LES CONFIDENCES DU PERE BRAIIMA
Ce mouvement, que le jeune homme ne se donna même pas la peine de réprimer, n'échappa pas plus à Marcelle qu'il n'avait échappé au duc.
La jeune lille tressaillit. Elle crut (lue le hasard venait de mettre deux, ennemis face à lace et redouta un conllit. Quant au duc, il ne sourcilla pas. Son visage rooserva l'expression bienveillante qui l'animait d'ordinaire.
Brissot était subitement devenu raide, presque hautain.
En apercevant auprès de Marcelle cet élégant gentilhomme, il s'imagina sans doute que la jeune fille était poursuivie par lui dans un but trop facile ù deviner.
et s'indigna à la pensée que cet inconnu osait l'importuner de son amour jusque dans celle chamJjre. Aussi ce fui dun ton sec qu'il demanda :
— Qui ôles-vous, monsieur?
— Je suis le duc do !a Tournaye, monsieur, répondit le gentilhomme.
Avec la même mobililé que loul à l'heure, une soudaine révolution se fit sr.r le visage de Brissot. Ses traits se délendirent et ses lèvres dessinèrent un large sourire.
— Alors, soyez le bienvenu, monsieur, dit-il. Leduc fut un peu surpris à son lour.
— Vous savez donc qui je suis? demanda-t-il .
— Eh! monsieur, qui ne le sait pas dans ce quartier? Esl-il personne qui ignore que vous ôles la providence des malheureux?
— Je vous remercie de ces bonnes paroles, monsieur, fit le gentilhomme. Elles sont la plus douce récomj)ense du peu de bien que je me suis elTorcô de «aire...
— Et la preuve que vous n'avez pas semé sur une terre ingrate, monsieur, ajouta Biissol, car il n'est pas de misères que vous n'ayez soulagées, et votre nom seul soulève parlout un concert de bénédictions.
— De grâce, monsieur.. , balbutia le gentilhomme.
— Oh ! mon témoignage n'est pas suspect, interrompit Brissot. Non-seulement je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je ne professe pas pour la noblesse en général une estime profonde. Je n'en éprouve que plus de plaisir à vous rendre l'hommage qui vous est dû, monsieur. Les gentilshommes de votre ti'emj)c sont trop rares de nos jours, pour qu'on ne les salue j)as quand on les rencontre.
— En vérité, vous me rendez confus, fit le duc en s'inclinant. Alors, si vous pensez de moi le quart du bien n.ue vous dites, voulez-vous me permettre de vous parler à cœur ouvert?
— Très-volontiers, monsieur.
— Eh bien? qui êtes-vous, d'abord?
— Je me nomme Brissot de Warlviile, j'ai vingt-deux ans bientôt, et j'arrive de CharUos.
— Von ; êtes noble ?
— SI je le suis, je veux l'oublier, car c'est un titre dont je trouve qu'il n'y a pas lieu de se vanter aujourd'hui.
— El que faites-vous?
— Je suis clerc de procureur chez M« Thiercelin.
— Vous n'avez pas de fortune, alors?
— Aucune, je ne rougis pas de l'avouer.
— Excusez mon indiscrétion, monsieur : mais la simplicité de votre logement me l'avait fait pressentir. En outre, les circonstances dans lesquelles nous nous rencontrons autorisent en quelque sorte les questions que je me suis permis de vous adresser.
— Oli ! VOUS n'avez pas besoin de vous excuser, monsieur. Deux hommes honnêtes peuvent toujours se parler à cœur ouvert.
— Je vois que vous êtes aussi franc que vous êtes bon, reprit le duc, et je continue à être indiscret. Vous venez d'assumer une lourde tâche, monsieur, en recueillant chez vous ce vieillard et cette jeune fille.
— C'est vrai, mais quand j'ai vu ces malheureux sans asile, mon cœur s'est brisé. Je n'ai songé qu'à leur en donner un au plus vite.
— Vous avez d'autant plus de mérite à le faire, que vous êtes pauvre. C'est vous qui me l'avez dit.
— C'est encore vrai, monsieur. Si j'avais eu quelques écus dans ma poche, je n'aurais pas souffert que le mobilier de ces pauvres gens leur fût enlevé.
— Je ne vous cacherai pas que je l'avais déjà pensé; mais alors avec quoi comptez-vous faire face à leurs premiers besoins?
— Je ne sais... balbutia Brissot. Je n'y ai pas encore songé.
— Comment même avez-vous pu vous procurer les médicaments que vous avez apportés?
Le jeune clerc devint tout à coup plus rouge qu'un champ de coquelicots.
— Il me restait quelques pièces de monnaie... répondit-il en baissant les yeux.
— En ce cas, qu'avez-vous fait du manteau que vous aviez sur les épaules en sortant d'ici? inteirogea brusquement le gentilhomme.
A cette nouvelle question, Brissot se détourna et perdit contenance.
— Je ne me suis pas trompé, n'est-ce pas? reprit le duc. Oh! n'essayez pas de nier; on voit trop que vous ne savez pas mentir. Vous avez engagé votre manteau. Eh bien, permettez-moi de vous faire observer que l'hiver commence à peine, et que vous avez commis une grande imprudence.
— Eh! monsieur, fit le jeune clerc, pense-l-on à tout cela quand on a sous les yeux le tableau de semblables misères?
— Assurément. Je parie même que vous ne vous êtes pas demandé où vous coucherez celte nuit?
— Non, monsieur, mais cela ne m'embarrasse guère. Mon ami Robespierre est clerc chez le même procureur que moi ; Marat, un autre de mes amis, étudie la médecine à Paris...
— Oui, c'est bon pour une nuit, mais cela ne peut pas durer éternellement, lit observer le gentilhomme. Or, le père Brahma est fort mal; son état réclame du bien-être, des soins assidus, — toutes choses que vous ne pouvez pas lui procurer.
— Selon vous, monsieur, que faudrait-il donc l'aire? demanda Brissot, qui était obligé de donner raison au gentilhomme.
— Il faudrait me permettre de m'associer à votre œuvre de charité.
— Hélas! soupira le jeune clerc. Je n'ai pas le moyen de m'y opposer, monsieur.
— Eh bien! écoutez-moi, proposa le duc. Je vais me mettre à la recherche d'un petit logement, dans le voisinage, afin que vous ayez le loisir de rendre visite à
VOS protégés. Je ferai porter dans cette chambre quelques meubles indispensables, et, dans une heure, je viendrai ou j'enverrai deux de mes laquais chercher le père Brahma.
— Mais alors ce n'est plus seulement vous associer à une œuvre de charité, c'est en assumer toutes les charges!
— Je n'ai d'autre mérite à le faire que celui d'être plus riche que vous, monsieur. Je vous crois doué de sentiments trop nobles pour que votre amourpropre ne cède pas devant l'urgence des secours dont ce vieillard et cette enfant ont immédiatement besoin.
— Je n'insiste pas, 11 1 Brissot. Devant tout autre que vous, je n'aurais certainement pas décliné cet honneur; mais votre nom a dissipé toutes les craintes que j'avais conçues en vous voyant.
— C'est donc convenu, ht le duc en se levant. A ces mots, il se tourna vers Marcelle.
— Vous, mon enfant, recommanda-t-il, donnez à votre père les premiers soins. Dans une heure, on viendra vous prendre. Surtout, n'oubliez jamais ce que vous devez à M. Brissot.
— Le souvenir de cette journée demeurera gravé dans mon esprit et dans mon cœur en caractères ineffaçables, répondit la jeune fille.
Le gentilhomme demeura un peu étonné du ton rélléchi et mesuré sur lequel avaient été prononcées ces paroles, qui s'adressaient à lui tout autant qu'au jeune clerc.
Avant de s'éloigner, il se tourna vers Brissot.
— Touchez là, monsieur, dit-il en lui tendant la main. J'espère que vous voudrez bien me faire le plaisir de venir me voir et de m'accorder votre amitié.
— Je n'aurais pas osé solliciter cette faveur, répondit Brissot, qui lui serra la main avec lorce; mais je vous prouverai que j'en suis digne.
— Vos preuves sont faites, monsieur, riposta le gentilhomme en désignant du regard Marcelle et le père Brahma. A bientôt!
A ces mots, il se dirigea vers la porte et disparut. Le jeune clerc était véritablement ému.
— Ah ! s'ils étaient tous comme celui-là..., murmura-t-il.
11 se laissa tomber dans un fauteuil et suivit d'un regard distrait la jeune fille, qui s'était approchée du vieillard et lui faisait boire à petites gorgées un verre de la potion que le docteur avait ordonnée.
Comme le duc de la Tournaye, il avait été frappé des manières de Marcelle, des expressions choisieo qu'elle employait, de l'attitude à la fois digne et réservée qu'elle avait gardée.
Il l'examinait alteniivement et remarquait la finesse de ses traits, la beauté de ses grands yeux noirs, la souplesse de sa taille, la perfection de ses petites mains blanches. Et plus il la regardait, plus il s'étonnait qu'une jeune fille d'origine si essentiellement aristocratique habitât avec le père Brainna.
Il ne savait pas un mot de son histoire. On lui avait dit seulement qu'elle était orpheline et que le vieillard l'avait recueillie à la mort de sa mère. Aussi sô
4D8 LE SECHET D'OR
demanduit-il par suite de quelles infortunes cette jeune fille était si fort déchue du rang auiiuel elle semblait destinée.
Il l'ut disirait de ces pensées par un mouvement du père Brahma.
La douce chaleur du lit, le breuvage qu'd venait de prendre, l'avaient ranimé.
— Où sommes-nous? demanda-t-il d'une voix, faible encore.
Marcelle lui raconta en peu de mots comment le jeune clerc était miraculeusement intervenu d'abord et quelles magnifiques promesses le duc de la Tournaye venait de lui faire.
Comme toujours, ce nom produisit un effet magique. A deu.x. rej)rises, le vieillard le répéta lentement et avec une sorte de recueillement.
— Vous le connaissez donc? demanda Marcelle.
— Si je le connais! fit le père Brahma. Oui. Il est le plus intime ami du fils du marquis de Lally-Tollendal. C'est lui qui appuie avec le plus de persévérance les efforts que lente ce pauvre jeune homme pour réhabiliter la mémoire de son père.
Ces souvenirs l'avaient rendu rêveur. Assurément, ils lui rappelaient quelque épisode de son existence.
Il secoua brusquement la tête, comme pour s'arrachera ces pénibles pensées.
— Permettez-moi, monsieur, dit-il à Brissot, de vous remercier du bien que vous avez fait. La reconnaissance d'un misérable tel que moi est une bien maigre récompense, mais je n'ai pas autre chose à vous donner. Croyez du moins qu'elle vous est à jamais acquise et qu'elle ne finira qu'avec ma vie. Encore est-ce un engagement de bien courte durée que je prends là, ajouta-t-il en hochant gravement la tête.
— Allons, fit doucement le jeune clerc, n'attristez pas celte chère enfant par d'aussi sombres discours. Soignez-vous bien, guérissez vite. C'est la meilleure façon de lui prouver que vous l'aimez.
Il venait d'achever ces paroles, lorsqu'on frappa discrètement à la porte de la chambre.
— Entrez, cria-t-il !
Deux laquais parurent aussitôt, portant la livrée bleue et orange des ducs de la Tournaye.
— Comment, déjà! fit le jeune clerc.
Il consulta sa montre. En effet, le duc n'avait pas perdu de temps. Une lieure et demie ne s'était pas encore écoulée depuis qu'il était parti.
— Où avez-vous reçu l'ordre de conduire ce vieillard et celte jeune fille? demanda Brissot.
— Ici près, monsieur, au numéro 9 de la rue Saint-Louis.
— Bien. Je vais vous accom])agner, fit le jeune clerc.
Après avoir soigneusement enveloppé le père Brahma, les laquais le prirent dans leurs bras et l'emijortérent.
Dix minutes après, ils pénétraient, suivis de Marcelle et Brissot, dans une chambre que le soleil éclairait joyeusement, comme pour fêter leur arrivée.
Ld porte étajt h peine ouverte que Marcelle poussa un grand cri.
Le premier objet qui avait IVaj)pé ses regards, c'était le médaillon qu'elle avait vendu la veille. Il se prélassait dans un écrin de velours violet, "doublé de sattu blanc, sur le marbre d'une commode placée en face de la poi te d'entrée, uu beau milieu de la cliambre.
La pauvre enfant ne sut pas résister à la joie que 'a vue de ce bijou lui causait. Elle bondit vers la commode et saisit à |)leines mains le médaillon, qu'elle couvrit de baisers tiévreux.
Apiès l'avoir longuement contemplé dans une sorte d'extase, elle 'se retourna avec vivacité.
Déjà le i)ère Bralima avait pris possession du lit qui lui était destiné et les laquais du duc de la Tournaye venaient de s'éloigner sans bruit.
Marcelle respira. Enfin elle demeurait seule avec le vieillard! Enfin ils étaient chez eux!
Chez eux! que ces deux mots lui semblèrent bons à prononcer! Tout à l'heure elle n'avait plus rien, pas même ce débris de mobilier «{ue la misère avait daigné lui laisser; tout à l'heure elle désespérait de l'avenir, de Dieu luimême; et voilà ijuela vie lui revenait avec l'espoir et lui souriait à nouveau! Elle étaii mamienant dans une chambre proprette et gaie, éclairée par deux larges fenêtres, à travers lesquelles le soleil dardait ses rayons bienfaisants.
Par un mouvement instinctif, elle promena les yeux autour d'elle, comme pour remercier celui à qui elle devait tant; mais le duc avait trop de délicatesse et de modestie pour se montrer en un pareil moment.
Après avoir acheté les meubles et veillé lui-môme à leur installation, il s'était tenu à l'écart. Au lieu de venir en personne, ainsi qu'il l'avait ])romis, il avait envoyé deux de ses valets.
Marcelle put donc faire à l'aise l'inventaire de sa nouvelle demeure.
La chambre était grande, spacieuse et élevée.
Dans un angle de la pièce se trouvait le lit du père Hrahma.
Au pied de ce lit, elle aperçut un fauteuil, dans lequel elle se laissa choir avec un j)laisir enfantin. Par une porte contiguë, elle distingua un petit cabinet, meublé seulement d'un lit, d'une table de toilette, d'un fauteuil et d'un miroir. Celte i)ièce-là lui était certainement destinée. Ainsi elle avait sa chambre! Le duc avait donc tout jtrévu? Que de joie celte disposition causait à la chère petite!
Continuant son inventaire, elle re|)orta ses regards sur la commode (jui, tout d'abord, aviit attiré son attention. Hélas! elle n'avait plus rien à mettre dans ces tiroirs ventrus, capables de receler tant de trésors! Machinalement, cependant, elle en ouvrit un.
Elle recula, plus surprise (lu'eiïrayée, bien entendu. Dans ce tiroir elle avait vu des bas, des chaussettes, des mouchoirs et quehjues mètres d'élolïe de laluG soigneusement pliée dans un carton. Elle ouvrit le second, elle y vit des chemises, et des serviettes; dans le troisième il y avait dos draps.
C'était un enchantement. La jeune tille n'en revenait pas. Quoi! tout cela était
pour elle ! Pour elle qui, depuis si longtemps qu'elle en avait perdu le souvenir, avait désappris le bien-être !
Non pourtant, elle se souvenait... l'aspect de ce petit appartement si luisant, de ces longs rideaux de cotonnade rouge qui pendaient à chacune des fenêtres, la rendait rêveuse... Il lui semblait qu'autrefois... il y avait bien des années de cela... elle avait habité une chambre plus belle encore; qu'à côté de cette chambre il y avait une pièce plus grande et plus richement meublée, puis une autre pièce, puis... mais ces souvenirs étaient si confus,que rien de bien précis ne s'en détachait.
Tout en songeant, -elle s'était rapprochée du lit qu'occupait le père Brahma.
Lui aussi, malgré la lièvre qui le dévorait, il avait laissé errer autour de lui son regard étonné et se croyait le jouet d'un rêve.
— Que vois-je?... balbutia~t-il en soulevant ses paupières appesanties.
— Tout cela est à nous, répondit Marcelle en riant.
— Comment? à nous ! fit le vieillard stupéfait.
Elle lui expliqua alors ce que le duc de La Toumaye avait fait pour eux.
— Ah ! dit le père Brahma avec un accent singulier, c'est un généreux seigneur... Lui! toujours lui !
Il devint songeur et n'ajouta pas un mot. Il s'enfonça plus avant sous les couvertures et ferma les yeux.
Marcelle se garda bien de troubler le repos dont le vieillard avait tant de besoin. Avec des précautions infinies, elle se leva quand elle le crut endormi et se dirigea vers la table de toilette.
Qu'allait-elle faire pour s'occuper? Travailler sans doute, mais à quoi? Elle n'avait sous la main aucun des objets qui lui étaient nécessaires. Et même elle n'avait pas une obole pour acheter ce qui lui manquait. Ah ! si elle avait su, comme elle aurait gardé les vingt-deux livres que l'insatiable huissier lui avait emportées.
Elle jeta un regard machinal dans la glace en face de laquelle elle se trouvait. Ses cheveux étaient en désordre, sa figure défaite, ses yeux rougis parles larmes. Vite elle courut chercher une serviette et ouvrit le tiroir de sa table de toilette, espérant sans doute y découvrir une nouvelle surprise.
— Oh ! fit-elle alors, en étouffant le bruit de sa voix.
Dans ce tiroir, qui était divisé en trois compartiments, elle venait d'apercevoir une bourse, à travers les mailles de laquelle luisaient des pièces d'or.
De l'or ! Elle avait de !'or! Elle s'empara de la bourse avec un véritable délire et vida dans sa petite main les dix louis qu'elle contenait. Dix louis! C'était une fortune. Comment tant d'argent pouvait-il tenir si peu de place ?
— Ah ! comme je vais le gâter! dit-elle en couvrant le père Brahma d'un long regard.
Elle se pencha sur lui et, voyant qu'il reposait, elle courut aux provisions. Un quart d'heure après, elle était revenue chargée d'une foule d'ustensiles variés et allumait un bon feu dans la cheminée. Vers onze heures, le docteur arriva.
A une heure très avancée, nous atteignimos Adjiniore (Page 503.)
Avanl fie rentrer chez lui, il avait eu la ciiriositô de «avoir ce qu'était devenu le père Dralima. Du n" 25, on l'avait envoyé au n" 9 de la rue Saint-Louis et il éta'l mon'é chez le vieillard,
— A la bonne heure! dil-il. Ici nous viendrons peut-ôlreà boul de cette lièvre maudite.
Il prit le brasdu malade, et son front se rembrunit. Loin d'avoir diminué, la fiè7i e 63'"* I.ivn. (33
avait augmenté d'intensité. Le pouls baltiiil avait une effrayante rapidité, la peau était sèche et brûlante.
— Mon Dieu ! murmura-l-il, pourvu que ces rudes épreuves ne lui aient pas porté un coup mortel !
Marcelle épiait sur son visage tout ce qui s'y passait. Elle vit l'air grave et réfléchi du docteur.
— Eh bien? demanda-t-elle avec anxiété.
— Je ne saurais me prononcer encore, dit évasivement le médecin; mais je reviendrai ce soir, tous les jours, plutôt deux fois qu'une, ajoula-t-il.
La jeune fille le regarda disparaître d'un œil attristé. Sa joie s'était évanouie, — car si le docteur revient deux fois par jour, se disait-elle, c'est que le père Brahma va pi us ma! .
Vers cinq heures, on frappi à la porte, qu'elle alla ouvrir.
C'était le duc de La Tournaye, qui venait, en compagnie de Brissot. chercher des nouvelles du père Brahma.
En effet, le matin, aussitôt après le départ du vieillard, le jeune clerc était allô à son étude. A son retour, il avait trouvé un billet ainsi conçu :
t Mon cher monsieur,
« Si vous voulez, ce soir, aussitôt que vous serez libre, faire avec moi une visite à vos protégés, venez me prendre à mon hôtel ; j'aurai l'honneur de vous y attendre.
t Lucien de La Tournaye. »
Brissot n'avait eu garde d"y manquer.
Quant au gentilhomme, il voulait, en agissant de la sorte, s'épargner les embarras d'une scène de reconnaissance.
Marcelle, en les voyant tous les deux, comprit, en effet, qu'elle ne pouvait remercier 1 un sans remercier l'autre ; mais ce fut plus fort qu'elle. Furtivement elle saisit la main du gentilhomme et la baisa respectueusement avant qu'il parvînt à la dégager.
• Le père Brahma essaya de se redresser quand il vit entrer les deux visiteurs; mais tout ce qu'il put faire, ce fut de joindre les deux mains.
— Ah ! monsieur, dil-il en s'adress.int au duc de La Tournaye, vous nous avez comblés.
Brissot s'effaça modestement. En présence du prodige d'activité que le gentilhomme avait réalisé, il sentit que'sa charité était reléguée au second plan et n'en fut que plus touché de la délicatesse avec laquelle le duc avait agi.
Il déclara donc qu'il était enchanté d'avoir fourni à M. de La Tournaye l'occasion d'ajouter un bienfait de plus à ceux que celui-ci avait déjà semés sur sa route; mais il ajouta que ses occupations ne lui permettraient pas de venir aussi souvent qu'il le désirerait.
Marcelle protesta vivement de sa reconnaissance et l'assura qu'elle s'estimerait heureuse et fîèrede le recevoir, toutes les fois qu'il se présenterait.
Le jeune clerc se relira. Presque au même instant survint le docteur.
L'accablement auquel le malade était en proie Tinquiéta plus que ne l'aurait fait une fièvre ardente. 11 prescrivit un nouveau remède et refusa de se prononcer, celte fois encore.
Le duc s'éloigna avec lui et demanda au médecin ce qu'il pensait réellement de l'état du vieillard.
— Hélas! monseigneur, répondit le docteur, j'ai bien peur que tout ce que vous avez fait pour le sauver ne soit inutile.
— Vraiment? fit le gentilhomme, qui tressaillit.
Avant deux jours, je vous informerai définitivement, si cela vous intéresse,
du résultat de mes observations.
— Vous m'obligerez, monsieur, dit le duc en le quittant.
Deux jours se passèrent, en effet, pendant lesquels le docteur vint régulièrement rendre visite au malade.
11 avait conservé un visage impassible. Aussi c'est en vain que Marcelle l'avait interrogé du regard.
Quant au père Biuhma, il avait si bien conscience de sa situation, qu'il résolut de s'en ouvrir au médecin.
Sous un iirétexte facile à trouver, il pria Marcelle de passer dans la pièce voisine et resta seul avec le doc:eur.
— Je ne me fais pas illusion, monsieur, lui dit-il; je perds chaque jour une partie du peu de forces qui me restait. Combien de temps peut durer le souffle de vie qui m'anime? Je l'ignore. Si cependant le délai fatal était plus prés de moi que je ne puis le prévoir, je vous serais obligé de m'en avertir.
— Pourquoi? fit le docteur. Vous ne possédez rien, vous n'avez pas d'enfants .. quelle i)réoccupation peut vous assiéger?
— Il est vrai, répondit le vieillard, que je suis pauvre et que je n'ai pas de famille; mais je suis déj)Ositaire d'un secret que les événements récents dont j'ai été victime m'engagent à ne pas garder i)lu3 longtemps.
— Et ce secret a une grande importance?
— Une importance énorme, monsieur!
— Eh bien! Marcelle va rentrer, rien ne vous empêche de le lui confier, si vous ne l'avez pas déjà fait.
— Ce n'est pas à Marcelle que je puis le confier. Une iemme ne saurait en tirer personnellement aucun profit.
— A qui vuulez-vous le confier?
— Depuis quinze ans j'ai cherché paliemmen' autour de moi, sans rencontrer personne qui lût digne de le recevoir.
— Et aujourd'hui vous avez trouvé?...
— Je le crois.
504 l'E SECRET D'OR
— Qui donc est celle personne?
— C'est M. le duc de La Tournaye, répondit le père Brahma.
— Désirez-vous que je le prévienne? dit le médecin.
— Dès aujomxriiui,si vous voulez bien prendre cette peine.
— Comptez sur moi, promit le docteur.
Le .soir même, en eiïet, le duc reçut la visite du docteur, qui ne lui cacha rien des craintes que l'élat du malade lui inspirait.
- Mon intention, ajouta-t-il, était de le laisser mourir tranquille dans le logement qu'il tient de voire générosité ; mais il sent que la vie lui échappe et désire piendre quelques précautions avant de mourir.
— Vraiment? fit le gentilhomme, un peu surpris.
— Et ce qui vous surprendra bien davantage, reprit le docteur, c'est qu'il ne veut révéler qu'à vous le secret dont il se prétend dépositaire.
— A moi ! s'éciia le duc, de plus en plus étonné.
— Oui, monseigneur. Aussi lui ai-je promis que je vous ferais part de ce désir et lui ai-je laisse espérer que vous consentiriez à l'entendre.
— Assurément, monsieur, répondit le gentilhomme en souriant.
— Voulez-vous venir chez lui demain matin à la première heure?
— Volontiers.
— J'y serai vers huit heures. Cela vous convient-il?
— Parfaitement.
Le docteur se retira aussitôt.
Le lendemain, à l'heure dite, il était chez le père Brahma. Le vieillard n'allait pas mieux. Il était dans un état de prostration complète. Le dojleur l'avait prévu. Il avait donc apporté un cordial énergique, dont il versa quelques gouttes dans un demi-verre d'eau sucré.
— Je ne sais, dit le médecin, combien de temps peuvent durer les confidences que vous voulez faire, mais si elles se prolongeaient et si vous vous sentiez faiblir, versez, ainsi, que je viens de le faire, huit gouttes de ce que renferme ce petit llacon dans l'eau ; — surtout ne bougez pas de votre lit ! Il y va de la vie pour vous! recommanda-t-il. — Dans deux heures je reviendrai.
Il demeura pendant quelques minutes encore, jusqu'à ce que le duc de La Tournaye arrivât.
Celui-ci ne se lit pas attendre. C'était un peu par curiosité qu'il était venu, mais
c'était surtout par acquit de conscience. Il ne croyait pas beaucoup à l'importance du secret dont le père Brahma voulait le rendre dépositaire.
Cependant, dès qu'il le vit entrer, le vieillard le remercia par un sourire et fit signe au docteur de se retirer.
Marcelle était revenue. Silencieusement assise dans un coin de la chambre, elle observait avec un peu de frayeur ces préparatifs dont le résultat l'inquiétaii beaucoup.
— Monseigneur, commença le père Brahma, je n ai pas cru nécessaire d'éloigner cette enfant, qui est un peu ma fille, parce que je suis certain qu'elle saura garder le secret que je vais vous communiquer. D'ailleurs elle est directement intéressée à le connaître, ainsi que vous en jugerez tout à l'heure.
Le duc prit place dans le fauteuil que lui montra le malade, aux caprices duquel il s'était résigné d'avance à obéir.
— Monseigneur, reprit le vieux vannier, vous êtes, de tous ceux que j'ai connus en France, le seul gentilhomme qui méritiez réellement ce titre. Alors que tous les autres sont injustes, hautains et cruels, vous êtes bon, charitable, généreux, et vous ne vous laissez pas aveugler par les passions. Cela n'est pas un éloge banal, monseigneur; c'est une vérité que j'acclame avec tous les malheuieux que vous avez secourus. Vous êtes juste, surtout, monseigneur. Seul, en effet, de tous les gentilshommes français, vous avez pensé que le supplice du comte de Lally-Tollendal était une honte pour votre pays, et vous avez appuyé de tout votre crédit la revendication légitime que son lils exerce en ce moment, pour obtenir la réhabilitation de son père. C'est en raison de ces mérites divers que je vous ai choisi pour recevoir mes dernières confidences.
Leduc s'inclina. Le ton solennel du vieillard, sa voix grave, la mesure parfaite avec laquelle il s'exprimait, avaient changé le cours de ses idées.
— Cela vous étonne, monseigneur, qu'un pauvre diable comme moi vous parle du comte de Lally-Tollendal, poursuivit-il. C'est que je l'ai beaucoup connu!
— Vous ! s'écria le duc.
— Moi, ou du moins mon maître, répondit le vieux vannier; mais mon maître avait pour moi un si grand attachement et je lui étais si dévoué que nous ne nous quittions pas.
— Votre maître était donc un gentilhomme français?
— Non, monseigneur, dit le père Brahma avec un peu d'emphase. Mon maître était le prince Djàli ; il était rajah d'Adjimore, c'est-à-dire qu'il appartenait à la race la plus noble, la plus riche et lu plus ancienne qui soit dans l'Inde entière.
Je n'ai pas besoin de vous rappeler quel rôle de dupe la France a joué, vis-àvis de l'Angleterre, de 1755 à 1700. Pendant qu'elle gardait une neutralité stupide, sa rivale capturait imjjudemment ses vaisseaux, sans souci des traités et de la bonne foi, spéculant'sur l'inactivité de votre pays, sur la légèreté de votre roi, sur la négligence de ses ministres.
Malgré tout, je puis vous le dire mieux que personne, il aurait été facile à la
France, non-seul emenl de conserver ses colonies de l'înde, mais encore de s'emparer de celles que les Anglais y avaient fondées.
A l'époque dont je vous parle, l'Angleterre soutenait contre le souba du Bengale une guerre désastreuse. Si la France était venue au secours du souba, c'en élai^ fait à tout jamais chez nous de la puissance britannique.
Malheureusement, elle demeura plongée dans une déplorable inertie. Il fallut, pour l'en tirer, que TAngleteire, après avoir soumis le Bengale, osât allaquer les possessions françaises. Encore ne fut-ce qu'après la prise de Chandernagor que Louis XV se réveilla de son inconcevable engourdissement.
Ce fut alors qu'on envoya le comte de Lally-Tollendal,muni des instmctions les plus sévères et des pouvoirs les plus étendus, mais à qui Ton ne donna qu'un corps d'armée insuffisant pour lutter contre les envahisseurs.
Le comte eut le courage, on devrait presque dire le tort, de vouloir corriger les abus dont il fut témoin et dont certains traitants lui proposèrent cyniquement d'être le complice. II ne réussit qu'à susciter contre lui des colères et des rancunes violejites.
Parmi nous seulement, c'est honteux, à dire, il trouva des alliés. Les gouverneurs et les fermiers généraux nous pressuraient sans pitié et s'enrichissaient à nos dépens. Notre devoir n'était-il pas de faire cause commune avec celui qui nous protégeait contre ces audacieuses exactions?
Aussi notre concours ne lui fit pas défaut. Malheureusement, on avait promis au comte des renforts, qu'il ne cessait de réclamer et qui ne lui ])arvenaient jamais. Ce n'était pas avec les 2,500 hommes tiu'il avait amenés qu'il pouvait lutter contre les Anglais.
Le prince Djâli, mon maître, était venu se mettre sous ses ordres avec une troupe de cinq cents cavaliers qu'il avait équipés. Ce fut lui qui réussit à prolonger la résistance de cette pauvre petite armée, (jue la mère-patrie semblait avoir oubliée sur ce coin de globe, et qui ne comj)tait pas même un escadron de cavalerie.
Grâce à mon maître, elle put tenir la campagne ; mais, harcelé sans cesse par des troupes supérieures en nombre, commandé par un général dont le mauvais vouloir de ceux qui auraient dû lui venir en aide paralysait tous les efforts, le petit coi'ps d'armée reculait toujours, et les renforts si impatiemnlent attendus n'arrivaient pas.
Les Anglais étaient exaspérés de cette résistance. La léte du rajah d'Adjimore avait été mise à prix par ces infâmes. Fort heureusement, il n'y avait pas de traîtres dans nos rangs.
Mais parmi vous, Français, il semblait que l'on conspirât la perte de la colonie. Le conseil de la Compagnie agissait contre les ordres du général avec une hostilité si manifeste, ({ue le comte fut forcé d'interdire les assemblées de ce coi-ps rebelle.
Malgré tout, pourtant, cette lutte gigantesijue d'une poignée d'hommes abandonnés dura trois ans, Le peu qu'il en restait fut enlin contraint de s'enfermer dans Pondichérv.
Pendant le siège qu'en firent aussilôi, les Anglais, la discorde éclata plus fort que jamais entre le comte de Lally et la Compagnie.
Un de ceux qui en laisaient partie eut Faudace d'acheter en entier un convoi du liz, que mon maître avait réussi à faire entrer dans la ville, et ne craignit pas de spéculer sur la faim pour vendre ce riz à un taux exorbitant.
Le comte, qui l'apiirll, fit arrêter par ses soldats ce misérable, le força de rendre gorge et le fit foncller de verges sur la place publique. Ce châtiment sommaire, si juste qu'il fût, acheva do soulever contre le général la haine de ceux qu'un châtiment semblable i)ouvait atteindre.
Or, ils étaiciil nombieux, riches, tout puissants. Us décrétèrent la perte du comte, dussent lu ville et les colonies périr avec lui.
Déjà un |)arlemen taire avait inutilement sommé le général de rendre la ville à discrétion. Naturellement, le comte avait refusé Si on l'avait écouté, peutêtre Poadichéry vous apparliendi ait-il encore. Malheureusement, pressé par la famine, voyant mourir de faim dans les rues soldats, colons et naturels, le conseil mixte, formé des officiers supérieurs de la garnison et des agents de la Compagnie, signifia au général qu'au nom des ordrfes religieux, des habitants et de la Compagnie, il considérait le siège comme insoutenable et qu'il allait demander sur l'heure une suspension d'armes au général anglais.
En vain le comte cherche-t-il à les détourner de ce projet; les membres du conseil ajoutent qu'ils le rendent responsable de tous les malheurs que ces retards doivent occasionner.
On constitue â la hâte un conseil de guerre, dont on éloigne le comte de Lally, MM. de Crillon, deCadeville, de Jussac, et on conclut de se rendre prisonniers de guerre, suivant les cartels établis entre les deux nations.
Le colonel Cootes persiste à exiger que la place se rende â discrétion ; le comte refuse encore. 11 cherche une dernière fois à faire retentir au fond des cœurs les mots inutiles d'honneur et de patrie; sa voix crie dans le désert ; il s'adresse à des hommes que la iiaine et la faim ont rendus sourds.
Enfin il est forcé de livrer Pondichèry aux Anglais le 15 janvier 15G1.
C'était larrét de mort de mon maître. Aussi ne voulut-il pas survivre à cette honte.
Rassemblant à la hâte les deux cents cavaliers qui lui restaient, il se fit ouvrir de force une des portes de la ville et fondit résolument sur les lignes anglaises, courant au-devant d'une mort qu'il croyait inévitable.
Soit que lo côté qu'il avait choisi fût mal gardé, soit que les lignes anglaises fussent considérablement amoindries, il réussit à passer au milieu d'elles comme un tourbillon, (juoique ses hommes et ses chevaux fussent épuisés. A pei:ie vingt cavaliers restèrent sur le carreau.
Quand il se crut en sûreté, il s'arrêta, distribua à ses soldats tout l'argent qu'il avait, les bijoux et les armes dont il était couvert, et leur donna l'ordre de regagner isolément Adjimore.
Je demeurai seul auprès de lui, quoi qu'il fit pour m'éloigner.
— Tu le veux, me dit-il. Eh bien ! suis-moi. Je veux, avant de mourir, teL!r le serment que j'ai fait au début de celte guerre maudite. Tu m'y aideras.
A ces mots, nous sautâmes en selle et nous nous éloignâmes.
Le père Brahma était visiblement fatigué. Il fut obligé de faire une pause pour essuyer la sueur qui baignait son visage.
Marcelle accourut aussitôt.
— A boire ! demanda le vieillard d'une voix presque imperceptible.
La jeune fille suivit religieusement les prescriptions du docteur et tendit le breuvage à son père d'adoption, qui le but avidement.
Au bout de trois minutes, il était à peu près remis de sa faiblesse.
Le duc de La Tournaye l'avait attentivement écouté. Plus ou moins, il savait déjà tout ce que le père Brahma lui avait raconté; mais il pressentait qu'à dater de ce moment allaient commencer les révélations intéressantes que l'Indien lui avait promises.
Aussi, quand il vit le vieillard se redresser péniblement sur l'oreiller, il l'arrêta du geste.
— Ne vous pressez pas, mon ami, lui dit-il, nous avons le temps.
— Non, monseigneur, nous n'avons pas le temps, répliqua-t-il en souriant. Tout ce que je demande à Dieu c'est qu'il me donne la force d'achever ce qui me reste à vous dire.
Il reprit en ces termes :
— Ce ne fut qu'à une heure fort avancée de la nuit que nous atteignîmes Adjlmore, car nos chevaux étaient exténués.
Je fus fort étonné de voir le prince Djâli s'arrêter et mettre pied à terre, à cinq cents pas de la ville. A mon tour, je vidai lestement les étriers
Nous étions au bord d'une rivière étroite et profonde.
Mon maître me donna l'ordre de dégarnir nos chevaux et de jeter dans la rivière les brides et les selles magnifiques qui les couvraient.
Comme j'hésitais, il éleva la voix.
— Veux-tu donc, me dit-il, laisser des traces de notre passage ? As-tu envie de tomber entre les mains des Anglais ? Oublies-tu que la tête du prince Djâli est mise à prix?
J'obéis aussitôt.
— Maintenant, dit-il, laisse aller ces pauvres bêtes en liberté
Nos chevaux s'éloignèrent, en poussant un hennissement plaintif, et nous nous dirigeâmes vers la ville, dont nous distinguions la silhouette massive.
Adjimore n'est pas une place de guerre. Nulle enceinte ne la protège contre l'ennemi. D'ailleurs le nom du prince Djâli était si aimé et si redouté, qu'il n'avait jamais eu à repousser aucune agression. Nous n'eûmes donc aucune peine à y pénétrer et nous nous engageâmes dans les rues désertes.
— Seïda, me dit mon maître, ne possèdes-tu pas une maison à Adjimore?
— Pardon, prince, je la tiens de vos libéralités.
— Eh bien ! conduis-moi dans ta maison.
C'était le trésor des rajahs d'Adjimore. (Page 510.)
Je ne comprenais pas trop pourquoi le prince airaail mieux aller chez moi que ro^'agner son palais. Cependiinl je ne me permis pas une observation. En quelques minutes nous étions arrivés. Mon maître jeta autour de lui un regard curieux. — Bien, fît-il à demi-voix, c'est ca qu'il me faut. Alors il se tourna vers moi.
Ct'"''Livn. G4
— Y a-t-il ici une cave ?
— Oui maiLre.
— As-tu des oulils ? une pioche, une pelle ?...
— Oui, maître, — les outils sont dans un hangar, à l'entrée du jardin. 11 fit un nouveau signe d'assentiment.
— Maintenant, dit-il, prends une lanterne, cache-la sous ton pagne et suismoi.
Nous sortîmes et nous nous dirigeâmes vers le palais. A ma grande surprise, le prince Djàli évila avec soin la grande porte, a l'entrée de laquelle se promenaient deux soldats, dont nous voyions briller les armes éclatantes. Il gagna rexlrémité des jardins et ouvrit une petite porte de bronze, assez solide et assez épaisse pour résister au canon.
Cette porle était placée au-dessous d'une terrasse et trè»-habilement dissimulée deiiière un massif. Pour moi, qui avais parcouru mille fois les jardins, je ne l'avais jamais vue.
Nous enliâmes. Un air lourd et humide pesait autour de nous. Je devinai que nous étions dans un souterrain et je démasquai la lanterne dont je m'étais muni.
— Viens, Séïda, dit mon maître qui m'entraîna.
Pendant plus de vingt minutes, nous suivîmes le chemin étroit dans lequel nous nous étions engagés. Enfin nous arrivâmes dans une cave si)acieuse.
— C'fSl ici, fit le prince.
Je m'arrêtai comme lui. Dans un coin de celte cave, je distinguai un coffre caiTé, a\anl en hauteur, en longueur et en largeur une dimension presque égale.
Il était posé sur une petite voiture, montée sur deux roues, fort basse et trèslégére.
Mon maître prit une clet, ouvrit le coffre, dont il souleva le couvercle, et s'empara de ma lanterne, dont il promena les rayons sur les objets qu'il venait de découvrir.
Je demeurai fasciné. Devant moi scintillaient de feux éblouissants : diamants, émeraudes, saphirs, topazes, perles, pêle-mêle entassés. C'était le trésor des rajahs d'Adjimore.
— J'ai juré, dit le prince que ni moi ni mes tiésors ne tomberions au pouvoir des Anglais. Or, les Anglais sont vainqueurs, demain peut-être ils seront ici.,, luvasm'aider à mettre ces richesses en sûreté. Avant de quitter Adjimore, j'ai fait confectionner ce petit chariot afin de pouvoir transporter facilement la caisse que voici. Tu vas prendre les brancards de ce chariot, et nous allons partir; mais auparavant, je veux tenir jusqu'au bout le sermeni que j'ai prêté.
Nous soitîmes de la cave par un escalier secret et nous arrivâmes dans une petite pièce de toilette contiguë à la chambre du rajah. C'était là que ses esclaves procédaient tous les jours à sa toilette.
Le urince Djâli ouviit sa lanterne, prit une torche de résine parfumée, qu'il
alluma, et me donna l'ordre de réunir en faisceau les meubles de bois léger dont le cabinet était orné.
Après avoir vidé sur ce bûcher d'un nouvean genre cinq ou six flacons d'essence, il jeta sa torche allumée, et la flamme s'éleva presque instantanément jusqu'au plafond.
— Maintenant, partons, me dit-il. Si le? Anglais viennent ici den:ain, ils ne trouveront qu'un monceau de cendres.
Nous regagnâmes la cave, je pris les brancards du chariot et nous partîmes.
Tout était calme encore dans la cité déserte. L'incendie n'avait pas éclaté. Nous pûmes donc gagner sans être aperçus la cabane que j'habitais.
Aussitôt nous nous mîmes à l'œuvre. Dans la cave de cette maison, nous creusâmes un trou profond. Si je dis nous, c'est que mon maître voulut absolument partager avec moi ce travail ingrat.
l>endant (juatre heures consécutives, nous travaillâmes sans relâche. Il faisait grand jour (juand nous achevâmes de recouvrir de terre le coffre que nous venions d'enfouir.
Au-dessus de nos lôtes, nous avions entendu pousser de grands cris et retentir des pas précipités.
— Ce sont les Anglais, m'écriai-je, nous sommes perdus !
— Non, c'est mon palais qui brûle, répondit froidement mon maître.
Nous écoutâmes. En effet, nous entendîmes pousser distinctement ce cri : Au feu!
Par la fente de la porte nous hasardâmes un regard dans la rue.
Le peuple courait en masse vers le palais du rajah, portant à la main des vases de toute nature et de toute dimension.
Braves gens! C'était se donner pour rien beaucoup de peine! Nous savions bien que le feu aurait raison envers et contre tous de cette construction élégante et légère.
Quant au prince Djâli, il ne faisait pas un mouvement. Il fumait, nonchalamment couché sur une natte, comme s'il avait été étranger à ce qui se passait autour de lui. Bientôt il s'endormit d'un profond sommeil.
J'étais curieux, de voir et d'entendre. Je sortis et je me dirigeai à mon tour vers le palais.
C'était vraiment un spectacle grandiose que cet immense brasier, d'où s'échappaient de hautes gerbes de flammes et des nuées d'étincelles. Ah ! qu'il eût été doux au cœur du rajah devoir combien il était aimé et avec quel dévouement ses sujets prodiguaient leur vie, pour disputer à l'élément destructeur quelques épaves sans valeur. Tout fut inutile.
J'élais là, de|)uis une demi-heure environ, quand un bruit terrible se fit entendre. C'était le toit qui s'effondrait.
Mon maître avait tenu son serment. L'incendie ne devait rien laiss'^.r aux Anglais des richesses (ju'il venait de dévorer.
Je revins, un peu attristé moi-même. Quoi! tant de gloire s'était évanouie en fumée! Tant de brillants souvenirs s'étaient abîmés dans la cendre!
Le rajah dormait toujours. Je posai sur la table les provisions que j'avais rapportées et je m'étendis à mon tour sur une natte, que je plaçai en travers de la porte, attendant que mon maître se réveillât.
Trois heures après, il ouvrit les yeux.
— Eh bien? dit-il. Rien de nouveau?
— Non, maître.
Je ne pouvais pas lui cacher que j'étais sorti, puisque les provisions étaient sur la table. Je lui racontai donc de quelle scène j'avais été témoin, et je lui fis le récit consolant de l'ardeur dont la population d'Adjimore avait donné la preuve.
Il me remercia par un sourire mélancolique.
— Adieu, mon beau pays! Adieu, mes fidèles sujets ! murmura-t-il. Il se leva brusquement.
— Sais-tu si la nouvelle de notre désastre est parvenue jusqu'ici ? me demanda-t-il.
— Je ne le crois pas, maître, répondis-je, car je n'ai rien entendu qui ait rapport à ces terribles événements.
— Tant mieux! fit-il amèrement. Ils les apprendront bien assez tôt!
Il laissa tomber son fiont dans ses mains, accablé sous le poids de sa douleur. Je l'arrachai à sa rêverie et je lui présentai les mets que j'avais préparés. A peine y avait-il touché du bout des lèvres, que retentit dans la rue un roulement semblable à celui du tonnerre.
— Des cavaliers! s'écria le prince Djâli. Comment! les Anglais sont déjà ici! Il était devenu livide. De sa ceinture il avait tiré un poignard, la seule arme
qu'il eût gardée.
— Arrêtez, prince, lui dis-je. Tout n'est pas encore perdu, et tant que nos ennemis ne nous auront pas découverts....
Je n'avais pas achevé ces paroles, lorsqu'on frappa rudement à la porte. Je poussai, sans réflexion, le rajah dans la pièce voisine.
— Vite, maître, descendez à la cave ! lui glissai-je à l'oreille.
Et je me dirigeai vers la porte, tenant à la main, pour me donner une contenance, la longue pipe que mon maître fumait tout à l'heure. Deux soldais anglais se présentèrent.
— Allons, mécréant! dirent-ils. Ouvre-nous les portes de ta maison et montrenous le chemin.
— Enirez, Messieurs, leur dis-je en affectant le plus grand calme. Ma maison n'est pas grande et je n'ai rien à vous cacher.
Us pénétrèrent dans la maison, le sabre nu. Je leur fis visiter successivement les deux pièces dont se composait l'habitation, je leur fis traverser la cour, je les promenai dans le jardin et leur offris quelques rafraîchissements.
Us ne me perdaient pas de vue ; mais le calme apparent que je parvins à
conserver leur en imposa sans doute, car ils ne songèrent pas a s'informer s'il y avait une cave clans la maison.
Au moment de franchir le seuil de ma porte, ils s'arrêtèrent.
— Ainsi lu n'as pas vu le prince Djâli? me demandèrent-ils.
— Non, messieurs.
— Tu sais qu'il y a une récompense de mille livres sterling pour celui qui nous le livrera?
— On me l'a dit.
— Et tu sais que l'on trancherait la tête de celui qui lui donnerait asile ou qui essaierait de le soustraire à nos recherches?
— Je m'en doute.
— Alors, tiens-toi sur tes gardes, vieux coquin, sans cela...
Pour mieux compléter cette phrase, ils me montrèrent la lame de leur sabre, qu'ils remettaient au fourreau, puis ils s'éloignèrent..
Hélait temps! J'étais dans une inquiétude mortelle. Mon maître était-il encore vivant ? Je courus à la cave, je le vis debout, l'oreille tendue, tenant à la main son poignard, prêt à s'en frapper, dans le cas où l'ennemi aurait découvert sa retraite.
J'essayai de le rassurer, mais je sentais bien que la place n'était plus lenable. Je lui fis quitter les riches vêlements dont il était couvert, je lui en donnai d'autres, les plus propres mais les plus simples que je possédasse.
Profilant ensuite d'un moment favorable, nous sorliraes de la ville et nous gagnâmes la plaine voisine, sans avoir été reconnus de personne.
Là nous étions chez nous, car nous connaissions à merveille les jungles , au milieu desquelles nous marchions.
Du reste, les Anglais eux-mêmes , croyant que le prince tenait encore la compagne, n'osaient pas trop se hasarder hors de la ville. Nous ne fûmes donc pas inquiétés.
Grâce aux précautions que nous avions prises et aux chemins détournés que nous avions suivis, nous étions en sûreté quand la nuit tomba.
— Où irons-nous ? demandai-je à mon maître.
— En France, me répondit-il. Il n'est pas possible qu'un pays, pour lequel j'ai perdu mon trône, sacrifié ma vie, renoncé à mes richesses, ne me reçoive pas à bras ouverts.
Je le croyais comme lui ; j'approuvai ce projet.
Seulement, gagner l'étranger par la mer était impossible. Les Anglais s'étaient emparés des côtes et leurs vaisseaux exerçaient au large une surveillance rigoureuse. Il fut donc résolu que nous gagnerions l'Egypte et la Turquie par terre.
Fort heureusement, mon maître, avant de quitter son palais, avait eu la précaution d'emplir ses poches de pierreries.
— C'est assez pour attendre des jours meilleurs, avait-il dit.
Je ne vous ennuierai pas du long récit des innombrables dangers auxquels
nous avons échappé pendant un mois que dura notre fuite. Enfin nous étions arrivés au Caire!
Je lui conseillai d'y séjourner quelque temps, il ne voulut rien entendre. Trois l'ours après, nous partions pour Marseille sur un navire marchand. A la fin d'octobre, nous étions à Paris.
Mon maître, généreux à l'excès, avait presque épuisé son petit trésor, qu'il avait inutilement prodigué en dépit de mes sages avis. Il était de plus en plus abattu. Il reprit courage en arrivant à Paris. Il se rendit au ministère de la guerre, déclina son nom, énuméra les services qu'il avait rendus et sollicita une auilience du roi.
On lui promit monts et merveilles, — dès qu'on aurait acquis la i)reuve que ses déclarations étaient sincères, lui fit-on observer pourtant.
Un mois entier s'écoula, sans qu'il fût fait droit à ses légitimes réclamations. l\ insista. On le traita nettement d'aventurier et on le mit à la porte.
Cette déception fut le coup de grâce pour mon pauvre maître. Une nostalgie terrible s'empara de lui et le conduisit au tombeau en quelques jours. Hélas! j'eus à peine de quoi suffire à ses funérailles.
Comme il n'appartenait pas à votre religion, le clergé s'opposa à ce qu'il fût mis en terre sainte, et ce fut dans la fosse commune que le corps du rajah d'Adjimore lut jeté, malgré mes protestations, mes sanglots, mes prières.
C'est mfànie, n'est-ce pas, monsieur? rugit le père Brahma. Ce fut ainsi cependant.
Ces souvenirs déchirants, cette explosion de douleur, avaient affaibli le vieillard. Il perdit connaissance.
Le duc et Marcelle s'empressèrent à la fois autour de lui.
Enfin, au bout de dix minutes, il ouvrit les yeux.
— A boire! demanda-t-il d'une voix mourante.
La jeune fille versait goutte à goutte le cordial que le docteur lui avait donné ; mais, par un brusque mouvement, le malade lui arracha le flacon des mains et le porta à ses lèvres.
— Vite ! dit-il, je n'ai pas de temps à perdre.
Avant que Marcelle et le gentilhomme, qui s'étaient précipités à la fois, pussent lui anacher le flacon des mains, il l'avait presque entièrement vidé.
Aussitôt un feu étrange brilla dans ses regards. On aurait cru qu'il renaissait à la vie.
— Ah ! fit-il, maintenant j'aurai la force d'aller jusqu'au bout. Aces mots, il se tourna vers M. de la Tournaye.
— Comme moi, reprit-il, le prince Djâli s'élait senti mourir.
— Jure-moi, me dil-il, que tu ne t'approprieras jias les trésors qui sont enfouis dans ta demeure. Jure-moi que tu n'en révéleras l'existence à personne à moins, ajouia-l-il, que tu ne rencontres sur ton chemin un homme vraiment bon et généieux, (lui sache faire au profit de l'humanité un usage noble et utile de cette fortune à jamais perdue...
. Je le jurai, reprit le père Drahma, et voilà quatorze années que je garde ce secret.
— Quoi ! interrompit le duc, depuis longtemps celte fortune était entre vos mains et vous n'y avez pas touché!
— J'avais juré, répondit simplement Seïda. Et pourtant j'avais déjà pensé à vous, monseigneur. Je savais quelle était votre inépuisable charité, on m'avait dit que vous éliez la providence des malheureux et que, seul parmi les gentilshommes de France, vous vous efforciez de faire oublier aux humbles les maux que Torgueil et la rapacité des grands font peser sur eux. Je n'ignorais pas que vous seul aviez su démêler la vérité au milieu des calomnies dont le comte de Lally a péri victime. J'ai été moi-même un de ceux vers lesquels votre main s'est généi-eusement tendue, c'est ce qui m'a décidé à vous livrer mon secret.
Voici, continua-t-il, en prenant sous son traversin un papier soigneusement plié ([u'il étendit sur son lit, un plan grossier de la ville d'Adjimore. Ici est ma maison, là est le trésor des rajahs. C'est moi qui ai dressé ce plan. A ce papier est jointe une cédule écrite en indou et signée de mon nom, par laquelle je reconnais céder à celui qui la présentera la maison que je possédais. Prenez-les.
Le duc essaya de s'en défendre et voulut les j-epousser.
— Prenez, insista le vieillard. Ne perdons pas un temps précieux. Sur les millions que voas allez recueillir, vous en donnerez un à Marcelle ; c'est tout ce dont elle a besoin pour s'établir convenablement. Vous ferez des autres l'usage qu'il vous conviendi'a.
Maintenant, poursuivit -il, ])ailons un peu de cette chère enfant. J'ignore qui elle est, et je crois qu'elle ne le sait pas elle-même. Il me sei-ait inijjossible de faire la lumière sur ce sujet, si madame Darnaud ne m'avait remis en mourant, un manuscrit qu'elle destinait à sa fille.
Ce manuscrit, à peine ai-je eu le temps de le glisser dans ma poitrine avec les papiers que je viens de vous donner, quand les huissiers ont envahi ma (jjmeure. J'ai pu le sauver, Dieu soit béni! La volonté expresse de madame Darnaud est que Marcelle ne déchire cette enveloppe (jue le jour où elle aura alLeint sa dix-huitième année. Or, d'aj)rès la date que m'a fixée la mourante sa fille est née le 12 avril 1758. Ce n'est donc pas avant seize mois et demi .qu'elle pourra prendre connaissance de ce manuscrit.
Je vous le confie devant elle, afin qu'elle témoigne à i 'occasion de la fidélité avecla(iuelie j'ai tenu l'engagement que j'avais pris. Consentez-vous à en être dépositaire?
— Volontiers, fit le gentilhomme, si mademoiselle me juge digne de recevo* ce dépôt sacré.
— Oh ! monsieur, dit la jeune lille en se jetant à ses genoux.
— J'accej)te donc en votre Jiom, répondit le duc en la relevant avec bonté. Quant aux richesses que vous mavez pioj)Osées, ajoula-t-il en se tournant vers
gj. LE SECRET D'OR
le père Brahma, c'est autre chose. Si flatteuse que soit l'opinion que vous avez conçue de moi, je ne puis ni ne dois réellement...
ll'ne put pas acjiever la phrase qu'il avait commencée. Le vieillard, exténué par les eflorts suprêmes qu'il venait de faire, était retombé lourdement sur son
oreiller.
Un sourire effleurait ses lèvres amincies, un cercle noirâtre creusait ses paupières et estompait ses narines déprimées.
Il avait joint les mains et fermé les yeux.
Marcelle eut peur, elle courut à lui.
•— Père Brahma ! s'écria-t-elle, écoutez-moi, je vous en conjure!
Elle se redressa, aflolée d'épouvante. Le vieillard ne l'entendait pas.
— Père Brahma ! Père Brahma ! répéta-elle. Toujours même immobilité.
— Quoi! fit-elle en se tordant les bras de désespoir, il va mourir ainsi... tout j'un coup... sans que j'aie pu le secourir... le bénir...
Cet appel désespéré parvint aux oreilles du mourant.
11 ouvrit les yeux et promena autour de lui un regard si vague qu'à peine y restait-il une étincelle de vie.
— Adieu, ]\Iarcelle.. adieu, monseigneur, balbutia-t-il d'une voix plus faible qu'un souffle de brise, n'oubliez pas le vieux Seïda. Il n'a fait de mal à personne en ce monde... priez pour lui!
Ses yeux se refermèrent, sa poitrine se souleva légèrement... il était mort!
La pauvre enfant poussa un cri déchirant et tomba à genoux devant le lit du vieillard.
En vain le duc essaya-t-il de rarracher à ce spectacle qui la glaçait de terreur, en vain essaya-t-il de tarir les larmes qui s'échappaient à flots des yeux de Marcelle.
La courageuse jeune fille ne voulait pas quitter celui qu'elle venait de perdre et dont elle était maintenant à même d'admirer plus que jamais les vertus et ia probité.
Elle ne consentit pas à se séparer du cadavre, avant que les fossoyeurs vinssent le chercher. Elle eut l'héroïsme de le suivre à pied, jusqu'au cimetière, oh yï. de La Tournaye avait obtenu pour lui un coin de terre.
Le duc l'avait accompagnée. Alors que tout fut fini, il réussit à l'entraîner et à la faire monter dans le carrosse qu'il avait amené. Elle le suivit sans avoir cens cience de ce qui se passait, sans savoir oîi elle allait, le corps inerte, ï'œi hagard, le cœur brisé.
Non, murmura-t-il, c'est bien lui. (Page 520.)