Y. DURUY
La même année encore, le 28 juillet, l'évêque de Yannes lui faisait une invitation plus chère à son cœur :
« Le couronnement de la statue miraculeuse de sainte Anne, près Auray, doit avoir lieu le 30 septembre. Tous les évêques de Bretagne y assisteront. Des milliers de pèlerins nous viendront de tous les coins de la Bretagne. Le clergé sera nombreux .. J'ose espérer que vous accepterez de nous faire un discours de circonstance. Si vous me permettez de vous annoncer, vous me rendrez un grand service, et vous justifierez par ce discours la haute opinion que nous'' avons de vous dans notre pays, où vos ouvrages vous ont précédé. »
C'est le premier rapport que le futur député de la troisième circonscription de Brest ait eu avec cette Bretagne qu'il devait si vaillamment représenter plus tard. En attendant le mandat de député, il reçut le camail de chanoine honoraire de Yannes, comme preuve de gratitude.
Au mois d'août 1868, l'abbé Freppel était sur le champ de
bataille de Waterloo qu'il voulait étudier en détail, lorsqu'on lui apporta son diplôme et sa croix de légionnaire. Il fallut que l'abbé Kieffer, à qui madame Freppel avait envoyé de Paris la correspondance du ministre, donnât les renseignements et accomplît en son nom les formalités nécessaires. On ne voit pas que l'évêque d'Angers ait jamais attaché beaucoup de prix à cette décoration; il ne l'avait pas sollicitée, il ne crut pas devoir la refuser.
« A son retour de Waterloo, raconte M. le curé actuel d'Andlau, il arriva vers les dix heures du soir à Saverne, oii j'étais vicaire. Le lendemain, qui était un dimanche, je le laissai dormir jusqu'à neuf heures, car je connaissais son faible sur ce chapitre. Je savais aussi combien les Savernais aimaient à l'entendre prêcher, et je lis suspendre à la porte de l'église cette affiche : A onze heures, sermon par M. Freppel. Après la messe, je lui signifiai qu'il allait nous faire une petite harangue. « Pas possible; je suis fatigué. D'ailleurs on ne monte pas en chaire comme cela, sans préparation. — Mais vous avez une heure devant vous ; c'estautant qu'on vous en a donné en 1852 pour votre improvisation de concours, et sur quel triste sujet! Aujourd'hui vous choisirez quelque chose de plus joyeux. » Et je lui montrai l'annonce, en passant. « Qu'as-tu fait? s'écria-t-il; c'est une trahison I — Soit, mais toute la ville va venir; vous ne voudrez pas causer pareille déception à nos braves paroissiens. — Eh bien ! je prêcherai sur le Haut-Barr. » Le Haut-Barr est un château des Vosges, dominant Saverne.
» A onze heures, nous entendîmes une de ses plus ravissantes allocutions. Premier point : Saverne, ancienne ville romaine avec ses vestiges de vieux temples, rappelle le passage du paganisme au christianisme. Deuxième point : le Haut-Barr, château du moyen âge, est l'emblème de la foi robuste de cette époque, ferme comme le roc qui sert de fondement à la forteresse. Où en êtes-vous? Troisième point : la vallée, avec son chemin de fer, son canal, ses ponts auda-
cieux, ses tunnels, etc., c'est l'industrie moderne. L'industrie moderne, la vapeur ont des avantages, puisqu'elles transportent les missionnaires de l'Évangile jusqu'aux extrémités du monde. Tout dépend de l'usage.
)) Sur ma demande, avant de se coucher il écrivit cette improvisation superbe, en quatre pages bien serrées, sans une rature et presque sans variantes, tant sa mémoire était sûre et tenace! Je garde encore le manuscrit, i)
Tous ces honneurs ecclésiastiques, civils et universitaires semblaient en présager et en appeler un plus grand et plus lourd. L'abbé Freppel, malgré son désintéressement, ne pouvait s'y tromper : sa haute réputation, sa situation dans l'Université, ses travaux patrologiques, ses vertus sacerdotales le désignaient naturellement pourl'épiscopat. A Rome, ses opinions étaient connues, et Pie IX aurait été personnellement heureux de le préconiser. L'Empereur n'avait aucune objection contre ce choix, et l'impératrice était plutôt favorable. Il n'y avait qu'un obstacle, mais fort sérieux : M. Rouland, ministre des cultes, avait pressenti dans ce prêtre d'un caractère indomptable, d'une foi solide et d'une science supérieure, l'un des adversaires les plus terribles de ses préjugés et de ses prétentions gallicanes. Jamais il n'aurait consenti à proposer un ultramontain aussi tranché et aussi bien armé. L'abbé Freppel ne l'ignorait pas et s'en souciait, semble-t-il, assez peu, laissante Dieu le soin de l'avenir, et sachant que les ministres ne sont pas immortels, pas même immuables. Il se mit donc à rédiger tranquillement, ses leçons pour l'année 1868-69. Déjà son regard voyait poindre ce quatrième siècle qui est l'âge d'or de l'éloquence sacrée. Son talent perfectionné par ses études antérieures, aiguillonné par la sympathie d'un auditoire croissant et soutenu
parle génie des maîtres qu'il devait expliquer, allait s'élever encore. Il avait achevé une leçon sur Gommodien, trois sur Arnobe, et trois autres sur Lactance, lorsqu'une lettre de Rome vint tout interrompre. Le cardinal Bizarri lui écrivait, le 15 février 1869 :
« A la suite d'une décision prise par la Congrégation cardinalice spécialement établie pour la préparation du futur concile général, décision approuvée par le Saint-Père, le cardinal soussigné, président de la Commission pour les affaires des Réguliers, est heureux de vous annoncer que vous êtes élu comme consulteur dans cette commission chargée d'étudier tout ce qui se rapporte aux Réguliers. Il vous fait savoir, en même temps, que l'expresse volonté du Saint-Père est que vous gardiez le secret pontifical sur toutes les matières qui seront traitées. »
Le 23 mars, un bref analogue nommait l'abbé Freppel consulteur de l'importante commission chargée des affaires diplomatico-ecclésiastiques.
Le professeur quitta donc sa chaire de Sorbonne et partit pour la capitale du monde chrétien, où Mgr Rsess l'attendait et où il retrouvera son ancien émule d'Obernai, Blumenslhil, devenu colonel de l'armée pontiflcale, et célèbre par d'ingénieux travaux hydrauliques.
Cette nomination fut également agréable à Rome et à Paris. Le Pape comptait sur l'activité, l'érudition et l'esprit romain de ce consulteur; la Sorbonne était bien aise de se voir représentée, dans cette assemblée solennelle, par un prêtre dont le talent ne pourrait que lui faire honneur.
L'année 18G9 allait Unir, lorsque M. Duverger, porté tout à coup au ministère de la Justice, profita de son court passage pour proposer l'abbé Freppel comme successeur de Mgr Angebault, qui venait de mourir. Mgr Rcess, informé de ce projet, écrivit immédiatement :
LA SURBONNE 141
«■ Monsieur le ministre,
» C'est la première fois, depuis vingt-huit années d'épiscopat, que je prends la liberté d'intervenir auprès du gouvernement dans la nomination d'un évêque; c'est dire assez à Votre Excellence que je ne me suis décidé à cette démarche que par des motifs graves et après y avoir mûrement réfléchi devant Dieu.
» J'ai appris par plusieurs de mes collègues dans l'épiscopat, présents à Rome, que Sa Majesté l'empereur songeait à M. l'abbé Freppel pour le siège épiscopal d'Angers. Tous les prélats qui m'en ont parlé applaudissent hautement à ce choix. Votre Excellence voudra bien me permettre de me joindre à ce concert d'applaudissements, en la priant de rassurer, si besoin en était, la conscience de Sa Majesté sur le choix de M. l'abbé Freppel, qui a été élevé dans mon diocèse et que j'ai suivi avec attention dans toutes les phases de son honorable existence. Ses grandes qualités et sa haute capacité, son jugement droit, ses connaissances variées, son intelligente expression, sa conduite sacerdotale, son esprit de conciliation et son dévouement à l'empereur sont connus de tout le monde. Mieux que tout autre, M. Freppel pourra rendre heureux un des plus importants diocèses, répondre à l'attente de l'empereur et trouver un accueil empressé auprès des évoques de la province ecclésiastique de Tours.
» Après avoir rempli ce devoir de conscience, je prie Votre Excellence d'agréer... »
Dans son témoignage officiel, l'évêque de Strasbourg déclare le doyen de Sainte-Geneviève « très digne de toute dignité ecclésiastique, et même de la dignité épiscopale, pour sa science et son zèle des âmes ».
Le ministre, entièrement décidé, pouvait donc écrire à l'élu, en pleine sécurité de conscience :
Paris, le 29 décembre 1869.
» Je me félicite de pouvoir vous annoncer que, sur ma proposition, l'Empereur a signé le décret qui vous nomme évoque d'Angers. Sa Majesté connaissait déjà et avait apprécié vos titres à l'épiscopat, et en les plaçant sous ses yeux j'ai eu une tâche bien facile. Permettez-moi d'ajouter que j'ai été très heureux d'avoir à la remplir. Je suis sûr d'avance que votre nomination sera accueillie, dans votre diocèse et par le clergé en général, avec une grande faveur. Tout le monde sait de quel esprit vous êtes animé; tous les amis du gouvernement, tous les amis de la religion ont une égale confiance dans vos lumières, dans votre dévouement, dans votre désir éclairé de conciliation, votre amour pour l'Église et pour le bien public.
» Agréez, Monseigneur, l'assurance de ma haute considération et de mes sentiments les plus dévoués.
» Du VERGER. »
L'avenir va nous prouver que rarement choix a été plus heureux; Pie IX le pressentait en remerciant l'empereur par une lettre autographe. Au milieu de ce monde croulant, le nouvel évêque d'Angers va se dresser comme une colonne ; il va briller dans nos ténèbres comme une lumière qu'aucun vent de tempête ne saurait éteindre ou faire vaciller. UÉglise de France compte un grand évêque de plus dans ses annales, et Rome, la première, va le voir à l'œuvre dans un concile œcuménique.
Au grand séminaire de Strasbourg l'abbé Freppel s'était fait le champion et le propagateur des idées ultramontaines ; à la Sorbonne, en face de Mgr Maret, il reprit naturellement son rôle. Pourtant, malgré des caractères et des tendances si contraires, la paix et même une certaine intimité n'avaient guère cessé de régner entre le doyen et le professeur d'éloquence sacrée; mais aux approches du concile, quand l'air vibrait partout de discussions ardentes sur l'infaillibilité, le feu prit aux poudres.
Le 27 juillet 1869, l'abbé Freppel recevait deux énormes liasses de feuilles imprimées, avec ce billet :
« Mon cher collègue et ami,
» Voici mon livre; veuillez le parcourir le plus tôt possible
et me dire votre opinion sur le moment à choisir pour la
publication. Il faut avant tout qu'on ait le temps de le lire et
:de le méditer. Je ne puis croire aux injustices dont on me
! menace, et le devoir me paraît clair. Vous voudrez bien me
rendre ces deux volumes, qui n'ont pas de litre, et je les
remplacerai dès que sera arrivé le moment de la publication.
Tout à vous.
x| » t H. L. G., évêque de Sura. »
Le censeur dont on sollicitait ainsi l'examen officieux n'était pas homme à reculer devant la masse du volume ou la lourdeur du style, pas plus que devant l'expression franche de sa pensée. Huit jours après, il rendait l'ouvrage augmenté d'une longue liste de remarques, et l'auteur lui en adressait par avance de sincères actions de grâces. Le juge croyait en avoir fini, après le libellé d'une sentence si bien acceptée, lorsqu'il reçut, le 10 août, une lettre dont le ton aigre-doux trahit suffisamment le dépit et la déception.
« Mon cher collègue,
» En vous remerciant de nouveau de la peine que vous avez prise de lire mes deux volumes, je dois vous faire part de l'impression produite sur moi par les notes nombreuses dont vous les avez surchargés. Je les ai toutes lues avec la plus grande attention, la plume à la main, et en mettant des contre-notes à côté de vos notes. Je vous les montrerai, si vous le désirez.
» Mon étonnement, je dois vous l'avouer, a été bien grand, en voyant la légèreté qui a présidé h la rédaction de ces observations. Très souvent vous ne vous donnez pas le temps d'achever la lecture des pages et même des phrases que vous critiquez; car vous auriez trouvé la réponse à la plupart de vos difficultés. Toutes vos objections ont été prévues et, ce me semble, réfutées d'avance. Yous n'avez pas du tout ébranlé mes grandes thèses; vous tournez autour, sans les attaquer de front. Je vous démontrerai tout cela, si vous le voulez, dans une nouvelle conversation.
)) Yos objections partent presque toutes d'un ultramontanisme très décidé, très exclusif et qui cependant voudrait se mitiger, mais sans y pouvoir réussir. Je crois que vous n'avez pas assez étudié ces questions, assez réfléchi sur ces grands problèmes, et vous sentirez certainement le besoin d'y revenir.
» Mon livre est un effort sincère, sérieux, loyal, pour con-
cilier les droits de Tépiscopat avec ceux de la papauté, et pour conserver inaltérable le caractère de la constitution de rÉglise. Tout est là. Les contradictions que vous croyez apercevoir dans ma théorie disparaîtront à vos yeux, si vous voulez me donner un moment d'attention. J'ai des réponses à tout, et je les crois très solides. S'il reste des difficultés, elles sont dans les choses, et non pas dans la pensée de mon livre.
)) Permetlez-moi de vous dire que ce que vous qualifiez si souvent ^insuffisance, ^'inexactitude, sans indiquer la moindre preuve, a été trouvé très suffisant et surtout très exact par les théologiens les plus savants, les plus sages, les plus mûrs. Un des meilleurs esprits dont notre Église puisse s'honorer me disait : « Vos thèses, dans leur ensemble, sont invincibles. » J'avoue que la faiblesse de vos raisons me porterait à adhérer à un jugement que j'ai cru d'abord trop favorable.
» Ce premier feu que vient d'essuyer mon livre n'ébranle donc pas ma confiance. Qu'on veuille bien être attentif et juste; qu'on veuille bien écouter mes défenses, et mon livre n'a rien à craindre. C'est l'opinion des plus graves autorités, soit dans l'épiscopat, soit dans le sacerdoce.
» J'ai vérifié dans le document original la proposition du Syllabus, de laquelle vous voulez conclure que la question d'Honorius n'est plus libre. Telle ne me paraît pas la portée du texte primitif. Il n'y a qu'une seule de vos remarques dont je pourrai tirer profit; mais cela suffit pour vous assurer ma reconnaissance.
» En résumé, mon cher collègue, il m'est impossible d'accepter votre jugement général sur mon livre; et ceci, sans tenir compte des formes blessantes dont vous vous êtes servi plus d'une fois.
» Groyez-le bien : il faut arriver aux discussions sérieuses des grandes questions qu'on a soulevées et qui renferment l'avenir de l'Église. Les moyens termes, les habiletés ne serviront qu'à compromettre les grands intérêts qui sont en jeu.
» Je connais trop votre justice pour ne pas rester convaincu: que vous ne vous en tiendrez pas à ce premier examen, trop superficiel pour être définitif. Votre parfaite loyauté m'est aussi une caution certaine que, répondant à la confiance absolue que je vous ai témoignée, vous ne déprécierez pas à l'avance un livre qui n'a pas paru et ne peut pas se défendre. Je vous demande même de garder sur lui un silence absolu, jusqu'à sa publication.
» La peine que vous m'avez faite et qui, je crois, n'a eu qu'un bon motif, ne diminue en rien l'estime et l'affection que je vous ai vouées depuis longtemps; veuillez en agréer la nouvelle assurance.
» t A. L. G., évêque de Sura. »
L'abbé Freppel s'estima offensé par quelques-unes de cesexpressions inspirées tout à la fois par l'obstination du gallican et par la naïveté de l'écrivain. Ses notes, dont nous avons le brouillon sous les yeux, sont un peu raides, il est vrai, d'autant plus qu'elles vont impitoyablement droit à la plaie et la mettent à nu sansbeaucoup déménagement: dans leur rapide concision elles ne reculent pas devant les adjectifs énergiques : Insuffisant, dérisoii^e et absurde s'y lisent en toutes lettres; les inexactitudes, les inconséquences et les contradictions y sont mises en lumière sans euphémismes et sans phrases, par le rapprochement des textes ou par la déduction évidente de fausses conséquences. Un peu plus d'aménité et de prudence dans la forme eût peut-être fait accepter plus docilement le fond ; mais c'est assez l'usage des théologiens de condenser leur jugement en mots un peu durs, et cette fois, ces qualificatifs d'école s'adressaient aux raisonnements du théoricien et non pas à sa personne.
Fort de la pureté de ses intentions et de l'orthodoxie de sa doctrine, l'abbé Freppel répondit vivement; nous n'avons pas sa Jettre, mais la réplique de Mgr Maret nous en fait deviner le sens et le ton.
Paris, le il août 1869.
)) Je me serais abstenu de toute réflexion sur la lettre que vient de m'écrire M. Freppel, si elle ne contenait pas un démenti etundéfl. Je leur dois une réponse immédiate.
» J'ai affirmé et j'affirme de nouveau h M. Freppel que des évêquesetdes ttiéologiensontlu en e?^^^er, examiné et approuvé mes deux volumes. Je ne reconnais à personne le droit de douter de ma parole.
» M. Freppel veut que je le mette en relation avec ces évoques et ces théologiens, pour démontrer les faiblesses et les dangers de mon livre. Je lui réponds que c'est entre lui et moi seuls, pour le moment, que cette discussion peut avoir lieu, et je m'engage à lui démontrer, quand il le voudra, la nullité de ses critiques.
» Mon âge et mon caractère me permettent aussi de donner des conseils à M. Freppel : je l'invite donc à étudier à fond des questions qu'il n'a pas épuisées. La manière dont il parle des rapports de mon livre avec la Défense de la Déclaration me ferait douter qu'il ait lu en entier cet ouvrage.
» Après cette réponse nécessaire, j'oublierai volontiers le ton qu'a pris et que prend avec moi M. Freppel, pour rester toujours son dévoué collègue.
» f H. L. G., évoque de Sura. »
Pour Mgr Freppel, la discussion fat toujours une sorte de guerre oii il faut savoir donner et recevoir des coups. Jamais il n'y apporta de haine et de rancune, mais il faisait peu de cas de celte correction artificielle et de cette politesse de formules qui coûtent peu et qui cachent souvent de féroces perfidies. La courtoisie qu'il avait et qu'il estimait est faite de sincérité dans l'affirmation, de respect pour les personnes et avant tout d'amour et de recherche de la vérité. C'est parce qu'on sent derrière les mots ces fortes et loyales qualités qu'il
a toujours fini par conquérir la syrapathie de ses adversaires, même lorsque sa logique les avait meurtris.
Le billet de Mgr Maret lui parut dépasser la mesure; la riposte ne se fit pas attendre, offrant un curieux mélange de persiflage, de subtilité, d'indignation et de bonhomie.
Paris, 12 août 1869.
« Je me serais abstenu de toute réflexion sur la lettre que vient de m'écrire Mgr Maret, si elle ne contenait une invitation à laquelle je ne puis me rendre. On m'offre une discussion en tête à tête, où « l'on s'engage à me démontrer, quand je le voudrai, la nullité de mes critiques. » J'ai pu consentir une fois à jouer le rôle de Gil Blas, vis à vis de l'archevêque de Grenade, mais c'est assez d'une et même trop. Je ne suis nullement d'humeur à recommencer et ne compte plus m'occuper du livre en question qu'après qu'il aura paru, si, ce qu'à Dieu ne plaise ! il doit jamais paraître.
))J'ai nié etje nie toujours que DœllingeretNewman aient lu en entier et approuvé le livre dont il s'agit; etpar conséquent, il n'y a pas lieu de s'autoriser de leur nom. Quant à des évêques qui « auraient lu en entier, examiné et approuvé les deux volâmes », je suis désolé d'avoir besoin, pour le croire, d'autre chose que d'une affirmation. Si Mgr Maret ne reconnaît à personne le droit de douter de sa parole, chaque évêque a également le droit d'exiger que personne ne doute de la pureté de sa doctrine; entre ces deux droits respectables, je me vois obligé de me prononcer, dans l'espèce, pour le second, jusqu'à preuve du contraire.
» Mgr Maret doute que j'aie lu en entier la Défense de la Déclaration. Je puis le rassurera cet égard; plus heureux que lui, qui, de son propre aveu (conversation dejeudi dernier, à 3h. ), n'a lu cet ouvrage que depuis trois ans, je l'ai lu, étudié et analysé, il y douze ou treize ans, quand je faisais mon cours sur Bossuet, à la Sorbonne.
» Le ton que j'ai pris et que je prends avec Mgr Maret est
celui d'un homme blessé et indigné de voir un auteur demander des conseils itérativement et avec instance, et accabler d'injures celui qui, en place d'éloges, s'est permis des critiques. Ni l'âge ni le caractère ne sauraient justifier un procédé que je persiste à tenir pour fort indélicat. Ce qui ne m'empêche pas de séparer l'auteur, qui m'a gravement manqué, de l'évêque pour lequel je veux et dois continuer à professer le plus profond respect.
« É. Freppel, doyen de Sainte-Geneviève. »
C'était moins deux hommes qui se heurtaient que deux systèmes et deux écoles, l'ultramontain et le gallican. L'un ne voulait voir dans l'Église qu'une aristocratie, et dans le Pape un président d'honneur entre les évoques, ses égaux; l'autre était persuadé que Jésus-Christ a donné à la société qu'il a fondée la forme monarchique, et que le successeur de Pierre a par lui-même, indépendamment de l'assentiment des pasteurs ou des fidèles, la plénitude du magistère et de l'autorité. Le concile du Vatican était destiné par la Providence à trancher officiellement et à jamais ce débat. En attendant, une correspondance montée à ce diapason devait cesser. C'est ce qui eut lieu.
L'abbé Freppel, appelé à Rome, ne pressait pas son départ. Les évêques de Strasbourg, de Toulouse et de Liège avaient pris des appartements daas la maison de retraite de la Société de Marie-Réparatrice et l'invitaient à venir les rejoindre; mais il ne s'y décida que vers la fin de l'année 1869; il donnait ainsi à Mgr Rœss la raison de ce retard calculé :
« A vous parler franchement, je ne désirais pas me trouver à Rome dans le moment où le livre de Mgr Maret y est arrivé. On n'eût pas manqué de m'interroger là-dessus, et j'eusse été embarrassé pour répondre, à cause de ma position à la Sorbonne. J'ai mieux aimé attendre que le jugement fût tout formé à Rome; car dans le cas très probable oîi ce livre serait condamné, je me trouverais déchargé de toute espèce de responsabilité. Mgr d'Orléans, qui m'en parlait l'autre jour, qualifie d'insensé l'acte que vient de commettre Mgr Maret. C'est aussi mon avis. »
Le 20 novembre, il était encore à Paris, d'où il annonçait, en ces termes, à son vénérable correspondant une. nouvelle brochure qui faisait beaucoup de bruit.
« Mgr Dupanloup vient de lancer très inopportunément un manifeste contre l'opportunité de la définition de l'infaillibilité du Pape. Quantité de personnes trouvent fort singulier
qu'à trois semaines du concile quelques évoques jugent à propos de faire le concile par anticipation, dans les journaux. » Arrivé enfin dans la Ville éternelle, l'abbé Freppel se mit à l'œuvre avec ardeur, comme il le faisait toujours. Renfermé presque toute la journée dans sa chambre, au milieu des livres et des documents, à la grande stupéfaction des Romains, n'accordant rien à la curiosité ou à la fantaisie, et le moins possible aux visites et aux réceptions, il préparait un grand travail sur les ordres religieux et spécialement sur les congrégations de femmes, si multipliées depuis le commencement du siècle. Ce mémoire, remis à la commission des Réguliers, dont il était consulteur, aurait servi de base pour la nouvelle législation et l'unification que devait opérer le concile, s'il n'avait pas été brusquement interrompu. Quel a été le sort de ce document précieux? Il est difficile de le savoir. Lorsque les garibaldiens entrèrent à Rome par la brèche de la Porta Pia, ils firent main basse sur le logis et les papiers de.Mgr Freppel; le manuscrit dut alors disparaître, avec beaucoup d'autres. Sa mère, de son côté, avant de quitter Paris pour Angers, fit brûler plus de cinq mille lettres. C'est ce qui explique la pénurie relative de renseignements sur la jeunesse de notre héros.
Ce travail officiel ne l'empêchait pas de suivre de très près le mouvement d'idées qui se produisait dans le concile et autour du concile. Son activité, son sens théologique et son érudition étaient au service des évêques qui voulaient bien le consulter. On se rappelle encore les lettres du P. Gratry et le scandale qu'elles causèrent. Mgr Rœss résolut de les condamner solennellement et chargea l'ancien supérieur de Saint-Arbogaste, resté son ami et devenu son commensal, de rédiger le jugement. Nous en avons eu la minute sous les yeux et nous l'avons collationnée avec le texte publié ; elle n'en diffère que par quelques variantes sans importance. Nous reproduisons cette pièce ; bien qu'elle ait déjà paru dans V Univers et dans la collection des conciles de Maria-
154 MONSEIGNEUR FREPPET
Laach, elle est assez peu connue et difficile à trouver ; c'est un exemple frappant de la netteté et de la précision avec lesquelles Mgr Freppel savait dégager d'une théorie ou d'un livre les principes faux ou dangereux qu'ils cachaient. Ce coup d'œil rapide et cette clarté de formules déconcerteront plus d'une intrigue dans l'avenir.
« Nous par la miséricorde de Dieu et la grâce du Saint- Siège apostolique, évêque de... Au clergé et aux fidèles de notre diocèse, salut et bénédiction en Notre-Seigneur Jésus- Christ.
« Très chers frères,
» Nous avons pris connaissance de deux lettres publiées par M. l'abbé Gratry, sous ce titre : Mgr V Évêque (ïOrléans et Mgr l'Archevêque de Malines. — Paris, 1870. Charles Douniol libraire éditeur, rue de Tournon, 29; et après nous être convaincu de leur authenticité, usant de notre droit de juger en ce qui nous regarde et pour notre diocèse les écrits qui nous paraissent répréhensibles au point de vue de la doctrine et dangereux pour les fidèles confiés à notre sollicitude pastorale ;
» Considérant que, à l'occasion d'un débat théologique qui s'est élevé entre deux vénérables prélats, l'auteur desdites lettres, dépassant toute mesure, déclare une leçon du bréviaire romain « un récit mensonger et intolérable » ; ajoutant que « jamais il n'y eut en histoire une plus audacieuse fourberie, ni plus audacieuse suppression des faits les plus considérables... que le bréviaire romain résume une longue suite de fraudes dans un dernier et solennel mensonge » (l''^ lettre, p. 77) ; et ailleurs : « J'aurais pu vous montrer aussi sur cette question les efforts séculaires des liturgistes de la cour romaine pour étouffer la vérité par l'altération du bréviaire » (2^ lettre, p. 74) ;
» Attendu que, par ces paroles, l'auteur outrage d'une
façon scandaleuse l'Église romaine, qui a autorisé et approuvé ledit bréviaire, qui oblige tous ses prêtres à le réciter journellement, et qui, par conséquent, dans l'hypothèse de l'auteur, n'aurait pu être que dupe ou complice de ce qu'il lui plaît d'appeler « la plus audacieuse fourberie qu'il y ait en histoire » ;
» Considérant de plus que, voulant qualifier les sentiments et les procédés de Yécole qui n'admet pas que les Papes puissent errer sur la foi dans les constitutions dogmatiques destinées à fixer l'enseignement dans TÉglise entière, l'auteur s'oublie jusqu'à dire : « Il n'y a plus ici ni science, ni raison, ni discussion, ni attention, ni opération intellectuelle quelconque ; c'est un vertige, c'est une ivresse qui ne sait plus discerner les objets » (1" lettre, p. 31). Et ailleurs : « Connaissez-vous dans l'histoire de l'esprit humain une question théologique, philosophique, historique qui ait été aussi déshonorée par le mensonge, la mauvaise foi et tout le travail des faussaires ? Je le répète, c'est une question totalement gangrenée par la fraude » (2^ lettre, pp. 77, 78) ;
» Attendu que ces qualifications odieuses atteignent l'immense majorité des évoques et des théologiens, qui ont toujours professé et qui professent encore, à tout le moins comme une doctrine certaine, que les constitutions dogmatiques des Souverains Pontifes destinées à fixer l'enseignement dans l'Église entière (les seules dont il s'agisse dans l'esprit de l'auteur — l""^ lettre, p. 49), ont droit à un véritable assentiment intérieur de tous les fidèles, sans exception, et que par conséquent elles ne pourraient contenir une hérésie formelle ;
» Considérant, en outre, que l'auteur déclare, en terminant sa première lettre, « qu'il a reçu à cet effet des ordres de Dieu... qu'il croit très fermement écrire ceci par l'ordre de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ » (pp. 70 et 80), s'arrogeant ainsi dans TÉglise une mission d'enseigner différente de celle qui découle de l'autorité hiérarchique, et confondant par un déplorable sophisme les lumières de la grâce,
qui ne manquent jamais aux âmos droites et humbles, avec Yordre d'enseigner qui ne peut se justifier que par la mission des pasteurs légitimes ou par des signes extraordinaires de la volonté divine, reconnus et attestés par l'Église ;
» Attendu que de pareilles prétentions qui, dans l'espèce, ne s'appuient sur aucun fait connu ou suffisamment prouvé, ouvriraient la voie aux rêveries les plus funestes de l'Illuminisme et porteraient une grave atteinte à l'ordre comme aux droits de la hiérarchie ;
» Sans nous arrêter à l'explication de ces étranges paroles hasardée en tête de la deuxième lettre (p. 111) et la trouvant insuffisante, attendu que «ni la raison, ni la conscience, ni la foi » d'un écrivain ne sauraient jamais l'autoriser à faire des déclarations aussi expresses que celle-ci : « Je crois très fermement écrire ceci par l'ordre de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ » ; que, dès lors, cette déclaration n'étant pas retirée, subsiste dans sa teneur primitive et se trouve même corroborée par l'appel que fait l'auteur à sa raison particulière pour justifier les prétendus ordres qu'il aurait reçus de Dieu ;
» Considérant que, s'il était loisible à l'auteur, comme à tout écrivain catholique, de se livrer à une discussion sérieuse sur l'origine de ce qu'il appelle les fausses décrétâtes, sur leur valeur doctrinale ou disciplinaire, le respect de la vérité et la connaissance la plus élémentaire des monuments de la tradition lui interdisaient de soutenir que toutes les prérogatives du Saint-Siège autres que la primauté ne reposent que sur des documents faux (2^ lettre, pp. 56, 71, 72) ;
» Attendu que, s'il en était ainsi, les Souverains Pontifes auraient exercé pendant des siècles une autorité spirituelle non justifiée en droit, tandis que de son côté l'Église entière aurait prêté à cette autorité usurpée un assentiment aveugle, cessant ainsi d'être indéfectible de fait ; maximes intolérables et qui rappellent les déclamations de Luther à ses débuts ; I » Considérant que, dans un langage dont la violence [dépasse toute limite, l'auteur s'attache à poursuivre ce qu'il
nomme « une école d'erreur qui aspire à régner aujourd'hui sans partage... une école qui est depuis des siècles, et surtout en ce siècle, l'opprobre de notre cause et le fléau de la religion... une école d'erreur qui n'est autre que l'obstacle prévu par le Christ, ces portes de l'enfer qui essaieront de prévaloir contre l'Église, mais qui ne pourront prévaloir » (2* lettre, pp. 3, 85) ;
» Attendu que de telles assertions sont injurieuses au plus haut point pour les Souverains Pontifes qui, dans l'hypothèse de l'auteur, auraient manqué à tous les devoirs de leur charge en laissant se développer depuis des siècles, sans la flétrir ni la condamner, sans même en signaler l'existence aux fidèles, une école qui pourtant, s'il fallait en croire l'auteur, serait « l'opprobre de notre cause, l'ennemie de l'Église et le fléau de la religion » ;
» Considérant que l'auteur, voulant distinguer entre « le trésor de la foi catholique et le vase d'argile qui le contient », appelle ce vase d'argile « la Politique de l'Église » et qu'il attribue à cette politique de l'Église « les mensonges qui nous ont trompés, qui nous ont divisés » et qui, d'après lui, <f ont arrêté les progrès de la foi jusqu'à nos jours » (2^ lettre, pp. 80, 81, 82, 83, 85) ; oubliant ainsi que l'Église est assistée de TEsprit-Saint, non seulement dans l'enseignement de la foi et dans l'administration des sacrements, mais encore dans le gouvernement de la société spirituelle, et que, par conséquent, attribuer à sa politique les divisions de la chrétienté et les retards qu'a pu subir la conversion des peuples, c'est dire clairement qu'elle a été infidèle à une partie de sa mission ;
» Attendu qu'un tel langage, aussi contraire aux données de l'histoire qu'aux promesses de l'Évangile, ressemble à celui des hérétiques de tous les temps et de tous les lieux ;
» Considérant au surplus que le nom de l'auteur, son talent et les services qu'il a rendus précédemment à l'Église, loin d'être pour nous un motif de garder le silence sur son œuvre, ne font qu'ajouter à la nécessité de la réprouver, à
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cause du retentissement qu'elle est destinée à recevoir et de l'intérêt de curiosité qui pourrait s'y attacher ;
» Considérant enfin les efforts que fait Fauteur lui-même pour donner la plus grande publicité possible aux deux écrits en question, et attendu que dès lors il nous met dans l'obligation de les signaler comme dangereux au clergé et aux fidèles parmi lesquels il cherche à les répandre ;
» Considérant, du reste, que l'auteur ayant appartenu autrefois à notre diocèse, y a exercé les fonctions du saint ministère pendant quelques années ; qu'il y a laissé de justes et nombreuses sympathies, et que, par suite, il nous appartient particulièrement de prémunir nos diocésains contre le danger de ses présentes productions ;
» A ces causes, le saint nom de Dieu invoqué :
» Art. l'^ — Avons condamné et condamnons les deux lettres susmentionnées, comme renfermant des propositions fausses, scandaleuses, outrageantes pour la sainte Église Romaine, ouvrant la voie à des erreurs déjà condamnées par les Souverains Pontifes, téméraires et sentant l'hérésie.
» Art. 2. — Faisons défense, sous les peines de droit, au clergé et aux fidèles de notre diocèse de lire lesdites lettres, de les communiquer et de les conserver chez eux.
» Art. 3. — Étendons la même défense à tous les écrits que le susdit auteur pourrait publier dans la suite en matière de théologie, à moins qu'ils ne soient revêtus de Vimprimatur canonique. »
Ce projet de mandement fut écrit à Rome vers la fin de janvier ou le commencement de février 1870. L'évêque de Strasbourg le fulminait le 19 février ; Mgr Caverot, évoque de Saint-Dié, l'adoptait et le faisait publier dès le 20 du même mois ; Mgr Théodore de Montpellier, évêque de Liège, prenait une semblable mesure le 23 ; Mgr Nogret, évêque de Saint- Claude ; Mgr Delalle, évêque de Rodez; Mgr Plantier,
évêque de Nîmes; Mgr Mabile, évoque de Versailles; Mgr Maupoint, évêque de Saint-Denis (Réunion) ; MgrDoney, évêque de Montauban ; tous les évèques du royaume des Deux-Siciles, en corps, et plusieurs évêques de France, d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne et d'Orient adhérèrent à la lettre de Mgr Rœss. D'autres s'adressèrent à leur clergé ou à leurs diocésains ; il faut citer Mgr de la Tour d'Auvergne, archevêque de Bourges; Mgr Lequette, évoque d'Arras ; Mgr Sergent, évêque de Quimper ; Mgr Fillion, évoque du Mans ; Mgr Desprez, archevêque de Toulouse ; Mgr Régnier, archevêque de Cambrai; Mgr de Langalerie, évêque de Belley; Mgr Foulquier, évêque de Mende ; Mgr Gignoux, évêque de Beauvais. Si tous ne reproduisirent pas le texte de l'abbé Freppel, on peut affirmer que tous s'en inspirèrent et qu'il fut l'agent moins visible, mais principal, dans toute cette affaire. La minorité ne s'y méprit pas, et dès cette époque, Mgr Darboy, qui était l'âme du parti dont Mgr Dupanloup était le plus bruyant porte-parole, écrivait et répétait que le futur évêque d'Angers était « leur plus redoutable ennemi ». Pour le combattre, il avait organisé un service de surveillance : de « jeunes abbés », sous prétexte de rendre visite à madame Freppel et de lui demander des nouvelles de son fils, essayèrent de surprendre les secrets dont on la supposait confidente. Le succès fut mince. Les lettres de Rome étaient d'une réserve extrême sur tout ce qui touchait aux personnes ou aux choses du concile. D'ailleurs l'absent averti prévint à son tour sa vénérable mère des pièges qu'on lui tendait et mit sa discrétion sur le qui-vive.
Au début toutefois, il semble que l'abbé Freppel ne croyait pas à propos d'aborder cette irritante question de l'infaillibilité ; mais il comprit vite qu'elle était inévitable et que ceux-là mêmes qui la proclamaient si passionnément inopportune l'avaient rendue nécessaire. Il n'hésita plus, quand il vit que la plupart des arguments apportés contre la définition n'allaient à rien moins qu'à nier le dogme luimême, et il se jeta dans la mêlée avec toutes ses armes. Son élévation à l'épiscopat, en lui donnant rang parmi les Pères du concile, agrandit son influence et lui permit de déployer au grand jour ses ressources. Nommé le 27 décembre à l'évêché d'Angers vacant par la mort de Mgr Angebault, il fut préconisé dans le consistoire tenu au Vatican le 21 mars 1870, et sacré le 18 avril, lundi de la Pentecôte, par Son Éminence le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, dans l'église de Saint-Louis des Français. Son nom figure pour la première fois parmi ceux des Pères qui assistèrent à la troisième session, tenue le 24 avril 1870, et oii furent proclamés les canons dogmatiques sur la foi et la religion. Mgr Pie avait été nommé rapporteur.
Son émotion fut grande en franchissant le seuil d'une assemblée oii il lui était permis désormais de « saluer du nom de frères ceux que, la veille encore, il s'honorait de pouvoir
appeler ses pères. Vénérables vieillards courbés sous la fatigue et blanchis pour la plupart au service des âmes ; théologiens qui par leur science ont repoussé tous les assauts de l'incrédulité; orateurs dont la parole justement admirée a retenti du haut des chaires et jusque dans les conseils des nations ; écrivains qui par leurs œuvres ont enrichi la littérature de leurs pays ; confesseurs de la foi qui ont tenu haut et ferme le drapeau du Christ devant l'injustice et la violence ; missionnaires intrépides au front desquels resplendit la double auréole de l'apostolat et du martyre : voilà l'auguste sénat qui daignait ouvrir au nouvel élu ses rangs glorieux. »
Les nombreuses notes au crayon dans lesquelles Mgr Freppel, à partir du 21 mars, condense ses impressions, ses jugements et ses réponses, prouvent avec quelle attention il suivait les discours conciliaires. Il prit bientôt dans les séances privées et publiques une part active et parfois décisive. Ce fut le 14 juin 1870 qu'il prononça son premier discours, très écouté et très remarqué. Nous allons en dire quelques mots.
Un des arguments favoris contre la définition de l'infaillibilité pontificale était l'émoi que cette nouveauté, comme on affectait de l'appeler, devait causer dans le monde chrétien et parmi les hommes politiques. Suivant quelques-uns, tout rapprochement entre Rome et les schismatiques, entre l'Eglise catholique et les sectes protestantes devenait par le fait impossible; la foi et la docilité des catholiques eux-mêmes se briseraient peut-être contre ce dogme tyrannique et jusquelà inconnu. Depuis des mois ce lieu commun était exploité par l'opposition, avec une persistance dont la rhétorique ne dissimulait pas toujours le vague et la monotonie.
Mgr Freppel, familiarisé de longue date avec les grands apologistes des premiers siècles, et en même temps très bien informé des tendances et des habitudes modernes, vit tout âe suite le faible de l'attaque et de la défense. Pour dissiper
une fois pour toutes ce fantôme, il résolut d'appeler au secours de la théologie et de la dialectique la statistique et la géographie. Il se mit donc à compulser les synodes provinciaux tenus en France dans ces derniers temps et réunit en brochure ce qu'ils avaient dit de favorable à la primauté du Pape et à son infaillibilité. Les opposants furent assez déconcertés « en voyant qu'ils avaient signé eux-mêmes, depuis longtemps, ce qu'ils rejetaient aujourd'hui comme douteux, ou du moins comme inopportun »
.Mais il y avait mieux encore à faire. Avec le concours dévoué du cardinal Pitra, son ami, et de quelques bénédictins de Hollande et d'Allemagne, il se procura les divers catéchismes en usage dans les diocèses de Gaule et de Germanie ; c'était les seuls pays dont la soumission pût être suspectée. Le dépouillement fait avec beaucoup de soin, l'évêque d'Angers put établir qu'il n'y avait pas un seul de ces livres d'enseignement populaire qui fût vraiment opposé à l'infaillibilité ; un très petit nombre n'en parlaient pas et ne pouvaient, en bonne logique, être invoqués ni pour ni contre ; plusieurs l'admettaient implicitement, virtuellement ou équivalemment; l'immense majorité la proclamait en termes clairs et définis. On devait en conclure que la croyance à l'infaillibilité du pape était la croyance commune, non seulement en Italie et en Espagne, mais dans les pays de langue française, allemande et slave. La définition conciliaire ne devait donc rien changer aux habitudes catholiques ; encore moins produirait-elle du scandale; elle jetterait seulement plus de lumière et de certitude sur une vérité à laquelle tous donnaient déjà leur assentiment.
Cette démonstration par les seuls documents officiels, faite en latin d'excellente marque, avec une précision et une lucidité rares, termina le débat ; personne n'essaya d'y répondre. Le soir même, Pie IX envoyait au jeune orateur le cardinal Bizarri, pour le féliciter de son succès, et les cartes pleuvaient chez lui. A partir de ce jour Mgr Freppel devint incontestablement un des Pères les plus considérés du con-