‹ Monseigneur Joseph-Octave Plessis, premier archevêque de Québec. Par L.O. DavidChapitre 2 sur 29 · EUR PLESSIS · texte numérisé non relu

EUR PLESSIS

Les Canadiens-Français prirent les armes avec entliousiasme et contribuèrent par leurs glorieux exploits à repousser l'invasion. L'Angleterre crut qu'après tout, une population qui venait de verser si généreusement son son sang pour elle, et une religion si loyale méritaient d'être respectées.

Mgr Plessis recevait bientôt des lettres qui reconnaissaient son titre et sa juridiction d'évêque catholique de Québec, et lui accordaient des appointements de mille louis par année avec un siège dans le conseil législatif. Plus tard, il voyait se réaliser une idée qu'il avait caressée et cherché à faire triompher depuis bien des années.

Toute l'Amérique anglaise, depuis l'île du Cap BreÇon jusqu'au territoire du Nord-Ouest^ ne formait alors qu'un vaste diocèse soumis à la juridiction de l'évoque de Québec. Démembrer cette vaste contrée et en former plusieurs diocèses lui paraissait une chose nécessaire au progrès de la religion et à la propagation de la foi.

Déjà, il avait, le premier, fait arborer la croix dans le vaste territoire de la Rivière-

Rouge, et, dans le Haut-Canada comme dans les provinces du golfe Saint-Laurent, il avait semé les œuvres de son zèle et de son dévouement apostolique.

Le Saint-Siège se prêta volontiers à l'accomplissement de projets destinés à servir si puissamment les intérêts de la religion. Mais il fallait aussi le concours du gouvernement anglais, si prévenu contre lout ce qui pouvait favoriser l'accroissement de l'influence du clergé et les progrès de la religion catholique en Canada.

Les nouveaux évêques avaient absolument besoin d'être reconnus par l'autorité civile jjour ériger de nouvelles paroisses, construire des églises, acquérir les terrains nécessaires aux fabriques, faire respecter leurs décisions, rendre valides tous leurs actes touchant au temporel.

Mgr Plessis crut qu'il ne pourrait réussir qu'en allant à Londres plaider en personne sa cause auprès des autorités, la porter au pied du trône même. Il se décida à entreprendre ce long et pénible voyage, cette difficile et délicate mission.

Il partit pour l'Europe, dans le mois de juillet 1819, accompagné de MM. Lartigue et Turgeon devenus depuis tous deux évêques, se présenta devant les ministres du roi, les surprit par la sagesse de ses pensées, la force de ses arguments et la distinction de son esprit et de ses manières, lutta contre leurs préventions, renversa leurs objections et remporta une victoire complète.

Heureux de ses succès, il se hâta d'aller à Rome où il obtint tout ce qu'il voulut. Peu ^1 de temps après, il pouvait, sous l'autorité du Saint-Siège et du gouvernement anglais, mettre à exécution le projet pour lequel il avait tant travaillé, déployé tant de talent et d'énergie.

11 était nommé archevêque de Québec ; les districts de Québec, des Trois-Rivières et de Gaspé,étaient placés sous sa juridiction immédiate et le reste de l'Amérique anglaise formait quatre grandes divisions dont chacune recevait un évoque suffragant et auxiliaire. On donnait à Mgr McEachern le Nouveau-Brjinswick, les Iles du Prince-Edouard et de la Magdeleine ; à Mgr McDonald, le Haut-Canada ; à Mgt

Provencher, le territoire du Nord-Ouest, et à Mgr Lartigue, le siège épiscopal de Montréal.

A côté de la grande œuvre de l'émancipation de l'Eglise du Canada, Mgr Plessis en poursuivait une autre avec non moins de zèle et de succès : c'est celle de l'éducation. Il avait compris que le meilleur moyen d'assurer l'avenir de la religion et de la- patrie était de leut préparer des défenseurs instruits et -habiles. Les efforts de ceux qui avaient voulu briser nos destinées avaient rendu cette tâche difficile. La Chambre d'assemblée avait, dans un moment d'aveuglement, établi, en 1801, " l'Institution royale, " loi inique destinée à anglifier le pays en le couvrant d'écoles protestantes. Les enfants n'y allaient pas, et ils restaient sans éducation.

Fonder des écoles et des collèges et faire disparaître cette loi injuste furent deux des grands objets de la vie de Mgr Plessis. Il trouva, pour réaliser la première partie de ce programme, des prêtres admirables dont le dévouement et les sacrifices jetèrent à Nicolet ^t à Saint-Hyacinthe les fondements de ces

deux brillantes maisons d'éducation qui nous ont fait tant de bien. Lui-même ne recula devant aucun sacrifice ; lorsqu'il trouvait dans une famille pauvre un enfant remarquable, il était heureux de se charger de son éducation. C'est à ce dévouement que nous devons quelques-uns de nos prêtres et de nos hommes les plus distingués, entpe autres l'illustre Vallières.

Un jour, le prêtre qui faisait le catéchisme à la cathédrale disait à Mgr Plessis qu'il y avait parmi les enfants qui se préparaient à leur " première communion un jeune Vallières dont les réponses étaient étonnantes et beaucoup au-dessus de son âge. Le dimanche suivant, Mgr Plessis faisait venir Vallières à son presbytère et lui posait une foule de questions. Il fut étonné de la mémoire, de la perspicacité et de la présence d'esprit de cet enfant qui avait appris seul à lire et à écrire et citait les auteurs avec le plus grand aplomb.

Il comprit qu'il avait sous la main un de ces diamants bruts qu'on trouve aussi difficilement au milieu des hommes que parmi les sables du désert. Il résolut de façonner, de

polir ce diamant pour en faire un jour la gloire de son pays et, peut-être, l'ornement du clergé.

— Aimerais-tu à faire tes études, lui dit-il, après un moment de réflexion.

— Ah ! oui, Monseigneur, c'est mon rêve.

— Eh ! bien, si tu veux rester avec moi, je commencerai dès demain à te donner des leçons de latin.

Vallières courut chez sa tante, où il demeurait, pour lui annoncer le bonheur qui lui arrivait et revint, le lendemain, s'installer à l'éveché de Québec et commencer ses études.

Mgr Plessis s'arracha tous les jours à ses nombreuses occupations, sacrifia souvent ses moments de récréation pour faire la classe à son protégé. Les progrès rapides du jeune Vallières le récompensèrent de son dévouement. Jamais enfant n'apprit avec plus de facilité, ne comprit plus promptement. Mgr Plessis se félicitait tous les jours d'avoir découvert un pareil trésor, il prenait plaisir à raconter les bons mots de son Rémi, à parler de ses succès étonnants.

La législature du Bas-Canada avait passé,

en 1828, une loi équitable dans le but de favoriser l'établissement d'écoles catholiques, et cette loi avait été réservée à la sanction royale. Mgr Plessis mit tout en œuvre pour la faire adopter parle gouvernement anglais ; ses correspondances avec Lord Bathurst à ce sujet font foi de son habileté et de son énergie. Il lui fut donné de voir, avant de mourir, le triomphe des idées pour lesquelles il avait lutté pendant quinze ans ; il voyait disparaître, en 1824, cette grande injustice qui obligeait le Bas-Canada à soutenir une institution destinée à l'anglifier ; les fabriques obtenaient le droit de posséder des écoles paroissiales ou communes.

Quoiqu'il ne paraisse pas avoir eu d'abord une grande confiance dans les résultats du gouvernement représentatif et qu'il ait parfois exprimé à ce sujet des opinions qui nous étonnent, l'histoire admet qu'il sut au besoin servir la cause que défendaient les Bédard et les Papineau. Lorsqu'en 1822 l'Angleterre, cédant aux instances de nos ennemis acharnés, voulut nous imposer, sans nous consulter, cet infâme projet d'union avec le Haut-

Canada, dont l'objet était l'extinction de notre nationalité, quelle fut la voix puissante qui protesta avec le plus de force contre cet acte inique ? Ce fut celle de Mgr Plessis. Cette voix retentit dans toute sa puissance aux •oreilles des Lymburner, des Sherbrooke, des Bright et des Poynter, ces amis sincères des Canadiens-Français, pour stimuler leur zèle en notre faveur. Et c'est dans cette circonstance que Mgr Plessis écrivait à l'hon, M. Papineau, que le Bas-Canada avait député eu Angleterre, une lettre d'encouragement et d'éloges qui les honore tous deux. Plus d'une fois ces deux grands hommes, les deux plus brillantes illustrations de l'époque où ils vécurent, s'entendirent et se prêtèrent un secours mutuel pour faire triompher le Bas- Canada dont ils étaient les chefs reconnus et vénérés, ils réussirent encore, dans cette occasion, à éloigner du ciel de leur pays le nuage qui le menaçait. Puisse la patrie leur en garder une reconnaissance éternelle I

Mais cette vie si belle, si pleine de mérites, devait s'user et finir comme tout ce qui est humain. Lorsque le fils de l'humble forgeron

de Montréal, devenu l'un des plus grands évoques et des hommes les plus illustres de son pays, fut arrivé à l'âge de soixante et deux ans. Dieu trouva qu'il était temps de lui décerner la récompense de ses travaux et de ses vertus ; il l'appela à lui, le quatre décembre mil huit cent vingt-cinq.

La nation désolée s'inclina sur cette tombe auguste ; grands et petits, riches et pauvres vinrent y déposer le tribut de leur douleur et de leur respect. On aurait dit que le ciel de la patrie, devenu triste et sombre, avait perdu son astre le plus brillant. A Londres comme à Rome, dans les rangs les plus élevés de la société, sur les marches môme du trône, on vit éclater les sympathies les plus nobles.

Ceux que le grand évoque avait le plus

ardemment combattus pendant sa vie ne purent s'empêcher de joindre leur voix à ce concert unanime d'éloges et d'admiration.

Empruntons à M. l'abbé Ferland le récit des regrets et des démonstrations que provoqua la mort de Mgr Plessis.

" Dans un clin-d'œil la nouvelle de sa mort " fut portée dans toutes les parties de la ville

MONSEIGNEUR PI.ESSIS. 37

" de Québec et accueillie avec la plus pro- " fonde douleur.

" Cette mort semblait produire un vide " que rien ne pourrait combler. L'évèque de " Saldes surtout était accablé de la perspec- " tive de recueillir cette succession :" Vous " ne sauriez croire dans quel embarras nous " nous trouvons ici, " écrivait-il à Mgr Poyn- " ter ; " et que puis-je faire, moi, à mon âge " de soixante-treize ans, pour l'expédition des " affaires, qui se multiplient toujours de plus " en plus ? "

" La première stupeur passée, l'on songea " à rendre à l'illustre défunt les honneurs '' qui lui étaient dus à si juste titre. D'abord, *' comme il avait à plusieurs reprises témoigné " n'avoir aucune répugnance à ce que son " corps fût ouvert après sa mort, les docteurs " Forgues, Painchaud et Paront furent char- " gés de faire cette opération, en présence de " plusieurs membres du clergé. Son cœur " fut réservé pour être placé dans l'église de " Saint-Roch.

" Le six, son corps fut transporté à l'église " de l'Hôlel-Dieu j il était accompagné d'une

' garde d'honneur, du clergé de la ville et des- ' paroisses voisines et d'une foule immense ' de fidèles.

" Le lendemain, il fut transféré de l'église ' de l'Hôtel-Dieu à la cathédrale, au milieu ' d'un concours empressé de citoyens de ' toutes les classes et de toutes les dénomi- ' nations. A la suite du cercueil marchaient ' le gouverneur général, lord Dalhousie, les ' officiers supérieurs de la garnison, les ' membres du conseil exécutif et du conseil ' législatif, les juges de la cour du banc du ' roi. En vertu d'un ordre général, toutes ' les troupes de la garnison, composées des ' soixante-onze et soixante-dix-neuvième ré- ' giments et d'un détachement de l'artillerie ' royale, assistaient sous les armes ; le canon ' tirait de minute en minute ; les magasins. ' et les boutiques étaient fermés : rien ne ' manquait pour prouver que c'était un deuil ' général.

" A l'arrivée du convoi dans la cathédrale, ' l'afîluenee du peuple devint si considérable, ' que cet édifice, quoique spacieux, ne put en ' contenir qu'une partie. Le service fut chanté

" par Mgr Panet, accablé encore plus par la " douleur que par les années. M. Demers, " supérieur du séminaire, et qui avait été '■ nommé vicaire général dans le mois de " juin, prononça l'oraison funèbre avec une " éloquence qui répondait au besoin de tous " les cœurs.

" Il était près d'une heure lorsque les " restes du vénéré prélat, regretté si sincère- " ment par son troupeau, furent déposés dans " une voûte de brique, pratiquée du côté de " l'évangile, sous la partie du sanctuaire qu'il " avait indiquée lui-môme, et où il avait cou- " tume de faire son action de grâces, et de " passer un temps considérable en adoration " devant le saint Sacrement.

" Le même jour, vers deux heures de " l'après-midi, le cœur de Mgr Plessis, ren- " fermé dans un vase de cristal de forme " cylindrique, fut transporté solennellement " de l'Hôpital-Général à l'église de Saiut- " Roch. Un nombreux clergé précédait le " brancard sur lequel était posé le précieux " vase. Les syndics faisaient l'office de por- " teurs, et les citoyens du'faubourg Saint-

MONSEIGNEDR PLESSIS.

" Roch, acconnis en foule, marchaient à la " suite de la procession.

'• Le quatorze décembre suivant, un ser- " vice solennel fut chanté dans l'église de " Saint-Roch par Mgr Panet. M. Ranvoyzé, " curé de Sainte-Anne du Nord, fit l'oraison " funèbre de l'illustre défunt. Pendant cette " cérémonie, à laquelle assista une foule im- " mense des citoyens de toutes les parties de •' la cité, le cœur du prélat, déposé dans une " urne funéraire, apparaissait au-dessus du " catafalque. Après le service, le vase de " cristal qui le contenait fut renfermé dans •■' une boîte de plomb, et placé dans une exca- " vation pratiquée à l'intérieur du mur de la " chapelle de Saint-Roch. Sur une plaque " de métal, recouvrant le mur, fut gravé le " nom du défunt.

Le vingt-un décembre suivant, Mgr. Panet mandait à l'évoque d'Halifax la perte'que venait de faire le Canada :

" C'est avec peine qiie j'annonce à Voire " Grandeur la mort prompte et inattendue de " mon prédécesseur que nous pleurons tous. " Elle a eu lieu le quatre du courant, au mo-

" ment que son médecin lui disait, en con- " versant, qu'il le trouvait mieux. C'est une " perte irréparable pour le diocèse. Ici sur- " tout tout le monde, protestants comme ca- " tlîoliques, tous en ont été très affligés."

Mgr Poynter lui répondait dans des termes qui méritent d'être consignés ici :

"Je m'unis sincèrement aux sentiments de " Votre Grandeur, à l'occasion du triste évé- " nement qui a privé le diocèse de Québec " d'un prélat si distingué, les fidèles d'un père " affectionné et tendrement aimé, le clergé, " de son modèle et de son soutien, et je me " ferai l'honneur d'ajouter, qui nous a enlevé, " à vous et à moi, un ami bien cher. " (1)

Les mêmes éloges sortaient des bouches les plus vénérées ; c'est ainsi que M. Robert Gradwell, grand vicaire et agent de Mgr. Plessis à Rome, faisait connaître la profonde impression qu'avait produite cette nouvelle sur le souverain pontife et les cardinaux qui connaissaient Mgr Plessis :

" Peu de jours après ma dernière lettre à

(1) Mgr Poynter, 27 janvier 1826.

" Mgr Plessis, j'ai eu la douleur d'apprendre " que l'Eglise avait perdu ce grand prélat... " Le Pape et les membres de la propagande " ont été profondément affligés de cette nou- "velle."(l)

" Très cher seigneur," écrivait le cardinal " Somalia, préfet de cette vénérable congré- " gation, (2) " nos âmes ont été frappées de la " plus profonde douleur en apprenant la la- " mentable nouvelle de la mort de l'illustre " évoque Jos. Oct. Plessis. "

Les autorités civiles s'associèrent à ces témoignages de regret universel. Lord Dalhonsie voulut les consigner dans une dépêche ofRcielle : (3)

" Prenant une part sincère dans le deuil " général, je me permettrai de vous offrir " mes condoléances sur la perte affligeante " que nous avons éprouvée par la mort de " Mgr Plessis, évêque catholique romain du " diocèse de Québec. Le peuple de cette pro-

(1) M. R. Gradwell, 12 mars 1826.

(2) Le Cardinal Somalia à Mgr. Panet, 18 février 1826.

(3) Lord Dalhousie à l'évêque de Saldes, 9 décembre

" vince, de toutes les classes de la société, a " rendu justice à ses vertus et à son carac- " tère ; l'Église a perdu un prélat vénérable ; " le peuple un gardien ferme et infatigable " de ses intérêts spirituels ; le roi a perdu un " sujet loyal et fidèle. Gomme le représen- " tant de Sa Majesté, en ce lieu, je suis parti- " culièrement heureux de reconnaître son " attention continuelle et ses bons procédés à " mon égard ; ils ont produit cette harmonie " qui a existé dans tous nos rapports ; et vous " pouvez juger que j'éprouve une sincère " douleur avec tout le pays, dans cette triste " circonstance. "

Quelques mots suffiront pour compléter ma tâche.

Mgr Plessis n'était pas grand, mais il était gros, robuste et vigoureux ; il avait une tête forte et belle, solidement posée sur de larges épaules ; un front élevé, remarquable par la noblesse, l'élégance et la hardiesse des lignes; des yeux magnifiques, au regard vif, distingué et pénétrant qui semblait capable de lire au fond de la mer comme au fond des âmes ; la bouche ferme, un peu soulevée, avai t tous les

indices de l'énergie et de la bienveillance ; sa physionomie reflétait les charmes de son esprit, les qualités de son cœur. Son extérieur imposait à tous le respect et la confiance. .

C'était une noble nature ; l'amour de Dieu et de la patrie, la charité, la générosité et la douceur s'y mêlaient à la vivacité, à l'enjouement et à la gaieté la plus attrayante. Ajoutons à cela un esprit fin, délicat, admirablement cultivé, une mémoire étonnante, un jugement profond, solide comme le roc, une vie pure exclusivement occupée de la gloire de Dieu et du bonheur des autres ;— -et l'on comprendra le prestige et l'influence de cet homme, l'amitié et l'admiration qu'il inspirait à ses compatriotes comme aux étrangers.

Mgr Plessis ne manquait pas d'imagination et de sentiment, mais les sermons et discours qu'il a laissés se distinguent, plus par l'éloquence de la raison que celle du cœur. C'était avant tout un homme d'esprit, de bon sens .et de jugement, un philosophe, un administrateur remarquable et un diplomate habile. Les personnages distingués

du Canada et d'Angleterre, devant lesquels il plaida pendant tant d'années la cause de ses compatriotes et de son église, étaient étonnés de la largeur et de la sagacité de ses vues, de la profondeur et de la libéralité de ses convictions et de l'habileté avec laquelle il savait s'emparer de leur sympathie. C'était bien l'homme qu'il fallait pour agir sur ces esprits fiers, subtils et prévenus, pour les forcer à respecter une religion et une nationalité si bien représentées. Tous les gouverneurs qui eurent des rapports avec lui avouaient qu'ils avaient rencontré dans l'évêque Plessis un esprit supérieur et un grand caractère, un homme capable de leur tenir tête.

Il écrivait avec élégance et précision. On trouve dans le journal qu'il écrivit pendant son voyage en Europe des pages charmantesoù se révèlent son esprit clair, fin et observateur. Les sermons et mandements que nous publions plus loin, permettront d'apprécier la nature de son esprit et de son caractère, ses talents d'écrivain et d'orateur. On est porté à y trouver au premier abord trop d'enthousiasme pour le gouvernement an-

^lais et pas assez de sympathie pour la liberté politique et la France. Mais on était encore, à cette époque, sous l'empire de l'effroi que la révolution française avait répandu dans le monde entier et on croyait que la Providence avait fait une faveur signalée au Canada en la faisant passer sous la domination anglaise à la veille de ce bouleversement social et religieux.

Il faut aussi tenir compte des efforts que Mgr Plessis était obligé de faire pour engager la population à combattre pour un gouvernement qui lui refusait la liberté politique.

On est moins étonné, quand on pense aux circonstances, de ne pas trouver dans les sermons et les mandements de Mgr Plessis des restrictions, des explications qui tempère raient la rigueur de certains principes, la sécheresse de certains sentiments.

Sa conversation vive, animée, semée de traits piquants, d'anecdotes plaisantes, était recherchée des hommes d'esprit. Les choses ridicules lui causaient même dans les circonstances les plus solennelles, des accès de gaieté qu'il ne pouvait réprimer. Plus d'une

fois, on l'a vu, dans la chaire ou à l'autel,

s'arrêter tout court et faire les plus grands efforts pour réprimer une malheureuse envie de rire provoquée par une peinture grotesque, un incident bizarre. Plein de bonté et de déférence pour ses prêtres et les jeunes ecclésiastiques, il prenait souvent plaisir à les taquiner et à les railler avec une familiarité agréable.

Le révérend M. Mignault, ancien curé de Chambly, dont tout le monde garde un si bon souvenir, avait été son secrétaire. Lors qu'il fut obligé de faire son premier sermon, à la cathédrale de Québec, il e;:prima à Mgr Plessis son anxiété. " Marche, marche, lui dit l'évêque, dis-toi en montant que tu es le moins fin de la bande. " Le jeune prêtre monta dans la chaire et s'acquitta de sa tâche avec succès : "Eh ! bien, lui dit Monseigneur après le sermon, le diable a-t-il trouvé moyen de te dire que tu étais le plus fin ? "

Versé dans la littérature, l'histoire et la philosophie, il avait l'esprit orné des plus riches connaissances et son heureuse mémoire lui rappelait les pages qui l'avaient le plus

frappé dix et vingt ans après qu'il les avait lues.

Il n'y a qu'une chose qu'il ne put jamais apprendre parfaitement, malgré ses efforts, c'est l'anglais. Il prenait plaisir à raconter lui-même ce qui lui était arrivé un jour. Une irlandaise était venue le consulter et lui avait exposé son affaire avec la faconde et l'entrain qui caractérisent les enfants de la verté^ Erin, les femmes surtout. Mgr Plessis lui répondit en anglais, et il y avait déjà plusieurs miuutes qu'il parlait, lorsque la pauvre femme lui dit, toute confuse, qu'elle ne comprenait pas le français.

Combien de pages il faudrait maintenant pour rendre un digne' hommage à ses vertus sacerdotales, à son zèle admirable pour le salut des âmes et à ses généreux efforts pour faire lleurir dans sa patrie bien-aimée la foi et les vertus qui font la force et la grandeur des nations, pour dire avec quel soin il travailla afin d'atteindre ce but sublime, à donner à ses prêtres la sagesse et le dévouement qu'il possédait lui-môme à un si haut degré 1

Pour donner une idée de la douce influence qu'il devait exercer sur son clergé, citons une belle parole qu'on peut regarder comme l'expression des sentiments du pays tout entier.

" Si j'avais offensé cet homme-là, " disait un jour M. Pain chaud, fondateur du collège Sainte-Anne, je consentirais à me traîner sur les genoux, depuis mon presbytère jusqu'à Québec, pour lui demander pardon."

La vie de Mgr Plessis est pleine de grands enseignements.

A ceux qui nient ou méconnaissent les services rendus par la religion au Canada, elle donne un démenti solennel, et au clergé lui-môme elle présente des exemples salutaires de prudence, d'énergie et de patriotisme. Elle a réalisé, cette vie sublime, le problème diflicile de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César, et à la patrie ce qui est à la patrie. Mgr Plessis aura le mérite éternel d'avoir conduit sûrement la barque qui portait les destinées de l'église du Canada, au plus fort de la tempête, lorsqu'une main trop nerveuse ou inexpérimentée aiu-ait pu la jeter sur les éciieils, et

d'avoir ouvert au catholicisme dans l'Amérique du Nord, ces vastes champs qu'il parcourt si glorieusement. Il aura aussi riionneur d'avoir compris que la mission civilisatrice de la Nouvelle-France devait se ^poursuivre, comme autreîois, par l'alliance et la protection mutuelle de la religion et de la patrie, de la foi et du patriotisme, et que plus la confiance du peuple dans son clergé est grande, plus la conduite de celui-ci doit être sage, prudente et nationale.

Aussi, tant que le clergé marchera à la lumière de cette grande existence, la croix plantée sur les bords du Saint-Laurent par Jacques Cartier sera le signe de salut et le plus glorieux symbole de la nationalité canadienne-française.

Oraison funèbre de mgr briand, prononcée 1 LA cathédrale de QUÉBEC " pracseiite corpore, le 27 juin 1794,

par J. 0. Plessis, ptre.

" Morluusque est ibi Moyses servus Domini, jubente Domino. ..fleveninlque eum filii Israël in campesiribus Moab. "

"Là mourut par ordre de Dieu, son serviteur Moysc.et les Israolites le pleurèrent dans les champs de Moab " Ces paroles sont tirées du livre du Deutéronome, chap. 34 V. 5 et 8.

Douleur bien légitime, que celle des enfants d'Israël à la mort de leur chef ! Ne soyons pas surpris qu'ils le pleurent pendant trente jours, après l'avoir eu quarante ans à leur tête, ni que le Seigneur leur dérobe la connaissance de son tombeau, de crainte qu'ils ne voulussent honorer comme Dieu celui dont Dieu s'était servi tant de fois pour opérer devant eux les plus grandes merveilles. Il avait été leur ami, leur conseil, leur refuge, leur lumière, leur médiateur, leur juge, leur

père commun. Aucun d'eux qui n'eut fait quelque épreuve ou de sa bonté, ou de sa tendresse, ou de son équité, ou de son crédit auprès du Très-Haut. S'aveuglant eux-mêmes sur son grand âge, ils se flattaient de ne le jamais perdre et ne voulaient point qu'il s'éloignât d'eux. Son absence de quelques jours les avait réduits au désespoir ; et voilà que tout à coup il leur échappe pour toujours. Mortuusque est ibi Moyses : Quelle désolation ! Ils font retentir les vallées de Moab dé leurs regrets et de leurs sanglots, /leveruntquc in campestribus Moab.

C'est ainsi, grand Dieu, que pour exercer votre souverain domaine, vous nous ravissez de temps en temps des têtes précieuses, des hommes irréparables, lorsque nous avons appris à les apprécier. L'illustre mort dont la pompe funèbre nous assemble aujourd'hui, est un de ces hommes rares dont la perte ne se répare que très difficilement. Comme Moyse, il nous avait été accordé dans des temps plus difficiles 'encore, et lorsque nous commençons à peine à goûter le fruit de ses travaux, votre main toute puissante vient

nous le ravir, Mortuusque est ibi Moyses. Vous vous étiez servi de son ministère comme de celui de Moyse pour nous conduire à vous. Il était l'organe de vos volontés, le chef de votre peuple, le père de vos orphelins, le consolateur des affligés, l'âme de la discipline, la gloire de notre église : et c'est peut-être en punition de nos iniquités que le Canada perd aujourd'hui un homme qui, ce semble, n'aurait jamais dû mourir. Mais cet accident est la volonté de Dieu, jubente Domino : que nous reste-il donc à faire, sinon d'adorer en silence ses décrets éternels et de faire entendre nos gémissements et nos soupirs jusqu'aux extrémités de cette province arrosée de ses sueurs et sanctifiée par ses travaux, fleveruntque eum filii Israël in campestribus Moab ?

Je me trompe, mes frères, la piété, la justice, la reconnaissance, exigent de nous quelque chose de plus : c'est, en lui rendant les derniers devoirs, de chercher dans le souvenir de ses vertus, de ses grandes œuvres, de ses rares mérites des sujets précieux d'édification.

Il est parlé dans l'histoire des Rois, d'un cœur docile et soumis à toutes les leçons de la vérité, cor docile : il est parlé dans l'Ecclésiastique d'un cœur noble et élevé dont tous les desseins brillent d'une véritable grandeur, cor splendidum ; il est parlé dans le même livre d'un cœur généreux et intrépide, cor confirmatum. Or, il faudrait n'avoir point connu l'Illustrissime et Révérendissime Seigneur Jean Olivier Briand, ancien évoque do Québec, pour ne pas avouer que ces trois mots font le portrait achevé de son cœur. Il n'en fut peut-être jamais un plus droit, plus sincère, et plus capable de saisir la vérité, jamais un plus élevé, plus grand et plus sublime dans ses vues ; jamais un plus ferme, plus intrépide et plus uni en lui-même contre les événements les plus fâcheux. Car, dans des emplois subalternes il a conservé une docilité, une déférence inestimable pour la volonté de ses supérieurs, cor docile ; ce sera la première partie de son éloge. Dans l'épiscopat, il a montré une supériorité de vues et de génie dont peu d'hommes sont capables^ cor splendidum ; ce sera la seconde partie.

Dans sa retraite, Dieu lui a accorde une constance, une fermeté à l'épreuve des frayeurs ordinaires de la mort, cor confirmatum ; ce sera la troisième. Mes frères, ne perdez pas un trait de tout ce que je vais vous dire. -Je n'avancerai rien dont vous ne puissiez aisément vous procurer la preuve.

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