‹ MonseigneurChapitre 46 sur 48 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Les aveux d'Antoinette, n'étaient plus un secret pour personne à Meulan. L'instruction, qui se poursuivait sans relâche depuis trois semaines, avait appc/é tant de témoins, que la ville entière était tous les jours au courant des moindres incidents que ces dépo.sitions provoquaient.

Pour tout le monde, il était donc bien avéré qu'Antoinette aimait de Moalmaury, quâ deux reprises elle avait essayé de le séduire, et qu'ayant échoué dans ses tts-^iàiives, elle ne l'avait accusé qu'afin de se venger. M'"^ Durand elle-

même, qui, dans le principe, avait cru à la culpabilité de Roger, avait fini par céder devant l'évidence et rendait publiquement hommage à lirréprochabla conduite de son locataire.

On savait en outre, et pour ainsi dire heure par heure, tout ce qui se passait 'hez M. Dalbrègue , depuis le jour où Roger avait surpris Antoine en flagrant délit de violences, et l'avait chassé pour prendre courageusement sa place. On n'ignorait donc pas — et, du reste, les médecins l'avaient dit assez haut — que le paralytique devait la vie au jeune baron.

De môme qu'on avait ajouté foi sans contrôle à l'accusation qu'Antoinette avait portée contre lui, de même on se plut à proclamer son innocence, et, comme la foule ne fait jamais les choses à moitié, après avoir traîné de Monimaury dans la boue pendant huit jours, elle le porta aux nues et en fit un héros de roman.

Quant à Antoinette, elle ne vivait plus. L'acte qu'elle avait commis dans un moment d'hallucination, acte dont elle n'avait calculé ni la gravité ni les conséquences, lui apparaissait maintenant sous son véritable jour et lui faisait horreur.

Bourrelée de remords, assaillie de visions sinistres, accablée sous le poids de sa honte, elle ne pouvait pas s'expliquer comment elle avait exécuté le crime odieux qui allait la conduire sur le banc des assises, en compagnie des pj>js ignobles malfaiteurs.

Naturellement sa santé s'était ressentie des terribles secousses que l'instruction lui avait fait éprouver. A mesure que les preuves s'accumulaient contre elle et qu'on les lui mettait sous les yeux, augmentaient ses terreurs et faiblissait son énergie. En quinze jours elle était devenue l'ombre d'elle-même. De sa fraîcheur, de sa beauté, des formes plantureuses qui provoquaient jadis le désir et l'admiration, il ne restait plus rien.

Elle était devenue un squelette, et ses forces avaient tellement diminué qu'on fut obligé d'appeler un médecin.

Le docteur ordonna qu'on la transportât à l'hôpital.

— Sinon, dit-il, elle ne passera pas la semaine.

Ainsi fat fait. Mais quelle différence y avait-il entre un hôpital et une prison pour cette femme que fuyait le sommeil et qu'assiégeait la terreur? Elle qui, pendant dix-neuf ans, avait vécu libre au grand air; qui n'avait jamaisrenconlré sur sa route un seul obstacle, devant les volontés de qui tout avait cédé, pouvait-elle, dans la salle immense où elle gisait étendue, recouvrer le repos et la santé? N'entendail-elle pas autour d'elle les plaintes des malades, le râle des mourants? N'étouffait-elle pas dans cette atmosphère, saturée de miasmes inpurs?

Elle résista pourtant quinze jours encore, soutenue par sa jeunesse et par la vigueur de son tempérament; puis arriva le moment fatal où le médecin en chef, en faisant sa visite du matin, montra du doigt îa malheureuse à ses interne» et leur dit:

— Le numéro 73 est pei'du 1

111'"" Liv. 1 H

On lui envoya un prêtre. Elle avait encore toute sa raison. Elle écouta les exhorlalions du confesseur et ouvrit son âme au repentir. Elle n'avait pas de religion, ou du moins elle n'avait jamais pratiqué. Ses aumônes n'avaient jamais engraissé ni le denier de Saint-Pierre, ni la fabrique des églises; mais, à ce moment suprême, elle eut un ressouvenir de sa joyeuse enfance. Elle se rappela qu'elle avait prié jadis et joignit ses mains inconscientes pour répéter avec le prôlre la prière qu'il récitsdt avec elle.

Plus calme alors, soutenue par l'espoir que Dieu pardonnerait à son repentir, elle manifesta le désir de voir Roger.

On y consentit. On envoya à Meulan un exprès, qui transmit à M. de Montmaur}' le désir de la mourante

Roger n'hésita pas. A l'instant môme, il partit.

Il arriva le cœur serré. Quand il fut devant le û" 73, la sœur qui le guidait s'arrêta et lui dit :

— C'est là.

II s'approcha et jeta sur la jeune femme un regard, dans lequel il y avait encore plus d'épouvante que de pitié. Elle reposait, ou plutôt ses paupièros, appesanties déjà par les approches du sommeil éternel, étaient retombées sur ses grands yeux qu'estompaient les ombres de la mort.

— Me voici, madame, lui dit-il doucement. Que voulez-vous de moi ?

Au son de celte voix bien connue, elle releva difficilement les paupières ; ses regards voilés s'animèrent, ses narines déprimées se gonflèrent.

— Ah ! fit-elle en poussant un profond soupir et en levant les yeux au ciel. Deux grosses larmes y perlèrent, puis elle étendit son bras horriblement amaigri pour saisir la main de Roger, qui la lui abandonna.

— Je vous aimais bien... murmura-t-elie d'une voix défaillante. Si j'avais eu le bonheur d'être aimée de tous, je n'aurais jamais fait de mal à personne... Dieu ne l'a pas voulu. C'est qu'il ne m'a pas jugée digne d'une telle récompense. Que sa volonté soit faite!... Vous, Roger, ne gardez pas de moi un trop mauvais souvenir...

11 lui fut impossible de continuer, mais elle serra la main acMontmaun avec une force dont il ne l'aurait pas crue capable.

— J'ai été bien méchante envers vous, reprit-eile, si bas qu'il l'entendait à peine. Pardonnez-moi, Roger, pard...

— Oui, je vous pardonne, dil-il...

Puis se penchant à son oreille :

— Et je vous aime de tout mon cœur, ajouta-t-il.

En entendant ces douces paroles, elle se redressa, ses traits rayonnèrent d'une joie ineffable.

— Mon Dieu! s'écria-t-elle, que vous êtes bon et que je suis heureuse] Et elle retomba morte dans les bras de Montmaur}'.

Il demeura quelques instants encore auprès d'elle, très ému, laissant involontairement sa main dans celle de la pauvre morte. Enfin, s'arrachaat à ce douloureux spectacle, il se leva.

— Adieu, dit-il, et que Dieu te pardonne comme je l'ai pardonné moi-même!

Avant de s'éloigner, il manifesta le désir que rien ne manquât au service funèbre de la jeune femme, et paya d'avance tous les frais que devait entraîner celle solennité suprême.

Enfin il revint à Meulan. Le bonheur dont son cœur était rempli effaça peu à neu ces lugubres impressious. Il les avait oubliées depuis longtemps quand, à la fin du mois de janvier, il épousa Laurence.

Ah ! ce jour-là, nulle amertume ne troubla l'ivresse à laquelle il s'abandonnait. On aurait dit que le pays tout entier voulait le dédommager de ce qu'il avait souffert, tant il y avait foule aux aboi'ds de l'église.

Trois mois après, M. Raymond vint lui faire visite.

— Eh bien! c'est fini, lui dit-il. J'ai gagné mon procès.

— Quel procès? demanda Roger, à qui les délices de la lune de miel avaient fait tout oublier.

— Vous savei: bien... mon procès en revendication contre la famille Cassut.

— Ah ! oui. Eh bien?

— Eh bien ! l'usine va être vendue. Vous n'en voulez décidément pas ?

— A aucun prix, répondit Roger.

— Oui, je comprends que dans votre situation actuelle... C'est dommage. C'était une bien belle affaire !

Et M. Raymond ne put réprimer un soupir de regret. — .Maintenant, vous savez que je ne veux pas garder cet argent. Il vous appartient, c'est à vous d'en disposer. Qu'en ferons-nous?

— Voulez- vous que Laurence tranche la question? demanda Roger.

— Volontiers, répondit M. Raymond

. Et se tournant vers la jeune femme, qui les écoutait:

— Est-il besoin de chercher si longtemps, répondit-elle. Donnez cet argent aux pauvres, et puisse Dieu vous rendre au centuple le bien que vous aurez fait!

Deux mois après, la fabrique était vendue, et l'argent que M. Raymond en avaii retiré était versé par lui entre les mains de l'assistance publique.

Le printemps était venu. Sous les rayons bienfaisants du soleil, M. Dalbrègue avait à peu près recouvré ses forces, et se sentait revivre avec d'autant plus de plaisir qu'il avait sous les yeux le tableau réjouissant du bonheur qu'il avait causé. Assis à côté de lui, le docteur Valnet lui montrait du regard Laurence et Roger qui se promenaient, tendrement enlacés, sous la charmille.

— Voyons, lui disait-il, croyez-vous qu'il n'y ait rien de plus joli que ce petit groupe-là. Vous fallait-il des millions pour rendre voire fille heureuse?

— C'est vrai, docteur, vous êtes le médecin de l'àiueet du corps. Ah ! si j'avais seulement encore mes mauvaises jambes de l'année dernière...

— Bah I on ne peut pas tout avoir, répliijua gaîmenl M. Valnet.

Vers la fin du mois d'octobre. M. Dalbiègue devint grand-père d'un petit ba ron de Montmaury, d'un descendant direct des comtes de Lally-Tolendal !

Ce fat assurément la plus grande joie que le pauvre homme eût savourée depuis de longues années. Malheureusement, cette félicité fut de courte durée» Quand arrivèrent les premiers froids et les mauvais temps, le paralytique fut obligé de garder la chambre. Une nouvelle attaque survint, et, ainsi que l'avait prédit le docteur, elle l'emporta. Cette mort était prévue depuis plus d'un an.

Cependant Laurence aurait été bien douloureusement frappée, si elle n'avait pas eu auprès d'elle son mari, et son fils surtout, cher petit être qui devait occuper désormais avec Roger toutes les affeciions de la jeune mère.

Quant à Roger, s'il n'avait rien tenté jusqu'alors, c'est qu'il avait exclusivement consacré tout son temps à M. Dalbrègue.

Quand la mort l'eut délivré de ce souci, quand il eut payé jusqu'au bout la dette de reconnaissance qu'il avait contractée, il songea enfin à se créer une occupation, et s'intéressa pour moitié dans une charge d'agent de change. Aujourd'hui il est devenu une des sommités de la finance et l'administrateur d'une de nos lignes de chemins de fer les plus importantes.

Il n'est pas superstitieux, assurément, et pourtant rien n'a pu lui ôter de la têle cette idée enracinée : que s'il est devenu quelque chose et si toutes ses entreprises ont prospéré, c'est qu'il n'a jamais transigé avec l'honneur, — le seul héritage que lui eussent légué les barons de Montmaury.

FLN.

Paris. — Typ. Collombon et Brûlé, rue de l'Abbaye, «t.

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