‹ Monseigneur Ignace Bourget, archevêque de Martianopolis (ancien évê que de Montréal) [microforme]Chapitre 21 sur 21 · MORT DE MGR BOURGET · texte numérisé non relu

MORT DE MGR BOURGET

Defunclus adhuc loquilur.

Il parle jusque dans la mort.

Parmi les fêtes de l’année, deux surtout sont particulièrement chères au cœur des Canadiens : la Fête-Dieu, et la Saint-Jean- Baptiste.

Aussi le 7 juin 1885, dès les premières heures de la matinée, on voyait les rues de Montréal se remplir d’une foule af- » fairée ; des arcs de triomphe ornaïent les . coins des rues, des branches d'érable, des + sapins, des drapeaux, des guirlandes : donnaient aux habitations un air de fête ; Let cependant on ne se sentait pas le cœur | aussi gai que les années précédentes ; il semblait à tous qu'un malheur était L proche, et beaucoup en avaient le triste pressentiment.

: On ne se trompait pas. La grand'messe 6 Était commencée dans la basilique de

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Notre-Dame : le prédicateur monta en chaire au milieu de l'attention générale, et annonça aux fidèles surpris et consternés que Mgr Bourget se mourait, et que Sa Grandeur Mgr Fabre venait de partir en toute hâte pour la résidence de Saint- Janvier.

Comme le mauvais temps avait forcé à remettre la procession à l'après-midi, on espérait que l’évêque de Montréal pourrait être de retour pour cette solennité, et racsurer tous les cœurs en apportant de meilleures nouvelles. Mgr Bourget avait tant de fois déjoué toutes les appréhensions des médecins !|

On espérait qu'il reverrait encore une fois cette Saint-Jean-Baptiste qu'il avait tant aimée, que les yeux du doux vieillard pourraient contempler encore cette splendide et soudaine végétation que le printemps fait naître après les longues neiges d'hiver comme par enchantement. De toutes parts sur les chaudes haleines du midi, les oiseaux du sud arrivent avec leur gracieux plumage et leurs chants étranges ; l’air s'embaume de toutes sortes de parfums ; la verdure et les fleurs naissent sous les pas ; le vallon du Saint- Laurent se transforme en bosquet; Dieu passe au milieu de ses enfants. Pourquoi* le vénérable prélat n’aurait-il pas une fois

encore le bonheur de contempler sa terre natale dans ses habits printaniers ? Pourquoi fallait-il que son âme s’envolêt avec le premier souffle du printemps ?

insi nous pensions tous ; mais la Providence, jalouse de couronner enfin une vie qui lui avait été consacrée tout entière, une vie longue de travaux et de dévouement, en avait décidé autrement : Dieu attirait à lui une âme dans des plaines incomparablement plus belles que celles du Canada, et de toutes les parties du monde: les cieux ouvraient enfin leurs portes pour le recevoir.

La dernière grande maladie de Mgr Bourget avait tellement altéré sa constitution qu’il semblait à chaque instant sur le point de succomber ; ses douleurs étaient devenues plus continues et beaucoup plus aiguës. Il souffrait depuis plus de vingt ans d’une affection des voies urinaires, et cette maladie, qui l’avait conduit quelques mois auparavant aux portes du tombeau, allait l'enlever cette fois à l’affection des pauvres et de ses innombrables amis.

Ses souffrances étaient continues; il n'en mettait cependant que plus de feryeur dans l’accomplissement de ses devoirs religieux ; comme ces modestes héros, qui, mortellement frappés sur le champ

de bataiile, se relèvent encore pour tirer un dernier coup de feu, le prélat, luttant jusqu'au bout contre la douleur, continuait à prodiguer ses actes de charité et à accomplir ses nombreuses pratiques de dévotion qu'il poursuivait bien tard dans la nuit.

Comme nous le disions au début de cette notice, il avait reçu du ciel le don de piété ; la prière, la méditation, l’entretien intérieur avec Notre-Seigneur, le souvenir de la présence de Dieu, c'était sa vie. À mesure que ses années se prolongèrent, ce doux penchant s’accentua ; les noms sacrés de Jésus et de Marie abondaient sur ses lèvres; il voyait en tout l’action de la Providence, et s’y abandonnait avec une simplicité enfantine. Il savait que le fleuve va toujours à la mer, et que tout ce qui nous vient de bon émane de Dieu.

Peut-éire lui prêta-t-il quelques-unes de ses vues, mais qui oserait jamais lui en faire un reproche ? Pendant de longues années on l'avait vu veiller tard dans la nuit, et prolonger ses saintes veilles d’étude et de prière. Que de fois ne l’avaiton pas trouvé, tenant son bréviaire d'une main et son bougeoir de l’autre, debout, récitant le saint office, et luttant contre l'épuisement et le sommeil, pour donner

à Dieu 12 fin de sa journée, comme il lui en avait donné les prémices !

Quand il visitait un noviciat ou une congrégation religieuse, il jalousait saintement les jeunes gens qui y suivaient les pratiques de mortification habituelles :

mille fois, entraîné par son amour pour la pénitence, on le vit, oublieux de sa dignité, donner à tous ces enfants l'exemple des exercices les plus humiliants pour la nature.

Tel on le voyait à Montréal, tel il apparaissait partout : à Paris, à Rome, à Londres, tout le monde était émerveillé de sa tenue pieuse et recueillie. Ses préparations à l’auguste sacrifice étaient longues sans doute, mais ses actions de gräces se prolongeaient bien plus longtemps encore.

On raconte qu'un jour, c'était à N.-D.

des Victoires, je crois, après avoir terminé sa messe à 74 heures du matin, il resta suivant sa coutume, prosterné au pied de l'autel pour l’action de grâces.

Le séminariste qui lui avait servi la messe, l’attendait pour le conduire au réfectoire; un quart d'heure, une demiheure s'écoule, et le jeune clerc patiente, raais arrivent 9 heures, 94 heures, 10 heures, et l’action de grâces dure toujours.

La vertu par excellence du Parisien ne

fut jamais la patience ; aussi le jeune clerc commençait-il à recommander à tous les saints d'Europe et d'Amérique le digne prélat qui le condamnait à ce jeûne forcé, quand il lui prit fantaisie de contempler Ja figure de son pieux persécuteur. Alors il ne s’ennuya plus; dix heures, onze heures passèrent, et tout ému, il resta aussi en contemplation au pied des autels.

L'angélique visage du prélat canadien tout absorbé en Dieu avait tellement impressionné le jeune séminariste, que pour lui les heures passaient comme au ciel, sans qu'il les comptât.

Souvent dans sa chapelle, on vit Mgr Bourget parcourir la nuit les stations du chemin de la croix, et il n’y a que ceux à qui Dieu a fait la grâce de les faire vivre avec lui, qui puissent nous dire quelque chose des vertus qu’il pratiquait journellement, et pour ainsi dire sans effort.

Sa vie fut une prédication continuelle, sa mort a été un enseignement. Deux jours avant sa mort, il dit à M. Perrault avec sa gaieté et son amabilité habituelle :

“ Je sens que mon pauvre corps se dé- “ sorganise ; c’est une vieille machine qui “ se démolit. Je m'attends à n’en avoir “ plus pour longtemps maintenant; ma “ fin est prochaine. |

“ Si l'on n'avait pas à s'appuyer sur la

“ grande miséricorde du Bon Dieu, nous “ devrions avoir de grandes inquiétudes.

“# Mais Dieu est si bon! il est si miséri- “ cordieux !

“ Dieu est infini dans toutes ses perfections, mais c’est surtout son infinie miséricorde qui nous console. Elle est si grande, cette divine miséricorde !

‘ Pour moi, il ne me reste plus qu’à invoquer la miséricorde du Bon Dieu.

C'est ma suprême espérance. Vous voyez que je n’ai plus pour longtemps “à vivre. J'espère fermement que je “ vais voir bientôt mon Divin Créateur.”

Quelques heures après, le samedi 6 juin, M. Perrault lui lut une épître de saint Paul, suivant l'habitude de Sa Grandeur.

L'évêque, tout embaumé de ces pieuses pensées, se répandit en expressions d’affectueuse admiration pour les saintes Ecritures : “ Comme vous êtes bon, mon cher “ Monsieur Perrault, lui dit-il, et quelle “ consolation vous me procurez ! Mon * Dieu, que je vous remercie des bonnes “ attentions dont je suis entouré !

“ Mes yeux sont devenus à peu près “ nuls, je ne puis plus lire les saintes Ecri- “tures; je ne puis plus me procurer par “ moi-même la nourriture spirituelle dont “# mon âme a besoin. Et c’est vous, mon “ cher ami, qui me procurez tout cela!

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‘“ Merci ! Oh! le bon Dieu vous réompen- ‘“ Lera de tout le bien que vous me faites.

‘ Comme saint Paul est admirable, dans ces belles pages ! comme il est admirable dans tout ce qu'il a écrit! comme l'on sent bien partout l'inspiration du Saint-

Esprit !

‘“ Ces épîtres, c'est une mine inépui-

sable. On trouve là tout ce qui est né- “ cessaire pour répondre aux besoins de “ l'âme et pour nourrir le cœur. Comme “ il était bien vraiment inspiré de Dieu!

“ Mon Dieu, que je vous remercie !”

Il est mort, et nous avons peine à nous faire à la réalité de ce malheur. Jamais cette main qui avait béni des générations, ne se lèvera sur nous; elles sont glacées, ces lèvres éloquentes qui pendant 60 ans, ont prêché l'Evangile ; fermés ces yeux si doux, si humbles et si perspicaces : inclinons-nous devant la majesté de ce front souverain, que nous avions tant de fois vénéré dans les cérémonies de l'Eglise.

Dormez votre sommeil, seigneur de Martianopolis ; vous avez pris la voie de toute chaire, et si vos jours ont été aussi longs que ceux de vos pères, nous ne pouvons nous empêcher de dire qu'ils ont été plus pénibles.

Longue et laborieuse fut votre tâche, vous avez bien mérité le repos que vous

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allez goûter sous les dalles de cette cathédrale érigée par vos soins. Longtemps les fils des générations futures viendront y épeler votre nom ; les citoyens ne le citeront qu'avec respect: c'était un homme, diront-ils, c’est-à-dire plus qu’un grand homme ; c'était mieux encore, c'était un prêtre admirable, et nous le croyons: un saint !

Puissiez-vous, vieillard vénéré, ne pas disparaître tout entier; vous revivez en votre successeur, revivez en chacun de nous et donnez-nous pour l’Eglise, la Religion et Dieu le culte fidèle que vous leur aviez voué, et qui est l'expression de votre vie entière.

Je termine ici cette notice biographique ; il n’appartenait pas à un laïque d'entrer dans l’appréciation de l’administration de l’illustre archevêque, cela dépassait ma compétence et mes attributions.

J'ai écrit comme un fidèle qui aime ses prêtres et ne les juge pas; bien des appréciations diverses ont été faites sur les actes et les écrits de l’archevêque de Martianopolis. Je n’ai pu et n’ai voulu connaître que le saint prélat qui, depuis trois quarts de siècle édifiait notre population; mon regret est de ne pas avoir connu tous les traits de sa vie qui peuvent nous édifier et nous instruire.

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Je me suis adressé, pour composer cet opuscule, aux congrégations qu'il avait protégées et aux hommes qui l'avaient connu : qu’ils me permettent de les remercier de leurs renseignements que je désirais obtenir dans le but qu'ils avaient en me les donnant : la gloire de la Religion et l'amour du clergé.

EusèBe SENÉCAL & Fizs, Imp., Montréal.

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