Notamment à sa mère et à M. C
premier cri du frère Verjus. Voici le second : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice! » Justement, le matin, à la messe, on avait lu cette étrange béatitude et le Père directeur l'avait commentée en termes émus. « Je suis prêt, dit le Frère; mais, hélas! je ne suis point digne de cet honneur. »
Désormais, mûri par les événements, il entend devenir plus grave dans ses pensées, dans ses discours, dans ses manières, dans toute sa conduite. Jusqu'à présent, il lui paraît qu'il n'a point vécu. « C'est là le commencement de ma vie. Oui, toute ma vie se passera ainsi. Mon Dieu, je suis à vous : soutenez-moi et faites de moi tout ce que vous voudrez. »
Le lendemain, jour des morts, deux fois jour de deuil, on se lève à trois heures et demie. Comme à l'ordinaire, le Père directeur fait la méditation aux enfants. Le Frère y assiste. « Notre bon Père, écrit-il, s'y surpassa. Ses dernières recommandations ne sortiront jamais de mon cœur. » Les professeurs sanglotaient et le coeur battait dans la poitrine des enfants.
Après la sainte messe où la communion fut fervente, on chanta une dernière fois YAve Maris Stella; puis on se répandit à travers la maison. On voulait revoir encore et pour ainsi dire emporter dans le regard la cour joyeuse, les salles* d'étude, le grand jardin et l'horizon des bois. Enfin on embrasse le Père directeur qui restait provisoirement le gardien du désert. « Les adieux furent navrants. Tout le monde pleurait. »
Au seuil de la maison, les religieuses et les domestiques attendaient. « Les bonnes Sœurs fondaient en larmes; le silence morne des autres disait assez leur profonde douleur. » — « Ces pauvres gens, nos serviteurs, les voilà sans place, dit le frère Verjus. Que le Cœur de Jésus ait pitié d'eux! » Tous se jettent à genoux. Le Père économe les bénit. Puis, les enfants prennent la route d'Issoudun.
Cependant, le frère Verjus qui n'avait pu voir en tête à tête le Père directeur, rentre un moment pour lui dire
« un mot de cœur et de remerciement ». C'est fait. Vite, la poilrine gonflée de sanglots, il rejoint la troupe fugitive, se redisant à lui-même, pour s'encourager et se consoler, la parole de l'apôtre : « A qui aime Dieu, tout profite1. »
L'expulsion qui n'a pas eu lieu à Chezal-Benoit, Issoudun la subira. Le 5 novembre était, cette année-là, le premier vendredi du mois, jour particulièrement consacré au souvenir de la Passion et au culte du Sacré Cœur. Bien avant le lever du soleil, de nombreux détachements de soldats et des gendarmes gardaient toutes les avenues de la Basilique et en interdisaient l'entrée. Pendant ce temps-là, dans la maison des Missionnaires, on crochetait les portes, on envahissait les cellules, on expulsait les religieux. « Quoi! disait au commissaire de police un vénérable prêtre à cheveux blancs, ce n'était donc pas assez d'avoir été banni d'Alsace par les Prussiens! J'ai opté pour la France, et vous, Français, vous me chassez! » A un Père qui l'invitait à se chauffer, un gendarme grelottant de froid et plus encore de honte, disait : « Ah! si je n'avais pas mes enfants à nourrir, je ne ferais pas ce métier de malheur! »
Oui, métier de malheur — et de malédiction... Où sont-ils les héros du crochetage? Les uns ont disparu en des aventures honteuses; les autres ont fait, suivant le mot populaire, de vilaines morts. D'aucuns sont devenus fous.
Le prêtre qui écrit ces pages, visitant, en 1886, à Moulins, la maison des aliénés, remarqua un homme aux yeux hagards, à la figure convulsée, aux mains tremblantes. Il s'arrête près de lui. On dit au malheureux que ce passant est un Missionnaire du Sacré-Cœur. Alors, s'enfonçant en quelque sorte dans le mur, comme pour échapper à la vision : « Oh! quel mal je vous ai fait! pardonnez-moi ou je suis damné... Dites que vous me pardonnez. » C'était le commissaire de police qui avait exécuté les décrets au noviciat de Saint-Gérand.
1. liom., vin, 28. Diligentibus Deum oraiiia cooperantur in bonum.
On recueillerait plus d'un fait de ce genre.
Quant à l'auteur de l'article 7, Jules Ferry, son histoire est connue. Pour premier châtiment, il a été couvert des anathèmes de tout un peuple; puis, au moment où ce naufragé allait regagner le rivage, la main justicière de Dieu l'a refoulé et roulé dans les eaux d'où l'on ne revient pas, les eaux profondes de la mort.
Ce n'est pas seulement la maison des Missionnaires qui qui fut en proie aux malfaiteurs, mais la Basilique ellemême. On expulsa de son temple, comme un simple religieux, Jésus-Christ. On déshonora les portes par l'empreinte du sinistre cachet de cire rouge : Défense à Dieu d'entrer! Et Notre-Dame du Sacré-Cœur qui, depuis vingt-cinq ans, accueillait, du trône où elle régnait en souveraine, les pieuses multitudes, resta prisonnière dans son propre palais... Il y a quatorze ans que ce forfait sacrilège a été consommé. La Vierge est toujours captive1.
Au lendemain des expulsions, les élèves de la Petite- Œuvre trouvèrent dans la ville d'Issoudun une hospitalité aussi cordiale que généreuse. Ils suivirent, en qualité d'externes, les cours de l'Ecole libre du Sacré-Cœur, légalement .établie. Un seul enfant disparut dans la tourmente. De tous les autres, on peut dire qu'ils se cramponnèrent à leurs maîtres. Rien ne put les arracher du Cœur de Jésus. Une mère effrayée, une veuve, accourut des montagnes de la Haute-Loire. Elle voulait emmener son enfant. Ce fut elle qui resta. Elle entra chez les Filles de Notre-Dame du Sacré-Cœur où elle est morte religieuse. Aujourd'hui, son fils est prêtre et Missionnaire.
Au milieu de ces troubles profonds, le frère Verjus disait : « Je n'ai plus ni feu ni lieu. J'écris ceci assis sur une malle et mon cahier sur une chaise. Malgré cela, je