et 17 avril
214 LE SCOLASTICAT
il fit aux scolastiques une conférence de trois heures sur sa Mission. On devine si le frère Verjus le harcelait de questions et s'il écoutait!
Voici, entre plusieurs autres, un curieux épisode de la vie du moine-missionnaire, tel que nous l'a raconté un auditeur de la place Navone. Avant de revêtir le froc de Saint- Benoît, Mgr Salvado, de nationalité espagnole, homme du monde, avait cultivé la musique avec grand succès. Plus d'un salon avait applaudi son merveilleux talent de pianiste et de chanteur. Peu après la fondation de la Nouvelle-Nursie, un incendie éclata et détruisit la presque totalité des maisons et des fermes récemment construites. Le P. Salvado, réduit au plus complet dénûment, se désolait, ne sachant à qui avoir recours pour réparer ce désastre, lorsqu'un de ses frères, compagnon de ses labeurs et confident de sa tristesse, lui dit, sous le coup d'une inspiration soudaine : « Père, cessez de vous lamenter. Vous avez dans vos dix doigts et dans votre gorge de quoi rebâtir trois ou quatre Nouvelles-Nursies. — Comment cela? — Eh! n'êtes-vous pas un pianiste hors ligne? N'avez-vous pas une voix admirable? Allez à Perth, la grande ville australienne la plus proche de notre colonie; annoncez une séance musicale dont vous ferez les frais à vous tout seul. La nouveauté du spectacle ne manquera pas d'attirer beaucoup de monde, et vous nous reviendrez, les mains pleines d'or. » Le P. Salvado, d'ailleurs disposé à tout pour le bien de sa Mission, trouva l'idée excellente. Il alla à Perth, et, durant trois heures, seul au piano, tantôt jouant, tantôt chantant, il sut tenir sous le charme l'aristocratie de la ville qui, comme le lui avait prédit son confrère, s'était rendue presque tout entière à cette représentation point banale d'un moine bénédictin exécutant sur le piano et chantant tour à tour avec une virtuosité rare des fragments d'opéras célèbres. Quand il eut fini, Tapôtre-artiste fit lui-même la quête et recueillit cinquante mille francs. C'est ainsi que la musique, comme il se plut à le redire depuis bien souvent, sauva sa Mission.
Au cours de son entretien avec les scolastiques, comme il parlait de l'énergie nécessaire au Missionnaire, l'Evêque dit tout à coup avec un feu brûlant : « Io, io, e sempre io! Avenu sempre!... Io, io... Poi, quando non posso piii (et il regarda le ciel), tocca Te! Moi d'abord, moi, et toujours moi! En avant toujours! Moi, moi! Puis, quand je n'en peux plus, à vous, mon Dieu! C'est votre affaire. »
Citons enfin parmi les visites à notre procure romaine et dont le frère Verjus a gardé un long souvenir, celle de Mgr Bécel, évêque de Vannes, et surtout celle de M. Gabriel de Belcastel, sénateur de la Haute-Garonne. « Mgr de Vannes m'a embrassé avec effusion, à la nouvelle que j'étais destiné aux Missions. — M. de Belcatei nous a parlé des âmes et de l'amour de Jésus-Christ comme un saint Missionnaire *. » Ce sera une bonne fortune pour le lecteur que d'apprendre de l'illustre orateur lui-même les impressions qu'il éprouva au milieu de cette vive jeunesse. Or, à peine de retour en France, il écrivit au T. R. P. Chevalier :
« J'ai hâte de vous dire, en revenant d'Italie, quelle respectueuse émotion m'a saisi, en voyant, si belle et si digne de ses fondateurs, dans votre grande maison de Rome, la jeune pépinière des futurs Missionnaires du Sacré-Cœur. Votre zélé collaborateur, le P. Jouet, que le Souverain Pontife, je #le sais, honore d'une estime toute particulière, m'a donné la joie de passer, sous ce toit béni, une soirée de famille.
« Cette famille, bien française par l'inspiration, la direction et l'amour profond de la France, compte dans son sein de nobles rejetons de diverses patries : dans leur main généreuse, j'ai pu serrer la main de l'Alsace, dont l'âme nous appartient toujours; de l'Irlande, invincible dans sa foi; de la catholique Espagne; de la Hollande, si hospitalière aux religieux proscrits; de la province du Rhin, si fidèle à l'Eglise, et d'autres encore.