Ibid., 27 août
338 l'apôtre
Les compensations et les consolations ne tardèrent pas à venir. Par une permission divine, ce qui devait entraver l'essor de l'apostolat, servit au contraire à le déployer. Les sauvages remarquèrent vite l'ignorance et la mauvaise conduite de Ratsou, le « teacher» noir. On les entendit bientôt qui disaient: «Il n'est pas bon, Ratsou. Il n'est pas non plus Missionnaire : il ne sait pas la religion de Mitsi. » Mitsi ou Mitsinari, abréviatif de Missionnaire, était pour eux, nous l'avons déjà noté, le nom propre du P. Verjus qu'ils ignoraient encore, ou qu'ils n'arrivaient pas à prononcer. «De plus, ajoutaient-ils, il ne vient jamais voir nos malades et ne leur apporte point de remèdes. » Le pauvre eût été bien embarrassé pour donner aux autres des médicaments : il n'en avait pas pour lui-même. Tombait-il malade, c'est le P. Verjus qui le soignait. Et voilà comment, par un élan spontané de leur simple raison, les sauvages allaient tout droit à cette conclusion logique : La religion de ceux qui se dévouent et se donnent euxmêmes, doit être la religion vraie. Dans Ratsou, «le teacher noir», ils flétrissaisnt la religion protestante. En Verjus, le Missionnaire blanc, ils admiraient la religion catholique. Et la grande merveille pour eux qui n'agissent que par boutade et caprice ou par nécessité, c'était l'esprit de suite, la continuité, la persévérance du Père. Une fois, il avait dit publiquement : «Je viendrai demain au village et aprèsdemain et tous les jours, pour vous instruire du royaume de Dieu et, quand vous aurez des malades dans vos cases, vous me le direz, et je les soignerai. »Ces têtes mobiles ne le crurent pas. Est-ce qu'un homme peut se rappeler le lendemain ce qu'il a promis la veille ? Ce ne fut donc pas seulement de la stupeur, ce fut de l'émerveillement quand ils virent que le P. Verjus était fidèle à sa promesse. Ajoutez qu'il ne demande rien à personne ! «Je veux vous faire du bien, se plaisait-il à répéter aux noirs, pour l'amour
du bon Dieu. C'est lui, c'est le bon Dieu, qui nous a fait quitter notre pays et nos parents et nos amis et tout ce que nous aimons, pour vous apprendre à le connaître, à le servir età allerle voir un jour dans son paradis. » Quant aux malades, quotidiennement, après la classe et le catéchisme, le Père les visitait. Il les soignait lui-même, « avec toute l'affection d'une mère pour ses enfants1 », dira plus tard son supérieur. Comment les sauvages n'auraient-ils pas été touchés ?
Tout en prodiguant ses soins aux corps infirmes, il est préoccupé des âmes. On le voit, dans ses notes, pour ainsi dire penché sur tous les lits d'agonie, épiant le dernier souffle, la main prête à verser l'eau régénératrice. Pour que personne ne meure sans sacrement, il fait en quelque sorte le recensement du village, prend les noms des habitants et, de temps à autre, visite chaque famille, en demandant des nouvelles de tous 2. Quelle douleur, quand, malgré ses précautions, un moribond lui échappe!
La fille de Béra, âgée de six ans, meurt de grosses plaies aux jambes. « O mon Dieu, j'aurais été si heureux de vous envoyer un ange ! Je crains de mettre opposition à vos desseins de miséricorde. Ayez pitié, mon Dieu ! Faitesmoi souffrir, mais sauvez-les 3. » De son mieux, il console Béra lequel est bien affligé de ce que sa fille ne verra pas le bon Dieu 4.
Un autre jour, il apprend que Bouré, chef de Pinoupaka, dont l'enfant a été tué, s'est pendu de désespoir. Hélas ! lui aussi est mort sans baptême. « Mon Dieu, je vous en conjure, faites que ce soit le dernier 5. »
C'est encore le vieux Raboui qui s'en va sans baptême. « Ce bon vieux n'était pas fort instruit et je ne le croyais
1. Premier rapport du R. P. Navarre à MM. les directeurs de l'Œuvre de la Propagation de la Foi.