CHAPITRE IV
2e PARTIE DE l'ÉPISCOPAT DE MGR EOURGET.
Ecce sacerdos magnus : in diebus suis jilacuil Deo et invenlus est juslus.
11 J." 'H ni 00 (les conf. pontifes )
Celui-ci est un grand prêtre:
dans sa vie il plut à Dieu et fut trouvé juste.
Les dix premières années de son pontificat avaient été, comme on le voit, singulièrement remplies ; celles qui suivirent ne le furent guère moins. Sans doute l'élan se ralentit, mais les besoins, grâce à son zèle, au concours du séminaire et du clergé, avaient beaucoup diminué. Il en restait un pourtant et immédiat, que venait de créer l'épidémie de 1847 : c'était
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le soutien des orphelins qu'elle avait faits. Le cœur de Mgr Bourget ne pouvait y demeurer indifférent. Mais ce n'est pas assez de s'intéresser au bien ; il en est des œuvres de zèle comme de toutes autres : pour les faire réussir il faut deux choses, le savoir et le savoir-faire.
Monseigneur avait la connaissance du bien ; il ne dédaignait pas non plus d'entrer dans les détails qui en assurent et en popularisent la durée.
Il proposa aux fidèles les moyens que les Marseillais avaient employés pour venir au secours des orphelins, quand le choléra avait décimé leur ville : on bâtit pour ces malheureux enfants une vaste maison, et afin de leur donner tous les soins spirituels et corporels qu'ils pouvaient attendre de bonnes mères, on les confia aux soins des religieuses :
" N'allez pas croire, disait-il, que pour " faire une pareille œuvre il faille vous " imposer des sacrifices au-dessus de vos " forces. Oh ! non, car nous savons ce que " vous avez fait, et nous connaissons toute " la misère des temps. Mais écoutez un " calcul bien simple. Il y a dans ce dio- " cèse 400,000 âmes. En supposant que
'* chacun donne seulement douze sols.
" vous voilà avec une somme de ^610,00;). " Or quel est celui d'entre vous qui ne '' s'empressât de contribuer de cette mo- " dique somme à une œuvre si belle ? car " c'est là l'admirable effet de l'union, de " faire participer aux mérites des plus " grandes œuvres, quelque minime que " puisse être la part de la coopération. " Qu'il serait beau, qu'il serait touchant " ce monument qui serait ainsi élevé à la " charité ! qui sait d'ailleurs si Dieu n'at- " tachera pas à cette œuvre la bénédiction '• dont nous avons tant besoin pour sortir " de l'état de détresse où nous sommes " réduits ? car elles sont bien puissantes " les prières des orphelins ! "
L'asile de Saint-Jérôme Emilien reçut toutes ces jeunes victimes du fléau, qu'il recommandaitlaux séminaires, aux communautés et autres établissements du diocèse ; Orphano tu eris adjutor, leur disait-il. " Voulez-vous attirer la bénédiction du ciel sur vos maisons ? Adoptez ces pauvres enfants."
C'était aux laïques surtout qu'il s'adressait : " Oh ! leur disait-il. qu'ils vous " paraîtraient intéressants et aimables, " ces enfants, si vous saviez comme ils
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" sentent vivement le bien qu'on leur fait ; " comme ils sont reconnaissants pour ceux " qui en prennent soin, comme ils prient " avec foi le Père des miséricordes pour " ceux qui les assistent, comme ils s'em- " brassent avec de vifs transports de joie " quand ils se rencontrent après s'être cru " morts ; comme ils sont émus, quand il " leur faut se séparer les uns des autres ** pour ne plus peut-être jamais se revoir ; " comme ils pleurent quand on leur rap- " pelle le souvenir de leurs chers parents " ou de quelques-unes des personnes cha- " ri tables qui ont sacrifié leur vie pour " les soulager dans leur malheur ; comme " ils regardent avec attendrissement ceux " qui les viennent voir pour les adopter, '* dans l'espoir d'être assez heureux pour " fixer leur choix ; comme ils sont fermes " et décidés, quand il leur faut rejeter les " ofires flatteuses de ceux qu'ils con- " naissent être les ennemis de leur foi ; " comme elles sont sincères et abon- " dantes les larmes qu'ils versent, quand " il est question de dire adieu aux tendres " mères que la Religion leur a préparées " dans leur malheur."
Pendant toute cette année, son cœur et sa pensée semblèrent ne pas abandonner le sanctuaire de Notre-Dame de Bonse-
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cours ; non content de lui témoigner sa reconnaissance, comme nous l'avons dit, il établit dans ce sanctuaire la confrérie de Notre-Dame auxiliatrice, pour qu'elle y eût, comme il le disait, son point de ralliement.
Dix-huit cent quarante-huit ne fut pas moins éprouvé que l'année précédente.
La peur du choléra, ce fléau qui en 1832 et 1834 avait fait de grands ravages dans la population, agitait de nouveau tous les esprits ; par ailleurs, la révolution Italienu'e, qui se rendait maîtresse de Rome, forçait Pie IX à fuir à G-aëte,et désolait les catholiques. L'évêque qui, comme saint Jean Chrysostome à Antioche, vivait tout entier de la vie de son peuple, l'associait à toutes ses émotions, et partageait toutes ses appréhensions, essaya de calmer les larmes des siens, et de leur faire trouver.dans l'excès même de leur chagrin, un motif de plus d'espérance.
Dans une admirable prosopopée, il se plut à faire parler Pie IX au moment où il quittait la ville éternelle : " Adieu, " Eome, ville toujours chère à mon cœur, " vinea electa. Je t'ai comblée de bienfaits ; " je t'ai accordé d'immenses privilèges ; je " t'ai prodigué les concessions les plus
" libérales. Comment donc as-tu pu de- " venir pour moi un sujet de si grande " amertume ? quomodo conversa est in ama- " ritudinem ? ( Amos, 6, 13). Cheminant tris- " tement vers une terre étrangère, mes " yeux baignés de larmes se fixent sur " toi ! O ville ingrate ! Videns civitatem flevit " super illam (Luc, 19, 41). Hélas, que de " malheurs vont venir fondre sur toi ! " Sans Pasteur [et' sans Eoi, tu vas être " livrée à toutes les horreurs de la plus *' affreuse anarchie. Venient dies in te. Tes ''• habitants, se disputant le pouvoir, vont '' devenir tes plus cruels ennemis. Circum- '' dabunt te inimici tui (Luc, 19, 43). Des '' milliers d'étrangers, qui venaient assis- '' ter à tes joyeuses solennités, vont fuir " bien loin, comme à la vue de Babylone. " Pauvre peuple ! Hélas ! que vas-tu donc " devenir ! Ne serais-tu pas le jouet et la " victime de toutes les passions déchaî- " nées, et ton sang ne va-t-il pas bientôt " couler comme l'eau autour de cette nou- " velle Jérusalem ! Effuderunt sanguinem " eorum tanquam aquam in circuitu Jérusalem '*(Ps. ^8,3)."
Il envoya au saint exilé une admirable adresse où éclataient toute sa piété, son dévouement pour Eome et sa confiance en Notre-Dame de Bon-Secours :
" Au sein de notre ville de Montréal est une antique et vénérable chapelle dédiée à Notre-Dame de Bon-Secours. Là se réunissent tous les jours de nombreux et pieux pèlerins qui vont prier pour leur Père, aussi lui pèlerin sur une terre étrangère. Ils y récitent avec des cœurs pleins de respect et d'amour la sublime prière qu'a adressée au ciel Yotre Sainteté dans le sanctuaire de la Trinité.
Cette touchante prière se répète aussi aux pieds de tous les autels du Très Saint et Immaculé Cœur de Marie ; Notre-Dame de Bon-Secours,dont le cœur est si bon, entendra sans doute vos vœux et ceux de vos enfants, comme elle entendit ceux de Pie YII, et de tous les fidèles qui prièrent i3our ce glorieux pontife, de sainte et heureuse mémoire.
Bientôt, nous l'espérons, la Vierge Immaculée, qui est terrible comme une armée rangée en bataille, soufflera sur ces doctrines empoisonnées qui bouleversent le monde en aveuglant les esprits et corrompant les cœurs. Le vif éclat de sa pureté virginale dissipera ces nuages épais de sauterelles, sorties des puits de l'abîme. Elle vous prendra par la main et vous conduira sur le trône de vos illustres prédécesseurs."
La construction d'un évêché était un besoin qui s'imposait d'urgence et que tout le monde comprenait. D'ailleurs le ministère de Monseigneur dans le quartier Saint-Jacques l'avait rendu très populaire parmi les Canadiens qui l'habitaient presque exclusivement ; il était donc sûr
jue sa demande trouverait de l'écho parmi
ies fidèles.
Il n'était pas moins confiant dans son clergé : il lui fit un appel plein de bonhomie, lui disant l'état des choses, et lui exposant ses vues.
*' Il est question de vous mettre à con- " tribution pour l'évêché maintenant en " construction. Avant tout, je vous ferai " observer que l'établissement d'un évêque " dans cette ville n'a rien coûté à ses ha- " bitants, à part la donation d'un terrain " par l'hon. D. B. Yiger, et la souscrip- " tion particulière de quelques citoyens,
" Mon prédécesseur, d'heureuse mé- '' moire, en faisant l'établissement actuel, '' dut donc se restreindre dans des dimen- '' sions fort étroites. Aussi cet édifice '' est-il insuffisant depuis plusieurs an- «* nées, à cause du grand concours de «' prêtres et de laïques qui y arrivent jour-
" nellement, pour leurs devoirs religieux " ou pour les affaires ecclésiastiques. Au '' concours du clergé et des fidèles se "joint, assez souvent, celui des évêques " étrangers, qui daignent honorer notre " ville de leur visite, et relever, de leur " présence, la splendeur du culte catho- " îique.
" Maintenant, avec la meilleure volonté " du monde, il m'est impossible de rem- '• plir un des devoirs de l'épiscopat, celui *' d'exercer une honnête hospitalité, " comme devrait le faire l'évêque d'une " ville telle que Montréal. D'ailleurs, je " sens le besoin qu'il y a ici pour l'évêque " de cette grande ville de s'entourer d'un " bon nombre de prêtres, capables de faire " honneur à la religion et à la patrie. Tout " cela demande un local plus spacieux et " plus décent que l'évêché. J'aime beau- " coup à être pauvre pour moi : mais, je " l'avoue, un peu d'aisance en faveur des " autres ne me déplaît pas,
" Ces divers motifs me portèrent, l'an " dernier, à accéder aux pressantes solli- " citations qui m'étaient faites depuis " longtemps par les amis de l'évêché ; et " j'acceptai leurs oblations volontaires, au " moyen desquelles s'est fait l'extérieur
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du nouvel évêché, qui ne fera pas, je crois, déshonneur à cette ville. Peutêtre même paraît ra-t-il à quelques-uns trop splendide. Mais je dois vous aA''ouer ici qu'en cela j'ai cédé à une pensée de patriotisme et de charité : car j'ai eu uniquement en vue de donner au talent de l'ouvrier du pays une occasion solennelle de se développer et de se montrer en même temps que je croyais faire une bonne charité, en faisant gagner du pain à de bons pères de famille, à des hommes laborieux qui autrement seraient demeurés sans ouvrage. Je me serais bien P'àssé de ce splendide ; et j'aurais à coup sûr préféré quelque chose de plus simpleet de plus analogue à mes goûts particuliers : mais j'ai cru que je devais avoir égard aux raisons d'intérêt public et d'honneur national, d'autant plus que, jusqu'ici l'évêché n'a pas mis un sou sur cette bâtisse, qui est uniquement l'oeuvre des souscriptions de nos campagnes.
Car on y a compris que, si une paroisse doit loger son curé et ses vicaires, un diocèse doit loger son évêque et ses auxiliaires.
" Si ces considérations vous paraissent " de quelque poids, veuillez bien m'ac- " cueillir favorablement, dans la personne
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" de mon digne coadjuteur qui, comme " vous le savez, est un autre moi-même, " et qui se présente, ces jours-ci même, " pour recevoir votre contribution à cette '' œuAa'o qui, ce semble, doit être l'œuvre " de la ville, aussi bien que celle de la " campagne. "
Les listes de souscription se couvrirent comme par enchantement ; les habitants des rues St-Laurent et St-Denis étaient ravis d'avoir leur évêque et l'évêché si près d'eux ; ils espéraient le conserver toujours.
Le clergé se montra généreux, et dès l'année suivante. Monseigneur put annoncer à tous l'inauguration et la bénédiciion de son palais épiscopal.
La nouvelle " maison du clergé " dont les familiers devaient se plier aux sacrifices de la vie commune, et plus que commune, disait-il, regardait la ville, parce qu'elle appartenait à la patrie, mais son intérieur donnait sur l'église, parce qu'il doit être tout entier à la Religion,
Ces heureux pronostics ne devaient se réaliser que pour quelques années : en 1855 le feu dévora le magnifique palais et la cathédrale ! Onze cents maisons furent brûlées, neuf mille personnes se trouvèrent sur le pavé.
L'évêque se trouvait en ce moment en
visite pastorale à Vaudreuil. Un prêtre accourt lui apporter la nouvelle du désastre ; après tant de sacrifices, tant d'espérances, tant de reconnaissance à Dieu, l'épreuve semblait cruelle ! Le prélat écouta sans mot dire la terrible nouvelle, et se contenta de répéter la parole du saint homme Job : " Dieu nous l'avait donné, Dieu nous l'ôte, que son saint nom soit béni ! "
Pourtant il se rappelle l'asile de la Providence, et ne peut s'empêcher de dire : " Et mes pauvres ? " — " Ils sont sauvés ! " Alors on vit de grosses larmes d'attendrissement couler de ses yeux, et des paroles de reconnaissance à Dieu sortirent de ses lèvres.
Yoilà son cœur : sa première pensée était toujours pour les autres, surtout s'ils étaient abandonnés.
Le ciel lui ménagea une grande joie avant de lui permettre de reconstruire sa demeure épiscopale : le diocèse de Saint- Hyacinthe fut séparé de Montréal, et Mgr J. C. Prince, évêque de Martyropolis, dont le zèle, la piété et la prudence lui étaient connus, fut désigné pour le nouveau siège. Mgr Bourget se félicita de voir sa charge épiscopale allégée, il fit aux fidèles, aux communautés et au clergé les adieux les plus éloquents ; il écrivit aux prêtres
le 24 septembre une lettre remplie d'une humilité touchante et d'une tendre sollici tude pour le nouveau pasteur.
Il leur demandait pardon de ses torts : . il était si peu fait pour être à leur tête ! Leur bon peuple voudrait bien oublier toutes ses négligences, car elles retombaient sur le peuple, qui est toujours victime des fautes des grands, et surtout des pasteurs.
La coadjutorerie de Montréal, laissée vacante par le départ de Mgr Prince, fut remplie par Mgr J. Larocque.
La pensée de réparer les ruines et de reconstruire l'évêché et la cathédrale le poursuivait sans cesse. Il voulut de nouveau prendre conseil de Rome, et il partit pour la Ville éternelle : mais cette fois ce ne fut pas sans un vrai déchirement de cœur qu'il quitta ses fidèles attristés et son peuple désolé.
En relisant aujourd'hui ces paroles si affectueuses, il nous semblait entendre saint Grrégoire faisant ses adieux à l'Eglise de Constantinople.
Nous croirions commettre une injustice envers nos lecteurs, si nous les privions de cette admirable lettre :
" Adieu, disait-il, adieu, maintenant, " pieux fidèles, ferventes communautés, " clergé si cher à notre cœur. Notre der-
" nier désir, en laissant les rives de la •' patrie, est celui de votre bonheur. Si '' Dieu Nous fait la grâce de vous revoir, " ce sera pour mieux travailler tous en- " semble à la gloire de son saint Nom.
" Anges gardiens des pays que Nous " allons parcourir, joignez-vous à ceux des " lieux que Nous quittons, pour que par- " tout Nous soyons en sûreté, à l'ombre " de vos ailes.
" Saints Patrons de toutes les paroisses " de ce diocèse, prenez soin de ces âmes " que notre Dieu vous a chargés de pro- " téger. Si Nous revenons heureusement " au milieu d'elles, nous vous serons tous " ensemble plus dévoués que jamais. Vous " connaissez les dangers de cette vie. Oh ! '" aidez-nous à les éviter.
" Saints Patrons de notre cathédrale et *' de notre Evêché, bienheureux Jacques " et Jean, soyez voyageurs avec Nous, ** puisque vous n'avez plus ni temple, ni " autel pour vous reposer ici et recevoir " nos hommages. C'est pour votre gloire " que nous allons voyager. En tous lieux, " vous parlerez donc pour Nous, vous qui " êtes, par votre puissante parole, les Eu- " fants du tonnerre.
" Bon saint Joseph, protecteur de Jésus '■ et de Marie dans leur pénible voyage en " Egypte, daignez nous prendre sous votre
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protection et nous diriger dans tontes nos voies. Si ce voyage est heureux, comme Nous l'espérons, car on ne vous invoque jamais en vain, vous aurez votre autel dans le nouveau Temple, et nous ferons tout en notre pouvoir pour que votre pèlerinage y soit religieusement fréquenté, et votre nom dévotement invoqué, glorieuse Mère de Dieu, puissante et aimable protectrice de ce diocèse, vous connaissez nos maux et vous en aurez pitié, car vous êtes notre bonne et tendre Mère à tous. Nous n'aurons pas cette fois la consolation de déposer en partant, à l'autel de votre Très saint et immaculé Cœur, les vœux de notre cœur affligé. Hélas ! il est détruit cet autel qui était pour nous tous le trône de vos miséricordes ; mais Nous marchons pour le relever de ses ruines. O vous qui êtes l'Etoile de la mer, tracez- Nous la route et conduisez nos pas." Son voyage à la Ville éternelle lui avait fait voir en Europe et partout la généralité d'un abus qui s'était aussi introduit en Canada : celui des tables tournantes et des évocations spirites.
Il donna à ce sujet une instruction qui eut son écho en Europe, et fit partout la plus heureuse impression.
L'année 1853 se termina par une bonne
nouvelle : l'Université catholique de Québec fut fondée, et Monseigneur s'associa avec son peuple à la joie du métropolitain et de ses fidèles. Pour lui, il poursuivait sans relâche son plan de rebâtir la cathédrale ; mais où la placer cette fois ? Les habitants de Saint-Jacques n'admettaient pas la possibilité de le voir abandonner leur quartier, ils ne se sentaient nullement responsables des incartades de l'incendie de 1852, et croyaient qu'ils avaient quelques droits, après les sacrifices faits pour la première cathédrale, de voir la seconde érigée chez eux. D'ailleurs l'idée d'aller s'établir en haut de la rue Saint-Denis, au croisé de la rue Sherbrooke, souriait à Sa Grrandeur. Il hésita longtemps.
Une autre idée prévalut ; elle avait de la grandeur, et c'est par cela même qu'elle gagna le prélat.
On voulait porter la nouvelle cathédrale au milieu même du quartier anglais, tout près de Christ Church, comme un boulevard avancé du catholicisme, et une espérance de voir un jour tous les Montréalais catholiques. Son zèle rêvait la conversion de nos frères séparés ; ce sera la même pensée qui le poussera plus tard à demander aux Pères Jésuites de bâtir une vaste église au Sacré-Cœur, au lieu d'une chapelle ordinaire, pour laquelle ils
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avaient commencé de recevoir des aumônes, afin, disait-il, d'y attirer la population protestante par des sermons de controverse.
D'ailleurs le nouveau temple devait, par ses proportions, rappeler le plus pur esprit romain ; il fallait une basilique, et Monseigneur, en visitant Rome, se convainquit que la Basilique du Vatican était seule digne de représenter au monde nouveau la pensée d'unité catholique, à laquelle il vouait sa vie entière : " Sans •' doute, disait-il, ce sera un Saint-Pierre " en petit ; mais il rappellera l'autre, et " nous y reliera plus sûrement."
Il exposa tous ses motifs dans sa lettre pastorale du 2Y août, et partit pour Rome, afin de mettre ses projets sous la protection de Marie Immaculée, et coopérer à la proclamation de ce dogme qu'il avait tant aimé et vénéré.
Ses lettres de cette époque aux fidèles, aux communautés religieuses et au clergé respirent la piété la plus douce et la i)lus confiante envers Marie, et sont tout embaumées des parfums de la plus pure spiritualité. Il explique les raisons pour une prompte proclamation de ce dogme, les fondements sur lesquels il s'appuie ; ses applications pour toutes les conditions de la vie, et ses fruits dans l'avenir.
D'ailleurs, si agitée que soit son existence, il ne cesse de poursuivre partout ses études sur l'esprit, les doctrines, et la liturgie romaine.
C'était à Rome que Mgr Wiseman avait, près des tombes des martyrs, commencé d'écrire son livre de Fabiola, et il continua de tracer ce récit tout le long de sa route, dans les presbytères ou les séminaires où il s'arrêtait, voire même sur une table d'auberge. Mgr Bourget aussi était de ces hommes qui savent sauver du temps là même où tout le monde en perd.
Il trouva donc moyen, au milieu de ses occupations, d'écrire son livre sur les Cérémonies de l'Eglise romaine, et en passant à Paris (Ï855), il l'offrit au clergé français comme un mémorial destiné à resserrer les liens qui n'ont jamais cessé d'exister entre les deux Eglises.
Au retour, les difficultés qu'il rencontra pour la construction de la cathédrale, et qui le forcèrent de faire un appel plus vif à son clergé (1856), ne l'empêchèrent pas d'établir une institution très urgente pour le pays : l'Ecole des Sourds-Muets. Il avait visité, à Lyon, en compagnie du père Querbes, supérieur des frères Viateurs, un établissement de ce genre dirigé avec un grand succès par M. Forestier.
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Le père Querbes reçut dans sa congrégation un des professeurs de Lyon, et Monseigneur confia à ces religieux cette grande entreprise. Elle eut un succès qui augmente chaque jour. Plus tard, l'établissement des Sourdes-Muettes, établi sous ses auspices, couronna cette œuvre, et dota le pays d'une de ses meilleures institutions.
Il semblait que chaque jour de ce pontificat dût voir éclore une germination nouvelle du bien et de la charité.
Saint-Sulpice poursuivait avec succès la plus coûteuse et la plus ingrate de ces entreprises à première vue, mais non pas la moins utile : l'établissement d'un grand séminaire. C'était un projet longtemps caressé, longtemps mûri par les vénérables supérieurs, et qui, jusque-là n'avait pu aboutir. Dès 1812, Mgr Plessis avait offert à M. Roux de lui donner la direction de la jeunesse ecclésiastique du district de Montréal ; mais, malgré son désir de s'occuper d'une œuvre qu'il regardait comme la principale de la vocation de Sulpicien, le pieux supérieur avait dû décliner cette invitation.
Mgr Lartigue avait fait un essai à Saint- Jacques, et lorsqu'en 1836, il fut reconnu ofiiciellement comme évêque de Montréal, il pria Saint-Sulpice de se char-
ger de former son clergé. Le personnel manquait, il fallut ajourner encore ; mais le saint évêque avait la chose tellement à cœur, que sur son lit de mort, il demanda à son coadjuteur qui allait lui succéder, de terminer cette affaire aussi vite que possible.
Pendant les vacances, Mgr de Nancyayant fait subitement prévenir qu'il ne pouvait tenir la parole qu'il avait donnée de prêcher la retraite ecclésiastique, on s'adressa à M. Billaudèle, ancien supérieur de philosophie à Clermont, et occupé au ministère depuis son arrivée au Canada (183^) ; il accepta avec simplicité.
Dieu bénit son sacrifice ; le succès fut si complet qu'à la fin de la retraite, Mgr voulut que Saint-Sulpice se préparât à ouvrir le séminaire ; on n'avait pas à s'inquiéter du directeur, il était tout trouvé en la personne de M. Billaudèle.
Les Messieurs hésitaient à s'engager dans une semblable entreprise. M. Villeneuve, dont l'optimisme est resté proverbial parmi les siens, paraît-il, afiîrma que ce projet était très-facile à réaliser : il fit préparer une aile de l'ancien collège, et dès cette année, dix ou douze clercs vinrent s'établir dans ce séminaire improvisé.
M, Billaudèle enseignait l'Ecriture
sainte, M. Baile, directeur du séminaire, faisait quelques cours, M. Villeneuve se chargeait de la Morale ; on suivit le règlement du séminaire de Paris.
Pourtant les développements de l'œuvre devaient aller lentement, à cause de la situation précaire où l'on se trouvait pour les logements et le reste.
On désirait bâtir : les uns voulaient le faire à la paroisse même ; d'autres, au faubourg Québec. On se détermina finalement à creuser les fondements sur le terrain de l'ancienne mission des Indiens, et le 8 sept. 1854 on bénit la première pierre.
La construction alla si bien, qu'en 185*7, Mgr Larocque put en faire la bénédiction, et MM. Baile, directeur, Larue, professeur de Dogme, Mercier, professeur de Morale, purent souhaiter la bienvenue à cinquante jeunes ecclésiastiques, qui venaient suivre leurs leçons.
L'œuvre a grandi ; des centaines de prêtres de tous les diocèses du Canada et de l'Amérique sont venus y puiser le suc des pures doctrines romaines ; aujourd'hui, près de quatre cents jeunes ecclésiastiques y suivent les cours de philosophie. La ruche est si complète, qu'une partie a essaimé vers Boston, et. s'il faut en croire la rumeur publique, les évêques
du Canada, confiants dans la sûreté de l'enseignement et la discipline de cet établissement, demanderaient que la maison de Montréal établit un autre séminaire à Rome, et le pape semblerait favoriser ce projet.
Avec quel bonheur l'archevêque de Martianopolis, qui a pu entendre parler de ce projet avant de mourir, n'a-t-il pas dû l'accueillir, lui qui avait tant aimé Rome, et lui appartenait non pas seulement par le titre de citoyen romain, mais par le fond des entrailles.
Frappé du bien que produisait dans le clergé la culture des sciences ecclésiastiques, il institua l'année suivante les conférences diocésaines, dont la rédaction vraiment sérieuse et approfondie est une des gloires du clergé montréalais, et nous prépare un véritable monument national.
Au milieu de toutes ces entreprises, il crut remarquer qu'un souffle de fausse doctrine passait sur le pays ; il s'alarma. Il écrivit une lettre pastorale contre le philosophisme et le voltairianisme.
Comme une partie des membres de l'Institut canadien avaient refusé dans une séance extraordinaire la révision du catalogue de la bibliothèque, pour en exclure les livres qu'on regarderait comme dangereux, l'évêque crut voir dans cet acte
un esprit antipathique à la foi catholique ; il fut blessé surtout de la déclaration que l'on fit que l'Institut était seul compétent à juger de la moralité de sa bibliothèque ; il y vit une atteinte au droit et au devoir qui incombe à tout évoque de sévir contre toutes les fausses doctrines, et il frappa sans hésiter cette institution.
Dans deux nouvelles lettres, il rappela aux fidèles les règles de la congrégation de l'Index et du saint Office, et les mit en garde contre les mauvais journaux ; il rappela le respect dû aux pasteurs et aux interprètes de l'Evangile, la nécessité de le soutenir et de lui payer la dîme (Mai 1858).
Tout le monde s'unit à lui pour flétrir l'année suivante les excès commis par le malheureux apostat Chiniquy qui commençait son apostolat de perversion chez les Canadiens de l'intérieur et de l'extérieur.
Avec l'âge et les infirmités, les inquiétudes augmentaient ; le prélat entrait dans la dernière phase de son laborieux épiscopat, et il commençait à en ressentir tout le poids.