LE DERNIER COMBAT
Le brigadier se fît répéter et répéta plusieurs fois avec le postillon Titinéraire que celui-ci lui indiquait.
Sûr désormais de ne pas se tromper, il tira de sa bourse les dix louis qu'il avait promis et les tendit au postillon.
Celui-ci avança vivement la main pour les recevoir; mias, avant de les laisser tomber. Papillon reprit :
— Quand la voiture s'est arrêtée devant la porte, quelqu'un est venu au-devant de ce gentilhomme, sans doute?
— Assurément.
— Qui?
— Un gros vieux homme et une vieille femme.
— Les as -tu remarqués?
— Pas beaucoup.
— Cependant tu pourrais me dire à peu près comment ils sont?
— A peu près, oui. L'homme a cinquante-six ou sept ans, gros, gras, le teint fleuri, la mine papelarde, tout de noir habillé comme un procureur ou un marguillier, La femme doit avoir le même âge. Elle est grande, maigre, sèche, et ressemble à une paysanne endimanchée.
— C'est tout?
— Absolument. Quand le voyageur est arrivé, cet homme et cette femme lui ont parlé bas et lui ont montré une fenêtre du premier étage. Ensuite ils sont entrés dans la maison et je suis parti.
Cette fois. Papillon laissa tomber les dix louis. L'homme, c'était Bazile. La femme... peu lui importait. Tout fier de son expédition, il s'assit devant la porte de l'hôtellerie, les yeux fixés sur la route de Paris.
Une grande demi-heure s'écoula avant que Lucien et ses amis parussent. Enfin le brigadier les aperçut et courut à leur rencontre.
— Eh! arrivez donc ! s'écrla-t-il. Voilà plus d'une heure que je vous attends.
— As-lu appris quelque chose? interrogea avidement le capitaine.
— Tout ce que j'ai voulu savoir.
— Mais encore...
— Je sais que Raymonde est au premier étage d'une maison blanche à volets verts, plantée au milieu d'un joli petit jardinet dont la façade est ornée d'une grille en fer.
— Mais cette maison, où est-elle située?
— En sortant d'ici nous tournons à droite, commença Papillon, et nous prenons la deuxième rue à gauche, puis nous retournons à droite et nous suivons un chemin qui nous conduit à la Marne. Au milieu de ce chemin, sur notre gauche, se trouve la maison que je vous ai signalée.
Lucien était stupéfait de la précision presque mathématique avec laquelle le brigadier lui avait fourni ces renseignements. Montclavel ne l'était guère moins.
Papillon jouissait de son triomphe.
— Et si vous désirez avoir de plus amples renseignements, je vais vous en donner, continua-t-il. Seulement, laissez-moi, n'ayez pas l'air de me connaître, conduisez vos chevaux à récurie, et ne vous approchez pas de moi avant que je vous fasse signe de venir.
A ces mots, il se sépara du groupe que ses amis formaient autour de lui et se promena de long en large devant l'hôtellerie.
Edouard et Lucien ne comprenaient rien.
Curieux d'avoir l'explication de ce rébus, ils jetèrent la bi'ide de leur monture à Germain et à Hartmann et s'assirent sur le banc de j)ierre que Papillon venait de quitter.
Celui-ci continuait sa promenade et semblait régler sa marche sur celle d'un individu qu'il faisait semblant de ne pas voir, qu'il ne quittait pas des yeux pourtant, qu'il avait aperçu depuis longtemps, et qui paraissait se diiiger vers l'entrée de l'hôtellerie.
Le brigadier avait si bien calculé son temps, qu'au moment où cet individu metlait le pied sur la première des deux marches de la porte d'entrée, il se rencontra nez à nez avec Papillon.
— Bazile! s'écria le brigadier qui feignit une grande surprise.
— Etienne! fil Bazile au comble de l'élonnement. Us échangèrent une furieuse poignée de main.
— Mais par quel hasard?... demandèrent-ils en même temps. Etienne répondit le premier.
— Je suis allé vous faire mes adieux, hier, au Pol-d'Eiain et chez votre maître, dit-il : mais on m'a répondu que vous étiez absent. Cela m'a vivement contrarié, parce que je quitte Paris pour quelque temps.
— Bah ! oii allez-vous donc ?
— A Reims.
— Chez l'archevêque?
— Non, chez un colonel de gardes-françaises qui m'a pris à son service.
— En effet, dit Bazile en l'examinant, vous avez l'air d'un guerrier. Cette moustache qui pousse, cette énorme épée... qui sait? Vous avez peut-être des pistolets à la ceinture.
— J'en ai, répondit Etienne en riant.
Bazile se mit à rire aussi et s'étonna franchement que son ami eût pris si vite ces allures soldatesques.
— Et vous, demanda Papillon-Etienne, que faites-vous ici?
— Chut! dit Bazile. II s'agit cette fois d'une jeune fille, que nous avons enlevée et sur laquelle je compte pour achever ma fortune qui, grâce à vous, est en bon chemin.
— Ah! mes conseils vous ont été utiles?
— Je le crois bien ! Trente mille livres et une petite maison à Meaux, dans mon pays, voilà ce qu'ils m'oni valu.
— Je vous fait mon compliment. Alors, c'est chez vous qu'est la jeune fille?
— Oui.
— Et votre maître y est aussi?
— Parbleu !
— Depuis longtemps?
— Il vient d'arriver, et, comme il! n'a trouvé qu'un poulet à la broche, il s'est mis dans une colère abominable et m'a ordonné de venir aux provisions. Voilà pourquoi j'entrais à l'auberge...
— Et pendant ce temps, il est enfermé avec celte jeune fille, je gage...
— Oh ! non. J'ai même idée qu'il n'en viendra pas facilement à bout, car elle s'est barricadée dans sa chambre au point qu'il faudra faire un siège en règle pour la déloger.
— Monseigneur a-t-il essayé déjà?...
— Non. Il a envoyé Brigitte en parlementaire pour annoncer son arrivée et pour inviter la jeune fille à dîner.
— Et qu'a répondu la jeune fille?
— Elle a refusé d'ouvrir sa porte, puis elle a prétendu qu'elle n'avait pas faim, qu'elle ne voulait voir personne et qu'elle ne quitterait passa chambre.
— Heureusement que vous êtes en forces pour la faire capituler, dit le brigadier.
— Oh! il est certain que si Monseigneur le veut, on aura bientôt fait de jeter en bas la porte.
— Qui? vous?
— Non pas moi.
— Monseigneur alors?
— Pas lui non plus.
— Qui donc?
— Colibri et Boiscoupé.
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— Deux sacripants que Monseigneur a pris à son service depuis quelque temps, et qu'il va garder auprès de lui tant qu'il restera ici.
— Pourquoi?
— Je ne sais... répondit évasivement Bazile. Il parait que Monseigneur a un ennemi contre lequel on ne saurait trop se tenir en garde...
— Ah! je comprends? Colibri et Boiscoupé sont les mousquetaires de Monseigneur. N'a-t-il que ces deux-là?
— Pas d'autres. Dieu merci ! Si vous saviez ce que ça mange ! ce que ça boit ! Bazile s'arrêta, prit le bras de Papillon et l'attira doucement, en même temps
qu'il se penchait vers lui.
— Entre nous, fit-il confidentiellement il me tarde bien que cela soit fini.
— Vraiment? demanda le brigadier
— Parole d'honneur!
— Eh bien ! lui dit le brigadier à l'oreille, espérons que cela ne tardera pas. Bazile se dirigea vers l'auberge pour y commander les provisions nécessaires.
— Vous permettez? fît-il en quittant Papillon.
Aussitôt celui-ci s'approcha de Lucien et d'Edouard et leur communiqua ce que Bazile venait de lui apprendre.
— Alors, il n'y a pas une minute à perdre, dit Lucien.
— Je le crois bien! fit Montclavel.
— C'est mon avis. De gré ou de force, il faut pénétrer avec Bazile dans la maison, dit le brigadier.
Lucien fit signe à Germain et à Hartmann d'approcher.
Le cai)itaine et Germain se rangèrent à gauche de la porte. Montclavel et Hartmann se rangèrent à droite.
Papillon se promenait de long en large, comme tout à l'heure, attendant .lue Bazile sortit de l'auberge.
L'intendant reparut bientôt, suivi d'un marmiton qui portait sur la tête un panier rempli decasserolles, démoules et de plats de formes et de grandeur diOérenies.
Paj)illon arrêta son ami au passage.
— Vous partez? demanda-t-il.
— Oui, Monseigneur m'attend.
— Allons! fît le brigadier qui lui prit le bras.
— Comment! vous venez avec moi! s'écria l'intendant abasourdi.
— Oui, j'ai justement affaire de ce côté...
Pour le coup, cette réponse donna à réfléchir à Bazile.
Comment Etienne pouvait-il savoir de quel côté allait Bazile, et comment, par conséquent, pouvait-il savoir qu'ils suivaient le môme chemin?
Il jeta autour de lui un regard soupçonneux et se vit cerné par quatre hommes, parmi lesquels il reconnut Hartmann d'abord!... puis Lucien et Montclavel, qui l'avaient bâtonné à Livry cinq semaines auparavant!...
Il comprit ou plutôt il devina qu'il était entouré d'ennemis et essaya de se dégager; mais Papillon le retint doucement par le bras,
— Écoutez, lui dit-il, vous savez que je ne donne que de bons conseils, mon petit Bazile.
— Ça... c'est vrai... balbutia l'intendant.
— Eh bien! je vous conseille de suivre votre chemin sans dire un mot, si vous ne voulez pas que je vous fasse sauter la cervelle.
Bazile comprit définitivement, cette fois, non-seulement qu'il était joué, mais qu'il était prisonnier et que toute tentative d'évasion lui était interdite.
Le danger était imminent. Bazile ne pouvait pas songer sans frémir à la situation dans laquelle il se trouvait engagé.
Il était en présence de Lucien, Lucien, le fils des deux victimes de l'hôtel de Libessac ! Lucien, l'amant de Raymonde !
Ce n'était donc pas uniquement la mort de ses parents que le jeune olficier avait à punir, c'était l'outrage fait à son honneur, la blessure faite à son propre cœur.
Et Bazile avait pris sa part de tous ces crimes!
Il avait aidé son maître à accomplir les assassinats de Gabriel le et du duc de la Tournaie, et c'était dans sa maison que la fille de M. Lionnay avait été conduite pour servir à la fois la vengeance et le caprice de Monseigneur !
Bazile n'était pas rassuré. Il se sentait tellement coupable que, si les pistolets étaient partis tout seuls pour le tuer, il ne s'en serait pas étonné.
Aussi se garda-t-il bien de leur fournir le moindre prétexte. Il n'avait pas envie de mourir au moment où il venait de conquérir une honnête aisance et d'acheter la maisonnette de ses rêves.
Comment allait-il se tirer de là? Essaierait-il de prévenir Monseigneur? Mais de quelle façon? Et puis que lui importait, après tout? Il était décidé à ne plus rentrer au service de son maître ; par conséquent, il n'avait pas besion de le ménager.
Il cheminait donc, fort perplexe, quoique résolu à l'inertie la plus absolue. A côté de lui marchait Papillon, qui le surveillait de près, armé d'un pistolet dont on voyait briller l'extrémité du canon sous le bord de son manteau.
Ces deux coups de feu furent le signal du combat. (Page 443.)
Derrière eux venaient le gàle-sauce, puis Lucien et Montclavel, puis Hartmann et Germain.
Dans les rues de Meaux, tous les passants se retom'naient et se demandaient où diable tous ces cavaliers allaient faire ripaille?
Enlin ils sortirent de la ville.
Papillon était sûr que Bazile ne s'écartait pas du bon chemin, puisque, jusqu'à présent, il s'était conformé mot pour mot aux indications fournies par le postillon.
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En effet, à quatre ou cinq minutes à peine, au milieu de ce chemin, sur sa gauche, le brigadier distinguait la petite maison blanche à volets verts qui lui avait été signalée.
Il se retourna et la montra silencieusement du doigt à Lucien, dont l'œil étincela de joie.
— Hâtons-nous! cria-t-il en pressant le pas.
Leurs yeux ne quittaient plus désormais la maisonnette.
Aussi, à mesure qu'ils s'en approchaient, furent-ils témoins d'un phénomène singulier. Les unes après les autres, se fermèrent les persiennes qui garnissaient les quatre fenêtres, du rez-de-chaussée.
Que se passait-il donc?
Probablement, Monseigneur se tenait aux aguets, lui aussi, et avait vu venir de loin cette troupe de cavaliers. Probablement alors, il se mettait en défense et se préparait au combat.
Cependant, à une distance semblable, il ne lui avait pas été po.ssible de distinguer le visage de ceux qui s'avançaient. A vrai dire, ce n'était pas une raison. Monseigneur était dans une situation telle, qu'il devait se défier de tout.
En elfet, après le départ de son intendant, le prélat avait soigneusement inspecté la maison, sauf la chambre dans laquelle se trouvait Raymonde, dont il avait sans succès essayé de se faire ouvrir la porte.
La maison était bien bâtie et en assez bon état. Elle avait deux façades : l'une, la plus jolie, sur le jardin, l'autre, sur la cour. Seulement, pour entrer par la cour, il fallait franchir le mur élevé autour duquel on avait établi les communs, tandis que par le jardin c'était un jeu d'enfant d'escalader la petite grille qui en défendait l'accès.
Monseigneur attendit le retour de Bazile dans la salle à manger, surveillant les apprêts du couvert que dressait la prétendue sœur de son valet de chambre.
Boiscoupé avait été placé par lui en observation, afin de signaler au plus tôt le retour de l'intendant.
— Car, avait dit monseigneur, dès que Bazile sera revenu, vous irez frappera la porte de la chambre où se trouve votre prisonnière et vous lui direz qu'on l'attend pour se mettre à table. Si elle ouvre sa porte, vous l'accompagnerez poliment jusqu'ici; si elle ne l'ouvre pas, vous l'enfoncerez et, de gré ou de force, vous amènerez cette jeune fille dans cette salle.
Colibri s'était incliné en souriant. Chez un évêque, cette manière de faire la cour à une demoiselle lui plaisait assez". Cela lui rappelait le temps où il était soldat.
— Nous allons donc nous amuser un brin! se disait-il en se frottant les mains. Pas du tout. Voilà que Boiscoupé accourut subitement, pour annoncer qu'un
groupe de sept ou liuit hommes venait de sortir de la ville et semblait se diriger de ce côté.
Vite Colibri fut sur pied et alla s'assurer que son lieutenant ne s'était pas trompé. Mais non. Bien plus, Colibri crut reconnaître au milieu du groupe le costume noir de M. Jîazile.
Il vint raconter la chose à Monseigneur. A son tour, le prélat se mita la fenêtres
— Oui, murmura- t-il, cela ressemble à mon intendant. Il examina attentivement.
— Qu'est-ce que cela signifie? murmura-t-il? Tout à coup, il se tourna vers Colibri :
— Fermez les portes et les volets du rez-de-chaussée, prenez vos pistolets et montez avec moi au premier étage, ordonna-t-il.
Prêchant d'exemple, il assujettit lui-même les volets, barricada et verrouilla la porte d'entrée, puis franchissant rapidement l'escalier, il alla se placer à celle des trois fenêtres inoccupées qui se trouvait au milieu des deux autres.
Deriiùre ces deux là, il plaça Colibri et Boiscoupé avec ordre de faire feu au premier signal.
De ce poste élevé, il observa attentivement ce qui se passait, sans se montrer, sans soulever même le léger rideau derrière lequel il se cachait.
Bientôt le doute ne lui fut plus permis. La troupe des cavaliers s'approchait assez pour qu'il fût permis au prélat de distinguer le visage de ceux dont elle se composait.
Le premier qu'il reconnut fut celui de Papillon, ce misérable au sort duquel il s'était stupidement intéressé. Puis il reconnut Lucien, puis Hartmann, puis Montclavel. Il les reconnaissait pour ainsi dire par ordre de haine.
Un instant après, la petite armée faisait halte devant la grille, dont elle essayait inutilement d'ouvrir la porte fermée à clef.
Il fallut que Bazile surmontât sa frayeur, triomphât des difficultés que son obésité lui créait, et escaladât la grille, au risque de se rompre le cou, pour pénétrer dans le jardin et soulever le verrou de la porte d'entrée.
Bien entendu, pour lui faire accomplir ces tours de force, il fallut que le brigadier lui posât le pistolet sur la gorge, le tînt constamment en joue et le menaçât à chaque instant de lui brûler la cervelle.
Bazile ne savait à quel saint se vouer. Il était pris entre deux feux et tremblait d'être tué par ses amis, aussi bien que par ses ennemis.
Enfin, il fit jouer sur ses gonds la porte, derrière laquelle il se laissa tomber, i demi mort de frayeur.
Immédiatement, les cavaliers entrèrent. Le premier, Lucien courut vers la porte de la maison, sur laquelle il se jeta comme une catapulte.
Pendant qu'il traversait le jardin, deux coups de feu brisèrent les vitres d'une fenêtre du premier étage, et deux balles sifflèrent aux oreilles du jeune oincier. Il ne dut certainement son salut qu'à la rapidité de sa course et à la protection que lui offrirent les murs de la maison.
Ces deux coups de feu furent le signal du combat.
Colibri et Boiscoupé tirèrent à leur tour par leur fenêtre sur les assaillants.
Hartmann tomba la cuisse traversée d'une balle, Montclavel eut son chapeau déchiré et jeté par terre, tandis que Papillon portait vivement la main à son oreille, qu'une balle venait de brûler en l'effleurant.
Sans perdre de temps à riposter, ils se jetèrent tous avec Lucien sur lu porte
(j'entrée qui, sous le choc des quatre Iiomraes, finit par céder au bout de quelques minutes.
Montcluvel fit, le premier, irruption dans la maison.
— A mort! cria-t-il. A mort!
La vue d'Hartmann qui gisait étendu sur le sable du jardin, le sang qui coulait de l'oreille du brigadier, le bruit de la mousquetade, avaient grisé Edouard. Il voulait tout tuer.
Lucien s'élança sur ses traces. Ce n'était pas cette vengeance là qu'il aurait désirée, mais il n'était plus maître de choisir.
Edouard, Lucien, -Papillon, Germain, arrivèrent tous les quatre au premier étage. On aurait dit qu'aucun d'eux ne voulait céder à l'autre l'honneur de courir le premier danger.
Ils se répandirent dans les chambres, qu'ils explorèrent dans les moindres recoins sans trouver âme qui vivo.
Une seule porte leur résistait.
— Ouvrez! cria le capitaine, s'imaginant que Monseigneur s'était réfugié danscette pièce.
Il fut heureusement déçu quand il vit paraître Raymonde. Au bruit des coups de feu, la jeune fille comprenant que Lucien venait à son secours, avait couruvers la fenêtre, avait reconnu ses amis et s'était élancée à leur rencontre.
Seulement il lui avait fallu quelques minutes pour enlever les meubles de toute sorte qu'elle avait amoncelés contre la porte.
Lucien et Edouard se regardaient stupéfaits. Qu'étaient devenus Monseigneur et ses coupe-jarrets?
Papillon fut le premier qui les découvrit.
Pendant que Lucien et Raymonde, tout entiers au bonheur de se retrouver, oubliaient tout au sein des pures félicités qu'ils savouraient, le brigadier avait interrogé de tous côtés l'horizon.
Il avait vu un groupe de trois hommes sortir de la cour de la maison et se diriger en courant vers la rivière.
Avant qu'il eût eu le temps de descendre, ces trois hommes avaient atteint la Marne, étaient montés dans un bateau et ramaient vigoureusement vers l'autre' rive.
Malheureusement, pas un autre bateau ne se trouvait là ! Il fallut renoncer à les poursuivre.
Papillon revint auprès de Lucien et lui montra du doigt Monseigneur, qui s'enfuyait avec ses estafiers.
— Et la barque qui les porte ne s'entr'ouvre pas! rugit le capitaine exaspéré. Aussitôt il donna l'ordre qu'on quittât la maison. Par ses soins l'infortuné Hartmann fut étendu sur une civière improvisée.
Il s'y refusait obstinément.
— Non, gabidaine, disait-il, ce n'est pas la beine,che fous chure que che buis marcher...
— Et moi, je ne le veux pas.
— Fous afez dort, gabidaine. Gand ces gogains m'auraient gassé eine champe che n'aurais gue ce que c'hai méridé.
II eut beau prolester, il fut forcé de s'étendre sur les matelas qui avaient été préparés.
Edouard et Lucien tenaient les brancards par devant. Papillon et Germain suivaient à l'autre extrémité.
Au momentoùle lugubre cortège allait franchir la grille d'entrée, Lucien aperçut une masse noire blottie entre le mur et le battant de la porte.
Il se pencha et reconnut Bazile.
— Toi, dit-il, tu vas payer pour les autres, maître coquin!
— Grâce ! capitaine, grâce ! gémit l'intendant. Je vous jure que je ne suis pour rien dans tout ce qui vous est arrivé. Votre ami, M. Élienne, pourra vous le dire..
— Soit! je te ferai grâce de la vie, promit Lucien, mais à la condition que tu vas nous suivre à l'instant et que tu resteras à ma disposition jusqu'au jour oir j'aurai besoin de toi.
— Je vous le promets ! je vous le jure ! sur ma vie, sur mon salut éternel ! protesta Bazile tremblant.
— Alors, marche, ordonna le jeune officier.
— Quoi ! sans fermer celte maison ! sans donner un ordre!
— Marche donc! Ht le capitaine, en le poussant au dehors.
L'intendant fut bien obligé de s'exécuter. Il arriva à Meaux en tête du cortège. Là, pendant qu'on installait Hartmann dans la meilleure chambre de l'auberge et que Papillon bassinait son oreille, Lucien confia Bazile à Germain.
— Il est ton prisonnier, lui dit-il. Rappelle-toi bien que tu me réponds de lui sur ta tête.
Comme on était obligé de passer à Meaux le reste de la journée, afin de permettre aux chevaux de se reposer, Lucien soumit à Montclavel la pensée qui lui était venue.
M, de Graffigny et M"« d'Estourbel, ayant quille Paris dans la matinée, arriveraient certainement chez eux dans l'après-midi. Donc, le lendemain matin, en regagnant Paris, on pouvait s'arrêter à Esbly et laisser Raymonde auprès de Lina jusqu'à ce que Lucien eût enfin mis à exécution la vengeance qu'il méditait.
Edouard appuya avec énergie celle proposition, qui devait causer un grand plaisir à Raymonde et à Lina, en môme temps qu'elle lui fournissait à lui-même une occasion de plus de revoir M"« d'Estourbel.
Après avoir chaudement recommandé l'IIelvètien au docteur et à l'aubergiste, on se mit donc en route le lendemain malin.
Raymonde, montée sur le cheval d'Hartmann, cheminait entre Lucien et Mont clavel. Elle aussi, elle avait accueilli avec joie la proposition du capitaine. Elle avait réellement besoin de repos, de calme surtout.
En moins d'une heure on arriva.
M. de Graffigny fit bien un peu la grimace, ma^s Lina était folle de joie et se jeta littéralement au cou de Raymonde.
Sans perdre un temps inutile, la petite troupe se mit en marche une demiheure après.
Cette fois, Bazile, qu'on avait fait marcher à pied entre Papillon et Germain, fut hissé sur le cheval d'Hartmann, dont Germain conserva prudemment la bride.
Le soir même on arrivait à Paris sans incident.
Trois jours se passèrent au sein du calme le plus profond. Le quatrième jour, Lucien fut informé par RP* de Libessac que son intendant était revenu de Bléré et que iM. de Riballière avait absolument voulu raccompagner à Paris pour faire la connaissance du fils de son cousin, Henri de la Tournaie, et pour appuyer, en cas de besoin, toutes les revendications d'état que celui-ci aurait l'intention de faire.
Lucien n'attendait plus que cela pour se mettre en campagne. Il alla faire visite à M. de Riballière et lui communiqua son projet, que le gentilhomme appuya sans hésiter.
Pendant ce temps. Monseigneur était revenu à Paris, un peu déconcerté de la facilité avec laquelle Lucien déjouait les combinaisons les mieux ourdies. Évidemment, il y avait dans ce concours merveilleux de circonstances une sorte de protection mystérieuse, presque divine, qui commençait à ébranler la foi robuste du prélat.
Il avait congédié Colibri et Boiscoupé, tout en leur recommandant de se tenir à sa disposition. l\ se figurait que Bazile allait revenir auprès de lui et s'étonnait fort de ne pas le voir arriver.
Sans perdre entièrement courage, il allait partout s'informant. Décidément le Parlement se remuait. Le bruit courait même que l'affaire Lionnay allait être appelée par lui le 6 mai.
Or, le 6 mai, c'était dans cinq jours !
Monseigneur ne pouvait pas y croire. Il se rendit chez le Dauphin, qui lui confirma la nouvelle. Le prélat rentra chez lui, fort ému. Si ce procès aboutissait, si surtout les Jésuites étaient condamnés, c'en était fait des rêves de grandeur qu'il avait formés, des espérances que le général Ricci lui avait laissé entrevoir! C'était la défaveur, l'obscurité, le néant!
Il eut une lueur d'espoir pourtant. Un courrier spécial de Sa Majesté Louis XV vint le prier, le quatrième jour, de se rendre à Versailles pour affaire urgente et l'intéressant au plus haut point.
Il se redressa. Nulle affaire ne l'intéressait à un plus haut point que celle dont la Compagnie de Jésus l'avait chargé. Il se persuada donc que le roi avait cédé aux conseils de son entourage, de son confesseur, et qu'il voulait lui en donner la nouvelle.
Il courut à Versailles à l'heure indiquée... Son étonnement fut grand d'être introduit dans un petit salon dépendant des appartements de M™« de Pompadour, dans lequel avaient été réunis les personnages les plus étonnés de se trouver ensemble.
Il y aperçut, en effet, la marquise, la comtesse de Libessac, la propriétaire de l'hôtel de Normandie, M-^'Oebrau, le Dauphin, M. le maréchal de Richelieu,
MONSëICtKEUR 441
M. le duc de La Vauguyon, le colonel de Montclavel, son fils Edouard, M. de Hiballière, Lucien de Saint-Germain, Papillon, et enfin son valet de chambre, son intendant, Basile ! Basile qu'il attendait inutilement depuis quatre jours !
Qu'est-ce que cela voulait dire? Sa Grandeur promenait sur ces personnages un regard étonné, grimaçant un sourire auquel personne ne répondait^
Enfin la porte s'ouvrit et le roi entra.
Il avait l'allure vive, le geste saccadé, la parole brève.
— Dépêchons, dit-il. J'ai liàte de savoir si les accusations portées par M. de Saint-Germain contre un des plus hauts dignitaires de l'I^glise sont fondées. Pour justifier des faits qu'il avance, j'ai permis à M. de Saint-Germain deconvoqueren mon nom toutes les personnes qu'il désignerait. Chacun de vous reconnaît-il être venu ici de son plein gré?
Un signe d'assentiment général lui répondit.
— Alors, reprit le roi, écoutez bien. Monseigneur de Silistrie. Je donne la parole au capitaine de Saint-Germain.
A ces mots, le roi s'assit, froissant convulsivement les dentelles de son jabot. Monseigneur avait enfin compris. Il était livide et il tremblait. Lucien s'était levé.
— Moi, Lucien Lebon, duc de La Tournaie, dit-il d'une voix sonore, j'accuse devant vous tous mon cousin Savournin de Méricourt, ici présent, d'avoir assassiné, dans la soirée du 28 mai 1870, ma mère, Gabrielle de Méricourt, sa cousine, et mon père, Henri de La Tournaie, en son vivant colonel de chevau-légers; je l'accuse d'avoir tenté de m'assassiner moi-même le même jour en m'enterrant tout vivant dans le jardin de la comtesse de Libessac; je l'accuse en outre de s'être indûment approprié la fortune des Méricourt, à laquelle il n'avait aucun droit; je l'accuse enfin d'avoir enlevé par la force M"*^ Raymonde Lionnay, il y a six jours, à la même heure oîi il tentait une seconde fois de me faire assassiner moi-même par un tribunal de coquins et d'imposteurs.
Lucien se tut. Le roi se tourna vers Sa Grandeur.
— Monseigneur, lui dit-il, qu'avez-vous à répondre? Voilà une série d'accusations bien précises, auxquelles j'ai refusé de croire jusqu'à présent. Ne craignez pas de vous justifier, car si ce n'est qu'un tissu d'impostures, je vous atteste que vous serez cruellement vengé.
Monseigneur crut qu'il allait mourir de rage et de honte. Quel supplice ! Il ne pouvait rien démentir, encore moins engager une discussion. Les témoins qu'avait rassemblés Lucien l'écraseraient au premier mot.
Il n'avait plus qu'un moyen de défense : simuler la résignation, jouer au martyr, rejeter sur une responsabilité imaginaire les crimes qu'il avait commis.
— Je n'ai pas à me disculper, dit-il. J'ai agi selon les ordres que j'ai reçus. — . De qui? demanda vivement Sa Majesté.
Le prélat ne ré|)ondit pas.
— Essaierez-vous donc de nous faire croire que ce sont les Jésuites, vos supérieurs, qui vous ont donné ces perfides conseils, qui se sont faits les complices de ces infamies?-
— Je n'ajouterai pas un mot à ce que je viens de déclarer, dit Monseigneur avec hauteur.
— AIci's, vous vous reconnaissez coupable des crimes dont cet officier vous accuse?
Le prélat garda un silence dédaigneux
— Songez que, pour tous ceux qui vous écoutent, votre silence sera considéré comme un aveu, fit observer le roi.
L'évêque ne fit pas un mouvement.
Louis XV ne put réprimer un geste de colère.
— Vous le voyez, dit-il en se tournant vers le Dauphin.
Le Dauphin avait été mis sans doute par le roi dans la confidence de ce qui allait se passer et il s'était refusé de croire à tant de honte, car il ne cessait d'interroger du regard Monseigneur, qui se détournait.
Convaincu par ce silence, le Dauphin courba la tête et s'inclina devant Sa Majesté.
— En conséquence, poursuivit le roi, j'ordonne que Savournin de Méricoûrt, évoque de Silistrie, quittera la France avant une heure et que ses biens seront confisqués et remis au jeune duc de La Tournaie, qui en réclame légitimement la possession; déclarant que si ledit Savournin de Méricoûrt n'a pas quitté Paris dans le délai que je lui accorde, il sera appréhendé au corps et poursuivi conformément aux lois.
Et, d'un geste impérieux, Sa Majesté montra la porte au prélat frémissant.
Monseigneur quitta Versailles dans un état de colère indescriptible. Pareille humiliation à lui! Eu présence du Dauphin, de. la marquise de Pompadour, du maréchal de Richelieu, du duc de La Vauguyon..., c'est-à-dire en présence de tout ce que la cour comptait de plus illustre, voir triompher le fils de Gabrielle! ce misérable enfant qu'il avait tenu dans ses bras et qu'il aurait pu si facilement étouffer!...
C'en était donc fait de ses rêves d'avenir! Quoi! il aurait pendant plus de vingt ans entassé crimes sur crimes, ignominies sur ignominies, pour arriver à la richesse, à la puissance, et il allait retomber dans la fange de son passé! A quarante-cinq ans, avec un cœur encore brûlant des fougues de la jeunesse, il allait être forcé de renoncer à tout ce qui lui faisait aimer la vie! à l'opulence! à la grandeur !
C'était bien la peine de se faire criminel et assassin !... Mais non... ce n'était pas possible... C'était pour leffrayer que le roi avait montré tant d'apparente sévérité. C'était par pure condescendance envers M'"^ de Pompadour et M. de Choiseul, les protecteurs de Lucien, que Sa Majesté avait rendu ce jugement inique et impie... On n'oserait pas porter la main sur un évèque, le traduire en justice, engager une lutte avec la Compagnie toute-puissante de Jésus... Aon» Nul ne l'oserait.
Monseigneur en vint si facilement à croire ce qu'il désirait avec tant d'ardeur, qu'en arrivant à Paris il avait recouvré tout son sang-froid, presque toute son assurance.
Il tomba foudroyé. (Page 452.)
— Ah! ce^ucien me le paiera! murmura-t-il. Et, cette fois, quand je devrais le frapper moi-même, je jure bien qu'il ne m'échappera pas... Oui... c'est cela! Aussitôt, il se mit devant sa table et écrivit :
• Mon cher cousin , « Justement ému de vos réclamations, poursuivi par le remords, désireux de réparer dans le calme d'une retraite éternelle les fautes que j'ai commises, et 57"* Liv. 57
iûO MONSEIGNEUR
voulant remettre moi-même entre vos mains les titres des propriétés qui vous appartiennent dès à présent, je viens vous prier de passer chez moi sur-le-champ.
t J'espère que vous ne refuserez pas cette grâce suprême à celui qui ne voudrais pas s'éloigner sans avoir obtenu votre pardon.
• Yolre très-humble et très-obéissant
« P. Savournin. »
Après avoir signé, il laissa échapper un sourire triomphant.
— Oui, il viendra, dit-il à demi-voix.
Il sonna, un dornestique accourut.
— Vite ! celte lettre chez le capitaine de Saint-Germain, ordonna-t-il. Le laquais partit en toute hâte.
Monseigneur tira de son secrétaire un pistolet tout chargé dont il renouvela l'amorce avec soin ; puis il le posa sur sa table et le dissimula sous ses papiers,
— Maintenant, nous verrons bien s'il m'échappe, murmura-t-il.
Il se promenait avec impatience, quand son laquais revint lui annoncer que le capitaine n'était pas rentré, mais qu'on l'attendait d'un moment à l'autre.
Lucien, 3Iontclavel, Papillon, Germain, étaient en effet revenus de Versailles dès que le roi leur avait permis de se retirer.
Le projet du jeune officier était de faire dresser un procès-verbal de ce qui venait de se passer, de joindre ce procès-verbal à celui que le lieutenant de police avait rédigé vingt et un ans plus tôt^ et de le faire signer par toutes les personnes qui assistaient à l'audience que Sa Majesté avait convertie en un véritable lit de justice.
Lucien dut, en conséquence, aller chez un procureur, lui donner toutes les indications nécessaires, lui dicter presque en entier le brouillon de ce procèsverbal. Cela fait, il revint chez lui, où il trouva la lettre que Monseigneur lui avait adressée.
Il eut un moment d'hésitation. Tout d'abord, c'est vrai, il crut à une nouvelle trahison; mais sa nature généreuse l'emporta. Qu'y avait-il d'étonnant à ce que Monseigneur se repentît réellement de ce qu'il avait fait?
— Allons ! dit-il, déjà prêt à tout pardonner.
Au moment oîi il sortait, Edouard et Papillon lui barrèrent le passage.
— Où vas-tu? lui demandèrent-ils.
— Une affaire urgente me force de m'absenter encore..., balbutia Lucien.
— Tu mens, répliqua Montclavel. Nous avons interrogé le laquais qui s'est présenté tout à l'heure. Il vient de la part de Monseigneur. C'est chez lui que tu veux aller.
— Eh bien! oui, dit résolument le capitaine, et si vous êtes réellement mes amis, ainsi que vous le prétendez, vous n'insisterez pas autrement pour savoir de moi ce que je veux faire ou ne pas faire.
— Est-ce bien toi qui nous parles ainsi? fit Edouard interdit.
— Oui, mon cher, c'est bien moi. Je suis las de vivre sous une tutelle qui répugne à la fois à ma fierté et à mes instincts.
— Oh! c'est diiïérent, dit MontcIavel.Du moment que tu le prends sur ce ton-là, va, mon ami, ne te gêne pas ! Cours au-devant du couteau qui va t'égorger, pauvre mouton ! Je ne te reliens plus.
En achevant ces paroles, il tourna le dos, en ricanant, à Lucien, qui réprima difficilement un geste de mauvaise humeur.
Papillon n'osa pas élever la voix; mais, au moment où le jeune officier passait devant lui, il le poursuivit d'un regard tellement chargé de reproclics que Lucien se détourna.
Trois secondes après il avait disparu.
Edouard et Papillon se regardèrent tout déconcertés.
— Nous ne pouvons pas cependant le laisser aller à la boucherie, fit Monclavel.
— Non. Morbleu! non, dit Papillon. Quand je devrais recourir à la violence... Il est à moi, après tout. C'est moi qui l'ai retiré de la terre où il avait été enfoui, moi qui l'ai emporté, sauvé, nourri, élevé... Je neveux, pas m'ôtre donné tant de mal pour qu'on me le lue, mille caronades!
— Eh bien ! venez, proposa Edouard.
Ils. partirent; mais Lucien s'était probablement douté de ce qui venait de se passer, car ils eurent beau le chercher des yeux dans la rue, ils ne le virent pas.
Se précipitant sur ses traces, ils arrivèrent devant la maison où demeurait Monseigneur, sans remarquer que trois ou quatre rassemblements s'étaient formés.
Ils apprirent qu'un officier de carabiniers venait, en effet, de monter dans l'appartement de Monseigneur, f où il y a déjà beaucoup de monde, • ajouta le suisse.
Monclavel et Papillon ne firent pas attention à ces paroles et gravirent l'escalier,
Sur le palier du premier étage, ils trouvèrent une demi-douzaine de gardesfrançaises. Il fallut que Montclavel se nommât pour qu'on le laissât passer.
— Je n'y comprends rien, disait-il en se tournant vers Papillon.
— Moi non plus, répondait le brigadier.
Ils interrogèrent de nouveau. On leur apprit que Lucien venait d'entrer chez Monseigneur.
A leur tour, ils pénétrèrent dans l'appartement.
A l'instant où ils fi-anchissaient le seuil de la salle à manger, un coup de feu retentit à re.^itrémité de l'appartement.
— Trop tard! gémit Montclavel en pâlissant. Il l'a tué!
— Ah ! malheur à lui ! rugit Papillon, qui se précipita dans le salon. Plus mort que vif, Edouard l'y avait suivi. 0 bonheur !
A peine avaient-ils fait trois pas qu'ils s'arrêtèrent stupéfiés. Devant eux se tenait Lucien, non moins élonné que ses amis du coup de feu qu'il venait d'entendre. Au môme instant, la porte de la chambre s'ouvrit et livra passage à un officier de gardes-françaises.
— Laissons faire à Dieu, messieurs, dit-il d'une voix grave. Monseigneur de Silistrie n'a plus rien à démêler avec la justice des hommes.
Il se retira, faisant signe aux s»ldat.<; qu'il avait disséminés dans Tappartement de se lallier autour de lui.
Monlclavel, voulant à toute force avoir l'explication de ce qui venait de se passer, sortit avec lui, tandis que Lucien et Papillon faisaient irruption dans la chambre que venait de quitter l'officier.
Devant eux. Monseigneur gisait étendu sur le tapis, la tête fracassée, tenant encore à la main le pistolet avec lequel il venait de se faire sauter la cervelle. Ne pouvant pas croire que le roi mettrait à exécution les menaces qu'il avait proférées. Monseigneur attendait impatiemment Lucien Malheureusement, le temps s'écoulait et le capitaine ne venait pas!
Enfin, un bruit de pas retentit dans le salon et on frappa à la porte de la chambre.
Le cœur du prélat battit bien fort dans sa poitrine. Il allait donc satisfaire la soif de vengeance dont il était possédé !
— Qui est là? demanda-t-il d'une voix altérée par l'émotion
— Officier du roi, répondit-on.
Monseigneur ne fît pas plus attention au timbre de la voix qui lui répondait q l'à la singularité de la réponse elle-même. Lucien n'était-il pas officier du roi?
— Entrez! cria-t-il, en caressant d'avance la crosse de son pistolet.
La porte s'ouvrit et Monseigneur recula d'un pas en reconnaissant un officier des gardes-françaises.
— Qui êtes-vous? demanda-t-il. Que me voulez- vous?
— Je suis capitaine et je viens exécuter l'ordre que j'ai reçu de vous arrêter. Monseigneur.
— M'arrêter!... Moi!.... s'écria le prélat avec égarement.
— Oui, Monseigneur. L'heure que Sa 3Iajesté vous avait accordée pour vous éloigner vient de s'écouler; j'ai l'ordre de vous conduire en prison.
— En prison! Vous oseriez porter la main sur un prince de l'Eglise!
— J'arrêterais saint Pierre en personne, si le roi me l'ordonnait, répondit le capitaine.
— Non, vous ne ferez pas cela, monsieur... balbutia l'évêque aux abois.
— Je le regrette, monseigneur, mais je le ferai.
Il s'avança alors vers Sa Grandeur, lui posa la main sur l'épaule et lui dit :
— Monseigneur, de gré ou de force, vous allez me suivre. Au nom du roi, je vous arrête !
Le prélat blêmit. Tout son sang se figea. Arrêté! lui! Jugé! Condamné! Exécuté!... Oh! non... jamais. Il saisit vivement le pistolet qui se trouvait à sa portée, l'éleva à la hauteur de sa tempe avant que le capitaine pût s'y opposer, fit feu et tomba foudroyé.
Deux jours après les événements que nous venons de raconter, s'engagea le piucès qu'André Lionnay poursuivait depuis 1757. Son courage allait enfin obtenir sa récompense.
• Les Jésuites y firent la plus grande faute que l'on puisse commettre en affaires, qui est de varier dans les défenses, dit l'honnête et doux Anquetil. Touie la Société était intéressée. Ils prétendirent d'abord que les négociations du père La Valette ne devaient intéresser que la maison de la Martinique ; ensuite ils dirent que ce n'était même pas la maison, mais le père La Valette seul qui devait être inculpé, comme violateur des canons de l'Eglise, qui défend le commerce aux religieux, comme coupable par conséquent d'un délit personnel. Or, comme en faii de crime personnel, il n'y a pas de garant, la dette du père La Valette ne pouvait retomber môme sur la maison de la Martinique, moins encore sur toute la Société, i
Les Lionnay n'eurent pas de peine à détruire ces arguments. Ils prouvèrent par les constitutions mêmes de la Société que le général, au pouvoir de qui tout est soumis, est seul propriétaire et dispensateur des biens de la Compagnie.
Aussi, le 8 mai 1761, intervint un arrêt de la Grand'-Chambre du Parlement qui condamnait • le général, et en sa personne toute la Société, à acquitter les lettres de change et à tous les dépens, dommages et intérêts i.
Il était temps. André Lionnay était à bout de forces. Depuis longtemps, on l'a vu, il était à bout de ressources. Sans Lucien peut-être serait-il mort à la peine.
Aussi avec quels transports, quelle effusion, quelle reconnaissance, il serrait les mains du capitaine en regagnant sa demeure !
— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, disait modestement Lucien, c'est la marquise, c'est le duc de Choiseul.
— Et je n'y manquerai pas! s'écria l'heureux plaideur. Ah! ma petite Raymonde va-l-elle être contente! elle qui n'acceptait votre amour qu'en tremblant parce qu'elle était pauvre. Chère enfant! à son tour, elle pourra donc vous aimer sans rougir...
Le soir même, après avoir expédié à Marseille un courrier et avoir lait à 3jme (le Pompadour et au premier ministre une visite de remerciraent, Lucien et M. Lionnay annoncèrent à Papillon et à Montclavel qu'ils allaient rejoindre Raymonde à Esbly.
— El ensuite? demanda Edouard.
— Ensuite nous reviendrons à Paris le plus tard possible, à moins que M. de Graffigny ne nous mette à la porte.
— Vous comptez donc passer quelques jours chez lui'i
— Une quinzaine, s'il est possible.
— - Alors faisons mieux, proposa Montclavel. Allons chez mon oncle. D'abord, nous y serons bien mieux que chez ce vieil avare; ensuite le vicomte, qui se plaint toujours d'être seul, sera enchanté que je lui amène un peu de monde.
— Tu crois? dit le capitaine.
— J'en suis certain.
— Alors, parlons.
— Demain, au petit jour.
Le lendemain, en effet, M. Lionnay, Lucien, Montclavel, Papillon, Germain, se dirigeaient vers Meaux, où Bazile, auquel on avait rendu la liberté, était retourné de son côté.
A huit heures du soir, tous nos amis étaient réunis autour de la table du vicomte, qui en faisait les honneurs avec une véritable allégresse.
Seul, Lucien paraissait soucieux. Edouard s'en aperçut.
Après souper, il se rapprocha du jeune officier.
— Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.
— Ah ! mon cher, fit Lucien, je suis désolé.
— De quoi?
— De ce qui m'arrive.
— Mais que t'arrive-t-il?
— C'est-à-dire, continua le capitaine avec une véritable affliction, que je ne sais comment dégager ma parole...
— Quelle parole? interrogea Edouard surpris.
— Heureusement que tu es là et que tu ne refuseras pas de m'aider.
— Assurément, protesta Montclavel.
— D'autant plus, poursuivit Lucien, que cela cadre à merveille avec les idées que tu nourrissais jadis.
— Mais quelles idées?
— Eh bien! mon cher, en deux mots voici le fait : depuis que M"« d'Estourbel est venue à Paris, j'ai tout à fait changé d'avis sur son compte. Je la trouve jolie, ravissante, adorable, je l'aime, je l'adore, j'en suis fou!
— Toi ! s'écria Monclavel stupéftiit.
— Il faut donc absolument que tu ailles trouver M. Lionnay d'abord, pour qu'il me rende ma parole...
— Mais c'est un rôle odieux que tu me fais jouer là, se défendit le gentilhomme.
— Ensuite Raymonde, à qui tu expliqueras le cas, reprit Lucien...
— Mais la pauvre enfant en mourra!... fît observer Edouard qui fronça les sourcils.
— Et enfin M. de Graffigny, ajouta le capitaine, pour qu'il donne son consentement à ce mariage.
— Oh! lui, il s'y refusera, fit vivement Montclavel.
— Je le sais, mais lu as un moyen de le décider.
— Pas du tout, je n'en ai pas !
— Si, si... lu sais bien... les deux fermes de ton oncle..., répliqua Lucien sans se déconcerter. Donc c'est convenu: tu vois Raymonde, M. Lionnay, M. de Graf-
figny. Quant à Lina, je n'ai pas besoin de toi. Tu m'as d'ailleurs offert sa main ii y a six semaines avec tant d'instance que je ne doute pas de ton concours. Aussi, dans un mois, nous pouvons être mariés...
— Un instant! interrompit Edouard. Comme tu y vas, toi!
— Qu'a.s-tu à objecter? Ne cherches-lu pas un mari pour M"" d'Estourbel aux quatre coins de la terre? N'est-ce pas à moi, le premier, que tu as offert sa main?
— Oui, mais depuis tout a bien changé.
— Tout quoi?
— Eh! je ne sais pas... Lina aime peutôtre quel-qu'un, fit Edouard avechumeur,
— Elle me l'aurait dit,
— Tu lui as donc avoué ton amour?
— Parbleu!
— Et elle l'approuve?
— Est-ce que je t'en parlerais sans cela?
— Comment! elle trahirait l'amitié de Raymonde, la confiance que j'avais en elle... Non, je ne peux pas le croire.
— Pardon, dit le capitaine, mais c'est presque un démenti que tu me donnes,
— Ma foi! ce que tu m'affirmes est si absurde... riposta Edouard, dont le pied frappait convulsivement le tapis.
— Encore? fit Lucien. Ah çà! ta veux donc me chercher querelle?
— Et quand cela serait? répliqua Montclavel en le toisant du regard.
— Je ne veux pas l'admettre, ou alors je ne pourrais pas m'expliquer ta conduite.
— Elle n'a pas besoin d'explication.
— Oh! pardon; tu ne serais en droit de me demander raison que si lu étais mon rival. Or, tu ne l'es pas ; tu n'aimes pas Lina.
— Qui te l'a dit?
— On n'aime pas une femme qu'on a voulu marier en un mois à trois de ses amis.
— Et si j'avais changé d'idée, moi aussi? éclata tout à coup Montclavel.
— Amoureux? toi! s'écria Lucien en riant aux éclats. Voilà ce qui serait absurde !
— Et pourquoi?
— Parce que tu as toujours témoigné une si grande aversion pour le mariage...
— Les goûts changent, comme les idées.
— Ah! laisse-moi tranquille, fit le capitaine impatienté, et finissons-en : Ou tu aimes Lina ou tu ne l'aimes pas; si tu l'aimais, tu l'aurais épousée; si tu ne Tas pas épousée, c'est que lu no l'aimes pas.
— Qu'en sais-tu? Ne puis-je, pour certaines raisons que je ne suis pas tenu do te donner, avoir caché le sentiment qu'elle m'avait inspiré?
— Et lu ne m'en aurais rien dit?
— Avais-je besoin de le faire à ce moment-là, puisque tu m'avais déclaré que Lina ne te plaisait pas, puisque lu m'avais avoué que tu aimais Raymonde?
— Eh bien! je me suis trompé, voilà tout, fît brusquement le capitaine. D'ailleurs, ce que tu prétends n'est pas vrai. Dès lors, à quoi bon nous lancer dans le domaine des hypothèses? J'aime cette jeune fille, je veux qu'elle soit à moi.
— Et si je ne le voulais pas, moi? dit tout à coup Montclavel.
— Toi! je te défie de t'y opposer, par exemple! J'ai le consentement de Lina, ainsi...
— Oui, mais tu n'as pas celui de son tuteur, et quand je devrais lui accorder ce dont il a tant envie, pour qu'il te refuse la m^in de sa pupille, je le ferai, je te le jure!
— C'est de l'entêtement, alors?
— C'est ce que tu voudras.
— Bien, dit Lucien. En ce cas, comme entre gentilshommes tels que nous, une question semblable ne peut se vider que l'épée à la main, nous allons nous battre.
— Certes, fit Edouard.
— Et sur-le-champ! ajouta le capitaine.
— Je ne demande pas mieux, s'écria Montclavel. Bien plus, puisque tu agis ainsi envers moi, toi le plus vieux, mais aussi le plus ingrat de mes amis, tu n'épouseras pas Lina, quoi qu'il arrive, je te le promets.
— Et qui donc l'épousera?
— Moi! cria le gentilhomme, que ces discussion's*lrritaient. Oui, moi, car .je te tuerai.
— Épouser Lina, toi! je te le défends, dit Lucien.
— Prends garde! ne me tente pas... fit Montclavel, ou sur l'heure, devant toi, je vais demander sa main!
— Je voudrais bien voir cela, ricana le capitaine.
— Eh bien ! regarde, riposta Edouard exaspéré.
— Allons donc ! tu n'oseras i)as.
Sous ce nouveau défi, Monclavel se redressa. Enveloppant le jeune officier d'un regard écrasant, il se rendit auprès de son oncle.
— Monsieur de Montclavel, dit-il à haute voix, veuillez, je vous prie, demander pour moi à M. de Graffigny la main de M"« Lina d'Estourbel.
Lucien se mordit les lèvres, mais baissa la tête sous le regard que lui lançait le gentilhomme. M. de Graffigny était fort pâle. Ce qui arrivait était ce qu'il craignait le plus au monde, car Montclavel était précisément le seul qui se fût permis d'éplucher sa gestion, et l'avare tremblait qu'on ne lui fit rendre gorge.
Il faillit tomber à la renverse quand le vicomte, conformément au désir que venait de manifester son neveu lui dit :
— Monsieur de Graffigny, j'ai l'honneur de vous demander, au nom d Edouard, la main de M"« d'Estourbel. C'est à cette condition seulement, je vous en préviens, que je me déciderai à vous céder les deux fermes dont vous avez envie.
— Comment! il serait vrai... balbutia l'avare au comble de ses vœux. Ces deux fermes... je consens, monsieur le vicomte, je consens...
Lucien échangea avec Lina et Raymonde un regard d'intelligence ; mais il ne
M™* de Libessac avait voulu assister au mariage de Lucien. (Page 458.)
voulut pas laisser voir à Monlclavel que ce maringe, auquel il l'avait contraint, était le dénoûment prévu d'une comédie organisée par lui avec Raymonde et Lina pour le forcer à se déclarer.
Feignant d'être éclairé subitement des lumières du Saint-Esprit, il déclara à Montclavel qu'à aucun prix il ne se résoudrait à croiser le fer avec lui, qu'il aimail mieux sacrifier son amour à son amitié et qu'il renonçait à la main de Lina.
Ce ne fut que six semaines plus laid , quand le mariage de nos deux amis eui
bS"'" Liv. 5.^
été célébré au château du vicomte, que Lucien avoua à Edouard quelle ruse il avait emj)loyée.
Il ne lallaii pas moins que cet aveu pour dissiper le nuage qui obscurcissait encore le front de Montclavel à la pensée que son meilleur ami avait failli le trahir et le tuer.
Il était trop heureux pour ne pas pardonner aux trois complices l'innocente supercherie dont il avait été Tobjet.
— C'est bien fait pour moi! disait-il en riant; comment ai-je été assez sot pour m'y laisser prendre ?
Pendant le court espace de temps qui avait précédé son mariage, Lucien avait été à Paris, avait présenté à la signature du roi le procès-verbal qu'il avait fait rédiger et signer par tous les témoins qu'il avait rassemblés. Grâce à ce supplément d'instruction, aucun doute n'était plus possible sur l'identité du fils de Gabrielle de Méiicourt et d'Henri de La Tournaie.
Sa Majesté s'gua donc et litr émettre à Lucien les titres de propriétés qu'on avait trouvés chez iMonseigneur.
Quand, après avoir terminé ces affaires urgentes, le jeune officier revint à Meaux, il était accompagné de M™^de Libessac, qui avait voulu assister au mariage de Lucien. Elle considérait le fils de Gabrielle comme son propre fils. Le jour où le contrat fut signé, elle déclara donner au „«U!ie duc de La Tournaie, à titre de présent de noces, la somme de cinq cent mille livres, ajoutant qu'elle comptait bien lui léguer toute sa fortune.
Sur ces entrefaites, le bruit se répandit au château qu'un crime horrible avait été commis à Meaux deux jours auparavant.
Un certain Bazile, de son vivant domestique de l'évêque de Silistrie, avait été trouvé assassiné dans une petite maison qu'il avait achetée depuis trois semaines au plus.
Fort heureusement, les assassins avaient eu l'imprudence de souper après avoir accompli leur sinistre dessein, et s'étaient enivrés au point qu'on les retrouva sous la table le lendemain matin.
Ce l'ut un fouinisseur qui, ayant frappé à la porte et ne recevant pas de réponse, s'avisa de donner l'alarme.
La justice accourut. Bazile gisait étendu dans une mare de sang. Les meubles et les armoires avaient été forcés et mis au pillage.
Les assassins, qu'on fouilla, avaient les poches bourrées d'or. On en trouva sur eux pour plus de cinquante mille livres — les économies du malheureux qu'ils avaient égorgé !
Les misérables déclarèrent se nommer Colibri etBoiscoupé. Ils furent pendus un mois plus tard.
Ce meurue n'était pas assez dramatique pour détourner l'attention publique, qu'avaient accaparée des événements bien autrement importants.
Mis en goût par le jugement qu'il avait rendu, le Parlement poursuivit contre les Jésuites la camjnigne qu'il avait commencée.
Cinq dus aupai-avaiil, Carvalho, marquis de Pombal et ministre de confiance du
roi Joseph !«% avait eu, en 1759, assez de crédit pour les faire expulser du Portugal. On devint jaloux en Fi-ance de suivre cet exemple. Le jugement rendu contre eux dans l'affaire Lionnay avait eu un énorme retentissement.
« C'est proprement la philosophie, écrivait d'Alembert, qui devait savoir à quoi s'en tenir à cet égard, c'est proprement la philosophie qui, par la bouche des magistrats, a porté l'arrêt contre les Jésuites; le jansénisme n'en a été que le solliciteur. »
Les Jésuites, en effet, avaient été obligés, au cours du procès, de fournir leurs constitutions, ce qui permit de découvrir les vices de leur organisation.
Une commission fut nommée pour procéder à l'examen de leurs statuts, en même lem])s qu'une traduction française en fut faite sous les yeux de M. de Fiesselles, procureur général, et se répandit dans le public.
Ces statuts avaient déjà excité la plus vive indignation contre la Compagnie de Jésus, à cause des principes subversifs de l'ordre public et de l'apologie du ré^ncide qu'ils renfermaient. Le compte rendu au parlement de Bretagne sur les constitutions des Jésuites, par M. de La Chalolais, procureur général, acheva d'animer au plus haut degré les esprits contre une secte si évidemment hostile à la société. Dans cet écrit, l'auteur s'élève, en effet, avec force contre cette association, qu'il foudroie et qu'il réduit à néant sans sortir jamais des bornes de la aiod'^'auou. La réponse que publia le père Griffet ne déiruisit aucune des allégations ae M. de La Chalolais, Non-seulement elle ne fournit aucune preuve, mais elle atteignit les limites de la grossièi-eté et do l'impudence.
Voyant le peu d'effet, ou plutôt le mauvais effet que produisait sa réponse, le père Griffet se hâta de la désavouer, ce qui n'empêcha pas qu'elle fût biûlée par ordre du Parlement.
Continuant son oeuvre, il rendit le 6 août suivant, un arrêt qui enjoignait aux supérieurs des maisons de Jésuites de remettre au greffe les titres da leur établissement en France.
Pendant ce temps, la commission nommée par le Parlement ixaminait les instituts de l'ordre, et, pour ne pas se laisser accuser de partialité, s'adjoignait douze évoques, chargés de répondre aux questions suivantes :
1" De quelle utilité sont les Jésuites en France relativement aux fonctions qu'ili y remplissent?
20 Quel est leur enseignement sur les points de la doctrine qui leur sont imputés, comme le régicide, les opinions ultramontaines, les libertés de l'Église galli cane?
3" Quelleest leur conduite dans l'intérieur de leurs maisons, et quel usage fontils de lem's privilèges envers les évêques et les curés?
4° Comment peut-on remédier aux inconvénients de l'autorité excessive que le général résidant à Home exeice sur les membres de cette Société?
A ces questions, qui ne prêtaient à aucune équivoque, les prélats répondirent qu'il y avait lieu, sinon d'éteiudre, du moins de modilier le régime des Jésuites en Fruac«.
Seul contre tous, le Dauphin, que les crimes de Monseigneur n'avaient pas ébranlé, soutenait à la cour les Jésuites et contre-balançait parfois l'influence de IW^^de Pompadouret du duc deChoiseul.
Le bruit courut même un instant que la favorite, gagnée à la cause des saints pères, avait confié au père Sacy le soin de diriger sa conscience, et que le prêtre avait refusé, à moins que la marquise ne quittât la cour à l'instant.
La vérité est que Louis XV faiblit un moment devant les sollicitations pressantes du Dauphin, mais bien plutôt pour lutter contre les envahissements éternels du Parlement que par intérêt pour les Jésuites.
On dressa donc -un plan de réforme, qui fut envoyé au pape Clément XIII en même temps qu'au général des Jésuites.
Le pape aurait très-probablement consenti à la transaction qu'on lui proposait de sanctionner, si le général Ricci n'avait dédaigneusement repoussé l'édit réformateur.
I Sint ut srnil, aul non sint i , répondit-il avec plus de fierté que de diplomatie-
t Qu'ils soient comme il sont ou qu'ils ne soient pas », avait-il dit.
Cette réponse hautaine acheva de perdre les Jésuites dans l'esprit de Louis XV. Son orgueil blessé ne lui permit plus de déguiser son mécontentement. Messieurs eurent toute liberté d'agir.
Lel^"" avril 1762, on enjoignit aux Jésuites de fermer leurs collèges. Plus tard, en vertu d'un arrêt daté du 6 août de la même année, • il leur fut fait défense
• de porter l'habit de leur Société, de vivre sous l'obéissance du général ou de € tout autre supérieur de l'ordre et d'entretenir aucune correspondance avec eux ;
• leur prescrivant de vider leurs maisons, de s'abstenir de toute communication
• entre eux, ou de s'assembler en communauté, la cour se réservant d'accorder à « chacun, sur sa requête, une pension alimentaire. »
Il leur était également défendu de posséder aucun bénéfice, charge ou emploi, à moins de prêter préalablement le serment de fidélité aux doctrines de l'Eglise gallicane, au roi et aux lois du royaume. Cet arrêté d'expulsion finit comme tout finit en France, par des chansons, La cause des pères Jésuites avait été confiée, paraît-il, à un avocat nommé Domine.
• Si cela est, dit-on en apprenant ce choix singulier et en faisant allusion aux complots régicides de la Compagnie, la réplique pourrait se borner à ces quatre mots :
f Domine^ salvum fac regem. »
La veille de la fermeture des collèges, on afficha à la porte de celui de Louisle-Grand un placard ainsi conçu :
t La troupe de Saint-Ignace donnera mardi prochain 31 mars 1762, pour sa dernière représentation. Arlequin Jésuite^ comédie en cinq actes, du père du Plessis, suivie des Faux Bruits de Loyola^ par le père Lainez, petite comédie en un acte; pour divertissement le Ballet Portugais,, en attendant le Triomphe de Thémis. •
Peu de jours après, circulaient toutes sortes d'épigrammes. Le rapport déterminant contre la Société de Jésus avait été fait par l'abbé de Chauvelin, leauel était bossu. Aussi fit-on courir partout le distique suivant :
Que fragile est ton sort, Société perverse! Un boiteux t'a fondée, un bossu te renverse.
En finissant et pour répondre à ceux qui seraient tentés de nier la part active que prit à l'expulsion des Jésuites la marquise de Pompadour, il nous a paru curieux de rapprocher les deux dates que voici :
C'est le 16 avril 1764 que M™* de Pompadour est morte.
C'est le 26 novembre 1764, c'est-à-dire huit mois après la mort de celle dont l'influence ne se faisait plus sentir, que parut un nouvel arrêté . autorisant les . Jésuites, qu'on venait d'expulser, à vivre en France comme particuliers sous • l'autorité des évéques et conformément aux lois ». '
Ai-je besoin d'ajouter qu'ils y sont toujours?