‹ Monseigneur Ignace Bourget, archevêque de Martianopolis (ancien évêque de Montréal)Chapitre 3 sur 8 · ENFANCE DE MGR BOURGET · texte numérisé non relu

ENFANCE DE MGR BOURGET

Quis, pulas, puer iste eril ?

(Evang.) Qui croyez-vous que devienne cet enfant ?

Il y a deux siècles, un voyageur rempli de foi gravissait les degrés de Notre-Dame de Chartres ; c'est le sanctuaire vénéré de la France, et la légende raconte qu'avant même qu'il existât, les druides y avaient dressé, au fond d'un dolmen, un autel à la Vierge qui devait enfanter : Virgini pariturae ! Notre villageois ne songeait guère aux récits des historiens et des érudits, mais son regard contemplait avec ad-

miration cette merveille de l'art gothique qu'il ne devait plus revoir ; ces contreforts et ces rosaces, ce triple portail sous les voûtes duquel l'artiste avait fait saillir de la pierre toute une merveilleuse épopée de saints et d'anges. Il se pencha sur l'un des angles du temple de Marie, et il traça lentement et patiemment sur la pierre un nom qui devait être un jour la gloire de notre pays. Sans doute, les lettres qu'il traça ne rappelaient guère le ciseau des artistes inspirés qui avaient construit cette cathédrale, mais elles furent épelées par les anges ; et Marie garda dans son cœur ce nom prédestiné : elle se promit de protéger au-delà des mers ce pauvre Bourget, qui ne voulait pas être oublié d'elle, et de bénir sa race.

Deux siècles plus tard, un évêque illustre déjà par ses travaux et ses vertus était accueilli par les chanoines de Chartres, et se dirigeait vers l'angle où son aïeul, le pieux aventurier parti pour le pays de Canada, avait laissé son nom. Les lettres n'étaient pas effacées : le récit de l'aïeul était exact, et Mgr Ignace Bourget, tombant à genoux devant cet humble monument de famille, laissa couler de son cœur une de ces éloquentes prières dont lui seul et les saints ont le secret.

Dieu se souvient ! En relisant dans les différents diocèses de la France les noms des prêtres martyrisés sous la Terreur, et en les comparant avec le catalogue actuel des prêtres de ces mêmes régions, nous avons été surpris d'en retrouver tant de semblables ; il nous semblait que c'était en vain que l'on décimait la tribu d'Aaron ! Dieu se souvient ; nos faibles yeux, qui brillent si peu de temps, ne peuvent suivre les fils de sa Providence : elle n'en continue pas moins sa marche en accomplissant ses desseins sur les pays, les individus et les familles. Puisse-t-EUe recevoir une nouvelle glorification du récit par lequel nous avons voulu commencer cette histoire !

Qu'advint-il du voyageur aventureux ?

— Ce qu'il arriva d'un grand nombre de colons accourus en ces contrées encore plus avec le désir d'évangéliser les sauvages et de mourir martyrs que dans l'espérance de faire fortune : il vécut et souffrit, et laissa à sa famille un nom honoré et de saints exemples. Il semble que ce fut le principal patrimoine de la famille jusqu'au jour où naquit l'illustre évêque dont nous racontons la vie.

Du côté maternel il descendait du fa-

meux Gruillaume Couture, le glorieux martyr dont parle notre histoire canadienne, qui avait continué en Canada les traditions de piété de Claude Bourget de Blois (diocèse de Chartres), le dévot serviteur de Notre-Dame.

Il était le onzième enfant de Pierre Bourget et de Thérèse Paradis : mais il n'était pas le dernier ; deux nouveaux membres complétèrent le cercle de la famille, et les parents ne pensèrent jamais que ce nombre fût de mauvais augure.

Ils avaient raison, car si la bénédiction du ciel se reposa principalement sur Ignace, ses frères furent dignes de lui et de ses pieux parents.

L'humble demeure où naquit, le 30 octobre 1^99,Mgr Ignace Bourget, était située dans une concession de la paroisse de la Pointe Lévis nommée Arlaka.

Son premier maître fut M. G-ingras, de la paroisse de Beaumont, mais son éducation classique se fit au séminaire de Québec. On a coutume de citer quelques épisodes de l'enfance des hommes dont on raconte la vie, pour en tirer un augure pour l'avenir. Nous pensons que souvent, en effet, se manifestent dès le premier âge

des indices d'une intelligence ou de qualités supérieures ; nous croyons pourtant qu'on ne les remarque ordinairement que plus tard, et que bien peu de petits prodiges annoncés au monde comme des êtres merveilleux tiennent les promesses qu'ils ont données.

Il peut même arriver, et il arrive souvent qu'un enfant destiné à un avenir extraordinaire ne donne d'abord aucune marque de sa fortune à venir, soit modestie, ou timidité, lenteur de développement, ou quelque autre cause ; les plus clairvoyants ne distinguent en lui rien de particulier, et s'étonnent après quelques années de voir ce jeune homme si commun d'aspect, peut-être même si insignifiant, arriver à conquérir toutes les distinctions et toutes les gloires.

Nous avons raconté l'histoire de cet aïeul de Mgr Bourget qui grava lentement, péniblement, patiemment son nom, lettre par lettre, sur les pierres delà cathédrale de Chartres : voilà le symbole de la vie que nous racontons. L'illustre archevêque reçut sans doute du Ciel un beau génie, une imagination fleurie et sobre tout à la fois, une intelligence élevée, une belle mémoire ; mais pour lui comme pour

la plupart des esprits solides, il est juste de remarquer qu'il doit son talent à sa perséA'^érance et à son travail : " Le génie est une longue patience ! "

Rien de plus vrai : il faut que la nature fournisse les i^remières avances, et que de riches disj^ositions facilitent les efforts de l'activité particulière, sans doute, mais ces heureuses dispositions ne servent de rien ovi ne servent guère, si une culture attentive, infatigable et journalière ne vient en aide à ces dons de la nature, pour les faire valoir et les amener à pleine maturité.

Ce fut le trait saillant du caractère du jeune Bourget ; tel on le vit enfant, tel il se retrouva jeune homme, prêtre, administrateur, évêque. Point d'empressement ni de pétulance, mais aucune perte de temps ; il pouvait marcher lentement, parce qu'il marchait toujours,et toujours vers son but. Tout l'y conduisait, et il était si attentif aux plus légers détails qui pouvaient le servir, qu'il croyait trouver dans tous les arrangements de la Providence et dans toutes les circonstances de sa vie, un moyen surnaturel pour le but qu'il poursuivait présentement. Pourrions-nous bien l'en blâmer ? s'il se trompa quelquefois dans l'application, il partait d'un principe

vrai, que c'est Dieu qui règle tout, et pour notre plus grand bien.

Tout enfant, on le vit ainsi : calme, doux et lent, modeste et réservé, sans goût pour les jeux brillants et les récréations violentes où se précipitent quelques natures bouillantes d'eiitrain et exubérantes de jeunesse. Mais sous cet extérieur froid et timide, il cachait un cœur d'or, qui se portait sans effort comme sans bruit à des actes d'un véritable héroïsme. Qui n'a entendu conter l'histoire du nègre Maurice, l'humble ami du saint enfant ?

Bourget avait alors 14 ans: c'était jour de sortie au petit séminaire de Québec, et tout le monde aimait comme de coutume à jouir des charmes de cette journée de relâche qui apparaît à l'enfant au milieu des fatigues de l'année scolaire comme une oasis au sein d'un désert. Donc on sortait avec enthousiasme, afin de rentrer X^lus gaiement. Mais Bourget, qui n'avait pas sa famille en ville, semblait peu autorisé à user de ce plaisir commun : ainsi liensaient quelques jaloux, dont l'espèce est nombreuse partout. Pourquoi " ce petit saint ", avec toute sa grande piété, se livrait-il à cet excès d'immortification qu'on appelle une sortie de collège ? Sans doute.

il trouvait moyen de se dédommager de sa longue vertu de collège par quelques consolations d'une nature très humaine et d'un caractère très profane.

Evidemment ces grands airs de sainteté cachaient quelque chose : c'était trop beau, le Bourget était-il autre chose qu'un hypocrite, après tout ? C'est ce qu'il fallait voir, et tout de suite.

L'enfant, qui ne se doutait de rien, avait obtenu de l'excellent supérieur d'aller aussi respirer le grand air au-dehors, après avoir indiqué l'endroit où il devait passer la journée. Mais tout cela était trop simple pour nos profonds diplomates : à d'autres ! Il devait y avoir quelque profonde machination cachée là-dessous, et en le suivant bien, on allait découvrir des mystères d'un machiavélisme à dérouter tous les politiques de l'avenir. On le suivit.

Ignace suivait la grande rue, comme il a toujours suivi le grand chemin, de son bon pas tranquille et lent. Evidemment cela ne pouvait pas durer : les aventures romanesques n'arrivent guère sur le chemin de tout le monde. De fait, cela ne dura pas : l'enfant se jeta tout à coup à droite dans une ruelle détournée : " Bon !

MGR BOtJKGET. 15

nous le tenons, se disent nos fins matois ; avions-nous raison de nous défier ! Oh ! ces saints ! ces saints ! "

Yoilà en efiet une masure d'aspect assez délabré pour justifier les idIus noirs soupçons, et c'est justement là que Bourget se dirige ; il pousse la porte : attention ! .Tous les cœurs se serrent, voilà le moment de la révélation du grand mystère !

Mais quelle n'est pas leur surprise ! un nègre malade et infirme, le pauvre Maurice est là, qui salue son visiteur avec un cri de joie et en battant des mains. Ignace lui parle doucement, lui sourit, l'embrasse ; puis il tire de sa poche les fruits et les bonbons qu'il a reçus de sa famille pour son congé : il n'y a pas de bonheur pour l'enfant si Maurice n'est pas heureux, s'il y a un malheureux près de lui. C'est le plus beau moment de sa journée que celui où il fait l'aumône de son afiection et de ses soins à ce pauvre déshérité. Il s'éloigne sans empressement, un peu plus honteux et plus embarrassé que de coutume : c'est au moins ainsi qu'il apparaissait après chacune de ces bonnes œuvres qu'il avait tant à cœur de cacher.

Des larmes étaient dans les yeux des

16 MGR BOUEGET.

pauvres espions ; ils se séparèrent sans mot dire, mystifiés comme ils le méritaient, mais si profondément édifiés qu'ils ne cessèrent d'en remercier Dieu.

Ils se gardèrent pourtant de raconter leur aventure à personne, et Bourget continue de passer paisiblement ses jours au petit séminaire sans attirer aucune attention spéciale. Mais il est difficile qu'un noble cœur ne se trahisse pas à un moment ou à un autre, et, dans la vie de communauté, l'occasion est plus fréquente que partout ailleurs.

Il y eut un soir,même au petit séminaire de Québec(resprit du mal se fourre partout) un de ces grands événements qui se racontent d'âge en âge dans les générations des écoliers. Un bazar (qu'on nous pardonne cette expression technique) est organisé sur un vaste plan : les bancs et les pupitres se renversent comme par enchantement, les dictionnaires volent et s'embrassent au travers des espaces, les Virgiles tombent dans les bras des Homères, les Boileaux luttent frénétiquement contre les Prosodies : c'est la confusion des langues dans l'union des âges et des temps. On crie, on vocifère en tous les idiomes : les me hercule ! croisent les quos ego ! Ja-

mais Grrecs ni Romains ne s'apostrophèrent de si vigoureuse façon. Le pauvre maître de discipline a beau traduire avec une énergie désespérée le quousque ta^idem de Cicéron, les Catilinas, les plébéiens de cette tempête domestique continuent leur vacarme ; à un signal donné les deux chandelles placées à l'extrémité de chaque banc s'éteignent : c'est la nuit et le chaos !

Dans l'ombre un projectile étrange frise le nez du maître, qui de désespoir abandonne la partie, et va chercher l'autorité.

Le cas était grave ; si paternel que fût l'excellent supérieur, il fallait sévir. Après une harangue douce et ferme tout à la fois, et qui calma tous les esprits, le directeur dit qu'il se sentait porté à l'indulgence et au pardon, mais qu'il y avait un coupable qui devait être exclus de l'amnistie générale: c'était l'homme au projectile. Tout le monde sentit la justesse de cette remarque, excepté... le coupable ! "S'il ne se dénonce pas, ajouta le directeur, par manière de péroraison, vous serez tous privés de congé jeudi, et vpus passerez la journée à l'étude."

Il sortit là-dessus : on était devenu grave. Le pécheur endurci qui croyait

n'avoir pas été vu dans l'obscurité, et savait qu'en tout cas les écoliers, par point d'honneur, ne l'eussent jamais dénoncé, laisse passer les jours les uns après les autres sans dire mot. Le jeudi arrive, la punition est proclamée, et les portes de l'étude s'ouvrent toutes grandes pour les écoliers. Pendant qu'ils y pénètrent lentement et la tête basse, un d'eux demande la permission d'aller parler au directeur, et sort sans être remarqué. C'est Bourget ; il se dirige, l'air pénitent et tout contrit, vers le supérieur. M. le directeur, dont le cœur souffre de punir, et qui est obligé de sévir contre des contumaces, est de fort méchante humeur. L'air penaud d'Ignace, ses paroles embarrassées, les doutes que quelques envieux avaient déjà lait courir sur " le petit saint ", ne sont pas de nature à calmer la tempête qui gronde dans la tête du bon supérieur. L'enfant a dit sans doute qu'une grande faute a été commise,et qu'il voudrait bien être seul à l'expier :

" Habemus conjitentem reum ! Ah ! vous êtes le coupable, Ah ! c'est vous, sainte Nitouche, qui jetez des trognons de pommes à la tête de vos maîtres, vous qui avez la bassesse de laisser confiner tous vos camarades à l'étude ! Si votre conduite passée n'était pas si bonne, et si je ne

craignais de déshonorer votre 'excellente famille, je vous expulserais sur l'heure ! au moins vous allez expier devant tous votre conduite inqualifiable : la punition est levée ; vous seul resterez à l'étude, mais, pendant que vos camarades sortiront, je veux qu'ils voient tous, à genoux sur leur passage, le méchant auteur de toute cette intrigue."

L'enfant, la tête basse, et sans mot dire, subit ces reproches et cette punition : il se met à genoux sur le passage des enfants, qui ne lui épargnent sans doute ni les moqueries, ni les ricanements, et il reste seul toute cette longue après-midi sous le poids de toute cette honte ei de tous ces reproches. Mais, en relevant son front vers le ciel, son œil s'illuminait doucement, une joie toute céleste inondait son âme : Jésus faussement accusé faisait entendre au fond de son cœur des mots d'ineffable tendresse : Beati qid lugent, beati qui persecutionem patiuntur, beati cum maledixerint vobis homines /

Il resta là en compagnie des anges, qui reconnaissaient un frère ; il resta sous l'œil de Jésus, qui lui montrait sa croix rayonnante : doux et calme, humble et fort.

Les écoliers rentrèrent, La rancune n'est pas de cet âge ; sans doute qu'ils avaient eu la générosité de lui pardonner, d'ailleurs il l'avait bien payé !

Une semaine se passe, et tout au petit séminaire a repris sa physionomie habituelle,après cette grande commotion ; seul, le vers du remords travaille silencieusement un pauvre cœur. Le vrai coupable, tourmenté et torturé par sa conscience, n'y peut plus tenir ; bientôt, il va trouver un de ses maîtres, et lui avoue tout : " ce n'est pas Bourget, c'est moi qui ai commis cette insolence."

" Mais voyez, reprend le confident, ce n'est plus simplement l'insolence à l'autorité qu'il faut réparer, c'est la réputation de la pauvre victime qu'il faut rétablir, et vous ne pouvez le faire qu'en vous dénonçant à M. le directeur."

L'enfant hésita longtemps : l'honneur prévalut, et le confident vint aider le coupable dans son pénible aveu : " Ah ! malheureux, ne put s'empêcher de dire le pauvre directeur avec un profond regret, vous m'avez fait punir un innocent...

Mais, que m'a donc dit Bourget ? qu'on le fasse venir ! "

MGR BOURGÉT. 21

Ignace approche, plus timide et plus triste que jamais. Le directeur lui reproche de l'avoir trompé, et lui fait remarquer qu'il n'est jamais permis de mentir, même pour faire le bien : " Oh ! je n'ai pas menti, dit l'enfant, en relevant son regard et sa douce figure franche et naive ; je n'ai pas menti, je vous ai laissé vous tromper : c'était si triste de les voir tous à l'étude ! "

L'expulsion fut prononcée contre le coupable : il faut avouer qu'elle était bien méritée. Ce fut un coup de foudre pour Bourget : lui qui s'était montré si résigné à son propre malheur, ne put supporter la peine de son camarade. Il se jeta aux pieds du directeur, et le supplia longuement de pardonner : le directeur restait inflexible. Il ne put résister pourtant aux larmes de l'admirable enfant, et s'écria tout ému : " Eh ! bien, qu'il reste donc, mais ce n'est qu'à cause de Bourget ! "

En 1818 le jeune Bourget termina ses études d'humanités, en laissant à ses condisciples la meilleure impression : Mgr Magloire Blanchet, M. F. X. Baillargé, le juge Bédard, etc., qui avaient passé bon nombre d'années avec lui au petit sémi-

naire de Québec, en ont toujours parle avec enthousiasme et admiration.

Nul doute n'était possible sur la vocation du jeune homme ; aussi passa-t-il de plein pied du petit au grand séminaire. Tel on l'avait vu écolier, tel on le vit séminariste ; simple, modeste, et pieux.

C'est auprès de ces maîtres qu'il jîrit l'habitude de ces saints exercices, de cette régularité, et de ce grand esprit ecclésiastique qui a toujours été le trait saillant du caractère de Mgr Bourget.

Il fut donc un prêtre admirable et il le parut ; son extérieur fut toujours parfaitement réglé, digne, et réservé. Pour beaucoup de jeunes gens qui viennent du monde et qui se trouvent tout à coup lancés dans cette existence si grave et si religieuse du séminaire, la surprise et quelquefois la gêne peuvent être grandes. Il faut se faire à cette atmosphère de prière, de méditation et d'étude. La méthode x)our faire oraison ne dépasse point sans doute les limites d'un esprit ordinaire ; mais la pratique est plus difficile que la théorie. Ce n'est pas sans effort qu'une jeune et ardente imagination, un esprit actif et que sa propre ardeur consume, se sépare de tous les souvenirs de

la famille, du monde et de ses occupations, pour se retirer dans le silence, la mortification des sens, la paix intérieure.

Sans doute, c'est là la véritable vie, et la vie naturelle comparée à celle-là est si peu de chose qu'elle n'en mérite pas même le nom ; Jésus l'estimait tant qu'il offrait ses prières pour que ses apôtres eussent la vie, et l'eussent de plus en plus : Ut vitam habeant et abundantius habeant !

C'est là pour le prêtre surtout la source unique et la condition indispensable de tout bonheur ; mais il faut apprendre à être heureux par l'humilité, l'étude et la prière, comme on apprend à être soldat par l'obéissance, la discipline, et l'exercice.

Ce qui pour d'autres offre de véritables difficultés et réclame d'énergiques efforts, ne présenta au pieux enfant que des consolations. C'est là l'effet du petit séminaire ; c'est d'acheminer par une voie insensible vers les grands devoirs et les grandes responsabilités du sacerdoce les jeunes gens sur qui l'esprit de Dieu semble s'être reposé. Il y avait dans Israël des écoles de prophètes ; cela ne veut pas dire que leur éducation se terminait par

le diplôme de voyants ou d'oracles, mais que ce noviciat était favorable à l'action de Dieu sur les âmes, et les y disposait. Le petit séminaire aussi possède l'espoir de la moisson ; c'est là que leg esprits se forment, sans contrainte,par des essais proportionnés à l'âge, aux pieuses lectures, aux méditations, et aux graves études dans le cercle desquelles doit se passer la vie d'un prêtre.

Ce fut l'honneur du séminaire de Québec de le comprendre ; c'est l'honneur de MM. de Saint-Sulpice de le réaliser dans leurs f>etits séminaires de Saint- Charles (Maryland) et de la Montagne (Montréal), et de préparer à l'Eglise une pépinière de clercs et de prêtres qui seront des apôtres pour l'avenir. Le clergé n'a pas vu sans reconnaissance qu'ils avaient sacrifié dans ces deux provinces le nom cher et honoré de leurs collèges, en annonçant hautement qu'ils étaient heureux de pouvoir maintenant donner à leur éducation une tendance plus particulièrement cléricale, et le plus beau succès récompense aujourd'hui leurs efforts.

Ce furent donc d'heureux jours que ceux que le jeune Bourget passa au grand séminaire de Québec, dans la pratique des

exercices spirituels et dans l'étude des sciences sacrées. Malheureusement alors on ne pouvait guère, à cause du manque des ressources et du petit nombre des prêtres, passer quatre et cinq ans dans ces maisons pour y étudier la philosophie scolastique et s'initier à l'étude du dogme, de saint Thomas, et des grands maitrcs de la science sacrée. On était forcé de se borner, la plupart du temps, à un cours de morale et de pastorales indispensable à la pratique du ministère, et de remettre à plus tard l'Exégèse, le Droit canonique, l'Histoire Ecclésiastique, la Patrologie, etc. Tout succinct que fût cet enseignement, il n'en a pas moins formé de saints prêtres, d'excellents évêques et de bons administrateurs ; mais tous, et en proportion de leur mérite, ont regretté cette lacune, et désiré de la voir comblée.

Après un an ou deux passés au séminaire de Québec, l'abbé Bourget passa au séminaire de Nicolet, Le jeune directeur était trop humble pour ne pas comprendre combien une responsabilité aussi grave réclamait de sa part de prudence, de piété et de zèle.

Il n'est guère possible qu'un ecclésiastique étudie sérieusement dans une charge

aussi préoccupante et parfois aussi accablante ; s'il a l'avantage incontestable de s'initier au gouvernement des hommes et de broyer son caractère et son humeur dans ce contact incessant avec tant d'humeurs et de caractères différents, il reconnaît de bonne heure qu'il peut tout au plus repasser ce qu'il a appris, écouter quelques leçons, mais sans moyen de contrôler par lui-même l'enseignement qu'il reçoit en recourant aux sources et en se livrant à des études personnelles. L'abbé Bourget était trop clairvoyant pour ne pas sentir la perte irréparable que lui imposaient ses nouvelles fonctions ; mais il était trop courageux pour se laisser abattre, et il se promit de réparer ce dommage dans un prochain avenir, et de se donner plus tard avec une fidélité plus grande à des études qu'il était alors forcé de négliger en partie.

Il a si bien compris d'ailleurs le peu de loisir que les jeunes clercs et les nouveaux prêtres possèdent pour se livrer à ces travaux de l'esprit, que dans ses conseils aux vicaires, il se bornait plus tard à recommander l'étude de Saint-Liguori, de la sainte liturgie, l'administration des sacrements, etc. Il lui semblait sans doute que pour le moment c'était tout ce qu'ils

pouvaient faire et que n'ayant pas été initiés au séminaire aux principes de la science dogmatique, ces travaux les accableraient et les dégoûteraient peut-être au début.

Appliqué et réfléchi, il tirait partie de son expérience personnelle, et trouvait en toutes circonstances de quoi augmenter ce trésor que rien ne remplace- Son grand sens, autant que sa modestie, avaient charmé les directeurs de Québec et de Nicolet : cet esprit n'avait besoin que du temps pour arriver à tout son dévelopi^ement. La patience et le vouloir ne lui firent jamais défaut. Comme la goutte d'eau en tombant sans cesse sur la dalle finit par creuser la pierre, son esprit poursuivant toujours la même idée la creusait dans toute sa portée, et finissait par la pénétrer tout entière. Sa constance était d'autant plus infatigable qu'elle était moins empressée ; l'attachement qu'il pouvait avoir à une chose ne lui faisait perdre aucun de ses exercices ; il retrouvait en entrant dans sa chambre, et en se relevant du prie-Dieu où il venait d'offrir à Jésus son travail, il retrouvait, disionsnous, ses plans, ses systèmes et ses études, et il leur disait adieu avec le môme calme quelques minutes après, pour se prêter

à tous lo.s services qu'on réclamait de lui.

L'évêque de Québec, Mgr Plessis, se connaissait en hommes, il avait suivi l'abbé Bourget, et il partageait la pensée des messieurs de Québec et de Nicolet, que cet infatigable travailleur, si pieux tout à la fois et si zélé, promettait à l'Église du Canada un auxiliaire remarquable.

On sait dans quelles difficultés s'était trouvé cet unique évêque du Canada.

Le gouvernement anglais, toujours en crainte contre la hiérarchie catholique, désirait que l'évêque de Québec restât le seul prélat du Canada. Ce n'était pas la manière de voir du saint pontife : il comprenait trop sa responsabilité pour ne pas désirer de se faire aider par quelque autre dans sa redoutable charge. Son choix tomba sur un Sulpicien de Montréal, M. l'abbé Lartigue, qu'il emmena avec lui en Europe, sans lui faire connaître d'abord l'objet de son voyage, convaincu qu'il était que le pieux Sulpicien opposerait à ses vues une résistance invincible. Ce ne fut qu'à Londres et encore en partie que l'évêque déclara ses intentions au saint abbé. Malgré toutes les réclamations que M. Lartigue opposa, l'évêque

MGR BOUROET. 29

de Québec obtint des supérieurs de Paris et du Souverain Pontife l'approbation de ses plans. Que n'obtint-il pas en même temps l'assentiment de tous les esprits en Canada !

On comprend que la situation qui fut faite au nouveau prélat, sous l'empire de semblables circonstances, était des plus délicates. L'évêque élu, qui ne quittait qu'à regret et par obéissance son humble cellule du séminaire, aurait voulu rester dans cette atmosphère de vie cléricale, et y passer ses jours. Les confrères, que ses vertus édifiaient, ne le désiraient pas moins : il fallut pourtant comprendre que dans la pratique la chose serait impossible ; car, ou le nouvel évêque deviendrait supérieur et le conseil de la communauté se transformerait en chapitre diocésain, et dans ce cas c'en était fait de l'autonomie, et même de l'existence distincte du séminaire, ou l'humble pasteur (car c'était là son vœu), resterait simple membre de la communauté avec l'unique privilège de donner à tous l'exemple de l'obéissance et de la régularité, mais l'on comprendra qu'une situation semblable était trop anormale pour pouvoir être établie et durer dans une association de prêtres

qui révèrent avant tout la diiïnité épiscopale.

Quelque pénible que la séparation dût être, le bon sens la réclamait, elle fut décidée ; et le séminaire prépara et meubla une maison au nouvel évêque, pour qu'il pût immédiatement vaquer séparément à l'administration de son diocèse. Mgr Lartigue j) ré fera habiter la demeure que les fidèles du faubourg Saint-Laurent et les paroissiens de Saint- Jacques s'empressèrent de mettre à sa disposition.

Comme il arrive dans toutes les choses humaines, il y eut des froissements réciproques, nous pensons même qu'il dut y avoir des torts mutuels, mais ce qui nous paraît indiscutable, c'est qu'ils vinrent surtout de ces esprits brouillons, fléaux des grands hommes de tous les partis, et qui réussissent partout à semer la défiance entre les cœurs les mieux faits pour s'entendre , D'ailleurs les marguilliers croyaient ne pouvoir reconnaître officiellement un évêque que le gouvernement anglais n'avait pas reconnu, et trouvaient abusif ou compromettant de lui ériger un trône au chœur de leur paroisse.

Quelles que fussent les intentions du

séminaire, il ne paraissait plus assez dégagé d'intérêts et assez indépendant pour être impartial : c'était au moins l'impression d'une partie du public. Un malaise considérable régna donc dans les premières années de l'épiscopat entre les différentes parties du clergé : Mgr Lartigue rendit plus tard toute sa confiance à ses anciens confrères, et mourut en leur donnant les marques les moins équivoques de son estime et de sa tendresse.

Nous n'avons fait allusion à ces difficultés, que pour mieux faire comprendre certaines parties de la vie de Mgr Bourget. Car, ce fut au milieu de ces circonstances qu'il connut Montréal et son clergé : il dut prendre là des impressions que le temps diminua sans les effacer entièrement ; lui aussi, comme Mgr Lartigue, professa pour les vénérables messieurs du séminaire une estime inaltérable, et rendit hommage à la pureté de leurs intentions : s'il ne put, comme son prédécesseur, empêcher les événements et les passions humaines d'amener des malentendus et des difficultés que les méchants ont pu exploiter pour un temps, mais qui ont eu pour principal résultat de montrer le zèle du prélat, sa fermeté et son énergie, et de l'autre côté le désin-

32 MGE BOURGET.

téressement et l'esprit de paix de MM. de Saint-Sulpice,il fut heureux de reconnaître à la fin de sa vie la confiance qu'il leur avait toujours gardée.

Page 1