‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 116 sur 226 · Lettre au T. 11. P. Chevalier, 7 juillet · texte numérisé non relu

Lettre au T. 11. P. Chevalier, 7 juillet

jours se ravitailler à Thursday, le P. Navarre crut bon d'avertir le maître du port. Mais, puisque le maître du port montrait si peu de bienveillance, on tournera les difficultés. Nulle défense n'est portée d'aller à York, la station de Mosby. On va se rendre d'abord à York, cette nuit même, et, de là, en route pour la Nouvelle-Guinée. Le P. Navarre dégage par écrit la responsabilité du capitaine et il envoie le P. Verjus avec les frères Nicolas et Salvatore à l'assaut de la grande île. « Trois pauvres petits Missionnaires, écrira bientôt le premier apôtre de la Papouasie, c'est peu de chose pour assiéger le diable dans sa dernière forteresse ; mais le Missionnaire peut tout en Celui qui le fortifie. »

Dans une autre lettre adressée à son frère et dont, malheureusement, nous ne possédons qu'un fragment, le P. Verjus écrit avec sa bonne humeur ordinaire : « Le R. P. Navarre eût bien désiré prendre lui-même possession officielle, au nom du Sacré Cœur, du dernier pays du monde où notre sainte religion n'a pas été prêchée ; il aurait voulu par lui-même déloger Satan de ses derniers autels; mais impossible pour lui de laisser Thursday, où le retiennent les affaires générales de la Mission. N'ayant rien autre sous la main, ce bon Père prit ce qu'il avait, et m'envoya. La responsabilité me fit peur, mais l'obéissance est plus forte que la mort. Avec le grand désir que j'avais de me dévouer au salut des chers sauvages, je reçus cette nouvelle comme la meilleure de ma vie, me considérant entre les mains du bon Dieu, comme la mâchoire d'âne entre les mains du fameux Samson. L'instrument était mauvais, et cependant Samson tua mille Philistins. Je ne vaux guère plus que la mâchoire d'âne, mais le bon Dieu peut tout. »

Donc, le soir du 19 juin 1885, vers huit heures, le P. Navarre accompagna à bord « les trois pauvres petits missionnaires », le P. Henry Verjus, le frère Salvatore Gasbarra et le frère Nicolas Marconi. Il les bénit, il les embrasse. A Dieu ! Et à bientôt ! Le Père rentre à la

maison. Là, sous'la véranda, il se met en prière. Il égrène son chapelet, tout en pensant aux dangers que ses chers enfants allaient courir. Le trajet jusqu'à York ne l'inquiétait pas ; mais le reste de la route ! Le Josh est à peine un bateau ; plutôt une barque : 28 pieds de long, 7 de large et 3 1/2 de profondeur. Encore bien que le capitaine, un Manillois, eût parcouru ces mers, il n'était guère expérimenté. Il n'avait jamais été que simple matelot... Et puis, comment seront-ils reçus par les Canaques ? « Les menaces des protestants, lisons-nous dans les notes que le R. P. Navarre a bien voulu nous communiquer, me revenaient en mémoire et redoublaient mes angoises. Je regrettais presque de les avoir envoyés, de n'être pas parti moi-même. J'étais comme un père qui envoie ses enfants au danger... Ned Mosby voulait profiter delà marée montante pour partir, et il ne devait lever l'ancre que vers dix ou onze heures de nuit. Je veillais sous la véranda. Vers onze heures, à la lueur que projetait un beau ciel étoile, je vis déployer les voiles, puis le bateau se mouvoir. J'avais près de moi une lanterne allumée pour indiquer à mes chers confrères que j'étais là. Je voulais les voir partir, et, comme ils partaient, j'agitai la lanterne comme pour leur dire adieu. Jamais séparation ne m'avait été aussi sensible. Je sentais que l'avenir de la Nouvelle-Guinée était dans cette pauvre barque... »

Telles étaient les impressions du père. Voici celles du fils. Il nous les a racontées, au vol de la plume, en quelques pages qui resteront, dans l'histoire de l'apostolat, comme un document immortel:

« En arrivant à bord, nous y voyons sept pauvres sauvages que Mosby vient de chercher en Australie pour les conduire à sa station de pêche. Nous serons donc déjà en famille pour commencer ; je dis en famille, car nous sommes les uns sur les autres, le bateau n'ayant guère plus de 8 mètres de long sur 3 mètres de large. On se demande en le voyant comment on ose affronter les fureurs de la mer avec de pareilles embarcations. De plus,

nous avons à bord deux matelots, Mosby lui-même, et deux majestés. Les deux majestés en question sont : Tune, le roi de l'île Mont-Ernest, près de laquelle nous allons passer ; l'autre, le roi de Moatta, sur la rivière Kataou,en Nouvelle- Guinée. Ces deux majestés sont noires, mais convenablement habillées ; elles sont pour le moment au service du capitaine Mosby. Le roi de Moatta se nomme Maïno, c'est le fils du Maïno qui conduisit d'Albertis sur le Fly-River. Ce brave sauvage est bien bon. Quand nous pourrons faire une station chez lui nous ferons bien. Il est dans les meilleures dispositions ; il aime le bon Dieu, il désire le baptême et veut brûler tous ses diables, dont il est luimême grand fabricateur. Enfin, avec toute cette aimable compagnie, nous sortîmes du port le 19 juin, vers dix heures du soir, pour aller ancrer à la pointe de l'île, y passer la nuit, et le lendemain y prendre le vent pour York. La mer était furieusement grosse ; et, comme jamais nous n'avions encore voyagé sur ces barques de pêche, le mal de mer arriva aussitôt. De plus, la barque était trop chargée : il fallut transborder une partie du personnel et nos quelques caisses à bord du Coral-Sea, qui stoppait au même endroit. Je fis une visite à M. Thompson, capitaine de ce bateau. Il consentit à transporter nos affaires à York ; car là seulement nous devions prendre le bateau à nous destiné.

<( Vers le soir du 20 juin, la mer devint tellement grosse que nous dûmes ancrer derrière l'île Double. Nous en profitâmes pour descendre à terre et faire nos exercices de piété; car, à bord, impossible de lire et de parler; on ne peut songer qu'à une chose, se tenir ferme aux mâts et aux cordages, sous peine de prendre un bain forcé et de faire une visite aux poissons. La soirée fut belle: après nous être reposés un peu à terre, nous plantâmes une croix dans cette île déserte, nous y fîmes notre lecture spirituelle, notre prière, et, après une courte réfection, nous retournâmes à bord. Le lendemain la mer fut meilleure ; le surlendemain aussi ; mais, la nuit venant, nous étions

toujours obligés de chercher un refuge derrière une île quelconque. L'île York parut enfin à l'horizon et, près d'elle, au mouillage, le Gordon, grosse barque de pêche, que le capitaine Mosby a eu la bonté de mettre pour quatre mois à notre disposition. Que Notre-Seigneur lui rende au centuple ce qu'il a fait pour les Missionnaires de son divin Cœur !

« Arrivés à York, toutes les difficultés paraissaient évanouies ; mais pas du tout ! Il en coulait trop au diable de s'avouer vaincu. Mosby nous reçut de son mieux dans son île sauvage, où il avait commandé, exprès pour nous, une cabane toute neuve. Tout allait pour le mieux; mes hommes chargaient le bois et l'eau avec les bagages ; mais le démon revint à la charge. D'abord Mosby ne pouvait plus nous donner le pilote convenu. Un moment je pris peur; car comment oser exposer la vie de sept hommes ,ur une mer inconnue et pleine d'écueils ? Mais bientôt Notre-Dame du Sacré-Cœur vint à notre secours. Ellemême nous conduira. Je bénis le bateau, je nomme officiellement devant mes hommes Notre-Dame du Sacré- Cœur pilote du Gordon pour la Nouvelle-Guinée . Je mis sur le pont une petite statue de bronze, bénite à Rome. La confiance revint, et il fut décidé que nous partirions quand même. Mais alors, le pilote manquant, il me fallait un autre homme pour les manœuvres. Notre-Dame du Sacré-Cœur y pourvut. Un homme au service de Mosby finissait son temps; il s'engaga avec nous, et tout fut réglé.

« Le lendemain, nouvelles difficultés. Je croyais trouver le bateau tout prêt et tout armé. Il n'a point de boussole. Comment faire ?... Retourner à Thursday pour en acheter une .'... Mais, pour y aller, il en faut une. Notre-Dame, de nouveau invoquée, fait arriver un bateau qui en a une de reste, et il nous la cède. Enfin, le 25 juin au matin, après avoir remercié notre brave Mosby, célébré le saint sacrifice de la messe dans la cabane de paille et invoqué publiquement Notre-Dame du Sacré-Cœur, nous levâmes l'ancre pour la Nouvelle-Guinée. La journée fut terrible. Juste au

moment de passer entre deux bancs de coraux, la pluie se mit à tomber; la mer passait par-dessus le bateau, et j'eus mille peines à rassurer mes compagnons de voyage et à me tenir cramponné sur l'avant pour examiner la route. Le soir, mouillés jusqu'aux os, nous ancrâmes derrière l'île Darnley, dont d'Albertis parle au long en son voyage à Yule-Island. Nous fîmes la tente sur le pont pour y passer la nuit, mais tout était mouillé. Impossible de se réchauffer. Pour comble, le vent agissant sur la tente fit chasser le bateau sur son ancre et nous renvoya au large. Il nous fallut une bonne heure pour revenir. Le lendemain, impossible de partir; il fallut rester à l'abri. Mais le 27, vers trois heures du matin, le vent étant favorable, nous levâmes l'ancre pour ne plus la jeter qu'en Nouvelle-Guinée. Nous entrions en grande mer: plus d'ilôts pour s'abriter, il fallait marcher. En avant donc ! Il n'arrivera que ce que le bon Dieu voudra pour sa gloire !

« Toute la journée du 27, la nuit et la journée du 28, nous eûmes la mer la plus affreuse ; les vagues étaient deux fois plus hautes que les mâts de notre barque. Par trois fois nous faillîmes tous être balayés à la mer par de grosses vagues qui venaient comme des furies s'abattre sur nous. Comme l'on se sent petit dans ces terribles occasions !... Les bons Frères étaient pâles d'effroi ; ils me regardaient pour savoir ce qu'ils devaient penser. Enfin, le 28, vers six heures du soir, le ciel s'ouvrit et devint tout à coup serein, du côté de la Nouvelle-Guinée. Une pauvre petite colombe noire nous avait annoncé la terre ; fatiguée du chemin, elle cherchait à se poser sur nos voiles. J'en fus touché, les hommes aussi ; tout le monde disait : C'est de bonne augure.

« Vers le soir, au moment où nous ne songions qu'à prier, frère Gasbarra s'écria : « La Nouvelle-Guinée !... La Nouvelle-Guinée !... Je vois la Nouvelle-Guinée!... » Elle était là, en effet, cette chère Terre Promise ! Les larmes nous vinrent aux yeux à tous, larmes de joie et de reconnaissance. Nous nous reprochâmes alors nos craintes

passées, et il nous semblait voir Notre-Dame du Sacré- Cœur sur cette terre de nos désirs, qui nous disait : « Venez, mes enfants, c'est ici que je vous attends... Hommes de peu de foi, pourquoi avez- vous craint ? » C'est au milieu de ces pensées et de ces consolations que nous ancrâmes devant la Nouvelle-Guinée.

« Imaginez si je pus dormir ! Je passai une grande partie de la nuit à regarder la Nouvelle-Guinée. Je lui trouvais toutes les qualités imaginables; mais mon premier soin fut de la bénir au nom du Souverain Pontife, en votre nom, Très Révérend Père, et au nom de toute notre chère petite Société qui la doit évangéliser.

« Le lendemain et le surlendemain furent employés à reconnaître les lieux. Nous étions tombés au cap Possession. Il nous fallait descendre pour arriver à Tile Yule, où m'envoyait la sainte obéissance. En louvoyant le long de la côte, nous vîmes deux grands villages. Ayant jeté l'ancre devant l'un d'eux, vite les sauvages vinrent à notre bord avec des cocos, qu'ils troquèrent pour du tabac. Ils ont déjà au milieu d'eux un catéchiste protestant.

« Enfin, le 30 juin au soir, dernier jour du mois du Sacré-Cœur et fête de saint Paul, apôtre des Gentils, nous ancrâmes dans Hall-Sound, en face de l'île Yule ou Roro ', but de notre voyage, et où nous devons établir une station qui sera comme la mère de toutes les stations subséquentes de la Nouvelle-Guinée.

« Le lendemain, 1er juillet, fut le jour de descente. Etant arrivés dans une baie fort jolie qui se trouve au sud de l'île, le capitaine de notre barque me dit : « Je vois des mai- « sons..., des plantations... Je vois un sauvage, puis deux, « puis trois... — Arrière donc, lui dis-je, et jetez l'ancre « au centre de la baie ; c'est là que le bon Dieu nous veut. « Cette baie sera Port-Léon, en perpétuelle mémoire de « Sa Sainteté Léon XIII, qui nous a confié l'évangélisation

1. Plus tard, le P. Verjus apprendra que Rabao est le nom canaque de Yule et Roro le nom de la tribu.

« de la Nouvelle-Guinée ; et la colline que voilà, sera notre « future résidence. »

« A peine eûmes-nous ancré, que les sauvages se montrèrent en foule sur le rivage. Ils sortaient de toutes parts. Je leur fis signe de venir. Aussitôt une vingtaine d'entre eux se précipitèrent dans leurs pirogues, qu'ils tenaient cachées, et se dirigèrent vers nous. C'était plus que n'en voulait notre capitaine ; il eut un peu frayeur et chargea son revolver. J'en profitai pour défendre aux hommes de tirer, quoi qu'il arrivât, sans mon ordre. Les sauvages arrivèrent, bons, presque timides. Je fis monter les plus anciens et leur donnai un peu de galette de mer. Ils ne se firent pas prier, je vous assure. J'avisais alors l'un deux, qui se nomme Raouma, et je lui fis comprendre que je voulais descendre dans son île, près de sa maison. Il comprit mes gestes et fit éclater sa joie d'une manière extraordinaire. Il voulut savoir qui j'étais : « Missionnaire », lui répondis-je. Le pauvre homme prit cela pour mon nom ; et, depuis, tout le inonde m'appelle Mitsinari. Quand je vis ces pauvres gens en de si bonnes dispositions, je dis au capitaine : « Battons le fer pendant qu'il est chaud : suivez- « moi avec frère Nicolas, et allons tout de suite acheter « un terrain. » Je pris le paquet préparé d'avance pour cet achat, et nous voilà partis sur une pirogue de sauvage.

« L'affaire fut faite" en un quart d'heure. Raouma, sa femme, toute sa famille et nous, fîmes le tour de la terre que je désirais acquérir, en formant de petits tas de pierres. J'étalai aux pieds de Raouma trois chemises, trois couteaux de poche, trois colliers, trois miroirs et deux petites musiques, avec un peu de tabac. Puis, lui faisant admirer le tout, je lui fis signe que cela était à lui, et le terrain à moi. Il consentit en dansant avec toute sa famille, qui sautait de joie.

« Nous revînmes à bord pour dîner, et, le soir môme, nous descendîmes à terre pour couper le bois de la cabane.

« Le lendemain, 2 juillet, jour de la Visitation de Notre-

268 A LA CONQUÊTE d'un MONDE

Dame, fut une grosse journée; car, en moins de quatorze heures sans relâcher, nous arrivâmes à mettre sur pied une cabane couverte d'herbes sèches, de 6 mètres sur 4, avec deux compartiments. Les sauvages en sont dans l'admiration. Que sera-ce quand nous ferons la vraie maison, où nous pourrons enfin avoir avec nous le Très Saint Sacrement!

« Le 4 juillet, jour de saint Irénée, martyr, à qui est consacré mon petit autel portatif, j'eus l'immense bonheur de dire la première messe qui ait été dite en Nouvelle- Guinée. La cérémonie fut simple mais bien touchante. Nous avions tapissé de blanc notre pauvre cabane. La bannière du Sacré-Cœur, donnée par les bonnes sœurs de la Bocca, de Rome, formait le fond de l'autel et l'unique ornement de notre petit sanctuaire. Le petit autel qui me fut donné à Marseille, était monté. Tous ces souvenirs, joints aux circonstances au milieu desquelles nous nous trouvions, faisaient une telle impression que nos marins eux-mêmes étaient émus. Que le Sacré Cœur de Jésus soit de nouveau béni et remercié ' ! »

1. Lettre au T. R. P. Chevalier, datée de Port-Léon, 7 juillet 1885.

RABAO

Le voilà donc en Papouasie, le cher apôtre! A sa mère, à son frère, à tous, et sur tous les tons, il redit, il chante son bonheur : « Aimé soit partout le Sacré Cœur ! Vive Jésus ! Je suis en Nouvelle-Guinée l ! » — « Me voici au milieu d'une île complètement sauvage. Autour de moi des noirs, des noirs, et toujours des noirs. De grandes forêts vierges; des vallées; des montagnes... La grande mer sous mes yeux. Le bon Dieu partout. Cela me suffit. Je suis heureux. Je suis heureux d'être dénué de tout et complètement entre les mains de Dieu. Je suis heureux dans ma pauvre cabane. Mon seul regret est de n'avoir pas encore le Saint Sacrement dans le beau tabernacle que je tiens d'une main si chère, de la main de mon bienaimé frère. Si les sauvages, ce soir, voulaient me manger, ils pourraient facilement se payer ce plaisir qui en serait un plus grand pour moi que pour eux. Mais sur nous, Missionnaires, le bon Dieu veille2. »

Nous avons dit que la journée du 2 juillet fut employée à faire une cabane; bien primitive, assurément; toute en paille. Une cabane : le mot n'est-il pas ambitieux ? C'en était plutôt, comme dit le P. Verjus, le toit posé* à terre. « L'air et la plaie y sont comme chez eux. » De même les moustiques. Impossible de dormir. On se lève. On fait du feu. Les moustiques se moquent du feu et de la fumée. Vive Jésus quand même! Dans quelques jours on bâtira, en de bonnes conditions, une vraie maison. En attendant, le Père trace à la plume le dessin de sa cabane, et il la

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