CHAPITRE IL
l'abbé bourget professeur et secrétaire DE MGR DE MONTRÉAL.
Discile a me quia mitis sum et humilis corde (Evangile.) Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.
Mais avant d'aborder le récit de ces événements, suivons le jeune séminariste dans sa carrière de professeur.
Il y déploya, de l'aveu de tous, les solides qualités dont il avait fait preuve comme écolier : une grande patience et une application infinie au travail, une modestie qui lui gagnait les cœurs, une douce et paisible piété, un grand tact et un bon
sens exquis. Tout le monde s'intéressa à lui : bien qu'il évitât tout ce qui eût pu le mettre eu évidence et le signaler aux regards du public, sa réserve même parla pour lui et le rendit déjà cher au clergé canadien.
Mgr Lartigue entendit parler de ce jeune clerc qui, sous de modestes dehors, cachait une âme douce, patiente et forte : c'était, dit-on, au milieu des épanchements d'une conversation avec un de ces vieux amis du clergé montréalais, que Mgr Lartigue avait entendu pour la première fois mentionner son nom.
On sait que la charge de secrétaire de Mgr Lartigue n'était ni une sinécure, ni un bénéfice sans charge ; le prélat trouvait peu d'hommes qui pussent résister au feu de son zèle et de sa parole, et il se plaignait à son ami de ne pas rencontrer de prêtre qui pût lui rendre les services qu'il attendait d'un secrétaire. Son interlocuteur, tout en lui faisant remarquer que ses exigences étaient multiples et peu communes dans l'état de notre humaine faiblesse, lui dit en souriant : " Je crois " pourtant, Monseigneur, que je connais " cet idéal de secrétaire, et tel qu'il le faut
" pour vous ; c'est le jeune abbé Bourget " de Nicolet!"
Mgr Lartigue se rendit compte par luimême de la justesse de cette remarque qui lui avait été faite au cours d'une conversation. Il sut discerner tout ce qui se cachait d'infatigable énergie et de douce charité dans ce jeune clerc : ses manières si ecclésiastiques, à la fois nobles et réservées, sa parole sans prétention, presque traînante, mais qui sai'ait à l'occasion s'animer et se colorer de toute la chaleur de la plus onctueuse éloquence, son cœur si profondément bon, gagnèrent l'estime de Mgr Lartigue, qui se connaissait en hommes ; il savait d'ailleurs quel cas Mgr Duplessis faisait du jeune Bourget : il fut donc heureux de se l'attacher.
C'est en 1821, au mois de mai, que M. l'abbé Bourget se rendit a Montréal, et qu'il commença à travailler sous la direction de Mgr Lartigue ; dix-neuf ans plus tard (avril 1840), il devait le remplacer dans sa délicate mission, aux acclamations de tout un peuple, qui avait appris à admirer ses vertus.
La situation du jeune secrétaire réclamait une prudence et un tact peu com-
muns, mais les saints, qui n'ont pas reçu de la nature ces dons si précieux, les trouvent dans leur humilité et leur charité. Heureusement l'abbé Bourget avait puisé à ces deux sources ces précieuses qualités ; chez lui la plus parfaite aménité était rehaussée par une prudence toute chrétienne et une simplicité vraiment apostolique.
Son zèle pour l'érection de l'évêché à l'endroit où se trouve aujourd'hui la paroisse Saint- Jacques, le soin qu'il mettait aux affaires lui gagnèrent à la fois l'attachement du clergé et celui des fidèles ; sa piété, qui de tout temps lui avait suggéré de si nobles inspirations, se faisait jour déjà par des entreprises où la Providence et la grâce de Dieu agissaient visiblement.
Il suivait dès lors pour lui-même une ligne de conduite qu'il n'a cessé de recommander aux autres, c'est de garder la neutralité entre les partis politiques. Il semble à première vue que cette abstention, qui n'est pas de l'indifférence, soit tout ce qu'il y a de plus simple et de plus élémentaire en pratique. Il paraît bien que non pourtant ; l'homme le plus décidé à rester neutre entre les diverses tendances de l'opinion publique, a d'abord
un très-grand mal à le faire croire ; on ne voudra souvent voir dans cette conduite qu'une habileté de plus, et il courra le risque de devenir à la fois suspect aux deux partis, et d'entraver ainsi toutes ses œuvres de zèle. D'ailleurs, parmi les questions qui s'agitent devant le public, toutes ne sont pas exclusivement politiques— elles ont leur retentissement dans le domaine religieux, et alors comment s'en désintéresser ? Le rôle d'un pacifique déterminé et convaincu au milieu de ces conflits est difficile ; il faut du temps, de la patience et une grande uniformité de conduite pour convaincre tous les })artis que nul intérêt de famille, nulle alliance, nul service rendu, nulle influence enfin ne nous fera départir d'une ligne de conduite tracée par notre conscience.
C'était la bonne fortune de l'abbé Bourget de n'être inféodé à aucun parti politique, et de n'avoir donné ou reçu aucun gage qui pût gêner sa liberté d'action. On s'habitua donc à le croire exclusivement du parti des pauvres, des malades, et de toutes les œuvres de zèle, et à le voir si ardent à tout bien, si charitable, si accueillant, il eût été véritablement difficile de ne pas reconnaître qu'il était tout entier à son ministère, et que ce
ministère était trop absorbant pour ne pas le rendre étranger à toute préoccupation politiqiie.
Il s'attira l'estime des gens des deux partis qui s'honorent également par la pratique de la foi catholique : on n'essaya point d'exploiter l'influence qu'il s'était acquise par ses bonnes œuvres au profit de tel ou tel système plus ou moins intéressant pour le bien et la religion ; tous accueillirent l'humble prêtre qui se faisait l'apôtre des pauvres et l'ami de tous les infortunés. On trouve beaucoup d'âmes généreuses portées à la philanthropie : on en trouve peu de vraiment charitables.
Pour aimer le pauvre, il ne suffit pas de lui vouloir du bien, il faut le respecter, et on ne joeut respecter tel qu'il le mérite cet enfant de Dieu, sans voir en lui l'image de Jésus-Christ, Jésus-Christ luimême.
Qu'on élève des hôpitaux, des asiles, des refuges, nous y applaudissons tous, qu'on multiplie les bureaux de bienfaisance et les associations de charité, on n'en fera jamais assez, mais pùt-on atteindre toutes les souffrances et secourir toutes les détresses, si en faisant aux pauvres l'aumône de son pain ou ne lui lait pas l'aumône à
laquelle a droit cet aîné de la famille du Christ, on a fait bien peu ; le pauvre maudira son humiliation, il sera jaloux, il mordra la main qui le nourrit, les bouleversements sociaux continueront, et à leur suite toutes les ruines.
C'était le grand don du jeune prêtre de savoir faire accepter les plus minces bienfaits : on se rappelle le nègp-e Maurice, le cœur de l'enfant s'était dilaté dans le lévite : Bourget donna tout, et quand il eut tout donné, il donna encore ses larmes et sa sympathie, et c'était un trésor qui valait mieux que tout le reste.
Nous ne craignons pas d'empiéter sur l'ordre des faits, en rapportant à cette occasion quelques épisodes de sa charité : ils sont si nombreux qu'en les racontant maintenant, nous n'avons pas à craindre d'appauvrir quelque époque de la vie du saint prélat.
Il fit successivement le désespoir et l'édification de tous les économes de l'évêché, en donnant tout ce qui était mis à sa disposition aux nécessiteux qui recouraient à sa générosité. Ses chaussures n'avaient qu'une existence éphémère : on ne savait comment cela se faisait, mais au bout de
huit jours, la paire nouvelle avait disparu, et les antiques savates en loques traînaient aux pieds de Sa G-randeur.
Ce n'était pas un petit embarras quand il partait pour une course imprévue, de mettre la main sur ce qui était immédiatement indispensable à Monseigneur : un beau pardessus neuf s'en était allé visiter Manitoba on compagnie d'un pauvre colon ruiné, alors que le casque qui lui faisait pendant ornait le chef d'un malheureux émigrant du faubourg Québec !
On crut d'abord à des vols : on se mit en quête pour surprendre le filou ; on surveilla toutes les issues, on se mit aux aguets, bref on le surprit : c'était Monseigneur, qui se volait lui-même !
Il fallut recourir aux moyens héroïques, le cas étant désespéré. Monseigneur n'eut plus qu'une paire de souliers, qu'un manteau, qu'un mouchoir, et même, comme les chemises déposées chez lui y étaient prises de la même humeur voyageuse que le reste de sa toilette, on ne lui en laissa qu'une de change. Il fut bien puni, mais aussi il faut avouer qu'il l'avait bien mérité ! Il souriait avec bonhomie à tous ces bons tours que lui jouait sa charité, et à
ces représailles de ses économes aux abois : mais sa générosité trouvait quelque nouvel expédient, et c'était toujours à recommencer.
Nous avons dit que sa plus grande aumône était celle du respect à l'égard du pauvre. Il l'a poussée jusqu'à l'héroïsme : nu] de nous n'ignore combien il est pénible d'être interrompu au milieu d'un travail sérieux pour une bagatelle qui pourrait être remise à plus tard, ou tout à fait négligée. La mauvaise humeur ou tout au moins la froideur des manières est la première vengeance à l'égard des malappris ou des indiscrets qui viennent ainsi arrêter le vol de grandes pensées ou de beaux projets. Ce n'était point là la disposition de ce jeune prêtre : il regardait tout le monde comme ayant droit à son intérêt et à son temps. Il écoutait pendant des heures les redites des pauvres villageois qui lui exposaient leurs difficultés avec un luxe de détails à décourager le plus intrépide ; il questionnait affectueusement, longuement, sans jamais laisser paraître une ombre de lassitude ou d'ennui ; le gouverneur-général n'eût pas été mieux traité. Il reconduisait ensuite ses visiteurs jusqu'à la porte, avec des paroles affables,
et les laissait attendris et gagnés pour toujours.
N'a-t-on pas raconté l'histoire de cette pauvre femme ivre que les serviteurs venaient de mettre un soir à la porte de l'évêché, et qu'il fit rentrer sans bruit dans le parloir, où elle échappa au moins au froid et à la souffrance : sa honte, en s eveillant le lendemain sur ce banc du parloir extérieur, et ses remords payèrent le prêtre de son dévouement pour ses enfants même égarés.
Il avait le sens du respect : aussi fut-il infiniment respecté de tous. Amis ou adversaires d'un jour purent apprécier différemment ses actes, tous convinrent de la droiture de ses intentions, et rendirent hommage à son caractère.
La pratique de toutes ces vertus lui avait entièrement gagné le cœur de son évêque : Mgr Lartigue aimait à faire l'éloge de son secrétaire, et se félicitait d'avoir enfin trouvé un homme d'un zèle infatigable, qui unissait à la plus charmante modestie et à la plus parfaite réserve la piété la plus tendre et l'austérité la plus parfaite.
Le gouvernement anglais n'avait pas encore voulu reconnaître l'évêque de Montréal : sa frayeur de la hiérarchie catholique persistait toujours, pourtant tout était en voie d'apaisement. L'opinion publique était trop déclarée i)our que le fait accompli ne fût pas enfin sanctionné : Mgr Lartigue d'ailleurs, grâce à des talents supérieurs et à une activité extraordinaire, avait fait à l'évêque de Montréal une situation si large, qu'il devenait impolitique de sembler l'ignorer : le bon sens et les faits parlèrent si haut que toute opposition tomba.
Ce ne fut pourtant que dans les dernières années de sa carrière épiscopale qu'il fut définitivement nommé titulaire de Montréal, et qu'il put jouir sans conteste d'une autorité qui lui appartenait depuis si longtemps. Ce fut comme la consécration de sa vie et le couronnement de ses travaux.
Qu'on juge si le cœur de son jeune secrétaire fut rempli de joie et de consolation en voyant réussir cette œuvre pour laquelle il avait tant lutté lui-même, et qu'il avait contribué plus que personne à faire réussir. Il était trop modeste pour le reconnaître ; mais quand, dans la joie de
ce grand événement, Mgr Lartigue voulut donner un témoignage public de reconnaissance à ceux qui l'avaient servi dans ses grandes entreprises, il ne chercha pas longtemps au milieu d'eux pour désigner l'abbé Bourget comme le plus méritant, et il choisit comme coadjuteur le plus zélé de ses auxiliaires.
Il voulait ainsi récompenser dix ans d'inappréciables services et de complet dévouement, et le clergé et le peuple applaudirent à cet acte de publique gratitude.
Il n'y eut qu'un mécontent, si nous pouvions nous servir de cette expression quand il s'agit de ce saint prêtre qui jamais ne s'opposa à ce qu'il croyait la volonté de Dieu ; il n'y eut au moins qu'un homme qui regretta sincèrement ce choix : c'était celui qui en était l'objet. Une telle charge n'alarmait pas simplement sa modestie, mais l'effrayait par ses responsabilités.
Sans doute il se disait qu'il ne serait que coadjuteur, que longtemps encore il jouirait des conseils et de la direction de Mgr Lartigue, mais enfin il ne x>ouvait se dissimuler qu'un jour il hériterait de sa
succession, et ce jour-là pouvait être très rapproché.
Que de fois pendant sa retraite préparatoire à l'épiscopat, le texte de saint Paul ne revint-il pas à sa mémoire : Oportet episcopum irreprehensibilem esse ! L'évêque doit être irréprochable dans sa maison, ses relatlpns , son langage , son silence même ! Ce mélange de force et de douceur, d'autorité et de condescendance, ce grand art du gouvernement des hommes, le possédait-il ? Du moins une chose pouvait le rassurer : c'est que cet honneur lui venait sans qu'il eût rien fait pour l'obtenir ; il n'avait ambitionné que l'humble et obscur dévouement du prêtre ; le Ciel voulait mettre sur son front la couronne des évêques, il savait qu'elle serait souvent une couronne d'épines, et il cessa de refuser sa tête au bandeau sacré.
Ce fut le 25 juillet 183Y qu'il reçut la bénédiction épiscopale,dans cette nouvelle cathédrale qu'il avait tant contribué à embellir et qu'il devait voir un jour dévorée par les flammes. Heureusement que le Ciel voilait à tous alors ce funeste événem.ent et que ce beau jour ne connut aucun funeste présage. La joie du peuple était à son comble ; l'avenir de l'église canadienne
semblait assuré, et l'église de Ville-Marie en i)articLilier allait inscrire dans ses dyptiques un nom cher à tous, et bientôt glorieux.
Malheureusement ces premières années de joie et d'espérance furent interrompues par un grand deuil : le 19 avril 1840, Mgr Lartigue, usé par ses travaux apostoliques, rendit sa belle âme à Dieu, à l'âge de 62 ans, 9 mois et 22 jours.
Ses dernières années avaient été paisibles, il aimait à s'en féliciter avec ses anciens confrères du séminaire de Saint- Sulpice, à qui il avait rendu toute sa confiance et son affection. Le séminaire avait eu les prémices de son attachement sacerdotal, il eut les dernières marques de sa filiale estime. L'évêque de Telmesse, qui l'avait tant aimé, eut le cœur brisé par cet événement ; quand il commença à chanter devant les dépouilles de son prédécesseur le sublime subvenite de l'Eglise, le cœur lui manqua et il ne put continuer à cause de ses sanglots ; il pria M. Joseph Crevier, un jeune ecclésiastique, d'achever cette prière à sa place. Il se retira, et ses prêtres le retrouvèrent quelques instants après dans sa chambre, inondant de larmes les pieds de son crucifix.
MGR BOURGET. 4t
Quatre jours après la mort de Mgr Lartigue, il entra eu fonctions, mais il voulut aussitôt mettre ses diocésains dans la confidence de ses sentiments, et en rendant hommage à la mémoire de son prédécesseur, leur exposer sa douleur et ses appréhensions. Ce fut toujours là sa pratique ; comme un père aime que ses enfants s'intéressent aux affaires de sa maison, ainsi aimait-il à confier à son peuple ses inquiétudes pastorales et les sollicitudes de sa charge. Alors tout le monde en prenait sa part et regardait comme siens les intérêts de ce père vénéré, jou.issait de ses succès, et l'aidait à supporter ses épreuves.
Ses mandements, écrits dans un beau style, affectaient une tournure oratoire qui lui était naturelle, et que n'ont pas ordinairement les graves documents épiscopaux, mais ils étaient pleins de chaleur, d'onction et d'éloquence : le peuple comprenait cela, et chacun de ces actes avait un puissant retentissement dans le pays. Voici comment, dès le 3 mai 1840, il versait dans le cœur de ses enfants ses propres inquiétudes :
" Oh ! que le poids de ma charge est " accablant, nos très-chers Frères ! Nous " vous conjurons donc, au nom de Jésus-
" Christ, de l'alléger par votre obéissance " à l'Eglise, votre ferveur dans les saintes " pratiques de la religion, votre respect " pour vos pasteurs, en un mot, par votre '* horreur pour le vice, et votre fidélité à " tous vos devoirs religieux. Car c'est là " tout ce que nous vous demandons en " reconnaissance des peines et des travaux " auxquels nous allons nous assujétir pour " votre amour. Oui, s'il est une chose " capable de nous consoler ici-bas, au " milieu de nos tribulations, ce sera de " vous voir marcher dans les voies de la " justice, vous tous que nous aimons dans ■' les entrailles de Jésus-Christ, et que " nous désirons avec tant d'ardeur pou- " voir présenter, au dernier jour, purs et " sans tache, au tribunal du Souverain " Juge. Puissions-nous, nos très-chers " Frères, sauver tous ceux dont Dieu nous •' établit aujourd'hui le Pasteur, afin qu'en " ce jour terrible où nous irons rendre " compte de tout ce que nous aurons fait " dans l'exercice de notre ministère, nous " ayons le bonheur de dire avec Jésus- " Christ : O Père saint ! j'ai gardé ceux •' que vous m'avez donnés, et aucun d'eux '■ n'a péri, si ce n'est le fils de perdition."