‹ Monseigneur Henry VerjusChapitre 90 sur 226 · juin · texte numérisé non relu

juin

Le 27 juin, Léon XIII présidait au Vatican, dans la salle Ducale, une soutenance de thèse sur la différence réelle entre l'essence et l'existence. Les cardinaux et les évêques étaient en si grand nombre qu'on ne voyait pour ainsi dire que des calottes rouges et des calottes violettes, ce qui arracha à un séminariste romain cette exclamation : « O quanti zucchetti! Oh! que de calottes! » Il y eut cette particularité qu'un scolastique du Sacré-Cœur avait pour contradicteur un nègre de la Propagande. Le cardinal Lavigerie était dans le cortège du Pape. Le scolastique de la place Navone argumentait, paraît-il, au gré du grand Africain. Il apprend le lieu d'origine de l'argumentateur, et, la soutenance à peine finie, il se lève, fend la foule, va droit au jeune homme, les mains ouvertes, et lui crie : « Bravo, Marseillais! » Deux jours après, l'archevêque d'Alger visitait notre scolasticat.

Au compliment qui lui fut adressé sur son élévation au cardinalat, l'Evèque-Missionnaire répondit : « Le lendemain du jour où j'appris que Léon XIII me réservait les honneurs de la pourpre, je méditai sur cette parole de nos saints Livres : Potentes potenter tormenta patientur1. » Puis il exhorte les scolastiques au courage. « Je ne vous souhaite pas, leur dit-il, le martyre, mais le courage des martyrs. » — « Comme mon cœur palpitait! raconte le frère Verjus. Je voyais dans ces paroles l'invitation du Sacré Cœur. O mon Dieu, jusques à quand me torturerezvous de la sorte ? Vous m'appelez. J'entends votre appel. Je voudrais y répondre. Tout s'anime, tout se soulève en moi avec enthousiasme pour vous dire : Me voici! Et vous, mon Dieu, vous me faites attendre!... Son Eminence nous parla ensuite de ses chers martyrs. Sur les lettres d'obédience d'un de ses fils, Mgr Lavigerie avait écrit : Ad martyrium! et, lui tendant la feuille : «Y consentez-vous? « — C'est pour cela que je suis venu, Monseigneur... » O mon Dieu, vous savez que je n'ai pas non plus d'autre but.

1. Sap. vi, 7. — On a plus de compassion pour les petits; mais les puissants seront tourmentés puissamment.

212 LE SCOLA.STICAT

Lorsque j'ai promis, le jour de mes vœux, de vous suivre, c'a été pour souffrir, pour être votre victime, ô mon Jésus, — pour le martyre1. »

Après le cardinal Lavigerie, ce fut Mgr Dufbugeray, le directeur général de l'Œuvre de la Sainte-Enfance. « Aujourd'hui, 6 juillet, nouvelles joies pour mon cœur qui ne jouit plus que de ce qui se rapporte aux Missions. Tout le reste m'est insipide. Grandeurs, succès, honneurs, affections de la terre, que tout cela n'est rien près d'une âme à sauver! Dire la joie que j'ai éprouvée en entendant parler Mgr Dufougeray, est impossible. Cet apôtre vénéré nous a parlé de son œuvre; mais ce qui m'a fait surtout beaucoup de bien, c'est l'exhortation de la fin : « Voulez- « vous faire du bien comme Missionnaires ? prenez ces « deux moyens : la mortification qui fait observer la règle « avec fermeté et rompt la volonté à chaque instant; la « charité qui attire les cœurs et convertit plus que la dis- « cussion et tous les autres moyens. La charité, voilà « notre moteur tout-puissant. Nous seuls le possédons. « C'est pourquoi nous sommes toujours vainqueurs. » Je n'oublierai pas cette délicieuse conférence. Il me semble avoir compris ce que c'est qu'un vrai Missionnaire : C'est un homme qui se renonce lui-même et qui sauve les âmes à force de les aimer 2... » — « O mon Dieu, écrira, dans une autre circonstance, le fervent scolastique, des âmes! encore des âmes, toujours des âmes! Mais je ne suis pas prêt encore. Le bon Jésus est père pour moi. Il est mère. Il ne se décourage pas, malgré mon indignité. En vérité, je me fais peur. Que je suis peu religieux! Sottise, ignorance, tiédeur, malice, inconséquence perpétuelle. Pas d'esprit. Un peu de cœur, mais juste pour m'inquiéter. Qu'est-ce que je deviendrai? O mon Dieu, vous me connaissez, et cependant vous daignez m'appeler! Je répondrai, mon Dieu, malgré tout. J'agirai, je me dépenserai, je vous aimerai de tout mon pauvre cœur.

Page 1