‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 74 sur 226 · avril · texte numérisé non relu

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Les cours du Séminaire Romain ont commencé. Le frère Verjus a fait la communion pour soi et pour ses Frères. Tous ont besoin de lumière, de celle-làsurlout qui jaillit du Sacré Cœur. Pour lui et pour eux, il demande au bon Maître, avec les connaissances théologiques nécessaires, « la science des saints, qui est, dit-il, la plus savante et la raison dernière de toutes les autres sciences», et elle ne s'apprend que «dans l'intimité du divin Cœur1 ». Il a, pour professeurs des hommes éminents. Talamo est préfet des études. Sepiacci, mort depuis cardinal, enseigne les lieux théologiques, et Ghecchi la morale. Ubaldo Ubaldi, dont la pitié l'embaume, fait le cours d'Écriture sainte; Tuzila sacramentaire; Pennacchi l'histoire ecclésiastique; enfin Satolli, hier délégué apostolique du Saint-Siège, à Washington, aujourd'hui cardinal à Rome, l'emporte, d'un vol puissant, en des hauteurs métaphysiques où il a peine à le suivre.

« Le frère Verjus, lisons-nous dans les notes de l'un de ses condisciples, conçut dès lors et garda toujours une profonde estime, une sorte de vénération pour la théologie. Il était trop persuadé que le dogme, autant que la morale, était indispensable, pour ne pas l'étudier de son mieux. 11 pensait déjà ce qu'il écrira plus tard: « C'est une « erreur très grave et très pernicieuse de croire qu'un « prêtre peut, en Mission, se contenter d'un léger bagage « théologique. Il nous faut des hommes versés en toutes « les sciences sacrées, il nous faut des docteurs ; car, c'est « ici qu'on jette les fondements des futures Eglises. » Cependant, il ne fera point, malgré son bon vouloir et ses efforts continus, des progrès aussi rapides que plusieurs de ses Frères. Sa mémoire est décidément et obstinément rebelle; mais, « s'il ne fut pas un élève brillant, il fut sérieux. Il parvint où n'arrivent pas nombre d'étudiants,

mieux doués : il acquit de fermes et fortes convictions théologiques. Les subtilités de la scolastique ne le tentaient pas. Il disait que ces finesses n'étaient pas pour lui. Nous le croyons; mais nous croyons aussi qu'il analysait à merveille les grandes vérités et qu'il en faisait ensuite la synthèse dans son intelligence. Aussi parlait-il de théologie comme peu en savaient parler. Un jour, sous les beaux ombrages d'une de ces villas qui entourent Rome, nous conversâmes de longues heures sur la sublimité de l'acte de foi, sur le bonheur qu'a le théologien de soumettre plus librement, en plus grande connaissance de cause, son intelligence sous le joug de la foi, sur la différence presque infinie qu'il y a entre un simple acte de foi et la conviction scientifique la plus profonde... D'entendre le frère Verjus, c'était une émotion et un ravissement. Pour moi, j'avais découvert en lui ce que les plus doctes commentaires n'avaient pu m'apprendre : Corde creditur : C'est par le cœur que l'on croit. »

Aux cours de l'Apollinaire, le Frère avait choisi une des dernières places au fond de la salle. Tandis que la plupart des élèves se mêlaient, en attendant le professeur, causaient, discutaient, lui, attentivement courbé sur son livre ou sur ses notes, gardait le silence et repassait la leçon. C'était autant par humilité que pour ne pas perdre de temps qu'il agissait de la sorte. Aussi bien sa valeur morale ne passa point inaperçue. On remarqua bientôt ce grand jeune homme à la figure grave et douce, toujours modeste, habituellement recueilli. Plusieurs -élèves des autres collèges en exprimaient aux scolastiques du Sacré- Cœur leur admiration. L'un d'eux, connu de tous pour la valeur hors pair de son intelligence, subit profondément le charme surnaturel qui se dégageait de l'humble religieux et il avoua plus tard que les exemples du frère Verjus avaient puissamment contribué à l'attirer vers la Congrégation des Missionnaires du Sacré-Cœur et les Missions.

Nous avons dit que le scolastique, malgré son bon

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vouloir, ne sera jamais un brillant élève. Il est vrai qu'il ne sera jamais libre de s'adonner à l'étude complètement. Tour à tour et parfois tout ensemble infirmier, maître de chant, surveillant à la Petite-Œuvre et chargé des Frères coadjuteurs, où trouver du temps pour les labeurs intellectuels? Ce qui le console, c'est que, « pour être saint, il faut moins de temps que de courage1 ». Or, qui peut l'entraver dans l'œuvre de sa sanctification? Infirmier, il se dévouera à ses Pères et à ses Frères. Directeur effectif, sinon officiel de la Petite-Œuvre, il s'appliquera à donner aux élèves l'amour de Notre-Seigneur et de Notre- Dame, l'amour de l'Institut, l'amour du travail. Quand on n'a pas été, tout petit enfant, échauffé par ces divins amours, on n'en sera jamais pleinement pénétré, pas même, à son avis, au noviciat. La vraie école de formation, ce doit être la Petite-Œuvre. Quant aux Frères coadjuteurs, le frère Verjus entrevoit quels services ils pourront rendre aux Pères dans les Missions, et il les entoure de la plus affectueuse sollicitude. Son bonheur est de travailler avec eux et comme eux. Non seulement il manie le rabot et la varlope, mais encore la machine à coudre. Il apprend à faire une soutane, à faire des souliers, à fabriquer des chaises. Rien n'est petit de ce qui peut contribuer h la civilisation chrétienne et à l'évangélisation des âmes.

Le catéchisme en images qu'il composait dès ce tempslà, est resté légendaire parmi ses condisciples, et il en est souvent question dans son Journal. « Ce n'était pas un volume, nous écrit-on; c'était un monument, comme en faisaient quelquefois les moines transcripteurs du moyen âge. La couverture était de bois. Le tout pesait bien vingt kilogrammes. L'idée qui présida à ce travail, était très simple : faire entrer la doctrine chrétienne dans l'espril des sauvages par les yeux. A cet effet, le catéchiste parcourait tous les magasins de Rome pour trouver de grandes images représentant, avec les faits principaux de

1. Paroles du P. Olivaint, l'un des martyrs de la Commune. (Journal de ses retraites. )

la vie de Notre-Seigneur et de Notre-Dame, les vérités et les mystères de notre sainte religion. Quand une fois il les avait découvertes, il n'avait de repos qu'après leur acquisition. Ses amis d'Annecy et ses parents lui venaient en aide, et, à chaque fois, il triomphait. Ces tableaux, le Frère les classait les uns d'après l'ordre logique, les autres chronologiquement. En regard, en gros caractères, en diverses couleurs, il inscrivait la narration ou l'exposition. Il avait par-dessus tout le souci d'être clair. « Croyez-vous, demandait-il souvent à ses condisciples, que mes sauvages comprendront? » S'il y avait quelque hésitation dans la réponse, il recommençait la rédaction. Que de moments libres il a consacrés, que de promenades il a sacrifiées à ce volumineux travail! » Notre correspondant dit bien : sacrifiées. Il faut connaître la vie des étudiants à Rome, renfermés presque tout le jour dans leurs chambres ou leurs salles communes, — les jardins et même les cours étant rares dans les communautés religieuses et les collèges, — pour apprécier la valeur de la promenade quotidienne le long des rues de la Ville Eternelle ou dans les villas, et, par conséquent, pour comprendre quel acte de renoncement faisait le frère Verjus en restant à la maison.

C'est encore en vue des Missions qu'il demanda l'autorisation d'aller aux hôpitaux pour y apprendre à connaître les maladies et à soigner les malades. Sa première visite fut pour l'hôpital de la Consolation, près du Capitole, cet hôpital que le gouvernement piémontais a fermé naguère, faute de ressources. Des victimes d'accidents de tout genre, des centaines de blessés y étaient admirablement soignées par les Filles de Saint-Vincent de Paul. On y voyait des plaies répugnantes, la misère noire, souvent la vermine la plus immonde. Le frère Verjus était à l'aise dans ce milieu. « O mon Dieu, écrit-il, que ce spectacle est navrant! Là, un enfant qui s'est déchiré les entrailles en tombant sur des éclats de verre; là, un jeune homme qui s'est brûlé les mains et la figure dans une chaudière

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bouillante. Ici, un amputé; là, un moribond... J'ai vu tous les instruments qui servent aux opérations... Je suis sorti de plus en plus persuadé que le vrai Missionnaire ne doit rien ignorer '. »

C'est à cet hôpital, où saint Louis de Gonzague portait les lépreux et les pestiférés, qu'il se rendait pour son « apprentissage ». « Quelle consolation j'ai goulée ce matin en me rappelant saint Louis de Gonzague près du lit de ces pauvres malades ! Je me figurais servir Jésus- Christ et faire mon apprentissage pour les Missions. J'étais si heureux que j'y serais resté toute la journée. J'ai lavé et peigné douze personnes qui en avaient grand besoin, essayant de faire du bien à l'âme en même temps qu'au corps.» L'un de ces malades, ancien soldat du Pape, était indisposé contre Léon XIII qui ne lui continuait pas, disait-il, une pension de vingt francs à laquelle Pie IX l'avait habitué. Le frère Verjus lui fait comprendre que, par suite de l'invasion piémontaise, le Pape se trouve singulièrement réduit et forcé à de douloureuses économies. 11 parait que le bon Frère fut persuasif, car le malade reporta son indignation sur les spoliateurs2.

Les infirmes aimaient à voir le frère Verjus au milieu d'eux. Il allait de l'un à l'autre avec une aisance parfaite. « Comme on se sent le cœur à l'aise quand on a versé un peu de bonheur en des âmes affligées! Pauvres gens, comme notre sympathie les touche ! Ils n'en croient pas leurs yeux. Je leur dis que nous sommes très honorés de pouvoir leur rendre ces petits services, que c'est pour nous un vrai bonheur, et ils sont touchés. Oui, mon Dieu, c'est un honneur pour moi de porter ces cœurs vers vous, en leur faisant aimer vos ministres qu'ils ne voient que de loin et à travers un voile bien épais de calomnies et de préjugés3. » Il avait pour tous et pour chacun d'encourageantes ou de consolantes paroles. Il en a récon-

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