‹ MonseigneurChapitre 14 sur 48 · LE TRIBUNAL DE LA FOI · texte numérisé non relu

LE TRIBUNAL DE LA FOI

Lucien était fort inquiet de l'apparente inaction que Monseigneur gardait depuis trois jours.

Évidemment il préméditait quelque sinistre dessein. Lequel? Quand complait-il le mettre à exécution? Notre héros l'ignorait.

Tout ce qu'il espérait, c'était de rassembler toutes les preuves dont il avait besoin avant que son cousin démasquât ses batteries.

Alors il réunirait une sorte de cour plénière, dans laquelle figureraient la comtesse de Libessac, la marquise de Pompadour, le duc de Choiseul, le maréchal de Richelieu, le duc de La Vauguyon, le colonel de Montclavel, et, devant cette assemblée, composée de tout ce que la cour comptait de plus illustre, il ferait comparaître son cousin et lui jetterait à la face les crimes dont il s'était rendu coupable.

Combien de temps le séparait encore de cette heure vengeresse où la justice accomplirait son œuvre implacable ? A peine huit jours. Que fallait-il à Germain pour se rendre à Bléré? Cinquante ou soixante heures au plus. Autant pour en revenir, cela faisait environ cinq jours. Deux ou trois jours pour prendre sur les lieux les renseignements les plus complets... Tout était prévu et compté.

Le mois d'avril touchait à sa fin. Donc, dans les premiers jours de mai, Lucien aurait vengé son père, sa mère et aurait repris possession du nom de ses aïeux.

Le lendemain du jour où ce plan avait été définitivement concerté entre Lucien et Montclavel, c'est-à-dire deux jours après le départ de Germain pour la Touraine, une grande promenade fut décidée pour fêter le rétablissement de M"^ d'Estourbel, qui pouvait enfin marcher.

Les quatre jeunes gens se rendirent ensemble au Cours-la-Reine et assistèrent au défilé de carrosses, de chevaux et de gentilshommes que la mode commençait à attirer, dès cette époque, dans ce délicieux endroit.

Montclavel, très au courant, par sa situation à la cour, de tous les usages et de toutes les personnalités, montrait les uns après les autres à ses amis les gentilshommes les plus connus, les chanteurs ou les actrices les plus en vogue.

Lina n'avait jamais vu tant de nobles dames, d'hommes illustres, de cavaliers élégants. L'éclat des bijoux, l'or et les broderies de ces riches toilettes, les vives couleurs des carrosses, les ornements des harnais, miroitaient à ses yeux, de reflets si divers qu'elle était littéralement éblouie.

Raymonde n'était guère moins surprise, mais elle le laissait moins voir. En efîet, elle était à Paris depuis longtemps, et, bien qu'elle n'eût jamais assisté à ce spectacle, elle en avait depuis longtemps soupçonné les magnificences.

Les deux heures que passèrent les deux jeunes filles furent un véritable enchantement.

Dès que le soleil commença à baisser à l'horizon, Edouard donna le signal du départ.

Trois quarts d'heure après, ils étaient de retour, au grand regret de M"* dEstourbel.

Positivement, pendant ces quelques instants, la jeune ori)lieline avait été charmante.

Lucien la considérait avec un véritable étonnement". Jamais il ne l'avait vue si gaie, si vive, si rieuse, si attrayante.

— Ah çà! pensa-t-il, n'aurait-elle besoin que de distraction pour devenir une femme tout à fait séduisante ?

C'est possible. Montclavel, lui-même, était surpris du changement qui s'était fait tout à coup dans les manières et le caractère de Lina.

Il le dit à Lucien, qui ne lui cacha pas que, de son côté, il avait fait la môme remarque.

— Décidément, fit Edouard, c'est ce vieil avare de Graffigny qui déteint sur elle. Il faut absolument arracher cette pauvre enfant à celle tutelle abrulissanle. Dès demain, et très-sérieusement cette fois, je vais lui chercher un mari. Ce petit vicomte de Blévert ne peut pas lui convenir.

La marotte d'Edouard arracha un sourire à Lucien.

Peut-être allait-il essayer de ramener le jeune gentilhomme à d'autres idées, quand Ludivine vint à sa rencontre, tenant à la main une lettre qu'on venait d'apporter.

Le jeune officier l'examina. Il ne connaissait pas l'écriture.

Pom'tant elle portait bien son nom et son adresse. Il en brisa le cachet et lut :

• Mon beau capitaine,

• Si tu veux avoir des renseignements précis sur un certain duc de La Tournaie, trouve-toi ce soir, à six heiu-es, rue de La Harpe, et frappe à la porte du nM?.

€ Comme je trahis, pour te rendre service, des secrets qui m'ont été confiés, je n'ai pas besoin de le recommander de venir seul et de me garder une discrétion absolue.

t Non-seulement je compte sur la loyauté de gentilhomme, mais je te préviens que si tu ne venais pas seul, ainsi aue je l'en prie, la porte ne s'ouvrirait pas.

* C'est afin de n'avoir à redouter aucune surprise que je me vois forcée de le donner rendez-vous hors de chez moi. Je pense n'avoir pas besoin d'entrer à cet égard dans de ])lus longues explications.

« Donc, à bientôt, mon beau capitaine, et, jusque là, mille baisers

I De ta Biondetta. »

Lucien était très-embarrassé.

Biondetta ne lui avait jamais écrit. Il ne savait donc pas si cette lettre était bien d'elle. Il y avait pourtant dans chaque ligne de cette épitre un sens mystérieux qui semblait prouver que c'était bien la jolie comédienne qui lui avait adressé ce billet.

Littéralement il signiûait ceci :

« J'ai arraché à Monseigneur d'importantes révélations sur le duc de La Tournaie, et j'ai su par lui qu'elles t'intéressaient énormément. Comme il m'est impossible de te les communiquer chez moi, où Monseigneur peut entrer à tout instant, je t'attends chez une amie. »

De la part de Biondetta, une telle conduite n'avait rien d'étonnant. Il était tout simple qu'elle préférât le jeune officier au vieux prélat.

Donc, il était bien probable qu'elle avait réellement écrit cette lettre; mais plus c'était probable, plus cela prouvait en faveur de l'habileté avec laquelle le piège était tendu, si toutefois c'était un piège.

Vérité ou mensonge, l'un était aussi vraisemblable que l'autre en la circonstance. Auquel croire?

Plus il y réfléchissait, plus Lucien inclinait en faveur de la vérité.

Comment admettre, en elTet, si cette lettre était un piège, et si elle avait été écrite par Monseigneur, qu'il aurait été assez imprudent pour laisser échapper ce nom de La Tournaie, qu'il cachait avec tant de soin, même à Bazile, son confident et son complice?

Ce fut cette raison surtout qui persuada Lucien.

11 glissa la lettre dans sa poche avec une indifférence parfaitem.ent jouée et reprit avec Montclavel la conversation qu'il avait commencée.

Pourtant, il jeta sur la pendule un regard curieux.

Edouard remarqua ce mouvement. Machinalement, il l'imita.

— Cinq heures et demie! s'écria-t-il. Il est temps que je rentre chez mon père. Tu n'as plus besoin de moi ?

— Du tout.

— Alors à demain ?

— A demain, fit Lucien.

Dès qu'Edouard se fut éloigné, le jeune officier poussa un soupir de soulagement. C'était un importun de moins.

Lucien se savait très-surveillé depuis les agressions dont il avait été l'objet. S'il avait l'imprudence de sortir sans s'être débarrassé de Papillon, il était sûr que Papillon s'attacherait à lui comme une sangsue.

11 fallait donc trouver un prétexte plausible pour éloigner le brigadier.

— A propos, dil-il à Papillon, qui ne le quittait pas des yeux depuis le moment où Ludivine lui avait remis cette lettre, savez-vous si Hartmann- est chez lui ?

— Oui, fit Papillon étonné. Pourquoi?

— Parce que je désirerais lui demander s'il consentirait à faire partie d'une expédition que je vais tenter dans deux ou trois jours.

— Certainement, dit le brigadier

— C'est qu'il y aura peut-être quelques gi'os dangers à courir... fit observer le capitaine.

— Je t'ai déjà dit qu'Hartmann se ferait tuer pour toi.

— Bien, mais encore faudrait-il savoir dans quelles conditions.

— C'est Juste. Veux-tu que j'y aille?

— Oui, mais ne précisez rien. Priez-le seulement de venir ici demain matin.

— Oh ! alors rien ne presse, dit Papillon.

— Au contraire. Je ne veux pas qu'il s'engage à quoi que ce soit du moment que j'ai besoin de lui. Il faut donc l'en prévenir le plus tôt possible.

— Tu as raison, j'y vais, fit le brigadier.

Il se leva aussitôt et sortit après un mouvement d'hésitation imperceptible.

Lucien se leva à son tour et se dirigea vers la fenêtre, dont il souleva légèrement le rideau.

Une ou deux minutes se passèrent... Papillon ne paraissait pas!

Enfin Lucien le vit sortir de la maison et tourner rapidement sur la droite.

Après avoir attendu quelques instants encore, afin de lui laisser le temps de s'éloigner, Lucien, qui n'avait pas quitté son épée, glissa son pistolet dans sa poche, prit son chapeau et s'esquiva.

Par hasard, Ludivine elle-même n'était pas là quand il sortit, de sorte qu'il n'eut aucune explication à donner.

Il se dirigea rapidement vers le lieu du rendez-vous que lui avait assigné Biondetta.

il suivit la rue de l'Arbre-Sec, traversa le Pont-Neuf, longea le quai des Orfèvres, passa le Pont-Saint-Michel et se trouva à l'entrée de la rue de la Harpe.

11 consulta sa montre. Elle marquait cinq heures cinquante minutes. Il n'avait pas mis plus de cinq minutes à exécuter ce court trajet.

Ne voulant trahir aucune impatience, il se promena quelques instants, afin de donner à l'heure le temps de sonner; puis il s'engagea dans la rue de la Harpe.

Puisque la maison porUiit le n° 17, elle était la huitième à gauche, et par conséquent tout à l'entrée de la rue.

Avant de frapper, le jeune officier examina la maison. Comme celles qui Tavoisinaient, elle était étroite et basse. Sombre d'aspect, elle n'avai que deux fenêtres de façade et ne comptait pas plus de trois étages. On y entrait par une petite porte de chêne, tiès-solide en apparence et garnie d'énormes clou^ de fer.

Lucien en souleva le marteau, qui retomba avec un bruit sourd et prolongé.

Lucien frissonna. Cette maison lui semblait déserte et inhabitée.

Il n'eut du reste pas le temps de s'arrêter longtemps à cette idée, car la porte de chêne massif s'enlr'ouvrit aussitôt.

Lucien la poussa et se trouva dans une allée étroite et sombre, comme étaient en ce temps-là les allées de toutes les maisons qui n'avaient pas de porte cochère.

Il allait s'avancer quand une voix de femme lui cria

— Fermez la porte !

Il se retourna et poussa la porte de toutes ses forces, mais en ayant soin de retenir le pêne avec un doigt pour qu'il ne s'engageât pas dans la gâche au moment où le bois appuierait sur le battant.

En même temps, il retira vivement le bras en arrière, de sorte qu'après avoir produit un bruit formidable, en frappant sur son battement, la porte, obéissant à la secousse qu'elle recevait en sens contraire, demeura entre-bâillée, mais ne se ferma point.

— De cette façon, se dit le capitaine, toute retraite ne m'est pas coupée.

Il s'avança alors à tâtons, car il était plongé dans une obscurité presque complète, et arriva devant une autre porte, un peu moins épaisse que la première et garnie d'un judas grillé.

Pour le moment, le judas était ouvert, car Lucien aperçut, par le trou carré qui se détachait au milieu des ténèbres, une lueur produite par une lanterne.

— Approchez ! cria la même voix de femme. Le jeune officier obéit.

— Qui êtes-vous ? lui demanda-t-on.

— Le capitaine Lucien de Saint-Germain,

— Qui vous a dit de venir- ici ?

— Biondetta.

— Bien, fit la même voix de femme.

A peine eut-elle prononcé ce mot, que le visage de Lucien fut inondé d'une vive lumière. On venait d'élever la lanterne à la hauteur du judas, afin de s'assurer sans doute que c'était Lucien en personne qui se présentait à ce rendezvous.

— Entrez, dit la femme après un minutieux examen. On vous attend. Au même instant la porte s'ouvrit, mais la lumière disparut.

— Maudite lanterne qui vient de s'éteindre! cria cette femme avec humeur» Heureusement que nous n'avons pas loin à aller. Par ici, mon beau capitaine î Par ici !

Lucien s'engagea dans le corridor; mais à peine avait-il dépassé cette seconde porte, que six hommes, se détachant par groupes de trois de chaque côté du mur, se jetèrent sur lui, le saisirent par les bras, par les jambes, et le renversèrent.

Démasquant alors la lanterne qu'elle avait cachée sous ses jupons, la femme

Le triijunal des Jésuites.

éclaira froidement cette scène de violence, ce qui permit en même temps à notre héros de se rendre un compte exact de ce qui.se passait.

Ainsi qu'il l'avait pressenti, c'était dans un nouveau piège qu'il élail tombé, el le soin avec lequel il paraissait préparé n'était rien moins que rassm-aul à l'endroit du résultat qu'il devait avoir.

En effet, les six hommes étaient masqués. Par-dessus leurs vêtements, ils portaient tous une longue robe de laint noire, semblable à celles que revêtent

49""" Liv. 40

les magistrats — ce qui ne jDermettait d'établir entre eux d'autre distinction que celle de la taille ou de la largeur des épaules

Lucien s'attendait si peu à cette agression, qu'il était jeté à terre avant même ie s'en êlre aperçu.

Là, pendant que quatre de ces singuliers personnages le tenaient immobile, es deux autres lui enlevaient son épée, visitaient ses poches, lui prenaient le pistolet dont il s'était inutilement muni, et, après s'être assurés qu'il n'avait plus l'armes, le garrottaient solidement.

Ainsi attaché, il-s le transportèrent dans une petite pièce froide et nue, qui jadis avait été probablement un office.

Ils le jetèrent sur une chaise, fermèrent la porte et le laissèrent plongé dans une obscurité à peu près complète.

Ce réduit, qui ne mesurait guère plus de six pieds de long sur cinq de large, n'était éclairé, en effet, que par une sorte de meurtrière, haute d'un pied et demi, c'est vrai, mais large de trois pouces à peine, creusée dans la muraille en forme d'entonnoir, si basse et si étroite qu'elle ne permettait pas d'apercevoir le moindre lambeau du ciel.

Elle donnait étidemment sur une cour intérieure, car on distinguait, presque à portée de la main, le mur noirci du bâtiment quiiui faisait face, ce qui permettait de voir que cette cour n'était guère plus large que le fond d'un puits.

Cette meurtrière permettait aussi de juger de l'épaisseur des murs, qui était de deux pieds et demi pour le moins.

C'était une véritable prison. En sortir autrement que par la porte était matériellement impossible.

Or, non-seulement la porte était fermée, mais encore, à travers le jour que les montants laissaient passer, Lucien entendait le pas régulier de quelqu'un qui se promenait de long en large, et un bruit de voix qui semblait annoncer deux sentinelles au lieu d'une.

Donc, la porte était bien gardée.

Enfin, ne Teût-elle pas été, Lucien était si solidement garrotté, qu'il n'aurait pas pu faire le moindre mouvement.

Qu'allait-il devenir? Quel sort lui était réservé?

Évidemment, il était tombé entre les mains de son cousin Savournin, Évidemment, l'assassin de Gabrielle de Méricourt et d'Henri de la Tournaie ne ferait pas grâce à celui qu'il avait une première fois condamné vingt et un ans plus tôt.

Notre pauvre capitaine se repentit alors amèrement d'avoir été trop scrupuleux et de n'avoir pas pris les précautions les plus élémentaires. Malheureusement il était trop tard.

Biondella avait réclamé de lui une discrétion absolue, sans doute ; mais Biondelta n'appartenait plus à cette catégorie de femmes qu'on a peur de compromettre. En outre, Montclavel et Papillon savaient fort bien que la jolie comédienne avait été la maîtresse de Lucien.

Alors pourquoi leur avait-il caché le nouveau rendez-vous que la comédienne lui avait donné?

Pourquoi? Toujours pour la même raison. On ne refera pas la jeunesse. Elle sera éternellement présomptueuse et n'hésitera jamais à pousser le courage jusqu'à la témérité.

A la seule pensée qu'on pouvait l'accuser d'avoir peur, le front de notre héros se couvrait d'une rougeur subite. Or n'était-ce pas montrer qu'il avait peur que s'entourer de précautions incessantes, que ne plus risquer un pas hors de chez lui sans se faire accompagner d'une gai de d'honneur?

Il était victime de sa crédulité, de sa bonne foi; il le reconnaissait, il le regrettait profondément; mais s'il avait dû recommencer, il en aurait fait autant.

Jlaintenant il se voyait perdu sans ressource. Qu'attendait-on pour prononcer sa sentence?

Il avait jeté sur les hommes qui l'avaient renversé, un regard fort superficiel, car la colère l'aveuglait au point de lui troubler la vue; pourtant il était certain que Monseigneur ne se trouvait \)as parmi eux.

Si le guet-apens avait été organisé par lui, si la maison dans laquelle se trouvait le capitaine, si la femme et les hommes par lesquels il avait été reçu étaien». aux gages de ce prêtre sacrilège, pourquoi n'était-il pas là, lui?

Positivement il tardait au jeune officier de le voir paraître. Il aurait préféré lu mort à l'humiliation qu'il endurait, à la captivité qu'on lui imposait, aux angoisses qui le torturaient.

Une grande heure se passa ainsi,

Lucien avait distinctement entendu sonner sept heures à l'église Saint-Séverin, dont il était peu éloigné, quand la porte de son cachot s'ouvrit.

Deux homxmes parurent, toujours vêtus du même costume étrange.

— Levez-vous, dit l'un.

— Et suivez-ûous, ajouta l'autre.

Plaçant alors Lucien au milieu d'eux, ils sortirent et pénétrèrent dans une vaste salie, qui se trouvait au fond du couloir par lequel le capitaine était entré.

Cette salle n'avait pas de fenêtres. Elle était éclairée par des châssis, recouverts d'un fo:t treillage de fil de fer, qui occupaient le milieu du plafond et ne laissaient pénétrer qu'un jour blafard à l'intérieur.

Les murs étaient tendus d'une étoffe de serge verte, qui ne laissait distinguer aucune porte, autre que celle par laquelle Lucien avait été introduit.

Les deux hommes qui le conduisaient le forcèrent à s'asseoir sur un escabear. placé au fond de la pièce.

Dans cette situation, le jeune officier se trouvait juste en face d'une large et longue table, également recouverte d'une serge verte, dont les plis retombaient jusqu'à terre.

Devant cette table, six fauteuils étaient régulièrement alignés. Au milieu de ces six fauteuils, dont on distinguait un seiilième, non pas j)lus orné, mais plus élevé que les autres de cinq où six | ouces — celui du président probablement. Lucien n'en revenait pas.

Ainsi disposée, cette pièce avait l'air, en effet, d'une cour de justice. Cette table, ces fauteuils, semblaient attendre une espèce de tribunal. L'escabeau sur lequel il était assis était la sellette de l'accusé.

Allait-il donc être jugé?

Mais par qui? En vertu de quoi? Quelle valeur aurait ce jugement? Que! bourreau le mettrait à exécution?

Voilà qui confondait les idées du capitaine. Il s'attendait bien à être tué, s'il tombait au pouvoir de Monseigneur; mais il comptait sur un assassinat vul gaire et non pas sur un assassinat juridique.

Or, c'était bien vers un dénoùment de ce genre qu'il s'acheminait.

A cet égard le doute n'était pas possible. Ce n'était pas spécialement pour lui que cette salle avait été disposée de la sorte. Les tentures n'étaient pas posées d'hier. Entre le creux et la saillie de leurs plis profonds, il y avait des différences de couleur qui témoignaient d'un long usage.

Donc la maison était organisée dans ce but.

Le lieu du supplice était-il près de celui où se rendaient les sentences? C'était probable.

Ainsi cette maison appartenait vraisemblablement aux Jésuites. Ils y avaient établi un tribunal qui fonctionnait régulièrement, et, devant ce tribunal, d'autres accusés avaient déjà comparu.

Quel avait été leur sort? Comme Lucien en était menacé, avaient-ils été victimes de passions violentes? Le jugement porté contre eux par ces juges prévaricateurs avait-il été exécuté?

Lucien allait avoir la clef de ce mystère; mais il se savait si fatalement condamné d'avance, qu'il n'ignorait pas que ce secret mourrait avec lui.

Néanmoins cet appareil de justice, si parfaitement installé et qui paraissait fonctionner très-régulièrement, l'intriguait fort.

Comment! au milieu d'une ville qui avait déjà la prétention d'être la première ville du monde, et à deux pas de ce vieux palais de Justice, qui était presque aussi vieux que la Cité même, il y avait une maison, certainement inconnue du lieutenant de police, qui tenait audience, avait des juges, rendait des :iiTèts !

Lucien ne pouvait pas y croire.

II ne lui était pas permis de douter cependant. La table, les sièges, les tentures, tout i^e trouvait réuni pour le confirmer dans cette pensée.

Ses soupçons ne devaient pas tarder, du reste, à se changer en certitudes. car un homme, tout de noir habillé, également masqué, et tenant à la main une petite canne d'ébène, garnie d'argent aux deux extrémités, entra dans la salle et, d'une voix nasillarde, annonça : • Le tribunal de la Foi. •

Le jeune officier ouvrit de grands yeux. Il vit entrer successivement six hommes masqués, vêtus d'une robe noire. Sur l'épaule de chacun d'eux était attaché un macaron duquel, par devant et par derrière, pendaient deux morceaux d'étoffe noire ayant la forme d'un cône tronqué.

Sur cette partie du costume se détacliait en blanc une croix, au-dessous de laquelle figurait an J.

.Viûsi ce tribunal, destiné à se prononcer souverainement en matière de religion, était composé de membres appartenant à la Compagnie des Jésuites.

Les six hommes prirent place de chaque côté du fauteuil le plus élevé.

L'huissier qui les avait annoncés disparut aussitôt.

Les juges gardèrent un silence profond et une immobilité presque absolue.

Cependant Lucien sentait peser sur lui le poids de leurs re^'ards, à travers les trous du masque dont leur visage était couvert.

Quels étaient ces hommes? Dans quelle classe de la société avaient-ils été choisis? Etaient-ils des juges impartiaux ou seulement des complaisants servies, destinés pour la forme à opiner du bonnet en faveur de l'avis émis par leur président?

Car tout dépendait évidemment de ce personnage, dont la place vide attirait pour le moment toute l'attention du prisonnier.

Lucien ne savait j)as à qui ce fauteuil était destiné, mais il sentait que Monseigneur allait l'occuper.

Hier il s'étonnait de l'inaction dans laquelle son ennemi paraissait plongé. Aujourd'hui il devinait qu'un combat terrible allait s'engager entre eux.

Il ne se trom])ait |)as.

La draperie s'agila. L'huissier parut, la souleva et annonça :

— Le président !

Puis il laissa retomber la draperie et vint se placer debout, à gauche de la table occupée parle tribunal.

Il tira de sa poche une feuille de papier roulé et attendit. Lucien ne vit rien de ces menus détails.

Ses regards avides ne quittaient pas le président de cette cour étrange.

Il était vêtu comme les autres d'une longue robe et portait un masque, seulementla robe et le masque étaient violets et le chaperon qui retombait sur l'épaule était bordé d'hermine.

La couleur de ces vêtements, la taille de cet homme ne pouvaient laisser aucun doute dans l'esprit de Lucien. C'était bien l'évoque de Silistrie qu'il avait sous les yeux.

Tout son corps frémit de colère et d'horreur sous les liens qui renvelop])aient.

— Misérable! rugit-il.

Il essaya de se lever, mais il retomba, en réprimant un cri de douleur, sur l'escabeau sur lequel on l'avait jeté.

Au lieu de relever cette épithète injurieuse, le président ne répondit que par un mouvement dédaigneux d'épaules.

— Huissier, ordonna-t-il, appelez la cause.

Si le moindre soupçon avait subsisté dans l'esprit de Lucien, la voix de ce personnage l'aurait immédiatement dissipé. Cette voix était bien celle de Monseigneur.

L'huissier fît trois j)as, s'avança au milieu du prétoire et cria de sa voix aiguë:

• La Compagnie de Jésus contre le capitaine de Saint-Geimain. •

— Bien, dit le président.

Il fit de la main signe à l'huissier de se tenir à l'écart, et, s'adressant au prisonnier :

— Vous reconnaissez être le capitaine de Sainl-Çermain? demanda-t-il. Lucien ne répondit pas.

— Je dois prévenir l'accusé, reprit le président, qu'il sera censé acquiescer à toutes les questions auxquelles il ne répondra pas.

Le jeune officier ne bougea pas.

— Messieurs, dit -le président en se tournant vers le tribunal, l'accusé ne nie pas ; donc il avoue être celui sur le sort de qui vous allez vous prononcer.

S'adressant alors à l'huissier, il reprit aussitôt :

— Lisez au tribunal quels griefs sont reprochés à l'accusé. L'huissier déroula le papier qu'il tenait à la main, toussa et lut :

• L'an mil-sept-cent-soixante-et-un, le vingt-neuf avril, à sept lieures du soir, par devant nous, président et juges du tribunal de la Foi, a comparu le chevalier Lucien de Saint-Germain, capitaine au régiment de carabiniers du roi, lequel a été sommé par nous de réjiondre aux questions ci-après :

1" Dans quel but sacrilège le chevalier de Saint-Germain a-t-il fait cause commune avec les ennemis de notre sainte religion et leur a-t-il prêté aide et assistance?

2° Le chevalier accepte-t-il la complicité résultant des relations scandaleuses qu'il entretient avec la fille d'André Lionnay?

3' Consent-il à rompre ces relations? Veut-il s'engager par un serment solennel à ne les renouer jainais et à faire acte d'obéissance envers la Compagnie de Jésus?

4° Reconnaît-il comme bonne et valable la sentence qui sera prononcée par le tribunal de la Foi? •

L'huissier s'arrêta.

— Vous avez entendu? fît le président en s'adressant à Lucien. Vous allez répondre maintenant aux questions qui viennent de vous être posées. Commençons par la première.

— Si je suis accusé, je ne suis pas encore condamné, répondit Lucien. Or, un accusé doit être libre, et je suis garrotté comme ui> voleur. Si mou arrêt est prononcé d'avance, à quoi bon discuter les questions qui me sont adressées?

— Vous n'êtes pas condamné d'avance, puisque vous êtes appelé à donner des eSplications? ^

-- Dans l'état oii je suis? fit ironiquement Lucien.

— Voulez-vous me donner votre parole de gentilhomme que vous assisterez avec calmera ces débats, et que vous ne vous livrerez à aucune violence, que vous ne chercherez ])as à fuir.

~ Un prisonnier ne renonce jamais à reconquérir sa liberté, dit Lucien d'une Yoix sonore.

—Vous refusez d'engager votre parole?

:ONSEIGNEUR 3L.1

— Formellement.

— Alors, répondez purement et simplement aux questions dont en vous a donné lecture. '

— Je ne répondrai pas.

— Songez à ce dont je vous ai prévenu tout ù l'heure.

• Devant le tribunal de la Foi, le silence est considéré comme un aveu, f5t observer le président.

Lucien ne fit pas un mouvement.

— Vous vous taisez? Vous reconnaissez la légi'jmilé des griefs qui sont ariiculçs contre vous. Vous avouez avoir desservi par une alliance impie les intéiêts de la religion, vous être ligué avec les ennemis de la cause que nous représentons.

Le jeune officier garda le silence.

— L'accusé avoue, messieurs, fit Monseigneur en se tournant vers les juges. Et, s'adressant à l'huissier :

— Continuez, dit-il d'une voix que la joie faisait trembler. L'huissier reprit à haute voix :

i L'accusé n'ayant nié aucun des faits qui lui sont reprochés, ayant implicitement reconnu la justesse de l'accusation portée contre lui, et accepté comme bonne et valable la sentence qui va ôli'e prononcée, est déclaré couj)ablé de tous les crimes ci-dessus énoncés, et, comme tel, condamné à périr sur l'heure, sans aucun délai d'opposition ni d'appel, do telle mort qu'il plaira au tribunal de la Foi lui infliger.

I En conséquence, les mêmes jours, lieu et heure précédemment indiqués, les membres du tribunal ont signé cette sentence, pour être transmise à qui de droitaussitôt que justice sera faite. «

L'huissier s'arrêta, déposa sur la table le papier dont il venait de donner leo lure, tira de sa poche un encrier de corne noire, prit la plume qu'il tenait fixée derrière l'oreille et la tendit au premier des juges qui se trouvait à côté de lui.

Incapable de se contenir davantage en présence de celte parodie burlesque, à laquelle iMonseigneur essayait vainement de donner un semblant de solennité, Lucien fit un si vigoureux effort qu'il parvint à briser les liens qui lui maintenaient les pieds.

il lui était impossible de marcher, car il avait encore les genoux attachés, mais il pouvait se tenir debout.

— Vous êtes des misérables, dit-il en s'adressant à ses prétendus juges, vous et tous ceux qui se font les com])lices de l'assassin qui vous préside!

€ C'est lui qui devrait être assis sur cette ridicule sellette, car cet infâme a ctô le bourreau de mon père et de ma mère, car il a été le mien, et c'est pour réparer ses maladresses qu'il me fait comparaître devant vous et condamner à mort une fois de plus. Quant au jugement que vous avez porté contre moi, je ne lui fais pas l'honneur de le discuter. Votre conscience sait aussi bien que moi quelle valeur il a. Tuez -moi donc, ouisque je suis en votre pouvoir ; mais j'en appelle

à Dieu du sang que vous allez verser ! C'est à lui que je laisse le soin de me venger !

Les juges se regardaient entre eux, visiblement étonnés de cette violente sortie. Une indécision manifeste régaait parmi eux. Ils consultèrent du regard leur président.

-- Allons! dit Monseigneur en se levant, la sentence est prononcée. Il faut l'exécuter, sans écouter plus longtem})s les récriminations tardives de l'accusé.

A ces mots, il se leva.

Entraînés par cet exemple, les juges Timitèrent, Lentement, à pas comptés, ils quittèrent la tablé derrière laquelle ils étaient assis et vinrent se ranger autour de Lucien, en formant un cercle qui se restreignait de plus en plus.

Monseigneur était au milieu d'eux. Arrivé près de l'accusé, il tira de sa poitrine un poignard. Chacun des membres du tribunal de la Foi en fît autant.

— Et que chacun de nous frappe en même temps ! recommanda Monseigneur.

CE qu'il advint des inquiétudes de papillon

Papillon n'était toujours pas tranquille. Il savait bien que Monseigneur, après les deux échecs qu'il avait successivement subis, reviendrait à la charge, plus opiniâtre et mieux armé que jamais.

Aussi se défiait-il de tout. Il se serait défié de lui-môme, s'il ne s'était pas connu depuis si longtemps.

Lorsque, pour l'éloigner, Lucien, avant de se rendre rue de la Harpe, l'avait envoyé chez Hartmann, le brigadier avait remarqué avec un certain étonnement que le jeune officier n'ôtait pas son épée.

— Donc, il compte ressortir presque aussitôt, pensa-t-il.

Cependant, après avoir inutilement tenté de reculer l'exécution des ordres que lui donnait son fils adoptif, il n'osa pas trop laisser voir les soupçons qui lui venaient en tête et sortit.

Lucien, qui s'était levé de son fauteuil pour le voir passer à travers les rideaux, fi|t, de son côté, très-surpris de voir combien de temps s'était écoulé entre le m'oment où le brigadier avait fermé la porte de l'appartement et celui où il avait enfin quitté la maison.

Il ne s'en i nquiéta pas autrement. Papillon était parti : c'était tout ce qu'il voulait. Une minute après, il se rendait au rendez-vous que Biondetta lui avait <îonné, si heureux de se sentir à l'abri de toute surveillance qu'il ne chercha pas à s'expliquer pourquoi Papillon avait mis si longtemps à sortir de chez lui.

Se doutant que Lucien cherchait seulement à l'éloigner, celui-ci s'était rendu à l'écurie, où Germain préparait la litière des chevaux.

— Écoule, lui avait-il dit, j'ai dans l'idée que ton maître veut se lancer à

Réponds, misérable, ou je te fais sauter la cervelle. (Page 398.)

notre insu dnns quelque terrible avôiilme. Tout ;ï l'îieure il a iv;'n une Iolli-e qui ne m'ins|)ire pas conliance; en rentrant chez lui, il n'a pas dehoucle son épee, maintenant il m'envoie chez Hariniann,.. tout ça n'est pas nainril.

— Ali! vous croyez? (il Germain, qui écoutait avec la plus iJirande attention.

— J'en suis sûr, répondit Papillon. Quand je dis j'en suis sûr... corngea-t-il sur-le-cliamp, je veux dire que je le devine, que je le sens... Cerlainemenl il esl bien possible que cette lettre soit une lettre de femme... qu'il ne puisse aller

SO"»* Liv. ^

que seul iiu rendez-vous qu'on lui donne... mais, enfin, je ne le crois \yds. C'est mon idée, je n'en démoi'drai pas.

— El vous devez avoir raison, approuva le soldat, qui n'avait pas oublié non plus son dernier voyage à Versailles.

— Donc, poursuivit le brigadier, puisque je suis forcé de m'absenter, voici ce que lu V is faire.

GeiniJiin ouvrit toutes grandes ses deux oreilles.

— Tu vas guetter le dépari de Ion maître, et dès que tu l'auras vu sortir, tu le suivras de loin jusqu'à ce que tu le voies entrer quelque part. Cela fait, lu attendras cini| ou six minutes au dehors pour l'assurer qu'il reste oii il est, et tu viendras m'avertir.

— Diable! fit le carabinier, il faut que je me dépôclie de faire un bout de toiletle.

— Garde-t-en bien! lui défendit Papillon. Reste en bras de chemise, comme tu es. Ne comprends-tu pas que ion uuifuime pourrait attirer les regai'ds de ton capitaine?

— C'est juste.

— Ainsi, je puis compter sur toi?

•— Comme si c'était vous, brigadier.

— Attention ! ouvre l'œil.

— .l'ouvrirai les deux., brigadier, et ils sont bons! vous pouvez vous y fier. Papillon s'éloigna alors, un peu plus rassuré. 11 connaissaiU'atlachement que

Germain avait pour son maître.

Ses pressentiments l'avaient bien servi.

A peine le brigadier élait-il soiti que Lucien parut au bas de l'escalier et jeta dans la cour un regard souj)çonneux.

Germain se dissimula derrière la porte de l'écurie et vit, à travers une fente du bois, le jeune officier dis])araître à son tour du côté opposé à celui qu'avait pris Pajiillon.

Tôle nue, les cheveux en désordre et en tenue d'écurie, Germain s'élança aussitôt sur les traces du ca|)ilaine. Il réalisa (hs prodiges pour ne pas se monti-er, tant il avail peur de dé|)laire à son maître, d'abord, et ensuite de perdre dans i'esliine du brigadier.

le passage le plus difficile fut la traversée du pont Saint-Michel, qui n'était pas, à b'-aucoup près, aussi lié(iuenlé que le Pont-Neuf, et qui n'ofiVait par conséquent aucun abri.

Germain en fut réduit, pour se cacher, à s'abriter derrière le tonneau d'une ravandt'use, jusqu'à ce tju'il vit son maître s'engager dans la rue de la Harpe.

Aluis, se dressant (riiii bond et cuuraut a perdre haleine, il se précipita en avant, el aperçut son inailie en observation devant le numéro 17.

l; le vit enfin soulever le marteau de la porte d'entrée et pénétrer dans la maison.

'A|)i es cinq minutes d'allenle, il revint sur ses pas de toute la vitesse de ses ionc;uos jambes.

Pnpillon avait égiilemenl couru pour élre plus lôl de r.;loiir. Avant a|)pris par Ludiviiie (lue Lucien veiiaiL de SinLir, il était redcsceinlu et gueliuit le leium dô Germain sui'le seuil de l;i porte.

Du plus loin (ju'il le vit ariiver, il courut à sa renconlie.

— I*]|i bien? (lemanda-t-il.

' — Hue de la Harpe, n° 17, répondit brièvement Germain.

— Vilaine rue, dit Papillon. Ht i maison?

— Pas belle.

— Je m'en doute. N'as-tu vu personne?

^- Personne.

— Mais quajid on a ouvert la porte...

— Personne non plus.

— Iluin ! toussa le biigailier. C'est louche. Allons voir ça, mon garçon.

— Allons, lit docilement Germain.

— Oli! un instant, l'arrêta Papillon. Pour le coup, il faut delà tenue. En deux temps et deu^t mouvements, lu vas p;isser ton uniforme, pendant que je vais charger pour chacun de nous une paire de pistole s. .N'oidiliuus pas nos sabres non plus, ventrebleu! Nous cacherons notre arsenal sous nos manteaux. Dépéche-toi.

Germain ne se le fit pas dire deu^ fols. Trois minutes après, il était irréprochablement astiqué, boutonné, prêt à passer une revue. Le brigadiei" descendit (juelques instants après.

— Biavo! dit-il, vodà un soldat.

Ils plissèrent les pisiolets dans leurs ceintures de buffle et s'enveloppèrent de leurs niiinteaux, car il faisait grand jour encore, et leur attirail guerrier n'aurait pas man(|ué d'éveiller la curiosité des passants.

Cheminant à grands pas, ils atleigniient enlin l'entrée de celte rue étroite, humide et fangeuse, (jui était encore, il y a vingl-cimi ans, l'une des altères princi|)aies du yiiartier-Lalin.

Ici, ils n'avaient plus besoin de s'entourer des mêmes précautions. Devant ces murailles noircies, dans cette rue (jue le ciel éclairait à peine, robscunté était à peu près complète. Il était huit heures; en outre, la nuit coininenraii à tomber.

Ils atteignirent le n" 17, que Papillon observa avec attention.

— En ellet, murmura-t-il, vilaine maison...

Il avança de quelques pas, pour examiner de prés la porte d'entrée. En jetant un regard du côté de la gâche, il lui sembla que la porte ne joignait pas hermétiquement.

— Serait-elle ouverte, par hasard? se demanda-l-il.

Il poussa et sentit (lue la porte cédait. 11 lit signe à Germain de se rapprocher.

— Prends à la main un de tes pisiolets, lui dit-il, et suis-moi.

Ils se dépouillèrent de leurs manteaux, alin d avoir la liberté de leurs mouvements, et saisirent chacun un pistolet.

Tous deux ils poussèrent la porte que Lucien avait laissé ouverte et qu'ils se gardèrent bien de refermer tout à fait.

Puis ils cheminèrent à tâtons, ne posant un pied devant l'autre qu'aprè.^ avo=: sondé le terrain.

Tout à coup Papillon étendit vivement les bras, pour empêcher Germain d'avancer. Sons son pied droit le terrain venait de manquer tout à coup.

Ils se baissèrent et purent constater qu'en effet un trou énorme, semblable à une ti'appe ou à une entrée de cave, se trouvait sur leur chemin.

C'élnit évidemment une précaution prise conli'e les visiteurs indiscrr-ls et imprévoyants, mais le brigadier se lenait li'op sur ses gardes pour s'aventurer témérairement sur un terrain qu'il ne ronnaissiiil jias.

Que faire, cependant?

— Heureusement que j'ai mon bi-iij-r'l ci mou lat-de-cnve, dit Germain.

— Allume-les, ordonna le brigadier.

En disant ces mots, il arma le pistolet qu'il lennil à la main, prêt à faire feu à la moiudre alerte.

Germain alluma son rat-de-cave.

Devant eux, à une distance de six pieds, ils di>lingnèrent la seconde porte trouée d'un judas, celle derrière laquelle le cai)iLaine avait disparu.

Entre eux et cette porte s'ouvrait le tiou béant dans lequel ils avaient failli tomber, occupant toute la largeur du corridor. Au fond, on apercevait le sol pierreux d'une cave.

Franchir cet espace vide était impossible.

D'ailleurs, l'eùt-on franchi, il aurait fallu enfoncer la seconde porte, qui parais.sait bien feimée, celle-là!

— Descendons dans la cave, dit Papillon. C'est bien le diable si nous n'y trouvons pas un chemin qui nous conduise à l'intérieur de cette maison. Kciaire-moi, ordonna-t-il.

Germain obéit. Le brigadier se laissa glisser sur le rebord de la trappe, s'y suspendit à la force des poignets et, enfin, sauta légèrement à terre.

— A ton tour, dit-il au soldat.

Germain se coucha tout de son long au bord de la trappe et planta son ratde-cave au bout de son épée, ce qui permit à Papillon de s'en emparer; puis il le rejoignit par le même chemin que celui-ci avait suivi.

Alors ils cherchèrent de tous côtés une issue; mais, au bout d'un quait d'heure des plus minutieuses recherches, ils n'avaient pas trouvé trace de la raoiiidre porte.

Le brigadier ne put réprimer un juron énergique. Ni par en haut, ni pareil bas, ils ne pouvaient sortir de la prison dans laquelle ils s'étaient enfermés euxmêmes.

— Nous ne pouvons pas rester ici ! s'écria résolument Papillon.

— Le fait est que nous nous sommes lai-ssés prendre comme dans une co;;:-!cière, lit Germain. Comment en sortir à présent?

— Voyons, dit Papillon très-liésitunt.

Il fit signe à Germain de le suivre et se dirigea vers la trappe par laquelle il était descendu.

— Approche, dit-il.

G&rmain comprit. Il vint se placer immédiatement au-dessous de l'ouverture, et lit la courte échelle au brigadier, qui grimpa lestement sur ses é|)aules et essaya de s'accrocher par les mains au bord de la trappe.

Vains efforts! Si grand que lut le carabinier, si bien taillé que fût Papillon lui-même, il s'en fallait de deux pieds au moins qu'ils atteignissent, montés l'un sur l'autre, le niveau du plancher supérieur.

— Morbleu! jura le brigadier, ne trouverons-nous pas un moyen de sortir de cette fosse à loups?

— J'en ai peur, dit Germain.

De nouveau ils parcouiurent le caveau sans rien découvrir. Les recherches ne furent pas longues à faire d'ailleurs. Dans ce caveau sans issue, il n'y avait que deux futailles vides et quelques bouteilles, vides également et empilées sans ordie contre le mur.

— Mais pas de porte! murmurait Pai)illon qui cherchait toujours. De guerre lasse, il revint auprès d'un des tonneaux.

-- II n'y a pas à chercher plus longtemps, dit-il. Tu vas monter sur ce tonneau, et nous allons tenter à nouveau l'escalade.

— Et si le tonneau se défonce.... hasarda Germain.

— Nous tomberons et nous recommencerons, répondit le brigadier.

— A moins que nous ne nous cassions quelque chose...

— Cela pourrait bien nous arriver. Tant pis pour nous! nous n'avons que ce (lue nous méritons.

Ils allaient, en effet, rouler la barrique au-dessous de la trappe toujours ouverte, (piand il sembla à Papillon que le mur devant lequel il se li'OLivail oscillait légèrement.

Il crut d'abord à un tremblement de terre, à un éboulement, à une catastrophe épouvantable. Pendant l'espace de dix secondes il eut peur, bien peur. C'était la première fois de sa vie peut-être. Cependant il ne ferma pas les yeux en présence de cet horrible danger.

Alors il vit les pierres se détacher très-nettement les unes des autres, par en haut, par en bas, sur un côté... Il comprit. C'était une porte qui s'ouvrait, porte habilement dissimulée dans le mur et fonctionnant au moyen d'un ressoit.

Kn moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, il sauta sur le rat-de-cave de Germain, l'éteignit et se jeta de côté.

— Attention! dit-il au soldat, .si bas que celui-ci l'entendit à peine.

Le mur continuait à se mouvoir avec une lenteur automatique. Par l'ouverluro qui allait s'élargissant de plus en dIus filtrait une lumière assez vive.

Kiiiin un homme \ydvnl, tenant à la main une lanterne, qu'il promena devant lui <lans tous les sens.

— Personne! dit-il.

Il |)OLii'siiivit autour du caveau cet examen minutieux.

— C'est siniiulier, murmura-t-il assez haut pour que Paiiillon et Germnin ne perdissent |)as un mot de ce (ju'il disait; il m'avait semblé pourtant eaiciidi'e crier les gonds de la porte d'enlrée...

Tout en prononçant ces paroles, il continuait à piomener circulai rement sa lanterne autour de lui.

Papillon et Germain, blottis derrière la porte, dans Tomhre de laquelle ils se cachaient, ne faisaient pas un mouvement. Us croyaient d'ahord que cet homme était suivi de plusieurs autres et voulaient savoir à quel nombre d'ennemis iis auiaient allaire.

Quand ils reconnurent qu'il était seal, ils respii-èr^nl.

Papillon s'élança sur lui, s'empara de sa lanterne, en même temps qu'il lui appuyait sui" la tempe le canon de son pistolet.

— Si tu pousses un cri, si lu bouges, lu es mort! lui dit-il.

Le malheureux se prit à trembler si fort, que le brigadier fut obligé de le soutenir.

— Mille gargousses! te tiendras-tu, drôle? lui criait-il en étouffant sa voix.

11 jeta alors les yeux sur le costume de ce personnage. Ce masque... cette longue robe noire... ce chaperon, orné d une croix blanche et d'un J..., Papillon n'y comprenait rien.

— Ah çà! où sommes-nous? balbulia-t-il.

Bien entendu, personne ne lui répondit.

— Et toi, coquin, qui es-tu? demanda-t-il à son prisonnier.

— Je suis huissier, répondit le pauvre diable, plus mort que vif.

— Huissier de qui? huissier de quoi?

— Du tribunal de la Foi.

— Qu'esl-ce que c'est que ça? fit le brigadier.

— Ça, monsieur, répliqua l'huissier, qui se remettait insensiblement, c'est un saint tribunal organisé par nos révérends pères pour...

— Bien, nous verrons cela plus tard, inleirompit Papillon. Qu'avez-vous fait de Lucien?

L'hui.ssier ne bougea pas.

— liéponds, misérable, ou je te fais sauter la cervelle !...

— r.r.K e! monsieur, grâce! dit l'huissier, en se laissant tomber sur les genoux.

— .A.ors, réponds.

— Iji l)i -Il ! Lucien... ou plulôlle chevalier de Saint- Germain, vient d'élre cnndaiii .f' il III, trt.

— Par qui?

— l\\v le tjibunal de la Foi.

— Mais (iii esi-il ? interrogea Papillon, pour (|ui les réponses de ce malin"!reuv e aieiii une eiiigiiie et qui lui serrait la go.ge a l'étiaii.^ler.

— Il esi la-liiiiiL. dans ia salle des >éiinces... mais il doit être moil .1 1 <i e qu'il esl.... r.i.ail I h ii-;sier.

Le iMiçiadicr le lejiuussa d'un violent coup de pied, qui l'étenJil sa.is coanaissaucc. ■

• — IMiillienr à toi, si in as dit vrai ! cria-t-ii. El se tournant vers Geimaiii :

— Allons, (lil-il, en avani, mon brave, et pas de quartier!

Ils montèrent précipitamment l'escalier et arrivèrent dans un corridor trèssomhre i|n'ils traversèrent.

Devant eux se trouv.iii une porte qu'ils ouvrirent. La pièce dans laquelle ils enlréreiil n'était meublée que d'une lî'ble longue et lar/re, autour de laquelle élaii rangée une douzaine de chaises garnies de cuir. Sur cette table, on apeiceviiit .sept cl)a|)eaux de l'ornies diverses et une épée montée en acier bleui

CViait le vesiiaire des ju:es composunl le tribunal do la Foi !

Wiiintenant il Taisait jour. Papillon n'avait [)Ims \^"<^\n de lanterne. Il la po.sa sur la tahie, .>;aisit son second pistolet et se rua sui- la porte qui était à Taulre bout de la pièce.

Tue grande draperie verte masquait l-entrée de la .salle des séances. Il la souleva... Un spectacle étrange frappa ses regards. Sept hommes, masqués et vêtus d'une lougue robe noire, étaient réunis au milieu de cette salle, la miin levée et arméi d'un poignard.

Au milieu d'eux, un autre homme était à genoux, maintenu dans cette humble position par ceux qui le menaçaient de mort. De ce groupe s'élevait une voix slridente : • ... et puisijue tu as été assez téméraire pour entreprendre de lultjr contre Dieu lui-môme, disait cette voix, au moment où le biigadier souleva la drajterie, tu vas mourir! »

Il n'avait pas fallu longtemps à Papillon i)our distinguer, à travers les robes noires, l'uniforme éclatant du capitaine.

— Peu ! feu! cria-t-il à Germain.

Lui-même il lira au hasard, et un homme tomba.

Aussitôt, comme une volée de corbeaux eHarouchés, les six autres s'enfuirent et disparurent en un clin d'oeil derrière les draperies.

Quant à Lucien, la secousse que lui avaient imprimée ses ennemis l'avait renversé.

Le pi-emier, Germain, sans songer à faire feu ni à poursuivre les fuyards, courut ;ï l'aide de son capitaine et couj)a avec la lame de son sabre les liens qui le retenaient.

Le brigadier, certain que son enfant d'adoption ne courait plus aucun danger, ▼oulut s'emparer d'un des fugitifs. Il les voyait se glis>er sous les draperies, mais, ne connaissant pas les êtres, il éUiit fort empêché pour leur couper la reliaite.

Il gardait la porte par laquelle il était entre, s imaginant sans doute qu'elle était la seule qui donnât accès dans cette pièce.

Cependant, au bout d'une minute, il vit les draperies inertes retomber le long du mur et leprendre l'aploiuli de leurs plis iiumohiles.

Qu'étaient donc devenus ces oiseau-; de proie".' i'iir uù s'étaient-ils envolés?

Un seul restait au |)Oiivoii- de Papillon, celui qu'il av;iil abattu de son premier coup de l'eu, au moment où le poignard du misérable allait l'rajqjer le jeune oi'licieri

Il couiul à lui el le secoua avec force.

— Toi, rugil-il avec colère, tu paieras pour les autres!

Le coi-ps obéit sans résistance aux. violentes impulsions que lui imprimait le brip:a<lier.

Papillon lui arracha le masque dont son visage était recouvert. Une écume /ouyeàire colorait les lèvres et les narines du pauvre diable. Il avait été atteint en plein cœur.

— Son compte est fait à celui-là, dit le brigadier en se relevant.

Il s'approcha alors de Lucien, que Germain achevait de débarrasser des cordes qui Tenveloppaient.

— Dépêchons-nous, dil-il en continuant à sonder du regard les draperies sombres et mystérieuses de cette pièce.

Entin Lucien put saisir les mains de Papillon et de Germaia.

— Ah ! par exemple, dit-il, je peux me vanter de revenir de loin ! Merci, mes amis, merci!...

— Pas d'attendrissement inutile, fit le brigadier. Tâchons de profiter du moment de stupéfacLion que notre présence a causé pour détaler au plus vite.

— Un moment, que diable ! pria Lucien à demi-suffoqué. Laisse-moi reprendre haleine

Papillon ne répliqua pas. Il se mit à recharger son pistolet, se doutant- bien que l'ennemi allait revenir en forces et prendre une revanche terrible.

Cependant cinq minutes s'étaient écoulées sans que rien ne bougeât autour d'eux. Lucien avait enfin repris connaissance.

Il se leva.

— Vite ! dit-il, s'il en est temps encore, sortons d'ici.

Papillon hocha la tête avec incrédulité. Il avait peine à croire que Lucien en serait quitte à si bon marché.

Quant à notre héros, il se rappelait parfaitement le chemin qu'il avait suivi pour arriver dans cette salle.

Accompagné de Papillon et de Germain, il revint sur ses pas, traversa le vestiaire, oîi se trouvaient encore l'épée et les chapeaux que le brigadier avait aperçus tout à l'heure, ouvrit la porte de droite et gagna le corridor.

Arrivé devant la porte à travers laquelle il avait parle nenté avec la mégère qui l'avait reçu, il n'eut qu'à tourner la clef, qui était restée dans la serrure, pour triompher de cet obstacle.

Forcément il s'arrêta devant la trappe, toujours béante, dans laquelle Papillon et Germain avaient failli tomber. Évidemment elle s'ouvrait et se fermait au moyen d'un ressort, mais où était ce ressort?

Sans perdre à le chercher un temps inutile, le brigadier et Germain coururent dans le vestiaire, culbutèrent avec les tréteaux qui la soutenaient tout ce qui encombrait la table et s'emparèrent du dessus, qu'ils jetèrent comme un pont sur l'ouverture.

Us la franchirent alors sans dificulté el s'élancèrent dans la rue.

— Toi, dit Lucien à Germain, tu vas rester jusqu'à mon retour en faction

Le cadavre ne fut reconnu par aucun d'eux. (Page 403.)

(levant celte porte, à moins que tu ne voies quelqu'un sortir de celle maison. Dans ce cas, tu le suivras jusqu'à ce qu'il entre quelque pari el lu reviendras ici m'apj)orter l'adresse. Esl-ce compris?

— Parfaitement, capitaine.

— Alors, à bientôt, fit Lucien.

Il se dirigea à grand pas vers la demeure du lieutenant de police, dont il était peu éloigné.

51"-' Liv.

Ce personnage, qui remplissait autrefois les mêmes fonctions que les oréfets actuels, achevait son souper au moment où on lui annonça la visite de Lucien.

Il le Ot entrer sur-le-champ, quand il apprit que le jeune officier venait lui faire une communication importante.

Sans préambule, le capitaine lui raconta de quel guet-apens il avait été victime, devant quel tribunal il avait comparu et à quel genre de mort il avait miraculeusement échappé.

— Quoi! tout à Theure! fit le lieutenant stupéfait.

— Oui, monsieur.

— Et rue de la Harpe ! A deux pas d'ici !

Le magistrat n'en pouvait croire ses oreilles.

'— Parbleu! dit-il résolument; je veux, m'assurer par moi-même...

Il se leva et sonna.

Un domestique parut.

— Bichot est-il là? demanda-t-il?

— Oui, Monseigneur.

— Fais-le entrer.

Le laquais sortit et revint bientôt, accompagné d'un personnage de taille moyenne, âgé d'une quarantaine d'années, à la figure imberbe, au front plat, à l'œil fin, au sourire défiant.

— As-tu dix hommes sous la main? demanda le lieutenant de police.

— Vingt s'il le faut. Monseigneur.

— Dix suffiront, bien armés. Dès qu'ils seront réunis, tu me préviendras. Bichot sortit sans mot dire.

Le lieutenant de police prit son épée, son chapeau, et se fit donner par Lucien de nouveaux détails. 11 parut enchanté surtout de la précaution que le jeune officier avait prise de placer son soldat en faction devant la porte de la maison.

Quelques instants après, le laquais du magistrat vint lui dire que Bichot était à ses ordres.

Sans perdre une minute, le lieutenant de police partit, escorté de l'escouade que commandait Bichot et accompagné par Lucien et Papillon.

A son poste d'observation ils trouvèrent Germain.

Il n'avait pas bougé de place. Personne n'avait mis le pied dehors. Ni à la porte, ni aux fenêtres. Germain n'avait aperçu visage humain.

Le magistrat toussa légèrement. Tant de calme après une si chaude algarade lui semblait extraordinaire.

Il pénétra dans la maison à la tête de ses estafiers et la fît visiter depuis les greniers jusqu'à la cave, oii le brigadier conduisit les agents.

A part le cadavre du malheureux que le vieux soldat avait tué, il n'y avait personne dans les appartements, — même pas l'huissier que Papillon croyait trouver encere dans la cave !

Donc l'ennemi avait pris la fuite. Par où? Par les murs ou par les toits? Par les toits, c'était impossible. La maison était de dix pieds moins haute que celles dont eïïe était mitoyenne»

On sonda les murs, on envahit les bâtiments voisins, on ne trouva rien. El non-seulement on ne trouva rien, mais nul ne put fournir sur les fugitifs le moindre renseignement-

Cela devenait fantastique. Il était certain pourtant que les membres du tribunal de la Foi avaient pris la fuite, et il était probable qu'ils n'avaient pas eu le temps de changer de costume.

Or, six hommes ne passent pas facilement inaperçus. Les robes noires dont ils étaient revêtus les désignaient en outre plus particulièrement à Taltention.

Par oîi donc s'étaient-ils échappés?

Papillon se raj)pela qu'ils avaient disparu derrière les tentures et, nécessairement, par une j)orte autre que celle devant laquelle il .s'était placé pour leur couper la retraite.

Il lit part de cette particularité à Dichot.

En un instant, les tentures fuient arrachées et les murs apparurent dans toute leur nudité.

On les sonda de toutes parts, et l'on finit par découvrir, derrière la table, une porte très-habilement cachée dans les moulures de la boiserie.

Pour couper au plus court, on l'enfonça.

On aperçut alors un escalier très-élroit qui aboutissait à un caveau beaucoup moins large, mais tout aussi profond que celui qu'on venait d'explorer.

On s'y engagea et l'on trouva une autre porte, ouverte, celle-là, conduisant à un souterrain dont il n'était pas possible d'apprécier la profondeur.

Bichot s'y aventura le premier avec deux de ses hommes,

— Évidemment, avait-il dit, ce souterrain traverse la rue et aboutit à l'une des maisons qui noits font face.

Tout le monde voulut s'assurer que Bichot ne se trompait pas.

Il avait deviné juste. Après avoir traversé une autre cave et remonté un autre escalier, on arriva dans une pièce absolument vide. Elle ne renfermait du moins (lue les sept robes noires dont les juges et l'huissier s'étaient dépouillés avant de prendre la fuite.

Cette maison portait le n" 14. Comme l'autre, elle n'était pas habitée.

Il résulta pourtant des renseignements que Bichot recueillit chez les voisins, que l'on voyait assez souvent entrer et sortir des gens d'apparence fort honnête, mais que nul ne connaissait — môme de vue.

Le cadavre, que tous les habitants du quartier voulurent voir, ne fut reconnu par aucun d'eux.

Malgré tout, le lieutenant de police était parfaitement édifié. Les déclarations de Lucien, de Pai)lllon et de Germain, la perquisition quMI avait faite en personne,ne lui permettaientpas de mettre en doute l'existence d'un tribunal occulte, organisé par les Jésuites, et (jui fonctionnait depuis un temps inappiéciable.

Aussi, comme le cajiitaine n'avait pas craint de lui donner comme président Monseigneur de Silistrie, dont il affirmait avoir reconnu le timbre de voix, le lieutenant se rendit chez Sa Grandeur.

Le prélat était à table. 11 fit introduire l'illustre visiteur dans sa salle à manger.

404 MONSKIGîhEUR

— Veuillez m'excuser, monsieur, dit-il gracieusement, d'en agir si familièrement ; mais je sais que vous ne vous déplacez pas en vain et que vos moments sont comptés. De quoi s'agit-il? Serais-je assez heureux pour vous être utile er quelque chose?

Sans se laisser intimider par ces paroles doucereuses, le lieutenant de police alla droit au but et demanda au prélat compte de son temps.

— Mais je n'ai pas bougé d'ici de la journée, monsieur! fit Sa Grandeur avec un étonnement profond. Informez-vous, d'ailleurs, ma maison est à vos ordres. Interrogez mes domestiques...

— Oh ! je ne doute pas que vos précautions ne soient bien prises, si ce dont vous accuse le capitaine de Saint-Germain est vrai, dit le magistrat avec incrédulité.

— Le capitaine a tort de me poursuivre avec tant d'acharnement, répliqua le prélat avec beaucoup de dignité. Je m'en étonne, je ne vous le cache pas. La calomnie n'est pas l'arme dont se sert ordinairement un soldat. Pourquoi l'employer contre moi, d'ailleurs? Est-ce parce que je soutiens pour la compagnie à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir un procès que M. de Saint-Germam serait heureux de nous voir perdre? Que m'importent ces intrigues? Est-ce que j'empêche ce gentilhomme d'épouser M"' Lionnay? Est-ce que j'ai recours aux moyens honteux dont il se sert pour l'écarter de mon chemin?

Et Monseigneur haussa les épaules d'un air de pitié.

Le lieutenant de police sentait bien que le prélat mentait impudemment; mais il ne pouvait pas le lui prouver.

Il n'osait pas l'arrêter surtout! Mettre un évêque en état d'arrestation préventive était une énormité devant laquelle on reculerait peut-être encore de nos jours. A plus forte raison, était-ce une monstruosité à l'époque dont nous parlons.

Il feignit donc de croire aux protestations de Monseigneur et se retira, mais en se promettant bien d'en référer le lendemain matin au ministre.

Pendant ce temps, Lucien, Papillon et Germain avaient gagné la rue Saint- Honoré.

Une autre douleur leur était réservée. Ludivine et Lina étaient en larmes. M. Lionnay lui-même, profondément accablé, pleurait silencieusement à côté d'elles.

Il était neuf heures, et depuis deux heures Raymonde avait disparu 1

xxu

LENLEVEMENT

Celle découverte produisit sur Lucien un effet terrible. Tl lui sembla qu'on lui arrachait le cœur.

Il y eut un moment de stupéfaction douloureuse, pendant lequel le capitaine,

M. Lionnay et Papillon se regardèrent, anéantis, et se serrèrent silencieusement la main.

Le premier, notre jeune officier se redressa.

— Mais comment a-t-eJle disparu? demanda-t-il.

M"* d'Estourbel, qui se trouvait auprès de Raymonde, à ce moment là, apprit à Lucien tout ce dont elle avait été témoin.

Une demi-heure après le départ de Germain et de Papillon, une femme d'un certain âge s'était présentée et avait remis à Raymonde une lettre t très-pressée,» prétendait-elle,

Raymonde, après en avoir pris connaissance, avait subitement pâli.

— Ah ! mon Dieu! avait-elle dit.

Et, sans autre explication, elle était montée dans son appartement, avait changé de toilette en toute hâte et était redescendue en courant. Lina, que ce départ précipité avait surprise, essaya de l'arrêter au passage.

— Mais où allez-vous? interrogea-t-elle. Que vous est-il arrivé?

— Rien, ce n'est rien, répondit la jeune fille sans s'arrêter. Voyant pourtant que Lina était très-inquiète de ce départ précipité :

— Je reviens dans un instant, lui dit-elle en s'éloignant.

Elle lui fit de la main un dernier geste d'adieu et disparut, accompagnée de la personne qui lui avait remis cette lettre.

Lucien ne savait que penser.

Quant à M. Lionnay, il était dans un état de prostration si complet, qu'il s'abandonnait à sa douleur, sans lui chercher d'inutiles explications.

— Cependant, nous ne pouvons pas rester cloués sur nos chaises sans chercher à savoir ce que Raymonde est devenue, fit observer le capitaine.

Alors se retournant vers M"" d'Estourbel :

— Cette lettre, vous ne l'avez pas lue? lui demanda-t-il. ~ Non.

— Vous n'avez pas vu l'écriture, ni la signature... rien ne peut nous donner un indice quelconque sur le personnage inconnu qui lui a adressé ce billet?

— Non, rien, répondit Lina.

— Il faut pourtant que la signature de cette lettre ait aux yeux de M"* Lionnay une grande autorité, pour la décider, dans les circonstances où nous sommes, a sortir seule et sans dire où elle va.

— C'est ce que j'ai pensé, dit la jeune fille. C'est pour cela que je sollicitais d'elle un mot d'explication au moment où elle est partie; mais elle était si pressée qu'elle n'a voulu rien entendre et que c'est à peine si, en courant à la fenêtre, j'ai eu le temps de la voir monter dans le carrosse qui venait la chercher.

— Un carrosse! s'écria Lucien.

— Lourd et poudreux, ressemblant à une chaise de poste beaucoup plus qu'a une voiture de gala.

— Voilà qui est étrange! murmura l'officier. Et dans quelle direction ce carrosse s'est-il éloigné? ajoula-t-il.

— Il a suivi la rue Saint-Honoré jusqu'à la rue des Prouvaires; il a tourné sur sa gauche du côté des Halles et a disparu.

Lucien s'arrêta. Il n'y comprenait rien. Il jeta sur l'ancien banquier un regard suppliant, comme pour lui demander le mot de cette énigme; mais M. Lionnay était plongé dans un tel accablement qu'il sninblait étranger à ce qui se pass^iit autour de lui.

Soudain, notre jeune officier se ravisa.

— Cette lettre que Raymonde a reçue, demanda-t-il à Lina, avez-vous remarqué ce qu'elle en a fait?

— Oui. Elle l'a 'glissée précipitamment dans sa poche au moment oîi elle m'a laissée pour aller changer de toilette.

— Savez-vous si le billet n'est pas resté dans la robe qu'elle a quittée?

— Non.

— Comment! vous n'avez pas eu l'idée de vous en assurer?

— Je ne me le serais pas permis, répondit Lina. Quelques instants après, lorsque M. Lionnay est rentré, je lui ai raconté ce qui venait d'arriver. Il a paru très-agité, il est monté dans son appartement, d'où il est redescendu tout bouleversé. La peur... l'émotion... nous ont gagnées aussi... nous nous sommes mises h fondre en larmes... voilà tout ce que je peux vous dire.

— Mais, fit Ludivine en s'essuyant les yeux, M. Lionnay a peut-être cherché, lui...

Le négociant leva ses paupières rougies.

— Non, dit-il en secouant tristement la tête.

— Venez donc, alors! s'écria Lucien qui lui prit le bras et l'entraîna.

M. Lionnay se laissa faire. Poussées par la curiosité, Ludivine et Lina montèrent avec lui.

Aussitôt entré dans l'appartement, le capitaine aperçut sur une chaise la robe que Ra}Tnonde venait de quitter!

— Regardez, dit-il à Lina, en lui désignant le vêtement auquel, par discrétion, il ne voulait pas toucher lui-même.

M"" d'Estourbel s'approcha et froissa l'étoffe dans sa main.

— Je la sens! s'écria-t-elle.

Immédiatement elle introduisit sa main mignonne dans la fente de la robe et ramena victorieusement un morceau de papier chiffonné qu'elle tendit à Lucien. L'ofticier s'en empara. 11 allait y jeter les yeux. Un scrupule l'arrêta.

— Vous permettez? demanda-t-il au père de Raymonde.

— Faites, répondit-il avec accablement.

Lucien lut alors rapidement ce billet laconique et leva sur M. Lionnay un regard stupéfait.

— Qu'est-ce que cela signifie? murmura-t-il.

L'ancien banquier, à son tour, iinit par se troubler sous le regard que notre héros faisait peser sur lui.

Saisissant brusquement le bras du capitaine, il s'empara du billet qu'il tenait à la main j mais à peiiie y avait-il jeté les yeux qu'il chancela.

— Ah! malheureux! gérait-il. Je comprends tout, maintenant.

Sur cette lettre, il avait lu ces mots écrits de sa propre main :

t Je suis un i)eu soulTrant. Viens vite auprès de moi. i

Et, au bas de ces deux lignes, sa signature !

C'était l'échantillon qu'il avait laissé l'avant-veille entre les mains deM.de Lalour sur la dem-ande de ce conseiller. 11 expliqua sur-le-champ à Lucien et à Lina ce qui s'était passé.

— Vite, dit-il ensuite. Courons chez M. de Latour !

II était près de neuf heures et demie du soir. Malgré tout, M. Lionnay se rendit, accompagné du jeune oflicier et de Papillon, chez le conseiller.

Celui-ci avait refusé d'abord de recevoir le banquier, mais ce dernier insista avec tant de force, et Lucien avec lui, que M. de Latour se vit forcé de les faire entrer.

Il avait l'air non-seulement très-élonné, mais encore très-froissé de la violence qui lui était faite.

— Allons droit au but, messieurs, dit-il, et expliquez-moi pourquoi vous envahissez ainsi mon domicile à pareille heure?

— Je suis plus pressé que vous de toucher au résultat de cette entreprise, dit M. Lionnay. Vous vous souvenez de ce que vous m'avez fait écrire avant-hier?

— Oui... je me souviens vaguement que je vous ai fait écrire quelque chose.

— Vous m'avez dicté ces mots: i Je suis un peu souffrant. Viens vite auprès de moi... •

— C'est possible.

— Eh bien! monsieur, ce billet vous a été volé.

— Vous vous trompez, monsieur. Il est là, sur mon bureau, dit M. de Latour.

— Il n'y est pas, puisque le voilà, riposta M. Lionnay en le lui mettant sous les yeux.

Le conseiller voulut s'en emparer.

— Non pas, monsieur, fit le négociant. Je le garde. Car savez-vous avec quelle odieuse impudence on a abusé de ma bonne foi? On a adressé cette lettre à ma fille, il y a deux heures, et elle a suivi le misérable qui lui avait transmis ce monstrueux message.

— Vous voulez m'eflrayer... balbutia M. de Latour. C'est impossible... Je ne vous crois pas...

— C'est la vérité, monsieur. Aussi, comme je ne i)uis pas supi)0ser que vous soyez complice do cette ignominie, je viens vous demander le nom de celui qui vous a volé ce papier.

— Je ne demande pas mieux, monsieur. Je ferai une enquête minutieuse, et dès que ce nom me sera connu...

— Eh ! ai-je le temps d'attendre? s'écria douloureusement M. Lionnay/c'est aujourd'hui, à l'instant, (ju'il me faut le nom du coupable.

— Je regrette sincèrement de ne pouvoir pas vous satisfaire ; mais je reçois beaucoup de monde ici. Tous ccwx (jui ont devant le ])arlement une affaire en suspens m'assiègent de leurs sollicitations, répondit le conseiller. Vous le savez

mieux que personne, monsieur Lionnay. Maintes fois vous vous êtes croisé ici avec des personnes qui venaient comme vous... Tout à coup l'ancien banquier se frappa le front.

— N'avez-vous pas reçu la visite de Monseigneur de Silistrie? interrompit-il brusquement.

— Si, monsieur; mais quel rapport...

— Quel jour pour la dernière fois?

— Il y a deux ou trois jours peut-être...

— Précisez, monsieur, je vous en conjure, car je vais déposer une plainte à l'instant et vous serez certainement interrogé, puisque c'est à vous que j'ai confié cet écrit, chez vous qu'il a été dérobé !

M. de Latour fit une assez vilaine grimace.

— Mais je ne demande pas mieux, fit-il avec un sourire forcé. Attendez que je me rappelle... c'était... c'était avant-hier.

— Le jour même où je suis venu ici à votre requête.

— Oui... je crois bien que c'était ce jour-là...

— Et... sans doute... Monseigneur est entré dans votre cabinet après mon départ? interrogea M. Lionnay,

— Oui... il me semble, en effet... mais, encore une fois, quel rapport y a-t-il entre Sa Grandeur l'évèque de Silistrie et le vol de ce papier?

— Je souhaite pour vous que vous l'ignoriez réellement, monsieur, répliqua M. Lionnay, car je le saurai, moi.

A ces mots, il s'inclina froidement devant M. de Latour et alla rejoindre Lucien qui l'attendait.

— Que faire? demanda-t-il en se tournant vers lui.

Papillon attendait dans l'antichambre. Il sortit avec le banquier et le capitaine, qui lui communiquèrent les soupçons qu'ils avaient conçus. Bien entendu, il ne chercha pas à les combattre. Évidemment, Monseigneur avait voulu prendre une éclatante revanche et se défaire à la fois de ses deux ennemis : de Lucien, en le faisant assassiner par le tribunal de la Foi; de M. Lionnay, en lui volant sa (ille et en le réduisant au désespoir.

Si le premier projet avait échoué, grâce à la vigilance de Germain et du brigadier, le second n'avait que trop bien réussi !

Le vieux négociant, au désespoir, voulait aller à l'instant chez le lieutenant de police et lui confier le soin de le venger; mais Lucien ne fut pas de cet avis.

Il se rappelait avec quelle prudente réserve et presque avec quelle répugnance ce magistrat avait accueilli la déposition que le capitaine lui avait faite, et l'accusation que celui-ci avait portée contre le prélat.

— Votre plainte n'aboutirait à rien, dit l'officier au malheureux pcre.

— Pourquoi?

— Parce qu'on osera encore moins accuser un évèque d'enlèvement que d'assassinat.

— Cependant, ainsi que vous ie disiez tout à l'heure, nous ne pouvons pas ea rester là.

Entre Pantin et Bondy, la chaise de poste s'arrêta. (Page 416.)

— Je l'espère bien, seulement, au lieu de nous adresser aux. autres. Il ne faut compter que sur nous.

— Sur nous! se récria M. Lionnay, à qui cette unique ressource n'inspirait certainement pas grande confiance.

— Assurément. Et d'abord, il faut nous assurer si Monseigneur est encore à Paris.

— Mais comment.

ôS™" Liv. 52

— Rien n'est plus facile, mon ciier monsieur. Papillon est l'ami intime de l'intendant de Monseigneur. Il va se rendre rue Croix-des-Petils-Champs, et je serais bien étonné s'il ne nous rapportait pas de cette expédition quelque indication précieuse.

— Tu as parbleu raison! s'écria le vieux brigadier. A la bonne heure! voilà ce qu'on peut appeler une idée! Je n'y pensais plus du tout, moi, à ce brave M. Bazile. Il me semble qu'aujourd'hui je le reverrais avec plaisir.

11 était près de dix heures du soir. Personne n'avait encore soupe. Cependant Lucien ne voulut prendre aucun repos ni aucune nourriture avant de savoir au moins ce qu'était devenu Monseigneur,

Papillon ne perdit pas une minute. Au lieu de rentrer chez lui, il se rendit sur-le-champ à la petite auberge du Pot-d'Elain.

C'était là qu'il avait fait avec Bazile ce fameux souper qui avait été le point de départ des recherches et des découvertes opérées depuis par le capitaine.

C'était là qu'il avait combattu, le verre et la fourchette à la main. C'était là qu'il avait vaincu, jonchant le sol de bouteilles vides et laissant son adversaire ivre-mort sur le champ de bataille.

Aussi Papillon, ou plutôt Etiennb, avait-il laissé dans la maison un souvenir -inpérissable. Un cabaretier n'est jamais insensible à de telles prouesses.

Au moment où le brigadier se présenta, la salle basse était déserte. L'aubergiste allait fermer sa boutique.

11 regarda Papillon avec une certaine hésitation.

— Je ne me trompe pas... balbutia-t-il. Vous êtes bien monsieur Etienne... l'ancien valet de chambre de l'archevêque de Bordeaux...?

— Oui! fit le brigadier surpris. Quel changement ai-je donc subi, pour que vous ne me reconnaissiez pas?

— Ah ! c'est juste, vous ne vous en apercevez pas, vous, fit le cabaretier en .souriant ; mais pour quelqu'un qui ne vous a pas vu depuis quinze jours...

— Eh bien ! quoi?

— Cette moustache... cette royale...

Papillon rougit légèrement. Il n'avait pas songé à cela.

— C'est vrai, dit-il négligemment. J'en ai si peu l'habitude que moi-même... vous le voyez... je n'y pense pas.

— C'est incroyable! fît l'aubergiste.

Et il se tourna vers sa femme.

— N'est-ce pas, lui dit-il, que M. Etienne a tout à fait l'air d'un soldat maintenant?

— Oui, répondit la jeune femme. Il est bien mieux ainsi.

— Vous trouvez, belle dame? minauda l'inflammable garde-française en se rengorgeant.

Il s'approcha du fauteuil oîi trônait la belle cabaretière, la bouche en cœur, le jarret tendu, l'œil en coulisse... mais il .se rappela fort heureusement qu'il n'élait pas là pour brûler ses ailes aux beaux yeux d'une Vénus de comptoir.

— Oui, reprit-il sur le même ton léger qu'il avait affecté dès le début, je me

MONSEIGNEUR ^n

suis résigné à reprendre du service pour quelque temps. J'ai trouvé chez un colonel de gardes-françaises... le comte de Monclavel... vous le connaissez peutêtre?

— Non, nous n'avons pas cet honneur, ré])ondit le cabaretier.

— J'ai trouvé, dis-je, continua Etienne, une place très-avantageuse, je l'ai prise. Or, vous n'avez pas oublié le proverbe : « Il faut hurler avec les loups, i Eh bien! avec les soldats, il faut jurer et laisser pousser sa moustache.

— Est-il gai, est-il philosophe, ce M. Etienne! s'écria l'aubergiste.

— Et mon ami M. Bazile, comment va-t-il, lui? demanda Papillon.

— Fort bien, je suppose.

— Comment! vous supposez? Il y a donc quelque temps que vous ne l'avez pas vu?

— Deux jours seulement.

— Il n'est donc pas à Paris?

— Je ne le crois pas.

— Sarpejeu ! que c'est contrariant. Et moi qui, en passant par ici ce soir, espérais vider avec lui une bouteille...

— Il en aurait été enchanté, monsieur, car il vous tient en grande estime.

— Il vous l'a dit?

— Sans doute.

— Hall! lit Papillon abasourdi.

— Oui, monsieur. II ne m'a pas dit ce que vous lui avez conseillé de faire, mais il paraît que vous lui avez donné un fameux conseil tout de môme !

— En vérité?

— Oui, monsieur. Et même, ajouta confidentiellement l'aubergiste, nous avons remarqué que, depuis le jour où vous avez soupe ensemble, M. Bazile était plus gai et faisait plus de dépense. Alors savez-vous ce que nous avons pensé?

— Non.

— Nous avons pensé que le conseil que vous lui avez donné lui a rapporté une grosse somme d'argent...

— C'est bien possible.

— Et que c'était cela qui lui inspirait l'idée de se retirer dans son pays.

— Il y songe donc réellement?

— Pour nous ce n'est pas douteux. Ce qu'il nous a dit avant-hier, au momeut de partir...

— Ah ! c'est avant-hier seulement qu'il est parti?

— Oui, monsieur.

— Pour toujours?

— Pas encore, je ne le crois pas. Seulement, d'après ce qu'il a laissé échapper devant nous avant de se mettre en route, il va acheter une maison, dans laquelleil a l'intention de se retirer plus tard,

— Ah ! il est allé acheter une maison?

— A ce qu'il paraît,

— Dans son pays?

— Oui, monsieur.

— Ce ciier Bazile! fit bruyamment Papillon. J'irai l'y voir, certainement... Tiens, mais au fait... de quel pays est-il donc? Il me l'a dit pourtant... C'est singulier... je ne me rappelle plus...

— Il est de Meaux, dit le cabaretier.

— Vous en êtes sûr? Il me semble qu'il m'avait parlé de Melun.

— Oh! non, monsieur Etienne, vous vous trompez, je vous le garantis. Il nous a dix. fois entretenus de son pays, de l'envie qu'il avait d'y finir ses jours, et

c'est bien de iMeaux qu'il s'agissait.

— Vous devez avoir raison, fit le brigadiei \ mais je ne sais pourquoi... Meaux... Melun... je confonds toujours ces diablesses Oe villes ensemble.

.\lors, esquissant son plus aimable sourire :

— iMais je vous demande pardon, reprit-il. Je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Je suis moi-même un peu pressé et je ne voudrais pas abuser...

— Vous n'abusez pas, monsieur Etienne. Au contraire, protesta l'aubergiste.

— Si vous voyez Bazile avant moi, continua Papillon, faites-lui mes amitié.s et dites-lui combien j'ai été ravi d'apprendre que mes conseils lui avaient été bons à quelque chose.

— Nous n'y manquerons pas, monsieur Etienne. Soyez tranquille, promit la cabaretière, de sa voix la plus caressante.

Papillon sortit et se dirigea vers l'hôtel qu'habitait Monseigneur. Malgré l'heure avancée, il frappa.

La porte s'ouvrit ; i! entra.

— M. Bazile? demanda-t-il au portier.

— Il est parti depuis deux jours, monsieur.

— Comment! il n'est pas à Paris?

— Non, monsieur.

— Monseigneur est donc absent?

— Du tout. Monseigneur est ici.

— En êtes-vous sûr?

— Tellement sûr que j'ai vu Sa Grandeur rentrer à l'heure du souper — sans chapeau et sans épée qui plus est. Ainsi, vous voyez que je suis bien certain de...

Il s'interrompit brusquement et prit un air grave.

— Mais qui êtes-vous? que voulez-vous? interrogea-t-il.

— Rien. Je venais voir Bazile, voilà tout. Il n'y est pas, je m'en vais. Vous lui direz qu'Etienne est venu, Etienne... le valet de chambre de l'archevêque de Bordeaux...

Quand il entendit prononcer le nom d'un archevêque, le portier s'inclina humblement.

— Oh! pardon, monsieur... pardon... balbutia-t-il ; mais je n'avais pas l'honneur de vous connaître... et alors... vous comprenez... Je vous disais donc que Monseigneur était rentré à l'heure du souper, sans chapeau, sans épée... vous (ievinez, n'est-ce pas? Il aura été surpris par le mari... et il n'am'a eu que le temps de... Ah! c'est que c'est un gaillard que Monseignem"! Il entrelient une

actrice de la Comédie italienne... et la plus jolie, qui plus est... la petite Biondetta... vous savez?...

— Bien, bien, fit Papillon, que ce bavardage commençait à fatiguer, je vous remercie. Je sais tout ce que je voulais, et du moment que Monseigneur est chez lui...

— Ça, je peux vous le certifier. Personne ne garde sa porte mieux que moi : il n'est pas sorti, je vous en réponds.

— Bazile ne tardera donc jias à revenir à Paris, poursuivit le brigadier en se retirant. N'oubliez pas de lui annoncer que je suis venu le demander, et bonne nuit!

A ces mois, il regagna précipitamment son logis. Lucien et M. Lionnay l'attendaient avec impatience.

— Eh bien? lui demandèrent-ils aussitôt qu'ils le virent paraître.

— Eh bien! Monseigneur est ici, mais Bazile n'y est pas, répondit le brigadier.

— Vous croyez vraiment que Monseigneur est resté à Paris? fit Lucien.

— J'en suis à peu près sûr. Le portier, auquel je me suis adressé, n'avait pas l'air disposé à me cacher quoi que ce soit. II m'a môme appris une foule de choses que je ne savais pas. Ainsi, il a remarqué que Monseigneur était rentré ce soir sans épée et sans chapeau, ce qui prouve bien que c'était lui qui présidait rue de la Harpe le tribunal de la Foi.

— En outre, ajouta le capitaine, il est fort probable que Monseigneur se tiendra coi pendant quelques jours. La chaude algarade que nous lui avons donnée, l'esclandre que nous avons faite en faisant envahir la maison par la police, le bruit qui en résultera, vont le forcer évidemment à une grande réserve. Aussi, comme, tant que Monseigneur restera à Paris, je suis d'avis que Baymonde ne court aucun danger immédiat, soupons et discutons quel parti il convient de prendre.

En effet, Ludivine avait dressé le couvert et levait les bras au ciel avec des gestes désespérés, protestant qu'il était mauvais pour l'estomac de rester si longtemps sans manger.

Aussi, poussa-t-elle un gros soupir de joie quand elle vit Lucien et Papillon s'asseoir enfin et faire honneur à son repas.

De toutes les opinions qui furent émises et discutées, celle qui domina fut celle de Lucien,

— Puisque, de toute évidence, disait-il, c'est Monseigneur qui a fait enlever Baymonde, et puisque Monseigneur est à Paris, il faut que ce soit un de ses familiers qui ait agi pour son compte.

• Or, Bazile est non-seulement le familier de son maître, qu'il sert depuis vingt-cinq ans, mais encore il est son confident, presque son comj)lice.

< Donc, l'absence de Bazile n'a pas d'autre cause que l'enlèvement de Baymonde, et, si Bazile est à Meaux, c'est à. Meaux qu'il faut aller chercher Baymonde.

Assurément le brigadier trouvait ce raisonnement fort judicieux; mais une chose le déroutait.

Si Bazile s'était félicité hautement devant le cabaretier du Pot-d'Éiain d'avoir suivi les conseils du compère Etienne, c'est qu'il avait soutiré à son maître quelque grosse somme d'argent.

En ce cas, rien ne l'empêchait de se retirer, dès à présent, dans son pays, pour y vivre dans une paix traniiuille, et non pas pour continuer à y servir les intrigues du père Savournin.

Cependant, comme l'un n'empêchait pay l'autre, Papillon finit par se ranger à l'avis de Lucien et par convenir que c'était à Meaux qu'il convenait de se rendre au plus vite.

— D'autant plus, ajouta Lucien, que nous nous apercevrons promptement si nous faisons fausse route.

— Comment? demanda M. Lionnay, qui se connaissait bien mieux en chiffres et en transactions commerciales qu'en aventures et en intrigues de ce genre.

— Un carrosse ne passe pas facilemect inaperçu, fit observer Lucien. Et comme, d'après ce que nous ont dit Ludivine et Lina, c'est vers sept heures qu'on est venu prendre Raymonde, il faisait assez grand jour pour que l'on puisse suivre pendant deux heures au moins la piste de la chaise de poste.

— C'est vrai, fit le banquier émerveillé.

— Si donc c'est sur la route de Meaux qu'elle s'est engagée, nous devons retrouver sa trace jusqu'à Bondy pour le moins, si ce n'est jusqu'à Livry.

Les pressentiments de Lucien ne l'avaient pas un instant égaré.

Désespérant de vaincre son ennemi par la force, Monseigneur avait résolu de se débarrasser de lui par une sorte de condamnation judiciaire, qui lui assurerait l'impunité, en même temps qu'elle permettrait à sa conscience de dormir en paix.

Il avait donc attiré Lucien devant le tribunal de la Foi.

Sachant par M. de La Vauguyon que le capitaine avait enfin appris le nom de son père, mais supposant à juste titre qu'il n'avait recueilli encore aucun détail relatif à sa famille, Monseigneur avait habilement excité la curiosité de Lucien.

En se servant du nom de Biondetta, il avait été même fort adroit.

Biondetta écrivant mystérieusement à son ancien amant, lui donnant rendezvous ailleurs que chez elle, avait l'air de trahir par amour un secret qu'elle avait surpris.

Les hommes se laissent toujours prendre à un piège qui flatte leur vanité. Et comme Lucien ne connaissait pas l'écriture de Biondetta, — qui ne lui avait jamais écrit, Monseigneur s'en était assuré, — il était aller donner tête baissée dans le guet-apens qu'on lui tendait.

Afin de s'assurer la victoire sur toute la ligne. Monseigneur avait entrepris également d'enlever Raymonde : d'abord, parce qu'il la trouvait belle; ensuite,parce qu'il savait bien que c'était le plus sûr moyen de triompher des entêtements de M. Lionnay.

A son choix, il pourrait ou déshonorer la jeune fille et faire mourir son père de chagrin, ou bien la lui rendre, mais ne la rendre qu'en échange d'un bon et valable désislement.

MONSEIGNEUR 4ir»

Que lui importait? Du moment que Lucien serait condamné et exécuté, qu'avait-ii à craindre? Ne pouvait-il pas tout se permettre? N'était-il pas bien sûi qae ce passé, qu'il avait entené dans l'oubli, ne se dresserait plus devant lui pour l'accuser?

Dans la prévision de ce succès, qu'il considérait déjà comme assuré, Monseigneur avait immédiatement envoyé Bazile àMeaux pour lui acheter une maison, et lui avait adjoint Colibri.

Dès que Faventurier avait su qu'il s'agissait de faire pièce au capitaine de Saint-Germain, il avait accej)té avec empressement. Il gardait rancune au jeuae officier des trois défaites que celui-ci lui avait fait essuyer. Bazile partit en chaise de poste avec lui. Le soir même ils étaient à Meaux. Le lendemain matin, à huit heures, Bazile était chez le propriétaire de la maison dont il avait tant envie. A huit heures et demie, le marché était conclu, l'argent versé. A neuf heures, le propriétaire emportait son linge et ses habits — seuls objets dont Bazile lui eût laisse dans le contrat le droit de disposer.

A neuf heures un quart. Colibri montait à cheval pour venir annoncer à Monseigneur que Bazile et sa maison étaient aux ordres de leur maître. A deux heures, il entrait dans la chambre de Sa Grandeur. Ici les obstacles étaient plus difficiles à surmonter. Cependant, comme Monseigneur avait tout prévU; la réussite était à peu près certaine.

Le billet que M. Lionnay avait écrit chez le conseiller, billet dont le prélat s'était emparé, devait faire infailliblement tomber Raymonde dans le piège qu'on lui tendait.

Colibri, quand il eut cette lettre entre les mains, et quand Monseigneur lui eut affirmé que Lucien ne serait pas là pour s'opposer au départ de la jeune fille répondit du succès.

Il voulut tout organiser. Ce fut lui qui alla tout d'abord réclamer l'assistance de son ami Boiscoupé, lui qui trouva la femme chargée de porter à Raymonde la prétendue lettre de son père.

Enfin, ce fut lui qui combina le plan d'enlèvement.

Monseigneur avait une telle hâte d'en finir avec Lucien et M. Lionnay, ces deux obstacles qui se dressaient encore entre lui et son futur généralat, qu'il avait fait largement les choses.

Colibri, qui, de son côté, n'était pas fâché de jeter un peu de poussière aux yeux et de trancher du grand seigneur, ne marchanda pas les services qu'on réclamait de son intelligence.

Il loua un carrosse commode et solide, solide surtout, et capable de supporter sans encombre le trajet de Paris à Meaux.

La femme à qui il confia le soin de porter la lettre à Raymonde était une Tieille coquine, sans scrupule et sans vergogne, qui, jadis, avait été sa maîtresse et qui, pour un écu, aurait vendu père et mère.

Bien endoctrinée par Colibri, habillée des vêtements neufs qu'il lui avait achetés, elle se présenta chez Raymonde et lui tendit le message qu'on lui avait donné et dont on lui avait fait prendre connaissance.

^io MONSEIGNEUR

Aussi, quand elle vit la jeune fille se troubler :

— Dépêchez-vous, mon enfant, lui dit-elle. Il n'y a pas un moment à perdre! Raymonde s'habilla à la hâte, descendit aussitôt, mais hésita un instant à

monter en voiture.

— Où allons-nous donc? demanda-t-elle.

— Chez M. de Moissand, répondit la vieille. M. de Moissand est un conseiller au parlement, qui habite à une demi-heure de Paris. C'est chez lui que monsieur votre père s'est senti brusquement indisposé. Vite, mon maître lui a fait écrire le petit mot que je vous ai remis, a fait atteler son carrosse et m'a donné l'ordre de venir vous chercher.

L'explication était donnée d'une façon si naturelle, les cheveux presque blancs de cette mégère imposaient si fort aux dix-huit ans de Raymonde, et la lettre de son père était si pressante, qu'elle n'hésita plus.

Montant lestement dans le can-osse qui l'attendait, elle ne cacha pas son impatience et ne fut même pas fâchée de voir avec quelle rapidité le cocher enlevait les chevaux. En effet, plus vite elle irait, plus tôt elle serait auprès de son père.

Chemin faisant, elle interrogeait la vieille femme.

Qu'a donc mon père? Comment cette indisposition l'a-t-elle pris?

— Je ne sais pas, ma bonne demoiselle, je n'étais pas là. M. de Moissand m'a envoyée chez vous sans me donner aucune explication, sans que j'aie le temps de m'informer auprès des autres domestiques...

Mon Dieu ! pourvu que ce ne soit pas dangereux ! s'écria Raymonde.

Oh! ce n'est pas probable, mademoiselle, puisque M. Lionnay a pu vous

écrire.

Malgré tout, la jeune fille était fort inquiète. Le carrosse roulait avec une rapidité de plus en plus grande. Depuis un quart-d'heure déjà on avait quitté Paris. Enfin à moitié chemin, entre Pantin et Bondy, la chaise de poste s'arrêta.

Les deux portières s'ouvrirent à la fois. La vieille femme sauta à terre, deux hommes montèrent à sa place et le carrosse repartit au galop — le tout si vivement que Raymonde n'eut pas le temps de pousser un cri.

Colibri avait judicieusement pensé que se montrer dès le commencement de l'entreprise, c'était en compromettre le succès.

11 était donc parti à pied avec son ami Boiscoupé, après avoir donné au cocher, grassement payé d'avance, toutes les instructions nécessaires.

Le cocher avait reçu l'ordre de s'arrêter, dès qu'il aurait rejoint les deux aventuriers.

Naturellement ceux-ci, qui avaient pris les devants, se gardèrent bien de faire halte à l'endroit le plus fréquenté.

A moitié chemin de Pantin et de Bondy, non loin du canal, se trouvait un endroit absolument désert, planté de grands arbres derrière lesquels il était facile de se dissimuler.

Ce fut cet emplacement que choisirent Colibri et Boiscoupé.

Uuand ils entendirent le roulement du carrosse, ils se penchèrent en avant et

Papilloa se rendit chez un luaichaud de chevaux. (Page 421.)

interrogèrent la roule du regard. Elle était déserte aussi loin que la vue pouvait s'étendre. Décidément, tout les favorisait.

Lorsqu'enfin la chaise de poste s'approciia, Colibri et Boiscoupé s'espacèrent de façon à lui |)ermellre de jiasser au miliou d'eux. A peine s'élait-elle arrêtée qu'ils ouvraient chacun leur portière, s'installaient ù la place de la vieille femme et s'inclinaient devant Haymonde.

Une fée n'aurait pas exécuté cette substitution de personne avec plus- d'habileté que nos deux amis n'en avaient déployé.

Aussi, lorsque Raymonde, devinant subitement le piège dans lequel on l'avait attirée, voulut s'élancer à la portière pour appeler à son secours. Colibri lui prit une main, Boiscoupé prit l'autre et ils la maintinrent sur le coussin delà voiture.

Ils demeuraient, du reste, fort respectueusement sur la banquette de devant.

— Mademoiselle, dit Colibri, de la voix la plus douce et la plus persuasive qu'il put trouver, je vous conseille d'en prendre votre parti, de ne pas bouger, de ne pas crier surtout !

Elle essaya de se soustraire à l'étreinte des ravisseurs.

— Songez, mademoiselle, ajouta Colibri, que de votre silence dépend notre sécurité personnelle. C'est vous dire que nous ne reculerons devant aucun moyen pour vous réduire à l'impuissance...

— Et que m'importe ma sécurité ! s'écria Raymonde, en faisant un nouvel effort, tout aussi inutile que le premier, bien entendu.

— Dussions nous vous bâillonner, mademoiselle, nous vous bâillonnerons, poursuivit Colibri avec^beaucoup de calme. Et si ce moyen ne suffisait pas...

Il n'acheva pas sa phrase, mais, de la main qui restait libre, il tira de sa ceinture un pistolet qui était caché sous son gilet. La vue de cette arme meurtrière fit tressaillir la jeune fille. Colibri s'en aperçut et sourit imperceptiblement.

— Au contraire, continua-t-il, si vous voulez bien ne pas faire un mouvement, ne pas pousser un cri, je vous donne ma parole que nous ne vous ferons aucun mal.

Cet engagement modifia brusquement les idées de résistance dans lesquelles Raymonde avait tout d'abord essayé de s'affermir.

En effet, résister, c'était forcer ces misérables à porter la main sur elle, à la bâillonner, si ce n'est à la tuer, amsi qu'ils l'en menaçaient; et ce n'était pas les empêcher de mettre à exécution le projet qu'ils avaient combiné.

Donc mieux valait se taire, puisque c'était aboutir sans violences à un résultat identique.

Cependant, elle essaya de capituler.

— Soit, dit-elle, je me tairai, mais je veux savoir oîi vous me conduisez.

• — Ainsi, répondit Colibri, vous nous promettez de ne pas bouger, de ne pas appeler à votre aide tant que vous serez dans cette voiture.

— Je vous le promets.

— Sur l'honneur?

— Je vous le jure ! dit-elle.

Colibri aussitôt lâcha le poignet meurtri de la pauvre enfant et fit signe à Boiscoupé de' lai rendre également la liberté.

Ils se renfoncèrent aussitôt dans l'encoignure de la chaise et firent semblant de fermer les yeux; mais, de mémo que le chat ne guette jamais mieux la souris que lorsqu'il fait semblant de ne pas la voir, ils ne perdaient ni l'un ni l'autre aucun des mouvements de la jeune fille.

Raymonde avait donné sa parole ; elle ne bougea pas.

Il faisait grand jour encore, quand le carrosse traversa Bondy.

A travers les glaces, la jeune fille voyait les paysans assis devant la porte de leur maison, entourés de leur famille, se reposant des fatigues d'une longue journée et aspirant avec délice les odorantes émanations du printemps.

Ce tableau champêtre réussit à la distraire pendant quelques instants. Bientôt après la chaise de poste entra dans une forêt épaisse et bien plantée.

Raymonde commença par admirer ces aibres magnifiques; puis, quand elle vit que cette solitude se prolongeait indéfiniment et que la nuit tombait, elle eut peur.

— Où sommes-nous? demanda-t-elle.

— Nous traversons la forêt de Bondy, mademoiselle, répondit Colibri.

Ces trois mots : * forêt de Bondy, • avaient encore en ce temps-là une valeur dont on ne peut pas se faire une idée aujourd'hui.

De temps immémorial, la forùt de Bondy avait été, en effet, le refuge des voleurs et des assassins qui fourmillaient autour de Paris.

Malgré la surveillance spéciale dont elle était l'objet à l'époque qui nous occupe il ne se passait pas une année sans que cette forêt légendaire justifiât sa détestable réputation par un nouveau vol ou par un assassinat.

Aujourd'hui même, malgré les années et les siècles écoulés, cette renommée terrible est restée. « Il a été dévalisé comme en pleine forêt de Bondy, » se dit de tout individu qui a compromis sa fortune dans une entreprise hasardeuse.

La réponse de Colibri n'était donc pas faite pour calmer les frayeurs de Raymonde. Elle n'avait jamais vu ni traversé la forêt; mais elle en avait entendu parler.

Elle avait une peur atroce, et cependant ses regards fouillaient avidement les profondeurs du taillis.

Peut-être n'aurait-elle pas été fâchée que la chaise fût attaquée par des brigands... car peut-être dans la bagarre aurait-elle recouvré sa liberté. Dans tous les cas, la mort ne l'eût pas plus effrayée que le sort au devant duquel elle s'acheminait.

Ce fut en vain, hélas! qu'elle appela mentalement les bandits à son secours. Après une heure de transes cruelles, dont l'obscurité qui s'épaississait de plus en plus redoublait les angoisses, le carrosse sortit de la forêt sans accident et arriva à Livry.

Le cocher avait tellement poussé ses chevaux pour franchir plus vite ce passage dangereux, qu'il fut obligé de les mettre au pas afin qu'ils pussent reprendre haleine.

Ce fut ainsi qu'on traversa Livry.

Aussi, au moment où la voiture passait devant l'auberge du Cheval-Blanc^ l'aubergiste et ses valets, (jui étaient assis devant la porto, s'imaginant <}ue le carrosse allait s'arrêter chez eux, se levèrent comme un seul homme et mirent le bonnet à la main pour recevoir ces illustres voyageurs... mais le carrosse poursuivit sa route. L'hôte et ses valets allèrent reprendre leur place, et Ray-

monde, qui avait eu une lueur d'espoir, poussa un long soupir, promptement suivi d'un geste de dépit.

— Mais enfin, oîi me conduisez-vous? demanda-t-elle. ^ A Meaux, mademoiselle, répondit Colibri.

— Chez qui?

— Chez un de nos amis, qui habite avec sa sœur une petite maison, bien jolie, Dien gaie, bien proprette, dans laquelle vous serez servie et soignée comme vous ne l'êtes pas chez vous.

— Alors, pourquoi me fait-on violence? Pourquoi me conduit-on à Meaux?

— Je serais fort embarrassé de vous le dire, mademoiselle, fit Colibri. Nous exécutons les ordres que nous avons reçus... pas autre chose.

— Mais qui vous les a donnés?

— Cette fois, il nous est absolument impossible de vous répondre, mademoiselle.

Raymonde ne put obtenir d'autre explication, bien qu'elle eût essayé à deux ou trois reprises de ramener la conversation sur le môme sujet. Enfin, vers trois heures du matin, le carrosse s'arrêta et Colibri mit pied à terre.

— Nous sommes arrivés? demanda la jeune fille.

— Pas encore, mademoiselle, mais nous le serons dans quelques minutes. Je monte à côté du cocher pour lui indiquer le chemin. Je n'ai pas besoin de vous dire que je continue à compter sur la parole que vous m'avez donnée.

— Jusqu'à ce que nous soyons arrivés, c'est promis, fit Raymonde; mais à partir de ce moment là...

— Oh ! tout ce que vous voudrez, mademoiselle. Le reste ne me regarde plus.. A ces mots, il referma la portière et se plaça sur le siège, à côté du cocher,

laissant à Boiscoupé le soin de surveiller la prisonnière.

Boiscoupé n'eut pas grand mal. Raymonde ne prononça pas une parole, ne fil |ias un mouvement.

Au bout d'un quart d'heure, la chaise s'arrêta de nouveau devant la grille d'entrée d'un jardin, au milieu duquel on apercevait les fenêtres éclairées d'une gentille maisonnette.

Colibri sonna. Aussitôt pamt Bazile, accompagné d'une femme d'un certain âge, et tenant à la main un flambeau à deux branches.

Colibri ouvrit la portière et fit descendre Raymonde.

— Mademoiselle... balbutia Bazile en saluant plus bas que terre. r]t tout en saluant, il jetait sur la jeune fille un regard curieux.

— Peste! murmura-t-il, il n'a pas mauvais goût, Monseigneur I

Quoique un peu rassuré sur le sort de Raymonde par la présence de Monseigneur à Paris, Lucien ne tenait pas en place.

Assurément, s'il n'avait pas été dix heures du soir, il serait parti.

Si môme il avait été sûr du chemin qu'il devait suivre, et s'il avait cru pouvoir à lui seul délivrer la jeune fille, il n'aurait pas attendu une minute de plus.

L'amour qu'il ressentait pour Raymonde était si vif, que vivre loin d'elle était désormais au-dessus de ses forces.

Depuis le jour où il l'avait rencontrée, cet amour avait grandi sans obstacle et avait été pour notre héros une source continuelle d'intarissables félicités. Il s'était accoutumé à considérer Raymonde comme sa femme. Si elle ne l'était pas encore, c'était uniquement parce qu'il avait voulu laisser à M. Lionnay la satisfaction de voir aboutir le procès qui devait lui rendre sa fortune.

Non-seulement l'enlèvement de Raymonde fut donc pour Lucien une douleur profonde, mais encore il produisit sur lui l'effet d'un coup de fouet et lui permit de mesurer l'étendue de la perte qu'il venait de faire.

Fort heureusement, Papillon parvint, par de bonnes promesses, à calmer l'effervescence du premier moment, et s'engagea à entrer en campagne le lendemain matin, au petit jour.

Lucien voulait mettre en mouvement un véritable corps d'armée.

Sur l'ordre de son maître, Germain se rendait chez Montclavel et le priait de venir à l'instant rue Saint-Honoré en costume de voyage et bien armé.

Edouard se levait aussitôt, donnait ses ordres en conséquence et chargeait ses pistolets d'arçon.

Pendant ce temps. Papillon allait réveiller Hartmann, lui mettait quelques Icuis dans la main et lui ordonnait, de la part de Lucien, de se mettre en tenue de cavalier, de se procurer des armes et de venir le rejoindre aussitôt.

— Surtout, soyez vif! lui recommanda le brigadier.

— Soyez tranquille, dit le Suisse, che suis fîf quand il le yaut. A l'instant môme, il fit ses préparatifs.

Papillon, en le quittant, se rendit chez un marchand de chevaux de sa connaissance et y acheta deux botes magnifiques pour lui et pour Ilartmajin. Lucien lui avait dit :

— N'ayez pas peur, nous avons de l'argent, prenez les meilleurs chevaux que vous trouverez.

Le marchand fournit par la môme occasion les selles et les brides, de sorte que le brigadier revint chez lui, admirablement équipé et conduisant en main le cheval qu'il destinait à Hartmann.

Malheureusement, il avait eu beau se multiplier, ces démarches lui avaient pris beaucoup de temps. Il était donc neuf heures du matin quand il arriva. A son grand étonnement, il vit une chaise de poste stationner devant sa porte.

— Encore un carrosse! s'écria-t-il. Qu'est-ce que cela signifie?.

Il monta précipitamment chez lui. Lucien, frémissant d'impatience, n'avait pas cessé de promener à tort et à travers dans sa chambre l'agitation à laquelle il était en proie.

— A qui est destinée cette voiture qui attend devant la maison? lui demanda le brigadier.

— Je ne sais pas, répondit le capitaine.

Il était tellement bouleversé qu'il n'avait rien vu, ni entendu.

— Calme-toi, lui dit Papillon, j'amène les deux chevaux tout sellés; Hartmann ne va pas tarder, et dès que M. de iMontclavel sera ici...

A peine avait-il prononcé ces paroles qu'Edouard parut.

— Me voici, dit-il. Partons-nous?

— Certes, fit Lucien, qui était prêt depuis quatre heures.

— Mais pour qui est la voiture que j'ai aperçue devant la porte? demanda Edouard.

Il courut à la fenêtre, souleva le rideau et jeta un coup d'œil dans la rue.

— C'est vrai ! dit-il. Je n'ai pourtant pas demandé de carrosse!

Ils se regardaient, fort surpris, quand on sonna à la porté de l'appartement. Comme ils allaient descendre, ils se trouvèrent là, tous les trois, au moment où Ludivine allait ouvrir la porte.

Quelle ne fut pas leur surprise quand ils reconnurent M"« d'Estourbel!

— Je venais vous faire mes adieux, madame, dit-elle à Ludivine, et vous remercier des bons soins que vous m'avez donnés...

— Vos adieux ! interrompit Edouard, Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Cela veut dire, monsieur, que mon tuteur a terminé hier l'affaire qui l'avait amené à Paris et que nous retournons aujourd'hui à Esbly.

— Ah ! j'y suis! s'écria Papillon. Le carrosse qui est en bas...

— Est pour nous, acheva Lina. Si j'avais écouté M. de Graffigny nous serions en route depuis longtemps ; mais je tenais à attendre une heure convenable pour faire mes adieux à M™* Debrau. Il est vrai que je n'espérais pas trouver près d'elle une si nombreuse compagnie.

— Comment! murmurait Montclavel consterné... sans prévenir... à brûle-pourpoint... M. de Graffigny s'est décidé...

— Mon plus grand regret, en m'éloignant, reprit Lina, c'est de ne pouvoir pas embrasser cette pauvre Raymonde. Aussi demanderai-je à l'un de vous, messieurs, de me donner de ses nouvelles aussitôt que cela sera possible.

— Je vous le promets, mademoiselle, dit Lucien. Je m'imagine que cela nous sera plus facile que vous ne le croyez.

— Comment cela?

— Nous avons lieu de supposer que c*est dans les environs de Meaux qu'on a transporté Raymonde.

— Mais c'est à une lieue et demie de Meaux que nous habitons ! s'écria M"« d'Estourbel.

— Je le sais, mademoiselle, puisque c'est là que j'ai eu l'honneur de vous rencontrer, fit le capitaine. Ne soyez donc pas étonnée si tout à l'heure vous vovez notre petite troupe passer devant vous, sans vous faire escorte, ainsi que nous nous en serions fait un plaisir en toute autre circonstance.

— Quoi! vous parlez aussi, messieurs !

— Dans un instant, mademoiselle.

— Alors, à bientôt, dit Lma en accompagnant ces mots d'une gracieuse révérence.

Au même instant, une voix grondeuse s'éleva des profondeurs de l'escalier.

— Eh bien! venez-vous, Lina? cria-t-elle. La jeune fille se prit à sourire.

— C'est M. de Graffigny qui m'attend et qui a peur qu'on ne me garde, dit-elle tout bas avec espièglerie.

Elle se pencha vers Ludivine, qu'elle embrassa, salua une dernière fois Lucien, Edouard, Papillon, et, ramassant coquettement avec les deux mains les plis de sa longue robe, elle disparut dans l'escalier comme un tourbillon.

Edouard demeura consterné sur le palier, jusqu'à ce qu'il entendît le carrosse se mettre en mouvement et disparaître au milieu du bruit de la cité. Il fallut que Lucien lui frappât sur l'épaule pour le rappeler à lui.

— Eh bien! qu'as-tu donc ? demanda-t-il.

— Rien... mais ce départ précipité...

— Te contrarie?

— Beaucoup.

— Pourquoi ?

— Parce que je m'étais bien promis de marier Lina pendant son séjour à Paris, el que je n'ai pas pu y parvenir.

Lucien s'attendait évidemment à une autre réponse que celle-là, car il tourna le dos à Montclavel, en haussant les épaules avec humeur. Un instant après arriva Ilarlmann, lent, calme, méthodique, mais irréprochablement équipé et n'ayant rien oublié.

Ce n'était pas tout encore. Montclavel ne savait pas un mot de l'enlèvement de Raymonde,

Il n'avait donc rien compris de ce qu'avaient dit Lina et Lucien en parlant de M"« Lionnay. Il fallut que le capitaine lui expliquât ce qui s'était passé, ce qu'ils avaient découvert et quel était le but de l'expédition qu'ils allaient tenter.

— En es-tu? demanda enfin le jeune officier?

— Si j'en suis! Je le crois bien! répondit Edouard. Tout à coup il se fraj)pa le front.

— Ah ! je comprends! s'écria-t-il.

— Quoi donc !

— Celle voilure... cette soutane violette que je viens de rencontrer,

— Quind?

— En venant ici.

-Où?

— Au coin de la rue Saint-Honorô et de la rue Croix-des-Petils-Champs.

— Eh bien?

— C'était lui.

— Qui, lui?

— Tu l'as vu ce matin ?

— Il y a une demi-heure.

— Explique-toi donc, (it Lucien avec avidité.

— Voilà, commença Monclavel : tout à l'heure, en me rendant chez toi, j'aperçus au coin de la rue Croix-des-Petits-Champs une chaise de poste attelée de chevaux superbes.

€ Je jetais sur eux un regard d'admiration, quand je vis un homme vêtu d'une robe violette ouvrir précipitamment la portière et s'élancer dans la voiture.

i Sans doute il m'ajierçut et me reconnut, car il se rejeta vivement dans le fond de son carrosse, qui s'éloigna aussitôt par la rue du Bouloi.

— Et tu crois que c'était Monseigneur?

— Je n'y avais pas fait grande attention sur le moment, mais à présent que j'y pense... ce que tu viens de m'apprendre... ce carrosse "qui stationnait juste au coin de la rue «lu'il habite... c'est lui, il n'y a pas à en douter. Évidemment, il n'a pas fait venir la chaise devant sa porte, afin de partir sans bruit, à l'insu de ses gens eux-mêmes...

— Et tu dis qu'il a pris la rue du Bouloi?

— Oui, c'est-à-dire précisément la direction de l'Est

— Ah ! par exemple, s'écria Lucien, il serait curieux que Monseigneur nous conduisit lui-même vers le lieu où se trouve sa victime. A cheval ! et bride abattue jusqu'à ce que nous ayons rejoint le carrosse de ce misérable!

A ces mots, ils s'élancèrent précipitamment dans l'escalier.

Ce mouvement était tout naturel. Il prouvait en faveur de la furieuse intrépidité avec laquelle le jeune capitaine courait au-devant du danger pour sauver celle qu'il aimait. Seulement, comme tous les mouvements irréfléchis, il était absurde.

De toute évidence, en effet. Monseigneur, s'il s'apercevait qu'il était suivi de cinq cavaliers, s'empresserait de faire halte ou de revenir sur ses pas à l'instant même.

Le commandement de • bride abattue ! • n'était guère plus raisonnable, cari) est difficile à cinq cavaliers d'exécuter une charge à fond de train dans Paris, à neuf heures du matin, dans le voisinage des halles principalement.

Lucien s'aperçut, dès qu'il eut fait vingt-cinq pas, qu'il lui serait impossible de se lancer à l'allure qu'il se proposait de prendre. Cela ne calma pas, assurément, l'impatience qui le dévorait, mais il n'en dit rien. De la main gauche, il tirait le plus fort qu'il pouvait la moustache naissante qui ombrageait sa lèvre.

Pendant un interminable quart d'heure, il fut obligé de contenir son cheval.

Selon toute probabilité, c'était le carrosse de Monseigneur. (Page 4î8.)

qu'il pressait involontairement des jambes et dont, malgré lui, il effleurait les flancs de l'éperon. Quand il eut franchi enfin la porte Suint-Denis, il put presser le pas de sa monture. Cinq minutes après, il était hors de Paris.

A l'extrémilé du coude que formait la route, sur la poussière blanche du chemin, se détachait un gros point noir qui devait certainement être un carrosse.

Mais lequel ? Celui de M. de Grafligny ou celui de Monseigneur? D'après ce

54"" Liv. ^

qu'avait dit Montclavel, c'était probablement celui dans lequel Lina était montée, car la chaise qu'Edouard avait rencontrée en se rendant chez Lucien devait avoir sur l'autre un grand quart d'heure d'avance.

Aussi fut-il décidé qu'on s'en approcherait assez pour le reconnaîîi'e. Papillon, Germain, Montclavel, avaient vu devant la porte le carrosse vert, à roues jaunes, de M. de Graffigny. Toute erreur était donc impossible.

Au bout de cinq minutes, en effet, on distingua nettement la couleur criarde du train de la chaise de poste.

Il aurait été malhonnête de passer sans saluer M"^ d'Estourbel, qui, le matin, avait retardé l'heure de son départ pour dire adieu à ses nouveaux amis.

Lucien et Montclavel allèrent donc se placer chacun à l'une des portières, échangèrent deux ou trois phrases polies et demandèrent à la jeune fille la permission de passer outre. M. de Graffigny ne put réprimer un soupir de satisfaction, car il avait eu joliment peur !

11 s'était imaginé tout d'abord que Montclavel se rendait chez son oncle et se proposait de l'escorter pendant toute la durée du voyage. Sa joie ne fut cependant pas complète. Avant de s'éloigner, le gentilhomme lui jeta ces mots:

— A bientôt! Nous irons vous faire visite avant de retourner à Paris.

Sans attendre un mot de réponse, Edouard piqua des deux, Lucien en fit autant, puis le peloton formé par Papillon, Germain et Hartmann, passa comme l'ouragan à côté du carrosse et disparut au bout de quelques instants dans un tourbillon de poussière. M. de Graffigny ne se retourna même pas.

Il ne s'inquiéta pas des turbulences de cette cavalcade. La mauvaise humeur l'emportait chez lui sur la curiosité. Or il n'était pas content, le vieil avare.

Ce qu'avait remarqué Lucien, il l'avait remarqué aussi, lui. Depuis quinze jours qu'elle habitait Paris, M"« d'Estourbel n'était plus la même.

De triste et d'indolente qu'on la voyait autrefois, elle était devenue vive et ^piègle.

Chose inouïe, sans exemple peut-être : son teint avait gagné pendant son séjour dans la capitale! Elle avait plus de couleurs, son visage. était plus animé.

Malheureusement, il était difficile au vieîix tuteiu* de se méprendre sur les causes de cette métamorphose.

C'étaient les relations que la jeune fille avait nouées à Paris qui avaient opéré en elle ce changement étourdissant.

A plusieurs reprises, M. de Graffigny avait essayé de calmer par un regard ou par des observations ces effervescences de jeunesse, ces indépendances de cœur €t d'esprit; mais la jeune fille lui avait ri au nez avec tant de moquerie qu'il n'avait pas insisté.

A vrai dire, il était beaucoup moins indigné qu'effrayé du peu de respect avec

lequel Lina avait accueilli ses remontrances. Côs indépendances l'inquiétaient

surtout au point de vue de la tutelle qu'il exerçait si fructueusement depuis plus

de quatre ans. Celle tutelle lui avait rapporté, en effet, plus de ceuxcentmille

livres, sans compter ce qu'elle lui avait i)ermis d'économiser sur son propre avoir.

Le vieil avare avait donc calculé que Lina était pour lui un revenu de cinquante

MOIVSÊiGNêOR 427

mille livres, tant qu'elle resterait sous sa domination. Encore avait-il été obligé de réduire ce revenu à quarante mille livres, depuis le jour où Edouard de Montclavel lui avait adressé, en présence de M"« d'Estourbel, les premières observations sur les coupes de bois un peu précoces qu'il s'était permises. M. de Graffigny ne se souciait donc pas que Lina lui échappât.

A Esbly, il lui était facile d'écarter les hobereaux de province, que l'étendue des domaines de Lina attirait autour d'elle, plus encore que ses beaux yeux.

A Paris, c'était autre chose. Le sévère tuteur ne pouvait pas, pendant qu'il courait la ville pour ses aflaires, forcer sa pupille de tenir compagnie à un vieux garçon comme M. de Valambois.

Le major de Valambois avait été jeune, charmant, beau, bon et brave officier, mais il y avait si longtemps de cela qu'il ne lui en restait plus rien — que des rhumatismes.

Ah ! si M. de Graffigny avait su que son vieil ami le major demeurait dans la même maison que Lucien de Saint-Germain... comme il serait descendu à l'hôtel quoi qu'il lui en eût coûté! Mais il l'ignorait, et le lendemain, quand il l'avait appris, il était trop tard. Déjà Montclavel, « ce damné bavard qui se mêlait de tout, môme de ce qui ne le regardait pas, » avait rendu visite à Lina. Puis, le surlendemain, était survenue celte fatale entorse. Toute la maison s'était émue. M™* Debrau, M"« Lionnay, chacun s'était empressé. Comment se soustraire à ce déluge de prévenances? 11 n'y avait pas moyen.

M. de Graffigny fut obligé de se résigner, mais il avait hâte d'en finir avec l'affaire qui l'amenait à Paris.

Aussi, pour la première fois de sa vie, il s'était montré traitable en matière d'argent. Il se contenta de toucher une partie de la somme qui lui était due, et daigna accorder pour le reste un délai d'un an, à la condition que l'irilérôt lui serait payé seulement au denier douze.

Dès qu'il eut touché son argent et contracté avec son malheureux débiteur ce nouvel engagement, il s'empressa de repartir.

Il espérait, une fois revenu à Esbly, reprendre sur sa pupille l'empire qu'il exerçait autrefois et lui faire perdre le souvenir de ce voyage à Paris, qui semblait avoir produit sur son jeune cerveau l'effet d'un vin capiteux.

C'était possible, croyait-il, mais à la condition que personne ne vînt se jeter en travers de ses combinaisons. Ce Montclavel, surtout, sa bête noire!

Le vieil avare ne s'y trompait pas, Edouard n'était pas cet être superficiel et léger, cet étourdi frivole qu'il affectait de paraître. Il était franc, il voyait juste. S'il dissimulait sa façon de penser, ou plutôt s'il l'habillait d'une forme plaisante, c'était pour l'exprimer plus facilement.

Toutes les railleries qu'il avait adressées à M. de Graffigny, devant Lina, sur sa manière d'exploiter la fortune de sa pupille, étaient pour l'avare autant de vérités cruelles à entendre.

Et il ne pouvait pas s'en fâcher pour deux raisons : d'abord parce qu'elles lui étaient lancées avec le plus aimable des sourires, ensuite parce que le vieux

tuteur savait bien que le vicomte de Montclavel ne lui vendrait jamais sans l'assentiment de son neveu les deux fermes dont il avait envie.

Edouard, lui aussi, en dépit de son apparente légèreté, avait percé à jour le jeu de l'avare,

Il savait bien que ces deux fermes, si heureusement enclavées dans les domaines de M. de Graffigny, étaient l'objet de ses plus ardentes convoitises, et que son droit de veto lui permettait de tout dire, presque de tout oser. Il ne s'en était pas privé.

Il comptait bien se servir encore à l'octasion d'un moyen qui lui avait si bien réussi. Le vieil avare le vit donc s'éloigner avec un certain plaisir.

Au bout de quelque temps seulement il s'avisa de demander à Lina si elle connaissait la cause de ce déploiement de forces extraordinaire.

La jeune fille lui raconta la disparition de Raymonde, lui apprit que Lucien croyait être sur ses traces et qu'Edouard avait voulu l'accompagner dans cette expédition.

« Puisse-t-il n'en pas revenir ! i se dit mentalement M. de Graffigny.

Pendant ces courtes explications, Lucien et ses amis avaient lancé leurs chevaux au galop. Au bout d'une demi-heure, le ruban crayeux qui s'étendait devant eux à perte de vue se tacha d'un second point noir.

— Le voilà! fit le capitaine en le montrant du doigt et en faisant signe à ses amis de modérer leurs montures.

Selon toute probabilité, en effet, c'était le carrosse de Monseigneur qui roulait à l'horizon.

Que faire? Deux partis étaient à prendre : la violence ou la ruse. La violence était facile.

Le ])rélat voyageait seul.

Il était probablement armé, mais personne ne l'accompagnait; il n'était donc pas en état de lutter contre cinq cavaliers déterminés et armés jusqu'aux dents.

Sans doute, mais une telle mort ne satisfaisait pas les appétits de vengeance de Lucien. Il lui répugnait de verser le sang de cet assassin.

Il ne s'arrêta donc pas à cette idée.

Il s'y arrêta d'autant moins que, dans le cas présent, la violence ne lui apprendrait rien, pas même le nom de l'endroit oîi Raymonde avait été conduite. On ne pouvait qu'à l'aide de la ruse aboutir à ce résultat, le seul qui fût réellement désirable en la circonstance.

Il est vrai que la ruse n'était pas facile vis-à-vis d'un homme comme Monseigneur, à qui toutes les roueries étaient familières, dont la vie, commencée dans le crime, s'était continuée au milieu des intrigues de toute sorte. Lucien le sentait bien.

Son premier mouvement, en apercevant le carrosse du prélat, avait été de s'élancer en avant, de se précipiter sur lui, de le forcer, le pistolet sur la gorge, à révéler la retraite de Raymonde, mais, à mesure qu'il sentit l'inutilité de ces résolutions extrêmes, il ralentit l'allure de son cheval afin de chercher une combinaison plus pratique.

Ses compagnons avaient fait cotiime lui. Aussi, le carrosse disparut bientôt aux yeux de la petite troupe interdite, juste au moment où il entrait dans la • orêt de Bondy.

Papillon, qui marchait au second rang, entre Hertmann et Germain, fut si étonné qu'il se rapprocha du capitaine.

— Eh bien! que fais-tu donc? lui demanda-t-il. Lucien sortit de sa rêverie.

— Ah ! vous voilà, dit-il, justement je pensais à vous.

— A propos de quoi?

— Eh ! à propos de quoi veux-tu que mon esprit s'arrête à quelque chose en ce moment, si ce n'est à propos de Raymonde? fit douloureusement notre héros.

— Eh bien! parle. Voyons : de quoi s'agit-il.

— Je vais vous le dire.

Montclavel écoutait, lui aussi, avec une certaine curiosité, car il ne comprenait pas non plus que Lucien ait eu le courage de ne pas sauter sur Monseigneur pour l'étrangler.

— Des cinq que nous voici, commença le capitaine, Germain et vous vous êtes les seuls que Monseigneur ne connaisse pas, les seuls, par conséquent, qui puissiez l'approcher impunément,

— C'est vrai, dit Edouard.

— Or, je reconnais que Germain est un brave et honnête garçon, très-dévoué peut-être, reprit le jeune officier; mais je n'ai dans son intelligence qu'une confiance relative. C'est donc sur vous que j'avais compté.

— Ordonne, j'obéirai, dit le brigadier.

— Vous allez prendre les devants, continua Lucien, et si bien prendre les devants que vous arriviez au premier relais avant la chaise de Monseigneur.

— Bien. Après?

— Là vous attendrez, vous lâcherez de faire causer le cocher ou le postillon, afin de savoir à quelle destination se rend l'évêque de Silistrie. Si le moyen ne réussit pas, vous en chercherez un autre, quel qu'il soit, pourvu qu'il réussisse.

— Je tâcherai, promit Papillon.

— Nous, pendant ce temps, poursuivit le capitaine, nous marcherons doucement, afin de vous laisser prendre sur nous une bonne heure d'avance. Ensuite nous irons droit devant nous jusqu'à Meaux, à moins que nous ne vous trouvions sur la route.

— Est-ce tout?

— Oui, car je suppose que Monseigneur est aussi pressé que nous d'arriver et que, par conséquent, il ne s'arrêtera pas en chemin. Si cependant il faisait une halte par trop longue, il faudrait tâcher de nous en faire avertir.

— Sois tranquille, dit le brigadier. Ainsi je puis partir?

— Allez, mon ami, et à la grâce de Dieu! lit le jeune officier.

Papillon rendit la main à son cheval, piqua des deux et disparut promptomeut à son tour au milieu des masses verdoyantes de la forêt. Tout en galopant, il réfléchissait.

Le moyen que lui avait indiqué Lucien et qui consistait à inleiTOger un pos. tillon était bien banal. Son fils adoptif n'avait donc guère plus confiance dans son intelligence que dans celle de Germain?

Morbleu! le brigadier lui prouverait bien que, malgré son âge, il était encore bon à quelque chose.

Qu'inventerail-il ? Il ne le savait pas encore; mais il était résolu à se distinguer. Il en faisait une question d'amour-prupre.

Précisément il avait eu la main hem-euse dès le début de la campagne. Son cheval, qu'il surveillait et observait avec beaucoup de soin, puisqu'il le montait pour la première fois, était un animal remarquable. Il dévorait l'espace sans effort. Son poil était aussi sec que s'il venait de quitter l'écurie.

En moins d'un quart d'heure, il avait rejoint le carrosse, qu'il dépassa sans difficulté.

Au moment où il passait à côté de lui, il y jeta un coup d'œil.

Il aperçut, en effet, un personnage en soutane violette. Il ne connaissait pas Monseigneur de vue, mais d'après le portrait que Lucien lui en avait tracé à plusieurs reprises, toute erreur était impossible.

Il continua sa route à la même allure, jusqu'à ce qu'il eût atteint Livry. Alors, apercevant à sa droite l'hôtel du Cheval-Blanc^ il mit pied à terre, afin de donner à sa monture le temps de reprendre haleine et de voir ce que Monseigneur allait faire. En conséquence, il se tint à l'écart et observa.

Dix minutes après, il vit arriver le carrosse qu'il avait dépassé tout à l'heure, et qui vint se ranger devant la porte de l'auberge.

La portière s'ouvrit. Un homme en descendit, non plus habillé d'une soutane violette, mais d'un costume élégant de gentilhomme, qu'il portait du reste avec une grande aisance.

Papillon crut être le jouet d'un rêve. Il examina de nouveau le carrosse, les chevaux ; c'étaient bien la même chaise bleue, rechampie orange, les mêmes chevaux gris-pommelé, le même postillon.

Monseigneur avait donc profité du moment où il traversait la forêt, soit pour chtinger de vêtements, soit pour enlever tout bonnement la soutane qui recouvrait au départ le costume dont il était actuellement revêtu?

Le brigadier, rendu plus prudent par les précautions dont s'entourait Monseigneur, se faufila dans l'intérieur de l'hôtellerie. Le gentilhomme avait demandé d'autres chevaux et donné l'ordre qu'on lui servit une légère collation.

— Au fait, la précaution est bonne, se dit Papillon. On ne sait pas ce qui peut arriver...

Lui aussi, il prit une moitié de volaille, qu'il plaça au milieu d'une miche de pain; puis il glissa une bouteille de vin dans sa poche et alla déjeuner dans la cour, à la porte de l'écurie, pour mieux s'assurer que son cheval était bien pansé et mangeait le picotin qu'il lui faisait donner.

Au bout d'une demi-heure, les chevaux demandés par Monseigneur étant prêts, Papillon alla distraitement flâner auprès de celui qui les attelait. •— Belles bêtes ! dit-il.

— Et ça marche ! ajouta le postillon.

— C'est taillé pour ça. Jusqu'oii vont-elles? "

— Jusqu'à Meaux.

— Oh Jjjen! cela ne sera pas long, fit le brigadier.

Et il s'éloigna en sifflottant. Sa monture l'attendait ; il sauta en selle et s'éloigna

11 n'y avait pas dix minutes qu'il avait quitté l'auberge , lorsque le carrosse de Monseigneur partit à son tour. Montclavel ne s'était pas trompé.

C'était bien l'évêque de Silistiie qu'il avait vu monter en carrosse au coin de la rue Croix-des-Pelits-Champs et disparaître par la rue du Bouloi.

Monseigneur avait parfaitement reconnu le gentilhomme, mais il s'imaginait qu'Edouard ne l'avait pas vu.

Cependant, pendant que sa chaise de poste s'éloignait, il s'assura que Montclavel ne la suivait pas. N'apercevant rien, il continua son chemin, lui aussi, tant il lui tardait de se retrouver en présence de Raymonde, dont il n'avait fait qu'entrevoir le visage adorable chez M. de Lambron.

Se doutant bien que Lucien le surveillerait ou le ferait surveiller, il avait pris toutes les précautions imaginables. La chaise de poste, qui devait venir le chercher à huit heures du matin, avait reçu l'ordre de stationner au coin de la rue Croix-des-Petits-Champs, et il était sorti de chez lui dans sa tenue de tous les jours, afin de ne pas attirer l'attention de ses laquais.

Aucun de ses gens ne pouvait donc le vendre. Nul ne l'avait vu monter en voiture, nul ne savait où il était allé, nul ne pouvait supposer autre chose que ce qui se passait tous les jours.

Bien plus, Monseigneur, en quittant sa maison, avait minutieusement fouillé les alentours et acquis la certitude que personne ne l'épiait.

Il se croyait donc bien seul et bien tranquille sur la route de 3Ieaux. Aussi, désireux d'entrer le plus tôt possible dans la peau du personnage qu'il se ])réparait à jouer, il avait dépouillé son enveloppe de prêtre et s'était transformé en gentilhomme.

Le souvenir de Raymonde avait éveillé en lui toutes les ardeurs de la jeunesse et ne lui laissait guère le loisir de penser à autre chose.

Certes, il regrettait amèrement que Lucien n'eût pas succombé rue de la Harpe, mais il croyait mettre entre sa victime et lui une telle distance, il se croyait si bien à l'abri dans la retraite que Bazile lui avait choisie, qu'il ne songeait plus à l'ofOcier que pour se rire de son impuissance..

Tout à coup, le carrosse s'arrêta court. Monseigneur se leva.

— Eh bien ! qu'y a-l-il donc? demanda-t-il.

— Un homme qui est couché en travers de la route, répondit le postillon.

— Quohpie ivrogne... écarlez-le et passez voire chemin.

~ Non pas, c'est un cavalier qui est tombé de cheval, car il lie;it encore autour (lu bras la bride de sa monture.

— Et |)oun[uoi ne se relève-t-il pas, alors?

— Sans doute il a perdu connaissance.

Monseigneur se décida à mettre pied à terre et vit en effet un homme, étendu au milieu du chemin et ne donnant plus signe de vie, quoique sans blessure apparente.

Le postillon descendit également de son siège et se pencha sur le blessé.

— Dieu me pardonne! je le reconnais, s'écria-t-il.

— Comment ? demanda Monseigneur qui dressa l'oreille.

— Eh ! oui, c'est le cavalier qui est passé devant nous pendant que nous traversions la forêt de Bondy, le même que j'ai vu à l'auberge du Cheval Blanc.

—Ah! fit le prélat avec défiance, cet homme était à Livry?

— Oui, il mangeait un morceau de pain sur le pouce, pendant qu'il faisait donner de l'avoine à sa monture.

— Il t'a parlé?

— Oui, Monseigneur.

— Que t'a-t-il dit?

— Il m'a dit que j'avais de bien beaux chevaux et qu'ils devaient joliment trotter.

— Et puis?

— C'est tout, Monseigneur.

— Tu es sûr qu'il ne t'a adressé aucune question?

— Sur qui? sur quoi? demanda le postillon surpris.

Il était si naïvement et si franchement étonné :que le prélat n'insista pas.

— Il ne t'a pas demandé par exemple d'où tu venais, où tu allais? interrogea-t-il pourtant une dernière fois.

— Non, Monseigneur.

Sa Grandeur réfléchit un instant, pendant qu'il considérait le visage de cet individu.

Sans doute, il pensa que, puisque cet homme le précédait, au lieu de le suivre, ce n'était pas un espion, car il fit de la main un geste comme pour dissiper un soupçon.

Il lira de sa poche son propre mouchoir et le tendit an cocher.

— Tâche de trouver un peu d'eau dans le fossé et dépêche-toi, dit-il.

Il dégagea lui-même le bras de Papillon, autour duquel la bride de son cheval était enroulée, et maintint l'animal jusqu'au retour du postillon.

Après lui avoir jeté les rênes, il se pencha vers le brigadier, dont il humecta le visage et les mains.

Au bout de quelques lotions rafraîchissantes, Papillon, — car c'était bien décidément ce pauvre Papillon ! — ouvrit les yeux.

— Où suis-je ? balbutia-t-il avec l'intonation d'une jeune fille qui renaît à la vie.

Il jeta sur les deux hommes qui étaient auprès de lui un long regard effaré.

— Est ce qu'il y a longtemps que je suis là ? demanda-t-il d'une voix aflaiblie.

— Dix minutes à peine, répondit le postillon, puisque je vous ai vu quitter Livry.

Dix louis pour toi ; mais réponds vite. (Page 436.)

— Allons, allons! fit Monseigneur, que ce retard initait, ne bavardez pas tant Vous senlez-vous grièvement blessé? Pouvez-vous vous lever?

— Je ne sais pas... je vais essayer... balbutia Papillon.

Il fit signe au cocher de s'approcher, et, s'appuyant sans façon sur l'épaule de Monseigneur et sur celle du postillon, il parvint, en poussant des cris de douleur déchirants, à se relever sur la jambe gauche; mais, quand il s'agit de poser le

55"" Liv.

SS

pied droit par terre, ses souffrances furent si vives, qu'il faillit retomber à la renverse.

— Vous ne pouvez donc pas marcher? lui demanda Monseigneur.

— Hélas! non monsieur.

— Votre jambe n'est cependant pas cassée?

— Non, monsieur, non... vous êtes bien bon... aïe!... c'est dans la cheville que,., aïe!... ça me fait mal! aïe! aïe !

— Eles-vous en état de monter à cheval?

— Oh ! non, soupira Papillon.

— Cependant, je ne puis pas rester indéfiniment sur cette route, fit observer le prélat. Je suis attendu.

— Moi aussi, monsieur, mais peu importe. Aïe! Vous avez raison. Je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Recevez mes remercîments pour les soins que vous m'avez donnés.

Sa Grandeur laissa échapper un geste de colère.

— Si encore je voyais venir une voiture de routier... Bien couché sur la paille, vous ne seriez pas mal.

— Assurément, monsieur. Ayez la bonté seulement de m'asseoir au bord de la route. Dès qu'une voiture passera, je la hélerai... Maudit accident! moi qui croyais être à Meaux vers midi !

— Ah ! c'est à Meaux que vous allez? demanda Sa Grandeur.

— Oui, monsieur. J'y ai rendez-vous avec un de mes frères pour une affaire importante. Il s'agit d'un partage de succession... aïe... aïe! et si je ne suis pas là, vous devinez bien que je ne serai pas le mieux loti.

Monseigneur fronçait les sourcils. Il essayait de lutter contre la pitié que ce pauvre homme lui inspirait. Il aurait voulu ne pas l'abandonner et il aurait voulu ne pas perdre de temps.

— Allons, dit-il avec humeur, puisque vous allez à Meaux, montez dans mon carrosse. On va attacher votre cheval par la bride derrière la chaise. Suivra-t-il sans difficulté?

— Certes. Oh! ce n'est pas la prem.ière fois que cela lui arrive... Aïe!

— C'est qu'il n'a pas l'air commode, votre cheval!

— Oui, je n'y comprends rien... Il est si doux ordinairement... Il faut qu'on lui ait mis quelque chose dans son avoine...

En échangeant ces dernières paroles. Monseigneur, le brigadier et le postillon s'étaient rapprochés tout doucement de la chaise, dans laquelle le blessé parvint à se hisser difficilement.

Tant bien que mal, il réussit pourtant à s'installer sur la banquette du devant, pendant que Monseigneur se plaçait en face de lui et que le postillon attachait sa monture à l'arrière-train.

Deux minutes après, le cocher reprenait les rênes et essayait de regagner le temps perdu.

La chaise de poste roulait avec une excessive rapidité.

Monseigneur examinait attentivement Papillon, comme s'il avait pu lire sur son

visage ce qui se passait au fond de son cœur, et comme si ses défiances ne s'étaient pas encore complètement évanouies.

Papillon s'était placé de Liais sur la banquette, de façon à s'appuyer le doi; dans le coin de la voiture, et en même temps de façon à ne pas se trouver tout à fait en face de Monseigneur.

Il ne le voyait donc pas. Il contemplait la campagne à travers la portière, mais il sentait que le prélat ne le quittait pas du regard et fermait les yeux pour se donner une contenance.

— Mais enfin, ({ue vous est-il arrivé? demanda tout à coup Sa Grandeur. Papillon se redressa en poussant un léger cri.

— Ma foi, monsieur, je serais bien embarrassé de vous le dire au juste. Mon cheval a eu peur, il a fait un écart, j'ai voulu le ramener, il s'est défendu, et, comme il y a près de cinq ans que je ne suis pas monté à cheval, il m'a jeté par terre.

Monseigneur s'attendait-il à une histoire plus compliquée? Ne trouvait-il pas l'explication suffisante? Toujours est-il qu'il fit une légère grimace de désappointement.

II n'adressa plus aucune question à Papillon qui, de son côté, s'enfonça dans son coin plus avant que jamais, fit d'abord semblant de dormir et finit enfin par s'endormir tout à fait.

Trois heures après. Monseigneur le réveillait.

On était à un quart de lieue de Meaux.

— Allons, lui dit-il, essayez de descendre et de marcher, ou tout au moins da vous tenir en selle jusqu'à destination.

Papillon se frotta les yeux, s'étira, et réussit, tout en criant, à descendre seul de la voiture.

Marchant avec difficulté, boitant même horriblement, il parvint ensuite à faire quelques pas.

Alors, se retournant vers Monseigneur :

— De grâce, monsieur, dit-il, veuillez me dire le nom du gentilhomme à qui je dois le signalé service de m'avoir conduit jusqu'ici.

— C'est inutile, fit brièvement le ])rélat.

— Cependant, monsieur, j'aurais été bien heureux...

— Détachez votre cheval d'abord, interrompit Sa Grandeur. Papillon obéit et revint à la portière.

— Et maintenant, reprit-il, recevez tous mes remercîments et donnez-moi votre nom. afin que moi et les miens nous puissions le combler chaque jour...

— Bien, mon ami, très-bien, fil Monseigneur, qui se leva pour couper court à ces protestations.

— En route! cria-t-il par la portière au postillon.

Le carrosse s'éloigna et Papillon demeura au milieu du chemin, bouche béante, le sourire du remercimcnt figé sur les lèvres, regardant disj)arailre la chaise avec une stupéfaction comique.

Il se remit pourtant et s'approcha de sa monture.

Après cinq ou six efTorls infructueux, en se cramponnant après les crins, après le garrot, après la selle, il arriva enfin à se hisser sur son cheval.

Si Monseigneur avait conservé le moindre doute et si, par la petite lucarne vitrée qui se trouvait au fond de sa voiture, i! observa le pauvre diable, il put se convaincre combien Papillon eut de peine à accomplir cette prouesse!

Celui-ci maintint son cheval au pas, doucement, bien doucement, afin d'éviter toute secousse.

Aussi le carrosse fut promptement hors de vue et finit bientôt par disparaître entièrement. Soudain Papillon partit d'un long éclat de rire.

— Je savais bien -que je trouverais quelque chose, dit-il. Si j'avais osé, je me serais fait reconduire par Monseigneur jusqu'à la porte delà maison... Attention! reprit-il en changeant de ton. Il n'y a pas un moment à perdre à présent.

Il poussa légèrement sa monture et se dirigea vers Meaux, dont il atteignit les premières maisons en quelques minutes.

Après s'être informé où se trouvait l'hôtel de la Poste, il s'y rendit, et, debout sur le seuil de la porte, il y attendit le retour du postillon qui avait conduit la voiture de Monseigneur.

Une demi-heure après, cet homme arrivait.

— Où as-tu laissé ton voyageur? lui demanda-t-il sans plus tarder.

Le postillon était tellement ahuri de voir sain et sauf ce cavalier qu'il avait cru sérieusement blessé, que, sur le moment, il ne trouva pas un mot à répondre.

— Dix louis pour toi, fit Papillon, mais réponds vite.

Après avoir jeté autour de lui un regard craintif, le postillon se pencha enfin à son preille et lui fournit toutes les indications nécessaires.

Page 1