‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 127 sur 226 · RABA.O · texte numérisé non relu

RABA.O

Le lendemain il alla faire visite à sir Musgrave à bord de VEllangowan. Il lui demanda de l'emmener à Port- Moresby. Le plan du Père était de se ravitailler là : car, les provisions allaient manquer de nouveau; de parler au général, d'écrire au P. Navarre, et de revenir à Yule (Rabao) attendre la réponse. Le capitaine ne consentit point tout d'abord à ce voyage. Craignait-il, comme le P. Verjus le suppose, que le contact trop immédiat des Missionnaires catholiques avec les <c teachers » protestants ne lui suscitât quelques difficultés? L'hypothèse n'a rien d'invraisemblable.

Le 5 septembre, le P. Verjus écrit dans son Journal : « Que la foi est une belle chose ! Si nous n'avions pas travaillé et souffert pour la plus grande gloire du Cœur de Jésus, on dirait de nous maintenant : In vaiium laboraverunt... Cœpit œdificare et non potuit consummare1. Ce matin, j'avais à peine célébré la sainte messe, recousu un peu mes souliers et mes pantalons, que le capitaine Musgrave est venu me surprendre. « Je viens avant 1'freure, « me dit-il; parce que j'ai pensé que vous n'aviez pas de « barque. Je voulais aussi vous demander le total de vos « dépenses dans cette fondation. » Puis le capitaine montre au Père une carte de la Nouvelle-Guinée où les stations protestantes étaient ma-rquées en rouge. Après quoi, il lui donne lecture d'une lettre d'un M. Lawes, chef de la Mission de Port-Moresby, où l'on assure expressément que Yule appartient aux protestants, vu qu'il y avait un teacher dans File, depuis quelques années. Enfin, il lui fait part d'une proclamation de la reine relative à l'annexion de la Nouvelle-Guinée. Au nom du général, solennellement, il attire l'attention du Père sur le dernier paragraphe où toute acquisition de terrain, faite dans les limites du protectorat sans l'approbation de la reiue, est nulle. Le P. Verjus remet alors au capitaine une réponse provisoire pour le général Scratchlez. La conclusion de

1. Ils ont travaillé en vain... Il s'est mis à bâtir et n'a pu achever son ouvrage.

ces longs pourparlers fut que, dans dix jours, le capitaine Musgrave enverrait au Père un bateau pour le conduire à Port-Moresby. De là, si, après une entrevue avec le général, le Père voit la nécessité de conférer avec le P. Navarre, il monterait sur le vaisseau de guerre qui l'ait le service entre la Nouvelle -Guinée et Townsville. Le Père accompagne le capitaine à bord de YEllangowan. Sir Musgrave, qui avait vu de près l'extrême indigence des Missionnaires, leur donna des provisions qu'il paya sans doute de son argent. Le P. Verjus prit congé et s'en retourna à sa cabane le cœur brisé et des larmes plein les yeux.

Sir Musgrave avait dit au Père, en le quittant : « Dans dix jours je vous enverrai un bateau qui vous conduira à Port-Moresby. » Les dix jours passèrent ; les provisions s'épuisèrent, et le bateau ne vint pas.

Le 16 septembre, c'était la fête du chef de l'île. On y était venu des villages environnants, des villages lointains et des montagnes. Il y avait même des natifs de Motou- Motou, point extrême vers le nord où s'arrêtaient les connaissances géographiques des sauvages deRabao. Enfouie, avant l'ouverture de la fête, on visila le Missionnaire et on se réjouissait fort en apprenant qu'il assisterait au mawarou. Tous les étrangers déjà le suppliaient d'aller un jour chez eux, et bientôt.

Cependant, le soir tombait. Le Père avait préparé un discours qu'il devait prononcer dans la nuit; car, entre les danses, plusieurs orateurs prennent la parole. Les indigènes disent que les cocos sont bons, que les haches de fer coupent mieux que les haches de pierre, que les gens de tel village sont leurs amis et les gens de tel autre leurs ennemis. Le Père leur aurait annoncé la bonne nouvelle du royaume de Dieu et raconté le bien qu'il leur apportait, avec la Croix et le Cœur de Jésus, pour leurs corps et pour leurs âmes... Déjà on avait fait l'offrande '

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d'usage : cocos et bananes, à laquelle les Missionnaires avaient répondu par une copieuse distribution de tabac. Les enfants, parés et parfumés, sautaient de joie. Les hommes achevaient de se barbouiller la figure avec de l'ocre jaune et de l'huile de coco. Les femmes revêtaient leurs plus beaux ornements : colliers blancs et colliers noirs, houppes de perroquets, oiseaux de paradis. La fête allait commencer, lorsque, tout à coup, un sauvage signale en mer VEllangowan. Le P. Verjus fait aussitôt son cadeau au roi, lui expose, avec les raisons qu'il a de partir, tous ses regrets de ne pouvoir assister à la fête, et il court au port. Le capitaine du bord lui remet une lettre du général pour le R. P. Navarre et un mémorandum. Sir Musgrave écrit au P. Verjus, dans une lettre particulière, que VEllangowan était à sa disposition pour aller, non plus à Port- Moresby, comme c'était convenu d'abord et comme le Père l'eût tant désiré, mais à Thursday directement.

Que fera le P. Verjus ? Son âme est en proie, comme jamais elle ne le fut, à toutes les perplexités. Ecrire au P. Navarre, et demeurer à Yule, quand même et malgré tout, y combattre, y mourir, c'était, à première vue, ce qui lui semblait le devoir et ce qui répondait le mieux à sa nature ardente ; mais à quoi aboutirait une lettre en ces graves conjonctures ? Aller seul à Thursday ? Mais, que vont devenir les Frères, toujours malades, un peu aigris par les privations, inexpérimentés, sans vêtements et sans nourriture ? Le capitaine de VEllangowan a déclaré qu'il ne pouvait rien céder des provisions du bord. De plus, s'il va seul à Thursday, qui le ramènera ? Car il est impossible qu'il ne revienne pas... Et pourtant, s'il ne revenait pas, qui ramènerait les Frères et tout le matériel de la Mission ? D'autre part, il ne peut envoyer les Frères et demeurer seul: c'est évident. Reste un dernier parti, le plus douloureux et en même temps le plus raisonnable : s'en aller à Thursday avec ses Frères et emporter les pauvres bagages. Au premier mot du P. Navarre, ils reviendront, coûte que coûte, à travers tous les périls, à la conquête de ce nou-

veau monde. « Mon Dieu, vous voyez mon cœur. Que tout soit pour votre plus grande gloire et ma plus grande confusion l ! »

Le 17, au matin 2, les trois Missionnaires font une visite de cabane en cabane et disent au revoir à leurs chers sauvages. Le P. Verjus a confié la maison et son petit mobilier au chef en personne. Raouma a pris le dépôt sous sa sauvegarde, moyennant, si le dépôt reste intact, une hachette et du tabac que le Missionnaire lui a promis pour son retour prochain. « Quel crève-cœur, écrit le Père, de fermer notre petite cabane!... Enfin, Dieu voit tout. Cela suffit3. » Un peu après midi, on descend au port. Le P. Verjus pleurait. Le catéchiste Hénéré, lui-môme, était fort triste de ce départ et il ne cachait point sa peine. « Voilà cependant, disait le P. Verjus, ceux que l'on nous accuse de gêner! » Des sauvages étaient sur la grève et, eux aussi, pleuraient. Les mariniers émus faisaient entre eux cette remarque : « Ces pauvres gens voient bien quels sont leurs vrais amis. » — « Missionnaire, disaient les sauvages, pourquoi laisses-tu Roro ? » Et ils faisaient promettre au Missionnaire de revenir bientôt. Enfin, la barque se détache du rivage ; mais ils ne voulaient pas quitter le Père. Ils entrèrent dans l'eau, dirigeant eux-mêmes la pirogue, et ils répétaient : « Reviens, Missionnaire ! Reviens vers tes enfants de Roro. — Reviens bientôt, je t'en supplie 1 criait le vieux chef Raouma, tout en larmes. Reviens bientôt! Je suis triste de ton départ et je veux te revoir... » Les femmes et les enfants sanglotaient. De grosses larmes silencieuses coulaientsurlesjoues deshommes. Puis, quand l'eau devint trop profonde et qu'ils ne pouvaient plus suivre

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