‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 19 sur 226 · mai · texte numérisé non relu

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Chacun pouvait compter sur lui pleinement. Chacun même pouvait se croire l'ami préféré. Et lui, il aurait pu dire comme cet abbé espagnol du huitième siècle : « Je n'ai laissé qu'un frère dans le monde, et combien n'en ai-je pas retrouvé dans le cloître l ! »

Il avait des prédilections, cependant, et des intimitiés profondes.

Certes, les sages ont raison : la matière est délicate, le sentier glissant, l'illusion facile et combien périlleuse ! A tout prix, il faut sauvegarder le détachement du religieux, la mortification du cœur et la charité commune. Mais, théoriquement, ne condamnez pas toute affection privilégiée : vous n'en avez pas le droit; ou bien arrachez du saint Evangile la page radieuse des amitiés de Jésus.

De lire dans les notes du frère Stanislas- Henry Yerjus les effusions de son âme aimante, c'est un charme. On y contemple d'un regard ravi la céleste alliance de l'affection la plus vive, de la pureté la plus sévère et de l'universelle charité. L'axe de son cœur ardent, c'est Dieu.

Nous avons trouvé dans les papiers du Frère de beaux fragments sur l'amitié. Il les avait notés au courant de ses lectures, parce qu'ils répondaient bien à ses propres sentiments. On y voit, côte à côte, pour la doctrine : saint François de Sales et Mgr Gay ; pour la doctrine encore et tout à la fois pour l'exemple : saint Augustin et son cher Nébridius, saint Grégoire de Nazianze et saint Basile de Césarée, saint Pierre Claver et saint Alphonse Rodriguez, l'abbé de Cheverus et l'abbé Legris-Duval, le P. Lacordaire et l'abbé Perreyve.

« Le cœur de l'homme, surtout du jeune homme, écrit-il, ne peut pas plus vivre sans affection que l'œil sans lumière. »

A l'un de ses confrères qui disait devant lui, absolument, que l'amitié est amollissante, il riposta par de

1. Cité par Montalembert dans son admirable Introduction aux Moines d'Occident, p. lxxx.

tendres paroles du P. de Ravignan où éclate la volonté la plus virile. Et il ajoutait : « Qu'y a-t-il de plus fort que l'amour, le vrai amour? Est-ce que la dévotion au Cœur de Jésus a tué la volonté ? »

Est-il nécessaire de l'ajouter ? Notre religieux, toujours prêt à tout immoler au Cœur de Jésus, n'avait point dérobé au contrôle de l'obéissance les battements de son cœur. De là, dans une paix profonde, le vol tranquille et doux de son âme. De là, sa joie habituelle; la joie, dont saint Thomas nous dit qu'elle est l'harmonie de toutes nos puissances avec la volonté de Dieu.

« Jésus a laissé pour moi percer son Cœur, écrit encore le Frère. 0 Jésus, moi aussi, je veux, pour vous, souffrir en mon cœur. Je suis prêt à vous sacrifier toutes mes affections... toutes. Je ne veux rien garder. Je veux vous donner, comme vous l'avez fait pour moi, jusqu'à la dernière goutte du sang de mon cœur *. »

L'amitié, telle qu'il la comprenait et la pratiquait, n'avait rien d'éphémère. Il était fidèle à ses amis. Si l'amitié n'est pas éternelle, elle n'est pas vraie. Ecoutonsle : « Au Paradis, nous serons ensemble, oui, ensemble, près de Dieu; et alors combien plus nous nous aimerons!... Mais, peut-être se trouvera-t-il quelqu'un pour essayer de refouler tous ces sentiments d'une âme aimante, en vous adressant ce reproche : « Quoi ! relever votre courage et « vous exciter à soutenir généreusement les combats de « ce monde, en partie par l'espoir de vous reposer au « ciel sur le cœur de ceux que vous aimez, n'est-ce pas « une manifeste et grossière imperfection? » Répondez, avec saint François Xavier, que « les plus grands saints « furent sensibles à cette espérance, comme vous et plus « que vous, et qu'ils désirèrent jouir dans l'éternité des « chastes embrassements de leurs amis ».

Le frère Verjus réalisait au pied de la lettre ce beau mot de Rossuet : « L'amitié est une liaison particulière

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