‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 128 sur 226 · Jbid · texte numérisé non relu

Jbid

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la barque : « Reviens, Missionnaire ! criaient-ils encore de loin. Reviens ! N'oublie pas tes fils de Roro. » Et ils restaient là, faisant des gestes d'adieu. «Jugez, écrit le P. Verjus, si nous étions émus : ces pauvres sauvages dans l'eau jusqu'à la ceinture ; l'île, cette chère île, qui s'éloignait ; et notre pauvre cabane que nous voyons là-haut, comme plongée, elle aussi, dans la douleur ! Tout cela nous occupa tellement le cœur et l'esprit que nous primes à peine garde à l'embarquement. On leva l'ancre quelques instants après, et il fallut dire adieu à notre Terre Promise ! »

Pendant que se jouait à Port-Léon cette sorte de drame déchirant, que devenait, à Thursday, le P. Navarre? Depuis le départ du P. Verjus et de ses compagnons, il attendait le retour du bateau. Il comptait les jours et supputait les vents et la marée. Souvent lui et ses Frères regardaient du côté du port. Ils gravissaient même la colline pour sonder la mer, avec la longue-vue, dans la direction de Yule. Plus de quinze jours s'étaient écoulés et le Gordon ne paraissait pas.

Un jour, enfin, qu'ils étaient occupés à terminer dans leur église les travaux d'intérieur, les matelots du Gordon vinrent les surprendre. Les nouvelles qu'ils apportaient étaient bonnes : les sauvages avaient fait aux Missionnaires un accueil favorable ; on avait élevé une première maison en paille ; le P. Verjus est content ; il insiste seulement pour que le bateau retourne le plus tôt possible ; car ils n'ont de provision que pour, à peine, un mois.

A ce récit, toutes les appréhensions du R. P. Navarre tombèrent. Son cœur débordait de joie. « Nous avons pris possession, disait-il, de la Nouvelle-Guinée. La Providence a bien conduit toute chose. Jamais nous n'abandonnerons cette Terre Promise. » Et, au plus tôt, il charge le bateau de provisions. Mais, au moment du départ, surgissent de nouveaux obstacles. Les matelots ne se souciaient pas de

recommencer l'aventure. Cependant, ils aimaient le P. Verjus qui avait été pour eux comme un pore et qui, comme eux, parlait espagnol. Le P. Navarre leur représente que, par leur faute, le P. Verjus allait peut-être mourir de faim. Au fond, vraisemblablement, ils avaient peur de la fameuse loi, que le lecteur n'a pas oubliée sans doute, et qui interdisait tout voyage en Nouvelle-Guinée. Enfin, sur les objurgations et supplications.du P. Navarre, ils demandent qu'un Frère les accompagne. Le Frère le plus apte à les fortifier et aies diriger était le frère Giuseppe de Santis; mais il souffrait si violemment du mal de mer sur les grands bateaux que le P. Navarre hésitait à lui proposer d'accompagner les Manillois. Mais le bon Frère avait tout compris : « Mon Père, dit-il au supérieur, je vois combien votre embarras est cruel... Vos inquiétudes sont poignantes. Nos confrères vont manquer de tout. Si vous le permettez, je partirai ! » Et, sans l'autorisation du maître du port, le Gordon reprit le chemin de Rabao. Une fois encore, le P. Navarre rendit grâce à la Providence.

Mais, voilà qu'au bout de huit jours le bateau rentre à Thursda}\ Qu'est-ce à dire ? En si peu de temps on n'a pu faire le voyage d'Yule aller et retour. Pedro, le capitaine, raconte au P. Navarre que, pendant une nuit sombre, il avait dû se mettre à l'abri derrière Long-Island. Le vent violent et la mer en fureur faisaient danser le bateau comme une coque de noix. L'ancre se brisa. Impossible de résister au courant. Impossible de se diriger dans la nuit noire. Poussé par la rafale, entraîné par la force irrésistible des vagues, le Gordon, deux fois, heurta les écueils. S'il n'eût été revêtu de lames de cuivre et d'une ossature à toute épreuve, il aurait sombré. Ils étaient depuis longtemps en proie à la tempête, quand, derechef, le bateau se précipite de l'avant contre un rocher et plonge. Le Frère et les matelots poussent des cris vers la sainte Vierge. Le Gordon se relève ; il n'a plus que deux voiles; mais, c'est assez pour voguer. Il file à toute vitesse et, au matin, il entrait à Thursday.

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Le P. Navarre, moins fâché de la perte de l'ancre que désolé d'un contre-temps dont ses pauvres confrères de Nouvelle-Guinée pouvaient être victimes, se hâta de réparer le bateau et de le pourvoir d'une ancre neuve. On était au 6 septembre. Maintenant, partez et volez au secours des Missionnaires !

Hélas ! de nouvelles difficultés, venant cette fois des étrangers et des mariniers eux-mêmes, et dont nous ne trouvons le détail ni dans les papiers du P. Verjus ni dans les notes du P. Navarre, retardèrent encore le départ. Le 7, tout était prêt. L'équipage voulut passer le 8 au port. Le lendemain, le surlendemain, il est encore là. Enfin, le 10, muni de toute autorisation officielle, il se décide ; on aurait pu encore, d'après les calculs du P. Verjus, avec de la bonne volonté, arriver à temps; elle manqua. Le Gordon rencontra en mer Y Ellangowan qui ramenait le Père malade et les deux Frères plus morts que vifs. Quelle rencontre ! Le P. Verjus en avait eu le pressentiment. Écoutons-le racontant lui-même cet épisode émouvant :

« Le 16, vers midi, je vis une voile à l'horizon. Le bateau venait dans notre direction. On regarde la carte. « L'en- « droit est trop profond, dit le capitaine ; ce bateau n'est pas « là pour la pêche... Il va en Nouvelle-Guinée !.. » Je priai alors de virer un peu du côté du bateau qui était sur notre gauche. On vire, en effet, et, après quelques manœuvres, on fut assez près pour parler. « Où allez-vous? cria le « capitaine. — A Yule-Island », répondirent les Manillois. Mais le capitaine comprit Murray-Island pour Yule-Island. « C'est bien, s'écria-t-il, passez votre chemin », et il mit de nouveau le cap sur Thursday; mais, moi qui avais bien entendu, et qui, de plus, avais reconnu le Gordon et Pedro, notre capitaine, je protestai énergiquement. Le capitaine de Y Ellangowan, qui se croyait sûr de son fait, fut un peu choqué, et ce n'est que sur de nouvelles instances qu'il consentit à un nouvel abordement, en y mettant pour condition qu'il parlerait le premier, et en anglais. On vira encore une fois, et, dès que, de nouveau, le Gordon fut près

de nous: « Où allez-vous? cria le capitaine. — AYule-Island, « répondit alors Pedro qui put me reconnaître. Je vais por- « ter des provisions au Père. — C'est bien, me dit alors le « capitaine; parlez vous-même maintenant en espagnol. )> Je dis alors à Pedro de rebrousser chemin et d'aller pour la nuit stopper à Darnley. Nous ne pouvions plus nous entendre; je me réservais de tout dire a Darnley même, où, d'après l'avis antérieur du capitaine, nous devions, nous aussi, passer la nuit. D'un côté, j'étais heureux de cette rencontre providentielle ; car, je me proposais de revenir avec le Gordon, sitôt mon entrevue terminée. Je comptais aussi et désirais beaucoup avoir les lettres du P. Navarre, qui eussent pu modifier l'état présent des choses. Mais, nouvelle déception ! Le capitaine de YEllangowan, qui m'avait assuré quelques heures auparavant devoir passer la nuit à Darnley et sur la parole duquel j'avais donné des ordres à Pedro, changea de résolution tout à coup, et, hissant le drapeau de la Mission, il cria au Gordon de le suivre. Il voulait stopper plus bas, à York-Island. Mais Pedro ne comprit pas ; il s'en tint à nos paroles et s'en alla droit sur Darnley. On passa donc la nuit à York, où demeure Mosby, qui nous a si gracieusement prêté le Gordon pour notre premier voyage. J'aurais bien désiré lui faire une visite; la chose fut impossible; mais lui, qui nous avait reconnus avec une longue-vue, en fut très fâché, etce n'est que dans la suite que je puis lui faire mes excuses et lui dire combien j'ai moi-même regretté de ne pouvoir descendre au moment de mon passage. En attendant, le Gordon était à Darnley, et il y serait encore, malgré les signaux qu'on lui fit de nuit avec des fusées, si la faim ne l'eût fait revenir une semaine après.

« Le lendemain 17, on leva l'ancre de York-Island, et, ver.-, six heures du soir, nous étions à Thursday. »

Tandis que le P. Verjus rentrait à Thursday-Island, le

Souverain Pontife, Léon XIII, apprenait qu'un Missionnaire du Sacré-Cœur avait pénétré en Nouvelle-Guinée et donné son nom au premier rivage où il avait posé le pied. Le Saint-Père avait exprimé au P. Jouet le désir de connaître en détail cet heureux événement. Le 12 octobre, le R. P. Procureur était reçu en audience particulière avec deux enfants de la Petite-Œuvre de Rome. Les deux apostoliques portaient un globe terrestre sur un point duquel, en lettres d'or, on avait écrit : Port-Léon. A peine le Pape eut-il aperçu le petit groupe que le sourire le plus aimable épanouit son austère physionomie : « C'est le Père Jouet, dit-il avec une familiarité toute paternelle. Que m'annoncet-il? — Très Saint Père, le T. R. P. Chevalier, notre supérieur général, et le R. P. Navarre, supérieur de la Mission de Mélanésie, me chargent d'annoncer à Votre Sainteté la bonne nouvelle qu'un de nos Pères vient de prendre possession de la Nouvelle-Guinée où, jusqu'à ce jour, aucun Missionnaire catholique n'avait abordé. Il y a porté la bannière du Sacré-Cœur que Votre Sainteté daigna bénir, et là, pour la première fois, le saint sacrifice a été offert par l'un de nos confrères, le P. Verjus. — Oh! cette nouvelle me fait grand plaisir, répondit le Saint-Père. Combien de Pères ont pu pénétrer en Nouvelle-Guinée? — Un seul, Très Saint Père, le P. Verjus, et deux Frères coadjuteurs... A peine arrivé, le Père, en souvenir de Votre Sainteté, a donné au golfe où il a abordé le nom de Port-Léon. — Voyons, dit le Pape en approchant la mappemonde. Voici la Nouvelle-Guinée; où est Port-Léon? — Ici, Très Saint Père, répondit le P. Jouet en montrant Rabao, l'île d'Yule, sur le globe que les deux enfants tenaient élevé, tout en

regardant avec respect et amour le chef de l'Eglise. — Très bien! » dit Léon XIII, et il traça le signe de la croix sur le point géographique où étaient gravés ces deux mots : Port-Léon l. Bénédiction puissante, elle traversera les océans. Bénédiction féconde, elle ensemencera l'avenir.

Cependant, le P. Verjus était loin de la Nouvelle-Guinée; mais, s'il avait dû céder à la force, nulle puissance au monde n'était capable d'arracher de son cœur la chère terre de promission. Les dernières paroles des sauvages : « Reviens, missionnaire, reviens vers tes enfants de Roro! » retentissaient toujours à ses oreilles. A peine débarqué à Thursday, il aurait voulu reprendre le chemin de la Papouasie. N'avait-il pas dit en s'en allant : « Nous reviendrons, coûte que coûte, à travers tous les obstacles, au péril môme de notre vie ! »

Il retournera en Nouvelle-Guinée, mais non pas aussitôt qu'il l'avait pensé : il lui faudra subir à Thursday un arrêt forcé de quatre mois.

Que fera-t-il pendant ce temps-là? Ce qu'il a fait dans le passé; ce qu'il fera toujours : il travaillera à sa perfection. «Que je suis bien dans une maison réglée! écrit-il. Le R. P. Navarre s'efforce de nous sanctifier. Ce vénéré Père me fait beaucoup de bien. Notre petite communauté va à merveille, grâce au Sacré Cœur de Jésus. La règle est en vigueur. Il y a même de la ferveur 2. » Ce qui l'étonné, c'est de n'avoir plus rien à souffrir, et, pour lui, le temps sans la souffrance, c'est du temps perdu 3. Qu'il se rassure, il en perdra peu. La fièvre n'est pas loin. Elle le ressaisit bientôt et violemment, si violemment qu'il songe à mourir. « Ne pouvant rien garder, je me sens affaiblir graduellement. Que le bon Dieu soit béni ! Je veux me préparer à la

{. Annales de Notre-Dame du Sacré-Cœur, mai 1886.

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