‹ Monseigneur Ignace Bourget, archevêque de Martianopolis (ancien évêque de Montréal)Chapitre 7 sur 8 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DERNIÈRES ANNÉES DE l'ÉPISCOPAT DE MGR BOURGET. ZOUAVES PONTIFICAUX, DÉMEMBREMENT DE LA PAROISSE NOTRE- DAME. DÉMISSION DE SA GRANDEUR. SA RETRAITE AU SAULT-AU-RÉCOLLET.

Inlus pugnsB. foras timorés.

Combats à l'intérieur, craintes au dehors. (Saint Paul).

Pendant que ses jours s'assombrissaient -à l'intérieur, des nouvelles plus mauvaises encore lui venaient du dehors. L'indél^endance du territoire romain était ,de nouveau menacée, et par suite l'indépendance du Saint-Siège en danger : il voyait avec une profonde douleur l'indifférence de l'Europe, et le travail de la mauvaise presse qui préparait de loin l'invasion des Etats du pape. Il pria, il parla, il écrivit.

Il tâcha de rattacher en cette heure de danger toutes les sympathies au pontife romain, et il applaudit avec enthousiasme à la formation de la petite armée des

zouaves pontificaux, que les Lamoricière, les Pymodan, les Charette, les Dubourg, les Legonidec, les D'Allet, et tant d'autres allaient bientôt illustrer.

Ce fut un immense soulagement pour son âme, que de voir cette protestation par le sang, qui se préparait de toutes parts : il ne savait pas encore qu'elle dût finir par une hécatombe de martyrs.

En attendant, il était heureux de voir ses enfants du Canada aller aux portes de Rome serrer la main à leurs frères de Bretagne et de Yendée, et se préparer à mourir pour la même cause. La race des Couture et des héros du Long Sault n'était donc pas éteinte : Dieu et l'Eglise étaient fiers du Canada !

Aussi,qu'il fut heureux chaque fois qu'il retourna dans la Yille éternelle,de se voir entouré de cette noble jeunesse qui abandonnait tout pour les combats de la foi. Il en exprima hautement sa satisfaction dans mille circonstances, et il écrivit aux religieuses qui avaient travaillé à l'équipement des zouaves (8 déc. 186t) pour les féliciter de cet acte patriotique et religieux : " Vous serez heureuses, leur disait- " il, d'apprendre que sous ces habits, ils "ont vaillamment combattu pour le " triomphe de la foi, pour l'honneur de la " Religion, pour la gloire du Saint-Siège,

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" et qu'ils les ont même teints et arrosés " de leur sang. Dans ce cas, vous aimeriez " à imiter une fameuse vierge, sainte " Praxèle, qui est représentée dans son " église à Rome tordant de ses mains " pures et innocentes les habits des mar- " tyrs qu'elle avait encouragés à la ■' mort, pour en faire couler le sang dans " un puits qui se voit encore."

Aussi, comme il s'associa aux acclamations du concile de Québec, dont tous les évêques, les théologiens, et les canonistes exaltèrent l'héroïsme de la courageuse légion !

" A tous les défenseurs du pontife ro- " main et des Etats temporels de l'Eglise, " et surtout à nos braves et pieux soldats " volontaires qui ont volé à Eome pour " combattre contre les ennemis du Saint- " Siège, succès en toutes choses. Victoire " dans les combats, joie constante de l'âme, " santé du corps, et heureux retour dans " la patrie, après les triomphes de la plus " glorieuse victoire. Qu'il en soit ainsi. " Fiat, fiât, fiât ! " (31 Mai 1868).

Hélas ! plus tard vinrent Mentana Castelfidardo, et son cœur saigna comme celui d'un père, mais son âme catholique se réjouit en pensant que le sang canadien était monté comme la rosée d'une prière vers le trône de Dieu,

Il avait placé tout son espoir de l'avenir dans la jeunesse, et il lui multipliait ses conseils et sa protection. Aussi applauditil avec joie, quand il vit les Pères Jésuites secondant les Messieurs de Saint-Sulpice qui par leur cercle et leur bibliothèque, taisaient déjà tant de bien, établir l'Union catholique et sa retraite pascale.

Le R. Père Grravoueiîle et le R. Père Vicçnon eurent toutes les fatigues au début de cette délicate entreprise, qui se maintient toujours'avec honneur.

Mais déjà de graves préoccupations absorbaient son esprit. La population avait augmenté, le nombre des catholiques croissait d'une façon qui le consolait et l'alarmait tout à la fois. Il se demandait comment il pourrait subvenir à tant de besoins, et si l'existence d'une paroisse unique n'était pas un obstacle invincible à l'extension du bien, Saint-Sulpice, môme en établissant des succursales, ne pouvait, lui semblait-il, faire face à tout : la question du démembrement fut dès lors résolue dans son esprit, mais l'exécution en était difficile.

La paroisse de Villemarie avait été érigée le 30 octobre 1678, par le premier évêque de Québec, Mgr de Laval, qui avait stipulé qu'elle serait à perpétuité desservie par MM. les ecclésiastiques du

séminaire de Saint-Sulpice. Mgr de Saint- Valier, le 3 août 1694, établit le supérieur du séminaire comme curé à perpétuité de cette cure. Louis XIV en 1*702 avait ratifié ces arrangements, et les changements politiques n'avaient rien modifié.

Les Messieurs du séminaire se considéraient donc comme chargés, sous la direction de l'évêque, de tous les catholiques de Montréal. Mgr Bourget croyait impossible le maintien de l'état de choses, et semblait penser qu'il pouvait agir à l'égard du supérieur du séminaire comme à l'égard du supérieur d'une communauté exclusivement diocésaine, sur la direction et sur les biens de laquelle il aurait conservé comme une sorte de haut domaine.

Après bien des malentendus et des froissements qui arrivent toujours dans ces grandes modifications, on résolut de demander à Rome la solution de tous ces doutes : un premier décret en 1865 maintint l'autonomie du séminaire, et lui garantit la propriété de ses biens ; mais il stipula le principe de la division des paroisses, tout en accordant aux Messieurs de Saint-Sulpice de grands dédommagements.

Survint une nouvelle question : les paroisses seraient-elles canoniques ou non ? La législation s'y opposait ; Monseigneur

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prétendait, comme il arriva, que le gouvernement accorderait ce qu'il réclamait déjà comme un droit.

Si la question s'envenima, des esprits indiscrets saisirent le public de toutes ces difficultés, et le passionnèrent ; " si enfin " un honteux pamphlet vint tout à coup " avilir la discussion, ce ne fut la faute ni " de Sa G-randeur, ni des autorités du Sé- " minaire, me disait hier un de nos pre- " miers hommes politiques. Je voyais par " position les deux partis presque tous les " jours : en persistant de part et d'autre " dans ce que l'on croyait être son droit, "j'étais frappé de l'urbanité et de la cha- •' rite avec lesquelles des deux côtés oh " traitait les questions de personnes. "

De nouveaux arrangements en 18Y4 ont amené la situation présente ; Monseigneur a reconnu la droiture d'intention de ses opposants d'un jour et leur désintéressement, et il leur a donné jusqu'à la fin de sa vie, des marques d'une estime non équivoque.

Ces chagrins passagers n'avaient pas retardé la moisson : dès 186*7, Monseigneur constatait avec admiration cette soudaine effloraison de bonnes œuvres, et comparaît l'état actuel avec l'époque oii il avait pris possession de son siège :

" Lorsque Nous fûmes envoyé, il y a

" près d'un demi-siècle, auprès de l'illus- " trissime et révérendissime J. J. Lar- " tigue, évêque de Telmesse, alors suf- " fragant auxiliaire et vicaire-général de " l'archevêque de Québec, Montréal n'était " point un diocèse, mais un district épis- " copal érigé par le Saint-Siège. Il n'y " avait alors que 71 paroisses ou missions, " et 97 prêtres employés à divers minis- " tères. Il ne s'y trouvait qu'une seule " communauté de prêtres séculiers, un " grand collège où se faisait un cours com- " plet d'études, et un collège naissant qui " luttait contre les difficultés inséparables " des institutions qui commencent. On y " comptait trois communautés de femmes, " dont deux étaient consacrées aux soins '• des pauvres et une autre à l'éducation. " Il n'y avait guère, dans les paroisses de •* la campagne, que dix couvents pour " l'éducation des jeunes filles, avec un " très petit nombre d'écoles élémentaires " pour les garçons et les filles. Toute la " population de la ville et de son immense " district s'élevait à 196, 480 âmes."

Tout ce qui combattait pour Dieu d'ailleurs avait un droit à sa reconnaissance ; s'il parlait avec une prédilection marquée des développements de l'hôpital de la Providence, et énumérait complaisamment les œuvres que ces religieuse*? avaient

fondées, il n'oubliait pas le dévouement séculaire des hospitalières de Saint-Joseph, le zèle des filles de la sœur Bourgeoys, qu'il avait encouragées et dirigées dans leur magnifique fondation de Villa-Maria, ni surtout l'héroïsme des sœurs G-rises, qui s'en vont à 1600 lieues " par des chemins " qui n'ont point encore été battus, et qui " doivent dire un adieu éternel à leurs fa- " milles, à leur patrie, car le retour sera " impossible. " (24 juin 1866.)

En 1869 il se trouva de nouveau à Rome pour fêter les noces d'or de Pie IX, comme il avait fêté dans la Ville éternelle la canonisation des martyrs japonais, et proclamé la nécessité du pouvoir temporel (1862).

Il était là toujours, au poste de la fidélité, lorsque fut décrété le dogme de l'infaillibilité pontificale ; il assista au concile depuis son ouverture jusqu'à ^a quatrième et dernière session, et quand on vint lui demander son vote sur cette définition, ce fut avec un bonheur indicible qu'il répéta solennellement la formule usitée : Placet^

Il était à peine moins âgé que l'illustre pontife qu'il a tant aimé : aussi songea-t-il au retour à célébrer ses noces d'or, et à remercier Dieu, qui depuis *' sept fois sept " ans l'admettait au saint autel, imtnolo

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" quotidie Immaculatum A^num in altari. " Il invita tous ses diocésains à prier pour lui et à s'associer à sa gratitude envers le Seigneur, Ce fut le Canada qui répondit tout entier, et l'année suivante, 1872, il se Vit entouré à Montréal,dans un jubilé universel, des congratulations de tout l'épiscopat canadien, d'un grand nombre des membres de la législature et de tout ce que le clergé, la magistrature, les professions libérales et le commerce comptaient d'hommes éminents.

On ne demandera pas si les zouaves y étaient ! Ce fut une fête pleine d'ivresse et d'abandon. Pour un jour, on oublia tous les soucis, et on s'associa cordialement pour présenter à Sa Grrandeur les félicitations les plus chaleureuses.

Mais les années s'accumulaient. Il fut bientôt nécessaire de choisir un coadjuteur au vieil évêque. Bien des noms d'hommes éminents furent prononcés ; celui qui fut choisi était un de ces prêtres que Dieu garde pour les circonstances difficiles, et dont l'inaltérable longanimité triomphe à la fin de tous les embarras. Depuis longtemps familiarisa" avec l'administration, M. l'abbé Ed. Fabre avait su gagner les sympathies de tous par ses manières affables, son dévouement à la jeunesse, la régularité et l'austérité de sa vie. Esprit

conciliant, modéré, ami d^i la paix, il répuî^nait aux éclats. Il était aimé du séminaire, où il avait fait une partie de ses études', estimé du clergé qui appréciait son zèle, populaire parmi les Montréalais, à cause de ses services et de sa famille. Il accepta et commença cette carrière d'infatigable dévouement que nous lui voyons poursuivre depuis près de douze ans.

Ce fut un grand so il âge ment pour M cr Bourget ; mais des difficultés nouvelles surgissaient de toutes parts ; ses infirmités augmentaient, il commençait à croire qu'il ne pouvait porter plus longtemps le poids d'une si laborieuse administration, et en 1876 il demanda au Souverain Pontife d'en être déchargé.

Il voulait passer dans la retraite et la contemplation des années éternelles les derniers jours de son existence. Le père de la catholicité jugea qu'il avait assez chèrement acheté le repos ; cependant il désira lui donner une dernière marque de son estime, et le nomma archevêque de Martianopolis au moment où il quittait le champ de bataille, comme au soldat au moment de la retraite on donne la croix d'honneur.

Il se retira au Sault-au-Récollet, à la résidence de Saint-Janvier, tout près du noviciat des RR. PP. Jésuites et du cou-

vent des Dames du Sacré-Cœur qu'il avait ramenés en Canada.

Depuis ce jour, il se consacra aux études ecclésiastiques, à la prière et à la réception de nombreux amis qui venaient prendre ses conseils et sa direction.

Un jour une nouvelle à laquelle il devait s'attendre depuis déjà longtemps, vint le troubler dans sa paix : l'évêché, qu'il avait laissé très obéré, arrivait à la perte de ses biens et était obligé de faire un appel au clergé et aux fidèles pour liquider la situation.

Le vétéran reprit son bâton ; il avait tant quêté dans sa vie, tant demandé et tant obtenu, qu'il pensait ne pas devoir être plus mal accueilli que de coutume.

Il se fit à son tour le coadjuteur de son successeur : il lui devait bien cela ! pensait-il. Et il alla de paroisse en paroisse, et l'honneur de l'évêché de Montréal fut sauvé, grâce aux généreuses contributions des fidèles, du clergé et de Mgr Fabre qui, lui surtout, n'épargna pas les sacrifices.

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