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Monseigneur Joseph Norbert Provencher: quelques considérations sur sa vie et son temps

Je n'ai pu me refuser de répondre à l’aimable invitation de votre distingué président, M. de Trémaudan, dont le patriotique intérêt à la cause française ne/s'est jamais démenti.

Votre nom si sûggestif, ‘‘Le (Canada, ”” est par lui-même tout un programme, car, 1 j'ai bien compris le but que ous poursuivez, votre mission est de fravailler à la diffusion de notre belle langue et, conséquemment, à la glorification de notre patrie, le Canada. Cette mission est noble et grande et mérite, certes, \l’encouragement ‘des populations françaises qui vivent à l'Ouest du ac Supérieur. C'est done poux apporter mon humble collaboration à \cette oeuvre si belle, que je mè suis hasardé ce soir, malgré les sentimbnts que j’éprouve de ne

pas être à la hauteur de la tâche que je me suis imposée, à venir. vous.

entretenir pendant quelques instants de la vie de Mer Provencher, premier évêque de Saint-Boniface.

À la vue d’un auditoire aussi distingué et, habitués que vous êtes, mesdames et messieurs, aux belles et intéressantes conférences que vous avez eu la bonne fortune d'entendre et d’applaudir dans le passé, je sens le besoin de faire appel à toute votre bienveillance.

La France, a dit l'historien anglais Gibbon, a été faite lambeau par lambeau de la main de ses évêques, comme les celiules et le miel d’une ruche sont faits par les abeilles. Ces paroles ne semblent-elles pas s’appliquer d’unésmanière toute particulière à l’humble rejeton

de la France, sur cette terre du Manitoba, si jeune encore, mais si: --..

féconde par les vertus et le dévouement des grands prélats qui y ont

fait briller avec tant d’éclat le nom de notre race? En traitant ce

sujet qui pourrait sembler pour quelques-uns, peut-être, plus appro- ‘ #

*Conférence donnée au Club ‘‘Le.Canada” à Winnipeg, le dimanche 2 mars 1919.

prié à la chaire, je dois dire immédiatement que je n'ai pas d'apologie à faire. Je suis de ceux qui croient que le patriotisme s'élève et s'annoblit lorsque ses racines s'alimentent aux sources fécondes de la foi.

Mgr Provencher fut non seulement un grand apôtre, mais il fut aussi un grand Canadien. (‘est à ces deux titres qu il nous offre de grandes et salutaires leçons. Sa/ie, publiée en 1889 par M. l'abbé George Dugas, l'excellent auteur de plusieurs ouvrages sur le Nord- Ouest, m'a fourni de précieux renseignements ; ce qui m'a permis, en

y’ ajoutant quelques considérations, de la résumer dans le cadre restreint d'une conférence. ‘

Au mois de juillet dernier, nous fêtions le centième anniversaire de l'arrivée de Mgr Provencher à la Rivière Rouge. Les eirconstances difficiles que nous traversions alors, la guerre déchaînée à travers le monde, le sol de la vieille France, nôtre mère-patrie, envahi par les Huns modernes et tremblayft encore sous le choc meurtrier des armées, ont eu, nous ne le sayôns que trop hélas! leur répercussion sur la terre canadienne. Poux ces raisons, les fêtes du centenaire ont été toutes religieuses. D'ailleurs, ne ‘convenait-il pas que l’humble missionnaire d’il y a un siècle, devenu-Ié premier évêque de la Rivière Rouge, eût son apothéose dans cette cathédrale de Saint-Boniface, église-mère, dont il fut le fondateur? C’est pourquoi, à titre de Canadien-français, j'ai eru devoir faire cé soir quelques considérations sur cette vie, dépensée au service de Dieu, dans l’apostolat, et à la glorification de la patrie canadienne en développant “dans la jeune colonie le culte de la langue et des vieilles traditions qu'il enracinait au/sol manitobain il y a un siècle. -

Loin de moi la prétention depouros rendre justice au sujet que je me propose de traiter, maïs si jé puis de la moindre manière aviver. dans vos coeurs la reconnaissance que nous devons à ce pionnier de la foi et de notre race dans nos lointaines régions du Nord-Ouest, je serai amplement compensé de mes peines.

Mer Joseph Norbert Provencher naquit à Nicolet, le 12. février 1787. Il était issu d’une de ces familles, si nombreüses au Canada, qui’ se réclament d’ancêtres venus de l’austère Bretagne et de la plantureuse Normandie, dont les souches se sont greffées ét développées si miraculeusement sur le continent de l'Amérique du Nord, et où se retrouvent aujourd’hui, avee une surabondance étonnante, toutes les caractéristiques de ces vieilles provinces françaises.

En effet, la foi du Breton et la ténacité du Normand, implantées sur les rives du St.-Laurent, ont été les éléments qui ont formé et

“constituent l’âme canadienne-française. Le jeune Provencher puisa

au foyer paternel, dans une atmosphère de vertus et d'esprit chrétien, la souplesse et.l’indomptable énergie de la race, dont il devait plus tard buriner le nom aux fastes de l’histoire de l'Eglise dans l’Ouest canadien. Ayant comme le pressentiment de l’avenir, ses parents, peu favorisés par la fortune, eurent le rare bonheur de rencontrer un parent, oncle du jeune homme, qui se chargea de son éducation. L'esprit de famille, si rare de nos jours, fleurissait alors dans tous les foyers. L’égoïsme dont les tendances semblent aujourd’hui isoler les membres d’une même famille, n'avait pas cette emprise sur les individus et sur la société. Si l'éducation était moins répandue, il restait jes. vieilles traditions ancestrales, avee l’amour et l'attachement à la terre. La solidarité des familles canadiennes s’épanouissait sous l’égide de la charité chrétienne. Le jeune Provencher fut donc confé aux excellents maîtres qui dirigeaient alors le séminaire de Nicolet.

Mesdames et Messieurs, a-t-on réfléchi quelque fois à tout ce qu'il a fallu dans ces temps difficiles de dévouement et d'esprit d’abnégation aux fondateurs de ces collèges classiques et séminaires, foyers de science et de vertus, d’où est sorti cette pléïiade d'hommes qui ont jeté un lustre sur notre race, soit dans l’apostolat, la politique ou la magistrature? Lie jeuné Provencher fnt un élève studieux et surtout d’une grande piété. En même temps que se développaient ses forces physiques, ses facultés intellectuelles prenaient un essor qui devait en faire une intelligence d'élite. À sa sortie du séminaire, imbu des. vertus familiales, nourri aux sources de la science, l'âme remplie d’ aspirations ardentes vers le sacerdoce, représentons-nous le jeune lévite, debout sur le seuil béni de Nicolet, les yeux tournés vers les pays mystérieux du Nord-Ouest et, comme enveloppé dans une vision mesurant l'étape à parcourir pour répondre aux appels de la vocation.

Il savait que le sacerdoce est une milice, où les soldats mesurent les degrés de gloire par les degrés d’humiliation, comptent Yenombre de leurs richesses par celui de leurs souffrances, et celui de leurs heurs par celui de leurs sacrifices. Ordonné prêtre le 21 décembre 1811, il fut nommé vicaire à Québec, puis à Vaudreuil, où il passa une année. En 1813 son évêque lui confia le vicariat de Deschambeault en même temps qu'il administrait la paroïsse de Grondines. J1 fut ensuite curé de la Pointe Claire, près de Montréal, et enfin, en 1816, il fut nommé curé de l’importante et riche paroisse de Kamouraska. C'est alors que Mer Plessis, sollicité pär Lord Selkirk et pressé par son zèle personnel, envoyait M. Tabeau, cûré de Boucherville, dans le Nord-Ouest, pour se renseigner sur la possibilité et les moyens d'y établir une mission permanente. Le rapport que fit cet

envoyé ne fut guère favorable à ce projet. Les compagnies rivales du Nord-Ouest et de la Baie d'Hudson, aux prises pour le monopole de la traite des fourrures, se faisaient alors une guerre sans merci, et le pays semblait pey favorable à la fondation d’une mission. Mieux valait, disait M. Tabeau; visiter chaque année les postes fréquentés par les voyageurs canadiens et attendre que la paix fut rétablie d:2s la région avant d'y établir des missionnaires.

Mgr Plessis, brûlant d’un zèle ardent pour la conquête des âmes, ne devait pas reculer devant ces objections et, après avoir reçu l’encouragement des notabilités du Canada et des habitants du Nord- Ouest, il s’adressa au curé de Kamouraska. Ce dernier accepta cette mission providentielle, sans réserve. Son âme d’apôtre Iui disait ! que la vocation des races chrétiennes est de répandre la vérité, | d'éclairer les nations moins avancées vers Dieu, de leur porter, au prix du travail et au hasard de la mort, les biens éternels, la foi, ; la justice, la civilisation. Mesdames et messieurs, ne semble-t-il pas ! que Mgr Provencher était prédestiné à devenir le premier évêque de : la Rivière Rouge? Les faits qui entourèrent son envoi en sont une: preuve manifeste.

La démarche de Lord Selkirk, anglais et protestant, demandant À l’évêque de Québec l’envoi d’un missionnaire catholique à la Rivièré Rouge, ne semble-t-il pas étrange pour nous qui vivons, hélas! dans an autré temps, et il faut bien l’avouer, ne rencontrons guère d'esprit de justice et de respect à la foi jurée chez ceux qui gouvernent auüjourd’hui ce pays? Mais il ne faut pas oublier que les intérêts com-

. merciaux de la grande compagnie de fourrures était un motif assez

puissant pour la porter à faire appel aux missionnaires et, partant, à l'Eglise catholique, de venir établir, dans cette colonie, le règne de la paix et de la concorde. Etrange retour des choses, c’est ici même, où aborda le frêle canot portant le robuste apôtre, que’se font entendre aujourd’hui les clameurs contre la foi et la langue du missionnaire catholique et français que le noble lord anglais appelait à la

“rescousse, il y a un siècle. Mais aussi certain que l’avenir appartient

à Dieu, ces appels faits à l'Eglise se répèteront sous d’autres formes. Sera-ce dans cinquante ans, ou un siècle? Dieu seul peut en fixer

l’époque. Ce que nous pouvons affirmer, c’est que la France, qui a

toujours été à l’avant-garde de la civilisation dans le monde, a jeté ++ sur cette terre du Canada un germe de foi et d’amour pour la liberté et la justice que des lois iniques et spoliatrices ne pourront jamais

arracher de l'âme et du coeur de notre race, son héritière sur ce

di

continent.

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Ce fut done le 19 mai 1818 que Mgr Provencher, accompagné d'une jeune vicaire de Québee, M. Dumoulin, et d’un séminariste M. Edge, s'embarqua, après avoir fait de touchants adieux à son évêque et aux lieux où s'étaient écoulées les années heureuses de sa jeunesse. I] n'avait alors que 81 ans. Les voyageurs suivirent la seule route alors practicable, celle des grands laes, avec tous les inconvénients delongs portages. Ils avaient à parcourir une distance de 1600

avant d’atteindre le but de leur voyage. Où comprendra ce

fallu d’héroïsme et detrandeur d'âme à-cés soldats du Christ int à la conquête”des âmes. Après deux mois de navigation, leurs émbattations parvenaient, à travers le cours sinueux de la Rivière Rouge, au Fort Douglas, terme de leur/long et pénible voyage. C'était le 16 juillet 1818, date à jarismémgrable dans les annales de l’Eglise dans l’Ouest Canadien: »*- — Su

Quel sourire de\satisfaction ne dut pas effleurer lés lèvres des hardis voyageurs, gn contemplant, pour la première fois, le vaste champ où devait s'exercer leur apostolat! Toute la co'onie, hommes, femmes et enfants, avides de contempler ces hommes de Dieu, qu'ils voyaient pour la première fois, et que, dans leur langage imagé, les sauvages infidèles appelaient les -robes noires, assistaient à leur débarquement. On s’imagine quels sentiments durent éprouver les anciens Canadiens, ces hardis coureurs ( des bois, qui depuis de longues années avaient quitté la terre natalé, sevrés des douces consolations” de la religion, que venaient leur dpporter les missionnaires. La vie rude et aventureuse du trappeur, les Chasses émouvantes du buffle sauvage, lorsque leurs rapides coursieré, libres encore de tout servage, volaient à travers la prairie sans bornes, avaient trempé ces fortes natures sans altérer les ciractères de leur origine. Les anciens Canadiens, à la vue des prêtres, sentirent renaître en eux tous les souvenirs qui les rattachaient à la terre natale. Au milieu de leur vie nomade et si mouvementée, ils avaient éonservé la foi et l'amour de la patrie. Le doux parler de France, ce verbe civilisateur, vibrait sur les bords de la Rivière Rouge et, merveilleux échange avec les dialectes des différentes tribus. sauvages, il amenaïit graduellement ces dernières à la foï et à la civilisation.

On comprendra facilement que ce dut être sous l’empire d’une bien vive émotion que M. Provencher invita les mères de famille à présenter, dès le lendemain de son arrivée, leurs enfants qui avaient moins de six ans, afin de leur conférer les grâces du baptême. Déjà, l'oeuvre de régénération commençait. Quel moment de solennelle grandeur que celui de ce premier sermon! C'était le début de cette epopée qui devait couvrir un siècle de dévouement et de sacrifices à

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la cause religieuse et nationale. Le fort Douglas était situé sur l'em- ___vlacement où se trouve aujourd'hui la gare du chemin de fer ‘‘Pacifique Canadien," à Winnipeg. Leimanche, 19 juillet, la première messe fut célébrée dans une chapelle temporaire, aménagée et décorée pour cette circonstance solennelle. Pour la première fois, le Dieu des Yorts ‘descendäit sur cette terre manitobaine, sur un bien modeste autel, entre les quatre murs d'une maison en bois équarri. C'était la semence divine du grain de sénevé, qui devait se dévelloper si prodigieusement, que $es innombtébles rameaux s'étendraient jusqu'à la Baie d'Hudson, lerritoire considéré alors presque inhabitable. Les colons durent construire- immédiatement une habitation pour les missionnaires. Malgré Îa rareté du bois propice à la construction, ainsi que le manque presque total d'autres matériaux, on procéda :à l'érection d'une chapelle, afin de pouvoir réunir tous les fidèles. La colonie se ressentait encore des troubles des années précédentes, causés par la rivalté des deux puissäntes compagnies de fourrures. La pauvreté et le dénument le plus complet régnaient partout. Les seuls aliments ‘que l'on pût se procurer étaient la viande de bison, séchée au soleil, et du poisson cuit à l’eau.

La distance et.les moyens de communication rendaient impossible l'importation des grains de semence dans le pays. Ajoutée à tous ces désavantages, une nuée de sauterelles s’abattit sur la colonie lé 3 août et détruisit la récolte en quelques instants. Après des diffidultés inouï s, les deux missionnaires, aidés de quelques indigènes, construisirent eux-mêmes leur logement. Les offices de la Toussaint furent célélrés dans la nouvelle construction et M. Provencher put annoncer à l’évêque son installation définitive. ‘J'ai mis logeables, écrivait], /vingt pieds de la maison que nous avons faite à Saint-Boniface ; en partageant cette partie en deux, j'ai une petite chambre et une chapelle." ÆEn/1819 les sauterelles dévastèrent de nouveau la colonie ét la désolation régnait partout. Heureusement, M. Provencher était doué d'une âme d’apôtre, en même temps que d’un sens des affaires temporelles peu ordinaire. Sa sollicitude et ses sages conseils prévalurent chez les colons, qui menagçaient d'abandonner le pays. En 1820 il reçut deux auxiliaires, cé qui lui permit d’entreprendre un voyage dans le Bas-Canada, afin de rendre compte à Mgr Plessis de l’état de sa mission. Il eut alors à subir les critiques “et les préjugés qui semblaient prévaloir dans certains milieux contre

l'établissement de la mission. Le modeste missionnaire, tout rempli :

de zèle pour le salut des âmes, laissa gronder la tempête, qui devait d'ailleurs bientôt se dissiper. Liaissons-le lui-même raconter l’état

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