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‘“ pour vous ; c’est le jeune abbé Bourget “ de Nicolet!”
Mgr Lartigue se rendit compte par luimême de la justesse de cette remarque qui lui avait été faite au cours d’une conversation. Il sut discerner tout ce qui se cachait d’infatigable énergie et de douce charité dans ce jeune clerc: ses manières si ecclésiastiques, à la fois nobles et réservées, sa parole sans prétention, presque traînante, mais qui savait à l’occasion s’animer et se colorer de toute la chaleur de la plus onctueuse éloquence, son cœur si profondément bon, gagnèrent l'estime de Mgr Lartigue, qui se connaissait en hommes ; il savait d’ailleurs quel cas Mgr Duplessis faisait du jeune Bourget :
il fut donc heureux de se l’attacher.
C'est en 1821, au mois de mai, que M. l'abbé Bourget se rendit à Montréal, et qu’il commença à travailler sous la direction de Mgr Lartigue ; dix-neuf ans plus tard (avril 1840), il devait le remplacer dans sa délicate mission, aux acclamations de tout un peuple, qui avait appris à admirer ses vertus.
La situation du jeune secrétaire réclamait une prudence et un tact peu com-
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muns, mais les saints, qui n'ont pas reçu de la nature ces dons si précieux, les trouvent dans leur humilité et leur charité. Heureusement l’abbé Bourget avait puisé à ces deux sources ces précieuses qualités ; chez lui la plus parfaite aménité était rehaussée par une prudence toute chrétienne et une simplicité vraiment apostolique.
Son zèle pour l'érection de l'évêché à l'endroit où se trouve aujourd’hui la paroisse Saint-Jacques, le soin qu'il mettait aux affaires lui gagnèrent à la fois l’attachement du clergé et celui des fidèles ; sa piété, qui de tout temps lui avait suggéré de si nobles inspirations, se faisait jour déjà par des entreprises où la Providence et la grâce de Dieu agissaient visiblement.
Il suivait dès lors pour lui-même une ligne de conduite qu’il n’a cessé de recommander aux autres, c'est de garder la neutralité entre les partis politiques. Il semble à première vue que cette abstention, qui n'est pas de l'indifférence, soit tout ce qu’il y a de plus simple et de plus élémentaire en pratique. Il paraît bien que non pourtant ; l’homme le plus décidé à rester neutre entre les diverses tendances de l'opinion publique, a d’abord
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un très-grand mal à le faire croire ; on ne voudra souvent voir dans cette conduite
u’une habileté de plus, et il courra le risque de devenir à la fois suspect aux deux partis, et d’entraver ainsi toutes ses œuvres de zèle. D'ailleurs, parmi les questions qui s’agitent devant le public, toutes ne sont pas exclusivement politiques— Îles ont leur retentissement dans le domaine religieux, et alors comment s'en désintéresser ? Le rôle d’un pacifique déterminé et convaincu au milieu de ces conflits est difficile ; il faut du temps, de la patience et une grande uniformité de conduite pour convaincre tous les partis que nul intérêt de famille, nulle alliance, nul service rendu, nulle influence enfin ne nous fera départir d’une ligne de conduite tracée par notre conscience.
C'était la bonne fortune de l'abbé Bourget de n'être inféodé à aucun parti politique, et de n'avoir donné ou reçu aucun gage qui püt gêner sa liberté d'action. On s’habitua donc à le croire exclusivement du parti des pauvres, des malades, et de toutes les œuvres de zèle, et à le voir si ardent à tout bien, si charitable, si accueillant, il eût été véritablement difficile de ne pas reconnaître qu'il était tout entier à son ministère, et que ce
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ministère était trop absorbant pour ne pas le rendre étranger à toute préoccupation politique.
Il s’attira l'estime des gens des deux partis qui s’honorent également par la pratique de la foi catholique : on n’essaya point d'exploiter l'influence qu’il s'était acquise par ses bonnes œuvres au profit de tel ou tel système plus ou moins intéressant pour le bien et la religion ; tous accueillirent l’humble prêtre qui se faisait l’apôtre des pauvres et l'ami de tous les infortunés. On trouve beaucoup d’âmes sénéreuses portées à la philanthropie : on en trouve peu de vraiment charitables, Pour aimer le pauvre, il ne suffit pas de lui vouloir du bien, il faut le respecter, et on ne peut respecter tel qu’il le mérite cet enfant de Dieu, sans voir en lui l’image de Jésus-Christ, Jésus-Christ luimênie.
Qu'on élève des hôpitaux, des asiles, des refuges, nous y applaudissons tous, qu’on muitiplie les bureaux de bienfaisance et les associations de charité, on n’en fera jamais assez, mais püt-on atteindre toutes les souffrances et secourir toutes les détresses, si en faisant aux pauvres l’aumône de son pain on ne lui fait pas l’aumône à
laquelle a droit cet aîné de la famille du Christ, on a fait bien peu ; le pauvre mau- Li dira son humiliation, il sera jaloux, il mordra la main qui le nourrit, les boule- \ versements sociaux continueront, et à \4 leur suite toutes les ruines.
C'était Le grand don du jeune prêtre de savoir f ire accepter les plus minces bien-
tout donné, il donna encore ses larmes et sa sympathie, et c'était un trésor qui va-
, h ‘ | faits : on se rappelle le nègre Maurice, le | cœur de l'enfant s'était dilaté dans le lé- VI | vite : Bourget donna tout, et quand il eut 14
lait mieux que tout le reste.
| * Nors ne craignons pas d’empiéter sur | l’ordre des faits, en rapportant à cette oc-
casion quelques épisodes de sa charité :
ils sont si nombreux qu’en les racontant maintenant, nous n'avons pas à craindre d’appauvrir quelque époque de la vie du saint prélat.
Il fit successivement le désespoir et l’édification de tous les économes de l'évêché, en donnant tout ce qui était mis à sa disposition aux nécessiteux qui recouraient à sa générosité. Ses chaussures n'avaient M qu'une existence éphémère : on ne savait Y comment cela se faisait, mais au bout de
huit jours, la paire nouvelle avait disparu, et les antiques savates en loques trainaient aux pieds de Sa Grandeur.
Ce n'était pas un petit embarras quand il partait pour une course imprévue, de mettre la main sur ce qui était immédiatement indispensable à Monseigneur: un beau pardessus neuf s’en était allé visiter Manitoba en compagnie d’un pauvre colon ruiné, alors que le casque qui lui faisait pendant ornaiïit le chef d’un malheureux émigrant du faubourg Québec !
On crut d’abord à des vols: on se mit en quête pour surprendre le filou ; on surveilla toutes les issues, on se mit aux aguets, bref on le surprit : c'était Monseigneur, qui se volait lui-même !
Il fallut recourir aux moyens héroïques, le cas étant désespéré. Monseigneur n'eut plus qu'une paire de souliers, qu’un manteau, qu’un mouchoir, et même, comme les chemises déposées chez lui y étaient prises de la même humeur voyageuse que le reste de sa toilette, on ne lui en laissa qu’une de change. Il fut bien puni, mais aussi il faut avouer qu'il l’avait bien mérité ! Il souriait avec bonhomie à tous ces bons tours que lui jouait sa charité, et à