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quête des Gilbert, dans l'archipel des Navigateurs. Les deux apôtres bénissent les Sœurs-Missionnaires. « Aimé soit partout le Sacré Cœur de Jésus ! » disent d'une voix mouillée de larmes, celles qui restent. « Aimé soit partout le Sacré Cœur de Jésus ! » répondent d'une voix où vibrent les longs espoirs, celles qui partent. Et le bateau fait voile vers Port-Léon.
Le 1er août, elles sont en vue de Yule-Island l. Recueillons, dans leur vive, naïve et joyeuse fraîcheur, les impressions de ces religieuses qui vont être les fondatrices des œuvres de Notre-Dame du Sacré-Cœur en Nouvelle- Guinée. «... Enfin, écrit l'une d'entre elles, de grand matin nous aperçûmes notre chère Mission. Vite nous montons sur le pont, faisons notre prière et prenons pour sujet de contemplation Yule, la maison de nos Pères, la nôtre, etc. Puis, nous voyons le drapeau du Sacré- Cœur se hisser au haut d'un mât. Le frère Salvatore nous avait aperçues et avait donné l'éveil. Le capitaine lance un coup de sifflet et, peu à peu, nous distinguons, à l'aide des lunettes d'approche, un va-et-vient à la communauté. Vers six heures et demie, un petit bateau se détache de Yule. C'est le R. P. Couppé et le bon P. Verjus, qui, avec le frère Giuseppe et quelques sauvages, venaient nous chercher. Alors ce fut des coups de mouchoir réitérés, et, lorsque la chaloupe fut près de nous, un indéfinissable coup de chapeau, auquel nous répondîmes en saluant avec allégresse. Oh ! que nous étions contentes ! Les bons Pères s'occupèrent vite de nos bagages. Pendant ce temps, les jeunes sauvages et une ou deux sauvagesses se groupaient autour de nous : « Bobinés rovès ! Les femmes saintes ! » disaient-ils. Nous leur serrons la main; nous leur sourions, et les voilà, l'un qui tire notre chapelet en disant : « Jesu Keriso ! Jésus-Christ ! » l'autre qui avise notre médaille et dit : « Marie » ; un troisième
1. Le 1er août. C'est la date que le P. Verjus donne dans son Journal. La sœur Marie-Madeleine, dans la lettre que nous citons, donne le 4.
nous prend par le bras affectueusement. Enfin, le pont se remplit; car, peu à peu, les sauvages accouraient dans leurs pirogues. J'avais copié à Thursday un de leurs refrains en canaque, je leur en dis quelques mots et les voilà tous à chanter :
Houi, houi, Jesu Keriso !
Houi, houi, Jesu Keriso!
« Le bon capitaine voulut nous conduire à terre luimême dans sa chaloupe où nous primes place avec le R.P.Couppé et une petite chèvre que nous appelons Migiwnnette. Le P. Verjus nous suivait avec les bagages. A terre, toutes les sauvagesses nous attendaient, au bord de l'eau. Quelques Frères s'y trouvaient aussi. Le bon chien de nos Pères, Toto, qui avait été à peine quelques jours à Thursday, nous reconnut et, à sa manière, il manifestait sa joie. Les sauvagesses portèrent nos paquets, même la petite chèvre. Nous fîmes une halte de quelques minutes chez les Pères, pendant lesquelles nous fûmes adorer Notre-Seigneur dans leur petite chapelle. Le R. P. Gouppé nous conduisit immédiatement chez nous et bénit notre maison. Puis, on nous apporta le déjeuner dans notre réfectoire. Le R. Père voulut bien bénir notre premier repas et nous-mêmes. Nous mangeâmes avec un bon appétit le sagou et le lait de coco, ainsi que les œufs qui nous étaient offerts. Après déjeuner, mère Liguori s'entendit avec le Père supérieur pour la distribution des chambres. J'ai une bonne place; car mon lit s'étant trouvé le dernier à monter, je suis!... devinez où... — Derrière l'autel de notre petite chapelle où repose le Très Saint Sacrement. Une simple cloison de feuilles m'en sépare.
« Après avoir tout déballé et mis en ordre, nous nous empressâmes de préparer la chambre du bon Jésus. Le lendemain à la messe, Notre-Seigneur descendait avec nous pour y demeurer jour et nuit, jusqu'à ce que l'église en briques qui se prépare, soit bâtie. »
La Sœur décrit ensuite la maison :
« Tous les murs sont en feuilles relices ensemble par des lianes; des bambous servent de traverses ; le parquet est boisé, mais toutes les planches sont bombées et gardent la forme d'un tronc d'arbre creux coupé en deux; de nombreux et gros trous nous permettent de respirer par les pieds, car la maison est sur pilotis; le toit est aussi en feuilles; les portes extérieures sont faites en bois et pareilles à celles de France. Les fenêtres n'ont pour fermeture que des volets en bambou qui nous permettent de voir à travers. Pour meubles : une table, une petite étagère et trois tabourets en bois, plus une chaise pour recevoir le inonde. Nous avons apporté nos lits de Thursday, et tandis qu'en France on se fait un sujet de pénitence de dormir sur la paille, je fais mes délices de ma paillasse, sur laquelle je dors comme une marmotte. Notre autel se compose d'une table posée sur des perches en bambou, un petit tabernacle recouvert de papier collé pour cacher sa misère, et, pour garniture, un morceau de rideau rouge qui cache le vide du devant d'autel, puis un autre morceau derrière l'autel pour dérober à la chaleur de la bouo-ie notre mur de feuilles. Deux boites vides, en fer-blanc, nous servent de vases de fleurs; deux, plus petites, remplies de terre mouillée, nous servent à tenir nos bougies. Un petit bouquet de fleurs offert à notre mère Liguori pour sa fête est dans un verre au pied du tabernacle. Nous avons dû écrire à la hâte des canons d'autel; enfin notre nappe d'autel est une vieille mousseline ourlée. Trois images en papier, attachées avec des épingles. Nous avons fabriqué un bénitier, deux rideaux pour cacher l'entrée, en attendant une porte. Nos tabourets nous suivent partout dans chaque pièce, et c'est le cas d'avoir des jambes, si on manque de tête. Notre véranda est planchéiée comme la maison. Au milieu de tout cela, nous sommes heureuses et tranquilles, car nous avons la certitude d'être Là où le Sacré Cœur nous veut. Avec sa grâce, nous ferons du bien. »
Du bien qu'ont fait les Filles de Notre-Dame du Sacré- Cœur, Mgr Navarre, à son retour en Nouvelle-Guinée, dans sa première lettre pastorale, s'est plu à rendre ce solennel témoignage :
« Vous les avez vues à l'œuvre et vous savez les services qu'elles nous rendent en Mission. Ce sont elles qui donnent le cachet de la douceur, de l'ordre et de l'économie, aux familles nouvellement converties. Ce sont elles surtout qui forment de bonnes mères de famille, et la religion s'entretient par ces mères. Les soins donnés aux malades, et vous savez s'ils sont nombreux dans certaines saisons, sont plus assidus, plus tendres; et, souvent, une conversion, à peine commencée, est achevée par les soins de la Sœur assise au chevet du récalcitrant.
« Le Missionnaire ne peut s'occuper de tout. Les Sœurs, outre l'instruction des jeunes filles, prennent soin de l'église, de la chapelle, du linge et ornent les autels, pourvoient aux objets du culte et tiennent tout dans une grande propreté, toutes choses que les nombreuses occupations du Missionnaire ne lui permettent pas de faire*
« C'est au prix de grands sacrifices qu'elles accomplissent ce ministère; car, outre qu'elles sont soumises aux mêmes incommodités que nous et à de plus grandes encore, elles le font avec l'intention de demeurer au poste où le Seigneur les a placées, autant de temps qu'il plaira à ce divin Maître, jusqu'au moment où il les relèvera de leur consigne pour les appeler à Lui.
« Elles embrassent avec joie ce genre de vie laborieux, et, ce qui fait leur mérite et leur gloire, c'est qu'elles le choisissent librement, qu'elles l'acceptent courageusement. C'est pour cela qu'elles se font religieuses dans une Congrégation de Sœurs-Missionnaires, destinées aux Missions les plus difficiles et les plus crucifiantes. Elles demandent comme faveur d'y être admises, et c'est une récompense appréciée quand elles sont trouvées dignes de ce beau ministère. Et ce serait leur faire le plus grand plaisir que de les envoyer aux postes les plus avancés et les plus
difficiles, et vous savez comment elles y demeurenl, y travaillent et y souffrent.
« On admire et on loue beaucoup les hommes qui affrontent la mort sur un champ de bataille pour la défense de la patrie ou ceux qui traversent les mers par amour de la science. Cependant, ils sont toujours accompagnés de ce qui peut imposer la crainte, et munis largement de tous les moyens de sûreté et d'existence. Quelles louanges ne méritent pas ces humbles filles qui vont à la conquête des âmes, armées seulement de la prière et de leur confiance en la divine Providence, et comptent plus, pour le succès de leurs œuvres, sur la protection de leur Mère des cieux et de leur divin Epoux que sur les moyens humains! Elles n'aspirent pas à la gloire passagère qui est al lâchée aux grandes entreprises : la plupart d'entre elles travaillent clans le silence, dans l'ombre, inconnues au reste des hommes, et leurs tombeaux ne seront arrosés que par les larmes de leurs compagnes de sacrifice et par celles des sauvages auxquels elles auront appris à aimer Dieu et ouvert le chemin du ciel. Toute leur ambition se borne à aider, à préparer le salut de quelques âmes qui ne seraient peut-être pas sauvées sans elles.
« Le bon Dieu, voyant le bien que les Filles de Noire- Dame du Sacré-Cœur sont appelées à faire en Mission, répand ses bénédictions sur leur Congrégation : leur nombre augmente en proportion des besoins de cette Mission; et, ce qui est le plus précieux, c'est le bon esprit qui les anime et se conserve parmi elles. »
On le voit, les Filles de Notre-Dame du Sacré-Cœur sont à la hauteur de tous les renoncements inséparables de la vie de Missionnaire, de toutes les immolations sans lesquelles il n'y a point d'apostolat.
Fermons ce chapitre sur un cri de joie qui a été poussé en Nouvelle-Guinée et qui a retenti jusque dans notre vieille Europe :
« Je suis heureuse en Mission et je recommencerais dix fois mon sacrifice, s'il le fallait, malgré les privations
inévitables qu'il entraine. Mon ambition est d'aller encore plus avant, si le bon Dieu l'a pour agréable. Toute la terre étant au Seigneur, je suis partout à l'aise. J'ai, dans ma supérieure, une mère, et, dans mes compagnes, des sœurs. Ma règle me guide. Nos Pères me soutiennent. La grâce de Jésus nous rend joyeuses. Qui donc serait plus heureux qu'un Missionnaire du Cœur de Jésus et qu'une Fille de Notre-Dame du Sacré-Cœur1 ! »