Monseigneur
Nous sommes en l'an de grâce 1740, sous le règne de Louis XV, dil le Bien- Aimé.
Le Roi-Soleil est mort, après avoir ruiné la France par ses prodigalités insensées; le Ilégent est mort à son tour, aptes l'avoir corrompue jusqu'à la moelle des os.
A la cour du nouveau roi, on respire pourtant comme un souffle de vertu ; tandis que l'on y trouve encore des traces de la sévère économie que le cardinal Fleury y avait apportée.
Louis XV est le modèle des rois et des maris. Sa femme, la fille du roi Stanislas, vient de lui donner une preuve nouvelle de sa fécondité. Une princesse est née : c'est le huitième enfant de Leurs Majestés.
Au dehors, il est vrai, l'ausléritéeLla fidélité ne sont pas précisément à l'ordre du jour.
RJis en goût par les débordenienls licencieux de la Régence, les grands seigneurs ont conservé le culte des soupers fins et continuent à faire marcher de front la débauche et la volupté.
Les « petites maisons » sont muettes pendant le jour. Le jour, pour elles, c'eit l'heure du rejios; mais le son*, à travers les fenêtres closes, on voit filtrer des rayons de lumière éblouissante : la voix de l'orgie traverse de temps en temps les muraUles épaisses et trouble enfin le silence de la nuit profonde.
Nul ne dédaigne de se mêler à ces saturnales de bon goût et de haute liesse. Gentilshommes, prélats, femmes de grande naissance, filles de i'Opéruou de ia Comédie-Italienne, tout le monde en prend sa part.
Pendant que le loi va tranquillement se coucher auprès de Marie Leczinska, les grands seigneurs quittent leurs femmes, les femmes quillent leurs maris, ec chacun d'eux s'en va, au gré de son caprice, s'asseoir au lesiin pantagruélique que des mains habiles ont préparé.
Le respect et tes iradilions de la famille n'existent plus, où se .sont réfugiés dans quelques rares maisons ijourgeoises. La religion perd -ous les JQurs un i)eu
de son prestige, compromise publiquement par ceux-là mêmes qui sont chargés de la faire respecter, qu'ils soient cardinaux ou simples abbés. Le règne des abbés galants a commencé.
C'est à cette catégorie de gentilshommes travestis qu'appartenait un jeune homme de vingt-cinq ans au plus, vêtu de noir de la tête aux pieds, depuis les bas de soie jusqu'au tricorne, portantlerabatetle petit manteau, et qui marchait d'un pas léger dans la rue Saint-Dominique. Sa main fine et noyée dans un floi de dentelles, s'appuyait sur la garde d'une petite épée, dont la poignée d'aciei bruni faisait ressortir davantage la blancheur féminine de sa peau.
Arrivé à l'angle de la rue Saint-Dominique et de l'esplanade des Invalides, i! s'arrêta. Il était devant un magnifique hôtel, dont la porte cochère, surmontée de riches armoiries, donnait sur la rue.
Après un instant d^iésilation, il fit de la tête et de la main un geste résolu el souleva le lourd marteau qu'il laissa retomber bruyamment. Aussitôt la porte s'ouvrit, et il entra dans une vaste cour. En face de lui se dressaient des bâtiments dont les fenêtres, hermétiquement fermées, prouvaient que l'hôtel était momentanément inhabité.
Derrière le jeune abbé, s'avançait un homme de trente-cinq ans environ, entièrement habillé de noir, comme son maître, à la figure rougeaude et papelarde, sentant d'une lieue la sacristie.
II se tenait respectueusement à dislance, les mains jointes sur un ventre déjà proéminent, calme et impassible.
Au lieu de se diriger vers l'hôtel, son maître alla droit à la loge du suisse. Dans cette loge se trouvait un grand diable d'Uelvétien, qui mesurait tout j)rès de six pieds de haut el dont le corps et les membres étaient en parfaite proporlion avec sa taille colossale.
11 avait quarante ans environ, le front bas, le regard hébété, et ne semblait pas briller par rintelligence.
Auprès de lui se trouvait debout une jeune femme de vingt-trois ans, blonde, mince et grassouillette à la fois, petits ])ieds, petites mains, taille flexible, mince, éveillée, type accompli de la grisette parisienne ou de la soubrette de bonne maison.
— Eh bien! avez-vous réfléchi? leur demanda l'abbé.
— Oui, monseigneur, répondit la jeune femme avec une gracieuse révérence.
— Et vous êtes décidés?
— Mon Dieu... c'est bien hasardeux... balbutia-t-elle... mais avec un seigneur comme vous, j'espère bien que nous n'avons rien à craindre.
— Alors, dit l'abbé en tirant une bourse de sa poche, voilà vos vingt-cinq louis. Allez-vous-en!
En même temps, il jeta sur une table une bourse pesante, qui s'élargit en rendant un son métallique.
— C'est ma vàme qui l'a foulu, fil observer le suisse en s'emparant de l'argent. Pour moi che ne foulais bas.
— Peu mimporte, dit l'abbé. Vous voilà payés; donnez-moi les clefs de la maison et laissez-moi.
-^ Bien, fit le suisse, mais que monseigneur ne l'oublie pas!... - C'est convenu. Après-demain, ù la même heure, je vous rendrai vos clefs et votre maison.
Le suisse poussa un gros soupir. Évidemment, il ne s'exécutait qu'à regret.
— Allons, liens, Chustine, dit-il à sa femme. Monseigneur est le maître ici bendant teux cliours. Partons !
Justine prit un petit paquet qu'elle avait pré|)aré et le passa à son bras avec une lenteur qui prouvait qu'elle aussi s'éloignait à contre-cœur.
— Comment faire? murmurait-elle. Et Papillon qui doit veuir ce soir à neuf heures!...
Cependant elle prit le bras de son mari et s'éloigna après avoir remis au jeune abbé un énorme trousseau de clefs éliquelées avec soin. Derrière eux, la massive porte cochère se referma avec un bruit sourd.
— Approche, Bazile, dit aussitôt le maître au valet.
Il lui tendit le trousseau de clefs qu'il tenait à la main.
— Tu vas ouvrir toutes les portes et toutes les fenêtres de cet hôtel, lui dit-il. Quand tu seras prêt, tu viendras me relrouver dans le jardin. Surtout dépêchetoi. Je n'ai pas de temps à perdre.
A ces mots, il prit les devants, ouvrit la porte du milieu, la seule qui ne fût pas fermée, traversa un large vestibule, au bout duquel se trouvait une autre porte qui donnait sur les jardins, et s'engagea dans les allées.
Il était environ deux heures. Le mois de mai touchait à sa fin et le temps était admirable.
Les arbres et les massifs, à l'ombre desquels se promenait le jeune abbé étaient couverts d'une opulente verdure et projetaient leur ombre épaisse sur le sable des allées.
Le jardin était à peu près inculte. Les parterres étaient sans fleurs ; la mauvaise herbe avait envahîtes plates-bandes, les pelouses, les massifs et même quelques allées secondaires qu'on avait jugé inutile d'entretenir.
Comme l'hôtel, le jardin était abandonné. Le suisse, à qui la garde eu était confiée, n'y faisait absolument aucun frais.
Autour de ce jardin, qui pouvait contenir un peu plus d'un arpent, on apercevait par-dessus les murs élevés les arbres d'autres jardins.
A gauche et au fond, on distinguait à peine le toit des hôtels voisins, à plus de cinq ou six cents pas. A droite, à une distance plus grande encore, s'élevait la coupole dorée des invalides.
Partout, même à cette heure de la journée, un silence profond, une solitude de désert.
Après avoir passé cette rapide inspeclion des lieux, le jeune abbé lit de la tôle un peut signe approbateur.
Au même instant, Bazile .s'avança.
— Moaseigueur, dit-il, luul est ouvert.
— Bien, fit l'abbé, suis-moi.
Il pénétra dans la maison. Négligeant les appartements de réception qui se trouvaient au rez-de-chaussée, il gravit le premier étage el visita soigneusement les chambres, examinant tout particulièrement les issues.
L'hôtel était dans le même état que si on l'eût quitté la veille. Les moindres •objets y étaient à leur place — mieux entretenus par Justine, il faut en convenir, que ne l'était le jardin par son mari.
— Fort bien, dit enfin l'abbé au bout de quelques minutes d'une patiente inves- ■tigation; lu mettras des draps à ce lit, tu apporteras du sucre, tu verseras de 4'eau dans cette carafe, dans les vases de cette toilette, et tout ira à souhait.
Il consulta sa montre.
— Tu as une heure pour faire ces préparatifs, ajouta-t-il en s'adressant à Bazilc. Va, tu me retrouveras ici.
Le valet s'éloigna en s'inclinant servilement.
Monseigneur retourna dans le jardin et se dirigea vers un petit réduit, dans lequel étaient relégués divers iiisLruments de jardinage.
Il y choisit une pioche et une pelle, puis, apercevant des sabots et un tablier de jardinier accroché le loiigdu mur, il enleva son habit, sou gilet, passa le tablier à ^on cou, chaussa les sabots, prit la pioche, la pelle, et s'enfonça dans les massifs.
Là, avisant un endroit bien sombre et bien éloigné, il s'arrêta, retroussa jusqu'à l'épaule ses manches garnies de dentelles, et, saisissant la pioche à deux mains, fie mit bravement à la besogne.
La tâche était rude pour ce jeune efféminé, qui n'avait certainement pas l'habitude des durs travaux de la campagne.
Au bout de cinq minutes, une sueur abondante inondait son visage, et sa respiration haletante s'échappait en sifllantde sa poitrine oppressée.
De temps en temps il s'arrêtait pour respirer, puis il reprenait tour à tour la pioche et la pelle, fouillait la leire, la rejetait sur les côtés, agrandissant sans cesse le trou qu'il avait commencé.
L'eau ruisselait de tout son corj^s. Sa chemise de fine batiste était collée sui" sa peau, ses cheveux noirs se plaquaient en minces filets sur ses tempes.
Enfin, il poussa un énorme soupir de satisfaction et s'arrêta.
Le trou qu'il venait de creuser mesurait environ trois pieds de long sur deux ie large et deux de profondeur.
Depuis plus de trois quarts d'heure il travaillait à celte œuvre difficile.
— Et vite! murmura-l-il. Bazile va bientôt arriver..', hàlons-nous.
Il revint sur ses pas, regagna le réduit au fond duquel il avait laissé ses habits y déposa la pioche, la pelle, les sabots, ie tablier, et, après avoir essuyé avec sou mouchoir la sueur dont il était inondé, ii endossa son gilet, son habit, pendit son épée à sa ceinture, rajusta son jabot, ses manchettes, et attendit.
Grâce aux précautions qu'il avait prises, pas une tache ne souillait ses habit? ni ses souliers cirés à i'œut.
Le visago seui était légèrement coloré et les mains délicates du galant abbt
avaient gardé deux ou trois ampoules, suites inévitables du labeur auquel il venait de se livrer.
Un quart d'heure après, quand Bazile revint, son maître était paresseusemen étendu sur un sofa dans le petit salon du rez-de-chaussée.
Ses traits avaient repris un calme trompeur, sa figure était d'une pâleur mate,, capable de désespérer les plus raffinées coquetier, et ses mains jouaient avec le jabot de point d'Angleterre qui s'échappait de son gilet en plis floconneux.
H se leva lentement, suivit son laquais dans les appartements du premier étage et surveilla lui-môme l'exécution des ordres qu'il avait donnés.
Quand Bazile eut terminé^ l'abbé se tourna vejs lui.
•— Pour aujourd'hui, pour demain peul-étre, lui dil-il, il faut que tu te mulliplies. Tu seras tout ici pendant ces quarante-huit heures. Tout, c'est-à-dire cuisinier, valet de chambre, valet de pied...
— J'ai été tout cela, monseigneur, répondit le valet.
— Bien, mais c'est la première fois que je mets ton intelligence à l'épreuve, depuis le jour où je t'ai tiré d'un si mauvais pas. Je veux voir si lu auras à cœur de me témoigner un peu de reconnaissance.
— Que monseigneur ne doule pas de mon aveugle dévouement.
— J'y consens. Assaisonne-le d'un peu d'activité et tu n'auras pasà t'en repentir.
— Monseigneur n'a qu'à parler. J'obéirai.
— Pour le moment, je ne te demande que de préparer un souper convenable pmr trois ou quatre personnes.
— N'est-ce que cela ! s'écria Bazile. Monseigneur peut être tranquille.
— Que ton souper soit prêt pour sept heures et demie. Tu disposeras le couvert dans le petit salon qui louche à celte chambre, car la personne que je vais amener ici est un peu souffrante et ne pourra sans doute pas descendre dans la salle à manger.
— Ah ! c'est une personne seule que monseigneur attend?
— Je ne sais... peut-être en viendra-t-il une seconde...
— Alors combien de couverts?
— iMels-en trois à tout hasard.
— Est-ce tout?
— Po ir l'instant, oui.
L'abbé avait fait ces recommandations diverses avec lenteur, en homme qui a longuement réfléchi et qui ne veut pas être ])ris au dépourvu
— Ah ! dil-il tout à coup, j'oubliais ! En achetant tes provisions, informe-toi s'il y a un médecin dans le quartier; va le voir, et prie-le de ne pas s'éloigner sans dire où l'on pourra le trouver en cas de besoin.
Bazile s'inclina.
— Maintenant je te laisse, reprit son maître. 11 est trois heures et demie. Je pense être de retour ici vers six heures avec la personne que j'accompaunerai^ Au premier coup de marteau lu viendras ouvrir la porte,
— Je serai tout oreilles, monseigneur.
L'abbé descendit le somptueux escalier de iti^nTO, toujours grave et rofiéchi.
Enfin, arrivé sur la dernière marche, il se retourna vers son laquais qui l'avait suivi.
— Surtout, recommanda-t-il encore, pas un mot à personne de ce qui se passe ici! Il y va de ta vie, je l'en avertis.
A ces mois, il se dirigea d'un pas rapide vers la porte cochère et disparut.
Après avoir gagné les quais, il traversa le Pont-Royal, la place du Carrousel el s'engagea dans la rue de Chartres.
Arrivé sur la place du Palais-Royal, en face de la fontaine monumentale qui s'y trouvait jadis, et tout au coin de la rue de Chartres, il s'arrêta devant une maison d'aspect modeste, éclairée par des fenêtres étroite?.
Au-dessus d'une petite porte basse, on avait accroché un écriteau de bois noir, sur lequel étaient écrits ces mots en lettres jaunes : Hôtel de Normandie.
Une allée sombre et resserrée s'ouvrit devant lui. 11 y pénétra et atteignit une sorte de loge, petite et enfumée, dans laquelle était assise une femme de cinquante ans environ.
— Madame la duchesse est ici? demanda-t-il.
— Au premier, la porte à droite, lui répondit la propriétaire de l'hôtel.
Il franchit à tâtons les degrés d'un escalier obscur et frappa doucement à la porte qu'on lui avait indiquée.
— Entrez ! répondit une voix de femme.
Il ouvrit la porte et se trouva dans une chambre assez grande, dont les deux fenêtres donnaient sur lu place du Palais-Royal.
L'air et la lumière y pénétraient assez largement, mais n'en faisaient que ressortir plus tristement le mobilier fané dont la chambre était garnie.
— Comment, Gabrielle, s'écria-t-il, c'est vous que je trouve dans cet horrible taudis !
— Ah ! vous voilà, cousin, répondit la jeune femme d'une voix dolente. Je commençais à désesnérer de vous voir.
— Excusez-moi, dit-il ; mais je n'ai reçu qu'liier soir, à une heure fort avancée, le billet que vous m'avez fait parvenir.
— Mais pourquoi n'être pas venu plus tôt aujourd'hui? demanda Gabrielie.
— Parce que je me suis occupé de vous toute la journée, ma cousine.
— Vous !
— Oui, ma chère.
— Qu'avez-vous donc fait ?
— Vous allez le savoir, et quand je vous aurai tout api)ris, vous ne m'accusetez i)Ius de paresse ni d'indifférence.
Il prit un siège et regarda attentivement la jeune femme.
Agée de vingt-trois ou vingt-quatre ans, elle était brune, fort belle, et avait surtout de magnifiques yeux noirs. Sa bouche, un peu grande mais ornée de dents irréprochables, éclairait d'un sourire gracieux son visage pâle el souffrant.
Elle était dans un étal de grossesse très avancé. Nonchalamment étendue sur une chaise longue, elle examin:i il la jeune abbé el attendait sans trop d'iniiialience les explicitions qu'il lui avait jirouiises.
Tenant rospoctuousoment son chapeau à la uiaia. (Page 11.)
— Mais d'abord, dit-il, apprenez-moi comment il se fait que vous soyez venue à Paris, pour y descendre dans TafiVeux liôLel que voilà.
— 11 est affreux, j'en conviens, répondit-elle. Aussi je vous prie de croire que je ne l'aurais pas choisi, si mon mari ne me l'avait pas indiqué.
— Lui! à quoi pensait il donc?
— Vous savez bien, mon cher Savournin, que le duc est un vrai soldat, peu soucieux de luxe et de bien-élre. Il a habité pendant trois ans cette chambre, à
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poque OÙ il était simple capitaine, où il était jeune; il m'y a donné readezus, n'en connaissant pas d'autre, rien n'est plus naturel.
— En effet, ne me disiez- vous pas dans votre billet que vous attendiez M. le duc très-prochainement?
— C'est pour le recevoir que je suis venue à Paris.
— Malgré l'état dans lequel vous êtes !
— A cause de cela, J'ai voulu lui donner au plus tôt les joies de la paternité.
— Et arrive-t-il aujourd'hui, comme vous me l'annonciez ?
— Ce soir même, je l'espère bien, fit vivement la jeune femme. Vous comprenez qu'il me tarde de quitter celte lugubre maison.
— Je le conçois. Le duc en a donc une autre en vue?
— Pas encore, mais, d'après la loLlre qu'il m'a écrite dernièrement, je crois que son intention est de se fixer à Paris, d'y acheter un hôtel...
— Et de le meubler?
— Evidemment.
— Rîais, malheureuse, vous en avez pour cinq ou six mois au moins! s'écria l'abbé.
— Vous croyez, cousin?
— J'en suis sûr, ma pauvre Gabrielle. Allons, j'ai décidément bien fait de m'occuper de vous aujourd'hui.
— Eh bien ! voyons : qu'avez-vous fait ?
— Dès hier, avant de me coucher, immédiatement après avoir la votre billet, j'ai chargé mon laquais de s'informer si l'hôtel dans lequel vous étiez descendue était habitable.
- Il vous a dit que non ?
— Il est môme resté bien au-dessous de la vérité, fit le jeune abbé en prome- Qant autour de lui un regard eflrayé.
— Et alors ? interrogea Gabrielle.
— Alors je me suis mis en quête et j'ai loué pour vous à une dame de mes imies un magnifique hôtel, tout meublé, tout prêt, dans lequel vous n'aurez que !a peine d'entrer pour vous asseoir à table ou vous mettre au lit.
— Vraiment ! fit joyeusement la jeune femme on se redressant.
Mais elle se renversa aussitôt sur sa chaise longue et poussa un petit cri de Jouleur.
— Jamais je ne pourrai aller jusque-là, dit-clle.
— Vous souffrez donc beaucoup ?
— Depuis deux heures, oui.
— Au point de ne jjas pouvoir bouger?
— A ce point que je crains bien que l'héritier du duc ne vienne au monde avant l'arrivée de son père.
L'œil du jeune abbé s'éclaira d'une lueur étrange.
— Rassurez-vous, dit-il, je vais vous faire avancer une chaise, qui vous transportera sans secousse à l'hôtel que je vous ai choisi.
— Est-ce près d'ici?
— A deiiK pas, rue Saint-Dominique.
— Le nom de la rue ne m'avance cà rien, je ne connais pas Paris; mais 'nies malles...
— Un portefaix les chargera sur ses épaules et nous suivra.
— Et si mon mari arrive ?
— Vous lui laisserez l'adresse que je vais vous donner, et il viendra vous rejoindre.
— C'est juste, rien n'est plus simple. Eh bien ! cousin écrivez cette adresse sur une feuille de papier, atin que je la remette en descendant à la propriétaire de ce garni.
L'abbé écrivit : t Hôtel de Libessac, rue Saint-Dominique, au coin de l'Esplanade des Invalides. «
— Etes-vous prête? demanda-t-il alors.
La duchesse se leva, non sans diflîcuUé.
— Attendez un moment, dit-elle. Le temps d'enfermer dans la malle les trois ou quatre objets de toilette qui encombrent celte chambre et je suis à vous.
— Faites, répondit Savouinin ; pendant ce temps je vais faire avancer UJie chaise à porteur et ajjjoeler des portefaix.
Il sortit précipitamment, se rendit sur la place du Palais-Royal, et revint presque aussitôt avec une chaise escortée de deux portefaix.
Le galant abbé déployait une activité incroyable. Évidemment, il lui tardait que Gabrielle eût quitté l'hôtel de Normandie et eût pris possession de celui qu'il avait loué pour elle.
Il alla chercher sa cousine, à qui les premières douleurs arrachaient parfois un léger cri, lui offrit son bras, lui fit descendre à pas comptés les quelques marches de l'escalier, attendit qu'elle donnât ses instructions à la maîtresse de céans, l'accompagna'jusqu'à la chaise dans laquelle il la fit monter, — tout cela avec une sollicitude qu'on aurait pu qualifier de maternelle, si Tàge du jeune abbé avaii autorisé cette expression.
cependant, au moment de monter dans la chaise, la jeune femme avait hésité.
— Savournin, avait-elle dit^ je crois que vous me faites commettre une' folie.
— Par exemple, cousine! se défendit-il en souriant. Vous verrez que vous ne regretterez rien dans un quart d'heure.
— Je l'espère bien ! fit-elle vivement. Sans cela je ne me serais pas décidera vous suivre.
Pendant ce temps, les portefaix avaient descendu les malles.
Aussi, dès que Gabrielle fut installée dans la chaise, le jeune abbé donne l'ordre aux porteurs de se mettre en marche.
Ils obéirent.
Quant à lui, il suivit à la portière, tenant respectueusement son chapeau à la main et essayant de distraire sa cousine, à qui le mouvement un peu précipité de la chaise causait des douleurs de plus en plus vives.
Ces douleurs devinrent si fortes pendant un moment, que la duchesse fut obligée de faire arrêter les porteurs.
Le jeune abbé se détourna avec un mouvement d'impatience
— Morbleu ! grommela-t-il. Est-ce que nous n'arriverons pas? Au bout d'une ou deux minutes il se pencha vers Gabrielle.
— Croyez-moi, lui dit-il, ne perdons pas un temps précieux, allons jusqu'au bout...
— C'est donc bien loin ? Vous m'avez dit que c'était à deux pas, fit-elle observer.
— Dans un moment nous serons arrivés, lui répondit-il.
Et d'un signe impérieux, qu'il accompagna d'un léger froncement de sourcils, il donna l'ordre aux porteurs de se remettre en route.
Ils franchirent alors le Pont-Royal d'un pas plus accéléré, longèrent la rue du Bac et s'engagèrent dans la rue Saint-Dominique.
— Nous voilà dans la rue, dit Savournin à Gabrielle pour lui faire prendre patience.
— Ah ! tant mieux, s'écria-t-elle, car je souffre horriblement.
Mais la rue Saint-Dominique est fort longue et l'hôtel de Libessac était situé tout à fait à l'extrémité.
Gabrielle eut donc dix longues minutes de supplice à endurer, avant de pénétrer dans la cour de l'hôtel, dont son cousin venait de faire ouvrir la porto massive.
Quand elle arriva, elle était à bout de force et de courage.
Il fallut que l'abbé et Bazile la soutinssent chacun par un bras et la transportassent dans l'appartement qui lui était destiné.
La vue de cette cour immense, de cet escalier magnifique, de cette chambre si coquettement meublée, opéra chez la jeune femme une diversion salutaire.
— A la bonne heure ! dit-elle. Il me semble que je reviens à la vie.
— Et ce n'est pas tout, ajouta l'abbé en. soulevant les rideaux de la fenêtre, regardez quel magnifique jardin vous avez pour vous promener.
Elle se pencha curieusement, mais elle se laissa tomber presque aussitôt sur un fauteuil, vaincue par la soufirance.
— Ainsi, cousin, dit-elle, je suis chez moi?
— Tout à fait, ma chère.
— Alors je vous demanderai la permission de me coucher... je n'en peux pTus!
— Comme il vous plaira, répondit-il. Mais, au fait, reprit-il avec une nuance d inquiétude, où est donc votre femme de chambre ?
— Elle est restée à Bléré.
— Comment! elle ne vous a pas accompagnée?
C'était bien convenu pourtant, mais la maladroite est tombée malade
l'avant-veille de mon départ, de sorte que je suis venue accompagnée seulement de mon cocher.
— Et votre cocher, où est-il ?
— D est retourné à Bléré avec le carrosse et les chevaux.
— Ainsi, vous êtes seule, absolument seule à Paris? demanda-l-il.
— Oui, cousin, sans cela je ne me serais pas permis de vous déranger.
— Et vous avez bien fait, Gabrielle, dit Savournin avec empressement.
— Donc, laissez-moi me mettre au lit, poursuivit-elle. Dans un quart d'heure je vous autorise à revenir.
II passa dans le petit salon qui commaniquait avec la chambre et dans lequel Bazile avait dressé le couvert.
A peine s'en aperçut-il. Il marchait dans le salon, en proie à une grande agitation.
— Seule... murmurait-il, elle est seule... tout marche au gré de mes désirs.
Si quelqu'un avait saisi en ce moment l'expression de sa physionomie, il aurait été surpris du brusque changement qui s'était opéré.
Ces traits efféminés, ordinairement doux et souriants, étaient empreints maintenant de résolution et de froide cruauté. L'œil brillait d'éclairs farouches, un rictus amer plissait la lèvre, la main crispée serrait fiévreusement la garde de répée.
Tout à coup il s'arrêta.
— Si le duc n'allait pas venir... dit-il à demi-voix. Un rayon d'espérance illumina son front soucieux.
— Non, reprit-il énergiquement. Qu'il vienne ! Mieux vaut en finir... En ce moment la porte s'ouvrit lentement et Bazile par
— Faut-il servir le souper, monseigneur? demanda-t-L'
— Pas encore, attends mes ordres.
Le laquais se retira aussitôt.
Le jeune abbé continua d'arpenter la pièce étroite dans laquelle il se trouvait, écoutant de temps à autre les bruits étouffés qui lui parvenaient de la chambre de Gabrielle.
Au bout d'un quart d'heure enfin, il frappa discrètement à la porte
— C'est vous, Savournin? demanda la jeune femme.
— Oui, cousine.
— Entrez alors.
Il s'approcha d'elle. "
— Et moi qui avais fait dresser trois couverts dans le salon voisin !... dit-il.
— Comment ! vous avez pensé à cela, fit-elle avec un peu d'étonnement. Vous, un garçon ! un prêtre !
— Il faut bien manger, répondit-il.
— C'est juste.
-- Eh bien, n'éprouvez-vous pas le besoin de prendre quelque chose ?
— Oh 1 non, je souffre trop, dit-elle en étouffant un cri ; mais que cela ne ous empêche pas de souper, cousin.
— Merci, rien ne presse, cousine. Pourtant il me semble qu'une tasse de bouillon et un blanc de volaille ne vous feraient pas de mal.
Au lieu de lui répondre, la jeune femme poussa un grand cri, saisit avec ses ients les draps et les couvertures, qu'elle mordit à pleine bouche.
— Ah 1 s'écria- t-el le. Nous n'avions pas songé à cela...
— A quoi donc? fit vivement Tabbé.
— Un médecin ! Vite un médecin ! cria Gabrielle entre deux syncopes.
— Rassurez-vous, lui dit-il d'une voix doucereuse, j'ai pensé à tout.
— Comment! même au médecin!
— Oui. A tout hasard, j'en ai fait prévenir un aujourd'hui même. Il est à vos ::rdres.
— Qu'on aille le, chercher à l'instant! dit la jeune femme. Je souffre... je neurs...
Savournin courut avertir Bazile, qui se rendit sur-le-champ chez le docteur.
Vingt minutes après, ils arrivaient tous les deux et pénétraient dans la chambre ie la duchesse, auprès de qui se tenait le jeune abbé.
Ils n'avaient pas échangé une seule parole.
Les douleurs de la pauvre Galrielle étaient si violentes, que pendant ces vingt minutes elle n'avait poussé qu'un long cri.'
Savournin quitta la chambre, dès que le docteur y pénétra.
— Tu n'as prononcé aucun nom? demanda-t-il à son laquais. Ce médecin ne sait ni qui l'a fait appeler, ni chez qui il se trouve?
— Il ne sait rien, répondit Bazile,
— Bien. S'il se présente un gentilhomme, tu le prieras d'attendre, et tu viendras me prévenir,
— Je n'y manquerai pas, monseigneur.
Le jeune abbé s'assit tranquillement dan» un fauteuil et prit dans sa poche un poignard. Après avoir tiré la lame du fourreau, il en examina la pointe avec allenlion. La lame était large, forte, courte et acérée.
— Parfait! murmura-t-il,
Et il glissa le poignard dans la poche de son habit, mais ne remit point la lame dans son fourreau,
Il était devenu grave et soucieux, tellement absorbé dans sa rêverie qu'il n'entendait même plus les cris que la jeune femme continuait à pousser.
Près d'une demi-heure se passa ainsi, puis les cris cessèrent
11 courut vers la porte qu'il entre-bâilla.
— £h bien? interrogea-t-il sans se montrer.
— Pas encore, répondit le médecin, mais dans une petite heure,..
Le jeune abbé revint prendre sa place. Une sueur froide mouillai! son front. Tout à coup la porte du salon qui donnait sur le carré s'ouvrit et Bazile parut
— Le gentilhomme vient d'arriver, dit-il à voix basse.
— Tu ne lui as pas demandé son nom?
— Monseigneur ne me l'avait pas dit.
— Bien. Fais entrer, ordonna l'abbé, et rappelle-toi bien ceci : quoique la voies, quoi que tu entendes, ne bouge pas, à moins que je ne t'appelle.
Bazile ne broncha pas. Cette recommandation singulière, jointe à celles qu'il vail déjà reçues dans la journée, ne lui arracha pas un geste d'élonnement.
Il alla chercher le gentilhomme et l'introduisit dans le salon où l'attendait son maille.
Le duc était un liomme de taille moyenne, âgé de trente ou trente-deux ans, au visage ouvert, dont une épaisse moustache noire ombrageait la lèvre. Ses
lures étaient vives et décidées, son caractère un peu brusque, sa loyauté proveriùale.
Incapable de cacher les impressions qu'il ressentait, il manifesta une vivo surpnse quand il se trouva en face de Savouniin,
— Comment! c'est vous, Tabbé! s'écria-t-ii.
— Oui, monsieur le duc, ne vous en déplaise.
— Et par quel hasard êles-vous ici? Comment ma femme elle-même se trouvet-ellc dans ce magnifique hôtel?
— Vous le demandez ? fit le jeune abbé. Quoi ! vous donnez rendez-vous à Paris à M™* la dj^diesse et vous ne songez même pas à lui assurer un logement! Vous la forcez de descendre dans un horrible taudis, oii elle serait morte de tristesse et d'isolement !
— Eh ! pouvais-je faire autrement? J'étais à Lille.
— Il fallait envoyer quelqu'un, me faire prévenir au moins.
— Bah ! pour cinq ou six. jours que la duchesse aurait passés dans celte chambre, elle n'en serait pas morte. J'y ai bien vécu trois ans, moi, quand j'étais capitaine.
— Oui, mais vous êtes colonel a présent, et si vous revoyiez cette horrible chambre, vous n'y resteriez pas une heure.
— Soit, n'en parlons plus; mais qui iuiadonné l'excellente idée de venir s'installer ici?
— Moi, monsieur le duc.
— Vous? fit le colonel avec un visible sentiment de défiance. Vous saviez donc que voire cousine était à Paris?
— Elle me l'a fait savoir hier par un billet, en me donnant l'adresse de l'hôtel où vous lui aviez donné rendez-vous. Or, comme elle était seule, puisque sa femme do chambre est tombée malade deuxjours avant son départ; comme il me répugnait de lui voir habiter la chambre horrib'le dans laquelle elle était confinée, j'ai loué cet hôlel à une dame de mes amies, j'y ai amené Gabrielle, et je me suis mis à sa disposition, ainsi que mon domestique, jusqu'à ce que vous ayez pris vos mesures pour lui trouver un appartement convenable.
— Vous avez fait cela, vous ! lit le duc avec incrédulité.
— Oui, monsieur. Cela vous étonne ?
— Un peu, je ne vous le cache pas; mais je ne vous en remercie paimoin>, çt du plus profond de mon cœur.
11 jeta les yeux autour de lui.
— Maintenant, dit le colonel, où est ma femme? Il me tarde de l'embrasser.
— Elle est là, répondit l'abbé en montrant la porte de la chambre L'oflicier s'élança dans cette direction.
— Un mot encore, fil Savournin en l'ariéianl d'un geste <— Quoi? Dites vile.
— Vous me paraissez avoir oublié, monsieur le duc, que Gabrielle est dans un état de grossesse très-avancée. "-'^3
Je ne l'ai pas oublié, morbleu ! C'est précisément pour cela que je veux la voir au plus tôt.
— Alors vous devez savoir qu'elle approche du terme de sa délivrance?
— Je le sais si bien que j'ai quitté mon régiment pour l'assister à cette heure difficile.
— Eh bien, vous arrivez à souhait, monsieur le duc. Voire femme est dans son lit et le médecin est auprès d'elle. - -„...
— Comment! c'est déjà fait?
— Pas encore, non ; mais dans une petite heure vous serez père.
— Raison de plus pour que je me hâte d'aller auprès d'elle, fit le colonel.
— Raison de plus pour que vous restiez ici à attendre patiemment le résultat de celte crise, répliqua l'abbé.
— Par exemple ! s'écria l'officier, qui voulut passer outre.
— Entrez donc, puisque vous le voulez absolument, mais prenez garde que le saisissement que votre vue causera sans aucun doute à la jeune mère ne lui soit fatal.
Le duc s'arrêta brusquement.
— Elle ne m'attend donc pas ? demanda-t-il
— Au contraire, elle vous appelle à cor et à cri ; mais vous sentez bien qu'elle souffre trop en ce moment pour songer à qui que ce soit, même à vous.
En effet, comme pour donner raison aux paroles du jeune abbé, un cri douloureux retentit dans la chambre voisine.
— Vous avez raison, fit le duc, le moment serait mal choisi.
— Alors, dit l'abbé, asseyez-vous, colonel, et causons, si vous le voulez bien.
— De quoi ?
— De nos affaires, parbleu !
— De quelles affaires ? demanda l'officier avec une mauvaise humeur évidente.
— Vous ne l'ignorez pas, monsieur. Deux ou trois fois j'ai essayé déjà d'amener la conversation sur ce sujet délicat et vous avez toujours évité de me répondre.
— Eh bien, expliquez-vous, dit le duc, et je vous promets, cette fois, que ma réponse sera claire au point de ne rien laisser à désirer.
— J'y compte, fit l'abbé.
Il offrit un fauteuil à son interlocuteur et prit place en face de lui.
— Monsieur le duc, commença- t-il, vous savez que j'ai été élevé avec Gabrielle par les soins de son père, le marquis de Méricourt.
— Je le sais, dit le colonel.
— Vous savez également que le plus grand regret du marquis était de n'avoir pas d'enfant mâle à qui transmettre son nom et son immense fortune.
— On me l'a dit, oui, monsieur.
— Enfin, poursuivit l'abbé, vous savez encore que M. de Méricourt avait formé le projet de doter seulement sa fille et de laisser sa fortune à l'héritier direct de son nom, c'est-à-dii'e au fils de son frère, à moi-même.
Il s'affaissa sur son tauteull en poussant un cri rauque. (Page 19.)
•* Ceci, monsieur, je l'ignore absolument.
— Poiirlant, vous devez vous rappeler qu'au moment où vous avez épousé Gabrielle, vous n'avez rien reçu d'elle en dot qu'un domaine évalué a quatre cent mille francs au plus.
— Je m'en souviens fort bien, mais qu'est-ce que cela prouve?
— Cela prouve que le mar<iuis avait i'inleuUon de me laisser le reste do sa fortune.
3""= Liv. -^
— Je n'en crois rien, protesta le colonel arec Yivacité, car si telle avait été réellement l'intention de Totre oncle, pourquoi vous aurait-il fait entrer dans les orares ?
— Parce qu'il ne voulait pas qu'en aucun cas je fusse pris au dépourvu. D'aiL leurs, je n'avais pas été ordonné quand il est mort.
— Non ; mais vous l'avez été depuis.
— Il l'a bien fallu, puisque vous vous êtes emparé de la magnifique fortunf qu'il a laissée.
— t Emparé • est un mot un peu fort, l'abbé, fit observer le duc, dont l'œil s'alluma d'une lueur de colère. Si vous voulez discuter, tâchez de mesurer vos expressions.
— C'est ce que je m'efforce de faire, répondit Savournin. Il n'est pas douteux pour moi, et il ne devrait pas être douteux pour vous, que si le marquis avait eu le temps de dicter son testament, il m'aurait légué ce qui lui restait. Il me l'a dit cent fois, il l'a dit à Gabrielle elle-même, et j'ai peine à croire qu'il ne vous ait pas communiqué ce projet.
, — Quant à cela, jevous affirme qu'il ne m'en a jamais ouvert la bouche
— Mais Gabrielle ne vous a-t-elle pas dit?...
— Ma femme n'entend rien à ces sortes d'affaires, répondit évasivement le duc.
— Ce qui signifie clairement que vous ne voulez pas répondre à ma question. •» Je n'éprouve aucun embarras à le faire, mon cher cousin, dit le colonel :
M. de Méricourt est mort — de mort subite, il est vrai — il n'a pas fait de lesta ment, il n'a laissé qu'un héritier, sa fille. Gabrielle a naturellement été mise en possession de la succession de son père ; je ne vois rien dans tout cela que de très-légitime et de très-légal.
— Aussi n'est-ce pas une question de légalité que je soulève, monsieur, mais une simple question de bonne foi.
— Ah ! prenez garde ! fit le duc. Voilà encore un mot malheureux, l'abbé !
— Il est tel que les circonstances me le dictent, cher cousin. Je le retire s'il TOUS blesse, afin de conserver par devers moi jusqu'au bout le bon droit et la justice; mais alors dites-moi de quel nom vous appelleriez un homme qui s'emparerait,même légalement, d'un bien qui ne lui appartient à aucun titi-e.
— Je n'ai pas, comme vous, l'esprit de robe, répondit le colonel avec aigreur. Je ne suis pas fait à ces subtilités de langage. Ma devise est : i Dieu et mon droit. 1 Eh bien ! je prétends avoir agi selon mon droit en réclamant au nom de Gabrielle le patrimoine de son père.
— Selon votre droit, oui, répliqua le jeune abbé ; selon votre conscience, non,
— Vous n'ayez rien à voir avec ma conscience, protesta le duc. Dieu seul a des comptes à me demander, et je suis prêt à les lui rendre.
— Est-ce la réponse définitive et catégorique que vous m'avez promise ? inter^ rogea Savournin.
— Pas encore, répondit l'officier ; mais pour peu que vous vouliez enfin préciser à quoi tendent ces récriminations tardives, soyez certain que je tiendrai ma parole.
— Eh bien ! fit le jeune abbé d'un ton résolu, je préciserai, puisque vous Vqji* i gez, monsieur.
A ces mots, il tira de sa poche une feuille de papier, qu'il déplia sur la table. A côté, il posa un encrier, une plume et, se tournant vers le duc i
— Veuillez prendre connaissance de ce document, dit-il. Le colonel s'approcha, se pencha, et lut à demi-voix :
« Je soussigné, de mon plein gré et en toute connaissance de cause, déclare renoncer, au nom de ma femme et de mes héritiei^, à tous les biens provenant de ia succession du feu marquis Gaspard de Méricourt. i
Il releva vivement la tête et se prit à rire.
— Ah çà, l'abtfé, dit-il, vous êtes fou! Est-ce que vous avez espéré sérieusement que je signerais un acte semblable?
— Oui, monsieur, j'ai pensé que vous rendriez enfin hommage à la justice et à la vérité.
Pour toute réponse, le duc prit la feuille de papier et la déchira.
— Jamais ! dit-il...
Il n'eut pas le temps d'achever. Un éclair métallique sillonna les airs, et il s'affaissa sur son fauteuil en poussant un cri rauque.
Evidemment le jeune Savournin de Méricourt s'était préparé depuis longtemps à l'entretien qu'il venait d'avoir et en avait calculé toutes les conséquences.
Il s'attendait sans doute à un refus, puisque, d'avance, il avait sorti du fourreau le poignard dont il s'était muni.
Cependant il espérait probablement aussi que le duc se rendrait à ce qu'il appelait le bon droit et la justice ; sans cela il ne l'aurait pas attiré dans cet hôtel et n'aurait pas inutilement provoqué cette explication.
Dès l'instant où le colonel était entré dans le salon, l'abbé avait deviné que son cousu lui était hostile.
En ell'et, l'officier n'avait pas été maître d'un mouvement de contrariété en l'apercevant, lui avait témoigné môme de la défiance et l'avait à peine remercié du mal qu'il s'était donné pour chercher à la duchesse un logement digne de son rang et de sa naissance.
Donc le colonel se défiait de son cousin, môme quand il se montrait aimable et empressé.
Néanmoins, cette défiance n'allait pas jusqu'à le croire capable d'un crime. Il soupçonnait un piège, mais non pas un guet-apens.
Comment, dans les dispositions d'esprit où la présence de Savournin l'avait jeté, ne se tint-il pas sur ses gardes? Voilà qui serait inexplicable, si le duc, loyal et courageux officier, qui avait déjà plus de dix années de service et de campagnes, qui depuis longtemps était familiarisé avec le danger, n'avait cru avoir toujours le temps de se mettre sur la défensive.
La jeune abbé connaissait mieux son cousin. Aussi, quand il avait vu le mari de Gabrielle, non-seulement se refuser à tout arrangement, mais encore déchii-er dédaigneusement l'acte de renonciation que Savournin avait préparé, celui-ci avait tiré de sa poche le poignard dont il était armé et en avait frappé l'officier.
ÏQ MONSEIGNEUR
Sa main n'avait pas tremblé. Elle avait frappé juste à l'endroit que son œil avait choisi dès le début de l'entretien.
Le duc avait été frappé au cœur et avait eu bien juste la force de pousser un cri avant d'expirer.
C'est ce que l'abbé appelait i en finir le plus tôt possible. •
Assurément il s'attendait à ce dénoûment tragique, il avait préparé ce meurtre, car il nb se montra pas ému de la catastrophe dont il était l'auteur.
Prudemment il se baissa, ramassa avec beaucoup de soin les fragments da papier que le duc avait lacérés et les brûla à la flamme des bougies qui éclairaient cette scène lugubre. Puis, se penchant sur le cadavre, il prit dans la poche du colonel un portefeuille, qui contenait divers papiers, et le fît passer dans la sienne.
— De cette façon, murmura-t-il, on ne saura ni qui il est ni d'où il vient. Il est même fort heureux qu'il ne soit pas venu ici en uniforme, sans quoi il aurait été reconnu dans les vingt-quatre heures.
A ces mots, après s'être assuré que le cœur ne battait plus et que le colonel était bien mort, il déplia le tapis de table que Bazile avait mis de côté pour dresser son couvert et le jeta sur le cadavre.
Alors il reprit plus vivement que jamais sa promenade fiévreuse et saccadée à travers le salon.
— Maintenant, dit-il à demi-voix, occupons-nous de la mère et de l'enfant...
Il continua de marcher, le bras gauche ramené sur la poitrine, tandis que de la main droite il tourmentait furieusement le bout de son oreille. Il était fort embarrassé.
— L'enfant..., continua-t-il sur le même ton, je sais bien ce que j'en ferai; mais la mère... on ne peut pas égorger une femme...
Et, k)ut en parlant, il jetait sur le tapis de table des regards inquiets, comme «'il avait peur de le voir s'agiter tout à coup.
— Bah! dit-il encore, la mère... nous verrons... Enfin il se dirigea vers la porte de la chambre.
— Eh bien, docteur? demanda-t-il.
— Patience, monseigneur ! Dans un instant tout sera fini, répondit le médecin. En effet, les cris de Gabrielle étaient devenus plus fréquents et plus violents.
Le moment suprême approchait.
L'abbé se tint debout contre la porte, attentif au moindre bruit, tout prêt à fondre sur sa proie.
Tout à coup les cris cessèrent.
— Madame, fit le docteur, c'est un garçon.
— Ah ! que mon mari sera content ! dit la jeune femme d'une voix affaiblie.
— N'av<»-z-vous pas une femme auprès de vous? demanda le médecin.
— Pour le moment, non, docteur; mais j'ai préparé sur ce fauteuil tout co qu'il faut pour habiller mon enfant...
— Je le sais bien, madame, mais il me reste à vous donner quelques soins...
— Mon fils, mon fils d'abord ! dit Gabrielle. Je puis attendre, maintenant, moi
Le médecin procéda à la toilette du nouveau-né en homme habitué à rendre ces sortes de services.
Quand il eut terminé, il déposa l'enfant sur un oreiller, au pied du lit, et icheva de délivrer la jeune mère.
Alors, s'approchant de la porte, il cria :
— Vous pouvez entrer à présent.
Le jeune abbé entra.
Gabrielle était étendue sur son lit, très-affaiblie par les souffrances qu'elle aiait endurées.
— Ah ! c'est vous, cousin ! dit-elle d'une voix dolente.
— Oui, c'est moi. Je viens d'envoyer mon domestique à la recherche d'une femme qui passera la nuit auprès de vous et qui donnera à votre enfaot les soins dont il aura besoin.
— Décidément vous pensez à tout, dit-elle. Puis, se soulevant légèrement :
— Quelle heure est-il ? demanda-t-elle.
— Huit heures et demie, répondit le médecin.
— Et mon mari n'est pas encore arrivé? fit-elle un peu étonnéd,
— Pas encore, répondit l'abbé.
— C'est singulier. Il m'avait semblé tout à l'heure, à travers la porte, entendre un bruit de voix, reconnaître la sienne...
— Vous ne vous êtes trompée qu'à moitié, Gabrielle. Je vous l'ai dit, je viens de donner à mon domestique des instructions pour qu'il allât chercher ane garde-malade.
— J'ai même cru entendre un cri étouffé, poursuivit-elle. L'abbé devint horriblement pâle.
— Oui, répondit-il en s'efforçant de sourire, ce drôle de Bazile s'était permis de me répondre malhonnêtement, je l'ai châtié de la bonne façon, et alors... il a crié.
— Pauvre garçon ! fit Gabrielle. C'est moi qui lui donne tout ce surcroit de besogne, mais je le récompenserai largement, vous pouvez le lui annoncer.
— Allons, fit le docteur d'un ton paternel, c'est assez causé, madame. Vous avez besoin de repos, nous allons vous laisser.
— C'est cela, dit l'abbé avec empressement. Je vais vous accompagner, docteur.
— Demain matin, je reviendrai, promit le médecin en s'éloignant.
— Oui, vers midi, ajouta l'abbé, qui avait ses raisons pour que le médecin ne revint pas trop tôt.
11 descendit avec lui, le reconduisit jusqu'à la porte et lui glissa quelques louu
dans la main.
Le docteur se confondit en remerciments.
— Pas avant midi! lui recommanda une dernière fois Savoumin. Et il referma sur lui la porte de l'hôtel.
Bazile était assis dans l'antichambre, attendant les ordres de son maili-a.
-- Va-t-en à ta cuisine et n'en bouge pas avant que j'aille t'y cliercher, loi dit le jeune abbé.
— Mais si monseigneur m'appelait... fit obsenrer Bazile. De la cuisine, il me serait impossible d'entendre...
— Je ne t'appellerai plus, interrompit son maître. Va-t'en ! Le laquais s'éloigna. -
— Comme monseigneur est pâle ! se disait-il en se retirant. Que se passe-t-il donc dans cette maison ?
Savournin remonta dans la chambre de la jeune femme.
Elle était étendue sur son lit dans la même position où il l'avait laissée.
— Voyons si elle sera plus raisonnable que son mari, murmura-t-il. Il s'approcha du lit.
— Gabriel! 6 ! appela-t-il doucement. Elle ne répondit pas.
— Elle s'est endormie, pensa-t-il. Dois-je la réveiller? Il hésita pendant quelques secondes.
— Oui, reprit-il. Il n'y a pas de temps à perdre. Maintenant surtout, ajouta-t-il en jetant sur la porte du petit salon un regard effaré.
Il se pencha sur sa cousine.
— Gabrielle ! cria-t-il d'une voix sonore. La jeune femme ne bougea pas.
— Gabrielle ! répéta-t-il pour la troisième fois. Toujours môme silence et même immobilité. Il recula de deux ou trois pas.
— Est-ce qu'elle est morte? se demanda-t-il avec effroi.
Il revint vers elle et s'empara de la main blanche et effilée qm reposait sui le drap.
La main était ntoite, presque froide.
Il posa ses doigts sur le pouls et observa avec attention.
Le pouls était faible, mais il battait régulièrement. Donc la jeune mère n'était pas morte.
Il courut vers la table de toilette et trempa dans l'eau une serviette, en même temps qu'il apportait un verre d'eau sucrée que le docteur avait préparé.
Déjà il s'apprêtait à donner à Gabrielle les soins que réclamait son état — car il ne s'agissait à coup sûr que d'un simple évanouissement — lorsqu'il s'arrêta tout à coup.
— Au fait, dit-il, pourquoi discuter? Pourquoi renouveler avec elle la scène que je viens d'avoir avec son mari? L'occasion est favorable. Elle se présente à moi dans des conditions telles que je n'en retrouverai jamais une semblable... Profitons-en.
A ces~mols, il s'empara de l'enfant, qui commençait à pousser quelques vagissements plaintifs, le dissimula de son mieux sous son habit et l'emporta.
Franchissant rapidement l'escalier, il traversa le vestibule, ouvrit la porte du jardin et s'élança.
MONSEIGNEUR ag
— Ma cousine a raison, se OTsalt-n avec un ricanement féroce, j'ai tout prévu. \s vestibule était sombre, car la nuit commençait à devenir épaisse. Neuf
heures venaient de sonner à l'horloge voisine.
4ussi le jeune abbé, dans sa précipitation, ne vit-il pas une ombre noire, pelotonnée derrière la rampe de fer lorgé qui ornait l'escalier.
Dès qu'il eut disparu dans le jardin, l'ombre se dressa.
— Ouais! dit-elle, que se passe-t-il donc ici? Qu'est-ce que mon maître cachait donc sous son habit? Pourquoi ne craint-il plus de m'éloigner? Pourquoi me ren- Voie-t-il à la cuisine?
Aussitôt Bazile, .que toutes ces questions intriguaient fort, monta lestement au premier étage et se faufila dans le salon.
Tout y paraissait en ordre. Il allait s'éloigner, lorsqu'il aperçut, étendu sur un fauteuil, le tapis de table qu'il avait si soigneusement plié quelques heures plus tôt,
— Tiens ! se demanda-t-il, pourquoi donc monseigneur a-t-il mis ce tapis sur un fauteuil ?
Il s'approcha.
A travers les plis épais que formait la draperie, il crut distinguer vaguement une forme humaine. Il s'approcha encore, et, sous la frange qui ornait les bords du tapis, il vit passer l'extrémité d'un pied humain, ou plutôt d'une botte.
Malgré sa frayeur, il souleva le tapis et découvrit le cadavre du gentilhomme.
Il laissa retomber l'étoffe, en proie à une terreur insurmontable.
— Voilà donc pourquoi monseigneur n'avait plus besoin de moi ! s'écria-t-il en joignant les mains.
Il était livide, ses jambes se dérobaient sous lui.
La curiosité le fit triompher pourtant de cet instant de faiblesse.
— Mais ce paquet blanc qu'il emportait sous son bras reprit-il, qu'est-ce donc? Il se dirigea alors vers la porte de la chambre, qu'il entre-bâilla d'abord avec
précaution, et dans laquelle il jeta un regard soupçonneux. Il aperçut dans son lit la jeune femme immobile.
— Quoi ! elle aussi ! s'écria-t-il.
Il courut vers le lit.
Au moment oîi il allait saisir la main de la duchesse, il reconnut qu'elle respirait encore.
Alors il examina la chambre en désordre et n'eut pas de peine à y découvrir les traces d'un accouchement récent,
— Mais l'enfant, oii est-il ? murmura-t-il avec surprise.
Et il promenait autour de lui son petit œil gris, tout effaré. Tout à coup, il se frappa le front,
— J'y suis ! fit-il. Ce paquet blanc que monseigneur emportait,., c'est l'entant ! n redescendit précipitamment l'escalier, épouvanté de ce qu'il avait découvert.
Ce n'était pas l'envie qui lui manquait de s'aventurer dans le jardin et de voir ce que son maître allait faire de cet enfant; mais ses forces trahissaient son courage, il lui aurait été impossible d'aller plus loin.
11 n'eut que le temps de se rejeter au fond de fangle ol)scur dans \equel il s*était blotti quelques minutes plus tôt,
La porte du vestibule venait de s'ouvrir, et monseigneur, après avoir traversé l'antichambre, regagnait précipitamment le premier étage. Bazile parvint enfin à se tenir sur ses jambes et réussit à atteindre la cuisine. Il remplit à la hâte un verre de vin, l'avala d'un seul trait et se laissa tombw sur une chaise, à moitié mort de peur.
Il avait remarqué que son maître n'avait plus sous ses habits le paquet blanc qu'il avait emporté.
Qu'était devenu l'enfant? Bazile se promit d'éclaircir ce mystère, dès qu'il serait un peu remis de la secousse qu'il venait d'éprouver. Pendant ce temps, l'abbé était remonté dans la chambre de Gabrielle. Elle était toujours évanouie.
Loin de chercher à lui porter secours, comme il avait eu d'abord l'intention de le faire, il s'était assis à quelques pas du lit et la considérait avec attention
Sans doute il songeait en ce moment à cette jeune fille avec laquelle il avait été élevé. Ses souvenirs d'enfance se dressaient entre lui et la pensée de recourir à un nouveau crime pour s'assurer définitivement la richesse et l'impunité
Qu'allait-il faire pourtant? Il n'avait pas reculé ni devant le meurtre du colonel ni devant celui de son enfant. Reculerait-il devant celui de la duchesse? Ce troisième assassinat n'était-il pas la conséquence inévitable des deux autres ? Car le crime a ses enchaînements, ses nécessités, sa logique. Qu'attendait-il ?
Sa victime était là, devant lui, immobile et sans défense. Il n'avait qu'à lever sur elle ce poignard que sa main assurée venait de manier avec tant de force et d'habileté...
Il hésitait. Il la contemplait avec une sorte d'attendrissement et de respect. Lef plus grands scélérats ont de ces incroyables faiblesses.
Il ne l'aimait pas d'amour cependant. Il n'avait pas souillé d'un baiser ce front klanc, cette main diaphane, que le hasard livrait à sa discrétion.
Non. Et pourtant il demeurait silencieux à la contempler. C'est qu'on ne rompt pas aisément tout d'un coup avec les traditions d'honnêteté que la famille a laissées au fond du cœur le plus corrompu, et que l'aspect de la jeune femme venait de réveiller en lui.
Brusquement, il tressaillit.
Gabrielle venait de faire un mouvement.
Elle allait renaître à la vie, demander encore son mari, réclamer son enfant... Il se leva. Peut-être allait-il se jeter sur elle et l'élouf- fer, quand elle ouvrit les yeux...
— Encore là !^ dit-elle avec effort en l'apercevant. Ah ! que vous êtes bon^ Savournin !
Ce regard et ces paroles le clouèrent à sa place. -^ Oui... balbutia-t-il. J'attendais que vous vous fussiez réveillée. Elle se souleva à moitié. '
Comme il est sage, dit-:lle. // ne crie même pas...
Alors commença entre eux une lutte épouvamuble. U'^J-o^ "^^'i
AU même instant, elle vit que la place à laquelle le docteur avait posé son enfant était vide.
— Où est-il donc? demanda-t-elle en se redressant brusquement.
— Rassurez-vous, Gabrielle. Je viens de le donner à la lemme que j'avais envoyé chercher.
— Vile ! qu'elle me l'apporte, fit-elle avec force. Je veux le voir.
4""' Liv. 4
— Elle va venir, répondit l'abbé ; mais, auparavant, j'aurais désiré avoir avec; vous un moment d'entretien.
— Ah ! j'ai bien le temps, vraiment ! Je veux mon enfant ! vous dis-je.
— Pardon, cousine, mais il s'agit d'aiïaires extrêmement urgentes et je désirerais avant tout savoir quelles sont vos intentions.
— Rien, interrompit-elle. Je n'écoute rien tant que je n'aurai pas mon fils auprès de moi.
— Soyez tranquille, Gabrielle, il va vous être rendu ; mais j'ai réclamé souvent auprès de vous et de votre mari contre l'injustice qui m'a dépouillé de l'héritage de votre père, et je voudrais ime bonne fois m'entendre avec vous...
— Il s'agit bien de pareilles misères ! fil-elle avec indignation. Je vous dis que je veux mon enfant. Appelez cette femme ou je vais le chercher.
Elle fit un mouvement pour s'élancer hors de son lit. Il la retint doucement.
— Eh bien, je vais l'appeler, fit Savournin; mais promettez-moi de renoncer...
— Ah çà.! qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-Blle en jetant sur son cousin un regard défiant. Mon fils ! où est mon fils ? Répondez à l'instant, je le veux,
— Votre fils... balbutia Savom-nin. Eh bien !... il est en lieu sûr, et je ne vous le rendrai que si vous répondez à la question que je viens de vous poser.
— Vous avez fait cela, vous ! s'écria-t-elle. Vous m'avez volé mon enfant ! Ah ! j'aurais dû m'en douter. Le duc avait bien raison quand il essayait de me metli-e en garde contre vos hypocrisies,
— Au nom du ciel, Gabrielle, calmez-vous et répondez-moi ! Oui ou non voulez-vous renoncer à cette fortune?
Elle ne l'entendait plus.
— Oui, pom^suivit-elle avec exaltation. Je disais que vous me faisiez commettre une folie... c'est une faute que j'aurais dû dire... Vous m'avez forcée de quitter une maison tranquille et sûre pour me conduire dans cet hôtel désert, où je suis seule, sans protecteur, livrée à votre merci et à celle d'un laquais dont vous avez acheté la complicité... Et mon mari... pourquoi n'est-il pas là?... Il devrait être arrivé pom^tant... Mon Dieu! que se passe-t-il?
— Rien d'extraordinaire, je vous assure... bégaj'a le jeune abbé ; que j'obtienne seulement de vous une renonciation formelle...
Sans l'écouter, oubliant ses soufTrances, abjurant môme tout sentiment de pudeur, tant ses alarmes étaient vives, elle se leva et passa à la hâte le peignoir qu'elle avait quitté.
Il essaya de s'y opposer.
— Laissez-moi! ne me touchez pas! cria-t-elle, en proie aune exaltation da plus en plus vive. Je veux savoir ce qu'est devenu mon mari, ce que vous avez fait de mon enfant.
Elle voulut sortir de la chambre et se diriger vers le salon. Il se planta résolument devant elle.
— Vous ne passerez pas, dit-il.
Elle le regarda, un instant stupéfaite par cet acte flagrant d'hostilité.
— J'ai peur de comprendre... murmura-t-elle. Non, je ne me trompais pas... Tout à i'iieure, dans cette pièce... c'était bien la voix de mon mari que j'entendais... Vous avez eu ensemble une altercation assez vive, puisque malgré les douleurs qui me torturaient, le bruit en est venu jusqu'à moi...
Elle s'arrêta pour écouter. Rien ne bougeait.
— Henri ! Henri ! cria-t-elle à deux reprises, viens à mon secours !
La porte du salon demeurait close. Nul écho ne répondait à ses appels désespérés.
— Ah! je me souviens! s'écria-t-elle. Ce cri qui a frappé mon oreille... cri de douleur, cri d'agoni« peut-être... Non, ce n'est pas possible! Vous n'avez pas tué mon mari!...
L'abbé se tenait debout devant eile et ne répondait pas.
Avec un élan irrésistible, elle se jeta sur lui, le repoussa et pénétra dans le salon.
Comme Bazile, elle ne vit rien tout d'abord que le couvert mis. La nappe blanche, l'argenterie, les cristaux étaient si bien éclairés par les candélabres, qu'ils attiraient forcément l'attention.
Mais, tout à coup, sur cette table, elle aperçut un large poignard à manche d'ébène, et, comme son cousin se dii'igeait vers elle, elle s'en empara.
— Ne me touchez pas, lui dit-elle, ou je vous tue!
Le jeune abbé la voyait si exaltée, qu'mstinctivement il fit quelques pas en arrière.
Elle jeta les yeux sur l'arme qu'elle tenait à la main.
Une sorte de buée rougeâtre recouvrait la lame. Elle s'approcha de la lumière et recula d'horreur.
A l'extrémité de la pointe, il y avait une goutte de sang à moitié figé.
Son exaltation devint de l'égarement, presque du délire.
— Misérable! dit-elle à Savournin. Qu'avez-vous fait?
Par une sorte de lucidité magnétique, elle soupçonna qu'un drame terrible s'était accompli dans cette pièce. Elle en rechercha les traces et ses regards s'arrêtèrent sur le tapis de table que Bazile venait de soulever tout à l'heure.
Dans sa précipitation, il n'avait pas pris les mômes précautions que son maître pour dissimuler le cadavre. Une main passait en dehors de l'étoffe.
Elle allait la soulever à son tour, agitée d'un terrible pressentiment, lorsque son cousin se précipita sur elle et, la saisissant à bras-le-corps, parvint momentanément à l'éloigner.
Toujours armée du poignard qu'elle avait conquis, elle essaya de se défendre, frappant à tort et à travers, déchirant les habits du jeune abbé, lui faisant sentir mênie parfois la pointe aiguë de la lame effilée.
H entreprit de le lui arracher des mains.
Alors commença entre eux une lutte épouvantable.
femme, dont il s'était imaginé avoir si facilement raison, lui résistait opiniâtreté et une énergie qui doublaient la fièvre de l'exaspération.
Afin d'en venir plus facilement à bout, il la renversa, lui maintint à deux mains le poignet droit pour la désarmer.
Elle résistait toujours. Au moment où il venait enfin de saisir le poignard, elle retira vivement son bras et lui coupa la paume de la main jusqu'à Tarliculation du pouce.
Il lâcha prise. Le sang coulait à -flots de cette énorme coupure.
Il prit son mouchoir et s'en enveloppa la main.
Pendant ce temps, Gabrielle s'était relevée, et, courant vers la table, dont le fauteuil était tout proche, elle arracha vivement la draperie qui le recouvrait.
Le cadavre de son mari lui apparut alors, déjà glacé par la mort.
Elle bondit en avant, les yeux étincelants, la lèvre écumante.
— Assassin ! cria-t-elle d'une voix rauque. Ta dernière heure est venue ! Elle se rua sur lui comme un boulet.
En vain il essaya de soutenir le choc, il fut renversé. La lutte recommença avec un acharnement sans pareil.
— Assassin ! assassin ! ne cessait-elle de crier.
Elle leva le bras pour le frapper. Il réussit à. détourner le coup qui allait l'atteindre et parvint à se dégager.
Elle le poursuivit. Ce n'était plus une femme, c'était une tigresse altérée de sang et de vengeance — la bête fauve à qui l'on a volé ses petits.
Il fuyait devant elle, parant de son mieux les coups qu'elle lui portait, se barricadant derrière les meubles, se soutenant contre les murs, laissant partout l'empreinte de sa main. Le mouchoir dont il l'avait enveloppée ne parvenait pas à arrêter le sang qui s'échappait de sa blessure et en était imbibé. Il commençait à perdre la tête, il songeait à fuir pour échapper à cette furie, quand, après avoir heurté un meuble, elle tomba et laissa échapper dans sa chute le poignard dont elle était armée.
Il se jeta sur l'arme meurtrière et s'en empara.
C'en était fait de ses timidités, de ses scrupules, de ses irrésolutions ! II était fermement décidé à la frapper.
Mais Gabrielle ne se releva pas. Cet effroyable combat avait épuisé ses forces.
Elle resta étendue sur le tapis, vaincue par la fatigue et par la douleur.
— Assassin ! assassin ! criait-elle toujours d'une voix étranglée.
Elle fit un dernier effort pourtant. Une dernière fois, elle se dressa menaçante.
— Misérable! dit-elle. Toi... l'enfaut de notre maison... presque mon frère... tu as... tu as osé...
Elle étoufl'ait. Les phrases ne sortaient de sa bouche que par mots entrecoupés.
Tout à coup elle chancela, ses yeux hagards errèrent autour d'elle avec une indicible expression de terreur et d'an-goisse ; elle étendit les bras, comme pour chercher un appui... et retomba lourdement en arrière.
— Assassin! murmura-t-elle encore en le poursuivant de son regard halltt- •iûë, sois maudit! sois maudit!
Une suprême convulsion agita son corps : sa tête se renversa sur le tapis avec un bruit sourd et elle expira.
Le jeune abbé demeura quelques instants stupéfait en présence de ce résultat inattendu.
Enfin il osa s'approcher de la jeune femme, se pencha sur elle, colla son oreille contre sa poitrine... C'était bien fini, le cœur avait cessé de battre.
— Oh ! mais voilà qui simplifie tout ! dit-iî en se relevant.
Il passa dans la chambre, lava sa main ensanglantée et la pansa avec plus de soin, puis, quand l'hémorragie fut arrêtée, la main bien enveloppée, avec une minutie et une présence d'esprit incroyable, il mit tout en ordre dans la chambre.
Après avoir fait disparaître dans un cabinet voisin toute trace de l'accouchement récent de Gabrielle, il revint dans le salon, prit le cadavre de sa cousine dans ses bras et le transporta dans la chambre.
Là, après lui avoir enlevé le peignoir dont elle s'était revêtue à la hâte, il rétendit dans son lit, ferma ses paupières et ramena sur elle les draps qu'il avait écartés.
Il jeta autour de lui un dernier coup d'œil. Plus rien ! Pom' tout le monde cette femme passerait pour être morte tout naturellement dans son lit.
Les choses ainsi disposées, il retourna dans le salon, ôta le couvert, ou plutôt jeta pêle-mêle dans le panier que Bazile avait apporté tout ce qui encombrait la table, sur laquelle il étendit le tapis.
Alors il s'assit en face du cadavre du colonel, déchira une feuille de son carnet, prit son crayon et écrivit :
• Je me tue volontairement. Qu'on n'accuse personne de ma mort, t
Malgré le sang-froid avec lequel il s'occupait de tous ces menus détails, sa main tremblait légèrement lorsqu'il traça ses deux phrases.
Il s'en aperçut.
— Tant mieux! murmura-t-il. On ne reconnaîtra pas l'écriture.
Il posa cette feuille de [papier sur la table, juste en face du fauteuil dans lequel le duc était étendu.
Se rapprochant ensuite du cadavre, il essaya de lui metli-e dans la main droite le poiguard avec lequel il l'avait frappé ; mais la main, déjà raidie par la mort, ne se prêta pas à cette supercherie.
En vain, agenouillé auprès de sa victime, il tenta à plusieurs reprises de lui faire prendre ce poignard. Il ne put y parvenir. Le mort semblait protester pardelà le tombeau contre cette profanation.
De guerre lasse, il posa le poignard à *.erre, immédiatement au-dessous de cette main rebelle.
Enfin, prenant le papier qu'il venait de remplir et le candélabre qui éclairail cette scène fantastique, il sortit du salon, ferma la porte et descendit au rez-de chaussée.
— Bazile! cria-t-il.
Il attendit quelques instants ; sun laquais ne venait pus.
— Bazile! répéta-t-il d'une voix sonore et irritée.
Personne ne lui répondit.
Il se dirigea vers la cuisine, y déposa son panier, promena autour de lui un regard inquisiteur. Son laquais n'y était pas.
En effet, quand Bazile avait vu son maître regagner les appartements du premier étage, il lui avait été impossible de rester en place. La curiosité l'avait emporté sur la frayeur, il voulut savoir ce que son maître avait fait de l'enfant.
Se levant doucement, marchant sur la pointe des pieds, il traversa le vestibule, ouvrit sans bruit la porte du jardin, dans lequel il s'avança avec des précautions infinies.
Il faisait complètement nuit; mais le ciel, constellé d'étoiles, permettait de distinguer nettement les allées, qu'il suivait à pas comptés.
Déjà il avait atteint l'extrémité de la première pelouse et se rapprochait des massifs, quand il lui sembla apercevoir une forme humaine qui traversait une allée latérale.
Il s'arrêta court, retenant son haleine, en proie à des terreurs plus grandes encore.
Il vit cette ombre se diriger vers le mur de droite, le long duquel elle disparut.
Il écouta, entendit distinctement le bruit d'une clef qu'on introduisait dans une serrure; puis on ouvrit une porte, on la referma, et tout rentra dans le silence.
Bazile, après avoir attentivement écouté pendant quelques secondes, n'entendit plus rien. Alors il eut le courage de se diriger vers l'endroit où l'ombre s'était évanouie.
Il aperçut une petite porte basse, qu'il essaya inutilement d'ouvrir : elle était fermée à clef.
Saisi d'épouvante, il n'osa pas aller plus loin, revint sur ses pas en courant et pénétra dans le vestibule au moment où son maître, après être sorti de la cuisine, allait se mettre à sa recherche.
— D'où viens-tu? lui demanda l'abbé. Allons, partons !
— Ah ! je ne demande pas mieux, fit Bazile, qui tremblait de tous ses membres. Et tout bas il ajouta :
— Jesu, Maria, miserere nohis I
Le jeune abbé remarqua sa frayeur et jeta sur lui un regard soupçonneux.
— Qu'as-tu fait? Pourquoi t'es-tu absenté? lui demanda- t-il coup sur coup.
— Je n'ai rien fait, monseigneur, répondit le valet dont les dents claquaient, mais j'avais tellement peur dans ce grand hôtel désert, que j'ai voulu prendre l'air pour me remettre... Je suis allé dans le jardin et Jà... dans l'obscurité... il me semblait que les arbres marchaient... que les massifs s'avançaient vers moi d'un air menaçant... J'ai eu plus peur encore, je suis revenu en courant et... me voilà.
Il se gardait bien de dire ce ce qu'il avait vu. Cela aurait exigé de nouvelles explications, et il lui tardait de quitter celte lugubre maison. Son maître haussa les épaules avec une dédaigneuse pitié.
— Poltron ! dit-il. Allons, dépêche-toi ! J'ai déjà fait la moitié de ta besogne.
J'ai descendu dans la cuisine le panier que tu avais monté, et j'y ai entassé tout ce qui se trouvait sur la table. Achève de le remplir, et allons-nous-en.
— 3Iais cette dame... ce gentilhomme... fit observer Bazile.
— N'ont plus besoin de nos services, répondit sèchement l'abbé. D'ailleurs je t'ai recommandé de n'avoir ici ni yeux ni oreilles. Souviens-t'en bien, si tu tiens à la vie.
Cette menace produisit sur le laquais un merveilleux effet. Il savait de quoi son maître était capable. Il se garda bien de répliquer.
Sous les yeux du jeune abbé, qui le surveillait, il acheva de remplir le panier, mit toute chose à^sa place, passa le panier sous son bras et lendit à monseigneur le trousseau dé clefs qui était resté sur la table de la cuisine.
L'abbé prit les devants, traversa la cour, ouvrit la loge du suisse, dans laquelle il jeta le trousseau de clefs ; puis, fermant la lourde porte d'entrée, s'enfonça, suivi de son valet, dans les rues désertes.
Le grand air fit du bien à Bazile. Il ne rencontrait pas âme qui vive dans ce quartier solitaire, mais il n'avait plus peur.
Pourtant cette ombre qu'il avait aperçue dans le jardin se représentait à sa pensée et, maintenant qu'il était plus calme, revêtait à ses yeux une forme plus accusée.
Il lui semblait que cette ombre était celle d'un soldat, et même il crut se souvenir qu'elle portait l'uniforme blanc des gardes françaises.
Etait-ce un pur effet de son imagination? Avait-il réellement vu ce soldat, reconnu cet uniforme? C'est ce que nous allons expliquer en peu de mots.
Si nos lecteurs ont bonne mémoire, ils doivent se rappeler que Justine, la femme du suisse de l'hôtel de Libessac, au moment de s'éloigner au bras de soa mari, avait prononcé ces paroles significatives :
— Comment faire? Et Papillon qui doit venir ce soir à neuf hernies!...
Or, Papillon était un homme magnifique, au regard tendre et brûlant, à l'œil noir, pétillant de malice et de courage, à la moustache crânement retroussée, à la jambe élégante et bien tournée, qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans, c'est-à-dire quinze ans de moins que le suisse Hartmann, le mari de Justine.
De plus, Papillon était brigadier dans les gardes-françaises et portait l'uniforme avec une désinvolture incomparable.
Il fallait le voir, le tricorne légèrement incliné sur l'oreille, le jarret tendu, le regard fascinateur, appuyer d'un air vainqueur sa main gauche sur la poignée de son sabre, tandis que la droite tourmentait amoureusement les pointes de sa moustache.
Pas une grise Ite ne lui échappait. Pas une soubrette ne lui glissait entre les doigts. Il avait un jargon qui les émerveillait, un aplomb qui faisait capituler en deux temps ces faciles vertus de l'antichambre ou de l'atelier.
Et il en abusait, le scélérat... que c'était une bénédiction !
11 avait fait au cabaret la connaissance d'Hartmann, qui avait été soldat, lui aussi, dans son pays, et qui avait conservé un faible pour l'uniforme.
Ce qui l'avait séduit dans Papillon, lui qui ne s'exprimait en français qu'avec les plus grandes difficultés, c'était le verbiage intarissable du brigadier et les formules mythologiques qu'il introduisait dans ses discours.
Hartmann n'y comprenait rien, mais il trouvait cela admirable.
Il emmena Papillon chez lui et le présenta à sa femme. L'imprudent !
Le brigadier n'eut pas plus tôt vu le joli minois de Justine, ses yeux éveillés, sa jeunesse, sa fraîcheur, son esprit, qu'il en devint follement épris.
Et comme, chez lui, en matière de sentiment, il n'y avait jamais loin du projet à l'exécution, il commença sur-le-champ l'attaque.
Certes Justine ne songeait pas à mal ; mais, en voyant le pimpant brigadier, elle ne put s'empêcher d'établir une comparaison douloureuse entre ce sémillant soldat et le lourd et épais mari auquel des parents intéressés l'avaient livrée.
Naturellement, cette comparaison ne tourna pas à l'avantage d'Hartmann.
Elle écouta d'abord en souriant les protestations ampoulées du galant Papillon , puis elle se laissa prendre, comme tant d'autres, à ces témoignages bouillants d'une passion incendiaire, et finit, au bout de quinze jours, par avoir des bontés pour lui.
Toutes les fois qu'Hartmann s'absentait, le brigadier accourait auprès de Justine.
Le soir, pendant que le suisse était couché, la jeune femme, sous prétexte de faire une dernière visite dans les appartements, laissait ronfler paisiblement son mari et se rendait dans le jardin, où l'attendait Papillon.
Afin de faciliter ces entrevues, elle lui avait remis une seconde clef de la petite porte basse, qui ouvrait sur les terrains vagues dont les Invalides étaient entourés.
Or, ce soir-là précisément, le 28 mai 1739, Justine avait donné rendez-vous à Papillon.
La précipitation avec laquelle elle quittait l'hôtel ne lui permettait pas de prévenir le brigadier à temps pour que celui-ci ne vînt pas à ce rendez-vous.
Elle l'essaya pourtant.
Sous prétexte d'aller rendre visite à ses parents, elle laissa son mari dans la chambre qu'il venait de louer pour quarante-huit heures et se rendit à la caserne qu'habitait Papillon.
Le soldat de faction auquel elle s'adressa lui répondit d'un air goguenard que la brigadier n'était jamais à la caserne en dehors des heures du service, attendu que les plus illustres familles de France se disputaient l'honneur de le posséder.
— Mais rentrera-t-il aujourd'hui? demanda-t-elle.
— Oui, ma toute belle, mais je ne saurais vous dire à quelle heure, car Papillon est au nombre des permissionnaires et peut très-bien ne revenir que demain matin, à six heures...
Elle ne voulut pas en entendre davantage et s'éloigna, s'en rapportant au hasard de ce qu'il adviendrait, se promettant bien d'expliquer longuement au brigadier les causes de son inexactitude involontaire.
Donc, à neuf heures du soir, ainsi qu'il en était convenu, Papillon se faufiia par la petite porte du jardin, se blottit dans les massifs et attendit.
Alors le lieutenant de police deinaaida au brigadier ce qu'il avait fait? (Page 40.)
Au bout de cinq minutes, il donnait les premiers signes d'impatieuco.
— Morbleu ! gronda-t-il. Est-ce que celle pelile Justine se moquerait de moi? A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il entendit s'ouvrir la porte du vestibule.
— Ah ! la voilà, dit-il, le visage épanoui.
Déjà 11 allait faire quelques pas à sa rencontre, lorsqu'il lui sembla distinguer la silhouette d'un homme entièrement habillé de noir.
b'-"' Liv. "^
Il prêta attentivement l'oreille. Un pas lourd et pré /pité faisait crier le sable de l'allée. Ce n'était pas assurément l'allure sautillai: te et légère de Justine qui j>roduisait si gi^and brait.
— Qu'est-ce qae cela signifie? se demanda-t-il. Est-ce que les maîtres de céans seraient de retour?
Au lieu de s'élancer en avant, il s'enfonça dans les massifs et faillit tomber dans un trou que l'obscurité l'avait empêché de voir. Reculant de quelques pas encore, il se blottit dans les arbustes et observa. L'ombre noire vint droit à lui, si près que le brigadier s'imagina que sa retraite était découverte ; mais arrivée à quelques pas de lui, l'ombre s'arrêta.
Papillon crut remarquer que cet homme portail le rabat et le petit collet des abbés de coar. Il ne bougea pas.
II vil l'abbé se pencher et déposer au fond du trou, dans lequel il avait failli tomber, un paquet blanc qu'il se mit à recouvrir à l'aide d'une bêche qu'il avait apportée.
Au moment oii ce paquet blanc recevait les premières pelletées de terre, le brigadier crut entendre un vagissement plaintif.
S'imaginant qu'il se trompait, il ne fil pas un mouvement. Au bout de deux minutes, le trou était comblé. L'abbé jeta la bêche dans le massif et regagna en courant la maison. Papillon entendit se refermer sur lui la porte du vestibule.
— Ah çà ! dit-il, qu'est-ce que cet abbé de malheur a bien pu fourrer dans ce ,, trou-là? J'ai cru un moment que c'était un... Non, c'est sans doute une erreur... t ce n'est pas possible !... p
Se précipitant aussitôt sur la bêche ^ il releva la terre et mit à découvert un ^ lambeau de linge blanc.
S'agenouiliant sur le bord du trou, il gratta la terre avec ses mains, découvrit le paquet et sentit une chaleur moite qui lui fit dresser les cheveux sur la tête.
— Mais si ! c'est un enfant ! s'écria-t-il.
La terre qui le recouvrait était heureusement toute fraîche et n'avait pas une grande épaisseur. En moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, Papillon dégagea complètement le corps du petit être qui se mit à pleurer.
— Sacrebleu! se demanda-t-il. Qu'est-ce que je vais faire de ça, moi? Le reporter dans cette maison, c'est le vouera une mort certaine, puisque... Bah! an enfant de Vénus ne sera pas déplacé au milieu des enfants de Mars... Courons à la caserne... Précisément la cantinière.., il y a huit jours... elle lui donnera à souper.
Joignant le geste à la parole, il prit l'enfant dans ses bras, courut vers la petite porte qu'il ouvrit, la referma derrière lui sans précaution et s'éloigna.
Bazile n'était donc pas le jouet d'une hallucination. L'ombre qu'il avait aperçue était bien une ombre d'homme, celle d'un soldat, et ce soldat portait bien l'uniforme des gardes-françaises.
Le pauvre Hartmann, lui, comptait les heures avec impatience dans la chambre où il s'était réfugié.
Le matin même du 28 mai — il ne devait jamais oublier cette date terrible — un jeune abbé, très-élégamment habillé, s'était présenté chez lui.
— A qui appartient cet hôtel? avait-il demandé.
— A matame la gondesse de Libessac, monseigneur, avait répondu le suisse.
— Il n'est pas habité, ce me semble ?
— Non, monseigneur.
— Y a-t-il longtemps?
— Trois ans pientôt.
— Elle n'est donc pas à Paris?
— Non, monseigneur.
— Et où demeure-t-elle ?
— Aux Moulineaux.
— Où prenez- vous les Moulineaux?
— Ché sais bas drop, monseigneur ; ché grois que z'est brès t'Elpeuf.
— En Normandie?
— En Noirnantie, oui, monseigneur.
L'abbé lit un geste de dépit.
— Monseigneur aurait long pesoin de barler à madame la gomdesse?;
— Oui, j'aurais voulu lui louer cet hôtel.
— Eh pien, monseigneur n'a gu'à lui écrire aux Moulineaux.
— Sans doute, mais je ne recevrai pas la réponse avant une huitaine de jours, et j'aurais besoin de l'hôtel aujourd'hui même, à l'instant.
— Alors ce n'est bas bossible, fit Hartmann. T'ailleurs, que monseigneur se gonsole, ché grois que matame la gomlesse ne gonsentirait pas à louer son hôtel.
— Qu'en sais-lu? interrompit Justine, qui avait assisté sans mot dire au début de cet entretien.
■ — Ché sais bas, mais ché grois bas, dit le suisse.
— Pardon, fit l'abbé en l'arrêtant d'un geste. Laissez-moi causer avec votre femme. Elle est plus arrangeante... Peut-être nous entendrons-nous mieux
— Ché feux pien, fit tranquillement Hartmann, gauzez dous les teux.
— Pourquoi, demanda lejeune abbé à Justine, croyez-vous que M""* de Libessac refuserait de louer un hôlel qu'elle n'habite pas?
— Parce qu'il lui rappelle des souvenirs bien doux et bien tristes à la fois.
— Comment?
— C'est ici que M™* la comtesse a perdu son mari.
— Quand?
— 11 y a trois ans.
— Son mari était-il jeune?
— H avait vingt-huit ans.
— Et de quoi est-il mort ?
— D'un coup d'épée.
— Sur le champ de bataille?
— Non, monseigneur, en duel.
— El la comtesse est jeune aussi?
— Elle a vingt-quatre ans aujourd'hui, monseigneur.
— Et elle ne s'est pas remariée?
— Elle ne se remariera pas, monseigneur. Cette mort inattendue Ta tellement impressionnée, qu'après avoir rendu les derniers devoirs à M. le comte elle n'a pas voulu rester ici vingt-quatre lieures de plus et est partie pour ses terres, en Normandie.
De temps en temps, un de ses domestiques vient ici pour s'assurer que tout est bien en ordre.
Par lui nous avons appris que la comtesse mène une vie fort retirée et porte toujours le deuil de son mari. Elle a pris cet hôtel en horreur et afnrme qu'elle n'y remettra jamais les pieds.
— Elle n'y est donc jamais revenue
— Non, monseigneur.
— Alors elle ferait bien mieux de le vendre.
— Sans doute, mais elle est assez riche pour le garder sans que cela l'embaiTasse.
— De sorte que vous ne l'attendez pas ?
— Non, monseigneur, quoique nous entretenions les appartements avec autant de soin que si elle devait venir demain en reprendre possession.
— Attendez donc, fît l'abbé. Alors il y aurait peut-être moyen de nous arranger...
— Comment, monseignem'?
— Je n'aurais besoin de cet hôtel que pour quelques jours
— C'est impossible, monseigneur.
— Pourquoi? Qui le saura, si je vous promets le secret?
— Tout le monde, répliqua Justine. Or, nous ne nous soucions pas de perdre une place qui nous fait vivre et ne nous donne pour ainsi dire aucun mal.
— Si cependant je vous oflrais cinq louis par jour? proposa l'abbé. Hartmann dressa subitement l'oreille.
— Non, monseigneur, dit Justine ; mon mari n'y consentirait pas.
Mais le jeune abbé avait ra s'allumer dans les yeux du suisse un regard de convoitise.
— Tenez, dit-il^ louez-moi l'hôtel pour cinq jours et je vous donne vingt-cinq louis.
' — Non, répondit Hartmann, les foisins s'en abercefraient, et ils sont si chaloux qu'ils nous feraient bertre nodre blace.
— Eh bien ! louez-le moi pour quarante-huit heures seulement et les vingt-cinq louis sont à vous.
Le suisse hésitait. Justine elle-même, quoiqu'elle ne fît pas grand cas de l'argent, Justine était ébranlée.
• — Allons, est-ce convenu? demanda l'abbé.
— Eh! pien... dit enfin Hartmann, ch'accepte. Tu reste, nous serons là, nous feiTons pien...
— Non, interrompit l'abbé, vous ne serez pas là. Je ne vous donne les vin^t-
Cinq louis qu'à la condition que vous quitterez l'hôtel pendant quarante-huit heures, que j'y serai maître absolu et que j'y introduirai mes gens pour me servir.
— Tiaple ! fit le suisse, foilà qui chanche pien les affaires !
— Sur ce point-là, je serai inexorable, je vous en préviens, insista l'abbé.
— Alors che temante à réfléchir, dit l'Helvétien en secouant sa grosse tête.
— Combien de temps vous faut-il pour réfléchir?
— Tame... un chour ou teux.
— Je vous donne cinq heures, dit pérempioiremenl raT)Dé. Il est neuf heures, je reviendrai à deux heures de l'après-midi. Si vous ne me donnez par la réponse que j'attends, je chercherai ailleurs.
A ces mots il s'en alla.
Justine et son mari étaient très-perplexes. Abandonner l'hôtel qui était confié à leur garde n'était pas une petite affaire î
D'un autre côté, cinq cents livres à gagner en quarante-huit heures... c'était joliment tentant!
D'ailleurs, c'était un abbé qui leur proposait ce marché. Quelle meilleure garantie pouvaient-ils exiger? Un ministre de Dieu ne songerait évidemment pas à mal faire. L'occasion était trop belle. Après de longues tergiversations, ils se décidèrent à accepter ces offres séduisantes.
Lorsque i'abbé revint à deux heures, ils avaient déjà fait leur paquet. Dès qu'ils eurent empoché l'argent, ils lui cédèrent la place.
Cependant ils avaient des remords. Aussi le surlendemain, à l'heure précise, ils se présentèrent et soulevèrent le marteau de la porte d'entrée.
Personne ne leur répondit.
Après avoir inutilement frappé à tour de bras pendant dix minutes, le suisse, convaincu que l'hôtel avait été abandonné par son locataire, se décida à aller chercher une échelle.
II e.scalada le mur de la façade et monta sur le toit du pavillon qu'il habitait; puis il descendit dans la cour à l'aide de cette même échelle.
Sa loge était ouverte. A terre il aperçut son trousseau de clefs.
Il courut ouvrir la porte cochère à sa femme et lui montra le trousseau.
— Us sont téchà bartis, dit-il joyeusement, foici les glefs.
Justine entra.
— Tiens! s'écria-t-elle. Ils ont laissé toutes les persiennes ouvertes. Il faut aller les refermer. Vite, viens me donner un coup de main.
Elle entraîna son mari. Ensemble ils visitèrent ies appartements du rez-dechaussée. Pas un meuble n'avait bougé de place. C'était à croire qu'on n'y était même pas entré.
Très-satisfaits de cette première inspection, ils gravissaient lestement les escaliers, lorsque, arrivée sur le palier du premier étage, Justine s'arrêta.
Ses jolies petites narines roses se dilatèrent. Son front se plissa, ses sourcils se froncèrent. Une odeur forte et nauséabonde s'était répandue sur le palier. Justine en recherchait la cause.
Elle eut un pressentiment sinistre. Sans savoir pourquoi, elle se rapprocha de son mari, lui prit la main, et promena autour d'elle un regard épouvanté.
— Sens-tu ? lui demanda-t-elle en aspirant à nouveau les exhaisons fétides qui l'avaient frappée.
— Oui, che sens, dit le suisse. Che sens même gue ça sent drès-maufais.
— D'où cela peut-il venir? fit-elle avec inquiétude.
— Ché sais bas, mais nous allons foir.
Il fit un pas en avant et voulut entraîner sa femme. Elle résista.
— Non, dit-elle, j'ai peur, vas-y tout seul.
Le colosse haussa les épaules et ouvrit la porte de la chambre.
Dans le lit une femme était couchée. Il s'approcha et recula épouvanté. Cette femme était morte.
Il courut dans le salon... le cadavre du colonel était toujours assis dans son fauteuil... une mare de sang avait inondé le meuble et le tapis...
Il poussa un cri terrible et revint auprès de Justine, pâle, tremblant de tous ses membres, clacpiant des dents, les cheveux hérissés, l'œil démesurément agrandi par la terreur.
Justine devina qu'un spectacle horrible avait pu seul bouleverser à ce point l'impassible Helvétien. A son tour,elle se prit à trembler; mais elle était femme, c'est-à-dire curieuse. Elle voulut voir aussi, elle.
Elle ne fit que passer dans la chambre et le salon, puis, s'élançant dans l'escalier, elle traversa le vestibule, la cour, se précipita dans la rue et se mit à crier de toutes ses forces :
— Au secours ! au secours ! A l'assassin !
Éperdue, affolée d'épouvante, elle courait devant elle, sans se rendre com-pie de ce qu'elle faisait, sans savoir où elle allait.
A ses cris, quelques voisins se montrèrent et parvinrent à l'arrêter.
— Eh bien! où allez-vous? Qu'avez-vous? lui demandèrent-ils.
— Là... dans l'hôtel... répondit-elle d'une voix saccadée... des morts... du sang...
On ne comprenait pas grand'chose à ces explications qui n'en étaient pas. On ui fit avaler un grand verre d'eau.
Elle se calma. Un peu plus rassurée, depuis qu'elle se voyait entourée de visages amis, elle put enfin raconter ce qu'elle avait vu.
Les voisins la suivirent en foule et firent irruption dans l'hôtel.
Sur le palier du premier étage, ils trouvèrent le suisse, encore livide de terreur, et qui n'avait pas fait un mouvement.
Quand il vit tout ce monde autour de lui, il reprit également courage. Guidant ses voisins à travers la chambre elle salon, il leur montra ce qu'il avait découvert.
Un silence de mort régnait de cette foule haletante.
— 11 faut aller prévenir M. le lieutenant de police, dit un des voisins.
— Et sur-le-champ ! cria tout le monde à la fois,
Hartmann ne s'en souciait pas. Cette affaire allait causer un grand scandale. M""* de Libessac en serait instruite. C'en était fait de sa sinécure !
Ah ! combien il regrettait maintenant d'avoir accepté ce stupide marché. îl était trop tard. Bon gré, mal gré, il fut bien obligé de se ranger à l'avis généra! et de se rendre chez le lieutenant de police.
Justine attendit dans sa loge le retour de son mari, entourée de trois ou quatre commèi-es, auxquelles elle raconta ce qui s'était passé.
A peine pouvait-on la croire. Comment ! Un abbé !
Les suppositionsjes plus étranges allaient leur train, quand le lieutenant de police arriva au Bout d'une heure, accompagné d'un procureur au Châtelet et escorté d'une douzaine d'agents.
Après avoir visité les appartements, il s'installa dans une pièce du rez-dechaussée, reçut les dépositions d'Hartmann et de Justine, les leur fît signer, et prit le signalement exact de l'abbé.
Cela fait, il remonta au premier avec le procureur et les agents pour se livrer aux constatations judiciaires.
Devant le cadavre du duc, il trouva le papier que l'abbé y avait placé. A côté de lui, à portée de la main droite, il ramassa un poignard encore teint de sang.
— Cet homme s'est tué, dit-il. Cela ne fait pas l'ombre d'un doute.
Il allait passer dans la chambre voisine, lorsqu'à l'angle de la porte il vit sur le mur l'empreinte d'une main ensmglantée.
Revenant vivement sur ses pas, il se rapprocha du cadavre, dont il examict attentivement les deux mains. E'Ies ne portaient la trace d'aucune blessure.
Promenant autour de lui un regard scrutateur, il retrouva sur les murs et sur les meubles cinq autres empreintes semblables à la première.
— Non, reprit-il aussitôt. Cet homme ne s'est pas tué. Il a été assassiné; il a lutté avec l'assassin et l'a blessé à la main droite.
Cette première certitude acquise, il pénétra dans la chambre.
Ici tout était en ordre parfait.
Le corps de la jeune femme ne présentait aucune lésion apparente. Donc ce n'était pas elle non plus qui a^ait laissé sur les murs l'empreinte de sa main ensanglantée. La figure était blanjhe, les traits calmes et purs; donc elle n'avait i^as été étranglée.
De quoi était-elle morte?
— Que l'on fasse venir un médecin, ordonna le lieutenant de police. V en a-t-il un près d'ici ?
— A deux pas, monseigneur, répondit un des voisins.
— Bien. Qu'il vienne sur-le-cham}) !
On alla chercher le médecin. Il arriva bientôt après, très-étonné de ce qu'on lui avait appris. C'était le même qui avait accouché la jeune femme.
Il le déclara publiquement, donna pour la troisième fois les signalements de Bazileet de son maître, mais affirma sous serment qu'il ne connaissait pas plus
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ie nom de la jeune femme que celui de l'abbé qui l'avait fait appeler, et ou'il n'avait pas vu le gentilhomme dont on lui montrait le cadavre.
Tous ces renseignements ne prouvaient pas grand'-chose et ne jetaient aucune lumière sur le crime qui avait été commis.
Ce fut bien pis encore, quand arriva un nouveau personnage, qui portait l'uniforme des gardei françaises, et qui déclara qu'il avait à donner quelques détails touchant la ténébreuse affaire dont on s'occupait.
Avant de se présenter au lieutenant de police, le brigadier Papillon avait va Justine, qui lui avait expliqué en peu de mots pourquoi elle ne s'était pas trouvée au rendez-vous.
Le brigadier, pour ne pas compromettre la jeune femme, modifia donc légèrementJa vérité quant à la façon dont il s'était introduit dans le jardin.
II raconta qu'il était venu faire visite à Hartmann, qu'il avait vainement frappé à la porte pendant un quart d'heure et que, ne comprenant rien à ce silence, il s'était décidé à escalader le mur dujardin pour s'assurer qu'il n'était pas arrivé malheur à ses amis.
A partir de là, il exposa les faits tels qu'ils s'étaient passés réellement.
Cette déclaration confirmait celle du docteur. L'accouchement avait bien eu lieu.
Donc, selon toute probabilité, l'assassin du gentilhomme, de la mère, de l'enfant, était ce jeune abbé dont on retrouvait le signalement dans toutes les bouches.
Mais comment reconstituer ce drame terrible, tel qu'il avait eu lieu?
Le docteur, après avoir examiné le cadavre du gentilhomme et sondé la blessure, affirmait bien que le duc ne s'était pas tué; mais par qui avait-il été tué? Dans quelles circonstances?
De même, le docteur affirmait encore que la jeune femme était morte subitement, non pas violemment, mais par une cause fortuite, une frayeur, un saisissement peut-être... disait-il.
C'était bien vague. Quel événement avait déterminé cette mort?
Ah! si l'on avait trouvé le moindre papier qui constatât l'identité des deux victimes, il aurait été bien facile de remonter jusqu'à l'assassin en vertu de l'axiome: • Cherche à qui profite ce crime i . Mais on ne trouvait rien !
Les marques qui étaient brodées sur le linge des victimes n'étaient pas un indice suffisant.
Ce qui résultait de plus clair de l'ensemble des dépositions, c'est que l'enfant de la jeune femme avait miraculeusement échappé à la mort.
Alors, le lieutenant de police demanda au brigadier ce qu'il en avait fait.
— Mon Dieu..., fit Papillon, j'en étais très-embarrassé, monseigneur. Un soldat... vous savez... ça n'a pas l'habitude de la marmaille. Un moment, j'ai été sur le point de rentrer avec lui dans cet hôtel; mai j'ai réfléchi que ce serait le vouer une seconde fois à la mort : j'ai reculé. D'ailleurs, le pauvre petit être criait de toutes ses forces. Il avait faim probablement.
Que faire? Je me suis heureusement souvenu que la cantmière de notre régiment avait donné le jour, la semaine précédente, à un petit garde-française.
Sa jolie tête blonde se renversait en arrière... (Page 48.)
Ma foi ! je n'ai plus hésité. J'ai couru bien vite à la caserne, j'ai remis l'enfant à la cantinière qui lui a donné à téter.
Hier, j'ai raconté la chose à tous mes camarades. Nos officiers l'ont apprise. Ils ont versé entre les mains de la cantinière une somme rondelette pour qu'elle continuât à se charger de l'enlant, et ont promis de lui venir en aide à mesure qu'il grandirait; de sorte que, ce matin, le petit abandonné a été offlciellemeol adopté par tout le régiment.