de mon diocèse, le Patriote d'Angers, c'est-à-dire toute la presse irréligieuse sans exception, comblent d'éloges votre lettre pastorale, la presse catholique se renferme dans le silence ou contient son émotion dans une tristesse respectueuse. N'est-ce pas là, Monseigneur, quelque chose de bien significatif ? Et si les applaudissements unanimes de la presse radicale et anticatholique ne vous paraissent pas le critérium absolu d'une erreur ou d'une faute, ne sont-ils pas, au moins, de nature à vous inspirer de l'inquiétude ? Pour moi, après avoir relu votre lettre pastorale avec l'attention qu'elle mérite, je ne suis nullement surpris ni de la joie de nos adversaires ni de la douleur de nos amis ; car, je n'hésite pas aie dire et j'espère le prouver, cette pièce doctrinale blesse sur des points graves la justice et la vérité.
» Nous avons eu. Monseigneur, vous et moi, le redoutable honneur d'entrer, à peu près vers le même temps, dans les rangs de l'épiscopat. Je ne crois donô manquer à aucune convenance en vous soumettant avec respect les réflexions que m'a suggérées votre lettre. Peut-être aussi vingt-cinq années d'études et d'enseignement théologiques me vaudront-elles une excuse dans votre esprit. Et d'ailleurs, par le fait des journaux, vos paroles ont dépassé les limites de votre diocèse ; elles sont arrivées jusqu'à nos prêtres, et dès lors c'est pour nous un droit de ne pas les laisser passer sans du moins vous faire connaître l'impression qu'elles nous causent. Il y va de la doctrine que nous avons tous mission de défendre, de quelque côté que vienne l'altération ou la diminution de la vérité.
» Vous prêchez, Monseigneur, pour l'Église et pour le clergé, le système de l'indifférence absolue en matière politique. Sous prétexte que l'Église peut s'accommoder à toutes les formes de gouvernement, ce qui est vrai, vous
déclarez en propres termes (page 5) que ces diverses formes de gouvernement, leurs changements, leurs modifications^ leurs successions, « c'est ce qui importe le moins à l'Église ». Le clergé, car c'est de lui qu'il s'agit, doit accepter tous les régimes, quelque nom qu'ils portent, quelle que soit leur origine, sans distinction et sans préférence. Survient-il une révolution? « L'Église en déplore, sans doute, le mal et les » crimes qui accompagnent d'ordinaire ces bouleversements;. )) mais s'inspirant toujours de l'intérêt des peuples, dont le » salut est pour elle la suprême loi, elle accepte l'état de » choses reconstitué, prie pour les nouveaux gouvernants- » et pour les gouvernés, en rappelant à tous les principes » éternels du droit ou de la justice. » (page 4 .) Si l'Église, et surtout les Pontifes romains, se sont trouvés directement mêlés cl la politique, c'était le fait de circonstances exceptionnelles. Leur droit, à cet égard, était né de la force des choses et sanctionné par le consentement même des rois et des peuples (page 3). Mais aujourd'hui, plus rien de pareil. Plus d'alliance, plus d'union intime avec un gouvernement quelconque, fût-il légitime à tous les titres, parce que, s'il venait à tomber, le clergé pourrait souffrir de cette chute, témoin la révolution de 1830 (page 6). Donc, abstention complète du clergé, comme tel, dans l'ordre politique. « Qu'on » ne le mêle pas, et qu'ilprenne garde lui-même de se laisser » mêler aux tempêtes et aux orages politiques de notre temps » (page 7). Le prêtre sans doute, comme tout citoyen^ est parfaitement libre d'avoir individuellement son opinion politique; mais en tant que prêtre, dans Texercice de son ministère, comme directeur des âmes, il n'en a pas le droit, parce que la Religion est et doit demeurer tout à fait étrangère à ces systèmes de gouvernement (page 8). De même le prêtre, se devant à tous les partis, ne doit faire aucune distinction entre eux, n'avoir de préférence pour aucun ; autrement il ne saurait efficacement exercer son action salutaire, ni accomplir la divine mission dont il est chargé (page 7).
ANGEHS 213
» Je crois, Monseigneur, avoir traduit fidèlement votre pensée, ne m'élant servi que de vos propres expressions. C'est bien l'abstention complète du clergé en matière politique, et l'indifférence absolue pour cet ordre de choses que vous recommandez aux prêtres. Or tout cela, permettez-moi de vous le dire, est bien absolu ; et c'est ici qu'il eût fallu faire des distinctions pour ne pas blesser la saine doctrine. Vous dites une portion de la vérité, mais vous n'affirmez pas la vérité tout entière; et en la diminuant, vous l'altérez.
» L'Église, dites-vous, peut s'accommoder à toutes les formes de gouvernement. Gela est vrai; mais non pas dans ce sens absolu, que toutesles formes de gouvernementse vaillent, ni que l'on ne puisse ou ne doive avoir de préférence pour aucune. Une telle proposition n'est vraie ni m abstracto, lorsqu'il s'agit d'un peuple quelconque, ni m co?icre^o, lorsqu'il est question d'un peuple déterminé. Elle n'est pas vraie in abstracio, car c'est l'enseignement commun des théologiens que la forme monarchique est celle qui convient davantage à un grand état, qu'elle est la plus rationnelle, la plus conforme à la nature des choses, à la monarchie divine, au régime de la famille, au gouvernement de l'Église elle-même. Vous parlez de saint Thomas et de Suarez ; mais là-dessus saint Thomas ne s'exprime pas autrement que Suarez, ni Bellarmin que Bossuet. Vous ne citeriez pas un théologien de marque qui lasse entendre une voix discordante dans ce concert unanime; or il y a toujours quelque témérité à s'écarter de l'enseignement commun des théologiens.
» A plus forte raison cette indifférence absolue pour les diverses formes de gouvernement n'est-elle pas applicable à un peuple qui a son histoire, son caractère, ses traditions, son tempérament. Non, il n'est pas indifi'érent, pas plus pour la religion que pour toute autre chose, qu'un peuple ait un gouvernement conforme ou contraire à son esprit traditionnel, à ses qualités morales, à son organisation séculaire. Le régime politique d'une nation n'est pas une forme
2i4 MONSEIGNEUR FREPPEL
purement extérieure, un vêtement qui recouvre le reste sans le pénétrer ; il atteint la vie religieuse et morale d'un peuple, par les lois et les institutions qu'il entraîne à sa suite. Dire que « c'est là ce qui importe le moins à l'Église, » c'est une exagération que l'expérience et les faits démentent tous les jours et dans tous les pays.
» Il y a plus, Monseigneur, et c'est ce qui m'émeut davantage dans vos assertions. En parlant des révolutions qui « passent sur les pays», vous écrivez que « l'Église se borne » à en déplorer le mal et les crimes qui accompagnent d'or- » dinaire ces bouleversements. » Je vous demande bien pardon; l'Église fait quelque chose de plus, elle condamne et repousse le fait même de la Révolution, indépendamment des crimes qui l'accompagnent; elle ne reconnaît pas aux peuples le droit de changer de gouvernement à leur guise, de détrôner les rois quand il leur plaît, en dehors des conditions exceptionnelles et très rarement réunies que les théologiens ont eu soin de déterminer. Il vous plaît de dire que ces changements, ces modifications, ces successions dans les formes gouvernementales importent peu à l'Eglise : elles lui importent beaucoup pour la conservation du droit, de la justice et de la morale publique. Souffrez que le clergé d'un pays n'en prenne pas son parti aussi facilement, et que, lorsqu'une iniquité pareille s'accomplit, il continue, lui, le gardien de la morale, à proclamer le droit, tout en subissant le fait, comme tout le monde, et en cherchant à lui arracher le plus de bien possible.
» Je ne sais, Monseigneur, ce que vous avez voulu dire, en rappelant « qu'il a pu arriver par le fait de circonstances » exceptionnelles, que l'Église et surtout les Pontifes romains » se soient trouvés directement mêlés à la politique. » Vous n'avez pas pu vouloir dire que l'Église et les pontifes romains aient jamais prétendu imposer à un État la forme républicaine ou la forme monarchique; vous savez fort bien que jamais pareille chose ne s'est vue dans l'histoire. Alors que peut signifier cette assertion, si ce n'est que l'intervention
des papes dans la politique, pour afûrmer le droit et la justice, est le fait des circonstances exceptionnelles et n'a pour fondement qu'un droit « né de la force des choses et » sanctionné par le consentement des rois et des peuples? » Si telle était réellement votre pensée, je serais obligé d'y voir une grave erreur. L'intervention des papes dans la politique, pour réprimer ce qui est mal et confirmer ce qui est bien, n'a pas son fondement dans des circonstances exceptionnelles, mais dans le pouvoir doctrinal, judiciaire et législatif de l'Église, lequel est essentiel et permanent. Pour le nier, il faudrait affirmer de deux choses l'une : ou que la politique n'a rien à voir avec la morale, ou que la morale ne relève pas de l'Église, gardienne des mœurs non moins que de la foi. Je ne me pardonnerais pas de vous faire l'injure d'une pareille supposition. Mais alors comment prétendre que le domaine de la politique doive rester tout à fait étranger au clergé, envisagé comme tel?
» Au fond, laissez-moi vous le dire en toute franchise, la conséquence logique, inévitable de votre lettre pastorale, c'est, à votre insu et malgré vous, la séparation totale de l'Église et de l'État. Vous placez l'Église dans une région tellement haute et tellement sereine qu'elle ne touche plus à la terre. Il est vrai que pour échapper à cette conséquence, vous prêtez aux catholiques que vous combattez des opinions qu'ils n'ont jamais soutenues. Vous les accusez d'identifier la politique à la religion, d'inféoder l'Église à une forme de gouvernement, (pages 3, 6). De grâce, Monseigneur, qui jamais a dit cela? Oii ? Quand? Quel est, pour parler clairement, le rédacteur de V Univers, du Monde, de V Union, de la Gazette de France, etc., qui aprétendu inféoder l'Église à une forme de gouvernement, c'est-à-dire la réduire au vasselage, en faire un fief de l'État? Qui a osé identifier la politique à la religion, c'est-à-dire absorber l'une dans l'autre, de manière à n'en faire qu'une seule et même chose ? Ne sentezvous pas, Monseigneur, tout ce qu'il y a de grave dans de telles accusations lancées dans le public, par un évoque,
et sans l'ombre d'une preuve ? N'est-ce pas chose affligeante de voir traiter avec une telle violence et une telle injustice des hommes qui sont constamment sur la brèche pour défendre la religion contre ses pires ennemis?
» Laissons donc là ces exagérations pour voir le fond du reproche? Qu'est-ce qui vous choque dans la conduite et dans les écrits de ces catholiques? C'est leur désir de voir se rétablir l'union franche, sincère, intime, entre l'Église et l'État ? Yoilà ce que vous appelez « souder le trône à l'autel et l'autel au trône » : métaphore usée. Monseigneur, et dont, vous devez vous en souvenir, le Constitutionnel de 1835 se faisait une arme quotidienne pour épouvanter ses lecteurs. Et alors vous vous écriez : « L'autel n'estpas fait pour être collé )) à un trône de rois ou d'empereurs, ni au siège d'un pré- » sident de république, ni aux fauteuils d'un Sénat, ni » aux banquettes d'une chambre de députés » (page 6). Non, sans doute, l'autel n'est pas fait pour être collé à tout cela; mais si l'autel ne soutient pas tout cela, tout cela croule, Monseigneur. Yous-même, vous le dites plus loin : « Dieu a » voulu être la pierre angulaire de toute société et de toute » patrie » (page 11). Et vous ne pouviez pas dire autrement, sans faire le procès, non seulement aux quinze années de la Restauration, mais encore aux quatorze siècles de la monarchie française, sans vous inscrire en faux contre les Pères de l'Église, contre les décisions des Conciles, contre les encycliques des Papes, contre l'enseignement des théologiens, qui tous, sans exception, voient dans l'alliance du trône et de l'autel, c'est-à-dire dans l'union intime de l'Église et de l'État, la situation normale d'une société chrétienne.
» Que reste-t-il donc des reproches si amers que vous adressez aux plus éminents écrivains catholiques? Ah! je le sais, et vous le dites clairement, ce qui vous chagrine si fort, c'est le zèle qu'ils ont déployé pour le rétablissement de la royauté héréditaire et traditionnelle. En vérité. Monseigneur, est-ce donc là un si grand crime? Quoi! au len-
demain de nos désastres, et quels désastres ! après une série de revers inouis, devant l'effondrement de tous les pouvoirs publics et la ruine de toutes nos institutions, un grand nombre de catholiques se sont retournés vers l'antique et glorieuse dynastie qui avait fait l'unité et la grandeur de la France. Ils se sont dit que désormais la Révolution était jugée par ses fruits, et qu'il était souverainement raisonnable de ne pas recommencer de nouveaux essais ; ils ont pensé que, pour fermer l'ère de nos discordes civiles, il fallait en revenir à la grande institution nationale, dont la chute avait marqué le commencement de nos malheurs, et qu'avec elle seulement, l'autorité et la liberté, les intérêts religieux, moraux et matériels auraient une pleine et entière garantie; et ce qui les fortifiait dans leur espérance c'était de voir cette institution nationale, éminemment française, se personnifier dans un prince mûri par l'exil, véritable type d'intelligence, de droiture et de bonté, dans l'un de ces hommes que Dieu, dans sa miséricorde, semble avoir réservés pour une nation défaillante. Voilà ce qu'ils ont pensé; c'est dans ce sens qu'ils ont écrit, qu'ils ont travaillé, avec la meilleure ardeur du monde, en s'inspirant du patriotisme le plus sincère et le plus élevé, et sans jamais dire, ni explicitement ni implicitement « que pour être un » bon chrétien il fallait absolument embrasser leurs opi- » nions. » Qu'y a-t-il donc dans tout cela de si coupable, de si digne d'anathème et de réprobation?
» Mais, je vous entends, c'est à ce zèle patriotique pour le rétablissement de la monarchie que nous devons « une » réaction anti-religieuse, un soulèvement de haines in- » justes contre l'Église, la guerre au cléricalisme » (page?). N'en croyez rien, Monseigneur, la lutte à laquelle nous assistons est due à des causes toutes différentes. Ce n'est pas à cause de quelques journalistes que les athées, les matérialistes et les positivistes s'attaquent à Dieu; les déistes et les incrédules à la révélation; les protestants à l'Église; et tous ensemble aux Papes, au clergé et aux institutions
catholiques. Les mêmes hommes qui, en ce moment, combattent le christianisme et l'Église, les ont combattus sous tous les régimes, depuis les soi-disant philosophes et les encyclopédistes du siècle dernier, leurs pères et leurs devanciers. Si, aujourd'hui, ils se montrent plus à découvert, s'ils apportent plus de violence dans leurs attaques, c'est que les passions révolutionnaires n'ont plus de frein, c'est que l'on ose tout dire impunément dans les journaux et dans les clubs, voire môme faire l'apologie de Marat. L'attachement de certains catholiques à la Royauté légitime n'est pour rien dans cette guerre déclarée au christianisme luimême. Et tenez. Monseigneur, ce que je vous dis là est tellement vrai, que si, au lieu d'être un chrétien fldèle, le représentant de cette royauté avait été un libre-penseur, si, au lieu d'affirmer hautement des convictions catholiques, il avait pu consentir à tourner le dos à l'Église et au Saint-Siège, ceux qui l'ont repoussé le plus vivement l'eussent acclamé. Ce sera son mérite devant Dieu, et sa grandeur dans l'histoire, d'avoir sacrifié à sa foi tout calcul égoïste, pour se montrer tel qu'il était, au risque d'éloigner de lui les ennemis du christianisme et de l'Église.
« Le prêtre, dites-vous, se doit à tous les partis, aux partis » vaincus comme aux partis vainqueurs, pour les rapprocher » elles unir dans la concorde et dans la paix » (page 7). Assurément, le prêtre doit son ministère à tous ceux qui le demandent : il a des bénédictions pour le pécheur qui se repent comme pour le juste qui persévère, à quelque parti politique qu'ils appartiennent. Vous lui permettez cependant, je l'espère, de ne pas traiter tout le monde sur un pied d'égalité absolue. L'Apôlre nous le dit expressément : « Faisons » du bien à tous, mais principalement aux serviteurs delà « foi, maxime autem ad domesticos fidei » (Gai. Yi, 10). 11 est permis au prêtre, non seulement comme citoyen mais en tant que prêtre, d'avoir ses préférences; il lui est permis de distinguer entre un parti politique qui refuse à l'Église la
liberté de l'enseignement supérieur, et un parti qui la lui attribue pleinement; entre un parti politique qui réduit les aumôniers militaires à manquer de pain et un parti qui veut leur assurer un traitement convenable. Vous comprenez, Monseigneur, avec quelle facilité je pourrais poursuivre ce parallèle. Est-ce la faute des journalistes catholiques, si les défenseurs de la monarchie, et ici je ne sépare pas l'Empire de la Royauté, se trouvent, en très grande majorité, dans l'un de ces deux partis ? Gomment voulez-vous que les sympathies et les préférences du clergé ne soient pas acquises à ceux qui le soutiennent, qui le défendent sur tout point et en toute occasion? Mais, vous allez contre la nature des choses ; ce n'est plus l'indifférence politique que vous prêchez au clergé, mais l'ingratitude.
» Vous dirai-je aussi ma surprise, Monseigneur, de voir que dans une lettre pastorale destinée à exposer les vrais principes en matière politique, de voir, dis-je, que, d'un bout à l'autre, vous n'assignez d'autres règles à la société civile que « les règles de l'éternelle justice et de l'éternelle vérité » (pages 9, 12). C'est encore là une demi-vérité qui demande son complément. A côté de la loi éternelle et immuable, telle que l'atfirme la saine raison, il est aussi une loi divine et positive, la loi chrétienne, dont les sociétés civiles ne sauraient s'affranchir depuis la promulgation de l'Évangile. Il est également un droit canonique, une législation de l'Église, qui leur impose des règles et des obligations. Il ne faudrait pourtant pas laisser ignorer ces choses à nos contemporains, du moment que nous voulons leur tracer leurs devoirs dans l'ordre politique. Sinon, nous n'élèverons jamais leur esprit jusqu'à la notion de l'Éiat chrétien; nous les laisserons emprisonnés dans les conceptions philosophiques du naturalisme et du déisme, qui sont précisément celles sur lesquelles on voudrait édifier aujourd'hui l'ordre politique et social.
» 11 me resterait bien d'autres observations à vous soumettre sur votre appréciation de l'attitude du clergé pendant
la Restauration et sur l'abus que ^'ous faites des marques de condescendance de FÉglise et des Pontifes romains envers les gouvernements de fait. Mais je veux mettre un terme à cette trop longue lettre. Mon intention n'est pas de la livrer à la publicité, n'ayant aucune espèce de goût pour ces conflits entre Évoques. C'est un frère qui parle à son frère et qui lui confie les motifs de sa tristesse. Votre lettre pastorale, Monseigneur, permettez-moi de vous le dire en toute franchise, est une faute et un malheur. Elle est une diminution de la vérité et par suite une altération; elle porte atteinte à la doctrine sur des points graves ; elle renferme des accusations imméritées contre d'excellents catholiques. Pour moi je ne me croirais pas en sûreté de conscience si je l'avais écrite. A vous, Monseigneur, déjuger si, en présence des applaudissements unanimes de la presse radicale et anti-religieuse, vous ne devez pas des explications au monde catholique. Je suis convaincu d'avance qu'elles satisferont tous ceux au jugement desquels vous tenez avant tout ; et nul ne s'en réjouira plus sincèrement que
» Votre très humble et très dévoué serviteur. »
Pour servir efficacement l'Église et les âmes, Mgr Freppel avait dans la main un nombreux et excellent clergé qu'il s'appliqua sans cesse à perfectionner encore.
En premier lieu, la formation doctrinale qu'il désirait saine, solide et abondante. Les cours du séminaire et les examens des jeunes prêtres attirèrent son attention. Il encouragea les professeurs ; fonda l'école des hautes études de Saint-Aubin, qui devait être pour l'Ouest ce que l'école des Carmes avait été pour Paris, mit sur un pied excellent la nouvelle école ecclésiastique de Saumur et donna un nouvel essor à tout ce qui existait déjà. L'expérience acquise autrefois à Saint- Louis et à Saint-Arbogaste était mise à profit. Les exercices littéraires et scientifiques refleurirent partout et le niveau intellectuel monta rapidement, C'est, du reste, l'effet infail-
lible de la présence d'un homme supérieur et c'est pourquoi l'aristocratie, dans le sens élevé du mot, est nécessaire à un peuple.
La formation spirituelle du clergé est encore plus importante que sa formation scientifique, puisqu'elle a une action plus directe et plus immédiate sur les âmes. Mgr Freppel, par d'excellents collaborateurs et par lui-même, s'efforça de l'améliorer.
Parmi les moyens employés, citons ses exhortations aux séminaristes, ses mandements, ses allocutions du premier jour de l'an et ses entretiens avec ses prêtres pendant la retraite pastorale. C'est alors qu'il profitait de l'intimité et de la familiarité d'usage dans ces circonstances, pour entrer dans les détails les plus pratiques et les plus vivants, ne reculant ni devant les choses ni devant les mots : les rapports avec l'évêque, avec les confrères, avec les fidèles et avec les autorités laïques, maires, préfets, fabriciens ou ministres, en étaient le sujet habituel ; il ébauchait ainsi à grands traits ee qu'on pourrait appeler la formation pastorale et administrative du prêtre.
Lui-même possédait à un degré rare le talent de trailer avec les représentants du pouvoir civil, sans rien céder des droits de l'Église, en respectant toutes les formalités et toutes les formules. Il avait acquis une connaissance très complète et très exacte de la législation ecclésiastique et civile sur les matières mixtes ; cette science juridique lui permettait de discuter pied à pied les prétentions de plus en plus tyranniques de l'État moderne ; elle lui assura finalement le succès moral, sinon matériel, dans un grand nombre de circonstances. On pouvait abuser de la force contre lui, mais l'injustice éclatait aux yeux de tous ceux qui n'étaient pas obstinément déterminés à ne pas voir.
Après le clergé, ce qui attire principalement l'attention de Mgr Freppel, c'est la famille française. Son mandement de 1872 est un chef-d'œuvre ; tout y est dit avec une élévation religieuse et une sincérité discrète, le mal dévoilé j dans ses racines, les réformes à opérer dans le code et les '
mœurs brièvement indiquées. Nous en détachons la page suivante :
(c Ne l'oublions pas, nos très chers Frères, ce qui fait la grandeur et la beauté morale de la famille, c'est qu'elle repose tout entière sur le sacrifice. Il y a là deux existences qui doivent se confondre en une seule, deux vies qui n'en font qu'une. Il y a là deux êtres qui se dévouent constamment pour un troisième ; et ce dévouement les ennoblit, les transfigure, pour ainsi dire, à nos yeux. Qu'est-ce qui prête en particulier, à la mère de famille ce caractère de dignité, qui l'élève au-dessus d'elle-même? C'est qu'elle offre dans sa personne l'image vivante du sacrifice ; c'est que son nom rappelle un ministère de souffrances, une vie donnée au péril \ de la sienne propre, une existence qui se dédouble en quelque sorte, des jours, des mois, des années entières enlevées au repos, à la jeunesse, au plaisir; des alarmes, des veilles ^ inquiètes, des angoisses douloureuses, toutes ces choses enfin que nous environhons du plus grand honneur et du plus
grand respect, parce que nous y voyons le sacrifice à sa plus haute puissance. Eh bien ! en place de cette immolation glorieuse, mettez, ce qui est trop fréquent de nos jours, les sécheresses d'une âme qui se perd dans la frivolité, qui se dissipe dans les ennuis d'une oisiveté ruineuse ; d'une âme qui ne cherche qu'à se dérober aux soucis de la vie domestique et à échapper au sacrifice par la pente du plaisir ; pour laquelle tout devoir est un fardeau, toute privation un tourment ; et dites-nous ce qu'il vous restera de cet admirable composé de grâce et de pureté, de force et de tendresse, de dévouement et d'amour, qu'on appelle une mère. »
A la famille se rattache essentiellement l'éducation de l'enfant ; Mgr Freppel n'a jamais perdu de vue ce problème capital des sociétés modernes, et l'on peut affirmer qu'il l'a traité à fond et sous tous ses aspects, avec une sagacité, une délicatesse et une compétence qui n'ont pas été surpassées; tantôt dans ses Lettres pastorales; tantôt dans des discours prononcés aux distributions de prix de ses établissements diocésains, ou au conseil supérieur de l'instruction publique, dont il a été membre longtemps ; tantôt enfin du haut de la tribune, au palais Bourbon. Ses idées là-dessus étaient à la fois grandes et pratiques, dignes d'un évêque, d'un homme d'État et d'un Français au courant des progrès et des besoins de son siècle. Par suite de circonstances providentielles, l'enseignement libre etl'enseignement universitaire lui étaient également connus, et il n'avait aucun parti pris contre l'un ou contre l'autre. Il ne s'était pas contenté d'étudier les systèmes français ; par les livres et par soi-même il s'était mis au courant des méthodes et des législations étrangères, jugeant les principes et les résultats sans enthousiasme de commande, comme sans esprit de dénigrement, tout prêt à adopter ce qu'il jugerait avantageux.
Il est inutile de dire qu'il voulait à la base l'instruction et l'éducation religieuses. Au Conseil supérieur, il soutint avec énergie l'enseignement obligatoire du catéchisme et de l'his-
toire sainte dans les écoles primaires ; plus tard, il s'éleva fortement contre la neutralité qui aboutit à l'athéisme. 11 maintint contre le libéralisme exagéré de ses collègues et contre les réclamations des libraires, la censure et l'approbation préalables des livres autorisés dans les classes, voulant qu'on bannît de ces ouvrages tout ce qui blesserait les croyances sincères, les opinions politiques respectables et les convenances. Sans religion la conscience n'a pas de règle, la vie morale de boussole ; c'est pourquoi il dénonçait la Ligue de renseignement, dont le but avoué est de combattre l'influence chrétienne.
L'instruction populaire lui tenait fort à cœur ; il y revient souvent, et dans ses tournées pastorales il ne négligeait pas une fois de visiter les écoles, pour stimuler le zèle des maîtres et l'émulation des élèves. Il rappelait sans cesse cette parole d'un pape : « L'ignorance est la source de tous les maux » ; et il lui déclarait la guerre, répétant volontiers :
«Ce mouvement ascensionnel des classes inférieures, ne le contrariez pas, c'est une loi de l'histoire ; mais sachez le diriger dans le sens du vrai et du bien. Cette force qui réside dans le nombre, il faut la discipliner par une éducation virile. Ces intelligences qui viennent de naître à la vie publique, il s'agit de les orienter en les tournant du côté de la lumière, du côté de l'Évangile, du côté de Dieu et de son Christ. »
Il plaçait le plus près possible l'église et l'école, ces deux foyers de l'éducation populaire;, et il regardait comme une folie de vouloir les séparer.
«C'est dire assez qu'en voulant associer ces deux forces nous n'entendons pas les confondre ni les absorber l'une dans l'autre, pas plus que nous ne songeons à absorber la raison dans la foi, ni la société civile dans la société religieuse. A chaque enseignement sa méthode, sa part d'action et sa liberté légitime. C'est en se prêtant un concours réciproque, et non en s'isolant l'une de l'autre, que l'église et l'école atteindront leur fin commune ; et la vraie formule de ce rap-
port me paraît celle-ci: distinction et harmonie partout, séparation et hostilité nulle part. »
Le but de l'enseignement secondaire était moins à ses yeux d'acquérir à la hâte un grand nombre de connaissances positives et immédiatement utiles, que de développer, d'assouplir et de perfectionner l'homme tout entier, en respectant la hiérarchie naturelle de ses facultés. Malgré son estime pour les sciences, il voulait une formation surtout littéraire, plus générale que spéciale; après de bonnes humanités il recommandait un cours complet et régulier de philosophie. Au Gorseil supérieur de l'instruction publique il réclame dans le programme une plus large part pour la métaphysique, parce qu'elle est le fondement de toutes les études philosophiques ; sans elle on ne peut avoir de notions profondes et môme justes sur rien. Dans la distribution des matières il fait observer que la théodicée doit précéder la morale, puisque sans l'idée de Dieu on ne peut concevoir ni obligation véritable, ni loi, ni sanction, ajoutant que ce qui n'est peut-être qu'une erreur de méthode donneraitfatalement lieu à une erreur de doctrine. Devant ce même Conseil il défend les exercices scolaires traditionnels, versions, thèmes, vers latins. Leur substituer la lecture de traductions ou des explications cursives, c'est abandonner le connu pour l'inconnu et le certain pour l'incertain. Ces prétendues méthodes expéditives auront pour effet de réduire à rien l'étude des langues anciennes sans lesquelles il n'y a pas d'éducation véritablement libérale.
Du reste, Mgr Freppel était également ennemi de la routine qui n'ose rien et de l'imprudence qui bouleverse tout; après un discours sur le vers latin, il en faisait un autre sur les avantages de la gymnastique. Il n'épargnait rien, ni temps ni argent, pour former ceux qu'il avait jugés capables d'être un jour des professeurs éminents, persuadé que deux ou trois hommes d'élite dans une maison exercent une influence décisive. Pour aiguillonner leur activité et donner du prestige à leur savoir, il ne craignait pas de les
pousser à prendre les grades académiques. Ainsi, éducation familiale et éducation publique; éducation physique, intellectuelle, esthétique, morale, religieuse, rien n'était sacrifié, mais tout venait en son temps et à son rang. La science pour l'évêque d'Angers, devait être surtout un préservatif contre le sophisme et le vice, un acheminement au vrai et au bien.
Un des malheurs de la France contemporaine est l'absence •ou la faiblesse de l'enseignement supérieur catholique. Le monopole universitaire n'a pas de rival ; les jeunes gens chrétiens sont ainsi livrés, tôt ou tard, au scepticisme. Une des premières pensées de Mgr Freppel fut de porter remède à ce mal et de restaurer sur de nouvelles bases l'Université de l'Ouest qui avait été la gloire d'Angers avant la Révolution, et oîi affluèrent pendant longtemps les écoliers venus de l'Anjou, de la Touraine, de l'Aquitaine et de la Bretagne. Dès le 15 janvier 1872, en inaugurant le Cercle catholique^ et dans son discours de réception à la Société d'agriculture, il avait fait allusion à ce projet et préparé le terrain, Des comités ayant été formés dans chaque canton et reliés à celui d'Angers par un règlement uniforme. Monseigneur y fit insérer un article ainsi conçu : << Le Comité se tiendra prêt à profiter de la liberté d'enseignement supérieur, pour aider à la fondation d'une Université de l'Ouest à Angers. »
Dès que la loi eut été votée en seconde lecture, en 1874, on se mit à l'oeuvre. Le rapport sur la Faculté de droit fut déposé le premier : toutes les matières traitées dans les facultés de l'État devaient y être enseignées, mais avec un ensemble de doctrines catholiques. Une chaire de droit naturel et une chaire de l'histoire du droit furent adjointes : onze chaires en tout.
Il y eut de fréquentes réunions à l'évéché, sous la présidence de Sa Grandeur; on dressa des listes provisoires de souscription, et le mercredi 26 août 1874, appel fut fait au maréchal de Mac-Mahon, de passage à Angers. En attendant
la promulgation de la loi d'affranchissement, Mgr Freppel obtint de Rome des induits pour conférer les grades théologiques, et donna plus d'importance à l'école des hautes études de Saint-Aubin, destinée à préparer les candidats à la licence.
La loi avait été promulguée en juillet 1875; dès le mois d'août, l'évêque d'Angers, après s'être assuré le concours de plusieurs évoques, lançait sa fameuse Lettre pastorale annonçant le projet de fonder une université libre dans la ville d'Angers. Avant la fin de l'année, la Faculté de droit fut établie dans des locaux provisoires.
La question financière fut ainsi résolue en principe : la fondation d'une chaire s'élevait à 80 000 francs ; chaque cotisation d'au moins 500 francs donnait le titre de fondateur; audessous il y avait des cotisations et des collectes populaires dans les paroisses. Parmi ceux qui prêtèrent dès l'origine un concours dévoué à l'œuvre, il convient de citer Mgr Mermillod, ami et admirateur de Mgr Freppel.
L'inauguration solennelle eut lieu le 15 décembre 1875, après règlements publics, registres ouverts, bibliothèques •organisées, inscriptions prises. Le 8 décembre, l'Université catholique fut consacrée à la Vierge immaculée, maîtresse de toute science, sous le yoç^d^hl^ àQ Sedes Sapientiœ.
Dès l'ouverture de la Faculté de droit, le haut conseil était ainsi composé : S. Ém. le cardinal Brossais Saint-Marc archevêque de Rennes, président :NN. SS. Colet, archevêque ■de Tours ;Wicart, évêquede Laval; Freppel, évêque d'Angers; d'Outremont, évêque du Mans ; Le Coq, évêque de Luçon; Sébaux, évêque d'Angoulême. Il y avait en outre un conseil •d'administration et une commission financière. Mgr Sauvé prélat de Sa Sainteté, fut nommé recteur.
Avant la fin de l'année 1875, le 20 décembre. Pie IX faisait témoigner officiellement à Mgr Freppel sa profonde satisfaction ; il se réjouissait pour l'Église et pour la société civile et domestique de la création de ce nouveau foyer de science et de foi ; il ajoutait : « Que Votre Grandeur pour-
suive donc avec zèle, comme elle l'a fait jusqu'ici, l'œuvre commencée; qu'elle ne doute pas que Dieu, riche en miséricorde, lie lui vienne en aide pour préparer les voies à un si grand bienfait, comme aussi pour écarter les obstacles qu'y opposent les malheurs des temps et un mauvais système d'éducation. » Mgr Pie, de son côté, félicitait vivement l'évêque d'Angers des résultats si rapidement obtenus, et sa voix avait d'autant plus de prix que le successeur de Saint Hilaire connaissait, par une expérience personnelle, toutes les difûcultés dont il avait fallu triompher.
Nous ne pouvons raconter ici en détail les démarches et les eiforts du fondateur pour réunir des capitaux, des professeurs et des élèves. On peut voir dans les Œuvres pastorales les divers discours qu'il a prononcés pour faire ressortir l'importance et l'opportunité de cette institution, pour se procurer des ressources, pour créer un mouvement d'opinion, pour grouper les bonnes volontés et dissiper des malentendus ou des susceptibilités fort excusables ; mais il s'en faut qu'on ait là tout ce qu'il a fait. Ses eiïorts personnels, ses sacrifices do temps et d'argent ne seront jamais entièrement connus. Grâce à cette énergique impulsion, l'œuvre devint prospère, malgré les tracasseries et le mauvais vouloir des dignitaires de l'enseignement officiel et des pouvoirs publics. Des bâtiments d'une architecture élégante et robuste s'élevèrent sur un vaste et commode emplacement ; des bibliothèques, un cabinet de physique, un laboratoire de chimie, un jardin botanique, des collections diverses et tous les instruments de travail nécessaires à la haute formation intellectuelle furent mis à la disposition des étudiants. Le savoir et le dévouement des professeurs, unis à l'assiduité laborieuse des élèves, ont obtenu des succès remarquables aux examens de licence et de doctorat. Quelques esprits bien intentionnés, mais d'une prudence courte, auraient voulu procéder avec plus de parcimonie et assurer des revenus pour les chaires avant de construire un palais. Mgr Freppel fut d'uQ autre avis ; il savait que la ruche attire et retient
ies abeilles. Il semble que l'événement lui ait donné raison : si l'Université d'Angers n'élevait pas au milieu de la ville épiscopale ses pavillons blancs et ses externats, elle n'aurait peut-être pas survécu au grand évoque. Mais ces pierres crient, et leur appel sera plus efficace que les plus éloquents discours. Les prélats fondateurs, les bienfaiteurs généreux, les familles et le peuple même comprennent que ce serait un malheur, presque une honte, de laisser tomber l'œuvre commencée.
Ainsi le vaillant prélat avait assuré à toutes les portions de son troupeau les bienfaits de l'éducation chrétienne, depuis le plus haut enseignement jusqu'aux écoles primaires de village. Les lois scélérates n'eurent pas d'adversaire plus résolu et plus persévérant. On se rappelle encore avec quelle résolution il conseillait et au besoin ordonnait aux maîtres, congréganistes ou laïques, d'enseigner le catéchisme comme par le passé, leur promettant de les soutenir contre les persécutions que pourrait leur attirer cette fidélité à remplir le premier et le plus beau de leurs devoirs. A ses yeux c'était non seulement leur devoir devant Dieu, mais leur droit devant la loi française, puisqu'ils restaient libres de choisir le livre de morale qu'ils voulaient mettre entre les mains de leurs élèves, et que celui-là est le meilleur.
Les congrégations et les ordres religieux lui paraissaient à ce point de vue, comme à beaucoup d'autres, les auxiliaires indispensables du clergé séculier ; aussi, loin de montrer à leur égard la susceptibilité jalouse des esprits étroits et bas, il les accueillait avec empressement, les protégeait et les défendait. Hommes ou femmes, actifs ou contemplatifs, laïques ou clercs, enseignants ou charitables, il les aimait et les employait. On le vit bien à l'époque des iniques décrets d'expulsion; après avoir brisé les portes de leurs résidences, les crocheteurs trouvèrent l'évêque en face d'eux, et il fallut commencer sur sa personne leur sacrilège besogne. Au palais Bourbon, il prit leur défense et flagella
avec une logique et une verve incomparables l'expédition burlesque dirigée à deux reprises contre Solesmes, ce vénérable asile de la prière et de la science dont il devait parler si bien dans l'oraison funèbre de Dom Guéranger et de Dom Couturier. Nous ne pouvons que signaler en courant ces journées si belles pour l'honneur de l'évêque et pour l'éloquence du député.
On connaît la fameuse Déclaration combinée, en 1880, entre quelques prélats et les ministres de la République française, au sujet des Congrégations non autorisées. Ce douloureux épisode fournit à Mgr Freppel l'occasion de montrer une fois de plus son dévouement, son indépendance et sa perspicacité. Mgr Besson, dans la Vie du Cardinal de Bonnechose a donné quelques pièces relatives à cette affaire; nous sommes heureux de pouvoir en ajouter quelques autres dont rhistoire profitera quand le moment de l'écrire sera venu.
Avec le texte delà Déclaration adressée à M. le ministre des Cultes par les chefs des congrégations non autorisées et le modèle de la formule à signer parles supérieurs, Mgr Freppel recevait la lettre d'envoi qui suit :
« Paris, 19 août 1880.
« Le conflit soulevé par les décrets du 29 mars paraît entrer dans une voie d'apaisement. Le gouvernement aurait été blessé du refus qu'avaient fait les Congrégations de solliciter l'autorisation. 11 avait attribué cette attitude à des motifs politiques; et, dans ces derniers temps, il a laissé voir qu'une déclaration qui désavouerait, de leur part, de semblables intentions lui donnerait une satisfaction suffisante.
» Une haute autorité, qu'il est inutile de nommer ici, mais à laquelle vous et nous, Monseigneur, nous devons la plus entière déférence, autorise les Congrégations à signer et à présenter au Gouvernement la déclaration dont nous joignons ici le modèle.
» Le sens de ce document est connu à l'avance de ceux h qui il doit être adressé ; et tout fait espérer qu'il les airermira dans les dispositions bienveillantes qui paraissent les animer en ce moment.
» Nous avons été chargés, Monseigneur, de vous faire connaître la décisioQ ci-dessus mentionnée, en vous priant d'envoyer le modèle de déclaration aux supérieurs et aux supérieures des communautés non reconnues établies dans votre diocèse, pourvu qu'elles n'aient pas en dehors de votre diocèse de supérieurs majeurs (Généraux ou Provinciaux) ; car dans ce cas l'adhésion de ces supérieurs majeurs suturait pour tout l'Institut.
» Vous voudrez bien, Monseigneur, engager les supérieurs (hommes ou femmes) à signer le document dont il s'agit et à vous le retourner le plus tôt possible ; car il y a des motifs sérieux de se hâter : vous auriez la bonté d'envoyer des exemplaires signés à l'Archevêque de Paris, qui les transmettra à qui de droit.
» Toute cette affaire demande une grande discrétion; aucune communication ne doit en être donnée à la presse.
» Veuillez, Monseigneur, agréer l'expression de mes sentiments respectueux et bien dévoués.
» 7 H. Gard, de Bonneghose, archev, de Rouen. » f J. Hipp. Gard. Guibert, archev. de Paris, »
Mgr Freppel rédigea aussitôt les observations suivantes, qu'il crut devoir communiquer non seulement au Gardinal de Bonnechose et au Gardinal Guibert, mais à un grand nombre de ses frères dans l'épiscopat.
Angers, le 21 août 1880.
» J'ai reçu la lettre que votre Éminence, de concert avec Mgr l'Archevêque de Paris, a bien voulu m'écrire en date du 19 courant, avec la formule de déclaration que devraient adresser à M. le ministre des Gultes les chefs des congrégations
•non autorisées. Ces documents ont une telle portée et touchent à des questions si délicates, que vous me permettrez de vous soumettre quelques scrupules de conscience, avant d'y conformer ma ligne de conduite.
» Si la hauteautoritéàlaquelle Votre Éminence fait allusion est celle du Souverain Pontife, je m'incline d'avance et mes observations tombent d'elles-mêmes. Si, au contraire, comme j'ai tout lieu de le penser, Son Excellence Mgr le Nonce apostolique de Paris avait pris l'initiative de la responsabilité des démarches proposées, malgré tout mon respect pour le caractère dont il est revêtu, je conserverais des doutes sérieux sur l'opportunité et sur l'efficacité de la Déclaration que l'on suggère aux chefs des Congrégations non autorisées.
» Et d'abord sur son opportunité. Il est, en effet, une réflexion qui viendra immédiatement à l'esprit de tout le monde. Si les Congrégations non autorisées sentaient le besoin de faire une pareille déclaration, que ne la faisaient-elles en temps utile, c'est-à-dire avant le SOjuin? Pourquoi avoir attendu si longtemps, pour couper court aux commentaires malveillants de la presse, et donner au Gouvernement la satisfaction qu'il paraît demander? Est-il bien opportun de quitter le terrain si solide du droit commun, avant que le tribunal des conflits se soit prononcé sur les questions pendantes? Demander au Gouvernement une simple tolérance, n'est-ce pas reconnaître qu'on n'a pas pour soi le droit et la légalité? Un pareil acte, intervenant après la dispersion violente des Pères Jésuites, ne paraîtra-t-il pas, aux yeux du public, l'indice d'une séparation entre la cause de ceux-ci et la cause des autres communautés religieuses ? N'y a-t-il pas même lieu de craindre que cette demande d'être admis à une tolérance pure et simple ne pèse défavorablement sur la décision du tribunal des conflits et des autres juridictions compétentes? Plus j'y réfléchis, moins je trouve opportune une déclaration dont le moindre défaut est de venir trop tôt ■ou trop tard.
» Encore si l'on pouvait nourrir, avec quelque apparence
de raison, l'espoir de prévenir par cette déclaration les mesures annoncées dans les décrets du 29 mars. Mais quel motif de se fier « aux dispositions bienveillantes » du Gouvernement actuel? En aurait-il, que ses partisans ne le laisseraient pas maître de ses actes. Les discours les plus récents des ministres ne me semblent permettre aucun doute à cet égard. On retardera l'exécution du deuxième décret, parce que l'on ne saurait agir différemment sans soulever l'opinion publique; mais ce n'est que partie remise. Il suffira d'une interpellation de la Gauche à la Chambre des Députés pour faire reprendre l'œuvre commencée. Il n'y a pas de promesses faites à Mgr le Nonce, si tant est qu'on en ait fait, qui puissent tenir contre un plan médité d'avance et dont l'exécution plus ou moins tardive s'impose aux dépositaires du pouvoir. Dès lors, qu'aura-t-on gagné à une déclaration qui ne pourra que donner plus de force aux adversaires delà religion, sans le moindre profit pour la cause des Congrégations religieuses? On y verra un manque de dignité, et la substitution d'une demande de tolérance à la revendication nette et ferme du droit commun: rien de plus. Pour me rassurer à cet égard, il ne me faudrait rien moins qu'une assurance formelle des pouvoirs publics. Cette assurance, qui l'a donnée? Qui peut même la donner? N'est-ce pas un piège que l'on tend aux communautés religieuses en demandant « une satisfaction » qui ne satisfera personne, et qui n'aura d'autre résultat que de décourager les catholiques dans leur résistance si calme et si ferme aux entreprises du parti dominant? )) Quant au texte même de la déclaration, Votre Éminence me permettra d'y trouver des assertions h tout le moins inutiles et de dangereuses équivoques. Faire dire h de pauvres « Servantes du Saint-Sacrement » et à des « Carmélites » qu'elles n'ont pas obéi à des « répugnances politiques », qu'elles protestent « de leur respect et de leur soumission à l'égard des institutions républicaines, » ce serait de la part de l'Épiscopat un acte qui ne me semblerait pas avoir tout le sérieux désirable. Jamais Gouvernement n'a rien de-
mandé de semblable à ces saintes filles absolument étrangères à des questions de ce genre. N'est-il pas à craindre que la presse, actuellement, et l'histoire, plus tard, ne trouvent matière à plaisanterie dans le fait d'une supérieure de Yisitandines, d'Ursulines, venant déclarer « qu'elles rejettent toute solidarité avecles partis et avec les passions politiques? » Peut-on, sans manquer de gravité, proposer à un Tiers-Ordre de Franciscaines (j'en ai dans mon diocèse) d'afûrmer sur la foi d'une signature « qu'il n'est pas un foyer d'opposition au Gouvernement de la République. »
» D'autre part, je ne saurais dissimuler à Votre Éminence que la déclaration me semble contenir des expressions à tout le moins équivoques. Ce qui s'en dégage, c'est la maxime erronée de l'inditférence absolue en matière politique. Dans le grave démêlé entre le parti républicain et les défenseurs de la cause conservatrice et sociale, il y a autre chose que « des causes changeantes et des intérêts humains. » Mettre tous les partis politiques actuellement existants sur la même ligne, sans aucune distinction, me semble plus libéral que juste. La « soumission » au pouvoir légal peut être un devoir, mais imposer à des religieux « le respect à l'égard d'institutions » qu'ils ont le droit de regarder comme funestes à la religion et au pays, c'est peut-être charger la conscience chrétienne d'un fardeau bien lourd. Les congrégations religieuses approuvées par l'Eglise sont véritablement, comme telles et dans leur sphère, indépendantes de la puisance séculière : affirmer le contraire, sans faire les distinctions voulues, ne me semble pas exempt de danger. Enfin, il est très vrai de dire que « les communautés religieuses enseignent, par la parole et par l'exemple, l'obéissance et le respect qui sont dus à l'autorité dont Dieu est la source ; » mais Dieu n'est pas la source de la tyrannie, c'est-à-dire de l'autorité qui use de sa force ad destructionem et non ad aedificationem. On donne trop souvent, de nos jours, au texte de saint Paul : Otnnis potestas a Deo, un sens que n'ont jamais admis les théologiens ni les commentateurs.
» Il me resterait bien des observations à présenter sur la Déclaration que Votre Éminence m'a fait l'honneur de me communiquer; celles-là suffisent pour autoriser mes réserves sur une rédaction que je prends la liberté de regarder comme très défectueuse. Soumettre la conscience des religieux à une telle épreuve, me paraît chose absolument impossible. S'il en est encore temps, je vous supplie. Monseigneur, de retirer cette pièce qui ne sauve rien et peut tout compromettre. Ni comme évêque ni comme théologien, je ne saurais admettre une rédaction si pleine d'équivoques, et pouvants! facilement ouvrir la voie à des sentiments erronés. Si l'on veut donner quelques satisfactions au Gouvernement, ce qui me paraît absolument inutile, il faut le faire en termes qui ferment toute issue à des interprétations fâcheuses. Nous sommes en présence d'une erreur qui consiste à séparer complètement la religion de la politique, comme si la politique ne devait pas être gouvernée par les lois de la morale, et comme si les lois de la morale pouvaient être indépendantes de la religion. Avoir l'air de favoriser, même de loin, une telle erreur ce serait jeter le trouble dans les consciences.
» Veuillez excuser, Monseigneur, la liberté de mon langage, mais la question est d'une telle gravité qu'à moins d'un désir du Souverain Pontife clairement manifesté, je regarderais comme un devoir de conscience de ne pas prêter la main à des démarches dont les conséquences seraient funestes pour le bien et la religion en France.
» J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, avec un profond respect, de Votre Éminence le très humble et très dévoué serviteur.
» -J- Gh. Emile, Èv. d'Angers. »
Mgr le cardinal de Bonnechose répondit :
Notre-Dame de Gravenchon, le ?4 août 1880.
« Monseigneur, «Appelé ici par une cérémonie religieuse, j'y reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur dem'écrire,le 21 de ce mois,
et quim'a été envoyée de Rouen. J'y réponds immédiatement, car je crois la chose urgente. J'y réponds confidentiellement, car vous avez droit à toute la vérité. Je comprends vos scrupules et vos observations. Mais en vous écrivant, je n'ai fait qu'obéir aux instructions formelles envoyées par le cardinal secrétaire d'État, au nom du Pape.
» Il y a deux mois, je l'avais consulté officiellement sur la question de savoir si les Congrégations de femmes non autorisées devraient ou ne devraient pas demander l'autorisation. Je reçus une réponse absolument négative, et je l'ai fait connaître aux parties intéressées. Mais depuis l'exécution des décrets contre les Jésuites, la situation à changé. On a représenté au Saint Père que tout ce qui pouvait être fait pour les sauver avait été fait, et qu'il s'agissait désormais de ne pas envelopper les autres Congrégations dans leur raine ; que s'obstiner dans une résistance persévérante et absolue aurait un caractère d'hostilité qui pouvait amener de grands malheurs, non seulement pour les communautés, mais aussi pour l'Église et pour la Papauté qu'on rendrait responsables de cette attitude. Des négociations ont eu lieu entre la secrétairerie d' État et l'ambassade française à Rome, et l'on est tombé d'accord sur la rédaction d'une note qui a obtenu l'assentiment du Saint-Siège et du Président du Conseil des Ministres. A la suite de ce conseil, l'archevêque de Paris et moi nous avons reçu l'ordre de transmettre cette note aux évêques de France, afin que par eux elle fût communiquée aux Congrégations intéressées, qui seraient invitées à la signer. Yoilà ce qui vous explique l'envoi qui vous a été lait.
))Je ne conteste pas la valeur de plusieurs des observations que Votre Grandeur acru devoir faire sur la rédaction de la note, mais nous vous l'avons adressée telle qu'elle nous a été remise, avec injonction de la faire passer à l'Épiscopat. Maintenant, Monseigneur, vous verrez ce que vous aurez à faire. Mais ce que je vous demande instamment, c'est de ne pas donner de publicité aux détails que je viens de vous exposer
afin que vous soyez parfaitement éclairé sur la situation actuelle et sur les faits qui l'ont amenée.
» Veuillez agréer, Monseigneur, l'assurance de mon bien affectueux et respectueux dévouement.
» t H. Gard, de Bonnechose, archev. de Rouen. »
Les visites pastorales étaient pour Mgr Freppel un repos d'esprit, un exercice salutaire et une satisfaction pour le cœur. Il fut bientôt populaire dans l'Anjou et dans la Vendée, et l'on se ferait difficilement une idée de l'enthousiasme qui l'accueillait partout. A son arrivée, c'était un émoi général dans toute la contrée : sonnerie des cloches à toute volée, réception processionnelle par toute la population en habits de fête, arcs de triomphe, rues jonchées de verdure et de fleurs, cavalcades de jeunes gens sur leurs rustiques chevaux, escortant la voiture épiscopale au milieu d'un nuage de poussière et de fumée et au bruit des coups de fusil, acclamations, harangues du clergé et des conseils municipaux, présentation des enfants par les instituteurs, parles Frères et par les Sœurs, brillante illumination, feu d'artifice, etc. Mgr Freppel était heureux de ces démonstrations inspirées parla foi. Le spectacle de ce bon peuple se pressant à genoux pour baiser son anneau, des mères lui présentant leurs enfants pour les faire bénir, de tous regardant l'évêque comme le représentant du Pape et l'envoyé de Dieu, le touchait jusqu'aux larmes. Il y avait alors dans ses allocutions, dans son accent et sur son visage quelque chose qui allait au cœur de ces chrétiens et leur faisait comprendre tout ce qu'ils étaient sûrs de trouver d'affection
surnaturelle et de dévouement dans l'âme de leur premier pasteur.
Avant de se rendre dans une paroisse, Mgr Freppel en étudiait la géographie, l'histoire et les traditions locales ; aussi les fidèles et les prêtres eux-mêmes étaient-ils surpris de constater qu'il était beaucoup mieux renseigné que les habitants sur les noms des moindres ruisseaux et des plus petits monticules. Ils apprenaient une foule d'histoires dont ils n'avaient jamais entendu parler. Quoiqu'il fût peu versé dans les choses agricoles et qu'il n'ait jamais bien distingué l'orge du froment, l'évêque d'Angers mettait une certaine coquetterie à s'entretenir avec ses diocésains de leurs affaires rurales, entrant dans les détails techniques de l'amendement des terrains et de la culture intensive. S'il lui est arrivé de s'égarer dans ses conseils, on aimait tant h l'entendre et on l'admirait si sincèrement qu'on n'en a rien vu.
Cinq ans après, quand il revenait dans l'arrondissement, il n'avait rien oublié, comme le prouvaient ses questions sur les personnes et les choses. Cette fidélité du souvenir, derrière laquelle on aimait à voir une bienveillance paternelle, émerveillait tout le monde et attendrissait ceux qui en étaient l'objet. De naïls détails prouvent à chaque pas combien il avait su conquérir ces cœurs simples et pleins de foi. On oubliait sa vaste science pour ne voir que sa bonté familière, sa libéralité proverbiale et « son bon visage. » On tenait à conserver le souvenir de ces visites ; le récit en était consigné dans les registres paroissiaux et aux archives municipales. Quelquefois le maire le faisait imprimer; c'est ainsi que nous avons pu lire le récit détaillé d'une visite de Mgr Freppel à Bousillé, en 1891. C'est une très jolie plaquette imprimée à Vannes, chez Lafolye.
En Bretagne, l'effet fut le même. Un brave paysan auquel le grand évêque avait serré la main, disait en la montrant à ses amis : « En voilà une qui ne verra pas d'eau de quarante jours, bien sûr; il faut garder ces choses-là I » Après la mort du vaillant député, une pauvre femme bretonne vint à pied
de sa lande à Angers, passa toute la nuit en prières auprès du corps exposé, et repartit sans avoir parlé à personne.
Pour faire ressortir l'à-propos et la gravité des mandements et des lettres pastorales de Mgr Freppel, il suffit d'en indiquer le sujet ; le conseil est toujours du moment et le remède pour le mal. Yoici cette liste pour les carêmes de 1871 à 1890.
1871. Causes morales de nos désastres.
1872. Nécessité de l'Éducation chrétienne.
1873. Sanctification du Dimanche.
1874. Presse irréligieuse.
1875. Indulgence du Jubilé.
1876. Devoir du chrétien dans la vie civile.
1877. Famille.
1878. Élection de N. S. P. le Pape Léon XIII.
1879. Devoirs des catholiques envers l'Église.
1880. Sur le saint temps de carême.
1881. Importance et nécessité de l'instruction religieuse.
1882. Négligence à remplir les devoirs de religion.
1883. Excellence de la foi.
1884. Espérance chrétienne.
1885. Franc-maçonnerie.
1886. Dévotion du chemin de la croix.
1887. Libre-pensée.
1888. Craintes et espérances que peut faire concevoir l'état religieux et moral de la France, à l'heure présente.
1889. Devoir du chrétien dans l'exercice du droit de suffrage.
1890. Yertu de Force.
Parmi les fléaux qui menacent les croyances et les mœurs des populations chrétiennes, il convient de signaler l'influence d'une législation anti-sociale ou athée et celle d'une presse irréligieuse ou cynique. Mgr Freppel s'est acquitté courageusement de ce double devoir.
Non content de protester contre les lois mauvaises et
■d'enseigner aux législateurs leurs obligations, il va jusqu'à la racine du mal en apprenant aux fidèles quels devoirs leur impose leur droit de vote. On ne saurait trop méditer •ces fortes et sages leçons :
« La Religion chrétienne, a-t-il répété bien souvent, <i des règles de conduite pour toutes les situations de la vie. Ce n'est pas à l'activité purement individuelle que s'arrête son pouvoir de direction; elle comprend dans ses préceptes tout l'ensemble des relations sociales. Rien n'échappe à cette législation suprême, qui suit la volonté humaine dans quelque sens que ce soit, partout où apparaît un devoir 4 remplir. Membre d'une famille ou d'une cité, le chrétien ne saurait, dans aucun cas, séparer ses actes de sa foi ni de sa conscience : il doit porter l'une et l'autre dans la vie domestique et dans la vie civile.
» C'est pour l'étranger un sujet d'inexplicable surprise, de yo'iT un pays, foncièrement catholique comme la France choisir pour le représenter, dans les assemblées politiques ou civiles, des hommes en majorité indifférents ou hostiles aux croyances générales de la nation.
» Par quel étrange contraste, nous dirions volontiers par quel renversement de toutes les idées saines, en sommesnous arrivés à voir, jusque dans nos provinces les plus chrétiennes, des hommes pratiquer leur religion le matin et voter le soir pour ceux qui cherchent à la détruire? Évidemment, N. T. G. F., il doit y avoir là quelque grave erreur de l'intelligence qui, se traduisant par une faute de conduite non moins grave, amène cet état de choses dont souffrent également l'Église et l'État.
» Cette erreur consiste à penser que l'exercice du droit de suffrage est un acte moralement indifférent et qui n'engage pas la conscience du chrétien, par la raison qu'il est d'ordre ■civil et politique. Mais est-ce que l'ordre civil et politique n'est pas, lui aussi, gouverné par la loi morale? N'est-il pas ■essentiel à la nature raisonnable de l'homme, que la question ûe bien faire ou de mal faire se pose pour chacune de ses
actions où interviennent l'intelligence et la volonté ? S'il n'en» était pas ainsi de l'exercice du droit de suffrage, comment pourrait-il être susceptible de louange ou de blâme ? Ne cesserait-il pas d'être un acte humain, pour devenir un acle^ purement mécanique et machinal? Et, d'autre part, quel moyen de dédoubler la conscience qui est une et ne souffre point de partage? Comment la scinder de façon à ce qu'il y ait, d'un côté, la conscience du citoyen, et de l'autre, la conscience du chrétien, divisées et séparées? Il suffit d'énoncer une pareille théorie, pour en faire ressortir la fausseté.
» On a donc beau dire que l'exercice du droit de suffrage appartient à l'ordre civil et politique ; il n'en constitue pas moins un acte moral, qui relève de la conscience chrétienne et ne saurait à aucun titre être traité d'indifférent au regard de la loi divine. Eh quoi! N. T. G. F., on appellerait indifférent un acte qui aura pour effet de sauvegarder ou de mettre en péril les intérêts matériels, religieux et moraux d'une commune, d'une province, d'un pays tout entier ! Indifférent ! un acte par suite duquel vos enfants recevront le bienfait d'une éducation chrétienne ou seront condamnés à fréquenter des écoles sans prière, sans instruction religieuse,. sans Dieu ! Indifférent ! un acte qui pourra contribuer à faire chasser des hôpitaux et des hospices les filles de la charité, pour leur substituer des mercenaires au cœur vide de foi et de dévouement ! Indifférent ! un acte dont dépendra la question de savoir si une politique de sectaires réussira à tarir dans sa source le recrutement du clergé ; si vos prêtres continueront à recevoir la modique indemnité que l'Assemblée constituante de 1789 leur avait garantie en retour des biens ecclésiastiques aliénés à la fin du siècle dernier ; si vos églises resteront affectées à l'exercice du culte catholique, ou bien si on les profanera pour leur donner nous ne savons quelle autre destination ! Indifférent ! un acte au bout duquel il y a la paix ou la guerre religieuse, la conciliation des esprits ou bien le trouble et le désordre universels ! Indifférent un
pareil acte ! Mais il n'en est pas de plus grave, ni qui engage à un plus haut degré la responsabilité d'un chrétien.
» L'électeur est responsable des votes de l'élu dans la mesure 011 il pouvait les prévoir; or, c'était son devoir de s'éclairer au préalable, de ne donner sa confiance qu'à bon escient et de prendre à cet égard les informations nécessaires. S'il ne les a pas prises, il s'est rendu coupable de négligence en matière grave; et si, les ayant prises, il n'en a pas tenu compte, il a chargé sa conscience d'un poids lourd. Dans ce cas, il coopère positivement à tout le mal qui peut résulter de son vote.
Beaucoup s'imaginent qu'en s'abstenant de prendre part aux élections, ils déclinent ainsi toute espèce de responsabilité. Erreur manifeste I II y a deux manières de coopérer au choix de représentants indignes : voter pour eux, ou assurer leur succès par l'abstention. Ce dernier cas est celui d'un trop grand nombre de chrétiens ; et de là nos malheurs publics. Une pareille insouciance est coupable.
C'est un principe de morale, dit Mgr Freppel, que chacun est tenu de concourir au bien général dans la mesure de ses forces. Quiconque s'y refuse, manque à son devoir et charge sa conscience. Si le mal triomphe par suite de notre négligence à le combattre, quand il y a espoir de le vaincre, nous en portons la faute et Dieu nous en demandera compte. S'abstenir en pareil cas, se tenir à l'écart, au lieu de participer à l'effort commun, c'est le fait d'un homme mal éclairé sur ses obligations ou peu soucieux de les remplir. D n'y a pas de distance qui doive nous arrêter, ni d'affaire qui puisse nous retenir, lorsqu'il s'agit d'un acte aussi important. Ce sacrifice, fût-il aussi lourd qu'il est léger, vous le devriez encore à vous-mêmes, qui êtes intéressés tout d'abord au choix de vos mandataires ; à vos familles, dont l'avenir est entre vos mains ; à la patrie, dont la prospérité est la vôtre ; à l'Église, que vous avez le devoir de défendre autant qu'il est en vous. Ici, la conscience parle, et sa voix est souveraine.
» Si le pays a été bouleversé de fond en comble par des révolutions dont, à cent ans de là, nous n'entrevoyons pas encore le terme, c'est parce que les électeurs, égarés par de vaines promesses, avaient porté leur choix sur des francs-maçons, des libres-penseurs, des incrédules, des sceptiques, des hommes qui, n'étant pas retenus par la crainte de Dieu et par le respect de sa loi, ont fait litière de tous les droits et de tous les principes, comme ils allaient se faire un jeu de la vie même de leurs semblables. A la place de ces sectaires dont les utopies ont coûté à la France tant de sang et de larmes, supposez des assemblées de véritables chrétiens, auxquels une foi ferme et sincère aurait interdit la révolte en leur inspirant l'esprit de justice et de charité fraternelle, et tous ces malheurs eussent été épargnés à notre patrie.
» Les réformes utiles se seraient opérées sous l'influence: des maximes évangéliques, qui ordonnent le respect de l'autorité légitime, comme elles sont la sauvegarde des justes libertés. Vos villes et vos villages n'auraient pas été décimés par des guerres de propagande révolutionnaire, d'oii nous n'avons retiré d'autre profit que la méfiance universelle. Aul lieu de deux Frances hostiles l'une à l'autre, nous aurions sous les yeux le spectacle d'un pays profondément uni, ralliant tous ses enfants autour d'un même drapeau et sachant se préparer, par sa fidélité à des traditions glorieuses, un avenir plus glorieux encore.
» Voilà 011 conduit l'oubli des obligations du chrétien dans l'exercice du droit de suffrage. Il y a là, nous n'hésitons pas à le dire, une question de vie ou de mort pour une nation. »
L'un des fléaux les plus redoutables de notre temps est la mauvaise presse. On sait avec quel débordement d'impu-j dence et quelle habileté diabolique elle pénètre partout pour] y ruiner la foi, la morale et le bon sens. Mg^r Freppel signale; cet ennemi dans un mandement du 8 février 1874, contre la] presse irréligieuse.
« Il ne nous est pas permis de nous taire devant un mal
ANGEUS 245
certain, dût notre parole sembler inopportune aux uns et aux autres périlleuse ou de nul effet...
» Ministre de Jésus-Christ, nous ne luttons jamais pour le vain plaisir de la lutte ; si nous combattons le mal de front et sous toutes les formes, c'est que nous en avons reçu de Dieu l'ordre et le pouvoir. Autant nous aimons et nous désirons la paix, cette paix véritable, qui résulte de l'union des cœurs dans la foi et dans la charité, autant nous repoussons toute paix qui n'en aurait que le nom et qui consisterait à laisser les consciences s'endormir dans une fausse sécurité... A Dieu ne plaise que nous confondions jamais la prudence avec la peur, ni la faiblesse avec la modération. » Mais tout en s'élevantavec vigueur contre les malfaiteurs de la presse, auxquels font essentiellement défaut l'amour de la vérité, le sentiment de la justice et la notion du respect, il rendait hommage et il envoyait des encouragements à ces courageux écrivains, qui consacrent leur talent à défendre l'honneur et la vérité.
Les avertissements généraux ne suffisent pas toujours. Le devoir du pasteur et la charité bien entendue exigent alors qu'on dénonce publiquement les hommes ou les œuvres dont la malice est un danger pour le peuple chrétien. Mgr Freppel estima que le Figaro était dans ce cas et il écrivit sa fameuse lettre à M. de Villemessant. On y lisait ces graves protestations :
(( Je regrette, monsieur le rédacteur, d'être obligé de vous dire que j'estime la lecture du Figaro peu convenable, j'ajouterai même dangereuse, pour un ecclésiastique. Vous consacrez toute une partie de votre journal à un ordre de matières auxquelles l'esprit et l'imagination d'un prêtre doivent rester complètement étrangers. Vous initiez vos lecteurs aux mœurs, aux habitudes, aux aventures d'un monde frivole et licencieux qui n'a rien de commun avec la dignité sacerdodale. Il est extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, que le cœur d'un prêtre, dans lequel tout doit être chaste et pur, ne reçoive quelque atteinte à un pareil contact,
€t qu'il ne sorte plus ou moins souillé de toutes ces descriptions et de toutes les intrigues dont votre journal semble s'être fait une spécialité; et si vous dites à ce lecteur imprudent de passer outre et de ne pas tout lire, vous rendez par là même justice à votre feuille en avouant qu'elle n'est pas faite pour lui.
» Gela est si vrai que je n'ose même pas désigner davantage ce qui fait l'objet de mon blâme, tant il est des noms et des choses qui ne doivent pas se trouver sous la plume d'un prêtre ; et c'est là, paraît-il, votre thème habituel. Que dire, par exemple, de cette étrange correspondance mise au service des plus mauvaises passions et dont Y Univers nous a révélé l'existence? Permettez-moi de vous faire observer que, dans votre long plaidoyer, il n'y a pas un mot d'explication à cet égard ; et c'est pourtant là un point capital, car je ne sache pas qu'il y ait jamais eu dans la presse un exemple d'excitation aussi directe et aussi peu voilée au vice que saint Paul défend même de nommer parmi les chrétiens.
» Dans le numéro même que vous avez cru devoir m'envoyer, comme spécimen sans doute, je trouve, au bas de la deuxième page, un roman profondément immoral, où il y a des détails d'une crudité tellement révoltante qu'ils me semblent relever de la police correctionnelle plus encore que de la conscience chrétienne. » Plus tard, il résumait d'un mot son jugement en déclarant que le journal des petites annonces « était la honte de la presse contemporaine. »
Il fallait quelque courage pour braver ainsi la rancune de la feuille boulevardière ; mais il y allait de la gloire de Dieu, de la dignité de la religion et du salut des hommes ; l'évêque d'Angers n'hésita pas.
Dans un autre genre et dans un autre milieu, l'impression n'était pas moins heureuse ni moins profonde. Les communautés admiraient la précision, la sûreté et la chaleur de ses exhortations. Qu'il s'agît de la vie monastique, comme dans l'oraison funèbre de Dom Guéranger; de la vie apostolique,
-comme dans le panégyrique de saint Ignace de Loyola ; de la vie contemplative, comme dans sa lettre pastorale sur le centenaire de sainte Thérèse ou son dernier mandement sur saint Jean de la Croix ; de la vie active, comme dans l'éloge de saint Vincent de Paul ou du bienheureux J.-B. de la Salle, Mgr Freppel allait droit à la racine et mettait en relief et en lumière ce que chaque genre de vie et de vertu a de spécial, faisant admirer la variété inépuisable de fleurs et de fruits •que la grâce produit dans le champ de l'Église. Sa doctrine ascétique, comme celle de Bossuet et des grands maîtres, était claire, large, solide, faite de théologie, d'observations psychologiques et de bon sens. Ces théories, trop souvent exposées ailleurs dans un langage quelque peu bizarre, n'avaient chez lui rien de nuageux et d'exagéré; l'intelligence ne pouvait refuser son assentiment à ce mysticisme pratique formulé dans un français aussi transparent.
Sa piété personnelle avait le même caractère. Très dévot à la sainte Vierge, il a mis tout en œuvre pour étendre et raviver son culte et ses pèlerinages dans le diocèse d'Angers.
« Ce sont là pour un pays de glorieuses traditions, et il -est de notre devoir de les garder fidèlement. Grâce à Dieu, notre Anjou est riche en souvenirs de ce genre, et c'est avec une piété reconnaissante que nous saluons les lieux témoins de si nombreuses merveilles : cette terre bénie du Marillais, oii l'apparition de la sainte Vierge à saint Maurille donna tant d'éclat à la fête du 8 septembre, appelée pour cette raison i Angevine; et cette île sainte de Béhuard, où pendant de si longs siècles rois et peuples, tous venaient déposer aux pieds de la Mère de Dieu l'hommage de leur culte; et cette -église des Ardilliers qui s'élève pour ainsi dire à l'entrée de notre diocèse, comme une citadelle sacrée. C'est notre vœu le plus ardent, nos très chers Frères, de rendre à ces sanctuaires fameux leur antique splendeur, en ramenant vos enfants vers les sources de piété oii leurs pères avaient puisé ou entretenu leur foi. »
Ailleurs il constate avec une joyeuse fierté la place que leculte de la Vierge a toujours occupée dans cette religieuse et belle province. Sur les vingt-deux villes de l'Anjou, dix-neuf se sont glorifiées d'avoir choisi la sainte Vierge pour patronne et pour protectrice spéciale; parmi les dix-neuf abbayes du diocèse, onze ont été fondées en l'bonneur de la Mère de Dieu ; enfin l'on voit s'élever de distance en distance un grand nombre de sanctuaires de Marie, déployés autour de l'église cathédrale comme une magnifique ceinture : Notre-Dame sous Terre, Notre-Dame du Ronceray, Notre-Dame de Béhuard, Notre-Dame des Gardes, Notre-Dame du Chêne, Notre-Dame de Gunault, Notre-Dame des Ardilliers, Notre- Dame de Nantilly, Notre-Dame du Puy, lieux privilégiés et noms trois fois bénis. « Ce sont là, nos très chers Frères, les vrais témoins de notre histoire, ceux qui ont survécu aux ravages du temps et à la violence des révolutions. 11 n'est aucun de ces vénérables débris auquel ne se rattache le souvenir de vos évêques, de vos comtes d'Anjou, de vos rois, de vos magistrats, de vos institutions municipales. » Et en terminant, il plaint ces hommes à la vue basse et à l'esprit étroit que ces grands souvenirs offusquent. « C'est le malheur de notre temps que l'on ne sache pas estimer le passé à sa juste valeur, et compléter ce qu'il avait de bon par ce qu'il peut y avoir de meilleur encore. » Il était bien résolu à ne pas laisser dépérir entre ses mains ce pieux héritage.
Ses efforts pour propager la sainte pratique du rosaire et du chemin de la croix, pour faire connaître et honorer le Sacré Cœur, pour rendre plus populaire le culte de l'Eucharistie, en un mot pour multiplier et pour rendre plus accessibles et plus abondantes les sources de la loi et de la sainteté, mériteraient une étude particulière. On sait jusqu'oii allait son dévouement aux doctrines romaines et à la personne du Pape; il a littéralement usé sa vie à leur service.
Dans sa LetD^e pastorale du 22 février 1878, à Foccasion de l'élection de N. S. P. le pape Léon XIII, après une magni-
fique démonstration des prérogatives du Saint-Siège, il s'écriait du plus profond de son âme : « Nous saluons en vous, Saint-Père, le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre, le Pasteur universel, le chef visible de l'Église, le Docteur suprême et infaillible de tous les chrétiens. Parlez, et vous serez obéi; enseignez-nous, et vos jugements seront la règle de nos croyances ; dirigez-nous, et nous suivrons la voie que vous nous indiquerez. Les temps sont mauvais; l'ennemi de tout bien redouble d'elîorts contre le troupeau confié à votre sollicitude; mais vous serez là, Pasteur vigilant, pour défendre les agneaux et les brebis du Christ. Sur cette mer agitée du monde, les flots se soulèvent de toutes parts pour assaillir la barque de Pierre; mais vous serez là. Pilote intrépide, tenant le gouvernail d'une main sûre, et l'œil fixé sur Celui qui peut à son gré imposer silence aux vents et à la tempête. L'impiété, plus audacieuse que jamais, cherche à ébranler l'édifice de la foi ; mais il a été dit à Pierre, et dans sa personne à tous ses successeurs : « Tu es Pierre, et sur » cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer » ne prévaudront pas contre elle. »
A l'autel, son attitude était saisissante. Ailleurs, si parfois son extérieur paraissait à quelques esprits méticuleux trop brusque et trop abandonné, sous ces dehors un peu négligés perçait toujours le prêtre plein d'une foi robuste, Ihomme voué à de grands desseins et à un travail obstiné. Au Palais- Bourbon même, où son auditoire encore plus que la nature des affaires le condamnait à ne présenter que des considérations politiques et humaines, il a été toujours apôtre, toujours évêque; cette préoccupation des intérêts supérieurs des âmes domine et souvent explique sa vie parlementaire. Peut-être n'a-t-on pas assez fait attention à ce point de vue et donné au député de la troisième circonscription de Brest des éloges qu'il n'aurait pas acceptés sans explication ou même entendus sans protestation.
Un autre caractère trop peu relevé aussi par ceux qui ne voient que la surface, mais bien connu de ceux qui eurent
l'honneur de vivre dans la familiarité du grand évêque, c'est le respect profond que Mgr Freppel avait des traditions et des usages. Ce prélat d'esprit très moderne, parfaitement à l'aise au milieu de nos institutions, était en réalité très attaché au passé, très soigneux de conserver sans altération ce qu'il nous a légué de pieux, de beau et d'utile. Même en des choses indifférentes ou de peu d'importance, comme le parcours d'une procession pour la Fête-Dieu, la place et le nombre des reposoirs, les réceptions et les invitations, il était plutôt routinier que novateur. En tout ce qui touche aux choses d'Église, il se défiait des changements et ne les acceptait qu'après sérieux examen. Cet esprit de tradition et de suite que nous retrouverons dans sa politique lui venait de son commerce intime avec les Pères, de sa foi et de son caractère foncièrement catholique et sacerdotal.
La correspondance administrative de Mgr FreppeL si elle est un jour publiée, sera d'un intérêt très vif et restera un modèle ; nulle part le grand évêque n'a déployé plus de courage, de finesse, de savoir et de loyauté. Donnons-en quelques exemples.
Le ministre venait d'envoyer aux évêques de France une circulaire chargée de les avertir officiellement de la réduction de leur traitement à 10,000 francs. L'évêque d'Angers, après avoir respectueusement, mais fermement et lumineusement démontré par le Gode, par le Concordat et par l'histoire l'injustice et l'inconvenance de cette diminution, terminait ainsi sa lettre :
« Je refoule volontiers au fond de mon cœur les sentiments que me fait éprouver cette violation manifeste des engagements pris par les représentants de la nation en 1790, en retour de la mesure extrême, pour ne rien dire de plus, par laquelle ils s'étaient approprié les biens de nos évêchés. Mais je croirais trahir mon devoir, Monsieur le ministre, en ne protestant pas auprès de vous contre un acte qui me paraît contraire à l'esprit, sinon à la lettre du Concordat. Trouver convenable en 1880 un traitement de 10,000 francs pour Tévêque d une ville de plus de 60,000 âmes, auquel en 1790 l'Assemblée constituante avait attribué 20,000 livres comme traitement minimum, c'est une interprétation que je laisse à d'autres le soin de qualifier.
» Sans me faire aucune illusion sur le résultat de cette protestation, je tenais à la consigner dans les archives de mon évêché, pour laisser à mes successeurs un témoignage du soin que j'avais mis à défendre leurs droits et les miens.
» Permettez-moi une dernière observation, Monsieur le ministre, et celle-là est douloureuse pour mon patriotisme. Quand nos vénérables collègues, les évoques de Strasbourg et de Metz, eurent la tristesse de voir passer leurs diocèses sous la domination étrangère, la première chose que fit le gouvernement allemand, ce fut de porter leur traitement de 15,000 à 25,000 francs ; estimant sans doute, et avec raison, que le chiiïre adopté depuis quarante ans par la loi de finances ne répondait plus aux intentions de l'Assemblée constituante de 1789 et aux stipulations du concordat de 1801. Et tandis que l'État prussien augmente le traitement de nos collègues de près de moitié, l'État français diminue le nôtre d'un tiers ! Il y a là un contraste trop pénible pour que ma fierté de Français, justement blessée, me permette d'ajouter un seul mot.
» Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de ma haute considération.
» y Ch. -Emile, év. d'Angers. »
En 1873, le monde catholique s'émut de la situation faite à l'Église, un peu partout, principalement en Italie et en Prusse. Le gouvernement français eut peur des complications que ces plaintes pouvaient amener, et recommanda la modération aux évoques. Mgr Freppel répondit encore au ministre, par une lettre que nous abrégeons à regret :
» Vous m'avez fait l'honneur de m'informer des préoccupations du gouvernement au sujet de quelques lettres épiscopales blâmant avec énergie les persécutions dont l'Église catholique est l'objet en divers pays de l'Europe. Mon mandement étant de ceux que certaines feuilles publiques ont signalés plus particulièrement à votre vigilance, je dois supposer que vous avez voulu le comprendre dans vos observations ; et dès lors vous me permettrez de vous faire part
très respectueusement des réflexions que m'a suggérées le contenu de votre lettre, dont le ton bienveillant et la forme courtoise ne sauraient, d'ailleurs, qu'être vivement appréciés. »
Ces appréhensions étonnent Mgr Freppel, les paroles des évoques ne pouvant engager la responsabilité du gouvernement. « Ministres de l'Église, nous n'avons pas l'honneur d'être fonctionnaires de l'État, par la raison bien simple, mais toute péremptoire, que nous ne sommes, à aucun degré ni à aucun titre, dépositaires d'une parcelle quelconque de la puissance civile. Nous parlons et nous agissons au nom de l'Église, dont les intérêts sont confiés à notre garde, et nullement au nom de 1' État, qui ne nous a pas chargés d'exprimer son sentiment. » Le ministre n'aurait donc qu'à répondre, avec un de ses prédécesseurs : « Les évêques ne sont pas des fonctionnaires, et le gouvernement n'a aucune action sur eux. »
Les évêques autrichiens, ceux d'Irlande et d'Angleterre peuvent se plaindre des persécutions que l'Église subit en Prusse. « Et ce serait en ce noble pays de France, où toute infortune a trouvé jusqu'ici des sympathies, et toute injustice une protestation; ce serait en France, dis-je, que les écrivains d'une certaine presse voudraient nous condamner à nous taire devant des douleurs d'autant plus navrantes qu'elles sont plus imméritées ! »
Telle ne peut être la pensée d'un gouvernement sympathique à l'Église et au Saint-Siège ; il doit souffrir en voyant l'Italie, après la suppression des maisons généralices et du Collège romain, préparer, à court délai, la vente de Saint- Louis des Français, une fondation nationale ; il ne peut songer à supprimer la liberté de se plaindre. Et de quoi ?
« 11 ne s'agit pas d'attaques contre l'autorité légitime d'un gouvernement quelconque. Improuver des actes de violence, ce n'est pas attaquer l'autorité, c'est la défendre, c'est pro-
fesser pour elle le \Tai respect, celui qui prend son principe et sa règle dans la loi de Dieu ; c'est lui rendre le plus grand des services, car l'autorité ne se nuit jamais plus à elle-même que lorsqu'elle excède ses justes limites pour substituer l'arbitraire au droit et l'oppression à la liberté.... Au-dessus des pouvoirs établis, quelque nom qu'ils portent, empire, république ou royauté, il est des lois éternelles et immuables qu'ils sont tenus d'observer, sous peine de s'interdire le droit au respect.
» S'il n'était plus permis à des évoques de s'indigner en présence de spoliations sacrilèges, par crainte de blesser les puissances du jour, c'en serait iait de l'ordre moral et de la civilisation chrétienne. »
Sans doute, la modération de Tépiscopat augmente l'autorité de sa parole; mais à condition de ne pas devenir une lâcheté et une trahison.
«Nous périssons, hélas ! non point par défaut de modération, mais par manque de fermeté et d'énergie. Si une partie de la presse, pour ne parler que d'elle, faisait son devoir et remplissait sa vraie mission; si, loin d'applaudir à des actes d'oppression qui aujourd'hui atteignent les catholiques, et demain peuvent se tourner contre d'autres, elle les réprouvait comme ils le méritent; si les honnêtes gens parlaient tout haut au lieu de penser toutbas, et agissaient avec vigueur, au lieu de s'abstenir sans honneur ni profit, est-ce que nous serions condamnés à voir des persécutions religieuses en plein dix-neuviême siècle ? »
Comme tout catholique, Mgr Freppel veut travailler à la pacification générale ; mais en sauvegardant les règles de la sagesse et les droits de la justice :
« Je me reprocherais pourtant de vouloir, à son égard, me faire illusion à moi-même : aucune paix, j'entends aucunepaix solide et durable, n'est possible en dehors du respect des principes; c'est là une vérité d'ordre éternel et absolu. Si le
trouble est quelque part, on peut-être sûr qu'il y a là un droit méconnu ou violé. Les hommes s'agitent quand la justice leur fait défaut, et le calme ne tarde pas à rentrer dans leur âme avec la satisfaction de leurs intérêts légitimes. »
Qu'on rende aux esprits la liberté religieuse, tout conflit perdra sa raison d'être et la paix se fera d'elle-même. Pour lui, jamais il ne prendra sur ces questions une initiative qui appartient au Chef suprême de l'Église; mais il se croira toujours obligé de parler après lui, « pour enseigner ce qu'il enseigne, pour réprouver et condamner ce qu'il réprouve et condamne : c'est mon droit et mon devoir » .
La liberté de l'Église et du prêtre paraissait à Mgr Freppel un bien si précieux, qu'il n'hésitait jamais lorsqu'il s'agissait de la défendrecontrelesempiétements de la puissance laïque. On connaît ses longuesluttes à propos delà caisse sacerdotale des retraites de son diocèse, et comment sa ténacité intrépide finit par obtenir un arrangement honorable. Il fut moins heureux pour les illuminations et les sonneries à l'occasion du 14 juillet, et pour le chant du Domine, salvam fac Rempublicamkldi messe. Mgr Pie lui écrivait à ce sujet :
« Poitiers, 22 octobre 1875.
» Cher et vénéré Seigneur,
» Il me sera fort peu agréable, tout comme à vous, d'en passer par là; mais comment l'éviter? Et d'abord, de la part de Rome, c'est fait. Puis, pouvait-elle vraiment faire autre chose? Après tout, les répugnances des gens de bien furent plus grandes en 1801 pour la Répuplique, en 1804 pour l'empereur, en 1830 pour le Ludovicum Philippum, qu'elles ne le seront, en fait, aujourd'hui. On est arrivé à ce sentiment que, prier pour le régime établi, c'est demander que ce régime remplisse son devoir le plus avantageusement possible pour le pays et la religion, sans que celui quiprie songe à demander
à Dieu de faire durer ce régime, à l'exclusion et au préjudice d'un meilleur qui deviendrait possible.
» Mon intention est de donner le moins d'importance et de solennité possible à la chose. J'ai fait une petite circulaire, les deux premières années, pour les prières publiques lors de la rentrée des chambres. L'an dernier, je n"ai mis qu'un avis à la fin d'une pastorale relative à autre chose. Cette fois, au lieu d'un avis, j'en mettrai deux...
» f L.-É., évêque de Poitiers. »
Un autre jour, le ministre des cultes avait demandé à Mgr Freppel son avis sur la création d'un budget curial, prétextant la nécessité de garanties pour assurer l'emploi des libéralités conformément à la volonté de leurs auteurs; Sa Grandeur répondit, le 4 février 1876, par un lumineux et long mémoire dont les lignes suivantes marquent l'esprit:
« Je dois à la vérité de dire que je ne trouve aucune utilité dans le décret projeté, et que j'y vois au contraire de très graves inconvénients. Il en résulterait de nouvelles et très sérieuses restrictions au droit qu'a l'Église d'administrer librement ses biens, en vertu de son institution divine et conformément au droit canonique.
» Il serait absolument impossible défaire figurer au budget les sommes dépensées pour secourir les pauvres honteux, c'est-à-dire la catégorie de nécessiteux la plus intéressante, et celle qui est l'objectif principal et le plus ordinaire des libéralités faites à la cure. On manquerait aux convenances en portant ces personnes sur un état nominatif des indigents... Jamais donateur n'a eu ni n'aura probablement jamais l'intention d'imposer pareille formalité aux ministres delà religion; et je doute fort que parmi ces derniers il s'en trouve beaucoup qui soient disposés à se faire les distributeurs de secours dans de telles conditions... »
Mais alors, dira-t-on, la gestion des biens de la cure devient une gestion occulte, sans surveillance et sans contrôle légal ? — Non, répond Mgr Freppel, car les archevêques et les
évêques sont « l'aulorilé publique et légale à laquelle, sans l'intermédiaire de la fabrique et de la mairie, les curés doivent rendre et rendent compte de la gestion des biens de la cure, mense curiale, fondations charitables, etc. » Cette autorité publique et légale suffit.
Ce n'était pas seulement en sa personne que Mgr Freppel entendait faire respecter la dignité ecclésiastique. Ses inférieurs étaient sûrs de trouver en lui un défenseur de leur droit et un avocat de leurs intérêts. A la suite d'un incident survenu pendant la distribution des prix au collège de Saumur, en J880, le recteur de l'académie de Rennes crut devoir retirer à l'aumônier la délégation qu'il lui avait donnée le 15 janvier 1876, et il chargeal'inspecteuruniversitaire d'informer l'évoque de cette décision. Celui-ci reçut immédiatement la réplique suivante :
(( A cette communication je n'ai rien à répondre, sinon que j'approuve complètement la conduite de M. l'abbé Nomballais, et que je lui en ai adressé mes félicitations.
» Lorsqu'un président de distribution des prix s'oublie jusqu'à dire, devant l'aumônier de la maison, que l'éducation ecclésiastique « considère la raison comme une faculté pernicieuse, son emploi comme un libertinage de l'esprit», et qu'il a le mauvais goût, pour ne rien dire déplus, d'appeler a autorité étrangère » l'autorité du chef spirituel de 35 millions de catholiques français, l'honneur et la dignité sacerdotale font à l'aumônier un devoir de protester contre de telles calomnies et de telles inconvenances, et de se retirer. C'est ce qu'a fait M. l'abbé Nomballais, et il a bien fait.
» Veuillez, je vous prie, donner connaissance de ma réponse à M. le recteur de l'académie, et agréer pour vous, Monsieur l'inspecteur, l'assurance de ma considération très distinguée.
» f Ch.- Emile, évêque d'Angers. »
Par tempérament et par politique, l'évoque d'Angers avait de la répugnance à se faire sollici teur auprès du gouvernement. 11 intervint cependant plus d'une fois auprès du Président de
la République, en faveur de grands coupables. Nous citons une de ces requêtes; on verra comment il savait tout concilier et s'élever aux plus graves considérations sociales et morales, sans perdre de vue les intérêts de ses clients.
Angers, le 24 août 1878, « Monsieur le Maréchal,
» Le droit de grâce est la plus douce prérogative d'un chef ■d'état. Je viens vous supplier de vouloir bien l'exercer en faveur de deux enfants de mon diocèse, Lebiez et Barré, condamnés à mort par jugement de la cour d'assises de la Seine. Je ne puis refuser celte démarche à des familles éplorées. N'est-ce pas d'ailleurs aux évêques qu'appartient d'implorer la clémence et la miséricorde ? Assurément il ne saurait entrer dans ma pensée de vouloir atténuer le moins du monde un crime qui a jeté l'épouvante dans la France entière. Mais ces jeunes gens^ à peine sortis des bancs du collège, ne sont-ils pas les victimes du matérialisme que l'on professe aujourd'hui avec une audace si extrême? Saturés de ces théories subversives de toute foi religieuse et de toute moralité, ils ont commis la faute énorme de s'en inspirer dans leur conduite, jusqu'à les appliquer avec une énergie sauvage.
» Les premiers coupables ne sont-ils pas ceux qui, dans leurs ouvrages et dans leurs journaux, enseignent ouvertement que l'homme n'a pas d'âme immortelle, partant pas de liberté morale et de responsabilité? Et lorsque de malheu- « reux jeunes gens se laissent prendre à de telles maximes,™ avec l'inexpérience et l'impétuosité de leur âge, l'horreur qu'inspire leur crime doit-elle exclure la compassion et la pitié ?
» A vous, Monsieur le Maréchal, d'apprécier si de telles considérations ne sont pas de nature à vous faire préférer, dans le cas présent, à la peine capitale une expiation qui, s'étendant à tout le cours de la vie, permettrait aux deux criminels de revenir à de meilleurs sentiments ?
» Gomme premier pasteur du diocèse auquel ils appartiennent l'un et l'autre, je serais heureux qu'il vous fût possible d'adoucir les rigueurs de la justice humaine, et d'épargner à des familles chrétiennes une flétrissure qui atteindrait tous leurs membres.
» Agréez, Monsieur le Maréchal, l'hommage de mon profond respect.
» f Gh. -Emile, évêque d'Angers. »
Pour mieux se détendre, Mgr Freppel avait pour maxime qu'il faut savoir attaquer ; mais, tout en protestant avec énergie contre l'injustice ou la violence, tout en réclamant vivement ses droits et en restant inflexible sur les principes, qu'il s'agît de cimetières, d'églises, d'écoles, de traitements supprimés, d'honneurs à recevoir ou à rendre, il évitait toute susceptibilité mesquine, toute tracasserie formaliste et toute déclamation passionnée. L'exposé précis et net des faits, les textes juridiques concernant la matière, des raisons solides déduites avec logique et sobrement développées, une franchise exempte de détours et de peur, donnaient à ces lettres admJnistratives une autorité exceptionnelle, et en font de vrais modèles.
Yll
C'est vers 1872 que Louis Veuillot vit Mgr Freppel à l'œuvre dans sa ville épiscopale ; il en fut charmé. Jusqu'alors ils n'avaient eu que des rapports passagers, d'affaires plus que d'affection. Il y avait entre ces deux natures vigoureuses quelques ressemblances et beaucoup de contrastes. Plébéiens tous les deux, aimant les batailles d'idées et hardis à payer de leur personne, d'intelligence ouverte et haute, d'un cœur généreux, plus portés au mépris qu'à l'admiration de leur siècle, dédaigneux de l'argent, des honneurs et de la renommée, prêts à tout sacrifier aux causes qu'ils avaient embrassées, dévoués avant tout et par dessus tout à l'Église, au Pape et aux doctrines romaines ; mais l'évêque mettait au service de ses croyances une vaste érudition, et une dialectique redoutable par sa finesse et sa clarté ; le journaliste remplaçait la science par la verve, l'argumentation par les éclairs d'un esprit inépuisable ; l'un était un orateur politique, l'autre un poète polémiste ; le théologien versait les magnifiques conceptions de son intelligence dans des moules d'une belle ordonnance, mais plus solides qu'élégants; l'artiste embellissait les élans de son cœur, les fantaisies de son imagination et les éclats de sa colère de toutes les couleurs d'une prestigieuse palette. La tôle qui pense dominait chez le fils de l'Alsace, le cœur qui aime chez le Bourguignon ; tous les deux étaient fidèles à leurs amis, loyaux envers leurs adversaires, serviteurs passionnés de la France
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chrétienne ; tous les deux sont morts après une vie de luttes désintéressées pour les mêmes convictions contre les mômes adversaires.
Les préventions de Louis Veuillot contre le professeur de Sorbonne avaient bien diminué à Rome. Il était présent quand les dépêches ministérielles annoncèrent le choix de l'empereur, et l'abbé Freppel s'était tourné vers lui avec un sourire et ce mot gracieux : « Désormais vous avez un palais à Angers ». Le compliment devint une réalité. Louis Veuillot fut charmé de l'accueil de l'hôte et du zèle de l'évoque ; les préjugés, s'il en restait, disparurent complètement et firent place à l'estime et à l'affection. Nous lisons dans des lettres à sa sœur datées du Pouliguen, 18 septembre, de Saint-Laurentsur-Sèvre, 30 septembre, et de Torfou, i'^ octobre 1872 :
« Ma sœur,
» Mes écritures publiques m'ont empêché de l'annoncer l'arrivée hier de l'évêque d'Angers avec deux secrétaires, le curé de Gholet et le P. Lavigne. Il vient, dit-il, passer avec moi le temps que je devais, selon lui, passer avec lui, et nous partons ensemble vendredi matin. La question est de savoir si je filerai tout droit par Tours, ou si je m'arrêterai à Angers jusqu'à dimanche après dîner. Je combats pour filer, parce que je suis pressé ; et j'ai peur d'être vaincu, parce qu'il insiste fort et veut me présenter « son clergé », y compris le curé du Tremblay. En attendant, il me secoue ferme et veille à ce que je ne trouve pas de train. Nous allons tout à l'heure déjeuner dans les grottes. Un déjeuner d'abbés dans les grottes ! Il y a du changement. Ce soir, ils dînent tous en Esgrigny.
» Tu ne saurais, avec toute ton imagination, te figurer notre cher prélat en face de la mer. Il ne se contente pas de rester sur les bords ; il se précipite sur les escarpements les j plus rapides et court sur les rochers, suivi de près par son secrétaire, tandis que le P. Lavigne et moi, du haut de la falaise, nous lui crions en vain : casse-cou !
» Il a bien voulu escalader le lion entouré d'eau ! Si nous avions une tempête, je tremblerais pour son chapeau et même pour son petit corps. Il est d'ailleurs gai et charmant, et jusqu'au cou pour le moins dans la bonne doctrine.
» Quant à moi, j'ai vaincu la mer, et je me porte bien pour un homme de mon âge. Je n'ai plus mes sueurs, mes courbatures et tout cet assommement général et cette perpétuelle défaillance qui m'ont tant tarabusté... »
» Hier l'évêque d'Angers a fait trois sermons que j'ai entendus ; il a donné trois bénédictions que j'ai reçues ; il a donné deux saints, et j'en ai eu trois ; il a fait trois repas, que j'ai mangés; quatre processions que j'ai suivies, et joué trois parties de billard, que j'ai perdues. »
» Je vois des choses capables de me faire oublier mon cher chez toi. Dis à Eugène que je suis à Torfou, que j'ai visité hier Tiffauges ; et dis-toi que je suis dans une communauté jeune, naïve, pauvre et magnifique, pavée en briques, bâtie en pierre, sans calorifère et presque sans piano. On aime l'évêque comme dans la primitive église ; et mon évêque, oui, cet ancien professeur de Sorbonne, a vraiment le langage, les pensées, l'accent d'un évêque de ce temps-là. Il n'y perd pas. Véritablement, je trouve bien des hommes et un fameux homme en cet homme-là. Il est la preuve que le bon Dieu fait bien les évêques qui veulent bien être bien faits, j)
Louis Yeuillot fut particulièrement touché de l'empressement et de la joie avec laquelle Mgr Freppel lui fit les honneurs des établissements religieux de sa ville épiscopale. Le jeune évêque avait mis là visiblement la meilleure partie de son cœur.
A peine rentré à Paris il écrivaitàl'hôte dont il avait gardé si bon souvenir et qui lui rappelait une promesse :
» Il me paraissait, ce matin, que mon retour à Angers était impossible; mais je vois bien que c'est fait. ]\[on devoir
ANGE II s 263
aurait pu résister à l'attrait de la ville sainte et même à celui du château de Chabrol; il est complètement vaincu parla séduction de passer quelques jours auprès de vous. Je laisserai donc mes besognes, j'abandonnerai le journal aux jeunes gens et je prendrai le train indiqué. Je suis d'ailleurs convaincu que le journal y gagnera, puisque je remporterai des vues de curés, de religieuses et d'évôque d'un intérêt très supérieur à tout ce que je peux voir ici.
» Veuillez agréer, Monseigneur, le respect très reconnaissant et très dévoué que j'aurai la joie de vous exprimer de
vive voix demain.
» Louis Veuillot. )>
De cette même époque est aussi, très vraisemblablement, le billet d'invitation suivant, bien qu'il ne porte pas de date.
» Vous devez être à Paris mardi prochain. Ne vous serait-il pas agréable de dîner mercredi avec des journalistes, vos électeurs? J'étais justement en train d'organiser ce repas de plumes, qui deviendrait alors une fête. Vous aurez Emile de Girardin, le Constitutionnel, la France, etc. Répondez-moi tout de suite, s'il vous plaît, pour que j'aie le temps de faire mes invitations. Je m'excuse du reste, que je ne vous dis pas, sur un mal de tête endiablé.
» Votre très humble et très fidèle serviteur,
» Louis Veuillot. »
La confidence qui suit est d'un intérêt plus grand et semble marquer un progrès dans l'intimité; malheureusement elle est encore sans indication de date et de lieu.
» Dans le même moment que M. l'abbé Allard se décidait, comme M. Grimault me l'écrit, à me laisser sa maison pour
40,000 francs, le bon Dieu trouvait bon de rogner sur la fortune de mes filles quelque chose qui pourrait aisément s'élever au double et n'en pas rester là. C'est le second retranchement de ce genre qui s'opère sur ce très médiocre temporel, de sorte que le voilà réduit presque à rien. Il s'ensuit que le moment me semble mauvais pour acheter un bijou qui, avec les frais, monterait à cinquante mille francs et plus. J'y devrais renoncer, quand même ce serait moins cher. Je ne pourrais, en ce moment, acheter qu'une dette ; mauvais meuble à mettre dans une maison de repos! Il me reste à vous demander pardon de vous avoir occupé de cette atîaire. J'en connais mieux l'abus et la sottise de se croire riche. Cette illusion m'impose des pénitences de plus d'un genre. J'y gagne d'un autre côté la certitude de savoir que la maison de campagne qui m'est destinée est au cimetière. A mesure que l'on marche, la perspective gagne beaucoup et finit par n'être pas sans douceur.
» Je faisais, il y a quelques jours encore, le projet de mener ma sœur et mes filles voir le Tremblay. Dans mes descriptions il leur souriait beaucoup, et l'évêché d'Angers leur souriait davantage. Adieu paniers, les vendanges sont faites! Nous en avons appris la nouvelle subitement, au compterendu d'une exploitation dont il a fallu révéler les embarras jusque-là trop soigneusement déguisés. Nous n'avons pas été volés mais abusés par de très honnêtes gens, qui s'abusaient eux-mêmes et qui nous faisaient manger le capital là oii nous pensions toucher des revenus. Il y a certainement un abaissement général du niveau de la probité, et les catholiques n'en sont pas exempts. Je vous dois ces détails : je prie Votre Grandeur de les taire pour ne pas précipiter la ruine d'une affaire qui peut se relever ou ne pas périr tout à fait. Il suffit, je pense, de dire que nous avons perdu quelque chose.
» Pendant que ma bourse fuit, celle du pauvre Mirecourt et celle du pauvre Brucker ne se remplissent pas. Mirecourt est absolument dans la misère et chasse, comme il dit, la
pièce de cent sous. Brucker n'a pas même la force de chasser, et c'est peut-être pourquoi il trouvera mieux. Trisle lin des lettres légères ! En somn^, Pégase prend la route de Thôpital comme avant 89; seulement il est attelé à un omnibus.
» Il ne faut pas que vous vous épouvantiez pour moi. Je ne suis pas encore dans cet omnibus-là; j'ai seulement des chances, mais elles me trahiront. Toute ma vie, j'ai plutôt désiré que craint de mourir à l'hôpital : je reconnais que c'est un goût de vaine gloire et que ce qui me convient est de mourir ignoblement chez moi, payant tout juste mon loyer. Plaise à Dieu que je ne redoive rien sur l'oraison funèbre!
» Je me tais sur les nouvelles; Votre Grandeur les connaît mieux que personne. Celles d'aujourd'hui sont mauvaises, celles de demain font peur; ce sont les nouvelles de l'an passé. Nous avons ici Mgr l'évêque de Rodez. Il travaille beaucoup et on le voit à sa mine; il a pris de grandes mesures dont le résultat le satisfait.
» Vous savez, Monseigneur, avec quels sentiments de respect et d'admiration je vous suis dévoué.
» Louis Veuillot. »
Enfin voici la dernière lettre autographe que Mgr Freppel reçut, croyons-nous, du grand journaliste.
« Paris, le 28 août 1875.
» Vous recevrez prochainement, peut-être demain, la visite d'un homme d'idées que diverses circonstances me contraignent d'introduire auprès de Votre Grandeur. C'est un financier amateur, catholique d'intention et d'art, très intelligent, fort à son aise, qui voudrait faire ce qu'il appelle une grande chose. Mon frère le connaît et a dîné chez lui avec le nonce Chigi. Il vous expliquera son projet qu'il explique bien. Ce serait de réunir quelques millions, une centaine, peut-
être plus, la moindre des choses, et de mettre au service de l'Église ce bel outil qu'on appelle une grande banque.
» Il m'a raconté cela; mais quand il s'agit de millions, je n'y suis plus et je n'écoute guère. Le million porte à la tête; il a ses rêveurs et ses poètes. Mon frère, absent en ce moment, dit cependant que le projet de M. Place n'est pas absolument chimérique et qu'il a autour de lui des hommes très positifs, entre autres M. Riant, qui donne des couvents comme d'autres des épingles.
» Il dit qu'il n'a besoin que d'un appui, qui serait Y Univers ; mais V Univers lui répond qu'il a besoin d'un appui, qui serait un évêque. Yous le voyez venir.
» Je n'ai pu lui refuser hier une promesse de vous l'annoncer. Aujourd'hui, il m'apprend qu'il part. Je croyais avoir plus de temps, et je me vois forcé de vous écrire au galop. Pardonnez-moi et daignez l'écouter. A certains égards il ne vous ennuiera pas, car il a de l'esprit et connaît bien les affaires de banque.
» Son point de départ, dont il a souvent entretenu Eugène Veuillot, est juste, me dit celui-ci, qui n'a pas laissé d'y faire des retouches. Vous écouterez avec la simplicité de la colombe et vous jugerez avec la prudence du serpent. Les banques peuvent faire beaucoup de bien et beaucoup de mal.
» Use dit ami de Mgr Langénieux; il ne dit pas pourquoi Mgr Langénieux le laisse chercher.
» Yousavezeu taboulé ne m'écrire sur vos grandes et belles affaires d'Université. J'étais absent et travaillé plus durement de celte névrose qui ne veut pas me quitter. Ces jours orageux lui donnent plus d'activité; mais il faudrait que je fusse mort pour cesser de vous obéir et de vouloir vous servir.
» Daignez agréer. Monseigneur, l'expression de mon respect et de mon dévouement.
» Louis Veuillot. »
Ces relations amicales durèrent jusqu'à la fin ; mais si le cœur qui avait dicté tantde lettres admirables battait encore,
la main qui les avait écrites était paralysée et le vieux soldat deTÉglise chargeait habituellement mademoiselle Veuillot de transmettre à l'évèché d'Angers ses vœux et ses félicitations. Ce fut donc à elle que Mgr Freppel, au lendemain de la mort de Louis Veuillot, envoya le témoignage de ses regrets et de son admiration.
Angers, 8 avril 1883.
« Mademoiselle,
» Bien que n'étant pas inattendue, la nouvelle de la mort de votre illustre frère ne m'en a pas moins vivement peiné ; car, tout réduit qu'il était à l'inaction, nous le sentions là, nous suivant du regard au milieu de nos luttes, lui, le glorieux vétéran des campagnes de l'Église contre l'impiété moderne. Ce grand nom était déjà entré dans l'histoire, mais il semblait que Dieu se complût à le conserver au livre des vivants. Enfin, le jour de la récompense est venu, et quelle récompense après un demi-siècle de combats pour Dieu et pour l'Église!
» Combien je regrette de n'être pas à Paris pour assister aux obsèques de cet incomparable athlète de la foi ! Mais vous savez, sans doute, que sans avoir été atteint des maladies dont les journaux m'ont gratifié si bénévolement, j'ai néanmoins payé par un rhume opiniâtre des fatigues trop accumulées; de telle sorte que mon médecin m'interdit pour huit jours tout voyage tant soit peu considérable. C'est un véritable chagrin pour moi, car j'aurais aimé pouvoir rendre ce tribut d'admiration et de reconnaissance au premier écrivain catholique de notre temps.
» Ce qui me console par- dessus tout, c'est de voir l'Univers assuré de son avenir, grâce à la direction de M. Eugène Veuillot, dont j'apprécie plus que je ne saurais le dire la sagesse, la clairvoyance et la fermeté de caractère.
» Pour vous, mademoiselle, vous aurez achevé auprès de votre excellent frère votre mission de charité et de dévoue-
ment. C'est aussi un grand exemple de piété fraternelle que vous aurez donné, et le bon Dieu vous en tiendra compte dans son infinie miséricorde.
» Agréez, mademoiselle, avec l'expression de ma vive et sincère condoléance, Thommage de mon profond respect.
» f Ch. -Emile, évèque cC Angers. »
Correspondre avec Louis Veuillot était une fête de l'esprit et du cœur. Écrire à M. Ghevreul, à l'occasion de son centenaire, était surtout une œuvre de zèle. Yoici comment l'honorable vieillard, originaire de l'Anjou, répondait à l'évoque dont les prévenances l'avaient charmé :
« Paris, 9 février 1875.
» Je suis profondément touché de votre honorable souvenir et bien reconnaissant des sentiments si bienveillants exprimés dans votre bonne lettre. Permettez-moi de vous dire que si quelque chose m'a été agréable dans la distinction dont M. le Président delà République a bien voulu m'honorer, ce sont des témoignages d'estime comme le vôtre, Monseigneur, qui m'ont été d'un prix inappréciable.
)) 11 est juste que ma reconnaissance s'étende à une Providence qui m'a accordé une si longue vie sans infirmité. Croyez donc. Monseigneur, que je suis heureux de trouver dans la science, que, Dieu merci, je n'ai jamais cessé de cultiver, des arguments qui me paraissent sans réplique en faveur de l'existence de Dieu.
» En attendant que j'ajoute au mémoire que j'ai eu l'honneur de vous otfrir les deux suivants qui le complètent, permettezmoi de vous adresser un discours que j'ai prononcé comme Président de la Société centrale d'Agriculture de France.
» Veuillez, Monseigneur, avec tous les vœux que je fais pour votre personne, recevoir l'hommage de mon respect, et permettez-moi d'ajouter mes sentiments de profonde estime et d'affection.
» E. Chëvreul. »
YJII
L'attachement profond de Mgr Freppel pour son beau diocèse d'Angers se prouve surabondamment par ses œuvres. Il en a donné d'autres marques encore. Nous l'avons vu menacé en 1871 du siège archiépiscopal de Paris; deux ans après il fut plus sérieusement encore question de le transférer à Ghambéry. Mgr Mermillod, l'un de ses admirateurs les plus sincères, désirait beaucoup ce changement et, pour décider son ami, il faisait appel aux sentiments qui pouvaient le plus remuer son cœur. Il lui écrivait de Ferney, le 10 mai 1873 :
« Cher Seigneur,
» Vous connaissez la mort du cardinal archevêque de Ghambéry ; ce pieux et vaillant vieillard m'avait à plusieurs reprises sollicité de consentir à ce qu'il fit des démarches pour me laisser son siège; clergé et fidèles me le demandaient; mais je me devais à la lutte pour la vérité dans la Rome protestante. Il faut être à son poste et faire son devoir.
» Élevé dans le diocèse de Ghambéry, je garde à ce pays la plus fidèle tendresse ; aussi j'ai à cœur de voir à la tête de cette belle province de Savoie un pontife vlriute et doctrina roboratum.
» Je vous ai indiqué à mes amis de là-bas ; tous vous désirent, prêtres, magistrats et députés. Vous n'aurez pas là
les ressources du diocèse d'Angers ; mais vous aurez les grands souvenirs de saint François de Sales et de Joseph de Maistre à garder et à féconder. Peut-être êtes-vous réservé à une métropole plus importante ; mais, cher ami, si Dieu vous incine à venir sur cette terre de Savoie fertile en hommes, consentez à cet acte de dévouement.
» Je sais que le Konce verrait avec joie votre acceptation, si le siège vous est offert. Des démarches sont faites dans ce but ; le clergé redoute que d'autres influences n'amènent à Ghambéry un archevêque qui n'aurait pas ce que vous avez à un haut degré, l'intégrité de la doctrine et la flamme de l'énergie : lucere et ardere.
» Je confie nos désirs à votre cœur ami et à votre âme épiscopale ; je les confle à saint François de Sales !
» Priez pour l'exilé qui vous admire de loin et croyez à mon tendre et respectueux attachement.
» t Gaspard, évêque d'Hébron^ vicaire apost. de Genève. »
A la suite de ces pourparlers, le directeur des Cultes entamait, à son tour, les négociations en ces termes :
Versailles, le 28 mai 1873.
» Le clergé, les députés, le préfet, tous les hommes considérables de la Savoie demandent au Gouvernement d'appeler Votre Grandeur au siège de Ghambéry. M. le Ministre des Gultes me charge d'avoir l'honneur de vous dire. Monseigneur, qu'il serait extrêmement heureux de déférer à ce vœu unanime ; avant de faire une proposition au Conseil des Ministres, il désire s'assurer de l'assentiment de Votre Grandeur. Il connaît les liens qui l'attachent au diocèse d'Angers, mais il fait appel à son patriotisme en la priant de vouloir bien céder au désir si hautement manifesté par une province dont l'importance pour notre pays ne se mesure pas au chiffre de la population.
» Veuillez agréer, Monseigneur, l'assurance des sentiments respectueux de votre très humble et très obéissant serviteur.
» Ad. Tardif. »
Le refus de Mgr Freppel fut trop prompt et trop catégorique pour permettre d'insister; en voici l'expression:
Angers, le 31 mai 1873.
«Monsieur le Conseiller,
» Je suis assurément on ne peut plus flatté de la confiance que me témoignent le clergé et les fidèles de la Savoie ; et je remercie M. le Ministre des Cultes de ses bienveillantes intentions à mon égard. Mais il m'est absolument impossible de déférer à ce désir.
» Quitter l'Anjou, où j'ai placé toutes mes affections, est un sacrifice au-dessus de mes forces. Les liens qui m'attachent à mon diocèse ont été formés dans les mauvais jours de la guerre, alors que je perdais, avec l'Alsace, ma patrie natale; et il semble que mes diocésains aient voulu me faire oublier cette perte par des témoignages d'affection auxquels je dois répondre par une fidélité à toute épreuve. J'éprouverais à me séparer d'eux un déchirement de coeur qui me rendrait incapable de tout bien.
» Mon excellent ami, M. le Ministre de l'Intérieur, enfant de l'Anjou lui-même, sait à quel point je suis attaché à ce pays. J'y ai commencé des œuvres que je voudrais mener à bonne fin ; j'ai pris des engagements auxquels je dois satisfaire ; je me suis imposé des charges que je ne puis léguer à personne.
» Veuillez donc exprimer à M . le Ministre des Cultes tout mon regret de ne pouvoir me rendre au vœu qu'il a bien voulu me transmettre par votre gracieuse entremise: j'en conserverai le meilleur souvenir.
» Agréez, Monsieur le Conseiller, l'assurance de mes sentiments respectueux et bien dévoués.
» f Ch.-Émile. Ev. d'Angers. »
Il y avait encore une autre raison plus générale et plus délicate que Mgr Freppel ne pouvait guère alléguer à son correspondant : en principe et sans de graves motifs il n'admettait pas ces changements de siège, parce qu'ils lui paraissaient contraires à l'esprit de l'Église, à la tradition et aux convenances, en assimilant trop les évoques à des fonctionnaires civils dont on récompense le zèle par l'avancement. C'est une porte ouverte à l'ambition et à l'intrigue. La perspective d'une séparation refroidit le dévouement dans le cœur du Père et la facilité avec laquelle elle s'accomplit diminue le respect dans l'esprit des fidèles.
La mort de madame Freppel, en faisant un grand vide dans les affections et la vie de son fils, resserra les liens qui l'unissaient à son cher diocèse. Elle eut lieu le 14 août 1879. L'évêque d'Angers reçut à cette douloureuse occasion des lettres de condoléance de plusieurs cardinaux, en particulier du savant cardinal Pitra, son ami depuis vingt ans, d'un grand nombre de prélats étrangers, de presque tous les évoques de France et d'une foule de grands personnages. Ses prêtres lui envoyèrent tous des témoignages collectifs de leur respectueuse affliction. Parmi ces lettres quelquesunes méritent d'être citées.
Dès le 16 août, Mgr de Ségur exprimait ainsi la part qu'il prenait à ce deuil de son ami :
» Aujourd'hui même, à l'heure oii je vous écris ces lignes, votre cœur de fils est abîmé dans la douleur, malgré la paix et la joie surnaturelles de l'espérance qui dominent tout, suivant la grande parole de saint Paul : Fax Dei quœ exsuperat omnem sensum. Il y a cinq ans j'ai passé, moi aussi, par
cette redoutable épreuve, et, comme vous, j'ai ressenti les douleurs du fils unies aux saintes joies du chrétien et du prêtre. Je vous souhaite, cher Monseigneur, de porter courageusement cette pesante croix et de puiser un nouveau degré de sainteté, de détachement, de force et d'amour de Dieu dans les larmes amères que répand en ce jour votre excellent cœur.
» Lundi, je célébrerai la messe pour votre bonne mère en même temps que pour la mienne, et pour vous aussi ; car il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni.
» Je vous baise respectueusement la main, et M. l'abbé Diringer se joint à moi pour vous exprimer tous ses sentiments de douloureuse sympathie.
» Regardez-moi toujours, je vous prie, comme le plus dévoué et le plus atfectionné de vos serviteurs.
)> f L.-G. SÉGUR, chan. év. de S. Denys. »
De Poitiers Mgr Pie envoyait à Angers cet expressif témoignage de fraternelle compassion :
« Mon cher Seigneur,
» Je partage tous les sentiments de votre cœur, et je les comprends trop bien pour ne pas vous porter mes très vives condoléances. J'ai célébré le saint sacrifice à l'intention de votre chère défunte, et aussi je demande pour vous tous les soulagements et adoucissements possibles à votre profonde douleur.
» Votre respectueux et affectionné frère.
» f L.-É. Gard. Pie, t'y. de Poitiers. »
Mgr Maret, de son côté, s'empressa de montrer que les dissentiments théologiques ne lui avaient pas fait oublier la \ieille amitié des beaux temps de la Sorbonne.
« Cher Seigneur,
» C'est à Yichy que j'apprends le malheur qui vous a frappé, la mort de madame votre mère. La plus douce habi-
tude de votre vie se trouve brisée, une mère excellente vous est enlevée ! Mais ce n'est pas à vous, cher Seigneur, qu'il faut rappeler les consolations de la foi. Pour moi, je n'oublierai jamais les bontés qu'avait eues pour moi votre vénérable mère.
» On me dit que vous avez reçu les témoignages les plus nombreux et les plus honorables de condoléance. I] n'en pouvait être autrement. Le mien ne sera pas un des moins sincères...
» Agréez, cher Seigneur, mes sentiments les plus dévoués,
» f H.-L.-C, év. de Sura. »
Un passage de la réponse de Mgr Freppel à M. le chanoine Rœss, neveu de l'évêque de Strasbourg, nous donne une note plus intime.
Angers, le 23 août 1879.
(( Mon cher Curé,
» Je vous remercie de la part que vous voulez bien prendre à mon deuil. Vous savez tout ce que ma bonne mère était pour moi et quelle place elle tenait dans ma vie, ne m'ayant jamais quitté depuis vingt-cinq ans. Aussi cette séparation est-elle la plus rude épreuve que le bon Dieu pût m'envoyer, Mais celui qui demande le sacrifice donne aussi la force dfrj l'accomplir. Que son saint nom soit béni! »
La mère de Mgr Freppel était une femme plus distinguée-] par l'intelligence et par le cœur que par les manières ; vrai type d'Alsacienne par l'énergie de la volonté, de chrétienne par la solidité de la foi. L'idée d'être séparée des siens après-] la mort et de ne pas reposer dans sa terre d'Alsace tourmen-j tait son âme patriotique. Elle s'en ouvrit un jour à son fils : « Pour vous, Monseigneur, dit-elle, la mort ne sera pas triste comme pour moi. Yous aurez votre place dans votre cathédrale; on pensera à vous, on priera pour vous. Mais moi, je serai conduite dans ce vaste cimetière, là-bas; j'y serai in-
connue, et quand vous serez mort, tout à fait oubliée. Alors nous serons donc séparés pour toujours! ^)
Cette confidence maternelle avait vivement ému le cœur du fils ; aussi pour épargner à celle qu'il avait si tendrement aimée l'isolement qu'elle redoutait, il pria les Dames de la Retraite de vouloir bien recevoir dans leur chapelle le cœur de sa mère. C'est là que le sien est venu le rejoindre douze ans après.
C'est dans les âmes fortes que se rencontrent d'habitude les plus aifectueuses délicatesses. Chaque année, au 14 du mois d'août, on voyait l'évêque d'Angers « venir simplement et pieusement, pour célébrer une sorte de fête du cœur, en offrant à Dieu, pour sa mère, le sacrifice qui soulage ou délivre. Rien ne l'arrêtait, ni le travail, ni les préoccupations, ni l'éloignement ; c'était la grande œuvre de ce jourlà. » La dernière année Mgr Freppel se trouvait à Belley, auprès de son fils spirituel devenu son frère dans l'épiscopat, quand approcha la chère et douloureuse date. On le priait avec instance de rester pour prendre un repos nécessaire. « Le grand évêque, après avoir donné pour le public des raisons qui semblaient de nature à justifier son départ, se pencha au dernier moment vers son hôte : « Je dois partir, dit-il ; c'est après-demain le 14, l'anniversaire de la mort de ma mère. Je tiens à dire la messe à la Retraite, ce jour-là ; je n'y ai encore jamais manqué. »
Ce n'était pas tout. « Que de fois en dehors de là, raconte le supérieur du petit séminaire de Montgazon et de la Retraite, à qui nous empruntons ces détails, que de fois l'avons-nous vu renouveler fidèlement son pèlerinage? Est-il parti pour séjourner quelque temps à Paris; en est-il revenu, après une absence assez prolongée, sans accourir immédiatement s'agenouiller sur la tombe de sa mère et y prier longuement, toujours à genoux, comme l'eût fait un enfant !
» C'était avant ses grandes luttes à la Chambre, avant ses grands travaux, qu'on le voyait d'ordinaire. Il semblait que
n'ayant plus ni sa famille ni sa patrie, il retrouvait ici quelque chose de l'une ou de l'autre.
» Chaque fois qu'il revenait, il nous paraissait plus grand, plus couvert de gloire ; chaque fois nous l'admirions davantage, chaque fois aussi il nous devenait plus cher. A le voir, au milieu de nous, l'on n'eût pas soupçonné assurément que c'était l'homme de France le plus justement en renom, tant il se montrait simple, bon, accessible à tous! C'était, il est vrai, moins l'évêque que le fils qui nous visitait ; et le fils venait ici comme à la maison qui lui rappelait le plus la maison paternelle. »
Nous sommes loin d'avoir tout dit sur l'évêque d'Angers. Ceux qui voudront avoir une idée plus complète de ce qu'il a été dans son diocèse et dans l'Église tout entière doivent parcourir la collection de la Semaine religieuse pendant les vingt-deux ans qu'a duré cet épiscopat, ou mieux encore les Œuvres oratoires et pastorales de Mgr Freppel. Ces onze volumes ne sont pas seulement une mine très riche et très variée de doctrine ; ils sont encore un monument admirable et immortel de zèle et de dévouement à Jésus-Christ et aux âmes.
Des critiques chagrins ont reproché à l'évêque d'Angers, comme à l'évêque de Poitiers et à d'autres prélats célèbres par leurs travaux, d'avoir négligé quelque peu l'administration de son diocèse pour des œuvres d'un grand intérêt, sans doute, mais étrangères au devoir pastoral. La réponse est là.
Le gouvernement constitutionnel et bourgeois de Louis- Philippe a toujours répugné à la nature énergique et autoritaire de Mgr Freppel; mais, comme il le déclarait plus tard du haut de la tribune, son âge et sa situation ne lui permirent guère de manifester son antipathie et de prendre part aux campagnes qui hâtèrent la chute de ce régime.
La République de 1848, avec son programme libéral et ses tendances favorables à la religion, au moins dans les commencements, devait sourire à son ardeur. Les rapports intimes qu'il entretenait alors pieusement avec Lacordaire n'étaient pas pour diminuer cette sympathie. Heureusement, d'autres préoccupations, de cruelles épreuves de famille, la préparation au sacerdoce, l'étude enthousiaste des sciences sacrées et le souci de Tavenir reléguaient la politique au second plan et lui laissaient peu de place dans une vie déjà si sérieusement remplie ; tout se borna donc à quelques discussions platoniques, tout au plus à quelques manifestations juvéniles.
L'Empire, subi d'abord avec mauvaise grâce, est insensiblement accepté comme fait accompli, comme la forme stable de gouvernement que le pays s'est donné pour avoir la paix et l'ordre et que les bons citoyens doivent loyalement reconnaître et soutenir, lors même que des préférences respectables les inclineraient ailleurs. A vrai dire, le chapelain de Sainte-Geneviève, le professeur de la Sorbonne et même le prédicateur des Tuileries, tout entier à ses travaux patrolo-
giques et oratoires, ne songeait guère aux questions de dynastie et aux variations politiques. II donnait au pouvoir les éloges officiels que réclamaient les circonstances et se réjouissait des victoires de nos soldats, aussi éloigné des conspirations que de la flatterie. S'il y avait quelque ambition, comme on l'a dit quelquefois, dans l'âme de ce prêtre si intelligent et si laborieux, elle était noble et il comptait sur son mérite plus que sur l'intrigue pour la réaliser. Eu toute cette conduite, rien qui ne soit fort légitime. D'un autre côté, ses traditions domestiques le laissaient parfaitement libre : sa famille maternelle était royaliste, sa famille paternelle républicaine ou philippiste ; mais ces influences n'étaient pas assez prononcées pour lui imposer une opinion. La catastrophe de 1870, en jetant brusquement par terre toute cette prospérité impériale, qui paraissait si solidement établie, remit en question la forme même du-pouvoir en France. Puisqu'on était officiellement dans le provisoire, révêque d'Angers, dans tout l'éclat et toute la maturité de son talent, dut appliquer à cet état de choses sa ferme et lumineuse intelligence. Bien peu de penseurs et d'hommes d'État ou d'Église le taisaient dans de meilleures conditions. La connaissance approfondie de l'histoire, l'expérience des hommes et des besoins présents que lui avaient révélés son long séjour dans la capitale, le sentiment de sa responsabilité, non seulement comme Français, mais comme évêque, devaient lui dicter ses décisions. A cette époque, plus que jamais, il pouvait dire qu'il n'avait au cœur que deux passions : la liberté de l'Église et le relèvement de la patrie.
Dans ces conjonctures, l'intervention dans les affaires politiques lui apparut comme un droit, ou plutôt comme un devoir et une nécessité, parce qu'elles intéressent au premier chef la prospérité publique et la paix des consciences. Le contre-coup religieux des élections et des discussions parlementaires se faisait sentir jusque dans les paroisses les plus reculées de son diocèse ; c'est pourquoi il eût regardé comme
une lâche prévarication de ne pas instruire les fidèles de leurs devoirs civiques. Il jugeait faux en spéculation, impossible et injuste dans la pratique, de planer au-dessus des partis, avec cette indifrérence plus apparente que réelle qui met sur la même ligne les droits absolus de la vérité et les ménagements que la prudence peut conseiller envers l'erreur. Dans une allocution aux membres des œuvres catholiques, sur l'union et l'activité nécessaires dans les temps actuels, il disait :
« En vérité, Messieurs, nous sommes en ce moment, pour l'étranger qui nous regarde, un problème qu'il a peine à s'expliquer. Que l'immense majorité des Français soit attachée à la foi catholique, c'est un fait incontestable ; et cependant il y a des jours où, devant un grand devoir à remplir, on peut se demander où sont les catholiques et ce que font les catholiques? Tandis que leurs adversaires agissent avec une ardeur digne d'une meilleure cause, eux se renferment dans l'inaction ; et le lendemain de la défaite ils sont tout étonnés de n'avoir pas triomphé sans combat. Il en sera ainsi, Messieurs, tant que tous n'auront pas compris qu'il est des heures dans la vie d'un peuple où il n'est pas permis de se désintéresser delà chose publique, où l'abstention est presque un crime, où le devoir d'agir se mesure à la hauteur du péril- Oui, le devoir d'agir par la parole, par l'exemple, en payant de sa fortune, de sa personne, dans toutes les circonstances où la religion et la patrie commandent un sacrifice : voilà ce que je ne cesserai dinculquer aux catholiques de mon diocèse ; et quand ce langage sera compris de tous, nous verrons des jours meilleurs se lever pour l'Église et pour la France. »
Non content de s'adresser ainsi aux prêtres et aux fidèles de l'Anjou, Mgr Freppel a profité plus d'une fois de l'autorité que lui donnaient son âge, sa situation, ses talents et la confiance publique pour s'expliquer librement sur ce grave sujet avec ses frères dans l'épiscopat, surtout avec les nou-
veaux venus. A l'un d'eux qui paraissait s'être laissé entraîner par certaines idées du jour jusqu'à une indifférence exagérée en matière politique, il écrivait :
« Représentant du Bon Pasteur, dites-vous, nous serons tout à tous, « sans distinction de camp et de drapeau, de nom et de croyance ». Ce mot de « croyance » est de trop, et vous en conviendrez sans peine, pour peu que vous vouliez y réfléchir. Évêque catholique, vous n'avez pas le droit de confondre dans une seule et même catégorie et de ranger sur un pied d'égalité parfaite ceux qui croient à la divinité de Jésus et ceux qui la combattent. Même sous le rapport de la charité, nous nous devons de préférence aux fidèles ; ce sont les propres expressions de saint Paul : Operemur bonum ad ornnes, maxime autem ad domesticos fidei, (Galat., VI, 10.) Faisons du bien à tous, mais surtout à ceux qui partagent notre foi.
» Je comprends très bien que les rédacteurs du Siècle, partisans de rindifîérence en matière religieuse, aient applaudi à vos paroles ; elles constituent, en effet, un abus de langage regrettable. Vous êtes uni aux uns par la foi, vous êtes séparé des autres par l'incrédulité ou l'apostasie ; et par conséquent vous ne pouvez pas dire, sans user d'une équivoque dangereuse, que vous serez à tous, a sans distinction de croyance ». Par cette tolérance excessive, par ce faux libéralisme qui vous porterait à ne plus distinguer dans la pratique entre juifs et chrétiens, entre catholiques et protestants, vous favoriseriez, sans le vouloir, l'opinion de ceux qui pensent que toutes les croyances se valent. Une telle opinion vous fait horreur, sans nul doute ; mais alors pourquoi vous servir d'expressions qui en sont la propre formule?
» Yous tendrez, ajoutez-vous, « une main amie et fraternelle à tous vos diocésains, à quelque opinion, à quelque parti politique qu'ils appartiennent». Quoi! même quand cette opinion, quand ce parti politique, car vous n'en exceptez aucun, fera de la suppression du budget des cultes,
de la séparation de l'Église et de l'État un article essentiel de son programme? Vous n'en tendrez pas moins « une main amie et fraternelle » à ceux dont la politique consiste à imaginer tous les moyens possibles pour détruire la religion et l'Église ! Permettez-moi de vous dire, Monseigneur, que la charité chrétienne ne va pas jusque-là ; elle nous commande même le contraire, dans l'intérêt d'âmes qui doivent nous être chères au premier chef ; elle nous commande de combattre les ennemis de Jésus-Christ, au lieu de leur tendre « une main arnie » et de troubler la conscience des fidèles par des marques d'amitié qui leur feraient conclure soit à un manque d'énergie, soit à un défaut de sincérité.
«Vainement, pour justifier ce tolérantisme, décoré à faux du nom de charité, croyez-vous pouvoir vous appuyer sur un texte de saint Paul inexactement reproduit : « A vos yeux, écrivez-vous, comme à ceux de l'Apôtre, il n'y a ni juifs, ni gentils, ni barbares, ni esclaves. » Saint Paul n'a jamais rien dit de pareil ; voici ses paroles : Induentes novum [hominem], eum qui renovatur in agnitionem secundum imaginera ejus qui creavit illlum^ UBI non est gentilis et juclœus,... sed omnm et in omnibus Christus (Ep. ad Goloss., m, 10 et 11). C'est-à-dire : Là oii s'est opéré le renouvellement de l'homme, il n'y a plus ni juif, ni gentil, etc. ; le Christ est désormais tout en tous ; ni le rang ni la nation ne sont un obstacle à ce renouvellement. L'Église forme un seul corps, quelle que soit l'origine des membres qui la composent : voilà le vrai sens du texte. Saint Paul ne fait aucunement abstraction de la croyance ; bien au contraire, il parle des fidèles qui ont revêtu l'homme nouveau, et c'est d'eux qu'il dit : « Il n'y a plus ni juifs ni gentils,... le Christ est tout en tous. » Il faudrait pourtant laisser aux textes leur véritable signification, au lieu de vouloir les approprier à un système tout moderne de fausse tolérance et de fausse égalité.
» Aussi, ne suis-je pas surpris. Monseigneur, de trouver sous votre plume ce que vous me permettrez de considérer comme une erreur, l'indifférence absolue en matière poli-
tique, ou, si vous aimez mieux, la séparation absolue de la politique et de la religion. Car la politique n'étant pas autre chose, chez un peuple chrétien, et ne pouvant pas être autre chose que l'application de la morale au gouvernement du pays, et la morale étant inséparable de la religion, suivant la doctrine catholique, il est impossible que la politique ne vienne pas toucher à la religion par plus d'un côté. Que l'on ne confonde pas les deux domaines, qu'on les distingue avec soin, à la bonne heure ; mais les séparer de telle sorte qu'ils n'aient entre eux aucun point de contact, c'est chose aussi erronée en théorie qu'irréalisable dans la pratique. »
Ces mêmes idées sont souvent reproduites et développées dans les œuvres imprimées et dans les lettres inédites de Mgr Freppel. Les théories funestes de séparation et de nonintervention, hautement désapprouvées depuis par Léon XIII, qui engage les catholiques à combattre la législation impie, même lorsqu'on accepte loyalement le régime de fait d'oii elle émane, navraient l'évêque d'Angers; il y voyait un signe de faiblesse et de profonde inintelligence delà doctrine et de la situation. Il ajoutait :
« Devant le tribunal de Dieu oîi nous comparaîtrons tous un jour, je n'aurai pas à me repentir d'avoir cherché à redresser des idées qui ne sont aujourd'hui que des erreurs de jugement, mais qui demain pourront devenir des fautes de conduite. »
Fort de ces convictions, Mgr Freppel ne craignait pas d'élever la voix pour avertir ou protester, toutes les fois que son titre de docteur et de juge des consciences lui en faisait un devoir. Parmi ces interventions courageuses et retentissantes il convient de citer ses Observations à ceux d'entre les membres du conseil général de Maine-et-Loire qui, dans la séance du 8 novembre 1871, avaient émis un vœu pour la suppression des lettres d'obédience; son Avertissement aux membres du conseil municipal de la ville d'Angers, qui avaient voté la suppression de toute subvention au clergé
paroissial et aux écoles congréganistes ; sa Lettre à M. Dufaure, garde des sceaux, sur d'odieuses délations contre la magistrature produites d'abord dans le Siècle et répétées par d'autres journaux; enfin la fameuse Lettre à M. Gambetta, en réponse à ce discours de Romans oii le fougueux tribun donnait à la République opportuniste le mot d'ordre trop bien suivi depuis : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » Cette réplique irréfutable et fière lit affluer à l'évêché d'Angers d'innombrables cartes et lettres de félicitations signées par des cardinaux, des évêques, des religieux, des prêtres, des députés, des publicistes ou de simples chrétiens, heureux d'entendre enfin ce noble et ferme langage. M. Désiré Nisard, l'illustre universitaire et académicien, écrivait à l'auteur :
« Cher Monseigneur et éminent collègue,
» Il serait bien difficile de vous louer dignement de votre belle action et de votre belle lettre ; mais il est impossible de ne pas vous en remercier. Permettez-moi de le faire, pour mon compte, d'un cœur aussi touché que mon esprit a été charmé, et agréez avec mon admiration l'expression de ma reconnaissance. Si quelque chose peut faire lever la tête à la France dans un abaissement qui de plus en plusaTair d'une complicité avec le mal, ce sont de telles paroles. Que Celui qui vous les a inspirées vous en récompense !
» Votre respectueusement afTectionné et dévoué,
» DÉSIRÉ NlSARD. »
Une occasion providentielle vint fournir tout à coup au vaillant prélat le moyen de se mêler plus directement à la politique générale et aux luttes qui passionnaient la France.
En 1880, trois ou quatre candidats bretons, des familles les plus influentes du pays, se trouvaient en concurrence pour la députation du Finistère, et aucun ne voulait céder. Ce désaccord, qui créait des chances au représentant de la république athée, contrislait beaucoup les catholiques. On se souvint alors que Mgr Freppel avait obtenu 84,000 voix à Paris même, pour les élections de 1871, et on lui proposa de se mettre sur les rangs. M. H. Ghavanon, rédacteur du journal r Océan, eut cette heureuse initiative. jDès lors s'établit entre le publiciste et l'évêque une correspondance politique d'une importance capitale pour l'histoire, non seulement de Mgr Freppel, mais des dix années parlementaires qui vont suivre. Nous lui ferons de fréquents emprunts. Il est évident que la liberté confidentielle avec laquelle le député du Finistère et le journaliste s'expriment sur des personnes vivantes et sur les événements ne permet pas encore de tout publier.
Brest, le 25 avril 1880.
» M. Louis de Kerjégu, l'un de nos meilleurs députés, vient de mourir. Notre honorable ami représentait une excellente
circonscription, de laquelle nous sommes sûrs. Nous avons pensé, Monseigneur, qu'il pouvait convenir à Votre Grandeur d'accepter la succession de notre regretté défunt. Votre nom, mis en avant dans une de nos réunions, a été acclamé ; cependant il n'avait été question de Votre Grandeur que fort indirectement. Il avait été seulement dit que si l'éminent évoque d'Angersdaignait accepter de représenter cette circonscription, où le triomphe du candidat catholique et royaliste était assuré, ce serait pour notre pays un grand honneur; et chacun a fait observer que clergé et laïques travailleraient avec enthousiasme au succès de votre candidature.
» Le parti révolutionnaire a vainement tenté jusqu'ici de démolir cette forteresse de la réaction. Ses candidats les plus populaires et les mieux choisis sont toujours sortis battus de la lutte électorale, avec un écart de cinq mille à six mille voix. Je ne suis donc pas téméraire en vous prédisant, Monseigneur, une victoire certaine.
» Après l'accueil fait à votre nom, je viens demander à Votre Grandeur d'accepter l'offre que je lui propose officieusement, et qu'il me sera facile de rendre officielle dès que Votre Grandeur aura bien voulu m'honorer d'une réponse. En ce moment de crise, la France catholique serait heureuse, j'en ai l'intime confiance, de se voir représentée au Parlement par un évêque qui ferait revivre la mémoire de Mgr Dupanloup, sans aucun mélange d'alliage libéral.
w Dans l'attente d'une réponse favorable, j'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, Monseigneur, de Votre Grandeur, le très humble et très dévoué serviteur.
» H. Ghayanon. ))
U Univers ]o\^ii^\i ses instances à celles du comité catholique de Brest et promettait son concours. La lettre de M. Eugène Veuillot prouve que Mgr Freppel, pris au dépourvu par cette proposition, faisait quelque peu attendre son consentement.
Paris, le 22 avril 1880.
» Le rédacteur en chef de ÏOcéan de Brest m'écrit, en son nom et au nom du comité catholique et royaliste, qu'il a été décidé qu'on vous offrirait la candidature pour la troisième circonscription vacante par la mort de M. de Kerjégu. Il craint que vous n'acceptiez pas. N'est-ce pas, Monseigneur, que cette crainte n'est pas fondée? Ce poste de combat est digne de Yotre Grandeur et je ne puis douter que les catholiques n'aient la joie de vous y voir.
» Les délégués de la circonscription seront près de vous, ce soir ou demain ; j'ose vous prier de nous faire informer sans retard de votre décision, c'est-à-dire de votre acceptation.
)) Je suis, Monseigneur, avec le plus profond respect et le plus entier dévouement, votre très humble serviteur.
» Eugène Yeuillot. »
La campagne, une fois entreprise, fut poussée avec vigueur. 11 y eut cependant plus d'obstacles qu'on n'avait prévu, et quelques-uns vinrent d'où l'on se croyait endroit de ne pas les attendre. Heureusement, les principaux conducteurs de l'affaire n'étaient pas gens à se déconcerter pour si peu. L'un d'eux écrivait à M. Ghavanon, avec une franchise tout à fait bretonne :
« Cher Monsieur,
» Je réponds carrément : il ne faut pas songer à déserter la candidature de Mgr Freppel pour satisfaire un tas de sauteurs et d'ambitieux. La chose est trop sérieuse pour livrer la situation à un candidat qui n'a que des vues égoïstes, malgré ses sentiments conservateurs. J'attends la visite de ces prétendants ; ils sont ridicules en face d'un tel rival et je me charge de les rembarrer de la belle manière. Quand on est un homme, un Breton, un Français, un catholique,
on no vient pas ainsi mettre des bâtons dans les roues. La présence à la Chambre de tout autre queMgrFreppel n'aurait aucune espèce de valeur et de signification. N'abusez pas, je vous prie, du ton vif de ma lettre. »
Ce même jour, le zélé directeur de VOcéan donnait au prélat des nouvelles détaillées. Sans lui déguiser ce que la situation pouvait avoir de délicat, il était tout à l'espoir.
Brest, 9 mai 1880. « Monseigneur,
» La candidature marche admirablement; elle est accueillie avec enthousiasme par les populations. Maintenant qu'elle est définitive et que le succès est évident pour tous, je ne dois pas vous dissimuler que le parti libéral est exaspéré et a un accès de rage, qui ne présente d'ailleurs rien de dangereux, son influence étant circonscrite à quelques salons.
» Les candidats qu'il pourrait produire n'auraient quelque chance que grâce à notre patronage ou à celui du clergé. Exactement renseigné sur nos dispositions, il s'est tourné du côté de l'évêché de Quimper et de la Chambre. On fait passer à Monseigneur les renseignements les plus mensongers sur l'état de la circonscription. Monseigneur les reçoit de seconde main ; ils n'émanent pas de son clergé ; je sais pourtant qu'ils impressionnent notre vénéré prélat plus que de raison, mais ils n'ébranlent personne.
» N'attendant pas, même de ce côté, un résultat assez efficace, certains meneurs de salons répandent le bruit que Rome désapprouve votre candidature, que le silence de YUnivei's provient d'un ordre de la nonciature, etc. Ils espèrent arriver ainsi à convaincre Votre Grandeur de la nécessité de se retirer. On prétend avoir consulté M. de S***, M. de la Bassetière et même notre brave Le Gonidec, homme excellent, mais facilement impressionnable quand il n'a pas l'épée àla main; tous seraient unanimement d'avis que la
place de Votre Grandeur n'est pas dans cette affreuse Chambre et que ces messieurs doivent, soit directement, soit indirectement, agir auprès de Votre Grandeur pour lui persuader de se retirer, afin d'éviter un désastre...
» La vérité est que votre candidature gêne terriblement gouvernement et libéraux, et que le premier encouragerait au besoin les seconds à se lancer en avant. Malheureusement ils n'ont pas un îlot oii ils puissent prendre pied dans votre circonscription. Les radicaux sont désarçonnés. « Que vou- » lez-vous faire contre un évoque dans cette circonscription » pourrie de cléricalisme?... » disait un des plus intelligents du parti.
» Combien Votre Grandeur m'a-t-elle fait remettre de photographies ? J'ai constaté qu'en route la police avait trouvé moyen de fourrer la main dans la malle.
» Daignez, etc.
» H. Chavanon. »
De divers côtés, d'ailleurs, arrivaient les meilleurs renseignements. La masse des électeurs catholiques était pour le vaillant évêque ; prêtres et fidèles y allaient du même cœur, car on voyait avant tout dans cette affaire une manifestation de foi et d'indépendance religieuse :
Lesneven, 12 mai 18S0.
« Bien cher Monsieur Chavanon,
>> Rassurez-vous : dans le canton deLesneven, Mgr Frep-
pel est le candidat de tous les honnêtes gens. Il y obtiendra une immense majorité de voix. Un doute sur ce point nous serait très injurieux.
» Nous attendons la lettre que Sa Grandeur a promise ; elle sera un emporte-pièce, car il n'y fera pas de profession de foi politique. Cela est très important. Candidat royaliste, il échouerait; candidat catholique, son élection sera une acclamation. »
LE PALAIS-BOURBON 29î
Quelques amis de Paris étaient moins conflants et moinsenthousiastes. Sous une forme humoristique, le billet suivant, signé d'un nom très noble, très dévoué à MgrFreppel et à la cause catholique, laisse percer quelque chose des appréhensions bienveillantes qui hantaient plus d'un esprit :
Paris, 16 mai 1880.
« Monseignçur,
» Avons dire toute ma pensée, je crois qu'en raison du
très vif attachement que j'ai pour votre personne, je n'aurais pas eu le courage de vous conseiller d'accepter l'offre qui vous a été faite. Vous allez vous trouver en si mauvaise compagnie 1 exposé à entendre tant de blasphèmes qui révolteront votre caractère sacré! C'est avec le goupillon à la main que vous devriez entrer à la Chambre, car vous aurez en face d& vous de véritables possédés du démon »
Mgr Freppel venait, en ce moment même, d'adresser unelettre-circulaire à ses électeurs. Elle était habile et s'occupait exclusivement de la situation religieuse. Nous y relevons les passages suivants :
«En portant votre choix sur l'évoque d'Angers, vous avez voulu resserrer les liens qui, depuis tant de siècles, ont uni la Bretagne et l'Anjou dans une étroite communauté de vues et de sentiments. Laissez-moi ajouter que ma qualité d'enfant de l'Alsace n'a pas dû rester étrangère à une préférence que nul autre motif n'aurait pu me faire apprécier davantage. Oui, il m'est doux de penser qu'en songeant à moi pour plaider sa cause dans les conseils de la nation, la Bretagne a voulu envoyer à l'Alsace un témoignage de ses regrets et de sa douloureuse sympathie. Mes compatriotes, dont le deuil est demeuré le mien, ressentiront vivement cette marque d'attention, si digne d'un peuple qui, plus que tout autre, a su garder intact le culte des souvenirs
» Les grandes traditions de dévouement et de sollicitude
^ui nous ont été léguées par nos prédécesseurs, nous ne pouvons ni ne voulons les abandonner. Car la prospérité matérielle du pays nous tient au cœur en même temps que le progrès des lumières et des bonnes mœurs, et notre maxime en toutes choses est celle-ci : Séparation et hostilité nulle part ; union et harmonie partout...
» C'est pour moi un vif regret, messieurs, de ne pouvoir en ce moment me rendre au milieu de vous et vous remercier de la confiance dont vous voulez bien m'honorer. Mais cette absence môme, en ôtant tout prétexte à la contradiction, prouvera que vos suffrages, entièrement libres de toute pression, ne vous auront été inspirés que par votre raison et votre conscience. Ni de loin ni de près une part active à des luttes électorales ne saurait convenir à mon caractère. Il faut qu'au milieu des tristesses du moment, l'élection de la troisième circonscription de Brest continue à présenter jusqu'au bout le beau spectacle qu'elle n'a cessé d'offrir depuis la première heure : celui d'une population chrétienne affirmant, par un acte solennel de la vie civile, son dévouement aux véritables intérêts de la religion et de la patrie I »
Parmi les adversaires de sa candidature, Mgr Freppel avait le chagrin de compter Mgr Nouvel, alors évêque de Quimper, dont les libéraux et les orléanistes avaient eu l'adresse d'alarmer la prudence et la susceptibilité. Le prélat ne cachait pas ses sentiments à ses familiers et à ses hôtes ; cette attitude était bien connue de toute la Bretagne. Lui-même, avec une franchise chrétienne, s'en ouvrait ainsi au principal intéressé, dans une lettre qu'il communiquait trop volontiers pour qu'il ne soit pas permis de la reproduire ici :
Quimper, 18 mai 1880.
» Je m'empresse de répondre à la lettre que Votre Grandeur m'a fait l'honneur de m'écrire. Je ne lui dissimulerai
pas le regret que j'ai éprouvé de n'avoir pas été consulté dans un moment où j'aurais pu lui adresser de respectueuses observations. Aujourd'hui je regarde comme un devoir de répéter à Votre Grandeur ce que j'ai dit à celui qui m'a annoncé votre candidature. Au point de vue politique, je la regarde comme une faute. Nos cultivateurs veulent un homme qui soit de leur pays, qui connaisse leurs intérêts. Au point de vue religieux, la discussion de la candidature d'un évoque et son échec probable auront de tristes conséquences pour le bien spirituel du diocèse.
» Cette appréciation a été confirmée, depuis ce moment, par des lettres que j'ai reçues de plusieurs curés, qui m'ont exprimé leurs craintes et qui ont été attristés de la manière dont on a procédé en cette affaire. Je suis loin, Monseigneur, de partager les espérances qui ont été données à Votre Grandeur, et; dans des circonstances aussi graves, ma conscience ne me permet pas de lui cacher ma pensée sur ce que je regarde comme intéressant le salut du peuple qui m'est confié.
» Agréez, Monseigneur, l'hommage de mon respectueux dévouement.
» f D. Anselme, 0. S. B., évêque de Quimper et de Léon. »
Ceux qui désireraient de plus amples détails sur ces regrettables malentendus, les trouveront dans la Défense du Morbihan, qui s'en fit une arme pour combattre l'évêque d'Angers.
La bataille n'était pas renfermée dans la troisième circonscription de Brest ; au loin et dans toute la France on se passionnait plus ou moins et l'hostilité se trahissait tour à tour par des invectives ou des insinuations perfides. C'est ainsi que V Avenir du Loir-et-Cher du 12 mai mit en circulation l'entrefilet suivant :
« On croit généralement que Mgr Freppel ne portera pas sa candidature dans le Finistère. Ce serait un acte vu avec défaveur par presque tous les évoques. On reconnaît d'ailleurs
que cette candidature n'aurait pas de chances de réussir. » Il était bien naturel de soupçonner un peu de rouerie derrière ces lignes et d'autres semblables. On alla même jusqu'à prononcer les mots de Rome et de Pape ; mais cette malveillance pateline et quelque peu honteuse n'avait guère plus de succès 'que l'opposition officielle. Les partisans de l'évêque d'Angers s'en réjouissaient et le lui faisaient savoir :
Brest, 28 mai 1880.
» .. . Notre ami est en campagne pour colliger tous les actes administratifs de nature à vous servir de moyens de défense. Ils ne vous feront pas défaut, car notre jeune sous-préfet semble avoir complètement perdu la tête. Il ne connaît pas le caractère breton, un caractère timide au premier abord, mais froidement résolu et s'obstinant d'autant plus dans la voie qu'il a choisie, que l'on tente plus d'efforts pour Ten faire sortir.
» Le Breton est naturellement assez naïf et ne présume pas facilement la mauvaise foi ; mais dès qu'il commence à la soupçonner, ou que l'on entreprend de lui forcer la main et de le violenter, aussitôt il regimbe et devient indomptable. C'est ce que n'a pas su comprendre le jeune Deschanel, qui €st en train, en ce moment, de faire nos affaires.
» Monseigneur de *** écrit à Quimper : « Il faudrait se » lamenter de l'échec de Mgr Freppel ; mais il faudra gémir » de son succès ». Comme c'est bien cela !
» Mon correspondant ajoute le trait suivant que je rapporte à Votre Grandeur, pour lui donner la physionomie de notre département .
» Notre vertueux préfet, que l'on plaignait hier d'avoir à exécuter les Jésuites, aurait répondu : « — Pas du tout ! Monseigneur n'a-t-il pas affirmé dans sa protestation que les Pères étaient soumis à ses ordres, pleins de déférence pour 5on autorité et pour sa personne? Le 28 juin, j'irai le prier
de faire partir les Jésuites, afin d'éviter le scandale d'une expulsion manu militari^ dont tout l'odieux retomberait sur lui... » Le serpent mord quand on ne lui écrase pas la tête. » Agréez, Monseigneur, etc..
» H. Ghavanon. »
Enfin, le 7 juin, de grand matin, M. Ghavanon avait la joie d'expédier le télégramme suivant :
« Malgré pression immense à la dernière heure, grand succès. Monseigneur Freppel élu par 8,703 voix contre 4,180 voix Glaizot. »
On ne pouvait songer à invalider un candidat en faveur duquel le suffrage populaire s'était décidé avec tant de spontanéité et à une si forte majorité. L'évêque d'Angers prit donc sa place parmi les membres de la droite au Palais- Bourbon ; il devait l'occuper pendant onze ans. Son mandat fut renouvelé en 1881, 1885 et 1889, sans concurrence sérieuse. Il devint bientôt si populaire en Bretagne, qu'une ruse des radicaux, au temps du scrutin de liste, consistait à Inscrire le nom de Mgr Freppel à la suite des leurs, mais en plus du nombre légal des éligibles, de manière à l'exclure tout en bénéficiant de son patronage.
Le premier discours du député de la troisième circonscription de Brest, à la Chambre, fut une interpellation à propos de l'expulsion illégale des Jésuites. Sa parole souleva un véritable tumulte. La fausse bonhomie de M. Gonstans, qui essaya de lui répondre, vint se briser contre l'impitoyable logique du nouvel orateur. Des hurlements et des ricanements accueillirent sa réplique ; la gauche espérait ainsi le déconcerter et le décourager ; elle s'attira cette apostrophe célèbre :
« Messieurs, je suis Alsacien et je représente des Bretons ; c'est vous dire assez que pour lasser ma patience vous aurez à vaincre deux ténacités au lieu d'une : c'est peut-être beaucoup. »
Et l'orateur reprit et acheva lentement et fermement la phrase interrompue. La tribune était conquise.
Un journaliste faisait alors de l'évêque-député le portrait suivant, vrai dans son ensemble :
« Mgr Freppel est physiquement un homme de taille moyenne, au visage très coloré, aux yeux extrêmement mobiles, aux cheveux soyeux courant en mèches blanches sur les tempes. Carré des épaules, un peu voûté, bâti, suivant l'expression populaire, à chaux et à sable ; il semble, en l'observant immobile, que son allure doive être lourde et difficile, mais dès qu'il parle, c'est une surprise : tout en lui devient alors jeune, expressif et bref.
» Mgr Freppel est d'ua caractère gai, expansif. Haut en couleur, la lèvre moqueuse, le regard vif et le teint allumé. C'est un profond politique, mais aussi un très loyal adversaire, qui dans ses discours comme dans ses actes présente le front aux attaques et ne combat que ceux qui lui font face. »
Depuis le 2 juillet 1880, jour de sa première apparition à la tribune, jusqu'au 17 décembre 1891, cinq jours avant sa mort, l'évêque d'Angers a prononcé plus de deux cents discours au Palais-Bourbon; mais le nombre est moins étonnant que la variété des sujets abordés, la solidité de la doctrine, l'abondance des informations et la force des preuves. Aucune des questions qui touchaient à la défense de l'Église et au relèvement de la France ne le trouvait indiiférent ou muet. Aussi les neuf ou dix volumes qui renferment ses Œuvres polémiques n'offrent pas seulement un intérêt littéraire et historique ; ils sont un des meilleurs arsenaux pour la défense catholique et sociale.
Nous n'osons pas donner ici la liste de tous ces discours parlementaires, avec leur titre et leur date ; elle aurait pourtant son éloquence par sa longueur même et le pêle-mêle des matières. Une simple classification est déjà bien difficile, car l'orateur, en traitant des sujets religieux, n'oubliait jamais qu'il parlait dans une assemblée politique incapable, par ignorance ou par hostilité, d'écouter longtemps des raisonnements théologiques ou une discussion sérieuse de principes ; d'autre part, dans les débats en apparence les plus profanes, l'homme d'Église se retrouve toujours par quelque côté. On a beaucoup trop répété, sans les explications que réclame cet éloge, que Mgr Freppel avait su laïciser son éloquence : le député fut toujours évêque.
Au premier rang de ces discours il faut mettre ceux qui ont pour but de défendre la liberté de l'Église. Et par liberté de l'Église le député théologien entendait, à la suite de saint Anselme, dont les paroles sont d'ordinaire incomplètement
citées et mal comprises, non seulement le droit commun des modernes, mais encore tout cet ensemble de privilèges pour les personnes ou les choses, que l'Église n'a cessé de revendiquer comme nécessaires à l'accomplissement régulier de sa mission.
La séparation de l'Église et de l'État, c'est-à-dire la séparation complète de la religion et de la politique, l'élimination systématique de l'idée religieuse de tout ce qui subit l'influence du pouvoir civil, cet idéal poursuivi avec une habileté satanique par nos législateurs révolutionnaires, lui paraissait une monstruosité sacrilège en théorie, une impossibilité en pratique. Le spiritualisme séparé de la révélation chrétienne dégénère tôt ou tard en athéisme matérialiste; il révoltait sa raison et sa foi ; il l'a combattu sous toutes ses manifestations, et c'est contre lui qu'il a usé son dernier souffle.
Mgr Freppel voulait sauvegarder partout et avant tout les droits de Dieu et de l'Église: dans la nomination des évoques et des curés, dans les funérailles et les cimetières, dans les fabriques des églises, dans les tribunaux et les serments judiciaires, dans les hôpitaux, dans l'armée par l'aumônerie et l'exemption des clercs, dans le mariage et la famille par l'expulsion du divorce de notre code, dans l'école surtout, parce que celui qui est maître de l'enfant est maître de l'avenir.
Citons un passage des nombreux discours qu'il a prononcés sur la question scolaire; on y verra tout ensemble un résumé de ses idées et un spécimen de son éloquence.
« Vous voulez nous rassurer en disant que dans l'école telle que vous la concevez, on se renfermera dans une stricte neutralité ; que l'on ne parlera ni pour ni contre la religion, que l'on se contentera de se taire sur l'Église, sur le Christ, sur l'Évangile et sur Dieu lui-même : car vous allez jusque-là.
» Je vous demande seulement si pareille neutralité pourra subsister quelque part?Serait-ilpossibleàun instituteur quel-
conque de rayer Dieu de son enseignement? Et le voudraitil, quel moyen d'écarter un nom que l'enfant a sur les lèvres et dans le cœur, qu'il mêle à tout instinctivement, qu'il retrouve partout, qui lui apparaît à chaque page de ses livres de lecture? Ces livres oh l'enfant apprend à lire, et où il est question sans cesse de Dieu, du Christ, de l'Évangile, allezvous les bannir de toutes les écoles publiques de France?...
» Gomprenez-vons un livre d'histoire naturelle o\i il ne soit pas question de nature, de Providence, de création ; oii ne reviennent quantité de mots exprimant ces mêmes idées ou d'autres mots qui rendent des idées contraires ? Comprenezvous une histoire de France où l'on se taise sur l'Église catholique qui apparaît à chacune de ses pages? Sera-t-il interdit à l'enfant de demander à l'instituteur ce que signifient toutes ces choses ? Sera-t-il défendu à l'instituteur de donner des explications, sous peine de pénétrer dans le dogme et de sortir de la neutralité? Devra-t-il répondre invariablement: Ceci ne me regarde pas, c'est l'affaire de M. le curé? Et voilà le rôle étroit, mesquin, infime, machinal, mécanique, auquel vous voulez condamner l'instituteur, sous prétexte de l'élever...
» Ne pas parler de Dieu à l'enfant pendant sept ans, alors qu'on l'instruit six heures par jour, c'est lui faire accroire positivement que Dieu n'existe pas ou qu'on n'a nul besoin de s'occuper de lui...
» L'instituteur, nous dit-on, se contentera d'enseigner la morale naturelle. Oui, sans doute, il y a une morale naturelle, par cela seul que l'homme est un être raisonnable et libre ; tous les théologiens, saint Thomas à leur tête, sont unanimes sur ce point...
» Mais, naturelle ou non, la morale est-elle indépendante du dogme ? Pas le moins du monde. A mon tour, je ne veux pas me tromper de lieu; je ne dois pas oublier que la Chambre n'est pas une académie, autrement je lui demanderais la permission de lui rappeler que si l'idée du bien n'a pas son fondement et sa racine dans la raison et dans la
volonté divines, c'est-à-dire dans le souverain bien, dans l'absolu, dans l'infini, ce n'est plus qu'un lait relatif, contingent, variable, qui ne saurait avoir plus rien d'impératif et de catégorique. En dehors de l'idée de Dieu, qui est à la base et au sommet de la doctrine morale, le devoir ne repose plus que sur un absolu néant. »
Et comme la gauche poussait des exclamations de surprise et des négations, l'évêque d'Angers ajoute immédiatement : « Le mot n'est pas de moi, Messieurs, il est de M. Barthélémy Saint-Hilaire. »
L'Église militante est une société parfaite, composée d'hommes en chair et en os ; elle a donc besoin et elle a droit de posséder, pour être véritablement indépendante, pour subvenir aux frais du gouvernement et du culte, pour assurer la subsistance de ses ministres, l'entretien de ses bâtiments, la formation de ses clercs, enfin pour paraître dans le monde avec la dignité qui lui convient. Mgr Freppel a vaillamment lutté, à chaque législature, pour la sauvegarde de la propriété ecclésiastique : domaine temporel des papes, ambassade française auprès du Vatican, budget des cultes, réduction du traitement des évoques, suppression du traitement des curés, suppression des bourses pour les élèves des grands séminaires, suppression du monopole des pompes funèbres réservé jusqu'ici aux fabriques, maîtrises, etc. ; toutes les sources, en un mot, grandes ou petites d'un revenu nécessaire ont été défendues avec une persévérance infatigable; à chaque spoliation, à chaque vol sacrilège il a fait entendre sa ferme protestation .
Une des thèses importantes de Mgr Freppel, et sur laquelle il a insisté souvent, c'est la distinction essentielle qui existe entre le Goncordatet le budget des cultes. L'abrogation, après entente préalable entre les parties contractantes, du pacte solennel conclu par le gouvernement français avec le Pape ne dispenserait donc pas la France de payer cette dette rigoureuse; elle a son fondement, non pas dans une stipulation
concordataire dépendante de la volonté des parties, mais dans l'obligation de restituer au clergé les biens dont il avait été injustement dépouillé au profit de la nation, ou de lui payer une indemnité convenable, dont il veut bien se déclarer satisfait pour la tranquillité des nouveaux possesseurs. C'est pourquoi tous les gouvernements ont reconnu cette dette nationale, dette de justice, d'honneur et d'intérêt public.
« N'allez donc pas confondre, comme on le faisait tout à l'heure, la question du Concordat et la question du budget des cultes, comme si c'étaient là deux questions identiques, tombant ou restant debout l'une avec l'autre. Vous penserez du Concordat tout ce que vous voudrez, — et par le fait il a failli sombrer en 1817 pour faire place à une autre convention; — mais quant au budget des cultes, quanta l'obligation de l'État français de pourvoir aux frais du culte et à l'entretien de ses ministres, sous une forme ou sous une autre, capital, revenus, donations, traitements, indemnités, cela n'a jamais fait l'objet d'une contestation dans aucune Chambre, pas plus sous l'Empire que sous la Restauration, pas plus sous la monarchie de Juillet que sous la deuxième République ; surtout pas sous la deuxième République, oîi le budget des cultes a été inscrit dans la Constitution même, à l'article 7 de la loi fondamentale de l'État, pour bien montrer qu'il s'agissait d'un droit placé en dehors et au-dessus de toute contestation...
» Oh! je sais bien, et il serait inutile de le taire, car vous connaissez ces choses aussi bien que moi, je sais bien que la Convention n'est pas restée d'accord avec elle-même; je sais bien qu'en un jour de vengeance et de colère elle a brisé son propre décret. Mais depuis quand une dette de justice cesse-t-elle d'être une dette de justice parce que le débiteur refuse de la payer? Depuis quand un engagement cesse-t-il d'être un engagement par le seul fait qu'on s*y dérobe? Est-ce qu'il suffirait à vos yeux d'un coup de majorité pour rayer du Grand-Livre les titres de créances de l'État? Est-ce que l'on peut tirer un argument valable d'un régime de terreur, d'une
ère de proscription, où l'on ne faisait au clergé catholique d'autre alternative que l'apostasie ou la déportation? Est-ce que la violence peut jamais infirmer le droit et prescrire contre la justice?...
» Pour ma part, ce qui m'émeut le plus profondément, c'est de prévoir tout ce qu'il y aurait de tristesse, de douleur, à l'ombre d'un drapeau couvert d'un crêpe noir, que je n'ai pas besoin de vous nommer. Et je sais aussi tout ce qu'il y aurait ailleurs de réjouissances. Le jour oiila France rompra avec rÉglise, on pourra illuminer sur les bords delaSprée, et l'on fera bien. Je ne veux pas en dire davantage, et c'est mon dernier mot. »
A côté des discours où le caractère religieux domine, il y en a beaucoup d'autres plus exclusivement politiques ou patriotiques. La forme du gouvernement, l'exil des princes appartenant aux familles qui ont régné sur la France, le recrutement et l'organisation de l'armée, l'administration, le budget, les traités et les rapports diplomatiques avec les autres puissances, les tarifs douaniers, renseignement primaire, secondaire et supérieur, au triple point de vue littéraire, scientifique et national, l'exercice du suffrage universel, la liberté de la presse : autant de questions que le député du Finistère aborde directement ou rencontre en chemin, et sur lesquelles il jette la lumière des vrais principes. Voici quelques mots, en passant, sur l'éducation des filles :
« Je vous propose, avec tout le respect et tous les égards dus à cette honorable personne, de ne pas introduire dans le Conseil départemental, dont nous discutons les éléments, la directrice de l'école normale. Cette directrice est le seul et unique reste du personnel iéminin, qui avait été si largement représenté dans les rédactions antérieures ; et il va sans dire que ma remarque s'applique d'avance à la composition des conseils cantonaux, que vous allez examiner tout à l'heure, et où vous retrouverez également une institutrice égarée au milieu de tout un monde masculin, qui pourra
s'étonner, sinon de tant d'audace, du moins d'une si grande nouveauté.
» En eiîet, il n'y a pas de pays au monde, sauf une exception que je vais dire, oii les femmes soient introduites dans de pareils comités. Tout le monde jusqu'ici avait compris les sentiments de convenance et de délicatesse qui font réserver aux hommes seuls les rôles et les fonctions des assemblées délibérantes.
» Ce n'est pas que je veuille contester le moins du monde des qualités d'intelligence auxquelles je rends pleinement hommage ; bien au contraire, je dirai même volontiers qu'en France les femmes sont en général supérieures aux hommes pour le bon sens, pour la droiture et la rectitude de l'esprit,
» Il n'y a qu'une voix à l'étranger, Messieurs, pour ratifier ce jugement, et j'aurais pu vous apporter à cette tribune le témoignage des Allemands qui, dans ces derniers temps, ont plus particulièrement étudié notre état social. Elles doivent ces qualités à leur éducation chrétienne, bien préférable à celle que les hommes reçoivent dans l'Université, où l'on peut dire qu'ils n'en reçoivent à peu près aucune.
» Il est vrai que cette éducation chrétienne des femmes, vous êtes en train de la défaire dans vos lycées et dans vos collèges de jeunes filles, où vous allez introduire un peu de savoir, peut-être, mais d'où vous ferez sortir certainement le bon sens, la modestie, la délicatesse, la distinction, la piété, toutes ces qualités intellectuelles et morales qui ont fait jusqu'ici la supériorité de la femme française. »
Ailleurs, à propos d'une loi sévère contre les récidivistes, il se plaint qu'on épargne les vrais coupables :
« Tandis que ce pauvre diable, permettez-moi le mot, tandis que ce malheureux, mal élevé, mal entouré, mal conseillé, sera relégué par vous à quatre mille lieues de sa patrie, pour avoir mendié deux fois avec une canne à plomb ou sous un déguisement quelconque, il y aura tel malfaiteur de la plume qui restera embusqué derrière ses presses, derrière ce
qu'il appelle la liberté et les immunités de son imprimerie, pour couvrir les rues de Paris de placards obscènes, pour outrager impunément tout ce qu'il y a de plus respectable sur la terre, pour tuer, au cœur du peuple, la foi, la morale et jusqu'au sentiment de pudeur. »
Il convient de faire mention à part des discours sur les questions coloniales et sociales, parce qu'elles ont une place exceptionnelle dans la vie, et surtout à la fin de la carrière parlementaire de Mgr Freppel. Nous y reviendrons dans un des paragraphes suivants.
Ne poussons pas plus loin l'inventaire de cet immense répertoire où les faits et les principes sont exposés et londus avec une clarté surprenante, dans une magnifique synthèse. Disons plutôt quelque chose du genre d'éloquence de Mgr Freppel.
On a beaucoup parlé des tâtonnements du début ; ils sont à peine sensibles, au moins dans l'œuvre écrite. Ceux qui connaissent les lettres pastorales, et surtout les petits discours prononcés aux distributions de prix, ne seront aucunement étonnés que le député ait si vite rencontré la voie qu'il a suivie jusqu'à la fin.
Ce qu'il y avait de moins heureux, c'était le débit. La diction s'assouplit peu à peu et devint plus naturelle et plus variée ; mais il faut bien avouer qu'elle demeura jusqu'à la fin très inférieure aux idées, monotone dans les intonations et les cadences, rude et nasillarde. La voix était forte et l'ardeur des convictions parvenait à la rendre vibrante, mais elle resta peu harmonieuse et peu sympathique; geste énergique, mais saccadé, sans élégance et sans nuances; pose ferme et solide plutôt que noble et majestueuse ; de temps en temps un laisser-aller qui eût été vulgaire sans l'éclair des yeux et la finesse de la physionomie. En somme, rien de ce qui séduit l'œil, enchante l'oreille, attire l'attention chez un Lamartine ou un Berryer; mais sous cette mélopée trop ecclésiastique, quelle richesse de sens !
On retrouve, à la tribune du Palais-Bourbon, le professeur de Sorbonne et l'évêque d'Angers adaptés à ce milieu nouveau. Peu d'éclat de passion, de traits acérés, de mouvements entraînants, de coups imprévus qui éblouissent ou renversent ; peu de pittoresque, de sublime, et même dans un cer-
tain sens, peu d'originalité. Pas davantage de ces détours ingénieux qui captivent, de ces caresses qui désarment les adversaires, encore moins de ces complaisances louches qui les corrompent pour les amener au but. Les effets que d'autres recherchent par des moyens variés, légitimes ou non, le député du Finistère les demande presque exclusivement à la clarté de son exposition, à la vigueur de sa logique, h l'abondance de ses preuves. Il semble qu'il dédaigne l'imagination et le sentiment pour s'adresser de préférence à ce qu'il y a de plus calme dans la raison et de plus ferme dans le bon sens. C'est par les côtés élevés qu'il saisit ses auditeurs, c'estj par l'évidence qu'il veut les vaincre; la lumière estsongran( moyen, son arme préférée, et c'est par là, plus' encore que^ par la pureté de sa langue, qu'il ressemble aux maîtres deSj grands siècles.
On comprend que de pareils discours soient plus attachants pour le lecteur que pour l'auditeur. Sans être forcée, la marche est habituellement la même. Mgr Freppel commence par poser et exposer la question débattue ; il la dégagej des accessoires qui l'encombrent et des nuages qui la masquent, et met en plein relief ce qu'il y a d'essentiel. C'est là' son triomphe, de l'aveu de tous.
Yient ensuite l'énoncé précis de la proposition qu'il veut, démontrer et du genre de preuves dont il va faire usage. Cej procédé loyal et franc inspire la confiance, et laisse un( grande impression de force. Les arguments défilent après,] avec ordre, chacun à sa place et avec le développement qui] convient à son importance relative, sans tumulte, sans hâte,] mais aussi sans divagations et sans lenteurs. La raison, 1( droit naturel, la jurisprudence, la politique, le patriotisme, l'honneur et l'intérêt sont mis tour à tour à contribution.' Rien de déclamatoire et de superficiel ; tout est tiré du fond même du sujet ou des circonstances, enchaîné, serré, dirigé vers l'impression finale. Si les exigences de la réplique obligent l'orateur à une digression, il revient le plus tôt possible à son thème et reprend sa marche au point précis où il
s'est arrêté, après avoir renoué et remis dans la main de ses auditeurs le fil de son argumentation.
Avant de conclure, Mgr Freppel résume et réunit en faisceau lumineux toutes ses preuves; ce n'est qu'après celte dernière charge qu'il propose les résolutions qu'il veut faire adopter, condensant en une phrase, en un mot les avantages qu'elles présentent et les inconvénients qu'il y aurait à les refuser. En voici un exemple tiré de son discours contre l'enrôlement des séminaristes.
« Je vous demande, messieurs, si dans de pareilles conditions, si en présence d'un excédent annuel que je ne veux pas exagérer, mais qui sera tout au moins de douze à treize mille hommes, excédent dont, je le répète, vous n'avez pas besoin et dont vous ne savez que faire, je vous demande si, dans un pareil état de choses, il est raisonnable d'incorporer nos séminaristes à l'armée, quand il est prouvé par les réclamations unanimes de l'épiscopat, assurément on ne peut plus compétent en fait de vocations ecclésiastiques, que cette incorporation opposerait au recrutement du clergé un obstacle presque insurmontable.
» Si donc, malgré toutes nos instances réitérées, vous persévérez dans une résolution qui ne vous paraîtpas plus fondée qu'à nous-mêmes, puisque en cas de mobilisation vous rangez les ecclésiastiques en fonctions parmi les non-disponibles ; si, en dépit de cette contradiction manifeste, vous persistez à incorporer les séminaristes dans l'armée, sous prétexte d'égalité, bien que les inégalités abondent dans votre projet, comme vous l'a prouvé parfaitement M. Mézières ; si, ni le Concordat, ni les droits des catholiques, ni les exigences d'un grand service public ne parviennent à vous arrêter dans votre dessein, il sera clairement démontré pour tout le monde que ce qui vous guide, ce qui vous inspire, ce n'est pas l'intérêt militaire, mais l'hostilité contre la religion ; il sera clairement démontré que vous préparez la cessation du culte catholique, pour un temps plus ou moins rapproché, dans les trente-sept mille communes de France. Il sera claire-
ment démontré pour tous que ce que vous faites en ce moment, c'est moins une loi militaire qu'une loi contre le clergé. Le pays \ous jugera. »
La gauche hurlait sous le feu de ces péroraisons ; mais l'orateur allait jusqu'au bout, sachant bien qu'au delà de l'enceinte du Palais-Bourbon, la France, le monde catholique et la postérité l'écoutaient et finiraient par lui donner raison ; sachant bien surtout qu'il venait de faire son devoir d'évêque et de député, et que « Dieu qui ordonne de combattre ne commande pas de vaincre. »
Cette méthode didactique pourrait dégénérer en sécheresse et en lieux communs ; l'évêque d'Angers échappe à ces défauts par l'importance des matières qu'il traite, par la netteté de ses idées, l'harmonie de ses divisions, la solidité et la convenance de ses preuves, l'étendue de son savoir, et enfin parla beauté de sa langue. Ses plans sont presque toujours admirables ; leur féconde simplicité jetait Mgr Pie dans le ravissement; c'est l'ordre dans la puissance, la vérité dans la lumière !
Après avoir entendu ou lu un de ces discours, on a éprouvé peu de secousses et de surprises, on n'a peut-être senti aucun de ces tressaillements que Montalembert excelle à soulever dans l'âme généreuse, mais l'esprit de bonne foi a été pleinement envahi et conquis par l'évidence. On reste libre, sans doute, de refuser son vote, on ne l'est plus de refuser son assentiment ; et la conviction ainsi obtenue n'est pas l'affaire d'un jour, car les raisonnements qui l'ont produite se sont emparés pour longtemps de la mémoire.
La dialectique déductive est la manière préférée de Mgr Freppel ; il en sait employer d'autres à l'occasion : l'indignation, la bonhomie, l'humour et le pathétique. La lumière et la chaleur se trouvent dans le même rayon. Le persiflage hautain, la riposte aiguë et prompte, l'argument personnel, le trait barbelé et le coup de boutoir lui auraient été naturellement familiers, si son caractère ne l'avait retenu. IS'oublions pas le silence ; quand l'interrupteur est trop nul ou l'interruption trop saugrenue, il regarde et poursuit.
L'esprit ne manque pas, ce merveilleux accessoire qui ne suffit à rien, mais sert à tout ; non point cet esprit léger, délicat, mondain, qui fait deviner le dard plus qu'il ne l'enfonce, et qui se condense en mots cruels et charmants ; mais, ce qui est plus utile à l'orateur politique, cet esprit délié qui va de suite au fond d'une question, d'une situation, d'un raisonnement ou d'un personnage, en saisit les points forts et les points faibles, les contradictions et les ridicules ; c'est cet esprit subtil et retors dont l'abus pousserait à la chicane, mais qui excelle à retourner un dilemme, à tirer profit d'une nuance d'expression, à démonter un sophisme, à distinguer une formule oîi se mêlent et se heurtent le vrai et le faux, à réfuter un principe ou un procédé de conduite par l'accumulation des conséquences fâcheuses qu'on pourrait en déduire, fin ce genre Mgr Freppel a des trouvailles exquises que ne gâte point le tour alsacien qu'elles ont gardé.
Mgr Freppel usait de cet esprit de repartie dans les couloirs de la Chambre, encore plus qu'à la tribune. Sa belle humeur et sa loyauté cordiale lui avaient concilié les sympathies de tous, même de ceux qu'il était obligé de combattre vivement. On savait que derrière ces convictions ardentes il n'y avait pas une ombre de ressentiment ou d'animosité personnelle. Ses bons mots eux-mêmes étaient sans fiel.
On ferait un volume avec les anecdotes et les saillies que les journaux lui ont attribuées. A part les traits que nous lisons dans ses oeuvres, il est permis d'être un peu sceptique sur l'authenticité d'un grand nombre, car on lui a beaucoup prêté, comme à tous les riches. Gitons-en deux ou trois déjà souvent reproduits.
Un jour, défendant l'inamovibilité de la magistrature, il lança cette phrase d'allure un peu trop ecclésiastique : « J'avais le dessein de montrer que M. le garde des sceaux, en tenant pendant une année entière suspendu sur la tête de tous les membres de l'ordre judiciaire le glaive de l'ange exterminateur... » A ces figures d'une solennité quelque peu Incohérente, des protestations éclatèrent. S'apercevant de sa légère méprise : « Messieurs, reprit-il avec un fin sourire, je ne croyais pas manquer de déférence envers l'honorable M. Gazot, en le comparant à un ange... » La diversion était heureuse.
Une autre fois, il attaquait certains actes de la Chambre précédente. « Mais vous en faisiez partie, lui objecta la gauche. — Assurément, répondit-il; à peu près comme Daniel faisait partie de la fosse aux lions. Il est vrai que nos lions avaient les ongles et les dents peu redoutables.... »
Dans un banquet, à Quimper, M. Goblet, ministre des cultes, avait eu la malencontreuse idée de porter un toast à la future députation républicaine du Finistère; cette jovialité lui attira la réflexion suivante : « Je vous avoue que, de la part d'un ministre, le procédé m'a paru un peu vif.... En buvant ainsi officiellement à ma mort, à ma mort législative et à celle de mes honorables collègues, vous m'avez
donné le droit de dire que ce coup-là était un coup de trop ! »
A quelqu'un qui le harcelait de sottes interruptions : « Si ■votre huile d'olive ne vaut pas mieux que votre interruption... »
A un autre qui ajoutait l'impertinence rageuse à la nullité : « Si vous êtes aussi vif dans votre ménage que dans vos interruptions, mon cher collègue.... »
Quand l'importunité dépassait les bornes et que la patience était à bout, la correction pouvait devenir cruelle. M. Germain Casse s'étant un jour obstiné dans ses propos incongrus et déclarant qu'il n'avait pas de leçons à recevoir : «Et cependant, lui réplique enfin Mgr Freppel, permettez-moi de vous dire que, malgré tout, ona toujoursbesoind'apprendre quelque chose..., car ayant été exclu autrefois de toutes les Facultés de droit de l'Université de France, vous devez avoir nécessairement des lacunes dans vos connaissances juridiques. » Le pauvre nègre se débattit en vain sous ce coup de massue et sous l'éclat de rire universel qui le suivit.
A l'ironie mordante, Mgr Freppel préférait la boutade. Qu'on lise le récitde la troisième expédition contre Solesmes ; c'est un chef-d'œuvre d'humour mêlée d'indignation, mais trop long pour être cité. Et ce début d'un discours sur la liberté des funérailles, dans la séance du 30 mars 1886 :
(( Encore la loi sur les funérailles ! Décidément, nous n'en sortirons jamais à moins d'être enterrés nous-mêmes; on dirait qu'il est de la destinée de ce projet de loi de reparaître par intervalles sous les yeux du Parlement, comme pour nous avertir delà fragilité de notre condition.
» Du Luxembourg, où il met en émoi de graves sénateurs^ au Palais-Bourbon, oii la valeur n'attend pas le nombre des années, il va et il vient, donnant à tous et tour à tour, aux jeunes et aux vieux, de salutaires avertissements ; je veux, parler de la note funèbre qui en sort, car pour le reste, pour le fond comme pour la forme, tout est à rejeter. »
Aune vive intelligence, à un sens politique très sagace, à de grandes qualités oratoires, Mgr Freppel joignit une-
courtoisie et une mesure parfaites. Personne n'était plus respectueux observateur des formes que ce prélat alsacien si inflexible sur les principes et si prompt à payer de sa personne. Le sang-froid et la fougue, la ténacité et la souplesse, la passion et la raison se conciliaient très bien dans ce tempérament. On sait d'ailleurs qu'il montra toujours une extrême indépendance de caractère , ne voulant s'inféodera aucun parti ni à aucune opposition systématique. Ce qu'il jugeait bon et juste, il n'hésitait pas à le défendre, même contre ses amis, même seul contre tous, comme dans les affaires du Tonkin.
En somme, les Œuvres polémiques et parlementaires, qui appartiennent par les sujets et par le temps à la période du Palais-Bourbon, restent un des plus beaux monuments de l'éloquence française dans la seconde moitiédu dix-neuvième siècle, et seront longtemps lues avec plaisir et profit. Nous les placerions volontiers un peu au-dessous des Lettres PastoralesquQ tout le monde regarde comme des chefs-d'œuvre du genre, mais à côté et peut-être au-dessus des Œuvres oratoires, sermons, panégyriques et oraisons funèbres, oîi l'on désirerait un peu plus d'onction et de pathétique. Les Œuvres patro logiques sont à part.
Et maintenant, si l'on se demande quelle a été l'influence de Mgr Freppel à la Chambre des députés, une distinction est à faire. Le résultat direct et immédiat n'a pas été très appréciable, comme ne manquent pas de le faire ressortir ses ennemis ; il n'a pas réussi à faire voter contre les lois budgétaires, scolaires, militaires et sociales que la majorité républicaine a dirigées contre le catholicisme depuis quinze ans; mais il a montré l'injustice et le péril de ces lois; il a dénoncé la haine savante et irréconciliable que les sectaires qui les ont imposées portent à l'Église ; ses discours, lus par la France et par le monde entier, y ont maintenu la notion des vrais principes et le sens de la justice ; son éloquence a vengé la conscience, en protestant contre la force pour le
droit; par une incontestable supériorité, elle a concilié au clergé et à l'épiscopat l'estime publique. Ce courage, cette indépendance et ce désintéressement ont été d'utiles exemples en un temps de lâcheté, de servilisme et d'ambition. C'est beaucoup ; peut-être est-ce tout ce qu'un homme peut espérer.
Cette influence ne s'est pas renfermée dans notre pays; aucun orateur catholique français n'était plus connu et plus admiré, même des ennemis de la religion, en Espagne, en Portugal, en Italie, en Allemagne, en Angleterre et jusqu'en Amérique. Quand on annonçait une de ces graves discussions où il y va des vérités essentielles et des intérêts les plus fondamentaux de l'Église et de la société, c'était une consolation et une espérance de savoir que l'évêque d'Angers était là et que, malgré tout, le mot juste, le mot français, le mot chrétien serait dit hautement et pleinement du haut de cette tribune d'oîi sont descendus tant de sophismes et de blasphèmes, Nier que c'est là un service incomparable serait nier la iorce intrinsèque de la vérité et le mérite de tous ceux qui, depuis Jésus-Christ et les apôtres, plus vaillants à combattre que soucieux de vaincre, l'ont prêchée à travers le monde sans en recueillir eux-mêmes les fruits. Nous ne pouvons donc qu'applaudir à ces belles paroles de Mgr Gonindard dans son oraison funèbre de Mgr Freppel : « Oserai-je dire que c'était là un résultat satisfaisant? Oui, à bien des égards : car il en est des semences de justice et de vérité comme de celles de la terre : l'inclémence passagère d'une température défavorable les arrête momentanément dans leur germination, mais elles finissent par éclore des profondeurs du sillon, portant l'espérance d'une moisson qui arrive à l'heure marquée par Dieu ! »
Yl
Mgr Freppel n'a jamais eu l'occasion d'exposer d'une manière complète son système politique et ses idées sur les questions délicates qui passionnent et divisent les contemporains ; mais il est aisé d'en reconstituer les lignes principales en rapprochant diverses parties des œuvres oratoires et polémiques et en les éclairant par sa correspondance. C'est particulièrement à cette dernière source d'informations que nous voulons puiser ; nous laisserons donc le plus possible l'illustre prélat parler lui-même ; car nous n'entendons nullement faire de la politique ou de la polémique, mais de l'histoire.
La religion lui apparaissait, en droit et en fait, comme l'âme de la patrie et la base de tout vrai progrès.
A ses yeux, c'est une grande humiliation pour le dixneuvième siècle, une marque de débilité, que l'idée même de Dieu y ait pu être mise en question. Dans son Discours sur les avantages et les périls de la civilisation moderne^ prononcé dans l'église de Sainte-Geneviève, à la rentrée des facultés et des écoles, le dimanche 22 novembre 1868, il disait déjà :
(( Quand un esprit ne se sent plus capable de porter dans son sein cette grande idée de l'infini, qu'il ne sait plus s'élancer par delà les bornes du relatif et du créé pour atteindre àl'incréé et à l'absolu, il se rapetisse et se découronne lui-môme ; et lorsqu'une science croit n'avoir à compter qu'avec des phénomènes et des faits sensibles, sans qu'elle éprouve le besoin de remonter des effets aux causes, et des
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causes secondes à la cause première, ce n'est plus qu'une science tronquée qui s'interdit tout élan et toute perspective. Car c'est la grandeur de l'intelligence humaine de ne pouvoir faire un pas dans un ordre de choses quelconque, sans que l'idée de Dieu se présente à elle, comme le fondement qui en supporte les assises et la lumière qui en éclaire les sommets. »
Et plus loin il montrait, dans le triomphe de l'irréligion et du matérialisme, un principe de décadence qui se développerait fatalement et dans tous les sens : « Décadence littéraire, car le souffle de l'inspiration n'agite pas des poitrines d'oii ne sort plus que le cri de la chair, et la flamme poétique s'éteint au contact glacial de l'athéisme. Décadence artistique, car l'idéal est le cri de l'art; or le matérialisme tue l'idéal pour rabaisser le vol de la pensée vers des réalités grossières. Il n'y a plus de place pour les Phidias là où l'on a cessé de comprendre le langage des Platon. Décadence philosophique, car il n'est pas de grande œuvre dans l'histoire de l'esprit humain qui n'ait été signée d'un nom religieux ; et ceux-là mêmes qui nous ont combattus, j'en atteste leurs écrits, aux meilleures heures de leur vie, ils étaient religieux, ils étaient chrétiens. Décadence morale, car il fait nuit dans l'âme quand l'idée de Dieu s'en éloigne ; et, une fois ce flambeau éteint, on peut y prendre au hasard la vertu pour le crime et le crime pour la vertu. Décadence politique, car l'autorité est sans force, si la majesté de Dieu ne la couvre, et la liberté sans garantie, si la loi divine ne la protège. Décadence sociale, car l'idée religieuse ne peut être remplacée que par la force ; et si, en l'absence de ce frein moral, il n'y avait plus que la force matérielle pour contenir nos appétits et réprimer nos passions, il en résulterait une situation violente dont le premier mot serait la guerre sociale et le dernier mot la barbarie. »
S'adressant enfin à ceux qui veulent faire de l'Église l'adversaire implacable de ce monde moderne qu'elle a créé, l'orateur ajoutait ces paroles toujours actuelles :
«Non, l'Église n'est hostile qu'à ce qui dégrade l'humanilé, comme c'est son droit et son devoir. Si elle jette des cris de mère quand on lui arrache ses enfants, elle n'a pour leurs succès que des larmes de joie et des bénédictions. Elle qui n'a pas maudit l'Empire romain, alors même que l'Empire romain versait par torrents le sang de ses fils ; elle qui n'a pasjelél'anathèmeàlaféodalitéjbien que la féodalité l'ait menacée si souvent dans son indépendance; elle qui a traversé l'ancien régime sans que jamais nulle mesure oppressive ait pu décourager son zèle et sa fidélité; elle enfin qui, loin de repousser aucune des formes sociales du passé, a su adapter à toutes sa discipline et ses lois ; l'Église, dis-je, ne saurait montrer pour le présent moins de sympathie ni de condescendance maternelle que pour les âges précédents. Car si elle est de tous les siècles par l'immuable vérité de sa doctrine, elle est de chaque siècle par le concours qu'elle lui prête ; et si elle est de tous les pays par son principe supérieur à toute nationalité, elle est de chaque pays par l'amour qu'elle inspire à ses enfants pour leur patrie terrestre. Voilà pourquoi nulle transformation des sociétés humaines ne saurait l'effrayer ; et pourvu que la justice et la vérité ne perdent aucun de leurs droits, il n'est pas dépeuple qu'elle ne soit prête à serrer sur son sein pour l'envelopper de lumière et d'amour. »
Après les désastres de 1870 le renouvellement de l'esprit chrétien parut plus que jamais à Mgr Freppel la condition essentielle du relèvement de la France. L'Église étanfla grande, ou plutôt la seule école de respect et d'autorité, de vérité et de vertu, il voulait servir l'Église avant tout. Cette préoccupation et cette formule reviennent à tout moment dans ses lettres ; quiconque ne se met pas à ce point de vue n'entend rien à la politique de l'évêque d'Angers et risque d'être injuste.
La famille est l'élément fondamental, la cellule constitutive du corps social; c'est donc dans la famille qu'il s'efforçait
e raviver d'abord et de faire pénétrer l'influence religieuse. Elle est minée par le divorce qui s'attaque à son principe même en niant l'indissolubilité du lien conjugal ; par l'éducation laïque des filles qui ruinera dans un temps plus ou moins long la foi dans le cœur des mères ; par le monopole de l'Université qui ravit aux pères leur droit naturel de choisir les maîtres de leurs enfants; par le partage forcé et les lois successorales qui émiettent les patrimoines, diminuent le prestige du chef de maison et détruisent le foyer commun ; par les mœurs enfin qui favorisent au delà de toute mesure la frivolité et le luxe des femmes, les infidélités du mari et une lausse égalité entre les parents et les enfants. Mgr Freppel a signalé chacune de ces plaies et lui a opposé un remède.
Au Palais-Bourbon il prouve à plusieurs reprises et avec une infatigable éloquence, devant une Chambre en délire, que le divorce est une déchéance, une concession funeste faite aux idées juives, une rétrogradation sur l'échelle du progrès ; il s'écrie qu'il est tyrannique d'infliger une pareille honte à ce peuple chrétien qui est attaché à l'indissolubilité comme à une tradition sacrée, à un titre d'honneur, aune cause et à une marque de supériorité.
« Le divorce est une diminution, un amoindrissement des forces morales, politiques et sociales du pays : vous n'avez pas le droit d'y introduire une pareille cause de dissolution. Le divorce est une atteinte au droit naturel, une attaque directe et formelle contre les croyances et les institutions de la très grande majorité des Français : vous n'avez pas le droit de sacrifier la très grande majorité de vos concitoyens à une faible minorité !
» Depuis quelques années vous avez touché à bien des droits, à bien des intérêts. Eh bien, Messieurs, respectez au moins ce qui est demeuré intact au milieu de nos ruines et de nos bouleversements. Ne touchez pas à la famille française, car c'est, avec la religion, la dernière force qui nous reste! »
C'est, entre beaucoup d'autres raisons, pour refaire et moraliser la famille qu'il recommande l'enseignement du catéchisme, l'observation du dimanche, l'assistance aux vêpres, la fréquentation des Sacrements, la prière en commun, le séjour à la campagne et le travail agricole. Il est trop expérimenté pour ne pas savoir que la religion est la seule sauvegarde du mariage et que sans elle le bonheur et la dignité s'y conservent difficilement. Le cœur humain est trop mobile et trop fragile pour abriter jusqu'à la fin la flamme des jeunes années, si Dieu ne lui communique sa force et sa durée. 11 a sur ce sujet des pages tour à tour magnifiques ou touchantes et qui étonneraient ceux qui ne savent pas avec quelle facilité s'unissent dans les natures supérieures l'énergie et la tendresse. Bossuet offre le plus admirable exemple de ces contrastes.
Ce qui indignait surtout l'évêque d'Angers contre le gouvernement républicain tel qu'il existe actuellement chez nous, c'est son obstination et son habileté sataniques pour éteindre partout l'esprit chrétien, pour chasser l'idée religieuse des lois, des institutions, des usages, des mœurs publiques et privées. Il suivait avec effroi les progrès de ce mal qui envahit toutes les classes, sans bruit, sans violence révoltante ni sang répandu, mais « selon la formule, lentement, sûrement, avec une précision de plan que rien jusqu'ici n'a fait dévier. >> En présence de cette pression officielle qui s'exerce à la fois par le pouvoir législatif, par les mesures budgétaires et fiscales, par les faveurs ou les tracasseries administratives, par l'enseignement à tous les degrés et sur tout le territoire, par l'exclusion, chaque jour moins dissimulée, des catholiques de tous les postes oii s'exerce quelque influence, il ne voyait qu'une résistance molle, incertaine, sans direction et sans unité; les chefs s'alarmant du zèle des soldats et toujours disposés à les désavouer ; n'ayant, semble-t-il, d'autre souci que d'imaginer des expédients pour de nouvelles concessions à un ennemi qui
ne cède jamais. Tant d'audace d'un côlé, tarit de pusillanimité de l'autre lui faisaient presque désespérer, à certaines heures, de l'avenir du pays.
Au lendemain des scandaleuses funérailles de Gambetta, il communiquait ces réflexions à un confident :
« Les visites du jour de l'an et les contre-visites qu'elles nécessitent, ne m'ont pas permis de vous écrire plus tôt, pour vous exprimer tous les souhaits que je forme pour votre bonheur. Que ne puis-je avoir la môme assurance en souhaitant que l'année 1883 devienne l'année salutaire, l'année de la restauration de la royauté !
)) Il y a sans doute quelques motifs d'espérance, mais que de sujets de crainte à côtél II faut en rabattre beaucoup de la manifestation antichrétienne qui vient d'avoir lieu à Paris : la curiosité et les convenances officielles expliquent bien des choses. Mais n'êtes- vous pas effrayé, comme moi, de cette apostasie de la France officielle, suivant le cadavre du principal insulteur de Dieu et de l'Église? Gomment ne pas en conclure que les idées révolutionnaires ont fait de notables progrès dans ce malheureux pays? Celte armée, cette magistrature, ces administrations diverses, cette jeunesse des écoles prenant part à cette glorification de l'athéisme, c'est là un épouvantable spectacle et qui est de nature à faire concevoir les plus vives alarmes sur l'avenir de la France.
» Je ne connais pas de pareil trait dans l'histoire d'aucun pays ; car jamais, à la fin du siècle dernier, l'athéisme n'a produit de démonstration aussi éclatante ni aussi générale. Grand Dieu ! que de malheurs nous fait présager un pareil défi jeté à la Providence par le pays légal presque tout entier! La bourgeoisie révolutionnaire et la franc-maçonnerie ont étendu leurs ramifications jusqu'au dernier village, et je vous avoue que j'ai été efl:rayé de voir défiler dans la République française toutes les adresses de conseils municipaux, de sociétés de tir, de sociétés de gymnastique ou d'enseignement, etc., etc. Car il ne faut pas se faire illusion : personne
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n'ignorait que Gambetta représentait l'anti-christianisme dans son expression la plus haineuse.
» 11 est donc grand temps, selon moi, d'agir et d'agir énergiquement; sinon le pays sera tellement démoralisé qu'il deviendra incapable de réagir. Je ne sais pas si nos amis se rendent bien compte de tout le mal qui se fait de jour en jour; mais cette progression m'effraie.
» Évidemment il va se former deux courants, l'un qui poussera la Révolution en avant, l'autre qui la ramènera en arrière. Auquel des deux va se livrer l'opinion toujours flottante des masses ? C'est ce qu'il est assez difficile de préciser.
» Le discours d'Andrieux à Lyon, au lendemain des obsèques de Gambetta, est un vrai manifeste, expression desidées de l'Elysée, du centre gauche et d'une partie du centre droit. Si ce mouvement réussit, nous sommes sur la pente de l'orléanisme, caria République modérée est une chimère dont il ne faut plus parler; l'essai en a été fait complètement. Si le mouvement contraire l'emporte, la guerre contre l'Église va s'accentuer et alors la question est celle-ci : y a-t-il encore assez de religion en France pour provoquer une résistance active ? Si les quinze ou vingt départements de l'Ouest étaient seuls, je dirais volontiers : oui; mais que d'indifférence et même que d'hostilité dans le Centre, dans l'Est et dans le Midi !
» Il y a un événement qui pourrait profondément modifier la situation : c'est la disparition de Bismarck de la scène du monde, car le chancelier est un obstacle presque insurmontable à la monarchie dans laquelle il voit, et non sans raison, un danger pour le grand Empire allemand, si mal constitué et si peu affermi. Mais ce sont là de ces coups d'État comme il n'appartient qu'à Dieu d'en faire pour sauver les peuples.
» J'attends peu des hommes et beaucoup des événements; c'est ma dernière conclusion. »
YII
D'un côté la franc-maçonnerie au pouvoir, de l'autre les -catholiques en désarroi; dans une pareille situation Mgr Freppel regardait l'existence et la conservation du Concordat comme un bienfait de premier ordre ; tous ses efforts au Parlement tendaient à le défendre, à prévenir les discussions 011 il aurait pu sombrer, à écarter du ministère les politiciens qui mettaient son abolition dans leur programme, et enfin à convaincre l'opinion que c'est là une condition de la paix religieuse, une planche de salut pour l'Église de France, un lit creusé au flot révolutionnaire pour l'empêcher de tout submerger d'abord, pour l'endiguer ensuite.
Le 20 septembre 1878 il disait dans sa fameuse Lettre à M, Gambetta, en réponse au discours de Romans : «Il paraît que c'est dans vos paroles qu'il faut chercher le programme de Tavenir. Quelque humiliante que puisse être une telle pensée pour tout Français qui a souci de l'honneur de son pays, il faut bien se résigner à vous lire pour se préparer à vous combattre. Or, ce que vous nous annoncez pour un avenir prochain, comme le résumé de vos projets, c'est, disons le mot, la persécution.
» Et quel moment choisissez-vous pour nous déclarer la guerre? Le moment oii des espérances de paix se font jour partout; oîi les gouvernements, intruits par l'expérience, commencent à comprendre que ce n'est pas trop de toutes
les forces morales réunies pour préserver la société moderne des dernières catastrophes. C'est à ce moment-là que vous essayez de refaire une campagne qui n'a réussi nulle part, et de choisir la France catholique pour théâtre d'une lutte que les états protestants eux-mêmes cherchent à éloigner d'eux. Si vous aviez véritablement le sens politique, vous comprendriez à quel point un pareil langage est à rencontre des idées et des dispositions de l'heure présente.
» C'est de vous que nous apprenons qu'il existe une question cléricale, c'est-à-dire la question des rapports de l'Église et de l'État. Ne vous en déplaise, monsieur, cette question n'existe pas ; elle a été souverainement tranchée, au commencement de ce siècle, par un concordat que tous les gouvernements ont respecté, et qui est parmi nous la base de la paix publique ! Le jour où vous romprez ce pacte fondamental, vous remettrez toutes choses en question et vous déchaînerez sur votre pays des malheurs dont, peut-être, ni vous ni moi ne verrons la fin. »
En 1882, dans la séance du 7 mars, il rejette en ces termes une proposition de M. Charles Boysset, tendant à l'abrogation du Concordat :
«Le Concordat est une convention, et je puis ajouter une convention solennelle entre toutes ; par conséquent, il est impossible de l'abroger comme l'on ferait d'une simple loi.
» Dira-t-on que le Concordat est en même temps une loi? Oui, sans doute, comme tous les traités sont des lois : comme le traité de Berlin est une loi, comme le traité de Francfort est une loi, comme le traité du Bardo est une loi, pour ne parler que des plus récents. Est-ce que cela vous autorise à les abroger ? Est-ce que cela vous permet de vous servir à leur égard du mot abrogation? Inutile de vous dire la réponse que l'on vous ferait.
» Eh bien, messieurs, est-ce que la question change de nature parce que vous êtes en face d'une puissance moralement forte, mais matériellement faible? Est-ce que les prin-
cipes ne sont plus les mêmes, parce que derrière un traité il n'y a pas 500,000 hommes pour le soutenir ? »
L'orateur démontre ensuite, avec cette clarté et ce sens juridique dont il avait le secret, que cette abrogation est contraire au droit international, au droit des gens; qu'elle s'appuie sur une doctrine à laquelle une Chambre française ne peut s'associer ni directement ni indirectement, pas même par une prise en considération, sans porter un grave préjudice aux intérêts de l'État; qu'elle est inconstitutionnelle puisque une pareille initiative appartient exclusivement au pouvoir exécutif et que l'assemblée peut tout au plus inviter le président de la République à négocier avec le Pape pour la dénonciation du concordat ; enfin qu'elle aurait les plus graves conséquences pour la paix des consciences et la tranquillité publique en alarmant les possesseurs de biens ecclésiastiques. Et comme la majorité, se sentant incapable de répondre à ces raisonnements, cherchait à couvrir la voix de Mgr Freppel par ses conversations et ses rires, il la réduit au silence par cette superbe et patriotique péroraison :
« 11 y a douze ans, ce pays, qui nous est si cher à tous, subissait la plus cruelle humiliation qu'il ait peut-être connue dans le cours de sa longue histoire. Après de tels désastres, qui avaient trouvé l'Europe sinon hostile, du moins indifférente, qu'est-ce qui s'imposait de soi à la nation réduite et amoindrie? Se replier sur elle-même et, dans l'isolement où les événements l'avaient laissée, raviver toutes les forces qu'elle trouvait dans son sein, refaire son capital intellectuel et moral, à côté de ses ressources matérielles, les plus grandes que la Providence ait départies à un peuple, et, sous n'importe quelle forme de gouvernement, monarchique ou républicaine, travailler à rétablir l'union parmi les enfants d'une même patrie.
» Yoilà ce qu'avait fait la Prusse au lendemain de la bataille d'Iéna ! Voilà ce qu'ont fait, à l'exception delà Pologne, toutes les nations éprouvées par des revers semblables aux nôtres. Eh bien, messieurs, au lieu de cela qu'avons-nous vu
et que voyons-nous encore autour de nous ? Des querelles religieuses venant se greffer sur nos dissensions civiles, la guerre déclarée ouvertement à l'une des puissances historiques et traditionnelles du pays, et après une série d'entreprises que je ne veux pas rappeler, pour combler la mesure, une tentative suprême pour déchirer le pacte fondamental qui, depuis quatre-vingts ans, a su maintenir dans ce pays l'union religieuse et la paix des consciences.
» Messieurs, je vous l'avoue, j'avais compris d'une autre manière le relèvement de la France, et cela, je le répète, sous n'importe quelle forme de gouvernement, sous la République comme sous la Monarchie ; j'avais compris autrement la mise à profit de toutes nos forces religieuses, morales, intellectuelles, pour refaire la fortune nationale.
» Yoilà pourquoi je supplie la Chambre, au nom de la patrie humiliée et meurtrie, de ne pas s'engager dans une pareille voie, de s'arrêter dès le premier pas, de ne point prendre en considération la proposition dont il s'agit. On nous parle d'une ligue prétendue nationale pour la séparation de l'Église et de l'État. Est-ce que vous ne voyez pas que demain, si votre projet aboutit, vous allez provoquer la formation d'une autre ligue, d'une ligue parallèle, de la ligue catholique pour le maintien du Concordat? Est-ce que vous ne craignez pas, par de telles entreprises, de séparer la France eh deux camps absolument hostiles l'un à l'autre?
» En face de l'étranger qui vous observe et qui vous épie, est-ce que vous ne craignez pas de mettre en péril l'unité morale de la patrie ? Eh bien, croyez-moi, ne formons de ligue d'aucune sorte, ni de ligue prétendue nationale pour la séparation de l'Église et de l'État, ni de ligue catholique pour le maintien du Concordat. S'il y a une ligue à former, c'est la ligue de tous les Français unis ensemble pour travailler de eoncert au relèvement de la patrie ! »
YIII
Il faudrait répéter à propos du budget des cultes à peu près tout ce que nous venons d'écrire. Persuadé que les ennemis de l'Église espèrent amener sa ruine par cette suppression, Mgr Freppel s'est efforcé, toutes les fois qu'il en a eu l'occasion, de montrer que son maintien n'est aucunement lié au maintien du Concordat. Cette faible indemnité payée au clergé de France est une dette publique, sacrée entre toutes» detle que l'État ne peut refuser d'acquitter sans commettre un vol véritable, sans ébranler le respect de la propriété et sans forfaire à l'honneur.
C'est pourquoi levêque-député a toujours vigoureusement protesté contre les formules et les rédactions de lois ou de décrets qui tendaient à faire du clergé un corps de fonctionnaires dépendant des ministres, de leur traitement un salaire ou une allocation comme les autres. Il n'y voyait pas seulement un terme impropre, blessant pour la dignité sacerdotale, mais un moyen sournois d'accoutumer et d'amener les esprits à l'idée de suppression. Cette querelle de mots cachait une guerre de tendances et de principes.
Sur ce point, comme sur bien d'autres, ses vues différèrent souvent de celles de la droite, parce qu'il ne voyait qu'un intérêt secondaire dans ce que ses amis regardaient parfois comme un but. D'ailleurs, chargé d'un vaste diocèse et mêlé par devoir et de très près à la vie du prêtre, il jugeait mieux des difficultés pratiques et des bouleversements qu'une pa-
reille mesure causerait dans toutes les paroisses de France. Dans un grand nombre ce ne serait pas l'indigence, mais l'impossibilité absolue de subsister. Les documents ne font pas défaut pour faire connaître sur ce sujet la pensée intime et la tactique parlementaire de Mgr Freppel.
A la fin de 1883 et au commencement de 1884, on l'accusait dans quelques cercles monarchistes et dans quelques journaux d'être devenu ministériel ; on insinuait même des motifs plus ou moins vraisemblables d'ambition pour expliquer ce prétendu changement d'attitude politique. Il remettait ainsi les choses.au point :
« J'ai dit que nous n'étions pas du tout indifférents à un ordre de choses où le droit prime le fait, c'est-à-dire, comme l'a très bien compris le Journal des Débats, que la monarchie légitime avec Philippe VII prime l'Empire et la République.
» Je vous l'avoue, je trouve que le journalisme, en France, baisse de plus en plus : il est naïf et inintelligent, à droite comme à gauche, et la moindre habileté politique le déroute. Il faudrait pourtant reconnaître que la politique se compose à la fois d'absolu et de relatif. L'absolu, ce sont les principes; le relatif, c'est la tactique.
» Quelle est donc ma tactique, en ce moment? Elle se résume d'un mot : je veux, autant qu'il est en moi, sauver le Concordat et le budget des cultes...
» Voici que s'ouvriront les débats sur le Concordat et les Articles organiques. Eh bieni je veux empêcher que l'accusation d'opposition systématique aux institutions existantes ne devienne la grosse pièce de la discussion. Car tout est là : c'est ce jeu que Ton va jouer pour amener la majorité à la dénonciation du Concordat et à la suppression du budget des cultes. J'y réponds à l'avance; de là l'émotion qui règne dans le parti républicain dont les journaux croient apercevoir que je crée des paratonnerres pour désarmer la foudre, hd, Justice est curieuse à lire sur ce sujet. » Vous comprenez que le Clergé ne peut pas attendre que
M. le comte de Paris ait fini ses études sur la situation, ce qui sera long. C'est demain, c'est après-demain que la majorité républicaine devra se prononcer sur des questions qui peuvent ne pas intéresser des millionnaires, occupés à inventer des fêtes japonaises, mais qui touchent directement nos pauvres prêtres. Ma conscience d'évêque et de catholique m'oblige à parer le coup autant qu'il est en mon pouvoir.
» Yoilà tout le secret de mes discours. Le moment psychologique était venu de faire de la tactique sans porter atteinte aux principes. Je ne demande pas que la Droite me suive sur ce terrain de Vopposition non systématique ; mais ce que le clergé a le droit d'exiger, c'est qu'on ne nous compromette pas dans un débat dont nous sommes l'unique enjeu. )>
Quand l'indignation publique, soulevée parles agissements de M. Wilson et habilement exploitée par d'ambitieux concurrents, eut forcé M. Grévy à se démettre de la présidence, M. de Freycinet et M. Jules Ferry se trouvèrent candidats à cette succession ; c'est même grâce à cette rivalité que M. Carnot fut élu. Mgr Freppel avait pris assez ostensiblement parti dans cette lutte, et voici les raisons de ses préférences entre deux hommes dont aucun ne lui inspirait beaucoup de confiance et de sympathie :
Paris, 2 décembre 1887.
« Cher Monsieur Ghavanon,
»... S'il avait pu rester un doute sur la nécessité de voter pour M. Jules Ferry, la canaille de Paris s'est chargée hier de le dissiper. M. de Freycinet, c'est Paris livré aux Boulangistes et aux Déroulédistes flanqués de Louise Michel et d'Eudes. Ce misérable nous livrera, par peur et par faiblesse, à tous nos ennemis.
» SI vous voyiez la rage des radicaux contre Ferry, vous n'hésiteriez pas à comprendre que j'ai pris le parti de la sagesse. Il n'est pas dans ma nature de ne pas m'afflrmer;
328 MONSEIGNEUR FREPPEf.
quand j'ai une opinion, j'en prends la responsabilité hautement. Gela soulève toujours des contradictions ; mais on finit par convenir que j'avais raison, comme pour le Tonkin et les instructions de M. le comte de Paris, comme pour le renversement intempestif du ministère Rouvier, etc. Qu'importent ces clameurs ?
» Un fait est incontestable, et c'est là-dessus que je vous prie d'appuyer. D'après l'article 17 du Concordat, l'avènement de M. de Freycinet exige la revision de cette convention. Or, qui ne voit, à moins d'avoir un triple bandeau sur les yeux, que vouloir reviser le Concordat en ce moment, c'est le détruire, étant donnés la rage des radicaux contre cet acte pontifical et le vote déjà émis de la suppression du budget des cultes par la commission du budget? Comment veut-on qu'un évoque ne soit pas ému de cela, au nom du clergé? Mais ne pas voter pour Ferry, c'est faire passer Freycinet. Je ne sors pas de là, et personne ne m'a répondu làdessus. Yoilà ce qu'il faut dire au clergé. Cet argument ne touche pas nos gentilshommes qui ont cinquante mille francs de rente.
» Le passé de Ferry est détestable. — Il ne s'agit pas du passé d'un homme, en politique, mais de l'avenir. Le passé de Bismarck, auteur du Kulturkampf, était détestable ; cela a-t-il empêché le Saint-Père de le soutenir contre le Centre, en vue du bien de l'Église?
» Ainsi agit l'Église. Et, comme le disait ces jours derniers l'homme le plus distingué du parti républicain, ce sont les hommes d'Église qui voient le plus clair en politique. » Bien à vous.
» f Ch.-Émile, évêque d'Angers. »
Le budget des cultes' n'est donc pas seulement un tribut auquel l'Église de Jésus-Christ a droit de la part des sociétés chrétiennes, un droit auquel les évêques et les prêtres ne pourraient renoncer sans injustice envers les fidèles, qu'ils obligeraient ainsi à pourvoir deux fois aux frais du culte ;
c'est, jusqu'à ce que de nouvelles mœurs se soient formées dans notre pays, une condition essentielle de l'existence et de la dignité du catholicisme. Cette appréciation, qui a toujours inspiré la conduite de l'évêque d'Angers, nous semble la vraie.
On peut voir dans cette question, telle que Mgr Freppel l'a successivement envisagée, un bel exemple de sa manière ample et profonde. Le budget des cultes n'est pas seulement à ses yeux un intérêt matériel, un cas ordinaire de justice commutative et de probité gouvernementale ; c'est un fait historique dont les ramifications s'étendent sur toute notre histoire; c'est une exigence fondée sur ce qu'il y a de plus essentiel dans l'humanité, sur le sentiment religieux ; c'est un principe de droit naturel, de droit social, de droit national, de droit ecclésiastique. Y toucher, ce n'est pas seulement ébranler le respect de la propriété individuelle, si menacée de nos jours ; c'est porter atteinte à l'autorité, à la dignité, à la liberté, au recrutement du clergé, par suite à l'existence même de la religion catholique parmi nous. C'est ruiner ce qui a fait la grandeur morale de la France dans le passé et ce qui peut préparer pour l'avenir l'union des cœurs au dedans et la suprématie politique au dehors.
Cette discussion reviendra souvent encore dans la presse et au Parlement; on pourra donner une forme nouvelle à l'argumentation, pour l'adapter à l'attaque; il sera difficile d'ajouter quelque chose d'essentiel, à ce qu'a dit, une fois ou l'autre, l'évêque d'Angers.
Si l'on ne veut pas que l'athéisme et le matérialisme amènent la décomposition de la France, il faut y ressusciter Tesprit chrétien et y détruire l'esprit révolutionnaire. Dieu ne peut être rétabli dans sa souveraineté sociale que si l'homme renonce à la sienne.
Mgr Freppel distingue avec soin deux choses que l'on confond souvent : la Révolution et la République. L'une est une forme de gouvernement légitime en soi, tout comme la monarchie absolue ou constitutionnelle; l'autre est une doctrine radicale qui est l'antithèse même du christianisme, car c'est l'application du rationalisme à tout l'ordre civil, politique et social ; que l'on considère cet ordre dans son origine, dans sa constitution ou dans ses fins. C'est à la mise en évidence de cette vérité qu'est consacré l'opuscule sur la Révolution française à propos du centenaire de 1189^ dans lequel l'auteur a condensé les réflexions de toute sa vie et qu'on peut comparer aux Considérations sur la France de Joseph de Maistre. Ce livre substantiel compte déjà trente éditions ; mais il devrait être entre toutes les mains. Nous y lisons au début :
« Ce n'est pas seulement TÉglise catholique, sa hiérarchie et ses institutions que la Révolution française entend bannir de l'ordre civil, politique et social. Son principe, comme son but, c'est d'en éliminer le christianisme tout entier, la révélation divine et l'ordre surnaturel, pour s'en tenir unique-
ment à ce que ses théoriciens appellent les données de la nature et de la raison. »
Lisez la Déclaration des Droits de Vhomme^ soit de 89, soit de 93; voyez quelle idée l'on se forme, à ce moment-là, des pouvoirs publics, de la famille, du mariage, de l'enseignement, de la justice et des lois : à lire tous ces documents, à voir toutes ces institutions nouvelles, on dirait que pour cette nation chrétienne depuis quatorze siècles, le christianisme n'a jamais existé et qu'il n'y a pas lieu d'en tenir le moindre compte. Attributions du Clergé en tant que corps politique, privilèges à restreindre ou à supprimer, tout cela est d'intérêt secondaire ; c'est le règne social de Jésus-Christ qu'il s'agit de détruire et d'elîacer jusqu'au moindre vestige.
« La Révolution, c'est la société déchristianisée ; c'est le Christ refoulé au fond de la conscience individuelle, banni de tout ce qui est public, de tout ce qui est social; banni de l'État, qui ne cherche plus dans son autorité la consécration de la sienne propre ; banni des lois, dont sa loi n'est plus la règle souveraine ; banni de la famille, constituée en dehors de sa bénédiction ; banni de l'école oii son enseignement n'est plus l'âme de l'éducation; banni de la science, oii il n'obtient plus pour tout hommage qu'une sorte de neutralité non moins injurieuse que la contradiction ; banni de partout, si ce n'est peut-être d'un coin de l'âme oii l'on consent à lui laisser un reste de domination.
» La Révolution, c'est la nation chrétienne débaptisée, répudiant sa foi historique, traditionnelle, et cherchant à se reconstruire, en dehors de l'Évangile, sur les bases de la raison pure, devenue la source unique du droit et la seule règle du devoir. Une société n'ayant plus d'autre guide que les lumières naturelles de l'intelligence, isolées de la Révélation, ni d'autre fin que le bien-être de l'homme en ce monde, abstraction faite de ses fins supérieures, divines : voilà dans son idée essentielle, fondamentale, la doctrine de la Révolution. »
En France, du moins jusqu'à ces derniers temps, Révolution et République ont été toujours alliées, sinon identiques. Pour les hommes d'État de la troisième république, depuis MM. Paul Bertet Clemenceau jusqu'à MM. Bourgeois, Pichon et Floquet, comme pour les constituants de 1789, il n'y a pas de droit divin; tout part de l'homme et revient à l'homme. Les deux cris : a écrasons l'infâme I » et « le Cléricalisme, voilà l'ennemi ! » sont le môme au fond. On peut appliquer aux uns comme aux autres ces effrayantes constatations :
«Est-ce en Dieu qu'ils cherchent le principe et la source de l'autorité? Nullement: c'est dans l'homme, et dans l'homme seul. La loi est-elle pour eux l'expression de la raison et de la volonté divines déterminant et ordonnant ce qu'il faut faire et ce que l'on doit éviter ? Pas le moins du monde; la loi est pour eux l'expression de la volonté générale, d'une collectivité d'hommes qui décident, en dernier ressort et sans recours possible à aucune autre autorité, de ce qui est juste ou injuste. Existe-t-il, à leurs yeux, des vérités souveraines, des droits antérieurs et supérieurs à toute convention positive, de telle sorte que tout ce qui se ferait à rencontre serait nul de plein droit et non avenu? Ils n'ont pas même l'air de soupçonner l'existence de ce principe en dehors duquel tout est livré à l'arbitraire et au caprice d'une majorité. Si le peuple est souverain, y a-t-il au moins des limites à cette souveraineté dans des lois que Dieu, législateur suprême, impose à toute société ? Pas un mot indiquant qu'une déclaration des droits de l'homme implique nécessairement une déclaration corrélative de ses devoirs... »
Ainsi, aujourd'hui comme autrefois, l'homme a pris la place de Dieu, elle dernier mot de ce système est l'athéisme politique et social.
Mgr Freppe], s'appuyant sur l'histoire de France, n'espérait pas beaucoup une transformation chrétienne du régime, au moins dans un avenir rapproché. C'est pourquoi
le rétablissement de la forme traditionnelle du pouvoir, rajeunie et adaptée aux exigences modernes, lui semblait le meilleur moyen de rétablir la paix religieuse et la stabilité gouvernementale.
Le comte de Ghambord était à ses yeux, comme aux yeux des plus grands et des plus saints personnages de ce temps, l'idéal du roi chrétien. L'évêque d'Angers proclamait le droit d'Henri Y, adhérait à son programme et admirait son caractère. Il regardait comme des crimes les intrigues libérales qui ont privé la France d'un tel roi. Nous ne croyons pas qu'il ait eu des rapports personnels avec l'illustre exilé ; cependant lorsque M. Hervé-Bazin, directeur de YAtijou, vint à Frohsdorf, le prince le chargea de dire à Mgr Freppel « combien il admirait son courage à la Chambre et combien il le remerciait des grands services qu'il rendait, avec tant d'éloquence, à la vraie cause de la patrie. Heureux, ajoutait-il, les catholiques qui ont à leur tête un tel évoque! »
La mort du dernier Bourbon fut pour Mgr Freppel un coup de foudre; ses lettres témoignent de sa douleur et de ses craintes. Ceux qui le virent donner l'absoute, lors de l'office funèbre célébré dans la cathédrale d'Angers, n'oublieront jamais l'impression produite sur eux par l'attitude et l'accent du prélat ; on sentait qu'un monde venait de finir et qu'il en conduisait le deuil avec la tristesse religieuse qu'inspirent les grandeurs évanouies et les préoccupations d'un avenir menaçant pour l'Église et pour la France. H écrivait à son correspondant ordinaire, dès le 25 août 1883:
« Le coup terrible qui nous menaçait est venu nous frapper en plein. Yous savez que je ne m'étais pas fait une minute d'illusion. La France est désormais livrée à la Révolution, sans espoir humain de salut. H ne reste que la Religion et la Patrie. L'article de M. Eugène Yeuillotdans Y Univers de ce matin donne la vraie note de la situation. Nous ne contestons pas les droits du comte de Paris ; mais catholiques etFrançais, nous voulons savoir à qui nous avons affaire...
» A. mon avis, la presse vraiment royaliste, surtout en Bretagne, doit plus que jamais prendre pied sur le terrain de la religion, sans pourtant se désintéresser de la question politique; mais celle-là est ramenée sur le second plan, jusqu'à ce que le comte de Paris se soit prononcé. Nous sommes catholiques avant tout: l'Église et la Religion, voilà notre premier objectif. Défendre les droits et les institutions de l'Église, c'est notre principale tâche.
» Faire moins de politique que du vivant du comte de Ghambord et concentrer davantage notre attention sur la question religieuse, c'est en ces deux lignes que je résumerais notre attitude dans le présent. »
Quelques jours plus tard il exposait lui-même la situation dans un article publié sous ce titre par VAnjou, le 14 septembre 1883, sans signature, mais dont tout le monde reconnut l'auteur. Nous croyons devoir reproduire ce morceau devenu fort rare.-
« La mort de M. le comte de Ghambord est l'un des événements qui auront marqué davantage dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. A l'émotion produite en France et dans le monde entier parla disparition du chef de la maison de Bourbon, on peut mesurer la portée d'un fait qui ne manquera pas d'avoir pour l'avenir de graves conséquences.
» Sansdoute^ l'une des causes d'une émotion si profonde, c'était le nom même et le caractère du prince en qui se personnifiait la plus ancienne et la plus glorieuse des dynasties de l'Europe. Saint Louis, Henri IV, Louis XIV, et, non moins grands par l'infortune que leurs devanciers ne l'avaient été par le génie ou par les armes, Louis XVI et Gharles X, toutes ces royales figures s'offraient à l'esprit de quiconque regardait vers ce village de la Basse Autriche où la mort venait de frapper le représentant et l'héritier de tant de gloires et de grandeurs.
» A des souvenirs si bien faits pour émouvoir l'opinion publique, s'ajoutait l'impression produite sur ses adversaires
comme sur ses amis par les qualités personnelles d'un prince salué à sa naissance par les acclamations de tout un peuple, réduit dès l'âge de dix ans à prendre le chemin de l'exil, errant depuis lors sur la terre étrangère, sans cesser un instant de tourner le regard vers sa patrie, soit pour lui indiquer la voie du salut, soit pour protester contre l'usurpation ; maintenant haut et ferme, envers et contre tous, son drapeau avec les vrais principes, au milieu de l'opposition des uns et de la défaillance des autres ; aussi prêt à tenir compte des faits qu'éloigné de toute transaction sur le droit ; repoussant par-dessus tout les expédients, les fausses solutions, les coups de force, la politique d'aventures, tout ce qui ne relève une nation qu'en apparence et pour un court intervalle, sauf à la faire tomber plus bas quelques années après ; et croyant avoir plus fait pour le triomphe de la justice et de la vérité par une affirmation haute et constante de l'une et de l'autre que par des compromissions, même couronnées de succès, oii ces choses, les plus grandes qu'il y ait au monde, auraient pu recevoir une atteinte mortelle.
» C'est l'honneur de la conscience publique, en France comme dans le reste du monde chrétien, d'avoir tressailli le 24 août dernier, au souvenir d'une telle vie. Il n'a pas été donné à M. le comte de Ghambord de régner sur son pays ; mais sa mission n'aura pas laissé d'être grande et féconde.
» Un demi-siècle durant, le chef delà maison de France^, bien qu'exilé et méconnu, a proclamé en lace du monde entier le droit monarchique, le principe d'hérédité, les vraies maximes de gouvernement, celles dont aucun pays ne peut se départir sans préparer sa ruine . Par ses enseignements mûris dans les méditations de l'exil, il a tracé des sillons à jamais lumineux dans le champ de lapolitique. Il faudrabien y jeter les semences de l'avenir, ou bien se condamner soimême à la stérilité. Immense est le service que ce roi découronné aura rendu à toutes les souverainetés légitimes de ce monde, en affirmant leur droit dans le bien, malgré tous les préjugés et toutes les contradictions, et en fixant le
point précis au delà duquel l'autorité fait place à l'anarchie. )) Et cependant là n'est pas la seule, nous oserions presque dire là n'est pas la principale cause de l'émotion si vive qu'a produite dans le monde chrétien la mort de M. le comte de Ghambord. Le droit monarchique, c'est une grande chose assurément, et l'auguste défunt en était plus pénétré que personne ; en dehors de ce droit, il ne voyait pour la France qu'instabilité et confusion. Mais au-dessus de la question monarchique, sa haute intelligence, éclairée par la foi chrétienne, en voyait une autre plus actuelle encore et plus vitale : la question religieuse.
» Ce qui distinguait Henri Y parmi tous les souverains de ce temps, c'est que nul d'entre eux n'avait porté un œil aussi clairvoyant dans les conditions d'une lutte qui domine à l'heure présente le mouvement de l'histoire. Sans régner de fait, et bien que relégué dans un modeste manoir de l'archiduché d'Autriche, il était aux yeux du monde civiUsé le représentant le plus élevé de la Royauté chrétienne. Yoilà pourquoi, même en dehors de notre pays, tous les catholiques, à quelque nationalité qu'ils appartiennent, portent le deuil du roi de France.
V Que la question religieuse domine toutes les questions de dynastie et de forme de gouvernement, il suffit d'ouvrir les yeux pour en être convaincu. C'est autour d'elle que le monde entier s'agite, de quelque côté que nous portions nos regards. La société civile va-t-elle se constituer sans Dieu, en dehors de Dieu, abstraction faite de l'Évangile et de l'Église? Yoilà ce qui est au fond de toutes nos luttes contemporaines. Hier encore, l'athéisme venait frapper à la porte du Parlement anglais, et il s'agit de savoir si la vieille constitution britannique pourra résister indéûniment à cet assaut ; il y a là pour elle une épreuve et la plus redoutable de toutes. De quoi dépend l'avenir politique de l'Italie? De la solution réservée à la question romaine, qui est au premier chef une question religieuse. Malgré les faveurs d'une fortune inespé-
rée, M. de Bismarck n'aura rien fait pour l'avenir du nouvel empire germanique, tant que durera le conflit religieux, si imprudemment soulevé par un homme d'État qui, investi d'une grande puissance matérielle, croyait n'avoir plus à compter avec la force morale. En France, la République est devenue la forme politique de l'alliéisme : état sans Dieu, famille sans Dieu, écoles sans Dieu ; Dieu exclu de toutes les manifestations de la vie sociale, telle est la propre formule du régime inauguré depuis l'avènement de M. Grévy à la présidence de la République. Il faudrait fermer les yeux à l'évidence, pour ne pas voir que parmi nous la question religieuse est au premier plan, qu'elle prime tout, qu'elle est pour le pays une question de vie ou de mort. Voilà ce que M. le comte de Ghambord comprenait à merveille.
» Certes, il attachait, avec infiniment de raison, une haute importance au principe d'hérédité et à la forme monarchique, lorsqu'il s'agit d'un grand pays tel que le nôtre ; comme nous, il ne pensait pas que la république pût jamais convenir au tempérament et aux intérêts de la France. Mais ce n'est pas seulement dans le fait matériel de l'hérédité, dans l'application pure et simple d'un droit successoral, qu'il plaçait le salut du pays ; il avait des vues bien autrement hautes, et son regard pénétrant, au lieu de s'arrêter à la surface, atteignait au fond des choses. Ce qu'il voulait restaurer en France, c'était la royauté chrétienne, royauté large, ouverte au progrès, en harmonie avec les besoins de l'époque, sauvegardant les droits et les intérêts de tous, mais ne consentant jamais à se faire l'instrument docile d'une majorité parlementaire qui aurait prétendu lui imposer des lois contraires à l'Évangile et aux droits de l'Église. C'est ainsi qu'il entendait le rôle de la royauté, rôle seul efficace pour assurer la force et la grandeur d'un pays.
» En effet, il suffit de voir ce qui se passe en Belgique, pour être convaincu que le rôle de la royauté autrement compris n'offre aux catholiques aucune garantie sérieuse. Ce pays voisin du nôtre possède la forme monarchique avec le
principe d'hérédité, et il a de plus cette rare bonne fortune que rien de tout cela n'est contesté par aucun parti. Et cependant il n'est guère de nation où le pouvoir civil inflige au christianisme des blessures plus cruelles. Hier encore, Léopold II sanctionnait une loi sur le service militaire, qui n'aboutit à rien moins qu'à l'extinction du clergé catholique, comme il ratifiait la loi de malheur sur les écoles sans Dieu, et la loi de confiscation concernant les bourses de l'Université de Louvain ; comme il acceptera demain tout ce que la majorité voudra bien lui imposer. Eh bien! nous le disons hautement et sans détour, entendre de la sorte et réduire à d'aussi minces proportions la royauté, ne nous apparaîtrait pas comme un principe de salut : à de pareille besogne M. Grévy suffit amplement.
» Cette monarchie parlementaire, oîi le roi règne sans gouverner et où sa fonction se réduit à confirmer les volontés d'une majorité quelconque, M. le comte de Chambord n'en voulait à aucun prix, persuadé qu'un pareil régime est aussi profitable au mal qu'impuissant pour le bien.
» Participation du pays au vote de l'impôt, à la confection des lois et au contrôle des affaires publiques, par l'organe de représentants librement élus, il acceptait tout cela et de grand cœur ; et même nous avons entendu maintes fois traiter ses idées de trop libérales par ceux qui semblaient le plus redouter son avènement. Mais quant à réduire le pouvoir royal à se faire l'esclave d'une majorité parlementaire, pour sanctionner, au mépris de la conscience, les lois les plus contraires aux intérêts de la religion, le chef de la maison de Bourbon s'y refusait absolument, parce qu'il voyait,^ dans ces conditions faites à un pouvoir enchaîné d'avance, la négation même de la royauté française.
» Ces principes sont et resteront les nôtres. Autant nouî «stimons que la monarchie représentative, appuyée sur 1( respect de la loi de Dieu et des libertés auxquelles a droit ui peuple chrétien, ferait le bonheur de la France, autant nous! «royons à l'impuissance du parlementarisme pour relever le
pays. Yoilà pourquoi, en saluant respectueusement dans M. le comte de Paris l'héritier et le successeur de M. le comte de Ghambord, nous faisons des yobux pour que la restauration de la monarchie en France soit vraie et complète.
» Dans notre pensée, la royauté sera sans forces et sans avenir, ou bien elle devra suivre les grandes lignes que lui a tracées d'une main si ferme et si sûre l'auguste chef de la branche aînée des Bourbons.
» On nous dira peut-être : un tel programme est celui de la politique de demain, plutôt que la politique d'aujourd'hui. — Soit ; aussi croyons-nous que ce qu'il y a de plus pressé, c'est de combattre, sans trêve ni merci, le régime qui, à l'extérieur, nous livre sans alliance possible à toutes les entreprises de l'étranger, tandis qu'il éparpille nos forces dans des aventures sans éclat ni profit ; et qui, à l'intérieur, néglige les intérêts de l'agriculture, du commerce et de l'industrie nationale, préoccupé qu'il est de faire la guerre au clergé et aux congrégations religieuses; régime qui, après avoir enlevé aux pères de famille la liberté d'élever leurs enfants à leur gré et banni la religion des écoles, des salles d'asile, des hôpitaux, avilit la magistrature, désorganise l'armée, met en péril la fortune publique et ne laisse plus aux citoyens de recours contre l'arbitraire et la violence ; régime dont le premier mot est la guerre à Dieu, et le dernier mot la ruine matérielle et morale de la France.
» Le 20 septembre 1878, en réponse au discours de Romans, Mgr l'évêque d'Angers écrivait à M. Gambetta : « En choisis- » sant la religion pour l'objet principal de vos attaques, vous )) indiquez d'avance le terrain sur lequel tous les hommes de » bonne foi et de bonne volonté pourront et devront se placer )> et se donner la main pour travailler au salut de leur pays. » C'est sur ce terrain que nous entendons nous placer pour combattre les injustices et les violences du parti républicain et pour préparer, dans la mesure de nos forces, la restauration de la monarchie chrétienne. »
Henri V disparu, quelle position prendrait Mgr Freppel? Une lettre à un de ses amis, datée du 26 août 1883, nous le fait nettement connaître.
a Je vous ai dit hier ce que je pensais de la situation. L'attitude de Y Univers est absolument la mienne. Nous ne contestons pas les droits du comte de Paris, mais nous attendons qu'il ait parlé pour saluer en lui un sauveur.
» Yoilà déjà la Défense qui, au nom des catholiques libéraux, nous dit que « le comte de Ghambord a pressé sur son cœur Louis-Philippe II. » M. le Comte de Paris accepte-t-il^ avec ce nom, l'héritage révolutionnaire de 1830? Dans ce cas, il se met hors du droit royal pour se placer sur le terrain de la souveraineté du peuple, et nous ne le suivrons pas. M. le Comte de Paris entend-il, au contraire, être le successeur de Henri Y et de Charles X? Alors nous nous empressons de le reconnaître.
» Il ne faut donc nullement se hâter de faire des adhésions qui pourraient être une atteinte au droit. C'est à M. le Comte de Paris de nous dire ce qu'il est et ce qu'il veut être ; nous avons le droit de savoir à qui nous avons affaire. Le langage de la Défense nous oblige à nous tenir sur nos gardes. Nous obtiendrons davantage en observant une réserve pleine de dignité ; car si les royalistes se hâtent de se tourner vers le soleil levant, sans avoir pris leurs précautions et obtenu des garanties, ils risquent fort d'être dupes.
LE TALAIS-BOURBON 341
» Le Comte de Paris ne peut rien faire sans les royalistes : peut-être môme ne fera-t-il rien avec eux ; mais l'ancien parti orléaniste est un parti académique, qui ne demande que des honneurs et des places ; il ne bougera pas, sinon pour faire des articles de journaux et de revues.
» Est-il bien sûr que M. le Comte de Paris désire une adhésion si prompte de votre part? Il se peut qu'il craigne d'être compromis par les comités royalistes. D'ailleurs, je crois très sérieusement que ces comités n'ont plus de mandat. C'est de M. le Comte de Chambord qu'ils tenaient tous leurs pouvoirs, qui disparaissent avec le roi lui-môme. Raison de plus pour laisser venir les événements au lieu de vouloir les prévenir.
» L'essentiel, comme je vous le disais hier, c'est la défense de la religion. Elle est le terrain sur lequel tous les vrais royalistes doivent se rallier pour le moment. Tant que M. le Comte de Paris n'a pas parlé, ne s'est pas prononcé, je ne vois pas moyen de faire autre chose que de défendre l'Église, ses droits, ses institutions. Je ne comprendrais pas •que, sans avoir reçu aucune espèce de gages, nous accordions immédiatement notre confiance au représentant de la branche cadette ; cela ne serait ni digne, ni adroit, ni utile. Il faut se faire désirer, mais non pas se donner à l'aveugle et sans réflexion.
» Le Comte de Chambord est mort ; mais son programme et ses idées nous restent. Nous devons nous appliquer à les laire prévaloir, car là est le salut de la France ; si tant est -que la France puisse être sauvée !
» Il semble que tout soit dit, du moment qu'il reste un prince ayant des droits au trône ! Pas du tout. Voyez ce qui se passe en Belgique : il y a là un roi qui s'appelle Léopold II, comme qui dirait Louis-Philippe II ; et il sanctionne, absolument comme M. Grévy, toutes les lois impies et funestes votées par la majorité parlementaire. Il ne suffirait donc pas d'avoir un roi pour être sauvé. Encore faut-il que nous sachions ce que l'on entend par la royauté I Si cela devait se
borner à signer, à VOfficiel, tout ce que la majorité parlementaire voudrait imaginer d'irréligieux et de désastreux, il y aurait à réfléchir.
» Donc pas de protestations hâtives de confiance ou de fidélité. C'est à M. le Comte de Paris à faire le premier pas et à nous dire, sous une forme ou sous une autre, s'il enj-end être le représentant du fait révolutionnaire de 1830 ou le représentant du droit royal. En attendant, rallions-nous tous sur le terrain de la religion. La politique proprement dite a été ramenée sur le second plan par la mort de Henri Y; la suite nous dira ce qu'il conviendra de faire. Mais, encore une fois, pas de démarches intempestives dans un sens ou dans l'autre. Veilà mon humble avis, et M. Eugène Veuillot a fidèlement traduit ma pensée. »
Quelques jours plus tard, l'évoque d'Angers accentuait encore le sens de ces explications, affirmant que V Univers avait, sauvé, avec les principes, l'honneur et la dignité du parti monarchique, que l'on aurait pu considérer, sans ces réserves, comme marchant à la suite de M. Lavedan du Figaro. Quant à lui-même, il affirmait devant qui voulait l'entendre, à la Chambre, le droit du Comte de Paris, mais à la condition qu'il se placerait dans le droit monarchique et non sur le terrain de la souveraineté du peuple, comme l'insinuait le Soleil.
(( Louis-Philippe II, ce n'est pas le droit monarchique, ce n'est pas l'hérédité au sens supérieur, au sens moral du mot; c'est la Révolution, c'est l'usurpation de 1830 continuée et prolongée.
)) Que dit le Soleil de ce matin? « Un gouvernement ne peut pas se fonder en dehors de la volonté nationale! » La volonté nationale, c'est l'appel au peuple. Le Soleil nous place sur le terrain de la souveraineté du peuple, tout comme les bonapartistes : Napoléon III s'intitulait empereur par la grâce de Dieu et « la volonté nationale ». Est-ce là ce que veut M. Hervé ? Dans ce cas, il n'y a plus de différence de principe entre les royalistes et les impérialistes.
» Non, quoi qu'en dise M. Hervé, le droit monarchique n'a pas besoin, pour être le droit, d'être sanctionné par la volonté nationale ; car ce que la volonté nationale peut faire aujourd'hui, elle pourrait le défaire demain. Le droit monarchique est un droit historique, consacré par le temps et placé audessus de la volonté nationale ; autrement nous tombons dans l'appel au peuple.
» M. le comte de Paris n'est pas seulement l'héritier, ce que personne ne conteste ; mais il doit être, de plus, le successeur du comte de Chambord. Yeut-il l'être? C'est à lui seul de le dire.
)) Il ne s'agit pas de ses idées gouvernementales : il en est le maître et personne n'a le droit de lui en demander compte ; il s'agit du principe lui-même. Sommes-nous en présence d'une continuation de la monarchie de Charles X ou d'uii prolongement de l'usurpation de 1830? Personne n'a le droit de répondre à cette question que M. le comte de Paris luimême. Or, déjà l'on parle en son nom et le Figaro se fait l'organe attitré de la nouvelle monarchie. Qu'en conclure? La réserve, encore la réserve et toujours la réserve, jusqu'à ce que M. le comte Paris ait parlé. Mais je crois savoir qu'il ne parlera pas. Et savez-vous pourquoi il ne parlera pas? A cause des frasques intempestives, prématurées du Figaro et de la Défense, du Français et de la Gazette de France. Les plus habiles lui persuadent qu'il n'a plus besoin de parler,, que tout lui est acquis, etc., etc..
)) Le simple fait matériel de l'hérédité ne suffit donc pas pour sauver une nation. Nous voulons quelque chose de plus : c'est tout ce que Y Univers prétendait dire. Rappelezvous que c'est à ce journal que M. le Comte de Chambord adressait sa dernière lettre politique, approuvant complètement la ligne de conduite de M. Veuillot. Il serait étrange que le premier acte des légitimistes, après la mort de leur chef, fût de tourner le dos au journal qui avait le mieux, interprété sa pensée.
)) Est-il donc si difficile de garder le silence devant un cer-
cueil ? C'est tout ce que nous demandons aux légitimistes trop pressés de saluer un nouveau règne. L'Église et la religion avant tout ! C'est le mot d'ordre du moment. Laissez le privilège de l'impertinence au journal des « Petites correspondances ».
» PersonnjB moins que moi ne conteste le droit de M. le comte de Paris ; mais, de grâce, laissons-lui au moins le temps de parler et de nous dire ce qu'il pense et ce qu'il veut. »
Yers cette époque, V Étoile, journal catholique et royaliste, ayant disparu, Mgr Freppel se vit obligé de fonder VAnjou^ afin de ne pas laisser le champ libre aux républicains et aux catholiques libéraux. Il lui donna pour ligne politique « la reconnaissance du droit de M. le comte de Paris et l'application du programme de M. le comte de Chambord : le droit de l'un avec les idées de l'autre. » La direction en fut confiée à M. Hervé-Bazin d'abord, et plus tard à M. Poirier; luimême y écrivit plus d'une fois des articles importants, sous le voile assez transparent de l'anonyme.
S'il repousse énergiquement la théorie révolutionnaire de J.-J. Rousseau, qui fonde le droit sur la volonté humaine, l'autorité sur les caprices de la majorité ; s'il ne veut à aucun prix du parlementarisme ni d'une répétition du règne de Louis-Philippe, l'évêque d'Angers n'admet pas non plus la monarchie absolue et le droit divin tels que l'entendaient certains politiques de l'ancien régime. Puisque le gouvernement n'existe, en définitive, que pour le peuple et pour le bien public, il doit offrir des garanties, surtout quand il n'est pas encore établi de fait et qu'il s'agit de concourir à sa restauration. Alors même qu'on n'est pas disposé à nier le principe, il peut être opportun de se montrer réservé vis-à-vis du prétendant. C'est pourquoi Mgr Freppel persiste à croire qu'en se précipitant au-devant de M. le comte de Paris, au lieu de le laisser venir à eux, certains royalistes ont fait une faute énorme.
« Il ne s'agit pas seulement d'installer un roi sur le trône; la nation est bien quelque chose aussi ; or on ne parle nullement de ses droits. Tout cela est de la fausse théorie politique et aboutit à l'absolutisme royal tempéré par le christianisme. Jamais la France n'a accepté de plein gré un pareil régime, qu'elle a pu subir au dix-septième et au dix-huitième siècle ; mais le peuple chrétien a des droits dont cette prétendue Ligue ne souffle mot.
» Le pape est très mécontent de cette campagne. Il m'est impossible de me mettre en contradiction avec la volonté bien connue du chef de l'Église. D'aucune façon je ne saurais admettre que ÏAnjou puisse être soupçonné de faire partie de cette Ligue. »
Par contre, sans confondre l'Église et la monarchie, sans rendre solidaires l'une de l'autre deux causes distinctes en droit et en fait, Mgr Freppel ne croyait pas qu'il fût possible, dans la situation actuelle de la France, de les séparer systématiquement. C'est pourquoi la constitution d'un parti exclusivement catholique lui paraissait une utopie. « Un journal ne peut pas se tenir en l'air, sans prendre pied quelque part. Un Centre catholique, comme en Prusse, est impossible, parce quenous ne sommes pas dans les mêmes conditions. 11 y a chez nous à résoudre la question même de la forme du gouvernement. Là est la différence. »
Les défiances de Mgr Freppel diminuèrent à mesure qu'il connut mieux les intentions de M. le comte de Paris. Il eut avec ce prince plusieurs entrevues ; nous ne savons pas ce qui se dit entre les deux interlocuteurs ; mais l'évêque se retira content. Il écrivait immédiatement après :
Paris, 2 mars 1884.
« Cher monsieur Hervé-Bazin,
» Mon entrevue avec M. le comte de Paris vient de se terminer; elle a duré de deux à trois heures. Je suis très con-
tent de mon interlocuteur ; c'est un homme fort distingué, qui a beaucoup réfléchi et beaucoup étudié.
» Rapports de l'Église et de l'État, Université et enseignement, régime parlementaire et autorité royale, nous avons tout passé en revue, et il n'y a entre nous de dissidence sur aucun point. M. le comte de Paris n'est pas éloigné du tout des doctrines et des idées de M. le comte de Chambord. Bref, je suis très satisfait...
» Croyez
» f Gh. -Emile, évêque d'Angers. »
Et à M. Ghavanon :
Le 14 mars 1884.
« J'ai été aussi satisfait de ma visite au comte de Paris que le gouvernement en a été ému. La réponse de Ferry ne s'est pas fait attendre. Le ministère m'a déféré au conseil d'État i pour des pièces écrites il y a sept mois. Il aurait au moins dû attendre quelques jours pour cacher son jeu. . .
» M. le comte de Chambord nous ayant été enlevé par un décret impénétrable de la Providence, nous ne sommes plus dans la même situation qu'auparavant. Les anciens orléanistes, si l'on peut parler ainsi, rentrent en scène forcément et il faut compter avec eux. J'estime qu'en présence desi républicains nous ne devons plus faire qu'un, bien que nous ayons des idées très diverses sur les principes et la méthodej de gouvernement.. . »
Et comme on s'effarouchait autour de lui de l'influence] prépondérante de quelques personnages, le prélat ajoutaitj ces paroles d'une condescendante sagesse :
« La mort de M. le comte de Chambord donne na-| turellement le dessus aux amis personnels de la familh d'Orléans. Il faut tenir compte de ce fait qui est dans h logique de la situation. Mais ce que je ne puis admettre, c'esl d'une part que ces messieurs deviennent exclusifs et intolé-
rants, et d'autre part qu'à l'exemple de M. Hervé, du Soleil, ils viennent nous parler d'un retour pur à la charte de 1830. C'est l'explication des articles de V Anjou, qui, comme vous l'avez vu, ont touché juste et produit une assez vive sensation dans le camp des parlementaires libéraux. Nous avons voulu leur rappeler que dans ses grandes lignes, le programme de gouvernement d'Henri V reste le nôtre. »
Cette estime sincère n'empêchait pas, deux ans plus tard, Mgr Freppel de trouver la politique de M. le comte de Paris trop effacée, trop hésitante, et, pour tout dire, inférieure à la situation. H en faisait retomber la faute moins sur le prince lui-même que sur ses conseillers habituels. Dans une lettre du 21 décembre 1886, nous trouvons ces paroles où la défiance et le découragement sont déjà très visibles.
« La note de M. le comte de Paris est un acte grave ; c'est une abdication momentanée, inaugurant une politique de défaillance et d'abandon. D'ici longtemps il ne peut plus être question de monarchie, le représentant du principe se dérobant lui-même. Il ne nous reste plus qu'à manœuvrer sur le terrain des intérêts religieux, sociaux et économiques. Quant à faire partie d'une droite constitutionnelle, acceptant la constitution comme un droit et non simplement comme un fait légal, je ne m'y résoudrai jamais. Il ne faut donc plus parler jusqu'à nouvel ordre, ni du comte de Paris ni de la monarchie; tout cela est ajourné par la volonté même du prince ; or je ne sache rien de plus ridicule que de vouloir être plus royaliste que le roi. »
Ce qui attristait surtout Mgr Freppel, c'était le manque il'esprit politique, de travail, de désintéressement et d'initiative qu'il croyait remarquer dans les représentants du parti monarchique à la Chambre. Cette inconsistance de caractère, €ette poursuite de petits succès et de plaisirs mondains, cette préoccupation trop exclusive des électeurs et ces jalousies mesquines, en présence de si graves intérêts patriotiques ou religieux, lui arrachaient parfois des paroles amères, trop méritées pour qu'on les lui pardonnât. Ce sentiment commence à paraître de bonne heure, puisque la lettre suivante €st du 26 mai 1881 :
« Yoilà le scrutin de liste voté. S'il pouvait y avoir encore de l'hésitation avant le discours de Gambetta, il devenait Impossible d'en éprouver après, sans être dépourvu de tout esprit politique. Gambetta battu sur une question oii il s'engageait à fond avec tant de témérité, c'était pour la révolution dont il est le chef un échec sérieux. Au lieu de devenir dictateur, Gambetta se voyait réduit au rôle de chef d'opposition contre Grévy : c'était la guerre entre républicains, c'était le gâchis le plus complet. Et dire que quatre ou cinq imbéciles de royalistes ont fait ce coup-là !... Avoir eu Gambetta au bout de son fusil et l'avoir manqué; c'est impardonnable. Toute autre considération devait fléchir devant celle-là ; nos collègues ont commis un crime. » "
La plainte s'accentue, à mesure que les événements devoirs
lent à l'observateur les dessous de la vie parlementaire ; toutefois les boutades se tempèrent encore d'humour vers le commencement de 1883.
« Il est pourtant bien ennuyeux de ne pouvoir plus avoir un rhume sans que la presse s'en occupe I Je me suis refroidi en parlant au Conseil des évêques fondateurs de l'Université d'Angers : voilà tout. La brusque réapparition du froid a couché sur les flancs le tiers de la France ; pourquoi fallait-il que je fusse épargné ?...
)) Que votre amitié soit donc sans inquiétude. Je ménage ma santé plus que vous ne le pensez, et Je suis de tout point les prescriptions de mes Esculapes. Quant à la fatigue que vous avez cru apercevoir chez moi, depuis quelque temps, je vous prie en grâce de ne pas construire de légendes : je n'ai jamais été moins fatigué qu'à l'heure présente.
» J'étais déjà rentré à Angers quand Lefebvre a lait son interpellation contre M. Ghagot, et le mutisme déplorable de la droite devant de telles accusations n'a pas peu contribué à me donner un tour de bile.
» La vérité, c'est que l'on ne travaille pas dans le parti légitimiste ; aussi nos affaires sont-elles plus mauvaises que jamais. Après avoir laissé échapper de si bonnes occasions, j'espère bien qu'on ne viendra plus nous dire, comme à Ghallans et ailleurs :« Le roi est là, il vient; il est aux portes! » Recommencer de pareilles bravades sans rime ni raison, ce serait nous achever par le ridicule. Il est prouvé, à l'heure présente, qu'il n'y a pas dans tout le parti royaliste un seul homme capable de mener une action. Il faut donc continuer à nous battre sur le terrain religieux et social, attendre les événements et nous en rapporter à la divine Providence ; car d'hommes, il n'y en a pas. Personne ne songe même à bouger, si ce n'est pour aller au Jockey-Club et au Bois de Boulogne.
» Nous avons bien reculé, malgré les fanfaronnades des banquets et des conférences. Le pire serait d'accoutumer l'opinion publique à ces déceptions et de lui faire croire que
nous avons parlé si haut, l'automne dernier, pour nous dispenser d'agir. Au mois de janvier dernier, le gouvernement de la France était à qui aurait su et voulu le prendre ; les républicains en conviennent eux-mêmes. Il faudra attendre une meilleure occasion, et ma plus vive inquiétude c'est de penser que nous ne saurions même pas en profiler.
» Si vous me trouvez un peu sombre, mettez-le en partie sur ma grippe ; mais croyez bien que je vous fais part de ce que j'ai vu et entendu dans les mois de janvier et de février. Cela est désolant ; heureusement le bon Dieu est toujours là avec sa miséricorde ! »
Après 1888 l'indignation devient presque méprisante et le découragement prend le dessus ; qu'on en juge :
(( Je ne puis pas comprendre que des hommes d'esprit m'engagent à répondre à des sottises et à des outrages qui tendent à me représenter comme courant après un chapeau de cardinal ou un archevêché, ou comme ayant passé dans le camp républicain. Qu'est donc devenu dans le Finistère le sentiment de la dignité ? Jamais je ne m'abaisserai à faire un mot de réponse à ces insanités. Si l'on y croit là-bas, cela ne prouve qu'une chose ; c'est que ces gens-là ne sont plus dignes d'être représentés par un évêque. Je m'en consolerai facilement.
» S'il est permis aux autres députés de voter avec l'extrême gauche et avec la gauche radicale, sans passer pour républicains, il me semble qu'il doit m'être permis de voter avec le centre dans la question du Tonkin, sans encourir pareille accusation. J'aime encore mieux voter avec des hommes, sans le concours desquels le budget des cultes serait à terre, que de voter avec des Clemenceau et des Périn, les pires ennemis du clergé et de la religion. Comment le clergé du Finistère ne voit-il pas cela ?
)) Qui donc, sinon moi et moi seul, a osé proclamer les droits du comte de Paris, au congrès de Versailles ? M. Bocher lui-même ne s'est pas avancé jusque-là. Maintenant que per-
sonne, absolument personne n'ose plus parler de monarchie à la Chambre, est-ce à moi de faire du royalisme à outrance et hors de propos, au risque d'attirer sur nos pauvres prêtres les foudres du gouvernement? Est-ce ma faute, si la situation est devenue telle que les intérêts religieux et sociaux priment tout, et que c'est à eux seuls qu'il m'est permis de songer pour le moment ? Je cherche à tirer le meilleur parti possible de la situation pour les intérêts des missionnaires et des chrétiens de l'Extrême-Orient, que le départ de nos troupes, si imprudemment réclamé par la droite, expose aux massacres, comme ne cesse de me l'écrire Mgr Puginier. Cette politique de défense rehgieuse, dût-elle entraîner sur certains points l'accord dans les votes avec les républicains modérés, est approuvée par le Souverain-Pontife et par la Nonciature. Qu'elle ne plaise pas à des casse-cou comme X, ou à des sceptiques comme Y et Z, que m'importe ! .
» Savez-vous combien de députés de la droite font leurs Pâques? combien d'entre eux observent les lois de l'abstinence? Si les catholiques le savaient, ce serait un scandale. L'autre jour, toute une troupe faisait gras, un vendredi, au restaurant ; je le tiens de M. *** qui a refusé de s'associer à eux et qui s'en est plaint amèrement à moi. Est-ce que je ne reçois pas sur la conduite de tel et tel des lettres de pères de famille indignés? Ces gens-là souffrent de voir un évêque au milieu d'eux ; ma présence les a gênés dès le premier moment.
» Je ne puis m'appuyer dans le Finistère que sur le clergé, sur les vrais catholiques et les vrais royalistes. Il en a été ainsi dès le début. Lorsqu'arriveront les élections, je parcourrai de nouveau les campagnes avec nos amis fidèles, et nous verrons !
» Quant à Mgr Lamarche, il n'a cessé de me témoigner toute la déférence possible. Il est venu me voir plusieurs fois ; je ne me suis trouvé en dissentiment avec lui sur aucun point ; nous marchons parfaitement d'accord dans toutes les questions. »
Et quelques semaines après, il disait au même : « Il faut bien vous rendre compte de la situation : ce sont nos ennemis les plus acharnés qui arrivent au pouvoir. Il est ■vrai que les X, les Y et autres profonds politiques vont dire : Tant mieux ! tout plutôt que les opportunistes.... Mais moi qui ne partage pas l'enthousiasme de ces grands Finistériens, j'aime toujours mieux les gens qui ne veulent me couper qu'un doigt que ceux qui se préparent à me couper la tête. » La droite a donc de nouveau lait des siennes, en jetant bas le ministère Tirard pour amener Floquet à la présidence du Conseil et peut-être Clemenceau à la présidence de la Chambre. C'est la théorie des catastrophes, dit-on. Soit I Mais il faudrait au moins prévoir ce qu'il y a au bout. Or, l'individu qui me dirait que la monarchie bourbonienne est au bout de tout cela Je le tiendrais pour un triple sot. Ce qu'il y a au bout de tout cela, c'est un Boulanger quelconque, avec la guerre au dehors et l'anarchie au dedans. La droite l'aura voulu !.. . Mais je ne veux rien ajouter. Je suis trop écœuré de voir à quel degré d'aveuglement sont arrivés les conservateurs. »
Entre la monarchie traditionnelle et la république, Mgr Freppel ne voyait guère de milieu ; le bonapartisme, avec l'appel au peuple, lui semblait simplement une des formes de la Révolution. Il était parfois tenté de reprocher au successeur du comte de Ghambord de ne pas appuyer assez sur la différence essentielle qui sépare le droit royaliste du système impérialiste. Le droit royaliste est un droit historique, traditionnel, héréditaire, préexistant et survivant à toute reconnaissance et à toute acceptation par le suffrage populaire. Dans le système impérialiste, au contraire , la souveraineté du peuple est réelle ; son élection ne se borne pas à désigner les individus en qui réside et par qui s'exerce le pouvoir ; elle crée le droit, elle en est la raison dernière ; et par une conséquence inéluctable, elle peut retirer ce qu'elle adonné, défaire ce qu'elle a fait, révoquer ceux qu'elle a investis de l'autorité sociale. La volonté nationale n'est pas seulement une condition à l'exercice légitime d'un droit primordial; elle est la cause première et suprême de ce droit. Mgr Freppel aurait voulu que le comte de Paris ne laissât aucune équivoque là-dessus dans son langage, bien persuadé qu'il n'y en avait aucune dans sa pensée.
Dès l'origine il ne cacha pas son mépris pour le mouvement boulangiste, pour son chef et pour ses meneurs. Il reprochait au parti monarchiste cette alliance comme une
honte, et il n'en attendait aucun profit. Cet engouement pour le général lui paraissait une folie. Au mois de mai 1887, il déclare que « Boulanger est devenu un vrai péril ; il a l'air de faire quelque chose et il ne fait rien du tout. » Le 3 janvier 1888 il écrit :
« Ni le rôle de journaliste, ni celui de député ne procurent de grandes consolations dans le temps où nous vivons. L'année 1888, à moins de guerre, ne différera pas notablement de son aînée ; nous nous traînerons jusqu'aux élections. Quand un parti monarchiste, en présence d'une crise constitutionnelle, fait consister sa clairvoyance à dépenser 180 voix stériles sur la tête d'un général républicain etque c'est là le principal effort de son intelligence et de sa vigueur, on peut dire qu'il n'est plus bon qu'à servir de décor à la République.
» Ce qu'il y a de plus pressé, c'est de sauver le budget des cultes, le Concordat, les aumôniers des prisons, etc., avec l'appui des deux cents opportunistes de la Chambre ; car s'ils nous lâchent par indifférence ou par dépit, tout est à terre. Mon unique objectif est là. Que le clergé le sache bien : les républicains modérés peuvent seuls former l'appoint nécessaire pour sauver le budget du clergé. Ceux qui font de la politique de cinquante mille francs de rente peuvent raisonner autrement ; mais moi qui suis chargé de sauver les petites gens à mille francs d'indemnité, je ne connais pour le moment d'autre politique que celle-là. »
Ce « polichinelle », ce « viveur », ce ministre delà guerre qui a inauguré le cri de « Curés, sac au dos ! » lui semble aussi indigne qu'incapable de jouer le rôle de sauveur. Le 7 avril 1888 il répond au directeur de VOcéan qui exprimait des doutes sur la valeur de ce politicien :
« Votre opinion sur le général Boulanger et sur son avenir est très juste. C'est un emballement inexplicable ; tout le monde et tout conspire en sa faveur, ses frasques plus que le reste. Ce sera un nouvel élément de confusion pour nos élections du Finistère, lequel ajouté à l'élément bonapartiste,
évidemment plus fort qu'il y a trois ans, rendra notre succès plus problématique. Peut-être les députés du Finistère comprendront-ils qu'au lieu de combattre mon influence, ils eussent agi dans leur intérêt en contribuant à la fortifier. Je n'ai pas besoin d'être député pour rester ce que je suis, tandis qu'ils ne seront plus rien en cas d'insuccès. »
Vers la fin de cette môme année 1888, il tâche cependant de rassurer quelques-uns de ses amis qui s'étonnaient de voir les représentants du comte de Paris compromis dans le mouvement révisionniste :
« Le comte de Paris n'a rien fait pour démériter; et si parmi ses partisans il en est à idées plus ou moins correctes, cela s'est toujours trouvé et se trouvera toujours. Supposons même qu'éloigné de la France, le prince ne juge pas toujours bien les situations, ce n'est pas une raison pour le jeter par dessus bord. »
Prenant, ensuite à partie l'indifférentisme politique et les utopistes qui s'imagent avoir bientôt en France une république favorable à la religion et à l'Église, il termine par ces mots :
« Ces gens-là rêvent un Garcia Moreno. Quelle illusion I Tabler sur une hypothèse aussi fantaisiste et abandonner un prince chrétien et profondément moral, plein des meilleures intentions, c'est tout simplement insensé. Ils ne font d'ailleurs que ressasser un pur sophisme. On ne leur demande pas de « s'inféoder à un parti »; mais il est toujours permis, il est même utile et nécessaire de s'inféoder à un principe, à un droit. C'est faute de faire cette distinction qu'ils nous quittent pour suivre Mgr Guilbert de Bordeaux et les prélats républicains.
« Catholiques avant tout! » crient-ils à tout propos; comme si le catholicisme et le royalisme étaient inconciliables, en droit; comme si, de fait, en France, les meilleurs « catho- « liques avant tout » n'étaient pas en général des royalistes ! C'est ce que Louis Veuillot, avec son grand sens, avait fini
par reconnaître, après 1870, dans une page qui mérite d'être citée : « Henri Y est le droit, la justice, l'ordre, le p?'incipe » nécessaire à la reconstitution du pouvoir, au rétablisse- )) ment de l'ordre, à la garantie du droit commun, la frater- » nité sociale par la garantie de la foi religieuse, l'égalité par » la garantie de l'ordre, qui donne la seule forme vivante de » l'égalité. Il est le territoire par la garantie des alliances » fortes et sincères. Ordre, liberté, propriété, justice et » légalité, tout cela réside en lui, reste faussé en dehors de » lui, croule sans lui. 11 est essentiellement, sinon ce que tout » Français réclame, du moins ce que tout Français jouissant » de sa raison peut accueillir avec honneur et avec espé- » rance. » Voyez V Univers du 17 octobre 1872 ; et je pourrais alléguer beaucoup d'autres passages aussi explicites. Ce témoignage ne peut être esquivé, à moins de prétendre que le grand écrivain ne connaissait plus la valeur des mots et qu'un principe essentiel et nécessaire à la reconstitution de la France et à la liberté de l'Église chez nous cessait d'être ui principe essentiel et nécessaire par un simple changement de' personnes. Que d'autres lui fassent cette injure ; ce ne sera pas moi !
» Au fond, tout ce monde d'indifférents politiques est boulangiste, comme, du reste, la plupart des députés de laj droite. Si rien n'y met obstacle par ailleurs, je crois ai succès de l'ami de Rochefort et de Laisanl. Il sera élu dans quarante départements. Avec lui, vous aurez la guerre et un second démembrement de la France. Après quoi, force sera de rappeler les Bourbons-Orléans; mais ils reviendront amoindris, pour régner sur une France encore plus diminuée qu'eux. Voilà oîi conduira le Boulangisme patronné par MM. de Mun, de Martimprey, de Mackau, etc. »
Telle était la pensée de Mgr Freppel sur la fameuse « action parallèle » et le résultat qu'il attendait. Résolu à combattre un gouvernement persécuteur, et une législation antichrétienne, il ne voulait aucune révolte, aucune trahison. Sans réaliser à la lettre ses prévisions, l'avenir ne lui a pas
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donné tort. Vers la fin cependant, pour céder à des instances réitérées et par esprit de discipline, il fit quelques concessions et transmit le mot d'ordre suivant à VOcéan de Brest et à ÏAnj'ou.
14 février 1889.
« Il ne faut pas vous y tromper : par suite de la politique de M. le comte de Paris et de ses conseillers, M. le général Boulanger est maître du terrain. Aussi faudra-t-il considérer cet avènement comme un fait accompli, et ne pas se lancer dans l'invective. « Tu l'as voulu, Georges Dandin! >> Pourrat-on répondre à ceux qui, au lieu de taire dériver le mécontentement général du côté et au profit de la monarchie, ont tout fait pour en laisser bénéficier le général Boulanger. Ce qu'il faut surtout combattre, à l'heure présente, c'est la république opportuno-radicale, qui nous persécute depuis dix ans. Il faut la démolir. Quant à la monarchie, je la regarde comme ajournée par la faute du prince et de ses conseillers préférés. »
A M. Ghavanon, un peu étonné de ce changement apparent, il donnait ces explications résignées :
Paris, 10 avril 1889.
« Je comprends fort bien que vous soyez désorienté ; on le serait à moins, dans la situation troublée oii nous nous trouvons. L'événement de l'heure présente, c'est la lutte de la République opportuno-radicale contre Boulanger. Gomme notre objectif est également la chute de ces oppresseurs, qous avons nécessairement l'air de soutenir le général. Quant à la monarchie, il n'en est pas question et l'on ne parle pas plus du comte de Paris que s'il n'existait pas.
» Le fait est qu'aux prochaines élections nous ne pourrons parler ni de royauté ni d'empire, sinon le parti conservateur tombe en dissolution. Il ne peut s'agir que de la persécution religieuse et de la ruine de nos finances; ces deux points devront former notre plate-forme électorale. M. le comte
de Paris est arrivé à ce résultat à force de remorquer le général Boulanger. Ce n'est pas moi qui lui ai donné ce conseil!
)' Il faut donc que tous les efforts de nos journaux de province tendent à démolir le parti opportuno-radical. D'ici aux élections, royalistes, bonapartistes et boulangistes devront travailler à constituer pour la Chambre future une majorité i^onservatrice pouvant s'emparer du ministère et reviser les lois scolaires et autres mesures d'oppression prises par les républicains du 4 septembre. Nous n'avons pas d'autre but immédiat, et pour l'atteindre il faut l'unité d'action.
» C'est de la politique un peu terre à terre ; mais c'est celle que M. le comte de Paris semble avoir adoptée après la mort du comte de Chambord. Il ne croit pas son parti assez fort pour renverser à lui seul le régime actuel : de là des alliances €t des conjonctions qui étonnent à première vue, mais qui ont pourtant leur raison d'être dans la situation de la France. »
Mgr Freppel n'aimait pas la multiplicité des groupes ; il goûtait fort peu l'idée d'un parti catholique, constitué sur le terrain parlementaire dans le but de défendre par tous les moyens légaux les intérêts de la religion et de la famille. L'union des conservateurs, bien qu'imparfaite et un peu factice, lui paraissait seule possible et d'ailleurs suffisante. Une ligue active dont les adhérents garderaient à d'autres égards, et notamment au point de vue monarchique, leur liberté de conviction et d'action est une chimère ; elle ne réussira pas même à formuler un programme religieux, social, économique nettement défini; tout au plus produira-t-elle quelques discours académiques; mais ce n'est pas avec cela qu'on entraîne les masses. Il s'en expliquait nettement le 28 octobre 1889.
« Je ne veux pas d'un parti catholique, nouvel élément de division ajouté à tant d'autres. D'ailleurs, nous n'avons que trop souffert de la thèse de l'indifférentisme politique. Tout
cela n'a pas d'autre but que de donner un relief exagéré à des personnalités encombrantes. Plus que jamais la monarchie est pour moi la seule chance de salut qui reste à la B'rance. Les républicains ne nous feront aucune concession sérieuse. » Et comme on lui objectait le Centre allemand, dont le chef Windthorst était son ami : « Il «n'y a pas de parité, répondait-il; en Allemagne on est d'accord sur la forme du gouvernement, et c'est cela même qui nous divise. »
Quant au régime républicain, il n'en voulait à aucun prix. Sans doute, il avouait que cette forme est légitime, en soi, comme toute autre ; ailleurs, en Suisse, en Amérique, elle peut être appropriée au tempérament national. Chez nous elle n'a jamais été, elle n'est actuellement, elle ne sera jamais, h moins de changements profonds survenus dans notre caractère et dans nos tendances, que la forme politique de l'athéisme et de la gperre au catholicisme.
Il en pourrait être autrement, il en devrait être autrement ; mais il faut prendre les peuples et les faits tels qu'ils sont, et et ne pas raisonner sur un idéal qui n'existe nulle part ; sans cela on s'expose à de terribles déceptions. Les constitutions politiques, comme les constitutions physiques, agissent suivant leur nature ; celle de la République Française, telle que les circonstances historiques et les passions irréligieuses l'ont faite, repose essentiellement sur la' souveraineté du peuple, sur l'autonomie de la raison et de la volonté humaines, c'est-à-dire sur la négation pratique de l'Église, de Jésus-Christ et de Dieu même ; c'est pourquoi la législation scolaire, militaire et sociale, qui dans un temps plus ou moins long doit ruiner en France l'esprit chrétien, si Dieu ne fait un miracle, est le produit naturel, logique, moralement nécessaire de cette constitution. Une république française reconnaissant les droits de Dieu et de l'Église différerait absolument de celle que nous avons, et les républicains l'accepteraient plus difficilement qu'une monarchie absolue, mais antichrétienne.
On peut contester cette manière de voir et la trouver pessimiste ; on ne peut nier que le prélat qui l'a si souvent et si nettement exposée ne connût à fond les hommes politiques de son temps et que l'histoire et l'expérience ne lui donnent tristement raison. Nous croyons pouvoir ajouter qu'il n'eût pas été le dernier à saluer une république chrétienne ou même simplement libérale et honnête, la monarchie pour lui n'étant pas un but mais un moyen.
Il est clair, du reste que Mgr Freppel n'entendait pas ramener la France à un passé disparu pour toujours ; mais la forme dynastique s'adapte à toutes les exigences; elle s'allie facilement, par exemple, avec la démocratie. L'ascension des classes inférieures, l'Église la désire; toute l'histoire du christianisme n'est qu'un persévérant effort pour améliorer le sort des humbles et pour leur procurer plus de lumières, plus de vertus et plus de bien-être. Cette poussée du quatrième état, comme on dit, l'évêque d'Angers était trop perspicace pour la nier, trop homme de son temps pour la maudire; mais il croyait qu'une pareille évolution se ferait mieux sous l'influence modératrice d'un pouvoir chrétien. Un de ses griefs contre certains royalistes, c'était précisément leur indolence et leur inintelligence des conditions oii devait s'accomplir une restauration durable.
Partisan de la monarchie, Mgr Freppel acceptait pourtant, subissait au moins avec résignation les pouvoirs de fait, les appuyant loyalement lorsque ce qu'ils faisaient était utile et juste. Tout en gardant ses préférences intimes et en restant convaincu qu'un autre régime était la réserve et le salut de l'avenir, 'il ne voulait pas d'opposition systématique, à plus forte raison de révolte. Cette ligne de conduite mal comprise lui a plus d'une fois attiré les reproches de la droite; on l'a traité de transfuge.
C'est ainsi qu'il votait les fonds secrets ou le budget ordinaire, quand la droite aurait voulu acculer un ministère aux douzièmesprovisoires. Le bien public et la logique l'exigeaient à son avis, et il les consultait plutôt que ses impressions. Ses idées là-dessus étaient d'ailleurs très fermement arrêtées; elles n'étaient, du reste, que l'application particulière d'une théorie générale.
« On se fait une fausse idée du budget, et cette erreur provient du parlementarisme. Le budget n'est pas le budget du gouvernement, mais le budget de l'État, le budget de la société française. D'oii il suit que les chambres n'ont pas le droit de refuser le budget; ce serait l'omnipotence parlementaire. Elles n'ont que le droit de refuser les subsides extraordinaires qui ne se rattachent pas aux services publics ordinaires. La constitution du royaume de France faisait admirablement cette distinction ; les impôts ordinaires^ servant à
faire fonctionner les services publics ordinaires, couraient de soi, sans être votés à nouveau par les états généraux ; c'est l'extraordinaire seulement qui était soumis à leur vote. Bismarck est le seul qui, de nos jours, comprenne bien cette doctrine éminemment royaliste. Le Parlement lui ayant refusé le budget, il prit tout simplement, par voie de décret, le budget de Tarmée précédente pour assurer les services publics, ne reconnaissant à personne, disait-il, pas même à lanation, le droit d'arrêter la vie sociale. Voilà les vrais principes, en dehors desquels il n'y a que le parlementarisme ; or, je n'en veux à aucun prix. »
De même, par respect pour le pouvoir de fait et pour maintenir, dans la mesure que permettaient les principes, la stabilité gouvernementale, il ne voulait pas s'associer au renversement systématique des ministères. Ce jeu lui paraissait un scandale pour le pays. « Jamais je ne compromettrai les intérêts de l'épiscopat pour le plaisir de mettre Freycinet à la place de Rouvier », disait-il. Du reste, indépendamment des considérations supérieures, ces chutes de ministres lui paraissaient peu désirables, à moins d'être moralement sûr que l'avènement des nouveaux serait un bien pour la religion et pour l'État. Quand un président du conseil ou même un président de république était usé, compromis, impopulaire, faible, et par suite plus ou moins sous la dépendance de la Droite, il fallait, à son avis, le conserver, de peur d'être en face d'un ennemi aussi acharné, mais plus fort. La « théorie des catastrophes », qui attend le salut de l'excès même du mal, lui répugnait d'autant plus qu'il se demandait avec anxiété s'il y avait encore en France assez de vigueur morale pour provoquer une réaction.
Les débats qui eurent lieu à propos de l'expédition du Tonkin et de Madagascar fournirent à Mgr Freppel une occasion éclatante de montrer son indépendance, son patriotisme et son élévation de caractère.
S'il désirait la paix au dedans, il voulait au dehors l'ex-
pansion de la France; et pour cela, plus que jamais il faut, suivant lui, une politique résolument coloniale. Au moment 011 toutes les nations européennes étendent leur sphère d'action et cherchent, dans les continents lointains, des débouchés pour leur industrie et leur commerce, la seconde puissance maritime du monde ne doit pas se laisser devancer par d'ardentes rivales; se renfermer chez soi serait s'exposera périr d'étoulfement et de séquestration.
Ces idées n'étaient pas favorablement accueillies à la Chambre des députés et dans une partie du pays. Mgr Freppel eut le courage de ses opinions, et presque seul il soutint contre la Droite et la Gauche les expéditions proposées par le ministère Ferry. Il blâmait la manière timide et louche dont elles avaient été conçues et menées, mais il approuvait le principe, et puisque l'affaire était engagée, il demandait qu'on la poussât vigoureusement, jusqu'au bout. Les intérêts de l'Église et de la France étaient en jeu; l'aveuglement des royalistes qui sacrifiaient les uns et les autres à de misérables calculs parlementaires ou électoraux soulevait son indignation, comme le témoigne un peu trop vivement sa correspondance. A la tribune, jamais sa logique ne fut plus serrée et son langage plus vibrant et plus superbe.
Un mémoire de Mgr Puginier, où le zélé missionnaire faisait entrevoir pour les chrétiens de l'extrême Orient le massacre ou l'apostasie, à la suite du retrait de nos troupes, acheva de déterminer Mgr Freppel à combattre cette mesure indigne du rôle et de la vocation de la France. Il ne se faisait pourtant pas illusion sur ce qu'il allait soulever de récriminations, et il les annonçait ainsi à M. Hervé, de Y Anjou, et à M. Ghavanon, de Y Océan, ses amis dévoués :
Paris, le 18 décembre 1883.
« Sur le désir du Séminaire des Missions étrangères et conformément au vœu unanime du clergé, je me suis vu obligé de me séparer de mes collègues de la Droite sur la
question du Tonkin. Les journaux légitimistes, organes des médiocrités, ou pour mieux dire, des nullités de la Droite, vont incriminer une attitude qui s'inspire avant tout des intérêts religieux; je ne puis pas laisser massacrer sans défense 500,000 chrétiens annamites pour le seul plaisir de faire échec à M. Jules Ferry. Veuillez, je vous prie, attendre mon discours ; je suis sûr d'avance que vous l'approuverez, avec tous les catholiques français. Surveillez les correspondances Grimblot et autres, et orientez-vous exclusivement sur V Univers et sur le Monde. Il est impossible d'être plus sot que certains soi-disant royalistes; vous n'avez pas d'idée de leur incapacité. Je crois avoir servi puissamment la cause religieuse, qui est celle dont nous avons à nous préoccuper avant tout. »
Dix jours après, il donnait à son correspondant du Finistère de nouveaux renseignements :
« Après avoir dépassé vis-à-vis de moi les limites de l'inconvenance, on essaie maintenant du mensonge pour se justifier; mais les faits sont là pour confondre mes adversaires. Le 7 décembre, c'est-à-dire onze jours avant mon discours, j'ai exposé dans la réunion plénière des droites les raisons qui m'obligeaient à voter les crédits. Je fus vivement soutenu par M. Lorois, et non moins vivement combattu par MM. Paul de Gassagnac et Durfort de Givrac... Je me suis appuyé sur le sentiment des missionnaires qui nous suppliaient de voter les crédits. Or, tout cela se passait onze jours avant le vote; mes collègues étaient donc prévenus de ma résolution en temps utile.
» Je pourrais ajouter autre chose ; mais ici la discrétion m'oblige de vous prier de ne profiter de cette confidence que pour vous et pour quelques amis; car je ne voudrais pas qu'un journal pût s'en emparer.
» Il y a eu deux votes de crédit, à un intervalle de huit
jours : celui de cinq millions et celui de vingt-et-un millions.
J'avais déjà voté, avec six membres de la Droite, ce premier
crédit, et les autres avaient voté contre. C'est alors que le
secrétaire du Nonce, car lui-même était retenu dans son lit, vint m'exprimer l'étonnement que causait à la nonciature l'attitude de la Droite dans une question où l'intérêt religieux était en jeu.
» Bien plus, le vénérable cardinal-archevêque de Paris vint lui-même aux Lazaristes me dire la pénible impression qu'il avait ressentie du premier vote de la Droite.
» Vous devez comprendre qu'après de pareilles démarches et après la sotte déclaration lue à la tribune par La Rochefoucauld, sans l'avoir communiquée à la réunion, je devais absolument dire, à la tdbune, pourquoi je votais les crédits.
» Il me semble que je viens de vous démontrer péremptoirement que l'allégation de certains droitiers est absolument fausse et mensongère; mais ces gens-là ne me pardonneront jamais d.'avoireu raison contre eux. Il y a, d'ailleurs, unanimité à Rome et dans le clergé pour approuver ma conduite : cela me suffit...
)) Vous avez eu raison de démentir ma prétendue entrevue avec M. Jules Ferry. Depuis 1877 je n'ai pas adressé une seule parole à un ministre de la République française. Mes collègues, qui sont sans cesse à solliciter quelque faveur dans les ministères, pourraient-ils en dire autant?
» Le 17 décembre, veille de mon discours, M. Thibault a versé, en mon nom, au Trésor, 17,530 fr. 85 c, montant de la somme que le Conseil d'État, par son arrêt inique, m'avait obligé de rendre à l'État. On ne m'a pas même fait grâce des intérêts. Et le juif Arthur Meyer fait dire dans le Gaulois qu'on m'a fait remise de la somme! Ce sont tout simplement des infamies... »
L'expédition du Tonkin et les demandes de crédits dont elle fut la cause ramenèrent plusieurs fois Mgr Freppel à la tribune et soulevèrent les mêmes passions dans la presse. Le 8 avril 1885, le prélat écrivait à M. Ghavanon :
« Dans cette question du Tonkin, vous vous êtes absolument blousé, à la suite des catholiques libéraux et des soi-
disant royalistes de la Chambre. On n'a pas voulu m'écouter quand j'y voyais une question d'honneur national et d'intérêt religieux. Vous avez voulu chercher tout simplement un tremplin électoral; il faudra y renoncer.
» La paix n'est pas une fumisterie, comme le dit YOcéan, mais une réalité. Nous allons avoir le Tonkin, malgré les monarchistes et grâce aux républicains. Quelle honte pour notre parti! Ah! si ces républicains avaient un vrai talent, comme ils nous écraseraient!... comme ils tireraient profit de cette absence complète de sagacité et de patriotisme !
» Quoi qu'il en soit, après le succès de la Tunisie et celui du Tonkin définitivement acquis à la France par la République, je regarde la cause monarchique comme de plus en plus compromise par ses partisans. Tout le beau rôle, à l'extérieur, est du côté des républicains. Quelle faute!
» Yous avez, sans doute, lu les derniers articles de Y Anjou; ils contiennent l'exacte vérité. Il ne suffit pas de répéter sur tous les tons : « L'impudent Ferry! l'immonde Ferry! » Cet homme impudent, cet homme immonde vaut à son pays une possession vaste comme la France.
» Que je suis heureux d'avoir mis de côté dans cette question tout intérêt de parti, pour m'en tenir à l'intérêt national et à l'intérêt religieux ! Je sais que vous êtes obligé de tenir compte de votre entourage ; mais combien je vous plains d'être obligé de tenir compte de l'opinion de tant d'imbéciles qui ne savent même pas où est le Tonkin!
» En donnant le Tonkin à la France par un traité définitif, la République a porté à la cause des monarchistes un coup funeste, peut-être mortel. Yoilà ce que c'est que de suivre les Broglie et les Kerdrel dans leur politique misérable ! Car, il n'y a pas à dire, sans toucher à la mobilisation, et tandis que la conquête de l'Algérie a coûté des milliards et des centaines de mille hommes, la République a su nous procurer une riche colonie avec des pertes peu sensibles en hommes et en argent. 11 fallait en prendre notre part de bénéfice. Je l'ai fait autant qu'il était en moi, mais personne ne m'a suivi.
0) Ahl je comprends que la France s'éloigne de plus en plus d'un parti qui ne voit dans une expédition féconde entre toutes qu'une plate-forme électorale. Je suis navré de tant d'impéritie et de tant d'étroitesse de vues ; et pour oublier tout cela, je pars pour une tournée pastorale de quinze jours.
» Vous avez très bien mérité votre croix de commandeur, ne serait-ce que par les ennuis que vous devez éprouver en défendant les intérêts d'un parti aussi dépourvu d'intelligence et de fermeté ! »
Et le 14 janvier 1886, il écrivait au même, à propos de l'envoi de M. Paul Bert au Tonkin, en qualité de gouverneur général.
» La nomination de Paul Bert est étrange à première vue ; et cependant, je ne crains pas de dire qu'elle est préférable à celle d'un catholique comme le général***, qui refusait même de recevoir les missionnaires, précisément par crainte de passer pour clérical. Je connais les opinions de Paul Bert sur la question coloniale : elles sont meilleures que celles des G., des D. et consorts. Il fera tout pour ménager les missionnaires dont il me parlait avec grand éloge. C'est une de ces ironies que la Providence emploie dans la direction des choses de ce monde : la Convention protégeait les Missions en Orient!
» D'ailleurs c'est la faute des catholiques, qui laissent le beau rôle aux mécréants. Vous ne savez pas tout le tort que les monarchistes viennent de faire à la cause royaliste par leur attitude dans la question du Tonkin et de Madagascar. Ils ont renié toutes les traditions chrétiennes et monarchiques. Les adresses d'indignation contre eux continuent de pleuvoir à Angers. »
Les avanies furent, en effet, amplement couvertes par les applaudissements chaleureux du public. Après chaque discours de Mgr Freppel, arrivaient des lettres et des cartes de félicitations ; après celui sur le Tonkin ce fut une avalanche,
et presque dans toutes l'admiration déborde. Parmi les signatures on relève des noms d'hommes politiques de tous les partis et de tous les cultes, les noms de marins et de militaires de tous les grades, les noms d'évêques français ou étrangers, de chefs de congrégations et de missionnaires, les noms de prêtres, de religieux, de magistrats, de négociants d'ouvriers et de simples femmes. Beaucoup flétrissent la conduite de la droite et de l'extrême gauche; tous célèbrent le patriotisme, le courage, le désintéressement, l'éloquence et la hauteur de vues de l'évêque-député. Quelques citations, parmi les plus courtes, nous en donneront une idée.
M. Paul Leroy-Beaulieu, membre de Tlnstitut, lui écrit de Paris le 22 décembre 1885 : « Je prie Monseigneur Freppel de vouloir bien agréer mes chaleureuses félicitations pour son beau discours et^a patriotique attitude dans la question du Tonkin. Je lui demande aussi la permission de lui offrir un exemplaire de la troisième édition de mon ouvrage sur la Colonisation, laquelle paraît aujourd'hui même. »
M. Edmond de Pressensé, sénateur protestant, envoie l'expression d'une admiration pleine de gratitude pour « le beau et patriotique discours entendu hier. »
Le colonel G. de Guilhermy, ancien chef du service de l'artillerie en Gochinchine en 1867, 1868 et 1869, remarqué pour sa vaillante conduite pendant la guerre contre la Prusse et contre la Commune « est respectueusement et non moins énergiquement avec Mgr Freppel dans cette question du Tonkin, où la droite compromet sa réputation de patriotisme, en subordonnant la question d'honneur à des calculs parlementaires indignes d'elle. Le pays qu'on peut séduire momentanément, en lui disant que ses fils vont rentrer dans leurs foyers, saura, un jour, hélas! rejeter le parti politique dont les conseils intéressés ont flétri à jamais le nom français dans Textrême-Orient, auprès des populations témoins de la manière dont nous abandonnons nos amis et pactisons avec des égorgeurs.»
Le D' Archambeaud, « républicain et protestant, offre à
Mgr Freppel le respectueux témoignage de son admiration patriotique pour son discours si français de lundi. »
De Tunis un brave lieutenant du 4« zouaves écrit à Mgr Labouré, évêque du Mans :
« J'ai l'honneur de vous envoyer l'expression de mon enthousiasme, de mon admiration et de ma reconnaissance. Je viens délire, avec beaucoup de mes camarades, le discours de Mgr Freppel sur le Tonkin. C'est une proclamation de général en chef. Peut-être recevra-t-il quelques cartes isolées de pauvres officiers, serviteurs hardis et ignorés d'une France inconsciente de sa force. Je désire qu'il sache avec quelle anxiété nous attendions une voix renommée, généreuse, pour relever les cœurs et payer tant de muets dévouements, de silencieux sacrifices. De par la discipline on ne parle pas, on n'écrit pas; on agit et on meurt pour le pays. Mon ancien régiment, mon ancienne compagnie, mon ancien capitaine, mes anciens camarades ont scellé de leur sang cette pierre fondamentale de notre relèvement national. Mgr Freppel vient de tresser une couronne à ces braves. Vous devez l'approcher quelquefois, Monseigneur, en qualité de voisin; je prie Votre Grandeur de lui faire savoir combien sa sympathie pour l'armée, sa militaire intervention, ont réveillé d'échos parmi nous. Au point de vue catholique, nous sommes fiers de trouver dans nos rangs de tels champions de l'honneur et du patriotisme. C'est une victoire pacifique qui portera. Dieu aidant, de beaux fruits... »
Un témoignage d'afi'ectueuse reconnaissance et de sincère admiration qui dut être plus précieux à Mgr Freppel et lui aller plus au cœur fut la lettre que Mgr Puginier se hâtade lui envoyer pour le remercier d'avoir sauvé sa Mission. Aussi quand on apprit au Tonkin la mort foudroyante de l'évêque d'Angers ce fut un deuil général pour cette Église ; le zélé missionnaire s'empressa de faire prier ses fidèles et son cler-
■gé pour cet éloquent bienfaiteur et de payer à sa grande mémoire son tribut de louanges et de regrets.
Ce fut à cette occasion que Mgr Freppel refusa les îionneurs cardinalices. M. Jules Ferry encore au pouvoir tenait beaucoup à obtenir pour le prélat un des chapeaux valants et il était presque certain de l'obtenir du Saint-Père. La volonté bien connue de l'évêque d'Angers de rester fidèle h son Église n'était pas un obstacle insurmontable; Mgr Pie avait été cardinal tout en étant simple évêque de Poitiers, et il y avait d'autres précédents. Mais aussitôt que Mgr Freppel fut prévenu de cette négociation, il supplia qu'on ne lui donnât pas de suite. Il ne voulait, à aucun prix, que la pourpre romaine pût sembler la récompense d'une complaisance politique. La conviction et le désintéressement l'avaient fait parler; il n'attendait d'autre récompense que l'estime des âmes généreuses, la reconnaissance des chrétiens et la gloire •de Dieu.
Avant de nous arrêter^ si nous voulions renfermer en quelques pages le fond même de la pensée de Mgr Freppel, nous pourrions la présenter dans l'exposé suivant : nous avons des raisons péremptoires de penser qu'il ne déplairait pas à l'illustre prélat, mais qu'il en reconnaîtrait l'exactitude et qu'il en approuverait le fond. Ce n'est pas une œuvre de rhétorique, mais un document.
« Profondément attaché au droit monarchique qui est le droit national et historique de la France depuis quatorze siècles, je suis convaincu que la forme et les institutions républicaines ne conviennent nullement à notre pays, et qu'elles en amèneraient la ruine religieuse, morale et matérielle, si elles devaient s'y implanter d'une façon tant soit peu durable. L'expérience de tous les jours ne fait que me confirmer dans cette conviction. Si dans d'autres pays, comme en Suisse et aux États-Unis, la république peut être une forme de gouvernement légitime et utile, en France elle n'a jamais été et ne sera jamais que la forme politique et sociale de l'athéisme. Le présent s'unit au passé pour mettre ce fait en dehors de toute contestation sérieuse.
» C'est vainement, en effet, que l'on nous presserait d'adhérer sans réserve et sans arrière-pensée à la République, sous prétexte de l'améliorer et de la rendre chrétienne. Cette adhésion, incompatible d'ailleurs avec les con-
viciions des royalistes et des impérialistes, ne ferait que fortifier les adversaires de la religion, sans aucun profit pour la cause conservatrice et catholique. Par celte adhésion, qui passerait aux yeux du public pour une apostasie politique,, nons perdrions tout crédit auprès des masses populaires, qui refuseraient de croire à la sincérité d'un changement d'opinion aussi soudain que peu justifié. Nos adversaires ne manqueraient pas de dire : «Nous n'avons pas persécuté la religion, puisque nous avons réussi à obliger les cléricaux à venir à nous. » Forts de cet argument, ils recommenceraient de plus belle à opprimer les catholiques ; et alors, quand arriveraient les élections, ils auraient beau jeu pour persuader au peuple que les monarchistes ne cherchent qu'à les tromper par des adhésions hypocrites. Nous sortirions dela lutte vaincus et déshonorés pour toujours.
» On se plaît à dire et à répéter que l'opposition des royalistes et des impérialistes à la République est la cause de la persécution religieuse, et que cette persécution cesserait, le jour 011 les conservateurs adhéreraient à la forme républicaine. C'est là une erreur absolue. Les républicains persécutent la religion comme telle, parce qu'elle est la religion et que les loges maçonniques, loyers principaux des idéesrépublicaines, ont juré la destruction du catholicisme en France. Gela est si vrai, que si les républicains avaient le choix entre une république chrétienne et une monarchie anti-chrétienne, ils se prononceraient pour cette dernière, tant leur hostilité contre l'Église est indépendante de toute forme politique.
» Ce serait aussi une illusion de croire que, parmi le&j républicains français, il se trouve des esprits modérés, disposés à réformer, dans le sens de nos libertés chrétiennes, les lois scolaires ou militaires, et toutes ces autres lois qui ont porté de si graves atteintes aux droits des catholiques. Nous croyons le savoir mieux que personne, nous qui sommes en contact journalier avec eux. A part l'un ou l'autre catholique, fourvoyé dans leurs rangs, tous sont unanimes
à maintenir ces lois néfastes clans leur intégrité, depuis M. Clemenceau jusqu'à MM. Garnot et Ribot. Ces lois sont, à leurs yeux, l'essence même de la République.
» Est-ce à dire, comme quelques-uns voudraient le faire accroire, que les conservateurs, royalistes et impérialistes, cherchent à faire une opposition systématique et aveugle au régime défait que nous subissons, par suite de nos désastres de 1870 ? Ce serait dénaturer complètement l'attitude de la Droite. Dociles aux enseignements de l'Église sur la soumission aux pouvoirs établis, même usurpateurs et persécuteurs, en tout ce qui n'est pas contraire à loi de Dieu et au bien du pays, nous soutenons les propositions du gouvernement 'chaque fois qu'elles paraissent raisonnables et utiles aux intérêts de la France. Mais quant à adhérer au principe même sur lequel repose la République actuelle, c'est-à-dire à deux ou trois élections viciées par la fraude, la corruption et la violence, sans que la nation ait jamais été consultée sur la forme du gouvernement, et cela en face d'un droit de quatorze siècles, contre lequel une si courte possession de fait n'a pas pu prescrire légitimement, notre ■conscience et notre honneur nous fontundevoir de nous y refuser de la manière la plus absolue.
» Il ne faudrait pas, d'ailleurs, se tromper sur les chances de durée de la troisième République, en France; ses destinées sont des plus fragiles, car elles tiennent à un simple mouvement du corps électoral, qui a déjà failli y mettre un terme, deux lois dans dix ans. Il aurait suffi, en 1885 et en 1889, d'un déplacement de 300,000 voix sur 12,000,000 d'électeurs, dans un pays qui compte 800,000 fonctionnaires, pour changer la face des choses. Adhérer sans réserve à une forme de gouvernement aussi précaire, aussi vivement contestée et, de fait, aussi hostile à toute idée religieuse, ce serait pour les catholiques de France une lourde faute. Par là, non seulement on rendrait plus difficile le retour au gouvernement monarchique, qui est pour le pays la vraie réserve de l'a-
venir, mais encore on diminuerait, dans le présent, les forces que l'on pourrait opposer aux ennemis de l'Église.
» La politique d'adhésion définitive au régime, repose en eiîet sur cette hypothèse qu'il se trouverait en France un nombre de républicains catholiques suffisant pour tenir en échec les républicains ennemis de l'Église. Or, cette hypothèse est jusqu'ici absolument imaginaire : il n'y a pas de catholiques républicains en France, ou du moins il n'en existe que très peu. On en compte à la Chambre deux ou trois, aucun au Sénat ; et dans le pays le chiffre en est proportionnellement tout aussi restreint. Vouloir former une majorité avec ces rares unités, ce serait tenter l'impossible. Il n'y a pas une seule œuvre vraiment catholique qui compte des républicains parmi ses membres; les conservateurs, royalistes ou impérialistes, en forment le seul et unique appoint. Dans ces conditions, la formation d'un parti catholique républicain est une chimère ; il ne fera qu'augmenter la confusion des idées et la désunion des cœurs.
)> Quant à ce mot de «parti catholique )),le danger en saute aux yeux. Il serait extrêmement périlleux de faire de l'Église le seul enjeu de nos luttes électorales. Dans ce cas, c'est l'Église qui porterait directement toutes les conséquences de la défaite. Un Parti catholiqueou mêmeune Union catholique y marchant au combat évoques et prêtres en tête, entraînerait, en cas d'insuccès, comme représailles inévitables, la dénonciation du Concordat et la suppression du budget des cultes. Yoilà pourquoi nous croyons avoir sagement agi jusqu'ici en choisissant pour terrain de la lutte la conservation sociale et les libertés publiques, qui d'ailleurs comprennent, ipso facto, les droits de la religion. Si l'on s'intitule Parti catholique, si l'on engage la lutte sur ce terrain, voici ce qui arrivera : on agitera devant les électeurs le fantôme « du gouvernement des curés » et le mot suffira, devant nos populations très susceptibles à cet endroit, pour nous faire échouer aux élections. Car si, fort heureusement, la foi catholique n'a pas
perdu tout son empire sur notre pays, ce que les masses imbues des idées de la Révolution française redoutent pardessus tout c'est d'être gouvernés au civil par les évoques et les prêtres.
» Le meilleur et le plus sage est donc de maintenir royalistes, impérialistes et indépendants, sous le nom de « Parti conservateur », sur le terrain de la défense religieuse et sociale et sur celui des libertés publiques. C'est le seul moyen de faire arriver à la Chambre une majorité conservatrice en face des révolutionnaires. »
Au commencement de 1891 Mgr Freppel fut envoyé à Romepar les députés de la Droite, afin d'exposer au Souverain Pontife leurs sentiments sur l'état présent des choses en France et sur la conduite qu'ils étaient résolus à tenir.
Nous ne savons pas ce qui s'est passé dans cette augusteentrevue; mais le langage de l'évêque d'Angers dut être^ en substance celui que nous venons d'entendre.
Quelques années auparavant il avait tout résumé dans cette laconique formule déjà citée: «la religion avant tout, la monarchie à son heure, si tant est que l'idée républicaine ner finisse par s'acclimater dans ce pays sous une forme acceptable du grand nombre. » Cette perspective lui paraissait moins impossible, sinon moins eiïrayante. Ce qui le préoccupait bien autrement, c'était le progrès de l'inditrérence religieuse dans toutes les classes, l'abaissement des caractères et la perversion des mœurs. En voyant cette décomposition sociale que les institutions déjà réalisées précipitent, sous une apparence d'apaisement, il était parfois découragé. « Je croyais la France bien bas, disait-il tristement lors de sa dernière visite aux Études ; mais je ne la croyais pas si malade. Pour la guérir, il faut un miracle; Dieu ne s'est pas obligé à le faire, et nous ne le méritons pas. »
Il remerciait en ces termes le R. P. de Scorraille d'un travail inséré dans la Revue du mois de juin et du mois d'août 1889 :
« Mon cher Père,
» J'ai lu avec grand plaisir vos excellents articles sur le Clergé, la Politique et les Élections. Puissent vos lecteurs se laisser convaincre par cette démonstration si claire et si puissante I Ou plutôt souhaitons que la pratique soit conforme à la théorie ; car, en principe, il n'est pas de catholique digne de ce nom qui puisse vous contredire. Mais c'est tout autre chose quand on en vient à l'application : alors arrivent les faiblesses, les excuses, disons le mot, les lâchetés. Nous manquons encore plus de caractère que de raison. On n'ose pas, de peur de se compromettre. Et cependant qu'y a-t-il à craindre de nos faibles gouvernants ? Ils ne sont rien, tandis que le peuple catholique est tout : c'est sur lui qu'il faut agir par la parole et par l'exemple.
» Agréez, mon cher Père, avec mes félicitations, l'assurance <ie mon affectueux dévouement.
» Gh. -Emile, Évêque d'Angers. »
Le vailliant athlète ne pouvait se dissimuler le travail sourd d'impiété et d'anarchie qui s'accomplissait dans la nation « sûrement, légalement et selon la formule » rédigée dans les convents maçonniques ; mais il s'eflbrçait de réagir contre ces sombres pressentiments et ne quittait pas le champ de bataille, sachant que Dieu nous a ordonné de combattre, non de vaincre, et que le mérite est dans le travail plus que dans le succès.
La nature humaine est toujours la même; mais les conditions sociales d'aujourd'hui diffèrent de celles d'autrefois. La division du travail, le développement du crédit, l'emploi d'agents mécaniques d'une puissance extraordinaire dans toutes les branches de l'industrie et de l'agriculture intensive; la découverte de la houille, de la vapeur et de l'électricité ; les moyens de transport qui suppriment les distances et mettent les productions lointaines à notre portée; les communications plus fréquentes, grâce aux chemins de fer, aux postes, aux télégraphes, aux téléphones, et par suite la force irrésistible de la presse; la concentration de capitaux énormes pour des entreprises colossales, comme le percement du mont Genis ou de l'isthme de Suez; les grands magasins, la force spontanée des ouvriers agissant collectivement par les syndicats et les grèves ; l'émigration des masses vers les grandes villes ; la prépondérance de la classe ouvrière par le suffrage universel ; l'affaiblissement du sens religieux et du respect pour l'autorité, le goût du luxe et du plaisir, la soif de l'égalité, le relâchement des liens de famille et de patrie : toutes ces causes d'ordre matériel, intellectuel ou moral, ont profondément modifié les habitudes et les tendances, les ressources et les besoins. Les principes, immuables en eux-mêmes, reçoivent ainsi des applications inattendues au milieu des enchevêtrements du monde mo-
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derne. Vouloir se restreindre indiscrètement aux vieilles formules en présence d'un état de choses si nouveau serait encore plus déraisonnable que de s'obstiner à pratiquer les procédés primitifs de tissage ou d'éclairage, plus désastreux que de continuer à se servir des armures pesantes du moyen âge ou des fusils de Napoléon P' en face des armes savantes et de la balistique contemporaine.
Parmi les questions sociales que cet état de civilisation a fait surgir, ce qu'on appelle communément la question ouvrière a pris une telle importance dans les esprits, dans les parlements, dans la vie publique et privée, qu'il était impossible à Mgr Freppel de ne pas porter sur ce point l'attention de sa vive intelligence. Aussi commence-t-il à s'en préoccuper dès le lendemain de nos désastres, en évoque et en politique, cherchant, en cela, comme en tout, à servir l'Église et la France, Dieu et les âmes.
Il aimait naturellement le peuple, les petits, les abandonnés, les travailleurs. Peu de temps après sa venue, il voulut visiter Trélazé et descendre jusqu'au fond de ces ardoisières, 011 depuis longtemps aucun évêque, peut-être aucun prêtre, n'avait mis le pied. On essaya de l'elTrayeren lui parlant des sentiments hostiles de cette population, des avanies ou même des périls qu'il y avait à redouter. Ces considérations n'étaient guère faites pour le retenir. L'accueil d'abord défiant devint bientôt respectueux et cordial. Ces braves gens étaient fiers de la confiance de leur évêque, charmés de sa familiarité paternelle et de sa tournure énergique, émerveillés de l'intérêt et de Tintelligence avec lesquels il les interrogeait sur les détails de leur vie, les procédés de leur exploitation, leurs risques et leurs gains. C'est avec empressement qu'ils exécutèrent sous ses yeux les diverses opérations de leur industrie. Cette visite fit sur eux une excellente impression.
Le prélat vit alors par expérience, ce qu'il savait déjà par les livres ; que rien n'est plus efficace pour résoudre la question sociale que la charité, c'est-à-dire Pamour réci-
proque puisé dans a religion et avivé par les rapports personnels des 'Classes dirigeantes avec le peuple. Bien des préjugés se dissipent, bien des haines se fondent par le simple rapprochement.
Reprenant des idées plusieurs fois émises déjà, Mgr Freppel parlait ainsi à l'ouverture du congrès des associations catholiques, tenu sous sa présidence dans la ville d'Angers, le l""^ septembre 1879 :
« Je le disais récemment dans une autre enceinte, un redoutable problème est venu se poser devant la société moderne ; et j'ose ajouter aujourd'hui que c'est pour elle une question de vie et de mort. Tandis que, dans les familles plus favorisées par l'intelligence et par la fortune, la religion a fait de nos jours les plus consolants progrès ; dans la masse du peuple, au contraire, l'indiiîérenceet l'incrédulité tendent à gagner de proche en proche. C'est là une situation pleine d'alarmes et sur laquelle il serait aussi imprudent qu'inutile de fermer les yeux.
» Au siècle dernier, l'impiété frappait au sommet pour renverser l'édifice social, et elle n'y avait que trop réussi; aujourd'hui que le sommet s'est quelque peu ratîermi, elle reprend par la base son travail de démolition. L'atelier, l'usine, la ferme, voilà le théâtre où elle opère de préférence parla parole et par l'action. C'est aux classes ouvrières qu'elle s'efforce de persuader que la religion, avec ses dogmes et ses préceptes, est un mensonge et une duperie; que le but de l'homme, c'est d'amasser et de jouir, et que le néant est le dernier mot de ses destinées; c'est là qu'elle cherche à faire le vide dans les âmes, pour n'y laisser debout, sur les ruines de la foi et de la conscience, que des appétits grossiers et des instincts pervers.
» On tremble, pour la France et pour l'Europe, à l'idée de ce que pourraient faire ces multitudes, sans frein religieux ni moral, le jour où, renonçant à toute espérance du côté du ciel, elles n'auraient plusconsciencedeleur nombre etde
leur force que pour chercher à se procurer sur la terre la plus grande somme de jouissances possible. Ce serait le commencement de la guerre sociale. Et lorsqu'on voit des publicistes et des hommes d'État assez imprudents pour s'acharner à détruire le peu de religion qui reste encore dans les classes ouvrières, l'on reste confondu de l'aveuglement qui les porte à creuser un abîme oii ils tomberaient les premiers, entraînant à leur suite la société tout entière.
» Voilà pourquoi l'épiscopat, aussi prévoyant pour l'avenir que soucieux du présent, salue de ses vœux, je ne dis pas assez, de ses meilleures bénédictions, toute œuvre qui tend la main à l'ouvrier pour l'armer de force contre les sollicitations de l'erreur et du vice. Or, voilà précisément le but de vos réunions.
» Sans doute, Messieurs, la condition matérielle du travailleur ne saurait vous trouver indifférents ; et ce sera pour nous un bonheur de vous voir aborder les problèmes d'économie sociale que soulève l'état de choses actuel. Car tout en subordonnant les intérêts du temps à ceux de l'éternité, l'Église n'a jamais manqué d'encourager et de bénir les œuvres qui ont pour but d'améliorer le sort de ses enfants, de ceux-là surtout qui participent dans une moindre mesure aux biens de la terre. Je ne peux donc que m'applaudir de voir figurer sur le programme du congrès les institutions qui protègent la classe ouvrière dans l'atelier et dans la famille, les questions relatives à l'épargne et au crédit, au placement gratuit des travailleurs, à la fondation des banques populaires, à la formation des caisses de famille pour les ouvriers et les apprentis. L*œuvre si intéressante des orphelinats agricoles ne pouvait pas davantage rester absente de vos délibérations. Bref, à s'en tenir au simple énoncé des travaux qui vont vous occuper, l'on ne saurait dire que vous négligez le côté matériel ou économique des questions ouvrières. Mais, sans perdre de vue un ordre de choses si digne de votre attention, vous poursuivez néanmoins un but plus élevé, et c'est à la réforme chrétienne des travailleurs, c'est à la sanctification
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de la classe ouvrière que tendent principalement vos études et vos efforts. »
Mgr Freppel exposait les mômes idées devant le Parlement dans la séance du 2 février 1884. Ses paroles méritent d'être recueillies :
« Chacun est venu à cette tribune proposer ce qu'il croit être la solution du problème qui nous préoccupe à si juste titre : la mutualité, la participation aux bénéfices, une meilleure assiette de l'impôt, le rétablissement du régime corporatif approprié aux conditions de l'industrie moderne, la liberté illimitée du travail, la revision de la Constitution, la suppression du Sénat... Enfin le gouvernement est venu à son tour nous apporter sa solution, qui consistait à dire qu'il n'en avait pas ou du moins à en ajourner l'effet à vingt ans. Messieurs, je ne veux contredire à aucune de ces solutions, pas môme à celle du gouvernement...
» La Chambre me permettra cependant de lui faire remarquer que la question économique, telle qu'elle vient de se poser devant vous^ a un côté moral par oii elle dépasse le gouvernement et le Parlement lui-môme...
» La mutualité! nous dit M. Langlois. Très bien; mais la mutualité ne se comprend pas avec l'égoïsrae, et l'égoïsme est un sentiment ou plutôt un vice sur lequel vous ne pouvez pas légiférer...
))La participation aux bénéfices ! C'est encore mieux, surtout quand elle est appliquée par des hommes d'initiative et de cœurcomme M. Laroche-Joubert. Mais, pour qu'un patron se sente porté à admettre ses ouvriers à la participation des bénéfices, il a besoin d'être animé d'un véritable sentiment de justice, et le sentiment de la justice est encore une de ces matières qui échappent plus ou moins à l'action des lois...
)) La liberté illimitée du travail ! soit; mais si, par hypothèse, des habitudes d'oisiveté et d'inconduite éloignent l'ouvrier du travail, tous les économistes du monde ne le préserveront pas de la ruine et de la misère.
)) L'élévation des salaires, ou toute autre solution approchant de celle-là! Je ne demande pas mieux pour les ouvriers, dans la mesure du possible, mais, — etc'est encore une hypothèse que je me permets de faire, — si l'ouvrier gagne huit francs par jour et qu'il en dépense dix ou douze, parce qu'il ne sait pas modérer ses désirs et mettre un frein à ses passions, vous m'avouerez qu'il ne sera pas plus avancé pour cela et que la ruine et la misère ne s'en trouveront pas moins au bout de sa semaine et à la fin de son année.
» L'instruction! nous disait avant-hier M. Clemenceau. L'instruction, à coup siàr, est une excellente chose : mais l'instruction, utile à tout, ne suffit à rien. L'instruction est une arme à double tranchant ; elle peut être un instrument de mal comme elle peut devenir une force pour le bien; tout dépend de l'usage qu'on en fait. Il y faut ajouter autre chose.
» L'intérêt personnel! nous disait M. le président du conseil; et l'honorable M. Ferry allaitjusqu'à affirmer que l'intérêt personnel est le seul mobile connu du travail. Mais l'intérêt personnel, sans la justice et sans le dévouement, c'est l'exploitation de l'homme par l'homme, c'est l'écrasement des petits par les grands, des faibles par les forts. L'intérêt personnel, l'unique mobile du travail ?Mais c'est la propre thèse de l'égoïsme et du matérialisme ! Car enfin, messieurs, ce n'est pas dans un seul but d'intérêt personnel, mais pour remplir le devoir de la justice et le devoir du dévouement, que l'ouvrier doittravaillerpour son patron et le patron pour l'ouvrier. »
La meilleure solution est donc celle oii se combinent le mieux l'idée de justice, qu'il faut mettre avant tout dans l'ordre économique, et l'idée de dévouement ou de charité qui est le complément de la justice. Répondant à M. Clemenceau, qui prétendait que la justice doit remplacer désormais la charité, MgrFreppel se sert de cette comparaison:
« Yous qui êtes médecin, vous savez qu'il y a dans toutes les parties du corps humain une substance moelleuse mêlée
à chacune de nos articulations, oii elle adoucit les frottements et permet aux os de s'emboîter facilement les uns dans les autres, assurant ainsi à tous nos organes leur jeu souple et régulier: c'est ce qu'on appelle la synovie. Eh bien, l'office qui revient à la synovie dans le corps humain, la charité le remplit dans le corps social. Elle ne peut jamais être remplacée. C'est la charité qui amortit les chocs, calme les ressentiments, étouife les haines, complète la justice, et rétablit, autant qu'il est en elle, l'équilibre rompu par l'inégalité des conditions. »
Puis, après avoir prouvé que la religion est la seule école et la seule source de charité, Mgr Freppel termine par cette chaleureuse péroraison, entrecoupée de vociférations et d'applaudissements :
« Et maintenant, quand je vois qu'aulieu d'appeler à votre aide ce puissant auxiliaire pour la solution des problèmes économiques, vous mettez l'Évangile à l'index de vos écoles,
— car, chose qui ne s'était jamais vue dans aucun pays civilisé, l'Évangile est à la porte de vos écoles, l'Évangile, ce code sublime de la justice, dudévouementet de l'abnégation!
— quand je vois qu'au lieu d'appeler la religion à votre secours pourrésoudreles questions économiques, vous la bannissez de l'école, de l'hospice, de l'hôpital, des commissions hospitalières et des bureaux de bienfaisance, de tous les cisiles de la souffrance et de la misère, de partout, je me demande si vous êtes bien sur le chemin qui conduit à la solution de la question ouvrière...
» Non, vous n'y êtes pas. Voici pourquoi. De cet ouvrier formé dans vos écoles désormais sans religion, l'athéisme fera un mécontent, un révolté contre l'ordre social, un homme qui sera sans force contre la souffrance et le malheur, un homme qui, n'ayant plus d'espérance dans une vie meilleure, concentrera dans cette vie tous ses désirs, toutes ses jouissances, et qui, par conséquent, dans tout homme plus heureux, plus fortuné que lui, verra un ennemi. Yoilà
l'ouvrier que vous nous préparez^ l'ouvrier de l'avenir, l'ouvrier de la guerre sociale.
» Est-ce que je n'ai pas le droit de dire qu'au lieu de résoudre la question sociale, vous lui tournez le dos? N'ai-je pas le droit de vous le dire, quand je voyais tout à l'heure, en venant au Palais-Bourbon, d'abominables affiches contre la religion s'étaler sur tous les murs de la capitale, même sur les murs des édifices publics, avec l'agrément du préfet de police ; des affiches qui vont frapper les yeux de l'ouvrier, de sa femme et de ses enfants, au risque d'effacer en eux jusqu'aux derniers vestiges des sentiments religieux? Et vous voulez résoudre la question ouvrière !
» Je vous le dis avec toute l'énergie de ma conviction de Français et de chrétien, la République a fait fausse route dans toutes les questions qui touchent par un côté quelconque à l'ordre religieux et moral, et il n'est que temps pour elle de revenir sur ses pas.
» Tous, Messieurs, nous voulons la paix sociale; tous, nous voulons l'union et la concorde entre les difi'érentes classes de la société; tous, nous voulons l'autorité en haut, la soumission et la déférence en bas, le contentement et la modération partout. Mais, si vous voulez ces choses sérieusement, si vous les voulez efficacement, mettez donc à profit ces grandes forces morales dont le christianisme a le secret, tout au moins ne les diminuez pas, ne les amoindrissez pas.
)> Avec l'Église, avec la religion, vous pouvez résoudre la question ouvrière. Sans l'Église, sans la religion, vous ne pouvez rien, absolument rien. »
N'était-il pas heureux qu'au milieu de discussions techniques et se traînant presque toujours dans le terre à terre des intérêts matériels, un évêque put faire entendre de pareils enseignements dans une Chambre de députés?
XYI
Après le rôle de l'Église dans les affaires civiles, ce qui passionne le plus nos contemporains c'est le rôle de l'État dans les questions sociales et ouvrières. Les uns, pleins de confiance dans la raison humaine, ne veulent presque aucune limite à la liberté dont les excès, à ce qu'ils prétendent, se corrigent par eux-mêmes ; les autres, à l'opposé, font de l'État la providence universelle et attendent de lui l'extirpation de tous les abus et l'abondance de tous les biens.
Sans jamais donner dans aucun genre de socialisme, Mgr Freppel, entraîné par les vieux théologiens et par les écrivains allemands et anglais, semble avoir été d'abord quelque peu flottant et avoir fait large la part de l'État; mais l'étude d'économistes tels que M. Paul Leroy-Beaulieu et M. Charles Périn, une notion plus précise de l'État moderne et l'expérience personnelle, fixèrent bien vite ses idées.
Ce qu'il a combattu le plus énergiquement, c'est l'idée fausse qu'on se fait de l'État, de sa nature, de sa fin et de ses fonctions. Peu d'hommes politiques ont défini avec plus de justesse des termes que l'on est exposé à confondre et qui sont pourtant très distincts : la nation, qui est l'ensemble des individus de même race, vivant sur le même sol et sous les mêmes lois ; la société, dont les membres unis les uns aux autres pour des fins communes et par les mêmes inté-
rets, forment un tout moral; YÉtat^ qui est l'autorité organisée pour maintenir l'ordre et promouvoir le bien général ; le gouvernement ou la réunion des personnes entre les mains desquelles sont les pouvoirs publics, législatif, judiciaire, exécutif. Cette analyse pleine de finesse a souvent servi à l'évêque et au député pour réfuter les sophismes ou dénoncer les empiétements d'adversaires qui confondaient tout.
Signalons, en passant, quelques-unes des conséquences qu'il lirait de ces distinctions. L'armée, disait-il, est au service du pays, et non pas du gouvernement, c'est-à-dire des ministres qui passent, tandis que la patrie reste; il en est de même de la magistrature. On pourrait dire, au contraire, que certains fonctionnaires administratifs sont aux ordres et par suite au choix des ministres. De même le budget ordinaire pourvoit aux besoins permanents de la société en payant les services publics ; les Chambres ne peuvent donc pas le supprimer pour faire échec à la politique d'un cabinet. L'enseignement libre et le sacerdoce sont des fonctions sociales, nullement des fonctions d'État, puisqu'ils ne tiennent pas de l'État l'emploi qu'ils remplissent au profit de la société, ne l'exercent pas en son nom, mais seulement sous sa haute protection, et, s'il y a lieu, sous sa surveillance. Les députés élus par une majorité ne représentent pas uniquement cette majorité, mais la nation ou le collège électoral tout entier; ils doivent donc, s'ils veulent s'acquitter avec intégrité de leur mandat, sauvegarder les intérêts de la minorité, ou plutôt veiller aux intérêts généraux, sans distinction de majorité et de minorité.
Nous ne pouvons pas nous étendre longuement sur ce sujet ; mais on entrevoit tout ce que la netteté de son vocabulaire politique et juridique donnait à l'évêque d'Angers d'avantages sur des contradicteurs dont les définitions étaient moins précises.
Un des périls des temps présents, c'est le socialisme d'État. Aveugle qui ne le voit pas, disait Mgr Freppel dans sa lettre
pastorale du 18 janvier 1879, où il en exposait ainsi le programme et le but final :
« Détruire la propriété individuelle pour y substituer la propriété collective ; faire de l'État l'unique possesseur du sol et des instruments de travail; revendiquer pour tous la même part à tous les biens et à toutes les jouissances ; ne laisser subsister aucune inégalité sociale ou politique, aucune hiérarchie de droits ni de pouvoirs ; et, par suite, faire table rase de toutes les institutions existantes, religieuses, juridiques, militaires, pour reconstruire la société sur de nouvelles bases qui seraient la négation de Dieu, de l'âme immortelle, de la vie future, c'est-à-dire le matérialisme théorique et pratique ; telle est l'œuvre à laquelle travaillent des milliers d'hommes, d'une extrémité du monde à l'autre, et qui, à des degrés divers et sous des formes multiples, se résume dans la révolution sociale. »
Mgr Freppel assigne une triple cause à ce mai redoutable : l'affaiblissement du sens religieux et des croyances, la surexcitation des instincts égoïstes dans les masses et particulièrement de l'indépendance, enfin la diffusion de certaines erreurs philosophiques et économiques. Il démasque ces erreurs et les combat chaque fois que l'occasion se présente. C'est ainsi qu'à la réunion de la Société générale de secours mutuels, dont il est président, il prononce une belle allocution sur le rôle providentiel de l'inégalité des conditions parmi les hommes. Un morceau de son discours sur Vidée du droite à l'ouverture du congrès des jurisconsultes catholiques, le l^"" octobre 1879, nous prouve avec quelle vigueur de logique et quelle ampleur de langage il savait exposer les origines de ces théories subversives et en signaler la source commune. Après avoir montré, dans une revue rapide, cette idée fondamentale du droit faussée et menacée dans les diverses contrées de l'Europe, et notamment en Angleterre oii le droit est confondu avec l'intérêt, et en Allemagne otj il est confondu avec la force, l'orateur fait un retour sur la France :
« On manquerait de justice envers notre pays en voulant prétendre que ces théories extrêmes sont à la veille d'y obtenir un grand succès. La générosité et le désintéressement, si naturels en France, et le sentiment de la dignité personnelle, non moins vif ni moins profond, empêcheront toujours plus ou moins d'y confondre le droit avec l'intérêt ou avec la force.
» Et cependant, l'idée du droit est-elle hors d'atteinte parmi nous, en présence du matérialisme qui, pour être conséquent avec lui-même, doit nécessairement subordonner toutes choses à la satisfaction des besoins et des intérêts matériels? N'avons-nous pas entendu le positivisme nous dire, parla bouche d'Auguste Comte, que « la notion du droit doit disparaître du domaine politique, comme la notion » de cause du domaine philosophique »? N'est-ce pas matérialiser le droit, que de le chercher uniquement dans des textes de loi positive, au lieu de le ramener à sa source éternelle qui est Dieu?
» Le droit naturel et le droit canonique ont-ils une place quelconque dans l'enseignement de la plupart de nos écoles officielles? Et d'autre part, la théorie du Contrat social ne îa.iielle pas du droit une pure création de la volonté humaine, au lieu d'y voir l'expression de la raison et de la volonté divines ! Quand le sophiste de Genève, oubliant qu'il est des droits antérieurs et supérieurs à toute convention positive, définissait la loi : « l'expression de la volonté générale >', ne substituait-il pas la domination du nombre à la souveraineté de la justice et de la vérité? En faisant abstraction de ce qui est vrai et légitime en soi, indépendamment de toute volonté humaine, une pareille maxime, introduite dans la vie et dans la législation d'un peuple, ne tend-elle pas à faire d'une majorité quelconque la seule règle et l'unique mesure du juste et de l'injuste ? Et comme le nombre est en même temps la force, la théorie de Rousseau, acceptée si légèrement et par tant d'esprits, ne va-t-elle pas rejoindre la théorie hégélienne de la force identique au droit, de l'homme individuel
absorbé dans la nation ou dans l'Etat, source unique de tous les droits, et mesurant à chaque citoyen la part d'action qui ui revient dans n'importe quel ordre de choses?
» Oui, Messieurs, sans aucun doute; et c'est par là que l'idée du droit est menacée en France non moins qu'ailleurs. Le grand péril du moment, c'est l'application des théories de Rousseau et de Hegel à l'ordre social ; c'est l'exagération des droits de l'État au détriment de la personne humaine, de la famille et de l'Église.
» Chose étrange! A la fin du siècle dernier l'on paraissait se préoccuper avant tout des droits de l'homme, de sa liberté et de sa dignité personnelles; et à l'heure présente, de quelque côté que je me tourne, je n'entends plus parler que des droits de l'État. Serait-ce donc là le terme d'un mouvement d'idées qui semblait atîecter à son origine un tout autre caractère? On voudrait ne pas le croire ; mais les faits sont là pour enlever jusqu'à l'ombre d'un doute.
» Oui, l'État, c'est-à-dire, en définitive, un petit nombre d'hommes qui le représentent ou le personnifient, l'État, réduit à de telles proportions et imposant à chaque citoyen ses opinions, ses haines et ses antipathies, sous peine de l'exclure de toute participation à la vie et aux fonctions publiques; l'État se substituant à la famille dans l'instruction et dans l'éducation des enfants, quels que puissent être à cet égard les vœux et les préférences du père et de la mère ; l'État aspirant à chasser l'Église de la société extérieure, pour la refouler dans l'intérieur du temple, oii ses proscriptions ne tarderaient pas à la suivre pour l'entraver et l'asservir; l'État remplaçant son droit naturel de surveillance et de police par la direction universelle et unique de tous les établissements de bienfaisance et de charité; en un mot, l'État maître absolu des intelligeaces et des volontés, en attendant que, par une conséquence logique , fatale, il devienne l'unique propriétaire du sol et le possesseur exclusif de tous les biens : voilà l'idéal que l'on nous propose et que nos adversaires s'efforcent de réaliser, les uns sachant bien
ce qu'ils font, les autres ne se doutant pas de ce qu'ils préparent.
» On appelle cela l'État moderne. Non, mille fois non, ce que l'on ramènerait par là, c'est l'État antique, l'État païen dans ce qu'il avait de plus despotique et de plus abaissé, un État oîi il pouvait y avoir place pour tout, excepté pour le droit, la justice et la liberté. »
Les envahissements de l'État, les tendances vers le socialisme et le collectivisme qui en sont la suite, Mgr Freppel les estimait absolument détestables en eux-mêmes ; mais l'impiété révolutionnaire dont sont imprégnés les gouvernements modernes les lui faisait redouter encore davantage de nos jours. C'est pourquoi il devenait de plus en plus défiant et combattait des mesures qu'il eût peut-être acceptées en d'autres circonstances^ parce que leur élasticité se prête à l'arbitraire: et l'arbitraire des pouvoirs hostiles tourne vite à la persécution. A plus forte raison poursuivait-il sur tous les terrains les lois en contradiction avec la justice naturelle ou les dogmes révélés.
Dans ses discours contre le divorce et le mariage civil, il s'est opposé à la mainmise de l'État sur le fondement même de la famille ; en combattant les lois scolaires, le monopole de l'Université, l'enseignement obligatoire, laïque et gratuit, etc., il a sauvegardé Tautorité primordiale du père sur ses enfants et le droit naturel qu'il a de choisir les maîtres qu'il veut leur donner ; en protestant contre les expulsions des religieux et la violation de leurs domiciles, contre l'abolition d'un budget des cultes qui n'est qu'une indemnité, contre la suppression du traitement des prêtres, contre la confiscation des édifices religieux ou des grades militaires, contre le partage forcé des héritages immobiliers et les droits excessifs
de succession, contre rattribution tout à fait arbitraire des bourses ou des autres secours et contre l'accroissement indéfini des emplois salariés, il a maintenu intact le principe de la propriété individuelle ; enfin, en affirmant le droit d'association pour tous, en ce qui n'est pas compromettant pour le bien commun et la tranquillité publique, il a sauvé la dignité personnelle et la liberté.
L'État n'est pas une providence chargée de pourvoir à tous les besoins, de prévenir tous les écarts, d'enseigner toutes les vérités, de châtier toutes les fautes et de faire pratiquer toutes les vertus. Son rôle est plus modeste : représentant du territoire et des habitants, il doit s'acquitter des services communs auxquels l'initiative individuelle ne peut jamais suffire. L'ordre public, la sécurité des biens et des personnes» les relations extérieures, la défense nationale, tel est son domaine ; il est aussi le gardien de la justice, le protecteur des faibles, surtout le conservateur des intérêts perpétuels du pays, car il demeure, tandis que les particuliers passent.
Nous lisons, dans le magnifique discours de Mgr Freppel, à la séance du 24 octobre 1890 :
« Le second reproche que je me permets d'adresser au budget français, c'est qu'il exagère, je devrais dire qu'il altère et même qu'il fausse la* notion de l'État, en étendant outre mesure son rôle et sa fonction : de là, au point de vue financier, des conséquences que j'ose appeler désastreuses. C'est une vérité de sens commun qu'en matière civile et commerciale, surtout en matière de travaux et de constructions, l'État ne doit entreprendre que ce que les particuliers et les associations naturelles ou libres ne peuvent pas faire par leurs seules forces. Ainsi doit-on abandonner à l'État tout ce qui concerne l'ordre public, les relations extérieures, la défense nationale.
» Mais, à part cela, le véritable rôle, la vraie fonction de l'État, c'est d'encourager, de favoriser, de stimuler, de diriger même, si vous le voulez, vers des fins générales et
dans l'intérêt de tous, l'action individuelle et l'action collective, mais non pas de se substituer à elles en tout et pour tout. LÉtat usant de ses pouvoirs militaires, administratifs, judiciaires, exécutifs, pour le profit de la chose publique, rien de mieux ; encore une fois c'est sa véritable fonction. Mais l'État banquier, l'État professeur, l'État maître d'école, l'État commerçant, l'État industriel, l'État manufacturier, l'État comédien ou tragédien, l'État assureur, TÉlat imprimeur, car il l'est à l'heure présente, rien de tout cela n'est dans la nature des choses, rien de tout cela ne correspond à une idée saine et correcte. »
Mgr Freppel est trop sage pour interdire à l'État toute intervention dans le domaine économique. Ce n'est pas un simple témoin armé, ayant mission de constater et de faire exécuter les arrangements conclus sous ses yeux, sans qu'il lui soit jamais permis d'en examiner les conditions. En plus d'une circonstance, il est de son droit et de son devoir d'intervenir non seulement dans la réglementation du travail, mais dans les questions d'enseignement, de moralité et d'hygiène publiques, de police, d'assistance et même de culte extérieur. Il est tout à fait dans son rôle quand il fait des lois sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes en couches, ou bien contre les accaparements et contre les associations dangereuses. Mgr Freppel a même été jusqu'à demander l'assurance obligatoire pour certaines catégories d'ouvriers dont les risques sont plus grands par la nature de leurs travaux, et dont l'imprévoyance est constatée. Tels seraient, par exemple, les mineurs. Ce moyen exceptionnel est peut-être le seul qui permette de les soustraire à la misère et qui délivre l'État d'un lourd fardeau. Encore faut-il que l'État ne se constitue entrepreneur d'assurances que lorsque les sociétés privées font défaut.
Mais, à part certains cas dont il tendait à restreindre le nombre, à mesure qu'il connaissait mieux ces délicates difficultés, Mgr Freppel était d'avis que les pouvoirs publics doi-
vent respecter autant que possible la liberté du citoyen, de la famille, des associations et de l'Église. Rien de plus péremptoire là-dessus que le second discours qu'il a prononcé au congrès des jurisconsultes catholiques, le 7 octobre 1890, et diverses allocutions adressées à la Société catholique d'économie politique et sociale, qu'il avait beaucoup contribué à fonder à Paris et dont il avait bien voulu accepter la présidence.
Il déplore le vent de socialisme qui souffle sur l'Europe occidentale, surtout quand il voit autour de lui ceux-là mêmes qui avaient attaché le plus d'importance à l'idée corporative, et avec raison, abandonner peu à peu cette idée, ou du moins lareléguer au second plan, par lassitude ou par désespérance, etdemanderauxpouvoirspublicsla réglementation du travail, qu'il s'agisse d'ouvriers adultes ou mineurs.
« Réduction des heures de travail, c'est, dit-on, l'affaire de l'État; fixation d'un minimum de salaire, encore l'État; proportion à établir entre les profits et les salaires, — car on va jusque-là, — toujours l'État. Partout, dans le monde du travail, l'État comme puissance régulatrice et souveraine! »
Cette tendance à tout remettre au gouvernement, à tout en attendre, lui paraissait mal fondée en principe et funeste dans ses résultats, pour le cominerce, pour l'industrie, pour les finances, et, ce qui est plus triste, pour le caractère national dont cette passivité énerve la vigueur et ruine l'esprit d'initiative. La défiance permise dans tous les temps s'impose sous un régime oii les fonctionnaires se multiplient à l'excès, où les pouvoirs publics, presque uniquement représentés par des sectaires, ne tendent que trop à s'immiscer en tout, à dominer partout, à profiter de toutes leurs forces pour appuyer des manœuvres électorales et pour étouffer le sentiment religieux, c'est-à-dire pour tuer l'âme de la vraie France.
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Prenant à partie quelques-unes des maximes à la mode et dans lesquelles une analyse clairvoyante retrouve la doctrine socialiste, Mgr Freppel les discute et les réfute avec sa lucidité ordinaire.
« Pour justifier cette réglementation abusive du travail par l'État, on aime à s'envelopper de formules plus ou moins spécieuses, comme celle-ci : « Le travail est une fonction so- » ciale;par conséquent, il appartient à l'État de la régle- » menter comme toute autre fonction de ce genre. »
» C'est là une maxime que, pour ma part, je conteste absolument, dit-il. Le clergé, la magistrature et l'armée remplissent des fonctions sociales; cela se comprend de soi. Mais le travail de l'ouvrier, comme celui du patron, est d'ordre purement privé. Le contrat qui les lie l'un à l'autre est un contrat personnel, d'homme à homme, de particulier à particulier, et dans lequel les pouvoirs publics n'ont rien à voir, si ce n'est pour faire respecter la justice et la morale.
» Dira-t-on que le travail est une fonction sociale parce qu'il intéresse la société? Mais, à ce compte-là, il n'y a pas de manifestation de l'activité humaine qui ne ferait surgir toute une armée de fonctionnaires; car c'est le propre de la société qu'aucun de ses membres ne puisse s'isoler du corps entier, auquel se rapportent, en profit ou en perte, tous les actes individuels. Autant vaudrait soutenir que le consommateur,
sans lequel le producteur ne pourrait subsister, remplit à son tour une fonction sociale; et alors, où s'arrêter dans cette voie? Il n'y a plus de Français qui ne puisse se dire un fonctionnaire. Vraiment, il sufût de serrer d'un peu près cette formule pour montrer que si elle se prête facilement à des développements de pure rhétorique, elle ne résiste pas à l'examen de la raison. »
Une seconde formule a trouvé du crédit chez un bon nombre d'hommes qui s'occupent des questions ouvrières et qui montrent plus de zèle que de rigueur scientifique. On dit : « En bonne justice, le salaire de l'ouvrier doit être proportionné à ses besoins, et non pas seulement à son travail. »
Mgr Freppel était le premier à proclamer que l'ouvrier honnête et prévoyant doit pouvoir vivre selon sa condition et soutenir sa famille avec le produit de son labeur. C'est un axiome qui n'est sérieusement contesté par aucune école. Gela se réalise naturellement, par le cours libre des choses, dans toute société dont le jeu est normal. Une certaine intervention des pouvoirs publics est sans doute nécessaire; mais quand elle devient trop minutieuse, elle est plus nuisible que profitable aux intérêts qu'elle veut protéger. Et puis, n'est-il pas à craindre que le législateur manque de clairvoyance et d'à-propos, ou même qu'il se laisse influencer par des vues particulières et des passions politiques!
Quoi qu'on fasse, par suite de circonstances qu'aucune sagesse ne peut prévenir, l'équilibre entre le salaire et les besoins de quelques travailleurs se trouvera parfois rompu pour un temps et dans un cercle donné. C'est alors que la justice commutative doit constater son impuissance! Ecoutons Mgr Freppel :
« Ici Ton confond manifestement la justice avec la charité. La justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû, et non pas ce que Ton n'a pas reçu de lui. Du moment que le travail est rémunéré au prix convenu et dans une proportion équitable avec ce qu'il produit par lui-môme et de son seul fait,
le devoir de la justice est rempli ; le reste est l'affaire de la charité. Autrement il faudrait soutenir que, en justice, le salaire doit varier selon que l'ouvrier est célibataire ou père de famille, qu'il a trois ou cinq enfants, ou davantage encore. Gomment soutenir une pareille théorie sans confondre l'atelier ou l'usine avec un bureau de bienfaisance?
» Ah ! que la charité qui nous fait aimer notre prochain comme nous-mêmes, pour l'amour de Dieu, que la charité venant achever et compléter l'œuvre de la justice, tienne compte des besoins de l'ouvrier pour mettre à son service les ressources dont elle peut disposer, rien de mieux ; c'est môme là un devoir qui peut devenir, à l'occasion, tout aussi impérieux qu'un devoir de justice. Mais de grâce, que l'on ne brouille pas des notions distinctes parleur nature!
» L'État est le gardien de la justice, custos justi, tant que l'on voudra; mais il n'y a aucun principe qui l'autorise à convertir en obligations de justice les actes de la charité particulière ; par conséquent, ce n'est pas sur de telles maximes que l'on peut s'appuyer pour justifier son intervention abusive dans le domaine du travail. »
Quelques économistes affectant un langage technique, promulguent cet aphorisme d'une obscurité dangereuse : « Le salaire est la juste compensation de la renonciation de l'ouvrier aux profits de son travail. »
« Ou ces mots ne signifient rien, dit Mgr Freppel, ou ils veulent dire que, en vertu même du contrat de travail, l'ouvrier devient co-propriétaire ou co-usufruitier du champ, de la mine ou de la manufacture. Car l'on ne peut renoncer à sa part dans les revenus d'un bien ou dans les bénéfices d'une entreprise, qu'à la condition de posséder là-dessus un droit de propriété ou d'usufruit. »
Est-ce à dire que Mgr Freppel condamne la participation aux bénéfices, quand elle est stipulée par des conventions positives acceptées de part et d'autre? Non; il la déclare même louable, encore qu'elle oil're bien des difficultés pratiques et
des déceptions ; mais ériger cette participation en principe absolu et la proclamer de plein droit lui paraît une maxime erronée, que le socialisme international peut seul applaudir. Il se défie, du reste, de toutes les antithèses violentes entre le capital et le travail. Ce ne sont pas là deux notions contradictoires, deux ennemis naturels, puisque le capital n'est souvent qu'une accumulation de travail musculaire ou intellectuel.
« Pour être valide, un contrat doit être libre ; mais la liberté de l'ouvrier, dans le contrat de travail, est illusoire ; c'est la lutte du pot de terre contre le pot de fer; l'État doit donc jeter dans la balance le poids de son autorité pour rétablir l'équilibre ».
Encore une de ces formules oii l'on se paye de mots plus que de raisons ; car si l'égalité de condition ou de fortune est nécessaire pour assurer la validité du contrat de travail, il faut dire adieu à toute convention de ce genre : elle sera toujours nulle de plein droit. D'ailleurs, cette objection se comprend de moins en moins, aujourd'hui que les masses ouvrières ont contre les patrons cette double arme qui s'appelle le droit de coalition et le droit de grève.
Une autre erreur a paru singulièrement dangereuse à l'évêque d'Angers : c'est la doctrine qui donne à l'État le pouvoir de fixer un minimum de salaire, sans y être contraint par une de ces situations exceptionnelles oii la nécessité est la suprême loi. Voci comment il la réfute dans V Anjou :
« Le législateur fixant le minimum des salaires! Mais c'est la main-mise absolue de l'État sur l'industrie et sur l'agriculture, sur toutes les usines, sur toutes les manufactures^ sur tous les ateliers; et, comme les ouvriers agricoles ne méritent pas moins la sollicitude de l'État que les ouvriers industriels, sur toutes les métairies et sur toutes les fermes.
•) Ayec une pareille théorie, il n'y a plus de liberté possible dans les transactions, ni pour les particuliers ni pour les
associations. Si la Révolution française a exagéré le principe de la liberté du travail et de la concurrence, jusqu'à provoquer les excès de l'individualisme, il ne faudrait pourtant pas se jeter dans l'extrême contraire, en conférant à l'État des attributions qui ne découlent pas de sa notion et qui n'entrent nullement dans sa compétence.
» Et puis, que l'on veuille bien réfléchir aux conséquences. Si, pour assurer le bien-être des ouvriers, l'État a le droit d'imposer aux patrons un minimum de salaire, pourquoi n'aurait-il pas le droit de fixer un minimum de loyer, un minimum de prix des denrées, un minimum de prix des marchandises? Car tout cela importe également au bien-être des ouvriers. Une fois ce principe admis, le socialisme d'État se développe dans tous les sens; et l'on a beau faire des réserves sur tel ou tel point, la logique emporte toutes les frêles barrières qu'on voudrait lui opposer.
)) Ce qui nous rassure d'ailleurs sur le succès d'une si étrange théorie, c'est qu'elle est aussi chimérique dans l'application qu'erronée et injuste en principe.
» Rien de plus louable assurément que de chercher à assurer le bien-être des ouvriers ; et M. de Mun se dévoue à cette tâche avec un zèle et un talent auxquels nous avons toujours été heureux de rendre hommage. Il faudrait cependant, pour être complètement juste, regarder aussi quelque peu du côté des patrons, et voir au milieu de quelles difficultés se débat l'industrie française.
» C'est un fait incontestable que les salaires ne sont nulle part aussi élevés qu'en France. Nous sommes loin de nous en plaindre ; mais il est permis de constater que c'est précisément cette cherté de la main-d'œuvre qui nous rend la concurrence si difficile avec l'étranger. On trouvera donc, sans doute, le moment mal choisi pour exprimer le vœu que l'État s'arroge un droit qu'il n'a jamais eu dans aucun temps, celui de fixer par des lois le minimum des salaires.
» Pour notre part, nous n'hésitons pas à le dire, il nous paraît regrettable qu'on lance une pareille théorie dans le
public, SOUS le couvert d'un nom autorisé. Si la relation de la Pall Mail Gazette est fidèle, et elle n'a pas été démentie, M. de Mun se croit sûr d'avoir une grande foule de catholiques avec lui. Pas sur ce point capital, par exemple; car il n'est pas, à notre connaissance du moins, un seul catholique qui ait osé jusqu'ici attribuer à l'État le droit de fixer par des lois le minimum des salaires.
» Quoi qu'en dise l'honorable député, aucune des dix-huit à vingt assemblées provinciales, réunies de novembre à juin, n'a rien accepté de pareil. Nous sommes tous résolus à faire Iront au socialisme, surtout au socialisme d'État, le plus dangereux de tous. Ce n'est pas en caressant une erreur que l'on peut se flatter de résoudre les questions sociales. »
Au socialisme Mgr Freppel oppose les deux principes de la liberté du travail et de l'association.
Choisir librement sa profession, en établir le siège partout oii on le voudra, travailler d'après les méthodes de fabrication que l'on juge les plus avantageuses : c'est un triple droit dont l'exercice devenait nécessaire par Tavènement de la grande industrie, par l'extension des relations commerciales, parla concurrence de la production manufacturière entre les différentes nations, désormais plus rapprochées les unes des autres.
Il fallait adapter à ces conditions nouvelles les cadres des anciennes corporations, mais non pas supprimer le droit d'association, complément naturel et correctif indispensable de la liberté du travail ; sans cette faculté de s'unir pour sauvegarder leurs intérêts communs, les classes ouvrières sont condamnées à l'impuissance de l'individualisme. C'est pourquoi, ajoute l'évêque économiste, nous voici occupés depuis cent ans à réagir contre cette fatale erreur de 1791, à reconstruire peu à peu et péniblement le droit des ouvriers à l'association, par les sociétés de secours mutuels, par les caisses de pensions de retraite, par les banques populaires, par les sociétés coopératives, parles syndicats professionnels,
en un mot, par Je rétablissement, sous une forme ou sous une autre, du régime corporatif.
Songe-t-il à faire revivre les corporations obligatoires et fermées du moyen âge? Non; il veut des corporations pouvant se former librement entre patrons et ouvriers; des unions de métiers ayant la faculté de créer, sous la protection des lois, leurs œuvres de secours et de prévoyance en faveur des enfants, des veuves, des vieillards, des invalides du travail, sans être entravées dans leurs développements par des restrictions méticuleuses au droit de propriété collective; en un mot, « de vraies associations ouvrières, ayant comme autrefois leur patrimoine corporatif sous l'égide du droit public et de la religion. »
Ainsi, tout en proscrivant le socialisme et l'intervention excessive de l'État dans les contrats du travail et dans les rapports entre patrons et ouvriers, Mgr Freppel se gardait bien de tomber dans l'égoisme de l'école libérale. A ses yeux ce n'est point une marchandise comme une autre, ce travail de l'homme raisonnable, qui fait de la créature le coopérateur intelligent de Dieu, surtout ce travail chrétien, que Jésus-Christ a pratiqué et sanctifié, que la grâce ennobUt et qui mérite une éternelle récompense.
L'ouvrier a droit à ce que sa liberté, sa dignité, sa vie morale et sa vie physique soient respectées et protégées contre la violence, contre la ruse et contre les accidents. Toute la question est de savoir quelle part il convient de faire à l'État moderne et à l'initiative privée, à l'encouragement et à la réglementation, pour arriver plus efficacement à sauvegarder ces intérêts sans en compromettre d'autres.
Mgr Freppel ne se contentait pas d'encourager; il proposait des lois; et sesgéaéreuses tentatives lui attiraient des lettres de félicitations comme celle-ci :
Paris, 4 février 1886.
« Monseigneur, » En lisant, à V Officiel^ que Votre Grandeur a déposé à la
Chambre une proposition de loi pour la protection des ouvriers en cas d'accident, j'ai éprouvé une telle joie que je me permets de vous exprimer la gratitude bien vive que je ressens comme catholique, en voyant un évêque français prendre en main la défense des classes populaires.
» La question sociale est la seule, au fond, qui agite les masses ; n'est-il pas navrant de voir que les socialistes se sont attribué le monopole de la protection des faibles?- L'Église catholique peut seule les défendre contre l'oppression des lois modernes de l'économie libérale; mais jusqu'ici d'autres soins ont réclamé sa sollicitude, et le peuple ignore que le salut ne viendra que du christianisme. Pour le ramener à sa mère, n'est-il pas temps qu'il voie son intervention se manifester publiquement?
» En prenant cette noble initiative, Monseigneur, vous suivez l'exemple de Mgr Ketteler et celui que donnent encore aujourd'hui le cardinal Manning, le cardinal Simor, Mgr Strossmayer, Mgr l'évêque de Nottingham. Grâce à Dieu ! la voix des pontifes commence à se faire entendre.
» Le libéralisme économique, qui a créé le prolétariat moderne, sera bientôt condamné par l'Église, comme le libéralisme politique et le libéralisme religieux. Ce sera la dernière phase du combat entre l'erreur et la vérité.
» Pénétré de reconnaissance et d'espoir, je suis, avec respect. Monseigneur, votre très humble et très dévoué serviteur.
» Louis M., ancien auditeur au conseil d'État. »
En résumé : liberté individuelle, liberté d'association avec toutes ses conséquences légitimes, intervention de l'État limitée à la protection des droits et à la répression des abus ; telle est la formule à laquelle s'arrête Mgr Freppel dans la question du travail.
Mgr Freppel désirait beaucoup voir se consacrer à l'étude des questions sociales et ouvrières quelque homme de talent et de dévouement, habitué de longue date aux méthodes scientifiques et capable d'exposer ses idées à la tribune. Il se crut sur le point de voir réaliser ce souhait quand M. Amagat lui annonça que telle était son intention.
Leurs rapports dataient de l'année même où le député de Saint-Flour avait fait triompher son programme républicain, mais libéral et indépendant, contre l'opportunisme de son adversaire. Les commencements oratoires du nouvel élu, en novembre 1881, à propos des affaires tunisiennes, furent assez malheureux, et la majorité ferryste profita de cette inexpérience pour le couvrir de huées ; mais l'évêque d'Angers avait deviné dans cet homme de trente-quatre ans une belle intelligence, un caractère bien trempé, beaucoup de droiture, des convictions ardentes, un patriotisme sincère, l'amour du travail et la passion de la justice. C'était presque un phénomène que cette honnêteté âpre au milieu d'une Chambre de viveurs ou de sectaires. Il se sentit invinciblement attiré vers cette nature loyale que les circonstances avaient éloignée de la religion, mais qui avait gardé sa générosité native.
Quelques jours après son malencontreux début, M. Amagat remontait à la tribune pour défendre son élection. Les opportunistes le firent invalider, malgré l'habileté calme et
l'éloquente logique dont il lit preuve en celle circonslance. « Quand il quilla l'Assemblée, deux mains seulement se tendirent vers lui, celle de M. Paul de Gassagnac et celle de Mgr Freppel. »
Le lendemain, il se préparait à repartir pour l'Auvergne, écœuré de tant d'injustice, lorsqu'on vint frapper à la porte de son petit appartement de la rue des Feuillantines. C'était l'évêque d'Angers qui lui apportait un encouragement très opportun. « Allez retrouver vos électeurs, lui dit-il; vous êtes jeune, vous êtes un homme de cœur, l'avenirest à vous. Vous nous reviendrez et vous vous imposerez à ces genslà. »
M. Amagat partit, la colère et l'espérance dans l'âme. Le 21 août 1881, il avait été élu avec une majorité de deux cents voix à peine ; le 29 janvier, il en obtenait trois mille de plus que son concurrent.
La victoire fut complète, et le respect affectueux que le député de Saint-Fiour professa dès lors pour Mgr Freppel ne se démentit jamais ; il parlait de lui souvent et il ne prononçait son nom, écrit Mgr Baduel, qu'avec un accent spécial de vénération. De son côté, le député du Finistère suivait avec sympathie cet orateur dont le talent grandissait d'année en année et dominait les partis pris et les rumeurs. Il l'applaudit pendant cette rude campagne de 1885, oii M. Amagat, seul contre la coalition opportuniste et jacobine, protestait,avec une indomptable énergie et une implacable sagacité^ contre la dilapidation de la fortune publique et contre les attentats à la liberté religieuse. « Dans la dernière Chambre, pouvait dire fièrement le député de Saint-Flour aux électeurs du Cantal, en octobre 1885, j'ai défendu ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, la liberté de conscience. J'ai proclamé bien haut que, dans les écoles oîi l'enfance s'élève, les catholiques ont le droit d'enseigner la prière. »
L'évêque d'Angers ne manquait pas une des séances oii M. Amagat devait prendre la parole. Des études patientes et une incorruptible sincérité avaient promptement acquis à
celui-ci une compétence hors ligne dans les questions financières ; son autorité était d'autant plus incontestable, qu'il était républicain convaincu et ne pouvait être accusé d'opposition systématique. Pas un détour, pas un recoin du budget qui ne lui fût familier ; aussi était-il devenu l'effroi des rapporteurs et des ministres. Le spectacle des tripotages et des dilapidations, dont il avait surpris les dessous, l'eniïammait d'indignation. Pour les flétrir, il passait des journées presque entières à la bibliothèque du Palais-Bourbon, et il est monté jusqu'à cinq fois à la tribune dans la même séance. On peut dire que c'est un des rares personnages auxquels la politique ait fait du bien.
A la Chambre et dans les couloirs, M. Amagat s'entretenait volontiers avec Mgr Freppel ; l'évêque, de son côté, recherchait ce lutteur intrépide et ce travailleur infatigable. Au fond et sans le dire, il guettait cette âme et comptait bien qu'elle reviendrait à la vérité, d'autant plus que l'illustre égaré appartenait à une excellente famille et avait reçu une éducation très chrétienne.
Après les élections de 1889, Mgr Freppel envoyait à son ami la dépêche suivante : « Vous êtes réélu ; la cause de la liberté religieuse le demandait. A bientôt! » C'était l'annonce de batailles où l'on combattraitsous le même drapeau.
Cette grande cause de la liberté religieuse a bien été, en effet, la dernière cliente de M. Amagat : témoin le discours de Ghinon pour l'élection de M. Delahaye, en avril 1890; celui de Blaye, pour l'élection de M. le docteur Froin, presque à la même date ; et une lettre que M. l'abbé Garnier lui adressait, le 2 mai 1890, au sujet d'une conférence demandée par M. Harmel. C'est à cette cause qu'a été consacré son souvenir suprême, comme le témoignent d'une manière touchante ces lignes qu'il a tracées avant de mourir et envoyées comme adieu à M. l'abbé Lesmarie, son confident intime : « Je donne ma dernière pensée à la liberté de conscience, et mes derniers vœux à ceux qui souffrent pour elle. »
Tel était l'homme qui venait de confier à Mgr Freppel qu'il voulait se livrer désormais à l'étude des questions sociales et ouvrières qui passionnent notre génération. Le prélat espérait beaucoup de cette résolution et s'en réjouissait, lorsqu'il reçut tout à coup la lettre suivante :
Saint-Flour, 2 juillet 1890.
)) Je suis le directeur de la Semaine catholique de Saint- Flour, et l'un des prêtres que M. Amagat honore de sa meilleure confiance. Votre Grandeur professe pour notre député la plus sincère estime. Je viens vous confier une grande douleur et une grande joie.
» La douleur c'est que selon toutes les apparences, M. Amagat va nous être enlevé. Il est atteint d'une maladie de cœur occasionnée par son travail opiniâtre. Les médecins n'ont pas dit leur dernier mot, mais lui-même se considère comme perdu. Son intelligence est toujours la même : plus belle, j'oserai dire, que jamais ; seules 'les forces physiques l'abandonnent.
» La grande joie au milieu de cette tristesse, Monseigneur, c'est que M. Amagat est revenu à Dieu. De lui-même, spontanément, après avoir lu et relu dans ces derniers temps VEvangile et Vlmitation de Jésus-Christ, il a demandé à se confesser et il a fait la sainte communion, samedi 28 juin, dans d'admirables sentiments de foi...
» Maintenant, Monseigneur, je me permets de vous demander deux choses. D'abord, Votre Grandeur voudra bien ne pas ébruiter la maladie grave ni le retour à Dieu de notre vaillant député. Nous taisons tout cela ici; lamente radicale pousserait des cris d'allégresse en songeant que le colosse, peut, hélas! disparaître.
)) En second lieu, il me semble, Monseigneur, qu'une lettre de votre part ferait un grand bien à M. Amagat dans le moment présent ; mais vous voudrez bien ne point parler de
confession faite ni de communion reçue. Je suis certain que M. Amagat tient à l'apprendre lui-môme à l'évoque dont il ne prononce le nom qu'en se découvrant... » Daignez agréer, Monseigneur, etc.
» Lesmarie, ch. h., direct, de la Semaine cath. »
De son côté, Mgr l'évêque de Saint-Flour écrivait à peu près dans les mêmes termes, donnant les mêmes nouvelles, faisant la même demande et les mêmes recommandations.
Mgr Freppel répondit aussitôt à M. l'abbé Lesmarie :
Paris (rue de Narbonne, 2), 4 juillet 1890.
« Monsieur le chanoine,
» Je vous remercie de m'avoir annoncé ce que vous appelez à juste titre une grande douleur et une grande joie. Ce serait un véritable deuil que la perte d'un homme aussi remarquable par le talent que par le caractère. Quant à son retour à Dieu, je n'en suis pas surpris ; une nature si honnête et si loyale devait tôt ou tard revenir à la vérité. J'unis mes prières aux vôtres pour le rétablissement du cher malade.
» Croyez à mon affectueux dévouement.
» 7 Gh. -Emile, évêque d'Angers. »
En même temps, il adressait à M. Amagat une lettre oii l'on devine, à travers la banalité voulue, le cœur du prêtre et de l'ami :
« Cher monsieur Amagat,
« J'ai appris par M. l'abbé Lesmarie que vous étiez malade; laissez-moi espérer que votre forte constitution triomphera de ce mal passager. Nous y sommes grandement intéressés, caries services que vous avez déjà rendus au pays en font
présager pour l'avenir de plus signalés encore. Votre absence nous serait tout particulièrement sensible pendant la discussion du budget, qui sera probablement renvoyée au mois d'octobre. Vous sauriez, comme d'ordinaire, porter la lumière dans ce travail oii tout est obscurité et dissimulation.
» J'ai assisté assez régulièrement aux séances de la commission, et j'en suis sorti convaincu que, le voulussent-ils, les hommes qui nous gouvernent seraient impuissants à faire un budget raisonnable. Le déplorable état des finances est la conséquence de leurs fautes, et je ne trouve chez eux aucune marque de repentir. Vous saurez leur redire ces choses avec la mâle vigueur qui caractérise votre talent. C'est pourquoi je prie Dieu de vous rendre une santé qui nous est si précieuse. Je me suis permis de vous adresser ce petit mot pour vous montrer que vos amis du Parlement ne vous oublient pas.
» Agréez, cher monsieur Amagat, l'assurance de mes sentiments affectueux et dévoués.
» f Gh. -Emile Freppel, év. d'Angers. »
Cette lettre arriva trop tard à Saint-Flour ; le mal avait fait des progrès rapides, et le 5 juillet, à midi, M. Amagat rendait le dernier soupir, l'âme sereine et le front rayonnant d'espoir.
Un trait achèvera de faire connaître la droiture de cette intelligence. Quand les idées religieuses commencèrent à solliciter son attention, bien avant qu'il songeât à une conversion pratique, l'ancien professeur de Montpellier voulut s'instruire sérieusement du christianisme; mais au lieu d'aller chercher la vérité dans des livres de controverse ou dans des ouvrages à la mode, il prit le Catéchisme et s'imposa d'en lire un chapitre tous les jours. La beauté lumineuse de ces réponses qui allaient au-devant de toutes ses questions et qui réveillaient les meilleurs souvenirs de son enfance, le jetèrent dans le ravissement. Aussi, le moment de
Dieu venu, n'eut-il aucune incertitude, aucune hésitation. Mgr Freppel, qu'il avait admiré pendant dix ans au Palais- Bourbon, ne devait lui survivre que fort peu de temps ; nous espérons qu'ils sont réunis pour toujours dans un monde meilleur.
Les deraiers jours de Mgr Freppel furent vraiment le résumé, disons mieux, le digne couronnement de cette vie patriotique et sacerdotale. L'évêque-député s'y montre tout entier avec l'énergie de son caractère, la vivacité de sa foi et la plénitude de son dévouement.
Il ne fut pas surpris, car il connaissait le mal impitoyable qui le minait. Ses médecins lui avaient défendu de prendre part à la dernière discussion sur la séparation de l'Église et de l'État ; ses amis essayèrent de le retenir au moment même oii il se préparait à parler. « Il ne m'est pas permis de me taire sur un pareil sujet, répondit-il à M. Delahaye qui le suppliait avec une affectueuse instance ; surtout s'il est vrai, comme je le crois, que je n'ai plus que peu de jours à vivre. »
Le travail un peu fiévreux de la préparation l'acheva. Il parut à la tribune courbé comme un vieillard. On eut alors, pendant une heure, le spectacle douloureux du vaillant évoque s'efforçant en vain de faire entendre sa voix brisée au milieu des conversations et des cris d'une majorité inintelligente et servile. Quelques membres de la droite, indignés de la faiblesse de M. Floquet, priaient l'orateur de descendre et sommaient le président de faire respecter la liberté parlementaire. L'athlète lutta jusqu'au bout, mais il revint à son banc les traits contractés. M. Delahaye s'approcha pour le féliciter, surtout pour flétrir l'attitude de la
Chambre. « Ce n'est pas pour eux que j'ai parlé, répliqua Mgr Freppel, c'est pour le pays. Quand vous aurez un devoir à remplir à la tribune, mon cher ami, ne vous laissez jamais décourager par leur hostilité ou leur apparente indiiTérence : le pays vous entendra. N'oublions pas que c'est à lui, rien qu'à lui, que nous devons nous adresser, et que nous ne devons jamais nous lasser de lui parler. »
Quatre jours après, l'évêque d'Angers devait faire l'ordination de la Noël. C'est une cérémonie longue et fatigante. En le voyant si exténué, les collaborateurs dévoués qu'il avait su réunir autour de lui et les médecins lui dirent que c'était impossible, qu'il n'irait pas jusqu'au bout et qu'il fallait se reposer. — « Non, se contenta-t-il de répondre ; j'irai à la calhédrale, dussé-je m'y traîner sur les genoux ! »
Il vint, en effet, mais la vue de son effort arrachait l'âme, racontent les témoins. Il fallut constamment soutenir ce corps que la volonté d'une âme indomptable contraignait seule à tenir debout.
Dans la nuit du lundi au mardi, Mgr Freppel fut pris de suffocation. On le mit sur un fauteuil. Les médecins et son confesseur accoururent. — « Pour combien de temps en ai-je encore? demanda le vénérable malade. — Pour quelques heures seulement, Monseigneur, lui fut-il répondu. Il remercia d'un mot et d'un regard affectueux celui qui avait eu le courage de lui faire entendre cette terrible mais utile vérité. Après s'être confessé et avoir reçu l'absolution et l'extrême-onction, il se recueillit et s'entretint doucement avec Dieu.
Vers les six heures du matin les souffrances, qui avaient été fort grandes jusque-là, redoublèrent encore. Mgr B'reppel serra la main de M. l'abbé Pinier, son secrétaire intime, et lui dit adieu à deux reprises. Presque aussitôt il entra en agonie. Les chanoines réunis dans sa chambre récitaient les prières des agonisants et faisaient la recommandation de l'âme. Yers une heure de l'après-midi, l'évêque d'Angers,
entouré de toute sa famille épiscopale, rendit paisiblement son âme à son Créateur. Il était dans sa soixante-cinquième année.
Nous avons dit plus haut quelle émotion accueillit cette foudroyante nouvelle, non seulement dans la ville et le diocèse d'Angers, mais dans tout le monde catholique, car, selon la belle parole de Mgr de Gabrières, « tous les catholiques étaient les clients et par là même doivent rester les obligés de cet incomparable avocat de leurs intérêts les plus chers. »
A la chambre des députés, M. Floquet s'efforça de faire oublier sa défaillance des jours précédents par un bel éloge auquel tous applaudirent.
« Messieurs, dit-il, vous le savez déjà, comme toute la France, la Chambre vient de faire une perte cruelle.
» Dans ces cathédrales oii lui-même il a fait entendre tant d'oraisons funèbres, dont quelques-unes resteront historiques, Mgr l'évêque d'Angers sera glorifié par l'Église pour les services qu'il lui a rendus et pour ses vertus.
» Ici, je dois adresser, au nom de l'Assemblée, un dernier et respectueux salut au collègue éminent qui laissera un grand vide parmi ceux qui l'entouraient de plus près et qui manquera à la tribune française. »
M. le président rappelait ensuite la dignité simple, la haute affabilité, la bonne humeur du défunt, et cet ensemble de qualités rares qui, sans porter aucune atteinte à la déférence qui lui était due dans les relations personnelles, rendaient ces rapports de chaque jour si faciles et si cordiaux. Il caractérisait ainsi la carrière parlementaire du député de la . troisième circonscription de Brest :
« Mgr Freppel savait que son éloquence lui ferait retrouver dans la lutte des opinions, au milieu des plus ardentes controverses, dans la pleine lumière des débats publics, une partie de cette autorité que lui donnaient ailleurs la foi et l'obéissance des fidèles.
:» Cette éloquence était bien celle qui convient aux délibérations des assemblées politiques, prodigue d'elle-même, toujours prête à la lutte, armée depuis longtemps sur toutes les questions, également à l'aise dans la revendication des grands principes et dans le maniement de la tactique la plus souple.
» Elle valut à notre collègue plus d'un succès. Elle eut la bonne fortune de réunir plusieurs fois tous les cœurs dans une émotion commune. C'était dans ces jours de véritable apaisement où, nous entraînant au-dessus de nos querelles, ce fils de l'Alsace bien-aimée nous parlait de la France, de ses espérances et de son devoir patriotique. Ces jours-là son éloquence était faite non seulement des paroles qu'il prononçait à la tribune, mais du souvenir des appels saintement passionnés que l'évoque patriote adressait jadis à tous ceux qui dépendaient de lui et auxquels il dictait le devoir. »
Les funérailles de Mgr Freppel furent moins remarquables par l'affluence des fidèles accourus de tous les points du diocèse et de toute la France que par l'émotion et la douleur des assistants. On vit alors combien le grand évoque était admiré et aimé.
La presse tout entière rendit hommage à son vaste savoir, à sa loyauté proverbiale, à sa vigoureuse éloquence, à son caractère, à son patriotisme et à ses vertus sacerdotales. « Il meurt, disait la Vraie France de Lille, les mains pleines de bonnes œuvres, après avoir dépensé ses forces que nous pouvions croire inépuisables, ses talents que ses adversaires même ne se lassaient pas d'admirer, au service de Dieu dont il fut l'infatigable apôtre, de l'Église dont il fut le zélé défenseur, et de la France dont il fut le plus vaillant des fils. »
Nous n'avons pas tout dit, il s'en faut de beaucoup, sur Mgr Freppel. Pour certains points les documents authentiques nous manquent; pour d'autres, le temps ne semble pas venu. On serait curieux, par exemple, de connaître les détails de sa vie spirituelle. Peut-être trouvera-t-on quelque chose dans ses papiers intimes, quoique son caractère fut très peu porté aux effusions écrites et aux mémoires discrètement confiés au tiroir, à l'usage de la postérité. Mais on peut à coup sûr répéter à ce propos ce que Mgr Pie disait de l'éloquence de révoque d'Angers : « Il faut être bien riche pour donner toujours aussi libéralement sans être appauvri! » La publication des Se?'mons nous apportera probablement aussi quelque révélation, car la parole de Mgr Freppel était essentiellement vraie: sans qu'il ait guère parlé de lui, on le trouvera tout entier dans ses livres.
La solidité de la foi, la dévotion à la sainte Vierge, le dévouement pratique à l'Église, l'amour des saines doctrines, le sentiment profond du devoir et l'austérité d'une vie laborieuse et sans recherche forment les traits extérieurs de sa piété. La pureté de ses mœurs n'a pas même été effleurée d'un soupçon, pas plus que sa loyauté. Son désintéressement
touchait presque à l'imprudence. Il ne se contentait pas de faire largement l'aumône dans son palais ou dans ses \'isites; il venait libéralement au secours des infortunes publiques ou privées. Lors des grandes inondations qui ravagèrent le Midi, en 1875, il lit parvenir à Mgr Desprès, cardinal-archevêque de Toulouse, qu'il avait connu à Rome et qui était, comme lui, dévoué aux doctrines romaines, une somme considérable. A l'occasion de sa mort les journaux ont raconté grand nombre de traits qui prouvent son bon cœur vis-à-vis des humbles et des gens de service, et ce n'était pas simplement le mépris de l'or ou la philanthropie qui l'inspiraient; c'était la charité surnaturelle, qui voit, qui respecte et qui secourt Jésus-Christ dans ses membres souffrants. « Il ne donnait pas comme les autres. »
Il montrait le même détachement en ce qui regardait sa réputation. A un confident éprouvé qui s'alarmait pour lui à propos de quelques méchants libelles, il répondait avec bonne humeur : « Je sais de quelle source ces vilenies coulent. Que voulez-vous que j'y fasse? Il n'y a que les sots qui n'aient pas d'ennemis, et encore! On met tout cela sous ses pieds et l'on va de l'avant. Je vous remercie d'avoir démenti; mais, de grâce, n'allez pas au delà. Quant à m'en occuper, jamais ! j'ai bien autre chose à faire. »>
Il était vif dans ses discussions, libre dans ses jugements, un peu âpre dans la défense théorique de ce qu'il croyait son droit, très conciliant en réalité. Il ne trouvait pas surprenant qu'on lui répondît sur le même ton. Ilreconnaissait et réparait ses torts et ne gardait jamais rancune. Il aimait « les gens qui savent bien leur affaire », le lui eussent-ils appris à ses dépens, comme il est arrivé quelquefois; il les louait et les employait à l'occasion. Les difficultés matérielles semblaient ne pas exister pour lui. Doué d'une santé robuste et d'une capacité de travail presque indéfinie, il en usait largement; mais s'il ne s'épargnait pas lui-même, peut-être exigeait-il un peu trop des autres.
On sait combien les moindres écrivains sont chatouilleux sur tout ce qui touche à leur? phrases et à leurs livres. Mgr Freppel, en confiant à M. Poirier la direction de V Anjou, commençait par lui donner carte blanche pour retoucher, comme il le jugerait convenable, le style des communications qu'il recevrait. La plupart des œuvres imprimées pendant son épiscopat, sauf ses Lettres pastorales, lui ont été enlevées par les éditeurs avant qu'il ait pu les revoir. C'est ce qui explique, en partie, les redites et les morceaux répétés qui s'y rencontrent. Et que d'oeuvres terminées, que de fragments précieux laissés dans ses cartons ! Que de longues lettres, qui sont de vrais traités, jetées au hasard de tous les vents I
Dans sa correspondance, aucune recherche d'art; il écrit, à grande course de plume, ce qui est nécessaire et signe. Pas un effort pour y mettre de l'esprit ou de la variété ; en revanche, tout est d'une clarté merveilleuse. S'il doit communiquer à plusieurs les mêmes choses, on est sûr d'avoir deux lettres exactement semblables, à moins de modifications nécessaires. Cette uniformité ne vient pas de l'indigence; nul homme n'eut plus de fécondité de plans, d'idées et de phrases ; mais il n'éprouvait pas le besoin de chercher une formule pour sa pensée, quand il l'avait déjà. Ses ûiscours en ceci ressemblaient à ses lettres.
L'affabilité constante, l'égalité d'humeur, le tact infaillible, l'art des promesses et des refus, le charme de la conversation, le raffinement des manières, la magie des dehors et des prévenances, tous les riens brillants qui coûtent peu, qui parent tant de médiocrités et les font prospérer, manquaient à Mgr Freppel; encore plus le talent des bassesses et des lâchetés. C'est une lacune qu'il ne s'est pas beaucoup efforcé de combler. Chez lui, l'ardeur d'apprendre faisait tort au désir de plaire ; tout à convaincre, il ne songeait pas qu'il eût été plus court et plus sûr de flatter. Parfois la raison cachait trop la sensibilité et la force la tendresse. Mais sous ces rudes apparences quel caractère et quel cœur, si l'on
appelle ainsi la bonté, la fidélité, Tabnégation et le sacrifice! A ce lutteur qui donnait avec une infatigable prodigalité, pour la défense de l'Église et pour le relèvement de la patrie, son temps, son travail, son savoir, sa gloire et sa vie, qui donc oserait reprocher de n'avoir pas toujours eu le maintien, le langage et la correction qui font tout le mérite des gentilshommes à la mode? Peut-être même cet ensemble de qualités supérieures et de petits défauts est-il plus original, plus piquant et, en définitive, plus agréable qu'une perfection uniforme dans son impeccable régularité.
Au reste, à certains moments, la dignité, la grâce, le savoirfaire étaient admirables. Ceux qui avaient l'honneur de vivre dans l'intimité du prélat étaient ravis d'apercevoir tout à coup des recoins de cette riche nature qu'ils ne connaissaient paS; des retours affectueux et de charmantes attentions : fleurs poussées au hasard sur cette terre où abonde le fer avec lequel on forge les armes et le blé qui nourrit les hommes! C'était surtout dans le malheur et le besoin, quand les habiles fuient et quand les iaibles abandonnent, qu'on était sûr de voir accourir ou de trouver Mgr Freppel.
Il en était tout autrement de son éloquence. Elle agrandissait tout et s'élevait sans effort. « Cher seigneur, merci de votre belle oraison funèbre, lui écrivait Mgr Pie, après l'éloge de Mgr Fruchaud, archevêque de Tours ; c'est ainsi que les esprits supérieurs savent tirer parti de tous les sujets. Je ne vous lis jamais sans entrer en confusion de ce que j'ose écrire. » Et trois ans plus tard, le 5 août 1877, le même juge remerciait ainsi son ami de joindre les utiles enseignements aux magnifiques aperçus :
« Cher Monseigneur,
» Je veux céder sans retard au plaisir et au besoin de vous dire la très vive satisfaction et admiration où je suis après la lecture de votre très belle oraison funèbre de Mgr de Nantes. C'est une œuvre magistrale et les plus hautes leçons dont
notre temps et notre pays ont besoin y sont formulées avec un accent incomparable.
» Tout à vous avec un respectueux et bien entier dévouement.
» L. Edouard, évêque de Poitiers. »
Au lieu d'un pieux mais assez obscur évêque, tel que Mgr Fournier ou Mgr Wicart, s'il avait à célébrer un héros glorieusement mort au loin pour la patrie, comme l'amiral Courbet, ou un brave tombé sur le champ de bataille de Loigny, sous l'étendard du Sacré-Cœur, pour la France et pour l'Église, comme le général de Sonis, son âme vibrait tout entière et faisait entendre des accents qu'on ne lui connaissait pas encore. Ces deux derniers discours sont des modèles et mériteraient d'être cités comme le chef-d'œuvre d'un éloge militaire, si l'oraison funèbre de Condé n'existait pas, et si Bossuet n'avait pour jamais enlevé cet espoir à ses successeurs. Le savant historien de Charles VII écrivait à Mgr Freppel le 25 septembre 1887 :
» Tout ému encore des admirables paroles que je viens de lire tout haut, au cercle de famille, et qui retentiront profondément dand le cœur de mon fils aîné, soldat chrétien qui est de l'école de Sonis, je me reprocherais de ne point exprimer à Votre Grandeur ma vive admiration et toute ma gratitude. Comme chrétien, comme Français, comme royaliste, et j'oserai dire comme historien, je suis heureux, je suis fier, je suis profondément remué à la lecture de cette page sublime qui prendra place à côté des plus célèbres oraisons funèbres. Il faudrait la graver dans toutes les mémoires : c'est une semence féconde qui fera germer des héros chrétiens.
» Je suis avec le plus profond respect. Monseigneur, de Votre Grandeur le très humble, très obéissant et très reconnaissant serviteur.
» M^^ de Beaucourt. »
Dans un autre genre, le discours sur M^r Sébaux n'est pas moins remarquable. On sait combien l'intrépide évêque d'Angers et le pieux évêque d'Angoulême s'aimaient, quelle confiance absolue ils avaient l'un dans l'autre. Un seul moment leur accord fut non pas rompu mais obscurci; c'est lorsque Mgr Freppel voulut user de son influence auprès du ministre des Cultes pour faire élever son ami à un siège plus considérable. En pleurant ce frère dans Fépiscopat qui avait été son confident et son conseiller, il trouva des paroles et des accents qui allèrent au cœur de son auditoire parce qu'ils jaillissaient da sien.
En somme, malgré des imperfections que nous ne prétendons pas dissimuler, Mgr Freppel a vraiment été un homme dans cette dernière moitié du siècle qui comptera si peu d'hommes. Il a été un homme d'Église et un homme d'État, un homme de principes et un homme de caractère, un homme d'idées et un homme d'action. Doué par la Providence d'un esprit vaste, d'un jugement sûr, d'une volonté forte ; lentement et solidement préparé par de bonnes études classiques, par une excellente éducation cléricale, par l'étude approfondie de la philosophie, de la théologie, de l'Écriture sainte, des sciences ecclésiastiques, de l'histoire et des sciences naturelles, par un long commerce avec les grands maîtres du xvii^ siècle d'abord, notamment avec Bossuet, et ensuite avec les Pères de l'Église, il est devenu un homme supérieur et il a rendu des services éminents à l'Église et à la France dans sa chaire de Sorbonne, à Rome, dans son diocèse d'Angers, du haut de la tribune du Palais- Bourbon. Il a été une de ces digues que Dieu oppose au mal, une de ces colonnes qui empêchent les nations de s'effondrer. Les semences qu'il a jetées dans les sillons ouverts devant lui fructifieront. On peut bouleverser, après sa mort, quelques-unes des œuvres qu'il avait fondées avec tant de peine; sa mémoire et ses écrits restent.
Ses œuvres complètes ne formeront pas moins de qua-
rante volumes. C'est un arsenal pour toutes les guerres du temps présent, et tout est de bonne trempe. A ce point de vue, Mgr Pie est le seul rival que l'on puisse sérieusement comparer à Mgr Freppel. Si l'évêque de Poitiers a plus de grâce, plus d'onction, plus d'harmonie, quelques coups d'aile plus élevés, l'évêque d'Angers est plus riche de science, plus fécond dans ses plans, plus varié par les genres et les sujets qu'il aborde, plus serré et plus lumineux dans ses démonstrations. Tous les deux sont d'une orthodoxie irréprochable et parlent un français merveilleusement pur, fait de raison, de foi et de clarté, plus ressemblant à celui du grand siècle qu'à celui de nos jours.
A mesure que le temps marchera, les brochures de circonstance, les œuvres tumultuaires et les chefs-d'œuvre d'académie ou de coterie disparaîtront; mais la renommée de ces deux champions des libertés de l'Église grandira, parce qu'ils ont exposé sans mélange et défendu sans compromis l'éternelle vérité dans la langue des maîtres.
Peu importe à l'impartiale postérité quelques défauts ou môme quelques fautes dont les contemporains ont pu se préoccuper outre mesure. Elle voit l'ensemble, compte les services, pèse les écrits et juge le résultat. Mgr Freppel a d'autant moins à craindre de cette action du temps qu'il s'est plus attaché aux vérités essentielles et immuables, n'accordant presque rien à l'actualité pure, à ces allusions satiriques ou flatteuses qui assurent un succès bruyant mais éphémère. Dans cent ans la lecture de ses ouvrages sera presque aussi opportune et aussi utile qu'aujourd'hui, parce que lors même qu'il traite de faits particuliers, il s'élève toujours aux principes et donne la doctrine complète dont le cas présent n'est qu'une application. Cette habitude des vastes synthèses et la sûreté inflexible de ses déductions impriment à tous ses écrits un caractère de grandeur et de fécondité ; non seulement ils apprennent beaucoup, mais ils initient l'esprit à l'art de composer, c'est-à-dire de combiner et de coordonner les parties d'un
vaste ensemble, donnant à chacune son importance relative et les poussant toutes vers l'impression finale. C'est pourquoi l'on ne saurait trop recommander à la jeunesse des séminaires cette substantielle lecture ; elle est hors de pair pour la formation intellectuelle et littéraire.
On a justement comparé Mgr Freppel à Bourdaloue, mais en faisant observer que s'il est moins profond dans ses analyses morales et moins incisif dans son style, il est plus intéressant, plus riche en rapprochements historiques ou théologiques. Ses livres sont vraiment du dix-neuvième siècle, avec le souffle des Pères et un reflet de Bossuet.
Arrêtons-nous ici. Malgré ses lacunes forcées ou voulues, ce travail prouve suffisamment, croyons-nous^ que Mgr Freppel mérite l'admiration et la reconnaissance. Nous l'avons suivi à travers toutes les phases de sa vie; en Alsace, à l'école d'Obernai et au grand séminaire de Strasbourg, à Sainte-Geneviève et à la Sorbonne, à Rome où il prend une part considérable aux derniers travaux du concile du Vatican, dans son diocèse d'Angers et au Palais-Bourbon. Gomme élève, comme professeur, comme théologien, comme évêque et comme député, toujours il a mis en pratique sa belle et vaillante devise : Dieu ne nous ordonne pas de vaincre, mais de combattre!
Plus on l'étudiera, plus on verra combien était sincère ce qu'il affirmait à la fin de son admirable opuscule sur la Révolution: « Je ne me connais au cœur que deux passions, l'amour de l'Église et l'amour de la France. »