Monseigneur Joseph-Octave Plessis, premier archevêque de Québec. Par L.O. David
Enregistré conformément à l'acte du Parlement du Canada en l'année mil huit cent quatre-vingt-trois, par CADIE0X k Derome, au bureau du Ministre de l'Agriculture à Ottawa,
Au moment où la Nouvelle-France passait, après une lutte héroïque et désespérée, sous la domination anglaise, la Providence, qui veillait sur ses destinées, faisait naître à Montréal, dans une humble et pieuse famille, un enfant de prédilection que l'Eglise baptisait sous le -nom de Joseph-Octave Plessis. Son père, sieur Joseph Plessis, et sa mère, Louise Ménard, avaient une grande réputation de foi, de vertu et de probité. Ils accueillirent avec joie la naissance de cet enfant dont ils réso" lurent de faire, à tout prix, un bon chrétien et un bon citoyen. Ils virent bientôt avec bonheur que leurs peines ne seraient pas perdues. Joseph-Octave était doué d'une belle intelligence et du caractère le plus heureux.
Après quelques mois passas dans l'école paroissiale du célèbre père Lucette, il entra à l'école latine que monsieur Gurateau ouvrit
d'abord à la Longue-Pointe et continua au château Vaudreuil, dans la ville de Montréal. Cette école devint plus tard le collège de Montréal, où la jeunesse fait sans bruit et sans éclat de si fortes études. Mais à cette époque, l'école de M. Curateau, la principale maison d'éducation de Montréal, avait des proportions très modestes ; on y enseignait bien les belleslettres, mais on n'allait pas plus loin ; la rhétorique était la colonne d'Hercule. Ceux qui désiraient terminer leurs études étaient forcés d'aller au petit séminaire de Québec. Or, aller à Québec en ce temps-là n'était pas chose facile et agréable comme aujourd'hui ; ou ne s'endormait pas, le soir, à Montréal, à bord d'un de ces palais llottants qui sillonnent maintenant le Saint-Laurent, pour se réveiller à l'ombre du cap Diamant. C'était l'époque paisible où les goélettes et les calèches d'heureuse mémoire se disputaient seules la faveur publique. On partait quelquefois de Québec le vingt-cinq juillet et on arrivait à Montréal vers le premier septembre, cinq semaines après ; souvent, lorsque les élèves dont les parents demeuraient à Montréal
mettaient le pied sur le seuil de la maison paternelle, la vacance était finie; ils l'avaient passée en goélette.
" Bien différente était la voie de terre, dit " le savant abbé Ferland, pour les vigoureux " gaillards qui préféraient la suivre. Réunis " dans la chapelle du séminaire, les voyageurs *' saluaient par un cantique la protectrice des " pèlerins ; puis la bande joyeuse défilait ; ' elle poussait un cri d'adieu au milieu de la " grande cour, et comme une volée d'outardes, " se dirigeait vers l'ouest, qui pour elle renfer- " mait la terre promise. "
" Avec six semaines de vacances à l'hori- " zon, un léger paquet sur les épaules, et un " cœur bondissant de plaisir, le jeune étu- " diant marchait lestement, tantôt au refrain " de quelque chanson populaire, tantôt au " milieu des gais propos et des rires bruyants " de ses compagnons. Vers le milieu du jour, *' on s'arrêtait sur le bord d'un ruisseau, ou " au pied de quelque orme séculaire ; les " sacs se vidaient, et les provisions établies t* sur l'herbe disparaissaient rapidement de- *' vaut l'appétit des voyageurs, le soir on
" frappait à la porte d'une de ces blanches " maisons qui bordent le grand chemin de- ^ puis Québec à Montréal ; le costume de '' séminariste procurait partout im accueil '' favorable et une bienveillante hospitalité. " La grande chambre était mise à la disposi- " tion de messieurs les écoliers ; pour eux '^ le feu pétillait plus ardent dans la chemi- " née, la nappe la plus blanche était étendue " sur la table, et les omelettes les plus re- ".bondies se succédaient dans la poêle.
" C'était dans la grange, sur le foin nou- '' veau, que les voyageurs allaient se reposer " des fatigues de la journée ; avec l'air frais " en abondance, ils dormaient plus à l'aise " et n'avaient pas "à redouter de visiteurs " incommodes.
" Au soleil levant tous étaient sur pied ; ■' lorsque, après un bon déjeuner, le trésorier " de la bande offrait à la maîtresse du logis " de payer les dépenses causées par lui-même " et par ses compagnons, il était arrêté par " un refus, que suivait nue invitation de ne " pas oublier la maison quand ils descen- " draient.
" M. Plessis racontait souvent et gaiement " les incidents d'un voyage qu'il avait ainsi " fait, avec quelques ecclésiastiques et les " écoliers les plus vigoureux de la philoso- " phie. Cet épisode de sa vie d'étudiant avait " laissé dans sa mémoire les souvenirs les " plus agréables. "
Lorsque le jeune Plessis eut appris tout ce que le bon M. Gurateau pouvait lui enseigner, il refusa d'aller continuer ses études à Québec et manifesta le désir de rester à la maison paternelle. Nous croyons devoir détacher ici une des jolies pages de M. Ferland.
" Monsieur Joseph. Plessi?, à qui l'étudiant " communiqua son projet, ne voulut point " forcer les inclinations de son fils ; mais d'an " autre côté, il comprenait qu'il ne fallait pas " compromettre l'avenir de ses enfants en se " prêtant à leurs fantaisies. Il était père " comme on l'était alors, c'est-à-dire le chef " de la famille. Tout en se rendant aux justes " demandes de son fils, il aurait cru manquer ",à son devoir s'il se fût laissé guider par des " projets éphémères. " C'est bien, Joseph, " " répondit-il au jeune homme : " demain vous
" quitterez le capot d'écolier ; vous prendrez " le tablier et vous descendrez avec moi à la / forge. Quand vous voudrez reprendre vos " études, vous m'en avertirez. " Ce n'était "pas précisément la réponse qu'attendait «1 " l'écolier ; mais il fallait se soumettre, car, " suivant une expression, la parole de son père " était une parole de roi.
" Le jour suivant, Joseph-Octave Plessis " maniait le soufflet et frappait l'enclume ! ^' Les heures semblaient longues au nouvel " ouvrier peu accoutumé aux travaux " manuels ; en effet, pour un étudiant qui se " sentait plus de force dans l'intelligence que " dans les poignets, l'épreuve était fort dure. " Néanmoins, pendant toute une semaine, il ^, *' tint ferme contre la fatigue du corps et IJH " surtout contre l'ennui de l'esprit, qui se " trouvait privé de sa nourriture habi- " luelle.
" Il fallut enfin céder sous le poids de la '' lassitude et du dégoût ; avec l'assentiment " de son père, le jeune Plessis déposa le tablier, *' reprit l'habit d'écolier, et, dans l'automne " de 1780, partit avec son frère pour aller
" terminer ses études au petit séminaire de " Québec. "
Le 29 novembre 1786, un beau jeune homme de vingt-trois ans, pieusement agenouillé au pied des autels, se dévouait au service de Dieu et de la religion. Déjà il avait enseigné les belles-lettres et la rhétorique pendant plusieurs années au collège de Montréal avec un grand succès, et il avait été jugé digne d'être le secrétaire de Mgr Briand, qui avait pour lui la plus grande estime.
Ses talents et ses vertus lui avaient fait une grande réputation dans le clergé et parmi les fidèles, et le faisaient considérer comme une des gloires futures de l'Eglise du Canada.
Aussi, une foule nombreuse se pressait autour du sanctuaire de la cathédrale pour assister à l'ordination du jeune lévite. On admirait ses traits nobles et distingués, son attitude digne et modeste, sa physionomie remarquable.
Avec quelle joie l'illustre évoque, dont il avait été l'ami, le confident et le digne élève, recevait ses vœux et lui conférait les sublimes
pouvoirs du sacerdoce ! Avec quel bonheur il entrevit dans l'avenir tous les bienfaits que cette belle vocation allait procurer au troupeau, confié à ses soins !
Il y a dans l'ordination d'un prêtre quelque chose qui élève l'âme et l'impressionne vivement !
Un jeune homme est arrivé au terme de ses études, au but désiré dont la pensée a tant de fois soutenu son courage défaillant ; il lui faut choisir la destinée qui convient le mieux à ses goûts, à ses aptitudes, au développement de ses talents et de ses connaissances : il est sur le seuil de la vie réelle.
Deux routes s'offrent à lui. L'une lui apparaît pleine d'enchantements et de jouissances, jonchée de fleurs, chargée de parfums ; il voit les honneurs, la richesse et la gloire réservés au talent, il entend lesapplaudissements qui l'accueillent à son passage ; des hommes puissants lui tendent la main et lui offrent de l'enrôler sous leur ■ drapeau.
L'autre est semée de pierres aiguës, bordée de ronces et d'épines ; il ne peut faire un pas
sans s'écorcher les pieds ; il entend des cris de douleur : ce sont des femmes en pleurs, des moribonds à la figure cadavérique, au regard éteint, des mendiants couverts de haillons qui lui demandent des secours et des consolations ; il ne voit partout que tombes, emblèmes de tristesse, de désolation et de souffrance.
D'un côté c'est la vie, la liberté, la joie et les plaisirs, la réalisation de tous les rêves qui l'ont bercé depuis son enfance ; c'est le printemps avec sa verdure, son soleil, ses fleurs, ses harmonies, sa brise parfumée, ses joyeux murmures. De l'autre côté, c'est l'esclavage du cœur et de la pensée, les humiliations, la contrainte, le sacrifice, la mort à tous les entraînements, à toutes les séductions de la nature ; c'est l'automne avec ses sombres nuages, ses arbres dépouillés, son manteau funèbre, ses frimas et ses tempêtes.
Et ce jeune homme est dans toute la vigueur de l'âge, dans le bouillonnement de toutes les passions, l'épanouissement de la jeunesse, de la santé et des sentiments les plus puissants et les plus féconds de l'humanité,
dans les exaltations d'une imagination surexcitée par les mirages trompeurs de l'horizon et les séductions de l'inconnu !
Un combat terrible se livre dans son âme, tout son être est bouleversé. Il prie, se recueille et réfléchit, mesure le temps avec l'éternité, le ciel avec la terre, et un joui-, après une lutte pleine d'angoisses, après avoir écarté bien souvent de ses lèvres la coupe du sacrifice, il marche à l'autel, s'y prosterne la face contre terre, et se relève prêtre.
A quarante ans, à l'âge du désenchantement et des déceptions, lorsque l'âme fatiguée peut apprécier à leur juste valeur les choses de ce monde, ce sacrifice ne serait pas aussi méritoire ; mais à vingt-trois ans, il est admirable et prouve éloquemment la divinité de la religion qui le produit depuis dix huit siècles.
Ce tableau, qui pourrait paraître chargé dans certains cas, ne l'est pas à l'occasion de Joseph-Octave Plessis. Il n'y a pas de doute que le monde lui aurait assuré l'avenir le plus brillant, et qu'il serait devenu l'égal des Bédard, des Vallières et des Papineau, sinon leur supérieur.
Voyons ce qu'il a été dans l'Eglise.
Lorsque le jeune Plessis fut fait prêtre, Mgr D'Bsgly venait de remplacer Mgr Briand comme évoque de Québec et s'était adjoint Mgr Hubert, qu'il chargea spécialement de l'administration diocésaine. Mgr Hubert le choisit pour son secrétaire et ne craignit pas de faire partager à ce jeune prêtre de vingttrois ans les labeurs et la responsabilité de sa position. On peut dire même que M. Plessis commença dès lors à remplir les fonctions de coadjuteur, tant ses conseils exerçaient d'empire sur les délibérations et les actes de son évoque.
En 1792, il fut chargé de remplacer, dans l'importante cure de Québec, M. David-Augustin Hubert, qui venait de se noyer en traversant de Québec à l'île d'Orléans, victime de son zèle apostolique.
En 1797, Mgr Denault, successeur de Mgr Hubert, le nommait son grand-vicaire et annonçait avec bonheur qu'il avait choisi le jeune curé de Québec pour être son coadjuteur. Le clergé et les fidèles applaudirent à ce choix qui assurait à l'Eglise un chef
capable delà gouverner dans les circonstances les plus critiques. Il avait déjà fait ses preuves et donné l'idée de ce qu'il serait en face de la persécution. Aussi, le fanatisme protestant, qui commençait à s'agiter, crut devoir protester contre ce choix dangereux pour ses desseins. Le général Prescott, alors gouverneur de la province, finit cependant par se rendre aux vœux de l'opinion publique.
Mais Rome était alors désolée. Pie VI, ayant déplu au grand conquérant qui faisait trembler l'univers, avait été enlevé du Vatican et jeté dans l'exil. La bulle qui ratifiait le choix de l'évêque et de la population du Canada n'arriva qu'en 1800.
Le ving-cinq janvier 1801 fut un jour de joie pour les fidèles de la province de Québec. Joseph-Octave Plessis était sacré évêque en présence du gouverneur, des personnages les plus distingués du pays et d'une foule immense accourue de tous côtés pour assister à cette fête splendide et rehausser le triomphe du prêtre bien-aimé dont le nom était gravé dans tous les cœurs.
En 1806 il montait sur le siège épiscopalde
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Québec, devenu vacant par la mort de Mgr Denault.
Comme tous les hommes providentiels, il arrivait dans le temps où la population française et catholique du Canada avait besom de fortes têtes et de grands cœurs pour la défendre et la protéger. C'était l'époque où des ennemis puissants travaillaient à ressusciter des projets déjà tramés plus d'une fois contre l'existence d'une nationalité et d'une religion qu'ils détestaient.
La révolution américaine était venue à propos au secours des Canadiens-Français ; en face du soulèvement de ses colonies, l'Angleterre avait compris le danger de mécontenter des hommes dont elle avait besoin pour défendre sa puissance en Amérique. Mais, une fois le danger disparu, l'oligarchie fanatique qui inspirait le gouvernement du Canada avait recommencé ses persécutions.
Supprimer les biens des Jésuites et du séminaire de Montréal ; organiser par tout le pays un système exclusif d'éducation protestante ; soumettre la nomination des prêtres, l'érection des paroisses et l'exercice de la re-
ligion catholique à la suprématie royale et au bon plaisir des gouverneurs, furent les principaux articles du programme qu'elle chercha à faire triompher en Angleterre. Les Ryland, les Mountain et les Sewell prédisaient que l'exécution de ce programme détruirait, dans l'espace de dix ans, le catholicisme en Canada.
Mgr Plessis prit les rênes du pouvoir ecclésiastique dans ces circonstances difficiles. Il hésita, un instant, en face d'une situation qui lui imposait une si grande responsabilité ; mais son courage et son intelligence étaient à la hauteur des événements ; il entreprit la lutte. Elle fut longue, cette lutte, elle fut rude aussi, sous Craig surtout, ce gouverneur de sinistre mémoire, dont l'administration arbitraire porte dans l'histoire le nom de règne de la terreur.
Pendant que Sir James Craig et la faction qui l'inspirait cherchaient à mettre dans l'esclavage la Chambre d'assemblée, faisaient saisir les presses du Canadien et lançaient des mandats d'arrestation contre les Canadiens Français les plus influents, ils travaillaient
avec une égale ardeur à miner l'influence du clergé. Ruses, artifices, séductions, menaces et violences, tout fut mis en œuvre pour vaincre la persistance de l'évêque et lui arracher des concessions.
Lorsque Mgr Plessis était arrivé à l'épiscopat, on avait fait des efforts énergiques mais inutiles pour rempôcher de prêter serment d'allégeance en sa qualité d'évèque catholique de Québec. Le digne prélat ayant pris ce titre plus tard, dans un mandement où il demandait des prières pour le souverain pontife Pie VII, alors prisonnier à Savone, une tempête terrible éclata et on résolut de porter un coup décisif.
Le fameux Ryland partit pour l'Angleterre, en 1810, muni des instructions du gouverneur et porteur d'un mémoire violent dans lequel on suggérait de traduire Mgr Plessis devant les tribunaux criminels du pays et on indiquait les moyens d'en finir avec\ine religion et une nationalité odieuses à la bureaucratie anglaise.
Gomme on le sait, on était moins fanatique ou du moins plus prudent en Angleterre ; on
loua la loyauté et l'énergie du gouverneur et de sa clique, mais on les pria d'attendre e* d'espérer.
L'histoire et la tradition ont conservé le souvenir des entrevues et des discussions que Mgr Plessis eut avec Craig. Elles nous mon trent ces deux personnages illustres dissertant sur l'éternelle et épineuse question des relations de l'État avec l'Église, des droits e< prérogatives de ces deux pouvoirs souverains Le farouche gouverneur s'impatientait parfois; lui qui supportait si difficilement la contradiction, et qui croyait que le meilleui moyen de convaincre les gens était de les envoyer en prison, il se révoltait contre le? résistances et les savantes dissertations de Mgr Plessis.
Mais la patience, l'esprit de conciliation, le tact et la politesse de l'illustre évoque le calmaient et le forçaient à écouter avec respect.
Craig ne pouvait s'empêcher de rendre hommage au désintéressement de Mgr Plessis Ecrivant, un jour, à un ami, il disait :
"J'ai dernièrement conversé avec Plessis:
MONSEIGNEUR PLESSIS. 2l
" je lui ai parlé de sa position et de celle de
," son clergé Il m'exprima le désir que
" cette affaire se terminât. Il me dit qu'il " allait aux Trois-Rivières dans quelques " jours, et me pria de remettre la question " j asqu'après son retour. . . Quand il est revenu " ici, je l'ai trouvé tout changé, car sa cons- " cience ne lui permettait pas de consentir '' à ce que la couronne nommât aux cures. " Je lui dis aussitôt qu'il était inutile de con- " tinuer la conversation ; que cela ne dépendait " ni de son refus ni de son consentement ; que " ce droit appartenait à la couronne et serait " certainement repris tôt ou tard par le roi. " Notre conversation dura deux heures et " demie, mais sans aucun résultat ni d'un
" côté ni de l'autre.... Nous nous séparâmes
" bons amis. " Mgr Plessis a rendu compte, dans une lettre
à son grand vicaire, M. Roux, de cet entretien.
Nous en détachons les lignes suivantes : " Hier, j'eus avec son Excellence le gou-
" verneur une conversation de sept quarts
" d'heure, dans laquelle il s'épuisa à parler, et
" moi aussi, sans que nous fussions d'accord
" sur le SGul point qui fut agité, savoir la
" nomination- aux cures J'ajoutai que
" personne n'était plus soumis que moi, ni " plus affectionné au gouvernement ; que " j'avais pour principe général de seconder " ses vues dans tout ce qui ne blessait pas " ma conscience, mais qu'il m'était défendu " d'aller au-delà ; que je sentais plus que " personne le désagrément d'occuper une " place qui n'était pas avouée et d'y vivre " dans la pauvreté, mais que je consentirais " volontiers à de plus grandes privations " plutôt que de faire des démarches qui me " discréditeraient auprès de mon clergé et de " mon peuple, engageraient ma conscience et " seraient considérées comme une trahison " envers l'Eglise, comme une vente de mon " épiscopat, surtout s'il en résultait pour moi " quelque addition de revenu ; qu'ayant fait " autant que mes prédécesseurs pour le " service du gouvernement, j'espérais que ce " gouvernement ne voudrait pas me mal- " traiter plus que mes prédécesseurs ne " l'avaient été, et que, de plus, je tâcherais " de mériter de plus en plus sa protection,!
" non pour moi qui avais passQ le méridien " de la vie, mais pour les fidèles au salut " desquels je m'intéressais ; que la divine pro- " vidence, qui dirigeait les cœurs et les esprits " amènerait sans doute des circonstances plus " favorables. "
Les Etats-Unis devaient être pour nous une occasion de salut, en 1812, comme ils l'avaient été en 1776 ; on allait avoir besoin de nous, il fallait nous ménager.
Craig était parti, laissant une mémoire détestée et la nationalité qu'il avait voulu détruire plus forte et plus confiante que jamais.
Sir George Prévost était arrivé, chargé d'une mission de paix et de conciliation. Résolu de se gagner les bonnes grâces du clergé, il eut plusieurs entrevues avec Mgr Plessis, lui fit des promesses séduisantes pour l'engager à faire des concessions, et lui demanda un mémoire contenant ses idées et ses principes.
L'illustre évoque fit ce mémoire qu'il com mença par ces paroles remarquables :
'■'■ Je suis obligé de déclarer d'avance qu'aucune offre temporelle ne me ferait renoncer
à aucune partie de ma juridiction spirituelle. Elle n'est pas à moi ; je la tiens de l'Eglise comme un dépôt qu'il ne m'est nullement permis de dissiper et dont il faut que je rende compte. "
Les adversaires de Mgr Plessis cherchaient leurs armes dans les articles du traité de 1763 et de 1774, qui nous accordaient le libre exercice de la religion sans préjudice aux lois d'Angleterre et à la suprématie royale. S'appuyant sur cette réserve^ ils prétendaient que la nomination des prêtres et des évêques appartenait au roi d'Angleterre, et que toute interprétation contraire était une atteinte portée à sa suprématie.
Mgr Plessis revendiqua avec beaucoup de talent et d'énergie les libertés de l'Eglise catholique ; démontra que depuis la conquête on avait reconnu la juridiction des évoques catholiques et leurs titres ; que le traité de Paris ayant accordé aux habitants du Canada le libre exercice de leur religion, avait par là môme admis l'existence légale des prêtres et des évêques nécessaires à cet exercice, et que l'Eglise devait être guidée par l'ancien droit^
suivant lequel l'évêque était élu par le clergé et confirmé par le métropolitain ou parle pape, sous le bon plaisir du souverain,
Mgr Plessis eut bientôt le bonheur de voir ses généreux efforts couronnés de succès.
La guerre avait éclaté entre l'Angleterre et les Etats-Unis. L'évoque de Québec écrivit des lettres pastorales et des mandements patriotiques pour exciter la loyauté et l'esprit guerrier de la population. Il disait dans une de ces lettres pastorales :
" Le succès a pleinement répondu à vos efforts, auxquels on peut attribuer cette ardeur qui, chaque jour, se développe déplus en plus pour seconder les vues du gouvernement et concourir unanimement et efficacement à la défense de la province. Nul spectacle plus consolant que celui du patriotisme et de la piété se donnant la main l'un à l'autre, de manière que les fidèles les plus empressés de se purifier par la réception des sacrements sont aussi les premiers rendus où les ordres de leurs officiers les appellent, et les plus prêts à voler au combat. "
Quelques jours après, il adressait des avis
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€t des exhortations à tous ses diocésains, et plus particulièrement à ceux qui surveillaient les mouvements de l'ennemi près de la frontière.
" Deux choses vous sont nécessaires, miliciens chargés sur la frontière de nos plus chers intérêts, et vous commandants et ofTiciers de ces corps estimables ! La première est de ne pas mettre votre confiance dans vos propres forces, comme feraient des infidèles : hi in cwribus et ht in equis. Les brillants succès que nous attendons de votre ardeur militaire reposent essentiellement sur la bénédiction que Dieu voudra bien donner à vos armes : nos autem in nomine domini nostri invocabimus. La seconde est de fuir les vices 4ui, en vous rendant indignes de la protection du ciel, pourraient attirer sur votre patrie quelque fâcheux et humiliant revers.
" Et vous, N. T. G. F. , qui, éloignés du champ de bataille, prenez uéanmoins une part si vive au sort de nos guerriers et vous montrez impatients d'être appelés à partager leurs travaux; vous, femmes pieuses, qui, ivec une émotion mêlée de confiance, vous
attendez au départ de vos époux comme vous avez consenti à celui de vos enfants ; prêtres, dont le zèle ardent pour la cause publique s'est communiqué si efficacement à vos ouailles par le ministère de la parole, ou qu'une charité attentive a conduits au camp pour y encourager vos jeunes paroissiens, que vous reste- t-il à faire ? sinon de lever les mains vers le ciel, comme Moïse, si l'armée d'Israël en venait aux prises avec les Amalécites. "
Guerriers, " leur disait-il dans son mandement du onze novembre, " c'est à vous qu'il appartient de vous opposer comme un mur à l'approche des ennemis et de déconcerter leurs mesures. Ils cesseront d'être redoutables dès que le Dieu des armées combattra avec vous ; sous sa sainte protection, marchez au •combat comme à la victoire ; soutenez cette réputation d'obéissance, de discipline, de valeur et d'intrépidité que vous ont méritée vos premiers succès. Votre confiance ne sera pas vaine si, en exposant vos vies pour la défense de votre pays et de vos foyers, vous avez soin, avant toutes choses, de faire votre paix avec Dieu."