‹ MonseigneurChapitre 17 sur 48 · LE MORIBOND · texte numérisé non relu

LE MORIBOND

Peu de personnes, môme parmi celles qui ont habité Paris dès l'enfante, connaissent la rue Villehardouin. Ce n'est pourtant pas une de ces voies étroites et obscures, au fond desquelles le regard ne se hasarde qu'en tremblant. Au contraire, elle est suffisamment large et convenablement aérée; seulement elle n'est point passante.

Parlant de la rue Saint-Gilles, elie va, par un coude aussi brusque que l'angle d'une équerre, rejoindre la rue de Turenne. Elle n'a donc pas certainement deux cents mètres de longueur.

Aussi, précisément parce qu'elle ne met pas en communication immédiate deux rues fréquentées, on n'y voit absolument passer que les négociants que leurs affaires y conduisent ou les rares habitants du quartier qui y ont noué des relations.

A l'époque où commence cette histoire, c'est-à-dire en septembre 1774, la rue Villehardouin était plus solitaire encore qu'elle ne l'est aujourd'hui, puisqu'elle n'avait pas été adoptée par le commerce. Elle n'était guère peuplée que de petits bourgeois peu aisés, qui fuyaient les envahissements chaque jour plus menaçants de la capitale.

En effets depuis la tin du règne de Louis XIV, c'était du côté du Marais que la population aristocratique avait émigré.

Sous la Régence, ce fut bien pis encore.

L'enthousiasme qu'avait provoqué la banque de Law, les tripotages de la rue Quincampoix qui en furent la conséquence, Tardeur effrénée avec laquelle chacun sacrifiait au Dieu- Papier, contribuèrent à accroître cette émigration dans des proportions insensées.

Chacun voulut avoir sa demeure près de l'endroit où la banque s'était établie. On paya des prix ridicules les masures qui encombraient le voisinage; on enleva d'assaut les terrains vides, sur lesquels on planta de splendides hôtels et d'admirables jardins.

La déception qui suivit cet engouement irréfléchi n'arrêta point le flot toujours envahissant, si bien que, sous Louis XV, le quartier du Marais fut presque uniquement peuplé d'hôtels, et que la ligne des boulevards extérieurs, aujourd'hui formée par le boulevard Beaumarchais, arrêta seule le débordement de celte mer humaine.

Les jardins ont à peu près disparu; mais les hôtels sont restés et nous ont laissé les impérissables souvenfrs des splendeurs dont ils ont été témoins. Délaissés par leurs anciens habitants, ceux-ci sont devenus de véritables musées, ceux-là ont été adoptés par des maîtres de pension, les autres ont été appropriés au commerce et à l'industrie, auxquels ils fournissent les vastes em])lacements dont le Paris actuel est généralement si avare.

Pourtant il fallait vivre. A cette nuée d'élégants gentilshommes, et de femmes rompues à toutes les délicatesses de la vie, il était indispensable de s'entourer de fournisseurs.

On permit donc à quelques rues de s'y tracer, à quelques bourgeois d'y bâtir des maisons, à quelques commerçants de s'y établir. De ce nombre fut la rue Villehardouin.

Si elle forme le coude brusque que nous avons signalé, c'est que, pour trouver une issue à chacune de ses extrémités, elle fut obligée de contourner un des hôtels de l'ancienne rue Saint-Louis, hôtel qui existe toujours et dont une partie des jardins ombrage encore le côté des numéros impairs.

La rue Villehardouin n'a du reste pas beaucoup changé d'aspect depuis le jour où elle a été percée. Un ruisseau bien noir, au milieu duquel croupissent des détritus de toute sorte, la coupe encore par le milieu. Elle a été, pour ainsi dire, oubliée par la civilisation, nul ne la connaît, nul ne la traverse. A part trois ou quatre camions qui viennent y chercher des marchandises, aucune voiture n'ébranle ses paisibles échos. Un fiacre y est un événement, un coupé de maître y est un mythe.

A l'époque dont nous parlons, au commencement du mois de décembre, la maison qui porte aujourd'hui le n° 10 était à peu près neuve. Elle avait été coupée en deux, de manière à fournir, à droite et à gauche de la porte cochère, une série de petits logements auxquels on accédait de chaque côté par un escalier dilîérent.

La maison était habitée par des petits rentiers et par des petits commerçants, vivant plus que modestement de leurs maigres revenus ou des bénéfices mes-

quins que leur rapportait leur industrie. Encore ces bénéfices étaient-ils trop souvent compromis par la mauvaise volonté de la noblesse, qui n'entendait payer alors que lorsiju'elle en avait le temps, et qui faisait bâlonner par ses gens les créanciers récalcitrants.

Sans plus nous attarder à la description de cette maison, prenons l'escalier de droite et franchissons les cinq étages qui le composent.

Ici, respirons un peu, car les étages de ce temps-là en valaient presque deux de ceux auxquels nous a réduits l'architecture moderne.

Sur le palier qui s'étendait de chaque côté en corridor, s'ouvraient les portes de huit mansardes — six sur le devant, deux sur la cour.

Chacune de ces mansardes était louée à des ouvriers, qui les quittaient tous les matins pour aller travailler à i'atelier.

L'une d'elles cependant n'était point déserte : celle qui se trouvait dans le corridor de droite et qui donnait sur la cour. Elle n'était pas favorisée comme situation, car la cour était triste et sombre. Heureusement, elle était fort prés du ciel, ce qui permettait à ses habitants d'y voir clair, tant que durait le jour, de se réchauffer parfois au soleil, pendant l'hiver, et d'aspirer le peu d'air que les tuyaux de cheminée voulaient bien laisser passer.

Si nous avons dit t ses habitants i, c'est que, par la porte entrebâillée, il nous était permis de distinguer nettement deux personnages: un vieillard et une jeune fille de dix-sept ans au plus.

Les pauvres gens ne s'enferment guère à triples verroux. Comme ils n'ont rien à perdre, ils ne redoutent pas les voleurs. Aussi nous sera-t-il facile de pousser cette porte et de pénétrer dans l'intérieur de la mansarde.

Ce qui nous frappe, tout d'abord, c'est l'écœurante nudité des quatre murs.

Dans le coin de droite, un petit lit de bois très-étroit, dont le temps avait usé la peinture; dans le coin de gauche, une sorte de caisse en sapin, gai nie d'une paillasse. Au pied du premier lit une table de bois, au pied du second une commode boiteuse, qui ne tenait debout que par un miracle d'équilibre. A la tête de chaque lit une chaise. C'était tout.

Non, pas encore; au fond de la mansarde, à l'endroit où l'inclinaison du toit vient rejoindre le plancher, on apercevait une botte d'osier et un panier commencé.

Sur la paillasse, enfermée dans la caisse que nous avons sommairement décrite, le vieillard était couché.

Il aurait été difficile do préciser son âge, car ses cheveux blancs étaient enveloppés dans l'un de ces mouchoirs de couleur qui s'appelaient autrefois des madras et qui étaient de provenance indienne. En outre, il n'avait pas de barbe. Seules., les rides dont son visage était sillonné accusaient son extrême vieillesse

Ces rides étaient môme beaucoup plus apparentes qu'elles ne le sont d'ordinaire, car le teint du vieillard était excessivement basané et révélait une origine asiatique. Aussi ces rides creusaient-elles, entre chacun de leurs plis, des lignes noirâtres qui donnaient â la physionomie un caractère étrange.

Sur une chaise, à son chevet, la jeune CUe était assise, pensive, les yeux rougis par la fatigue et l'insomnie. Elle tenait à la main une t£^se vide, dont elle venait de faire avaler le contenu au vieillard.

Les traits affreusement ravagés de ce malheureux laissaient deviner sans peine qu'il était atteint d'une maladie grave.

Néanmoins la potion qu'il avait bue lui avait fait du bien, car il avait fermé les yeux et sommeillait.

La jeune fille le contemplait avec une morne douleur.

Le jour se levait. A peine était-il sept heures du malin.

Tout à coup, le vieillard ouvrit les yeux et ses regards se dirigèrent vers le petit lit de bois peint. 11 vit que le lit était vide et n'avait même pas été

défait.

— Vous ne voulez donc pas vous coucher, ma petite Marcelle? dit-il d'une

voix dolente et caressante à la fois.

— Non, père Brahma, répondit-elle. Je vous ai dit que je ne me coucherais pas, avant que vous ayez changé de lit avec moi, je tiendrai bon. Il n'est pas juste que je dorme dans un bon lit, moi qui me ])orte bien, tandis que vous, qui êtes malade, vous restez sur une paillasse.

— Mais j'y suis, habitué, moi, mon enfant, tandis que vous...

— Je m'y habituerai, répondit Marcelle d'un ton résolu.

— Ainsi, cette nuit, vous l'avez passée...

— Sur cette chaise.

— Et la prochaine?...

— Je l'y passerai aussi, si vous vous obstinez à ne pas m'obéir.

— Méchante! fit le vieillard d'une voix douce, tandis qu'un sourire venait éclairer son visage. 11 faut donc que ce soit moi qui cède?

— Et le plus tôt sera le mieux, si vous voulez que je prenne un peu de repos.

— Allons, j'y consens, et dès ce soir...

— Ce n'est pas ce soir, c'est sur-le-champ qu'il faut obéir, car je tombe de sommeil.

— Vraiment? fit le père Brahma en se soulevant avec peine.

— Je vous le jure! Allons, voulez-vous?

— Il le faut bien, soupira le vieillard.

Il se dressa difficilement sur ses pieds, aidé par la jeune fille, et gagna d'un pas chancelant le petit lit de bois, sur lequel il s'étendit.

Le froid l'avait saisi; ses dents claquaient, son visage avait horriblement pâli.

Marcelle s'empressa de ramener sur lui l'unique couverture délabrée qui leur restât.

— J'ai soif! murmura le père Brahma.

La jeune fille tressaillit et promena autour d'elle un regard épouvanté.

— Donnez-moi à boire, mon enfant, reprit le vieillard avec un hoquet convulsif, cela me réchauffera.

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Marcelle, au lieu de s'empresser,' se laissa tomtier sur la chaise avec accablement et se vdîla le visage de ses mains, pour cacher les larmes qui s'échappaient de ses grands yeux noirs.

— Ah! je comprends, fit le père Brahma avec un sourire résigné, nous n'avons plus d'argent?

— Plus rien, mon père.

— Eh bien ! il faut en faire, ma chère petite, répliqua sans amertume le vieillard, dont la fièvre secouait les membres.

— Comment? demanda Marcelle. Vous savez bien que nous avons tout vendu.

— Tout? Pas encore. Tenez, prenez celte couverture, dit-il en essayant de l'arracher de son lit.

— Par exemple! s'écria Marcelle, qui se dressa d'un bond j)onr l'en empêcher. Vendre cette couverture en plein mois de décembre quand vous grelottez de froid !

Le père Brahma se laissa envelopper de nouveau sans résistance. Il était à bout de forces.

— Oui, c'est ma faute, murmura-t-il. Ah! si j'avais voulu... La jeune fille n'avait que très- vaguement entendu ces paroles.

— Que dilea-vous? fit-elle, sans dissimuler son étonnement.

— Bien, répondit le père Bi'ahma.

Il s'enfonça plus avant dans son lit et s'eflorça de rester immobile.

— Je n'ai plus soif, murmura-t-il ; ne vous dérangez pas, mon enfant. Marcelle l'observa attentivement.

Évidemment le malheureux vieillard mentait, car, à travers la mince couverture qui l'abritait, on distinguait les tressaillements de son corps ; la respiration s'échappait avec peine de son gosier desséché.

Elle joignit les mains, puis elle courut vers la commode, y prit dans un tiroir un objet soigneusement enveloppé de papier et se dirigea vers la porte.

— Où allez-vous? demanda le père Brahma, que ce bruit avait tiré de son engourdissement.

— Je vais acheter C6 dont vous avez besoin, mon père, répondit-elle.

— Avec quoi?

— Avec une jiièce de monnaie que je viens de retrouver dans la commode.

— Bien vrai? fit le vieillard avec incrédulité.

— Certainement, dit Marcelle.

Et, sans attendre de nouvelles questions, elle se précipita au dehors.

Et, tout en descendant l'escalier avec l'agilité de ses dix-huit ans, elle ne ])0Uvait s'empêcher de songer à ce qui venait de se passer.

Que signiliaient ces paioles du père Brahma? t Si j'avais voulu... » avait-il dit. S'il avait voulu quoi? Echapper à la misère et aux privations? Non, ce n'éluit pas possible. Depuis si longtem|)s qu'il habitait le quartier, toujours pauvre et toujours misérable, il n'aurait pas volontairement supporté celte détresse navrante, s'il avait pu faire autrement. C'était la fièvre qui l'avait fait parler

ainsi. Peut-être avait-elle mal entendu... peut-être était-ce le délire qui s'emparait déjà du malheureux vieillard...

Celte pensée donna des ailes à la jeune fille. Elle s'élança et arriva en courant dans la rue Saint-Louis.

Elle s'arrêta devant une boutique d'horloger, à la devanture de laquelle étaient accrochés quelques rares bijoux d'occasion.

Marcelle la connaissait bien, cette humble boutique. Que de fois, quand elle était petite et quand elle allait faire les provisions du père Brabma, elle s'était arrêtée pour contempler ces magnificences de rencontre !

Hélas! oui, elle connaissait bien Thumble boutique! C'était là qu'un mois auparavant elle avait vendu ses boucles d'oreilles, pour subvenir aux besoins du père Brahma, que l'âge et la maladie condamnaient déjà à une inaction ruineuse.

Elle entra résolument chez le marchand, qui la considéra d'un œil oblique.

— Que voulez-vous? lui demanda-t-il avec défiance.

Elle déplia lentement l'objet qu'elle tenait à la main et le lui tendit avec elTort.

Le bijoutier lit un mouvement : il était émerveillé.

Qu'est-ce que cela? dit-il, sans cacher ^u admiration, tandis que sa main

s'emparait avidement de ce bijou.

— C'est un médaillon, monsieur.

Entouré de perles fines, je le vois bien ; mais où l'avez-vous pris?

Je ne l'ai pas pris, monsieur, répliqua vivement Marcelle, il est à moi.

— A vous ? qui êtes-vous donc?

Comment? vous ne me reconnaissez pas! C'est moi qui vous ai vendu, il

y a cinq semaines, les boucles que j'avais aux oreilles...

En même temps, elle montrait, d'un geste attristé, ses oreilles dépouillées de tout ornement.

— Ah ! c'est juste, fit le marchand. Je vous remets à présent, vous êtes la fille adoptive du père Brahma.

— J'istement, monsieur.

— Il est donc malade, le père Brahma?

-^- Mon Dieu! oui, monsieur.

— Tant pis! mais cela ne m'explique pas d'où vous vient ce riche médaillon. La miniature est fine, les perles sont entières et fort jolies. Comment un objet de semblable valeur est-il entre vos mains?

— C'est le portrait de ma mère, monsieur. Je lui avais bien juré que je ne m'en déferais jamais; mais mon pauvre père est si mal, depuis deux mois, qu'il ne gagne rien. Alors... pour le soigner... il faut bien...

— Oui, je comprends, fit le bijoutier d'un ton plus bienveillant. Il n'a donc pas d'économies, votre père Brahma?

— Hélas! non, monsieur. Peut-être aurait-il pu en faire, si je n'avais pas été à sa charge depuis bientôt cinq ans, mais il me donnait toujom's le plus clair de

iiiiill!:!illi|i:i,h.ii',"!iliii;iiiiriiiliwiii;1

Ce médaillon a une grande valeur. (Page 469.)

ce qu'il gagnait me servait toujours le morceau le plus délicat, me forçait à prendie le. meilleur lit...

—- De SOI te qu'à votre tour vous voudiiez bien lui venir en aide?

— Si c'était un effet de votre bonté, oui, monsieur.

Le bijoutier fut réellement touché de cette naïve géué;osiié.

— C'est que... balbulia-l-il, je ne voudrais pas vous trumpcr... C^ médaiTon

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a uiie crande valeur et je ne suis pas assez riche moi-même pour vous le payer comptant.

Combien vaut-il donc?

— Cent livres au moins, mon enfant.

Le visage de Marcelle s'épanouit.

Oh! ne vous réjouissez pas trop, fit le négociant, je ne pourrais pas aujourd'hui vous donner plus de vingt-cinq livres; mais je vais mettre le bijou en montre, ce sera le plus beau de ceux que j'ai dans ma boutique. Bien certainement il ne manquera pas de tenter quelque riche amateur, qui me le paiera sur-le-champ, de sorte que demain... après-demain... dans quelques jours au plus lard, je vous remettrai la diffférence. Cela vous convient-il?

J'avais une autre idée, fit timidement Marcelle, mais, s'il n'y a pas

moyen...

— Quelle idée? interrogea le bijoutier.

Je voulais vous supplier, monsieur, de m'avancer seulement un peu d'argent sur ce portrait et de me le garder pendant quelque temps, jusqu'à ce que j'aie gagné assez pour vous rembourser et le reprendre.

Le négociant sourit avec commisération.

— Comment pouvez-vous espérer me le reprendre, répondit-il, puisqu'il ne vous est possible de suffire, en travaillant, ni à vos besoins, ni à ceux du père Brahma?

— IMais j'espère bien qu'il va se rétablir et qu'il pourra continuer son état de vannier.

— Il est bien vieux, mon enfant !

— Je le sais, monsieur.

— D'ailleurs, poursuivit le bijoutier, je vis moi-même au jour le jour, ma chère demoiselle, et je ne pourrais pas vous avancer une somme quelconque, si je n'avais pas la perspective de la recouvrer presque aussitôt.

Marcelle se taisait et ne quittait pas des yeux le médaillon, que le négociant tenait toujours à la main.

— Je ne puis rien faire de plus que ce que je vous ai proposé, conclut-il. Vingtcinq livres comptant, le reste quand le bijou sera vendu.

La pauvre enfant poussa un douloureux soupir..

— Puisque je ne puis pas faire autrement..., gémit-elle, en essuyant une grosse larme.

Le marchand se leva, alla ouvrir un tiroir, au fond duquel il rémiit, en effet, à grand'peine, les vingt-cinq livres qu'il avait offertes; puis il les tendit à Marcelle.

Pendant ce temps, ils avait posé le médaillon sur la table.

La jeune fille, saisie à ce moment suprême d'une sorte de remords, se jeta sur le portrait, qu'elle embrassa longuement. Enfin, s'arrachant h cette dernière étreinte, elle s'empara de l'argent que lui tendait le bijoutier et s'enfuit, sans regarder derrière elle.

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Eile rentra îes mains pleines, tout heureuse duTien qu'elle allait faire. Eli« s'était crue si riche que, d'un seul coup, elle avait dépensé un petit écu.

Sa stupéfaction fut extrême lorsqu'en ouvrant la porte de la mansarde elle trouva le père Hralima debout devant la commode, dont il fouillait les tiroirs d'une main tremblante.

— El) l)ien! que faites-vous là? s'écria- t-elle. Vous voulez donc l >mber tout à fait malade?

Sans attendre la réponse du vieillard, elle courut précipitamment vers lui pour le contraindre à regjigner son ht.

— Votre médaillon? balbutiait-il, en essayant vainement de résister; qu'avezvous fait de votre médaillon?

— Cela ne vous regarde pas, répondit-elle. Mon médaillon est en sûreté.

— Vous l'avez vendu, j'en suis sûr, reprit-il, tout en greloKant.

— Non, je l'ai engagé seulement, dit Marcelle; ainsi tranquillisez-vous, père Brahma.

— Vous mentez, chère petite. Je parie que vous mentez.

— Et quand je l'aurais vendu? fit-elle résolument. N'en avais-je pas le droit,? N'est-il pas à moi !

— Et le serment que vous aviez fait à votre mère, l'avez-vous oublié?

— Dieu m'en relèvera, dit la jeune fille. Quant à vous, père Brahma, si vous m'aimez, comme vous le prétendez, il faut vous laisser faire, afin de guérir bien vite; sans cela nous nous fâcherons.

— Nous fâcher! murmura le vieillard avec amertume. Il ne manquerait plus que cela!

— Alors taisez-vous et reposez-vous, pendant que je vais préparer votre potion.

Le vieux vannier poussa un soupir résigné et garda le silence.

On devine ce qui s'était pasaé en l'absence de la jeune fille.

Le vieillard avait cru d'abord au pieu- jiensonge de Marcelle; nuis, illuminé d'une idée subite, il s'était levé. Pied r^s, sur le carreau glacial de la man^arae, il s'était approché de la commode, .ont il avait avidement fouillé les tiroirs. Le médaillon ne s'y trouvait plus! A.-.rs, mais trop tard, il avait tout deviné!

Fort heureusement, la chère enfant était arrivée à temps pour remj)ècher de commettre quelque nouvelle folie.

Le père Bralima avait décidément une fièvre terrible; les mouvements convulsifs qui l'agitaient étaient de plus en plus prononcéî; l'œil brillait d'un éclat de mauvais augure.

Cependant il avait docilement obéi à Marcelle, qui préparait, sans le quitter du regard, la potion que le docteur avait ordonnée.

Au bout de quelques minâtes, elle versa dans un grand bol la tisane bouillante, et la fit boire par petites gorgées au vieillard.

Ce breuvage salutaire le réconforta et le calma.

— Ah! cela va mieux, murmura-t-il,

Marcelle se pencha sur lui.

-ii-J,

— Maintenant que vous êtes bien sage, je vais vous embrasser, dit-elle.

En disant ces mots, elle déposa un baiser sur le front du père Brahma, dont le visage s'ensoleilla.

—- Dormez et ce sera fini, ajouta-t-elle en l'e-nveloppant comme un enfant.

A peine avait-elle achevé, qu'un piétinement confus retenlil dans U) corridor et qu'on frappa brutalement à la porte.

— Ouvrez, au nom de la loi! cria une voix sonore. Le malade se redressa soudain.

— Ah! c'est le comble! murmura-t-i! ivec un accablement profond.

En passant l'inspection rapide du mobilier de la mansarde, nous avons trouvé dans un coin une botte d'osier et un panier commencé. C'est qu'en elïet le père Brahma exerçait la profession de vannier.

Tout ce qu'on savait de lui, c'est qu'il était originaire de l'Inde. Il était arrivé à Paris vers la fin de l'année 1761, mais on ignorait à la suite de quelle circonstance. On ignorait surtout d'où il venait, qui il était, et pourquoi il avait quitté son pays.

Tout le monde se souvenait pourtant de ce qui s'était passé dans l'Inde à cette époque. Paris avait conservé un souvenir sanglant de l'horrible dénoûment qui avait terminé la lutte inégale que nous avions soutenue alors.

Pendant que le frivole et léger Louis XV laissait tomber notre marine si bas qu'elle ne pouvait plus même, aidée de l'Espagne, soutenir la prépondérance que cette nation avait acquise, l'Angleterre multipliait ses vaisseaux et régnait déjà sur celte mer, qu'aucune puissance ne pouvait plus lui disputer.

On s'en émut trop tard à la cour de France. On tenta de secourir nob colonies de l'Inde, et on envoya le comte Lally-Tollendal, àla tête d'un corps d'armée insuffisant, en lui promettant des renforts qu'il ne reçut jamais.

L'issue de cette guerre est trop connue pour que nous soyons obligé d'en rappeler les héroïques épisodes. Nous fûmes battus et dépouillés par les Anglais, et le comte de Lally-Tollendal, accusé de trahison, fut exécuté sur la place de Grève, après avoir été bâillonné comme un malfaiteur, afin qu'il ne pût protester de son innocence.

Etait-ce à la suite de ces événements que le père Brahma était venu en France? On essaya parfois de l'interroger, mais il se renferma dans un silence farouche, dont il ne voulut jamais se départir.

Tout ce qu'on l'on put observer, c'est qu'au souvenir de l'époque fatale qu'on lui rappelait, son front se rembrunissait, ses sourcils se contractaient et qu'il avait toutes les peines du monde à contenir l'immense colère qui semblait bouil' lonner en lui.

On supposa donc qu'il n'avait pas été étranger à ces événements et qu'il en avait gardé une douloureuse impression : mais le peuple, au milieu duquel il vivait, n'alla pas chercher si loin l'exjjlicalion de sa présence à Paris. Il n'essaya même pas de retenir le nom trop difficile à prononcer du pauvre exilé. Il trouva plus commode de lui donner un surnom, et il l'appela le père Brahma. C'est ainsi qu'il fait toujours.

En effet, l'Indien était déjà vieux quand il arriva en France; il avait bien une soixantaine d'années.

Malgré son âge avancé, il était encore alerte. N'ayant aucune ressource, il chercha à gagner sa vie et à utiliser l'habileté extrême que possèdent tous les Indiens à tresser le jonc et l'osier.

Probablement afin d'éviter les questions indiscrètes, il choisit le quartier le plus dé.sert qu'il put trouver et loua, rue Villehardouin, la mansarde que nous avons décrite. Alors il alla proj)Oser ses services aux voisins, après avoir confectionné quelques échantillons de son savoir-faire.

On l'accueillit d'abord assez froidement; puis, comme on acquit, plus lard, la preuve que c'était un homme absolument inoffensif, d'un caractère doux et d'une moralité irréprochable, on lui confia peu à peu quelques menus ouvrages.

On n'eut du reste, qu'à se louer de ses services. Non-seulement ce qu'il faisait était bien fait, mais il ne discuta jamais le prix que lui offrait une ménagère économe. On abusa même un peu de l'extrême facilité qu'il montrait dans les transactions commerciales.

Il est vrai qu'il parvint ainsi à se faire une clientèle, assez nombreuse pour être désormais à l'abri des premiers besoins.

C'était probablement tout ce que demandait le pauvre vieux, car il n'exhala pas la moindre plainte contre la parcimonie avec laquelle on marchandait le prix de son labeur.

Tout alla bien jusqu'à la fin de l'année 1770.

A cette époque, demeurait dans sa maison une femme jeune encore, car elle n'avait guère plus de trente-deux ans, mais qui, depuis longtemps déjà, souffrait d'une maladie de langueur, que les médecins étaient impuissants à combattre.

Cette femme logeait dans une des mansardes de la maison, située sur le devant, et dont la porte s'ouvrait juste en face de celle du père Brahma.

Elle avait auprès d'elle une petite fille, nommée Marcelle, âgée alors de onze ans et demi. Quant à elle, elle s'appellait ou se faisait appeler, Madame veuve Darnaud.

Personne ne la connaissait. Elle vivait fort retirée. Depuis trois ans qu'elle habitait la maison, elle n'avait pas reçu une seule visite et n'était sortie que pour conduire sa fille sous les ombrages de la place Royale.

Son unique occupation consistait à broder. Toute la journée, son aiguille glissait dans le lin soyeux. Elle ne quittait môme pas l'ouvrage pendant que Marcelle jouait avec les enfants de son âge.

Le père Brahma, qui demeui-ait depuis longtemps dans le quartier et qui le traversait sans cesse dans tous les sens, avait observé attentivement M"" Darnaud et avait relevé tous les détails que nous venons de signaler.

Cependant il n'avait jamais adressé la parole à la veuve, qu'il se contentait de saluer avec respect, toutes les fois qu'il la rencontrait. Témoin de l'assiduité, ou pourrait dire presque de racharnement avec lequel

travaillait celle femme, le vieillard en avaii conclu que, comme lui, elle s'eflorçait de gagner sa vie, et il avait conçu pour elle un respect d'aulant plus profond.

Bien plus, sans savoir à quoi s'en tenir sur son compte, puisque personne ne l'avait renseigné à cet égard, il en arriva à croire que M"»« Darnaud était victime d'un malheur immérité.

Cet état de choses se serait donc indéfiniment prolongé, si la maladie dont la veuve étail atteinte n'avait fait de tels progrès, qu'elle fut forcée de garder le lit.

Le vieillard, ne la voyant plus sortir, se douta de ce ce qui était arrivé. Cependant il n'osa pas violer la solitude à laquelle elle s'était volontairement condamnée.

Un jour qu'il rentrait, pourtant, il vit la porte de la mansarae entr'ouverte. Après avoir hésité longtemps, il se décida enfin à frapper timidement du doigt.

— Entrez ! dit une voix fraîche et légèrement étonnée. Le vieillard entra.

— Pardonnez-moi, madame, dit-il, mais, ne vous ayant pas aperçue depuis quelque temps, je n'ai pu me résoudre h passer devant votre porte sans m'informer si vous n'aviez besoin de rien.

— De rien, père Brahma, je vous remercie, répondit doucement la veuve.

— Vous êtes soufîrante, il me semble?

— C'est vrai, mais cela ne sera rien,

— Et vous êtes seule!

— Oui, ma fille est allée à deux pas d'ici, chez la brodeuse, mais elle ne tardera pas à rentrer.

— Permettez-moi de vous faire observer, madame, que votre enfant est bien jeune pour courir les rues sans protection...

— Vous avez raison, mon brave homme; croyez que si je pouvais faire au trement...

— Et qui vous empêche de faire autrement, quand vous avez le père Brahma sous la main?

— Que voulez- vous dire?

— Je veux dire que je monte ou descends trois ou quatre fois par jour, que je suis obligé, par mon état, de parcourir journellement tout le quartier et qu'il m'est bien facile, sans que cela me dérange en rien, de faire toutes les commissions dont vous voudrez bien me charger.

— Quoi! s'écria joyeusement la malade, vous seriez assez bon...

— Je vous en prie, madame. Entre voisins c'est bien le moins qu'on se vienne en aide.

— C'est que... je crains d'être bien indiscrète... balbutia M"'^ Darnaud.

— Ne le craignez pas, madame. Je me ferai un plaisir de vous être utile.

— Eh bien! fit la veuve avec hésitation, voici le seul et immense service que je réclamerai de votre bonté, père Brahma. Je sais que vous êtes l'homme le plus

bonnêle qui existe, aussi je voudrais vous confier ma fille tous les jours. Oh! pendant une heure seulement, s'empressa-t-elle d'ajouter.

— Parlez, madame, je suis à vos ordres.

— Vous comprenez, mon ami, que, depuis quinze jours déjà que je suis couchée, je ne puis plus conduire Marcelle, comme je le faisais autrefois, à la place Royale. La chère petite ne se plaint pas; mais, privée de tout exercice, elle souffre et dépérit, dans cette étroite mansarde, dont l'air vicié lui deviendrait fatal...

— Oui, je comprends cela, madame, dit le vieillard. Eh bien ! voulez-vous (jue lous les jours, à une heure, ainsi que c'était votre habitude, je mène M"«iMarcelle à l'endroit accoutumé.

— Quoi! vous vous chargeriez de ce soin? s'écria M'°^ Darnaud.

— Dès demain, si vous ledésirez, madame.

— Si je le désire! fit-elle en saissibant la main du vieillard. Ah! que vous êtes bon ! père Brahma. La pauvre enfant, sera-l-elle contente, en apprenant celte bonne nouvelle!

— Et non-seulement je serai exact, mais je veux que vous me donniez toutes vos courses à faire. Il m'est pénible de penser que votre charmante fille, quj devient grande, est exposée aux impertinences du premier venu.

— Allons, fit la malade avec résignation, mais l'œil étincelant de joie, je vois qu'il faut que j'accepte tout tle votre charité.

— C'est cela! c'est cela! dit le vieillard, en dégageant sa main, que M'"^ Darnaud tenait toujours entre les siennes. Demain, à une heure, je sciai ici.

Et il s'esquiva pour échapper aux bénédictions dont l'heureuse mère le comblait.

Le lendemain, en effet, il revint et conduisit Marcelle à la place Royale, prenant lui-môme un plaisir naïf à lui voir partager les jeux de ses petites compagnes.

Désormais, il avait ses grandes entrées chez la veuve. Il en profita pour lui rendre tous les services imaginables, et toujours avec une telle délicatesse que l'esprit le plus susceptible n'aurait j)as pu s'en formaliser.

Malheureusement, tant de soins, d'attentions, de véritable charité, ne parvinrent qu'à reculer jusqu'à ses dernières limites le dénoùment lugubre que la mort avait j)réparé.

M'"« Darnaud, après avoir conservé longtemps l'espoir de se rélablir, finit par comprendre que les médecins la trompaient et qu'elle était condamnée sans retour.

Elle no le cacha pas au père Brahma.

— Tant mieux! dit-elle. Aussi bien j'étais à bout de courage, comme je suis à bout de ressources. J'avais réussi jusqu'à ce jour, aidée de quehjues anciens débris de mon opulence, à vaincre la misère: mais, je le sens, lu misère aurait eu raison de mes défaillances.

— Mais tout n'est pas perdu, répliqua le vieillard très-ému. Vous pouvez guérir encore.

— iNon, mon ami, c'est fini, bien fini; je me sens mourir. L'uni|ac regret que

j'emporterai clans la tombe sera de laisser mon enfant seule, à douze ans et demi, sans patrimoine, sans asile, sans protecteur.

— Comment? sans prolecteur? s'écria le père Brahma Est ce que je ne suis pas là, moi?

— Vous? fit la pauvre mère à demi-sufloquee.

Son âme débordait d'une joie telle, qu'elle ne trouva pas un mot à ajouter. Impuissante à traduire l'émotion que lui causait le dévouement obscur du vieillard, elle ne put que joindre les mains et les lever vers le ciel, comme pour le remercier du miracle qu'il venait d'accomplir en sa faveur.

Le père Brahma la regardait, très-élonné lui-même, ne concevant pas qu'une proposition si simple et si naturelle pût provoquer de tels transports.

— Eh! oui, moi, reprit-il. Croyez-vous que, si vous étiez partie sans me rien dire j'aurais eu le courage d'abandonner cette pauvre enfant? N'est-elle pas^un peu ma fille depuis quelque temps? Ne s'est-elle pas habituée à moi, comme je me suis habitué à elle?

— iMais vous n'avez rien ! s'écria la malade.

Il est vrai que je ne suis pas riche, madame; mais, depuis dix ans, j'ai toujoms gagné mon pain. Je continuerai, s'il plaît au ciel, à vivre comme je l'ai fait. Je travaillerai un peu plus, s'il est nécessaire. Ah ! soyez tranquille : Marcelle ne manquera de rien, la chère petite ! Il me faut si peu de chose, à moi ! .

M"'^ Darnaud était profondément émue.

— Vous acceptez? demanda le vieillard.

— Si j'accepte! s'écria-t-elle. Ah! père Brahma, soyez doublement béni, car vous êtes le premier honnête homme que je rencontre, depuis quatorze ans bientôt que Dieu m'a si cruellement frappée...

— Quoi ! dit le vieil Indien. On vous a fait du mal, à vous! à vous si bonne, si jolie, si irréprochable!

— Tant de mal, père Brahma, que l'on m'a tuée. Aussi, croyez-le, j'aurais depuis longtemps cherché dans la mort l'oubli de ce passé maudit, si je n'avais pas eu ma fille auprès de moi.

En même temps qu'elle prononçait ces paroles, deux grosses larmes débordaient de se^ veux, humides et roulaient silencieusement sur ses joues, ravagées par la

souffrance.

Triste et recueilli, le vieillard courbait la tête et l'écoutait.

Ainsi je ne me trompais pas, murmura-t-il. Un afTreux malheur pèse

sur le passé de cette infortunée, comme il a pesé sur mon pauvre maître, sur moi-même. Ce sont donc toujours les bons qui pâtissent pour les méchants!...

Il se tut. Peut-être s'attendait-il à une confidence suprême et se préparait-il à la recevoir ; mais la mourante posa un doigt sur ses lèvres et lui montra Marcelle.

La chère enfant brodait sans relâche. Assise dans un coin de la chambre aussi loin que la discrétion pouvait la retenir, elle n'avait pas perdu un mot de cette scène navrante, quoi qu'elle fit pour ne rien entendre.

MONSKIGNEUR

Ouvrez, au nom de la loi. (Page 482.)

M""» Darnaiid saisit la main da père Biahmi et la serra avec toute Ténergie dont elle était capable.

— Je n'oublierai pas ce que vous m'avez dit, fit-elle à demi-voix. Merci encore, mon ami.

C'était un congé formel. Évidemment la malade ne voulait révéler à personne le secret dont elle allait mourir.

60"" Liv

Gû

Le vieillard n'essaya par aucune récriminalion de provoquer la moindre confidence, et respecta cette douleur muette dont il mesurait les abîmes avec une sorte d'effroi.

Quelques jours se passèrent. Le médecin venait assez régulièrement — il faut lui rendre cette justice — bien qu'il n'espérât certainement pas tirer grand profit d'une si pauvre clientèle.

Assis sur le seuil de sa porte, et tout en tressant l'osier flexible, le père Brahma guettait son arrivée et l'interrogeait du regard.

Le docteur et lui n'échangeaient pas un mot. Ils ne se parlaient que des yeux, mais ils ne se comprenaient que trop bien !

Le neuvième jour, pourtant, le médecin s'approcha du vieillard :

— Cette pauvre femme peut trépasser d'un moment à l'autre, lui dit-il à voix basse. A coup sûr, demain elle ne sera pas là. Si elle a quelques dis'iositions dernières à prendre, il serait temps qu'elle s'y décidât, pendant qu'il lui reste la force de parler. Voyez si vous pouvez l'obtenir d'elle. Quant à moi, je ferai mon devoir jusqu'au bout. Je reviend''3ii demain, mais je suis certain de ne retrouver qu'un cadavre.

A ces mots, il s'éloigna.

Le père Brahma pâlit sous son teini bronzé. La mission que lui confiait le docteur était difficile, délicate surtout. Néanmoins il ne voulut pas attendre une minute de plus.

Il alla frapper doucement à la porte de la mansarde.

Marcelle vint ouvrir. Elle avait les yeux rouges; on voyait qu'elle avait pleuré.

— Ma chère enfant, lui dit-il, je vous prierai, si votre mère le permet, de passer un instant dans ma chambre. Je suis chargé pour elle d'une communication de la plus haute gravité.

La jeune fille se tourna vers sa mère et ia consulta du regard.

— Va, mon enfant, dit W^^ J0«imaud d'une voix à peine intelligible. L'enfant s'éloigna, sans protester, mais à pas lents et à regret.

La mom'ante et le vieillard restèrent seuls.

— Madame, commença le père Brahma, j'ai longuement réfléchi depuis queN ques jours à la conversation que nous avons eue ensemble et dans laquelle vous faisiez allusion aux malheurs qui vous avaient frappée. Vous êtes sérieusement atteinte, ce n'est pas douteux. De même qu'il n'y a pas à désespérer de votre salut, ajouta-t-ii en élevant la voix comme pour se donner le courage de mentir, de, même vous pouvez êti'e surprise par la mort au moment où vous y penserez le moins.

La malade jeta sur lui un coup d'oeil étrange.

— Ce n'est pas pour vous effrayer, re])rit le vieillard, que je vous entretiens de pareilles pensées; encore moins est-èe ^otr obéir aune cm"iosité malsaine. Au c-ontraire, je ne cherche qu'a vous tranquilliser.

— Ahl ne vous donnez pas tant de peine, mon ami, fit M™^ Darnaud. Loin de

redouter la mort, je l'appellerais de tous mes vœux, si ce n'était pas une lâcheté.

— Je vous crois, madame, et c'est précisément parce que je vous sais prête à l'affronter que je n'hésite pas à vous parler comme je le fais. L'amour profond que Marcelle vous inspire vous a soutenue jusqu'à ce jour, ce n'est pas douteux; mais cet amour que vous ressentez pour elle ne vous survivra pas. Or, Dieu vous donne le temps et vous impose le devoir de veiller sur votre enfant, si vous le pouvez, au-delà môme de cette mort à laquelle vous aspirez.

— Je n'y faillirai pas ! protesta M"* Darnaud avec véhémence.

— Alors pourquoi tarder plus longtemps, madame? Pourquoi demain plutôt qu'aujourd'hui? Attendez-vous, pour vous occuper de Marcelle, l'instant où vous sentirez les atteintes suprêmes de l'agonie? S'il vous est matériellement impossible d'assurer son avenir, n'avez-vous aucun moyen de le préparer, de le défendre contre l'isolement et le désespoir?

— Oui, vous avez raison, dit la malade d'un Ion farouche, il faut tout prévoir.

Elle prit une clef qui était pendue à son cou par un ruban de velours affreusement flétri, et la lendit au père Brahraa.

— Tenez, dit- elle, tirez le premier tiroir de cette commode, prenez le coffret ' qui s'y trouve et mettez cette clef dans la serrure.

Le vieillard exécuta l'ordre qu'il avait reçu.

— Ouvrez le coffret, poursuivit-elle.

Le père Brahma l'ouvrit.

— Qu'y trouvez-vous? demanda-t-elle haletante.

— Un médaillon et une enveloppe cachetée.

— Bien, dit-elle, en poussant un soupir de soulagement. Ce médaillon renferme mon portrait. Ah 1 il ne me ressemble |)lus guère, n'est-ce pas? J'avais dix-huit uns à cette époque, j'étais jeune, j'étais jolie, j'étais heureuse. Mon père avait fait peindre et monter cette miniature pour celui...

Elle s'arrêta brusquement. Un déluge de larmes se lit jour à travers ses paupières; elle se détourna pour les cacher.

Le vieux vannier crut que la prédiction du docteur allait se réaliser. Il s'empressa de voler au secours de la moribonde; mais elle surmonta promptement cette faiblesse passagère.

— Quant à celte épaisse enveloppe, continua-l-elle, elle contient l'histoire de ma vie, écrite de ma propre main. J'ai préparé ce récit pour Marcelle, car elle ne sait rien de notre passé. Hélas! pouvais-je souiller les chastes oreilles de celle enfant de tant d'infamie! Aussi je ne veux pas qu'elle ouvre ce manuscrit avant qu'elle ail atteint sa dix-huitième année, or, elle est née le 12 avril 1758: elle ne devra donc pas en prendre connaissance avant le 12 avril 177G. N'oubliez pas cette date, je vous le recommande bien!

Elle porta la main à .sa i)oitrine, comme pour y comprimer une douleur horrible; une écume rougoàtre colora ses lèvres. L'effort qu'elle venait de faire l'avait épuisée.

— Voilà, continua-t-elle tristement, tout ce dont je peux disposer en faveur de ma pauvre fille. Dieu fera le reste, je Tespère. S'il n'a pas eu pilié de moi peut-être reportera-t-il sur Marcelle la bienveillance dont elle est digne. Et vous, père Brahma, je vous lègue la chère enfant.

— Soyez tranquille, madame, je n'ai pas oublié ma promesse.

— Ainsi, dit &!■"« Darnaud d'une voix qui ressemblait à un souffle, ce mar.uscrit... pas avant dix-huit ans... vous me le jurez?

— Par le Dieu de mes pères, je vous le jure! fit le vieil Indien en étendant la main.

De nouveau, la mourante demeura plongée dans une torpeur léthargique.

Effrayé, le père Brahma courut chercher Marcelle et la ramena dans la chambre de sa mère.

Au bruit qu'ils firent en entrant, la malade ouvrit les yeux et reconnut son enfant.

Elle se leva par un mouvement saccadé.

— Ma fille ! s'écria-t-elle en lui tendant les bras.

Marcelle se précipita en avant, mais elle n'avait pas encore fait un pas que sa mère retombait lourdement en arrière.

Cette fois, elle ne devait plus se relever. Sa dernière pensée avait été pour sa fille, pour sa fille qu'elle avait aimée jusqu'au martyre.

Marcelle et le père Brahma furent les seuls qui suivirent le funèbre convoi.

Les premiers mois que passèrent ensemble le vieillard et l'enfant furent profondément tristes. Enfin, la jeunesse de Marcelle triompha de l'âpre amertume de ses souvenirs.

Pendant un an, le père Brahma paya le loyer de la chambre qu'occupait jadis M">e Darnaud, et dans laquelle continuait à demeurer la jeune fille; puis le fardeau devint trop lourd pour ses modestes ressources.

L'âge arrivait, les forces du vieillard commençaient à l'abandonner ; travailler trop longtemps l'exténuait. Il ne disait mot pourtant; mais Marcelle s'en aperçut. Ce fut elle qui, la première, proposa naïvement au père Brahma de partager le même logement — le moins cher, naturellement.

Elle le voulut, le vieux vannier s'y soumit. Sur une tringle, il installa un rideau de cotonnade qui, chaque soir, coupait en deux la mansarde déjà trop étroite. Le mobilier de M'"'' Darnaud fut vendu en partie et le prix en fut spécialement affecté à l'éducation de Marcelle, que sa mère avait tout partitulièremenl soignée.

Tout alla bien ainsi pendant près de trois années ; puis les forces du vieillard diminuèrent chaque jour davantage; l'ouvrage devint plus rare, les besoins plus pressants.

Alors commença l'ère fatale de la Misère, qui se mit à ronger peu à peu d'une dent impitoyable tout ce qui lui tomba sous la main.

Ce fut ainsi que disparurent insensiblement les quelques petits riens qui garnissaient la mansarde.

Un jour qu'il n'avait pas de quoi manger, le père Brahma, pendant que

MONSKIGNEUR 481

Marcelle, était sortie, vendit son lit, fabriqua un cadre de bois et y plaça une paillasse.

Il fut grondé, très-vivement grondé même, mais il était trop tard pour revenir sur ce qui avait été fait. Il répondit à ces reproches en étalanl sous les yeux de la jeune fille les vivres qu'il avait achetés. Elle ne trouva rien à répondre et l'embrassa avec une effusion qu'elle ne lui avait pas encore témoignée.

C'est triste à dire, mais le vieillard se sentit p'-esque heureux d'une détresse qui lui procurait de si douces émotions.

En effet, bien qu'il conservât pour Marcelle le même respect que lui avait toujours inspiré M'"« Darniud, il avait fini par s'attacher si fort à sa fille d'adoption qu'il ne concevait pas de plus grand bonheur que de l'aimer et de se voir aimé d'elle.

Quand vint le soir, une autre difficulté surgit tout à coup. Marcelle voulait absolument garder pour elle le nouveau lit que le vieux vannier avait improvisé. La discussion menaçait de s'éterniser. Aussi le père Brahma, qui était bien résolu à ne pas céder, ne trouva pas de meilleur moyen, pour prendre définitivement possession de la paillasse, que de s'y coucher, malgré ce que tenta la jeune fille pour l'en empêcher. Quinze jours durant ils furent heureux; mais la série des sacrifices ne faisait que commencer, La misère est une véritable roue d'engrenage. Malheur à celui qui s'y laisse prendre le bout du doigt! II faut que le corps tout entier y passe.

C'est ce qu'il advint du modeste mobilier que le père Brahma et Marcelle avaient mis en commun. Les uns après les autres, furent dévorés les rares objets qui pouvaient passer pour du superflu; puis vint le tour des objets indispensables; enfin, les reliques même durent suivre le même chemin.

Le médaillon que la mère de Marcelle lui avait légué subit ce triste sort!

Ce n'était pas encore assez.

Depuis plus d'un an que le vieillard et la jeune fille ne gagnaient même pas de quoi manger, il leur avait été impossible de payer le propriétaire.

Or ce propriétaire était un gentilhomme de haute lignée, qui habitait aux environs un magnifique hôtel et qui était puissamment riche. Afin de ne jouir absolument que des grâces de la fortune, il en avait confié les soucis à son intendant.

C'était donc l'intendant du marquis qui s'occupait de toute la broutille des affaires, et que concernaient les détails de la vulgaire administration.

Or, à plusieurs reprises, il avait réclamé à Marcelle ou au père Brahma les loyers arriérés, qui s'élevaient maintenant à la somme de soixante-quinz? livres, représentant cinq termes échus.

La dernière fois qu'il était venu, il avait déclaré à ses locataires que la patience de monseigneur était à bout et qu'il avait reçu l'ordre d'agir avec une extrême rigueur, s'il n'était pas payé dans la quinzaine.

Malheureusement, le vieillard était malade, et plus que jamais hors d'état de satisfaire à semblable sommation.

La quinzaine s'écoula, l'intendant ne se représenta pas. Le père Brahma, qui

habitait la maison depuis quatorze ans et qui, en temps ordinaire, n'avait jamais été en relard d'un seul jour, s'imagina que le marquis userait d'un peu plus d'indulgence envers lui qu'envers un homme de solvahilité notoirement véreuse.

Il avait presque oublié le? menaces de l'intendant, quand le bruit qui se fit entendre sur le carré et les paroles qui parvinrent à son oreille le rappelèrent au sentiment de la réalité.

— Ouvrez, au nom de la loi! avait dit une voix brève et sévère.

Il s'était levé sur son séant, tandis que Marcelle, pâle et effrayée, se tenait interdite au chevet dé son lit.

Pauvre enfant! elle était trop heureuse depuis quelques instants. La joie de voir son père adoptif reposer tranquillement dans son petit lit, la certitude qu'elle avait d'échapper pour quelques jours aux étreintes de la faim et de la maladie, lui avaient fait oublier l'héroïque sacrifice qu'elle venait d'accomplir.

— Ouvrez, ou je fais enfoncer la porte! cria la môme voix avec un accent d'impatience.

Le vieillard eut un sourire empreint d'une intraduisible amertume .

— Ouvrez, Marcelle, dit-il simplement.

— La jeune fille obéit.

Trois hommes firent irruption dans la mansarde étonnée. C'était un huissier, accompagné de deux exempts.

Dans le corridor, de chaque côté de la porte étroite, se tenaient deux soldais armés de leurs fusils.

— Je viens, dit l'huissier, vous réclamer de la part du marquis de Bellaire, propriétaire de celte maison, la somme de soixante-quinze livres, qui lui est due pour loyers échus, plus celle de sept livres, douze sols, six deniers, montant des frais par moi faits en son nom pour recouvrer cette créance. Etes-vous prêt à régler ce petit compte? demanda-t-il mielleusement.

— Non, monsieur, répondit le père Brahma ; voilà cinq semaines que je suis malade et hors d'état de travailler; depuis cinq jours je suis même atteint d'une fièvre qui ne me laisse aucun repos; mais dès que je serai rétabli...

— Assez de promesses, interrompit l'huissier! J'ai des ordres formels : c'est de l'argent qu'il me faut. En avez-vous?

— Non, monsieur.

— En ce cas, faites-moi le plaisir de me céder la place, afin que je procède >éance tenante à la vente de votre mobilier.

— Comment ! s'écria Marcelle. Vous feriez cela, monsieur.

— Certes, répondit l'huissier, et sur-le-champ, qui plus est,

— Mais vous voyez bien que ce vieillard est dans l'impossibilité de faire un pas 1 Vous voyez bien qu'il est au plus mal.

— Cela ne me regarde pas. On m'a ordonné d'agir, j'agis.

— Non, c'est impossible ! dit la jeune fille avec égarement.

■— Vous allez voir si c'est impossible, répondit l'huissier en ricanant. II fit un signe aux deux exempts, qui se jetèrent sur lepèreBrahma, le prirent chacun par un bras et le forcèrent à se lever.

— Arrêtez! cria Marcelle affolée. Non.., vous n'aurez pas cette cruauté... Tenez, continua-t-elle en fouillant dans sa poche, voici vingt-deux livres... C'est tout ce que nous avons, je vous le jure, messieurs! Ptenez-les. C'est un à-compte sur le prix d'un médaillon que je viens de vendre au bijoutier de la rue Saint- Louis... mais dans quelques jours... demain... aujourd'hui peut-être, il me donnera le reste, je vous l'apporterai, je vous le promets.

— Ah! vousavez vingt-deux livre-^, fit l'huissier étonné. Voyons-les?

— Les voici, fit Marcelle avec joie. Ah ! je savais bien que vous seriez humain et que vous consentiriez. . .

— J'accepte la somme à titre d'à-compte, interrompit sèchement l'huissiermais est-ce bien tout ce que vous pouvez donner?

— Je vous assure que nous n'avons plus une obole.

— Alors je suis obligé de remplir jusqu'au bout le mandat qui m'est confié, mademoiselle.

Il fit un nouveau signe aux exempts.

— Allons, ordonna-t-il, emportez ces meubles et descendez-les dans la rue. Les exempts se jetèrent sur la commode et se mirent en devoir de l'enlever.

— Non, messieurs, je vous en conjure! supplia Marcelle, ne faites pas cela... Ayez pitié !

Les agents firent un pas en avant.

Elle se jeta à leurs genoux qu'elle embrassa, elle se cramponna à leurs habits, sublime et touchante, désespérée, Ips yeux remplis de grosses larmes qui coulaient sur les mains calleuses de ces misérables.

— Messieurs! de grâce!... Vous êtes hommes... vous avez une famille... des enfants... des parents... vous ne voulez pas tuer ce vieillard, que la fièvre dévore et fait trembler sous vos yeux...

Us firent un second pas en avant.

— Ah ! moi vivante, vous ne passerez pas ! s'écria-t-elle en leur barrant Je passage.

— Gardes, faites votre devoir, dit l'huissier en haussant les épaules. Aussitôt les deux soldats se jetèrent sur elle, lui saisirent les poignets, qu'ils

serrèrent à les briser, et la maintinrent immobile.

L'œil du père Brahma brilla d'un éclair terrible, mais que pouvait-il faire, hélas!

— Venez, ma fille, dit-il en lui tendant les bras; laissez ces corbeaux faire leur métier.

Elle se dégagea et courut se réfugier dans les bras du vieillard.

Ce fut ainsi que, confondus dans une étreinte douloureuse, ils virent dispa-

raître, pièce à pièce, le peu qui restait de leur mobilier. Enfin il n'y eut bientôt plus rien que la paillasse sur laquelle couchait ordinairement le vieillard.

Il assistait d'un œil sec à ce naufrage de ses dernières espérances, mais ua feu sombre jaillissait de ses yeux noirs, creusés par la souffrance.

— Venez, mon enfant, dit-il à Marcelle, nous n'avons plus rien à faire ici. Mais où allons-nous? demanda-t-el'e entre deux sanglots.

— Dieu nous conduira, répondit-il.

Il l'entraîna, mù par un sentiment de profonde indignation.

Ensemble ils descendirent les cinq étages de leur interminable escalier. De temps à aiitre, le père Brahma était obligé de s'arrêter pour reprendre haleine. Les forces trahissaient le stoïque courage dont il s'efforçait de donner la preuve.

Quand ils atteignirent la dernière marche, le vieillard n'en pouvait plus. Appuyé sur la jeune fille, il fit encore quelques pas et franchit le seuil de la porte; mais, là, il fat contraint de s'arrêter encore.

Devant la maison, une cinquantaine de personnes étaient rassemblées.

Déjà, assisté de ses exempts, pendant que les gardes tenaient la foule à distance, l'huissier vendait tranquillement à l'encan les dépouilles des victimes qu'il venait de faire.

Les groupes murmuraient bien, car ils n'ignoraient pas que ces dépouilles étaient celles du père Brahma et ils savaient tous combien le vieillard était bon ; mais ils achetaient. Que voulez-vous... on ne trouve pas toujours d'aussi bonnes occasions...

Quant au vieillard, la vue de ce spectacle navrant acheva de lui déchirer le cœur. Il défaillit entre les bras de Marcelle et s'affaissa lourdement.

En ce moment la foule s'écarta sous l'effort d'un bras puissant, et une voix sonore demanda :

— Que se passe-t-il donc î

Ce jeune homme paraissait âgé de vingt-deux ans au plus: il était vêtu d*ha bits excessivement simples, que recouvrait à moitié un long manteau, et semblait appartenir à la petite bourgeoisie.

Il avait le front haut, l'œil intelligent et vif, le nez légèrement proéminent ei le visage imberbe. Ses allures étaient dégagées, sa taille, élégante et bien prise.

Il fendit la foule et se trouva bientôt au premier rang, en face de l'huissier et

Le duc de la Tournaye. (Page 4'.}0.)

«les exempts, qui sans se |)réoccu|)er de cet incident insignifiant, continuaient de leur voix nasillarde à provoquer el ù recevoir les enchères.

Ce jeune homme comprit aussitôt de quoi il s'agissait et ne put réprimer un geste de colère.

Pendant ce temps, le père Bralima, soutenu par les vingt bras qui s'étaient spontanément tendus vers lui, achevait de perdre connaissance, si bien qu'on fut obligé de le coucher sur le matelas qu'on ven.iit de lui arracher.

61'"«Liv. Gl

480 tE SECRET D'OR

Le jeune bourgeois n'eut pas besoin de s'informer pour apjjrendre que ce vieillard et celle jeune fille élaienl précisément ceux dont on vendait les meubles à l'encan.

— Si ce n'est pas une infamie! disaitune voisine. Voilà un pauvre liomme qui avait déjà bien de la peine à suflire à ses propres besoins, qui adopte une enfant plus pauvre que lui encore, et on le chasse de chez lui quand il grelotte de fièvre! après lui avoir volé le peu d'argent qu'il possédait.

— C'est vrai que c'est infâme! dit un ouvrier en montrant le poing aux agents.

— Silence! cria l'huissier.

Cet homme avait raison ; il était dans son droit — car on appellait cela le droit ^ dans ce temps-là.

Certes nous n'avons pas trop à nous louer aujourd'hui des lois qui nous régissent en matière de saisie judiciaire ; mais c'était bien autre chose alors que le peuple, taillable et corvéable à merci, était soumis à tous les caprices des grands seigneurs.

On a vu avec quelle brutalité dédaigneuse se conduisaient les représentants de la loi.

Ce n'était pas tout encore;

1,3 mobilier du père Brahma avait été étrangement simplifié par la misère. Aussi avait-il été promptemeIl^. adjugé, pendant que chacun prodiguait au vieillard les soins que réclamait son état.

El ne restait plus à vendre que le ma-telas sur lequel: gisait le vieux vannier.

L'huissier, désireux d'accomplir jusqu'au. Jàout saJugubre besogne, ne recula pas devant ce dei-nier obstacle.

— Je mets en vente le matelas sur lequM- ce vieux drôle est étendu, cria-t-il; j'en demande dix livres.

La foule se tut, péniblement impressionnée; mais un sourd murmure de mécontentement s'échappa de toutes les poitrines.

— Qu'est-ce que c'est? fit l'huissier. Allez-vous prendre fait et cause pour ce vieux coquin? Êtes-vous dupes de la comédie qu'il joue? Ne voyez-vous pas qu'il voudrait tout bonnement garder son matelas? Allons, allons, pas de sensibleries inutiles! A dix livres le matelas!... Personne ne dit mot?

En effet, pas une enchère ne .se fil entendre.

— Eh bien, à cinq fivres! reprit l'huissier. Voyons, mesdames et messieurs, un prix quelconque, mais finissons-en.

Au grognement de la foule succédèrent quelques huées solitaires.

— Attention, gardes! cria l'huissier, qui jeta sur ceux qui l'entouraient un regard menaçant.

Par hasard, arriva sur le théâtre de cette exécution le médecin qui soignait le pèi-e Drahma et qui jadis avait soigné M'"«' Darnaud. Il reconnut le vieillard et se pencha vers lui. Tirant de sa poche un flacon de

sel, il le fit respirer au pauvre diable et parvint à lai faire reprendre ses

sens.

IMCNSEIGNEUR 487

Marcelle se tordait les bras de désespoir et laissait couler ses larmes. En deux mots elle raconta au docteur ce qui s'était passé.

— Monsieur, fit-il d'une voix, grave, en s'adressant à l'huissier, ce que vous avez fait est monstrueux. Peut-être aurez-vous à vous reprocher la mort de cet infortuné.

— Monsieur, répliqua froidement l'huissier, je n'accepte de leçons de personne. J'agis selon les ordres que je reçois et, du moment que je fais mon devoir, je n'ai rien à me reprocher.

— Aussi ne vousaurais-je pas fait celte observation, insista le docteur, si nous nous trouvions en présence d'un cas ordinaire; mais vous voyez que ce vieillard était gravement malade; voti-e devoir était d'en référer au marquis de Bellairo avant de procéder à la saisie. Je ne douie pas que M. le maniuis vous aurait donné l'ordre de surseoir à cette œuvre de bouireau.

— Et moi, monsieur je suis sûr du contraire, riposta aigi-ement l'huissier.

— Alors, que le poids du crime que vous commettez retombe sur vos deux télés! dit le docteur avec mépris.

— Soit! mais laissez-moi terminer ma vente, et môlez-vous de ce qui vous regarde.

Alors se tournant brusquement vers le vieillard:

— Levez-vous, diL-il, et laissez faire la justice du roi.

Le père Brahma lit un elTort et parvint a se redresser, mais à peine avait-il la force de se tenir debout. Ce que vo)ant, le jeune homme que nous avons signalé se précipita à son secours et le soutint dans ses bras

Il avait assisté à cette scène en se mordant les lèvres, le rouge de la honte au front.

— Et dire que je n'ai pas d'argent, murmurait-il en se mordant les ongles.

Quant à l'huissier, dès que le vieillard s'était levé, il avait repris son cri monotone.

— Voyons, messieurs, à qui le matelas?

— J'en donne six livres, dit un c\einpL.

— Eh bien! prenez-le, lit Thuissier, et allons-nous-en.

L'exempt se baissa pour ramasser le matelas; mais un mouvement d'indignation se fit dans la foule, qui le bouscula, et il tomba.

— Chargez, gardes! cria l'hiiissier.

Les soldats croisèient la baïonnette et parvinrent momentanément à écarter le grou|)e tumultueux.

— Parlons, il n'est que temps, dit l'huissier qui sentait gronder l'orage, en s'adressant aux deux exempts.

Ils ne demandaient pas mieux ; mais celui qui availacheté le matelas n'entendait pas lâcher sa proie. Il s'en emjiara et s'enfuit avec son acolyte et son patron, protégé par les soldats qui battaient prudemment en retraite à leur tour, et poursuivi par les huées et les injures de la foule.

Quand Marcelle vit que tout était fini sans retour, elle laissa tomber ses bras avec découragement et s'appuya contre le mur de la maison pour se soutenir.

— Que faire? Où aller? soupira-t-elle.

— Si vous le voulez bien, nous irons chez moi, mademoiselle, répondit le jeune bourgeois, qui l'avait entendue.

— Chez vous? répéla-t-elle étonnée.

— Oui; prenez l'autre bras du père Brahma, et daignez nous accompagner. Marcelle ne pouvait en croire ses oreilles.

— Venez, ajouta le jeune inconnu ; je demeure rue Saint-Louis, à cinquante pas d'ici.

— Mais, monsieur... balbutia la jeune fjlle interdite, je ne sais si je dois... Qui êtes- vous?

— Je me nomme Brissot, mademoiselle, répondit-il ; mais, au nom du ciel ! ne perdez pas un temps précieux!... Vous voyez bien que votre père a besoin de secours immédiats,

— Monsieur a raison, fit observer le docteur. Acceptez toujours, mon enfant; nous veiTons ensuite...

Marcelle ne résista plus.

— Je vous suis, monsieur, dit-elle en s'inclinant.

C'en était fait! Elle s'abandonnait au torrent. Tant de calamités l'avaient vaincue,

Brissot s'élait emparé d'un bras du vieillard; elle prit l'autre et suivit ce singulier guide qui, lui aussi, n'était guère qu'un enfant.

Derrière eux s'avançait le docteur.

Au bout de dix minutes d'une marche difficile, ils arrivèrent devant le numéro 25 de la rue Saint-Louis.

— C'est ici, dit Brissot; seulement, c'est un peu haut. Prenez votre courage à deux mains, mademoiselle; nous n'avons pas moins de quatre étages à franchir.

Cela n'aurait rien été si le père Brahma avait pu marcher ; mais il était à bout de forces.

Il fallut que le docteur prît la place de Marcelle et lui servit de soutien. Enfin, après cinq autres minutes d'efîbrts surhumains, on arriva devant une porte, dans la serrure de laquelle Brissot introduisit une clef de son trousseau.

Ils pénétrèrent tous les quatre dans une petite chambre assez pauvrement meublée, mais pourvue cependant de tout ce qui était nécessaire, et d'une proprelé excessive.

— Couchons ce pauvre homme, dit Brissot.

Prêchant d'exemple, il se mit à déshabiller le père Bi-ahma. Ce ne tût pas long : le vieillard n'avait eu que juste le temps de se couvrir des vêtements indispensables. Aussi, en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, étail-il étendu sur un lit bien moelleux et enveloppé de deux chaudes couvertures.

Marcelle s'était assise sur une chaise et promenait autour d'elle un regard

inconscient. A peine pouvait-elle croire à ce qui se passait sous ses yeux, depuis une heure.

Le bien-ôlre relatif dans lequel elle venait de pénétrer brusquement la ranimait et lui rendait quelque espoir, mais la surprenait en même temps au point qu'il la paralysait.

Le docteur s'était approché du père Brahma et lui tâtait le pouls.

— Il a une fièvre de cheval, murmuva-t-il. Cependant, j'espère que nous parviendrons encore à la calmer.

En disant ces mots, il avisa une table, sur laquelle se trouvaient de l'encre et du papier. Il prit la plume et rédigea une ordojinance.

— Fuites cette infusion le plus tôt possible, lecommanda-t-il. Je viendrai dans la journée.

A ces mots, il s'éloigna précipitamment, pour aller voir d'autres malades.

Marcelle se leva, s'empara de l'ordonnance et se dirigea vers la porte; mais, au moment de sortir, elle se rappela qu'elle avait donné à l'huissier les vingtdeux livres qui lui restaient.

Prise à nouveau d'un découragement profond, elle s'arrêta et se prit à pleurer.

Brissot, à qui l'on avait tout raconté, oevina ce qui se passair dans l'esprit de la pauvre enfant. 11 prit doucement le papier qu'elle tenait à la main, ouvrit la porte et s'éloigna sans mot dire.

Quand elle revint à elle, il n'y avait plus personne dans la chambre.

Couché dans le lit de son généreux sauveur, le père Brahma, pâle et les yeux éteints, ne donnait pas srgne de vie.

Marcelle se rapprochait de lui, en proie à une terreur bien légitime, lorsqu'on frappa doucement à la porte.

— Entrez! dit-elle avec hésitation.

Aussitôt parut un gentilhomme, jeune encore, vêtu de riches habits et d'une tournure souverainement élégante. Il s'avança, tenant son chapeau à la main et s'inclina respectueusement devant elle.

En deux mois, voici ce qui s'était passé.

Pendant que le père Brahma et Marcelle suivaient le jeune clerc et au moment où l'huissier, accompagné de ses exempts, battait en retraite sous la protection des gardes françaises, un nouveau personnage survint tout à coup.

Il portail un habit et une culotie de velours gros bleu, brodés d'or, sur lesquels tranchait un gilet de satin blanc, rehaussé de (leurs multicolores.

Il traversait la rue Saint-Gilles, lorsqu'il entendit les grognements, les huées et les sifllels dont la foule poursuivait les représentants du marquis de Beliaire.

11 s'arrêta brusquement et s'avança au-devant des groupes menaçant» qui remplissaient la rue Villehardeuin.

Certes, dans les circonstances actuelles, il y avait un certain courage à braver cette foule, car elle ne paraissait guère disposée à faire bon accueil au geutilhomme.

il marcha pourtant au-devant d'elle avec le i)lus grand calme.

jfj) LE SECRET D'OR

— Eh bien, mes amis, qu'avez-vous? demanda-t-il avec un geste bienveillant

Comme par enchantement, les cris de fureur expiièrent sur les lèvres de ceux qui récoutaient. Les hommes se découvrirent poliment, pendant que les femmes faisaient au i^rand seiti^neur leur plus giacieuse révérence.

— Le duc de La Tournaye! s'écria Tun des ouvriers qui se trouvaient là. Ahi monseigneui', quel dommage que vous n'ayez pas passé par ici une demi-heure plus tôt !

— Pourquoi, mon ami?

— Parce que vous auriez trouvé une bien bonne occasion d'exercer votre inépuisable charité.

— Est-il donc trop lard? demanda le duc.

— Il n'est jamais trop tard |)Our bien faire, monseigneur. Pourtant, si ce que le docleura dit est vrai, le père Brahma pouriait bien en mourir...

— Jlourir de quoi! Que s'est il passé? Voyons, parlez vite, fit le gentilhomme avec vivacité.

La foule sympathique se groupa aussitôt autour de celui dont chacun répétait le nom avec un si grand respect. L'ouvrier prit la parole et fit au duc de La Tournaye un tableau très-imagé du spectacle poignant auquel il avait assisté.

Le gentilhomme écoutait sans mol dire, quoique avec une visible contrariété.

— Eh bien?dil-il, ce vienlaid et celte jeune lill'?, que sont-ils devenus?

— Ils sont pailis avec un jeune homme qui, je crois, leur a offert un asile.

— Vraiment? lit le duc étonné. Il s'est donc trouvé un gentilhomme assez généreux...

— Oh ! ce n'était pas un gentilhomme, monseigneur.

— Vous le connaissez donc?

— Non, mais, à ses habits, il était facile de deviner qu'il s'agissait tout au plus de queltjue petit bourgeois.

— Pourriez-vous du moins me dire où ces pauvres gens sont allés? L'ouvrier l'ignorait. Il allait s'excuser, quand une femme s'avança hardiment,

— Je le sais, moi, monseigneur, dit-elle. Je les ai suivis et je les ai vus entrer au numéro 25 de la rue Saint-Louis.

— Bien. Savez-vous aussi quel est le nom de celui qui leur a offert l'hospitalité?

— Parfaitement, j'étais à côté de lui quand M''^^ Marcelle le lui a demandé.

— Et il s'appelle...

— Brissol, monseigneur.

— Merci, mes amis, et rassurez-vous. Que ce soit grâce à M. Brissot ou grâce à moi. je vous promets que le père Brahma et sa lille ne manqueionl de rien.

— Oh! nous le savons bien, dit l'ouvrier. Nous sommes tranquilles à présent. Vive M. le duc!

Et il lit sauter son chapeau en l'air.

RIONSKIGNEUR 49).

— Vive M. le duc! cria la foule enthousiasmée.

Le geiUilliomme, après avoir salué de la main, s'esquiva pour échapper à celle ovation et se dirigea vers la rue Saint-Louis.

Arrivé devant le n" 25, il s'airôla. Au môme instant, un jeune homme, enveloppé d'un manteau, franchissait le seuil de la porte cochère et s'élançait dans la rue, tenant à la main une feuille de papier, sur laquelle on distinguait deu\ lignes dune écriture iriégulière.

— Tiens, pensa le gentilhomme, voici un beau garçon qui ressemble au portrait que l'on vient de me faire du j)Clil bourgeois que je vais visiter.

Il pénétra aussitôt dans la inaison.

— M. Drissol? demanda-l-il.

— Il vient de sortir à rinstant, monseigneur, réponditle portier. Je m'étonne que vous ne l'ayez j)as rencontré dans la rue.

— Peu importe, fit le duc. Il est rentié tout à l'heure, accompagné de deux personnes aux(juelles je m'intéresse et que je désirerais voir. Ne puis-je pas leur parler en attendant que M. Brissot soit de retour?

— Mon Dieu... monseigneur... balbutia le portier paitagé entre sa consigne et le respect que lui imposait le gentilhomme, je ne sais si je dois... Voulez-vous me dire votre nom?

— Je suis le duc de La Tournaye, mon ami.

Décidément ce nom était celui qui calmait les tempêtes et devant lequel tombaient toutes les barrièi'es, carie poi'lier s'inclina jusqu'à terre.

— Le duc de La Toumaye! murmura-t-il. Donnez-vous la peine de monter, monseigneur.

— A quel étage, je vous prie?

— Au quatrième, la porte à gauche, monseigneur.

Le gentilhomme lui adiessa un reraercîment amical et disparut dans l'escalitT.

Nous ouvrons ici une très-courte parenthèse pour rappeler à ceux de nos lecteurs qui ont lu notre précédent ouvrage, intitulé Monseigneur^ que le duc Lucien de la Tournaye, à la suite des événements dans lesquels il avait joué un rôle si brillant, avait donné sa démission de capitaine aux caiabiniers du roi le jour môme où il avait épousé Kaymonde, la fille de M. Lionnay.

Riche des biens de révê(iue de Silislrie, qu'on lui avait restitués, et des libéralités de la comtesse de Libessac, il avait acheté, place Royale, un magnifique hôtel, dans leijuel il vivait depuis douze ans, ejilouré de ses amis.

Le brigadier Papillon et Lndivine avaient la direction de la maison. Hartmann avait replis possession de la loge de suisse, et Germain, l'ancien carabinier. avait été élevé a la dignité de valet de chambre.

Quant à la comtesse de Libessac, elle s'était enfin décidée à vendre son hôlel

de la rue Saint-Dominiiiue, qui avait été le théâtre du drame sanglant que nous

avons raconté, et môme elle avait quitté son appartement de la rue de la Monnaie

pour s'installer auj)rès de Lucien et de Raymonde.

Pas un nuage n'avait obscurci les douze années de félicité que les jeunes époux

ayaient goûtées. Une seule chose manquait à leur bonheur : ils n'avaient pas

d*enfanls!

En vain Lucien et Raymonde avaient consulté les plus fameux docteurs. Si la maison était peuplée d'amis dévoués, elle était vide de ces chérubins blonds et roses, qui sont les véritables joies du mariage et que le ciel refuse souvent à ceux qui le désirent avec le plus d'ardeur.

Nul ne méritait pourtant plus que Raymonde et Lucien cette bénédiction céleste, car, depuis qu'ils habitaient la place Royale, ils étaient devenus les bienfaiteurs du quartier.

On a vu avec quel'respect Lucien était accueilli, avec quelle vénération son nom était prononcé. On verra plus tard qu'outre la charité dont il faisait preuve, il obéissait à un sentiment plus élevé encore. A l'œuvre on le jugera dans les pages dont se composera ce nouveau récit.

Quand il apparut aux yeux de Marcelle, il n'avait pas encore trente-quatre ans. Il était dans toute la force de l'âge, plastiquement beau, habillé avec un goût parfait, doué d'une distinction souveraine.

Son visage était empreint d'une douceur et d'une affabilité qui lui conciliaient à première vue tous les cœurs.

En l'apercevant, la jeune fille se sentit tout émue. Jamais elle n'avait vu de près un gentilhomme si richement vêtu ; jamais personne ne lui avait inspiré tant de sympathie.

— Qui demandez-vous, monsieur? dit-elle, un peu troublée.

— Vous, mon enfant, répondit le duc, ou plutôt le père Brahma, reprit-il aussitôt.

— Le voici, monsieur, dit la jeune fille en montrant le vieillard d'un geste accablé; mais je doute fort qu'il soit en état de vous recevoir.

— Qu'à cela ne tienne, mon enfant, fit le gentilhomm^e, vous pouvez, aussi bien que lui, répondre à mes questions.

— En ce cas, je suis à vos ordres, monsieur.

— Je viens d'apprendre à l'inslani le malheur qui vous a frappés.

— Ah ! s'écria Marcelle, à qui ce souvenir cuisant arracha de nouvelles larmes. C'est d'une cruauté qui n'a pas de nom ! Puisse le marquis de Bellaire payer cher cette criante injustice !

— Arrêtez, mon enfant, dit le duc avec douceur. Ce n'est pas d'une bouche comme la vôtre que de semblables paroles devraient tomber.

— Eh ! monsieur, répliqua-t-elle avec l'accent d'une sourde colère, ne voyezvous pas en quel état ils ont réduit mon pauvre père adoptif? M'était-ce pas assez pour moi d'être orpheline? faudra-t-il que je le devienne une seconde iûis?

— Je comprends et j'excuse votre douleur, mon enfant; mais, croyez-moi, je suis certain que vous avez été victime d'un malentendu. Si le marquis avait sa que votre pauvre père était si gravement malade, il n'aurait pas agi avec telle excessive rigueur...

— Le croyez-vous réellement? demanda Marcelle avec incrédulité.

MONSEIGN'jÉUR

La pauvre fille n'en revenait pas. (Page 499.)

— Assurément, répondit le duc.

— Ah! monsieur, répliqua-t-elle amèrement, on voit bien que vous n'étiez pas là. J'ai fait tout au monde pour attendrir ces misérables; je leur ai donne même le peu d'argent que je destinais aux besoins du père Brahina.... tout a été inutile. Ah! si seulement le bijoulier avait pu me payer à la fois le prix auquel il estimait ce médaillon, j'aurais eu de quoi chasser ces oiseau.x. de proie et confondre cet im])iloyable gentilhomme.

Cr2"

— Quel médaillon? Quel bijoutier? interrogea curieusement iM. de la Tûurnaye.

Marcelle lui raconta à quel sacrifice douloureux et malheureusement incomplet elle avait été contrainte.

— Remettez-vous, chère enfant; ce malheur est facilement réparable, lit le duc. Parlons un peu de celui qui est intervenu si noblement en votre faveur. Le connaissiez- vous?

— Je ne l'avais jamais vu, monsieur. Je me souviens, cependant, qu'il était au premier rang des curieux qui assistaient à la vente de notre mobilier.

Quoi ! il n'est pas arrivé au dernier moment ! s'écria le gentilhomme, sans

dissimuler sa surprise. Il a été témoin de cet horrible spectacle et il n'a rien fait pour l'empêcher? Et il n'a pas racheté vos pauvres meubles?

— Non, monsieur. Peut-être est-il pauvre aussi... lit observer la jeune fille avec timidité.

Lucien promena alors autour de lui un regard scrutateur. Il vit cette chambre, froide et nue, et devina que le cœur de celui qui l'habitait était plus grand que sa bourse n'était bien garnie. Sans doute ce Brissot était un petit courtaud de boutique, un obscur employé des gabelles...

A peine avait-il fait cette remarque, que la porte s'ouvrit pour donner passage au maître des céans.

— Voilà tout ce qu'il vous faut, mon enfant, dit-il joyeusement, en déposant sur la table un flacon remj)li d'un liquide jaunâtre.

Mais, tout à coup, il s'arrêta. Il venait d'apercevoir l'étranger, qui s'était tevé à son approche. Immédiatement, ses traits se contractèrent, el son front se rembrunit à mesure qu'il examinait le gentilhomme. Un sentiment manifeste O.Q défiance, sinon d'hostilité, perça dans l'attitude que la présence de ce richa seigneur lui fit prendre aussitôt.

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