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tecum, les autorités se sont donné le baiser de paix avec la plus grande cordialité. Les larmes m'en sont venues aux yeux. Et puis, quelle piété! quelle foi! C'est consolant... »
Pendant la messe, le cuisinier en second étant absent, le R. Père supérieur, cuisinier en chef, avait seul préparé le dîner, « en vraie maman », dit le bon Frère. On dîna, tout en parlant de la chère Société, qui célébrait, elle aussi, dans toutes ses maisons, mais bien tristement, cette fête de la Vierge qui est l'anniversaire de sa fondation.
Au jour octave de l'Immaculée-Conception, le frère Verjus, le soir, a assisté, dans l'église de Notre-Dame-dela-Merci, à la clôture des fêtes. « Tous mes souvenirs, dit-il, et toutes mes aspirations se sont réunies pour m'enlever de cette terre et me faire goûter de bien grandes délices. O mon Dieu, merci; oui, merci de tout mon cœur! Que votre ciel doit être beau! Que vous devez être bon, puisque vos représentants sont si bons et vos symboles si touchants !
« La cérémonie, commencée à six heures et demie, n'a fini qu'à neuf heures un quart. Je n'ai pas trouvé le temps long. Tout d'abord, en entrant, j'ai fait mon petit pacte avec les saints Anges du tabernacle. J'étais tout ému et bien en ferveur. L'idée de mes chères Missions m'était rappelée par la foi de tout ce peuple, l'ornementation de l'église, l'orgue, et je me suis mis à pleurer sans savoir pourquoi. O mon Dieu, quand donc pourrai-je vous donner mon sang? quand donc? En attendant, je veux vous donner tout mon temps.
« Après avoir salué Jésus et Notre-Dame, je me mis à réciter mon chapelet. Quel ne fut pas mon étonnement, quand je l'entendis chanter à la tribune! Deux soprani chantaient VAve Maria et le peuple répondait sans chanter. Et ainsi jusqu'à huit heures. Le prêtre, du haut de la chaire, avec sa petite lanterne sourde et sa clochette pour donner le signal des chants, me fit penser aux Mission-
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naires au milieu de leurs peuplades faisant réciter la prière du soir.
« Les prières, les chants, les illuminations, la Vierge resplendissante de lumières et comme perdue au milieu des guirlandes de roses, tout cela me transportait : je me croyais au milieu de mes chers futurs néophytes. C'est ainsi que je ferai plus tard.
« A huit heures, les prières cessent. Un long silence règne sur l'assemblée. Tout à coup, un bruit se fait entendre. On se lève. C'est le père qui arrive au milieu de ses enfants. C'est Mgr l'évêque d'Avila. Ce saint prélat me fit la meilleure impression. Comme il rejette toute recherche de lui-même ! Comme il aime son peuple! 11 ne peut avancer : tout le monde veut lui baiser la main. Quel beau spectacle! Enfin Sa Grandeur monte en chaire, et, pendant cinq quarts d'heure, nous tient tous suspendus à ses lèvres. Quel beau discours 1 J'en suis encore ravi... Style doux ou véhément, toujours simple. Beaucoup de doctrine, de l'affection, du cœur, de la foi à transporter les montagnes... Ah! si tous les prédicateurs prêchaient comme cela, le monde changerait en peu de temps i ! »
Ce ne sont pas seulement les églises qui l'intéressent ni les cérémonies du culte; on peut dire qu'il a les yeux ouverts sur tout. Le costume des prêtres le frappe et il décrit leur grand manteau assez semblable au manteau des Missionnaires du Sacré-Cœur, mais plus large et à grand col. Ils le ramènent à la manière catalane : ce qui les empêche d'oter leur chapeau pour saluer. Chapeau immense. « Il parait cependant qu'il a bien diminué. Jugez de sa largeur primitive, puisqu'il mesure encore soixantedix centimètres d'envergure 2 ! »
De la tète du prêtre, il descend aux pieds de l'artisan. « La chaussure du petit peuple est une semelle de jonc, toute simple, reliée au pied comme les sandales du capucin. Son vêtement est court et léger. Sa coiffure est un
bonnet rouge assez singulier, aussi long que le vulgaire bonnet de nuit, sans mèche et de largeur régulière. Il se plie ou se rabat, à droite ou à gauche, à volonté.
« Le bourgeois catalan a toujours des bottines pointues et un grand manteau qu'il ramène sur l'épaule gauche avec une gravité sans pareille... On croirait qu'ils ont tous mal aux dents ou qu'ils cachent une arme à feu. »
Une visite au fort de Monjuich ne le laisse pas indifférent. A mi-côte de l'escarpement, il s'arrête comme en extase devant le superbe panorama qui se déroule à ses pieds : la mer, la ville, une plaine que limitent de belles collines plantées d'oliviers. « On éprouve là, dit-il, quelque chose d'indéfinissable; c'est comme une sensation de l'infini. » Le commandant du fort, un ancien zouave pontifical, tout fier d'une cicatrice à la joue, « preuve qu'il n'a pas tourné le dos à l'ennemi », entretient les visiteurs de la science stratégique, et le frère Verjus a pris des notes sur les ponts-levis, les canons de tous calibres, les obusiers, les mortiers et les bombes. Il a pris garde »que tous les bastions portent des noms de saints et que la Croix domine le tout1.
Une promenade à la résidence des Sœurs de la Présentation, à Las Cortès, aux portes de Barcelone, lui arrache ce cri : « O la belle maison, comme site, dispositions, jardins, voisinage ! Que j'aurais voulu y voir notre chère Petite-Œuvre! On y trouve tout à souhait. L'air y est encore embaumé par les roses et le jasmin qui y éclosent, l'hiver, comme en France, en plein été. C'est enchanteur2. »
Mais, ce qui, par-dessus tout, l'enchante, c'est la mer « Quel imposant spectacle ! Mirabiles elationes maris Mirabilis in altis Dominus3. 11 y a tout cela à Barcelone. En arrivant, nous entendions comme un bruit de tonnerre,
3. Ps, xcn, 4. — Les élancements de la mer sont admirables. Le Seigneur est admirable sur les hauteurs.
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et nous hésitions à attribuer ce bruit à la mer, la voyant, de loin, si calme. Oui, mais au bord, les lames se brisaient contre le rivage avec une force irrésistible et s'étendaient sur le sable avec un bruit d'ouragan. Nous demeurâmes en admiration toute la soirée *. » Un autre jour de ce même hiver, il est sur le même rivage. « Ce spectacle, toujours si beau, m'a élevé un peu, et j'ai joui du bonheur que l'on goûte lorsqu'on ne pense plus qu'au ciel et aux âmes... J'ai frémi de désir et de bonheur en pensant qu'un jour, traversant ces grandes eaux, j'irai embrasser mes chers sauvages et les conduire au Cœur de Jésus et à Notre-Dame du Sacré-Cœur2. »
On le voit, toujours la pensée des Missions est la note dominante de cette âme. Elle va résonner tout à l'heure plus haut que jamais.
En ce temps-là, un Français, un Breton, avait conçu le projet de créer à l'autre extrémité du globe, aux antipodes du continent que nous habitons, dans les îles sauvages de l'océan Pacifique, une colonie chrétienne, une Nouvelle- France. Seul et sans ressources, il fait appel aux catholiques. Vingt mille adhérents lui répondent. Au gouvernement de son pays il ne demande que la protection des lois et la liberté. L'une et l'autre, disait-il, lui ont été refusées. Il frappe alors à la porte d'une nation amie : l'Espagne lui est hospitalière. Là, à Barcelone, durant deux ans et plus, il essaie de réaliser ses plans et de tenir ses promesses. Quatre navires, chargés de colons et de marins, partent successivement à la conquête de ces terres lointaines. Trahi par la fortune, mal servi par des lieutenants incapables ou infidèles, il succombe. On l'accuse d'avoir, sous prétexte de civilisation chrétienne, de colonisation imaginaire, organisé, sciemment et frauduleusement, une