‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 176 sur 226 · Lettre au R. P. Jouet. Thursday, 21 juillet · texte numérisé non relu

Lettre au R. P. Jouet. Thursday, 21 juillet

Il faudrait fonder, près des Sœurs, une sorte de collège pour les filles noires du Détroit et un autre collège près de nous pour les enfants noirs. On leur apprendrait tous les métiers qui pourraient leur être utiles. Je suis presque sûr que le gouvernement nous aiderait pour cette œuvre. Ce serait le seul moyen de sauver nos pauvres noirs du Détroit, trop disséminés pour qu'il soit possible de les visiter et qui, j'en suis sûr, seraient très heureux de venir chez nous. Ces pauvres noirs sont très bien disposés. Méprisés par les uns, repoussés par les autres, ils sont tout étonnés lorsqu'ils rencontrent quelqu'un qui leur tend la main et leur montre un peu de sympathie. Leur race tend à disparaître de jour en jour. C'est à nous de les sauver, ou, si c'est déjà trop tard, d'envoyer au moins en Paradis les quelque mille survivants que nous pourrons trouver. Ce n'est pas ici comme en Nouvelle-Guinée : là-bas le blanc a besoin du noir, lequel est du reste fort et indépendant; mais ici, le blanc n'a pas besoin du noir, il n'a besoin que de ses îles, et il le chasse ou le détruit. Encore une fois, c'est à nous de les sauver, et il n'y a, pour les sauver, d'autre moyen que de les réunir *. »

Les Sœurs étaient là, quand Mgr Navarre, à son retour de France, aborda à l'île de Thursday. Depuis trois mois on se préparait à le recevoir pompeusement. Blancs, noirs, Manillois, Chinois eux-mêmes et Japonais, tout le monde est heureux et veut contribuer à sa manière à la réception de l'évêque catholique. Le 5 octobre au matin, toute l'île est en fête. Vers dix heures on aperçoit à l'entrée du port le steamer qui porte Sa Grandeur. Il est splendidement pavoisé, grâce à la courtoisie du capitaine et du pilote qui veulent, eux aussi, honorer Monseigneur. La Woronga salue d'un coup de canon et, à ce moment, trois chaloupes, pavoisées, elles aussi, et portant le comité, se détachent de terre.

1. Lettre à MM. les Directeurs de l'Œuvre de la Propagation de la foi. Thursday, 20 novembre 1888.

« Comment vous exprimer notre bonheur, écrit le P. Verjus qui, tout malade qu'il est, a voulu descendre à la mer, lorsqu'on arrivant a bord, nous pûmes recevoir la bénédiction de notre évoque vénéré et nous jeter dans ses bras? Depuis plus d'un an, notre Père nous avait quittés. Je sautai dans une barque et je fus à terre avant tout le monde pour prendre la chape et recevoir Monseigneur en cérémonie à la porte du jardin. Vers onze heures arriva le cortège formé au bord de la mer. Mgr Navarre revêtit le rocliet et, se plaçant sous un magnifique dais, œuvre des Filles de Notre-Dame du Sacré-Cœur, il fît signe à la procession d'avancer. Les enfants des Sœurs étaient en tête. Le dais suivait ; puis, la foule. Après les cérémonies prescrites par le rituel à la porte de l'église, Monseigneur entra dans le sanctuaire, termina les cérémonies et donna à son peuple sa première bénédiction. Nous allâmes ensuite au presbytère où les autorités de la ville attendaient Sa Grandeur. Il y avait le gouverneur, M. Milman, le maître du port, les membres du comité présidés par M. Claës, catholique belge, qui est ici post-master et qui nous rend tous les services qu'il peut. Quand tout le monde eut été présenté à Monseigneur, M. le Gouverneur prit la parole, souhaita à Sa Grandeur la bienvenue en termes excellents et termina en proposant un toast à la santé de l'évêque et de toute la Mission.

« Il était midi et demi quand la réunion se dispersa.

« Mais, tout n'était pas fini. Le steamer en rade et les divers mâts et sémaphores de la ville demeuraient pavoises et annonçaient que la fête durait encore. C'est qu'en effet, il y avait réunion le soir au School of Art, où les enfants dirigés par les Sœurs devaient donner une soirée. Pour Thursday, c'était un événement. Aussi, le soir, toute la ville était-elle réunie dans la grande salle d'audience. Monseigneur et le clergé furent accueillis par une salve d'applaudissements, et la séance commença. D'abord des . chants enfantins parfaitement exécutés; puis, les artistes

de Thursday se firent un bonheur de paraître sur la scène. L'un d'eux surtout fut fort goûté : il chanta le Jésus de Nazareth , de Gounod. Un drame aussi , joué par les petites filles, fut très applaudi. Enfin, tout le monde était extrêmement satisfait, et chacun admirait comment nos bonnes Sœurs avaient osé et pu organiser une si belle séance avec des enfants si jeunes1. » Le chant national : Dieu sauve la reine, mit fin à la séance.

Quel chemin parcouru en quatre ans ! Gomment ne pas le remarquer ? — Nous sommes loin des jours où, « par esprit de secte », comme disait le P. Verjus2, l'on s'opposait à l'établissement des Missionnaires dans File de Thursday >et à leur départ pour la Nouvelle-Guinée ! Maintenant les obstacles ont disparu et l'heure approche, peut-être, où les Missionnaires catholiques feront un peu de bien à ces pauvres frères séparés qui sont au fond « bien plus indifférents que protestants ». Assurément le dévouement des Sœurs, leur tact, leur modestie, leur piété, n'ont pas été étrangers à ces beaux résultats ; mais, si appréciable que soit déjà le bien accompli, ce n'est qu'un prélude. Pour les Filles de Notre-Dame du Sacré- Cœur, comme pour les Missionnaires, Thursday n'est qu'un port d'embarcation. Leur « Terre Promise », c'est la Nouvelle-Guinée".

Elles n'ont pas attendu le retour de Mgr Navarre, les vaillantes, pour s'en aller au pays où l'on évangélise, où l'on souffre, où l'on meurt.

En juillet 1887, la R. mère Liguori et les sœurs Claire, Marthe et Madeleine, s'arrachent aux étreintes de leurs sœurs de Thursday, saintement jalouses. L'évêque nommé de Pentacomie, qui s'en allait en France pour son sacre, était là, et aussi le P. Bontemps, qui s'en allait à la con-

1. Lettre à MM. les Directeurs de l'Œuvre de la Propagation de la foi.

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