‹ MonseigneurChapitre 45 sur 48 · LE PARALYTIQUE · texte numérisé non relu

LE PARALYTIQUE

Quand Roger revint à Meulan dans l'après-midi, il était complètement démoralisé. Cette mort lugubre, cel abandon absolu dans lequel on avait laissé un homme qui, malgré ses imperfections, éiait un liommedebien puisqu'il n'avait fait de tort qu'à lui-même, celte indifférence dont sa fille elle-même venait de faire preuve avaient inspiré à Roger des idées de tristesse profonde, el presque de misanthropie. Il élait encore sous cette impression sinistre, quand il raconta le soir à Laurence de quelle façon le malheureux M. Voisin était mort, et il fit de ce cruel tableau une peinture si ])oignante, qu'il arracha des larmes à la jeune fille.

Puis il s'informa de la santé de M. Dalbrègiie. Le mauvais temps continuait avec une telle persistance que le docleur Valnet commençait' à désespérer du salul de son ami. Il allait beaucoup plus mal, e:i effet; ses regards, loin de reprendre leur limpidité, devenaient au contraire de plus en plus hagards, et avaient une expression craintive dont on ne pouvait pas s'expliquer la cause.

Il avait semblé à Laurence que cette expression devenait plus vive, chaque fois qu'Antoine s'approchait du malade. Pourtant elle le surveillait avec une rigueur jalouse. Elle avait pu se convaincre que son père était parfaitement soigné, que

son linge était toujours d'une propreté irréprochable et qu'Antoine prévenaitles moindres besoins de son maître.

C'était à n'y rien comprendre ! Roger, à qui Laurence avait communiqué ces diverses oJjser-valions, voulut s'eq rendre compte lui-même. Il monta dans la chambre du malade. Quoique l'expression de crainte que lui avait signalée la jeune fille fût assez difficile à saisir dans l'état de paralysie totale où se trouvait M. Dalbrègue, Roger crut la remarqueur aussi. Pour mieux s'assurer qu'il ne se trompait pas, il appela Antoine sous un prétexte quelconque et s'aperçut qu'ea effet l'œil du malade, en dépit de son immobilité, semblait tressaillir d'une terreur secrète en apercevant son domestique.

Il était bien difficile pourtant d'accuser Antoine sur un phénomène aussi peu apparent, alorssurtout que les soinsqu'il prodiguaitau vieillard donnaient àcette accusat'on un éclatant démenti Pourtant, quand Roger quitta Laurence, il lui recommanda de redoubler de surveillance.

— Vous savez, lui dit-il, qu'Antoine n'a jamais eu le don de me plaire. A mes yeux, il est paresseux et sournois. Je désire ardemment me tromper sur son compte, mais j'ai comme un vague pressentiment que cet homme ne vous est pas aussi dévoué qu'il le paraît.

Laurence ne répondit pa^, mais un .sourire incrédule erra sur ses lèvres. Roger ne voulut pas trop insister et se retira. Le lendemain matin, i\ était chez lui quand on frappa cà sa porte.

— Entrez! cria-t-il.

La porte s'ouvrit et Roger ne parvint pas à dissimuler la surprise qu'il éprouva en reconnaissant Cassut.

11 lui désigna un siège. Germain s'assit. Il avait l'air sombre, presque farouche.

— Que voulez-vous, monsieur? lui demanda de Montmaury.

— Je viens, monsieur, vous prier de médire à quel chiffre se sont élevés les divers frais que vous avez payés pour l'enterrement de M. Voisin.

— Dans quel but?

— Pour vous les rembourser, parbleu!

— Mais je ne les réclame pas, monsieur.

— N'importe, j'entends vous les rendre.

— Et moi, je refuse de les recevoir, dit nettement Roger, Germain ouvrit de grands yeux étonnés.

— Je ne puis le croire, reprit-il. Il ne .serait pas convenable qu'où étranger supportât les frais d'enterrement de mon beau- père.

— Si nousparlons convenances, monsieur, répliqua Roger, il aurait été convenable, à mon sens, que le gendre et la lillede M. Voisin assistassent à ses funérailles.

— Ceci ne regarde que nous, monsieur, fit observer Cassut. Cependant je consensà vous dire que ma lemnie voulait y aller et que c'est moi qui l'en ai empêchée.

— Vous avez eu lort, monsieur.

—, Est-ce bien vous qui osez me le reprocher ? s'écria Germain avec colère.

— Je ne suis que le pâle écho des étonnemenls que Tabsence de M"* Cassut a proToqués.

— Est-ce bien sûr, cela? dit Germain avec un ion d'amère raillerie. Aucun motif personnel ne vous faisait-t-il désirer la présence d'Antoinette?

— Moi ! fil Roger interdit.

— Allons, monsieur, trêve d'hypocrisie ! dit Cassut que la colère emportait, Vous imaginez-vous que je sois aveugle?

— Je ne vous comprends pas.

— Eh bien ? puisqu'il faut vousmettre les points sur lesi, je les mettrai, monsieur, afin de démasquer votre lâcheté.

Nierez-vous, poursuivit Germain, qne vousavez leçula visite d'Antoinette cinq semaines avant mon mariage? Nierez-vous, que pendant huit jours vous l'avez revue chez M"'^ Durand, si ce n'est chez vous? Nierez-vous encore qu'il y a trois jours, à huit heures et demie du soir, elle sortait de votre appartement ?

Et comme Roger, confondu, gardait le silence :

— Non, continuaCassut, dont la voix s'élevait, à mesure qu'il se laissait gagner par la colère, vous ne le nierez pas, parce que je suis là pour vous donner un démenti formel, parce que j'ai moi-même surpris ma femme sortant à deux reprises de votre appartement.

— Eh ! fit Roger avec impatience, gardez-la donc chez vous, votre femme, je ne demande pas mieux.

— Ainsi, vous l'avouez ! s'écria Cassut d'une voix tonnante. Eh bien! monsieur, rappelez- vous ce que je vous dis : si jamais je vous surprends avec Antoinette, malheur à vous î

A ces moLs, il se leva et ouvrit la porte.

— Vous êtes fou, lui dit Roger. Demandez à votre femme ce qu'elle venait faire chez moi et vous saurez à quoi vous en tenir.

— Je n'ai rien à demander, hurlait Cassut au paroxysme de la rage. Je ne sais que trop à quoi m'en tenir. Aussi, je vous le répète, si vous revoyez Antoinette, malheur à vous!

Il s'élança au dehors

— Je vous tuerai ! cria-t-il encore en se précipitant dans l'escalier.

Il était dans un tel état de surexcitation qu'en passant il avait failli renverser M'^" Durand. Entendant ces bruyants éclat.* de voix, la rentière, curieuse comme le sont toutes les vieilles femmes, était sortie à pas de loup de son logement et avait prêté l'oreille.

Jasqu'au moment où Cassut avait ouvert la porte, le bruit confus de phrases menaçantes était seul parvenu jusqu'à elle; mais lorsque, peixiant toute prudence, Germain, avant de s'éloigner, menaça une dernière lois Roger de le tuer s'il revoyait Antoinette, M""» Durand ne perdit pas un mot de cette phrase signi-

ijcalive. r

Ainsi s'expliquèrent une foule de circonstances qui lui avaient échappé. Si Aniuiiielte avail ressenti tout à coup pour elle celte étonnante amitié, si Cassut

Est-11 possible? secria-t-il, vous ne me maudissez pas? vous m'aimez? ( Page 1114.)

élail venu lui défendre de recevoir sa femme, c'est que Roger élail l'amaai

d'Auloinelle! ^ ,. .

Ainsi la femme qu'elle avait vue sor ir de chez Monlmaury l'auue soir, c elail

elle' la fille de M. Voisin! quel scandale !

Elle courut annoncer conlideniiellemenl et sous le sceau du secret celte découverte à M""' Chaluzet, laquelle, conlidenliellement et sous le sceau du secret, Ja 130-. Liv. ^^'"^

répéta à trois ou quatre amies, de sorte que, de secrets en confidences, la nouvelle avait couru tout Meulan à la fin de la journée. Roger était loin de s'en douter. Quant à Antoinette, elle l'ignorait également, et, le lui eùt-on appris, elle ne s'en serait pas montrée fort émue. Elle était, en effet, sous le coup d'une révolte sourde, à laquelle de semblables puérilités n'auraient rien ajouté.

Cassut se révélait de plus en plus sous un jour tout nouveau, ou plutôt il se montrait tel qu'il était réellemont : hargneux, jaloux et violent. Dans le commencement de son mariage, il avait essayé de ramener sa femme par la douceur, la soumission, l'aveugle obéissance à ses volontés; il n'avait réussi qu'à faire d'elle un tyran. Aujourd'hui qu'il avait de graves raisons pour suspecter la conduite de sa femme, il était résolu à ne plus lui céder, à lui faire sentir, en un mot, qu'il était le maître. Une première fois, il avait eu recours à la violence, et Antoinette avait paru s'incliner. Il s'imagina que le moyen était bon.

Aussi, lorsque Antoinette, après lui avoir raconté comment était mort M. Voisin, lui apprit par quel hasard inattendu Roger était survenu et avait fait toutes les démarches nécessaires en pareil cas, Cassut demeura persuadé que ce n'était pas le hasard qui les avait rapprochés, mais qu'ils s'étaient bel et bien donné rendezvous. — Quand sa femme lui annonça ensuite qu'elle comptait aller, le lendemain, au.ï obsèques de son père, Germain ne souffla pas mot. Il écrivit au propriétaire de M. Voisin la lettre singulière dont Roger avait pris connaissance, et, le lendemain, il se mit en faction à la porte de sa femme. Dés qu'elle parut, il lui déclara qu'il ne la laisserait pas aller à Paris.

— Ce n'est pas la place d'une femme, lui dit-il. Si tu veux me promettre de rester ici, j'irai, quoique cela ne soit pas bien amusant^ mais puisqu'il le faut...

Antoinette affirma qu'elle irait, que rien ne la ferait manquer du moins à ce devoir suprême.

— Tu n'irao pas, fit Cassut en appuyant sur chaque syllabe.

Antoinette s'habilla quand même; mai.> lorsqu'elle voulut franchir la porte de sa chambre, elle trouva Cassut, dont l'attitude et les paroles ne nurent lui laisr ser aucun doute sur la résolution qu'il avait prise de s'oppoier à son passage, même par la force. Elle cria, menaça, saisit son revolver; Germain ne sourcilla pas.

— Tu ne passeras pas, répondait-il invariablement. Ce serait trop bête à moi de te pei mettre d'aller retrouver ton M. Roger.

Furieuse, elle se jeta sur lui et essaya, comme elle l'avait fait une première fois, de lui labou'^er le visage avec les ongles; mais Cassut, loin de se laisser déchirer, lui sai.sit les poigm-l; les serra à les briser et la repoussa brutalement dans sa chambre, où il prit It '..ni de l'enfermer. Jusqu'à midi, il monta rigoureusement sa faction devant la ^orte ; puis, certain maintenant que sa femme n'arriverait point à l'heure voulue et ne retrouverait pas Roger, il s'éloigna. Antoinette, on le pense bien, était dans un état d'exaspération voisin de la folie,

— Quoi ! disait-elle en marchant à grands pas, ce misérable ose me tenir pri-

MONSEIGNEUR UH;

sonnière, lever la main sur moi, et il espère que je vair> le suppoiler, que celte lutte ne se terminera pas par la mort de l'un ée nous! Ah! si j'avais la force comme j'ai l'énergie et la volonté... N'importe... il a beau faire, il cédera ou il mourra...

Ce fut par un déluge de larmes que se termina cette crise nerveuse. Si ces larmes bienfaisantes amenèrent un peu de calme dans l'exaltation de la jeune femme, elle ne lui rendirent ni son repos ni sa raison. En face d'elle se dressaient toujours, avec l'image abhorrée de son mari, les emportements et les brutalités dont elle avait été victime

Au contraire, la physionomie de Roger rêvait à ses yeux une forme nouvelle. Avec quel empressement il èiait accouru auprès de M. Voisin! Quelle bonté il avait déployée! De quel désintéressement, il avait fait preuve ! Quelle différence entre la brute qu'elle s'était donnée pour mari et le caractère élevé de Montmaury! Combien elle regrettait d'avoir agi si élourdiment, d'avoir sacrifié son avenir à un mouvement de dépit.

Si elle avait avoué à son père l'amour qu'elle re.ssentait pour Roger, M. Voisin serait probablement allé trouver M. Dalbrègue. Les deux vieillai-db auraient cau.sé. l'eut-ètre'le père de Laurence se serait-il empressé de saisir celte occasion, peut-êtie aurait-il doté Roger. A sa suite se. seraient empressées toutes les notabilités do Meulan, et aujourd'hui, au lieu d'être délai<;sée, malheureuse, martvre Antoinette serait riche, enviée, Qptourée de la considération de tous... Hélas! ce beau rêve était à jamais dissipé! il était troj) tard! Trop tard... à moms qu'Antoinette ne redevint libre, comme elle l'était autrefois... oui, libre... mais comment?...

C'était le 17 novembre, le lendemain du jour où M. Voisin avait ete enteiié. que se passaient les événements que nous allons racontor. Roger, très préoccujté des confidences que lui avait faites Laurence au sujet de son père, se rendit vers trois heures chez M. Dalhiègue, oii il avait quelques comptes à terminer. Il trouva la porte du jardin ouverte et entra.

Comme il se dirigeait vers la maison, il aperçut Antoine, les bras croisés sur la poitrine, la tête baissée, marchant à grands pas dans une allée et se dirigeant de son côté. Roger se jeta dans un massif d'arbres verts et observa le domestique, qui s'arrêta subitement à trois pas de lui.

— Non, disait Antoine en frappant du pied, j'en ai assez! Je ne veux plus servir de bonne d'enfant à ce vieux gâteux. Ça me dégoûte à la fin. Ah ! si la maison n'était pas si douce, comme je serais déjà j)arti ! Il ne crèvera donc pas cet entêté! Oh ! j'en viendrai bien à bout...

Sur cette phrai-e énigmatiqiie il reprit sa promenade saccadée et disparut. Roger éprouva un frisson involontaire. Que signifiait cette phrase : i J'en viendrai bien à bout?...

Il courut trouver Laurence et lui fit part de ce qu'il venait d'entendre. La pauvre enfant fut toute surprise. Pas plus que Roger elle ne s'expliqua le s m s de ces paroles iniompréhonsibles.

-^ Ecoutez, lui dit de Montraaury, il faut en avoir le cœur net. En lace du lit

1112 i.E SECRET D'OR

de voire père, se trouve la porle vilrée de son cabinet de loileite Cp »oir, à riieuie où tout le monde se rp'.ire, vous appellerez Antoine sou. ..- . ;élexte quelfonque et je me glisserai dans le cabinet. De là, j'obseiverai tout ce qui se passe. Vous, ne vous couchez pas, et, si vous entendez du bruit, accourez aussitôt.

— Ainsi vous soupçonnez queli|ue chose? fit Laurence épouvantée.

— Je ne sais, mais les impatiences d'Antoine, les paroles singulières qu'il a piononrées m'inspirent des doutes horribles.

— Vous avez raison, dit résolument la jeune fille, il faut les éclaircir au plus loi.

Roger passa dans le cabinet de M. Dalbi-ègue et y dressa les comptes qu'il avait préparés. Quand vint l'heure du diner, il alla prendre congé de Laurence.

— Comment! vous vous en allez ! lui dit-elle. Et moi qui ai dit à la femme de chambre de mettre deux couverts !

— Je vous remercie infiniment, mademoiselle, mais...

— Est-ce que vous avez oublié ce dont nous sommes convenus pour ce soir?

— Non, non, fil vivement Roger, je i-eviendrai.

— .\lors, à quoi bon de vous en aller?

— C'est vrai, mademoiselle... balbutia Roger, mais... C'est que... je ne sais rop comment vous dire cela... Nous sommes dans une situation très difficile...

— A ca ise de quoi ?

— Aux Veux du monde, mademoiselle, nous ne sommes ni frère ni sœur, nous sommes deux jeunes gens qui ne lui offrons d'autre gaiantie que noire loyaulé — ce à quoi le monde ne croit guère !

— Eh! qu'avons-nous à nous préoccuper du monde? fit dédaigneusemeni Laurence.

— Pour ma part je n'ai rien à en redouter, dit Roger; niais, fût-ce au prix de ma vie ! je ne voudrais pas que la calo imie osàl s'attaquer à vous.

— Et de quel droit m'altaquerait-elle? N'est-il pas tout naturel, faible ei ignorante comme je le suis, que je m'adresse à vous pour me conseiller, pour me défendre, à vous qui êtes le fils d'adoption de mon propre père.

— Ce n'e.sl pus en vertu d'un droit que la calomnie procède, ma chère demoiselle, c'e4 en veitu du be.'^oin instinctif qu'éprouvent les hommes de rabaisser tout ce qui leur est supérieur ei peut leur porter ombrage. Or, vous êtes supérieure à tous par votre beaulé, par votre charme, par votre richesse. C'en est dix fois trop [;our que vous ne soyez pas entourée d'envieux. Et qui donc au])rès de vous pourrait imposer silence à des bmils injurieux? Personne. M. Dalbiègue ne peut plus vous protéger; ce n'est plus un homme, c'est un enfant.

— Mais vous, n'êles-vous pas la ? dit nrjv^ment Laurence. Me laisseriez-vous accuser? "^

— Ah! Dieu m'est témoin ijue je vei serais av^ec joie tout mon sang pour vous défendre, chère Laurence! mais à quel lilrc? Je ne suis pas votre frère, je ne

que votre ami. Ami d'autant plus compromellanl et d'autant moin.s désinlé-

re«sé que vous êles riche, que je suis pauvre, ei qu'on ne manquera pas d'attribuer mon inteivention aux motifs les plus odieux.

— Mais c'est in (âme ! s'écria Laurence, à l'esprit de qui aucune de ces pensées ne s'était jamais présentée.

- Oui, c'est infâme, mais cela est ainsi. Croyez-vous, si je n'avais pas craint Je donner naissance à des bruits sem.blables, que je me serais exilé pendant cinq grands mois? Vous ne savez donc pas ce que j'ai souffert loin de vous? Vous ignorez donc que j'ai failli mourir de désespoir? Vous n'avez donc pris <Jeviné, lorsque je vous ai quittée, que mon cœur se déchirait? El tout cela parce qu'il a plu à une malheureuse femme, dont j'avais repoussé les honteuses avances, de se venger de mes dédains.

- C'est donc bien vrai? fit joyeusement Laurence. Antoinette vous a ofTert...

— De devenir son mari, oui Laurence. Vous le savez bien. Le jour où votre père a reçu de Meulan celle lettre anonyme, qui a jeté le désarroi dans votre maison, vous m'avez adiessé des (;uestions si bizarres que je n'ai pas pu m'v tromper : vous aviez lu ce billet. II disait la vérité, hélas! Ce qui humiliait le plus celte femme, ce n'étaient pas mes refus, c'était la conviction que j'en aimais une autre. Eh bien ! oui, sa haine l'avait bien servie : je vous aime, Laurence; oui, depuis six longs moi.'^, je cherche vainement à contenir ce secret qui m'étouffe. Il se trahit malgré moi aux yeux de tous ceux à qui je voudrais le cacher. Aiilûiiielle, le docteur Valiiei, vous-même, Laurence, chacun l'a lu dans mes regards épouvantés, dans l'cllarement de mon esprit. Il y a quelques jours, ici môme, à celte place, il s'est encore échappé de mes lèvres. J'ai voulu le letenir, s'il vous en souvient. Je vous ai dit que je vous aimais comme une sœur. Eh bie^! maudissez-moi, chassez-moi, mais je vous ai menti. Oui, je vous aime avec loule l'ardeur de la jeunesse, avec toute la fougue de la passion la plus intense, je ne vis et ne respire que par vous, je n'ai qu'une idole, c'est vous, qu'un culte, le vôtre Vous êtes mon Dieu, ma religion, ma vie même. Ah! depuis combien de temps J8 me serais jeté à vos genoux, pour vous faire cet aveu, si vous aviez été pauvre et obscure, ainsi que moi! J'aurais dû me taire, me broyer le cœur mourir <le douleur en invoquant votre nom chaste et vénéré... J'ai été lâche, je me suis Irahi, j'ai méconnu les devoirs sacrés de la généreuse hospitalité que vous et les vôtres m'avez donnée, je suis un infâme; mais dussé-je 2X|)irer de douleur à vos pieds sous le jioids de votre légitime indignation, je n'ai pas pu „'arder un plus long silence. Mon cœur a fini par éclater, malgré moi, et mon amour a osé se révéler à vous tel qu'il est, avec ses espérances chiméiiques, ses anj,'oisses, ses remords, qui le torturent et l'inondent â la fois de douleurs et de félicités sans pareilles. Vous le voyez, Laurence, rester ici plus longtemps serait un crime, â l'expiation duquel je n'ai plus qu'à consaciei- mes jours; mais ne m'accablez pas, ayez fiitié du supplice que j'ai enduré, que j'endure encore...

Il s'élait agenouillé, en prononçant ces dernières phrases, et baissait la tète omme un coupable. A tâtons, sans oser porter sur elle ses regards craintils, il chercha la main de la jeune fille pour mieux implorer sa clémence. Il la rencon Ira, la saisit et s'aperçut qu'elle ne la relirait pas.

Alors, il osa redresser la tête et vit Laurence, dont les joues s'étaient couvertes d'une rougeur adorable, les yeux, levés vers le ciel et baignés de larmes, compiimant les battements de son cœur d'une main, tandis qu'elle lui abandonnait l'autre.

— Est-il possible! s'écria-t-il. Vous ne me maudissez pas! vous me pardonnez, vous m'aimez!

— Taisez-vous! murmura la jeune fille d'une voix éteinte. Si l'on vous entendait... Ne voyez-vous pas que je suis aussi coupable que vous, Roger? Cet aveu que ne me faisiez qu'en trembanl, il y a six mois déjà que je brûlais Je l'entendre tomber de votre bouche...

Et, comme Roger déposait sur sa main un baiser dévorant, elle se dégagea et se leva brusquement.

— C'est précisément parce que nous nous aimons, dit-elle, parce que nous sommes seuls et livrés à nous-mêmes, que la loyauté nOus fait un devoir de ne pas nous abandonner à des ivresses dangereuses. Restons frère et sœur, mon ami, jusqu'au jour où Dieu nous permettra de nous aimer sans remords. Je suis à vous d'ores et déjà de corps et d'àme, Roger; mais je confie mon honneur à votre loyauté, certaine que vous respecterez en moi celle qui plus tard, doit devenir votre femme. Je vous laisse un moment. J'ai besoin de me recueillir, de prier. Attendez-moi, et priez Dieu vous-même qu'il prenne en pitié notre amour !

A ces mots, émue, tremblante, agitée d'un trouble inconnu, elle s'éloigna d'un pas mal assuré. Quand elle fut partie, R/Dger, en proie à une sorte d'extase, se laissa tomber à deux genoux.

— Elle m'aime ! Elle m'aime! murmuraiî-il. Mon Dieu, vous l'avez entendu! Vous ne permettrez pas que ce saint amour devienne notre châtiment. Elle m'aime! Ah ! que puisse-je craindre à présent!...

De part et d'autre, ce délire finit pourtant par se calmer .

Si, à cause des préoccupations auxquelles ils étaient en proie, le dîner, qui les réunit une heure après, ne fut pas aussi ghi, aussi printanier, que ceux des jeunes amoureux sous la tonnelle, il servit du moins de prétexte à mille attentions délicates, par lesquelles se traduisait à chaque instant le bonheur dont leur cœur était rempli. Comme en vertu d'une convention tacite, pas une fois le mot amour ne fut prononcé. Mais avaient-ils besoin de se redire qu'ils s'aimaient? Ne se le prouvaient-ils pas par cette foule de menus riens qui, pous ces amants candides, semblaient être autant d'audaces?

La soirée se passa dans une sorte d'extase muette. Il se regardaient, rougissaient, baissaient les yeux, les relevaient, feuilletaient ensemble les pages des albums dont la table du salon était couverte, échangeant parfois un mot, une ] ensée, frissonnant au contact de leurs mains qui se rencontraient, de leurs cheveux qui se touchaient, écoutant battre leur cœur avec une sorte de frayeur mêlée de plaisir. Enfin, vers neuf heures et demie, Laurence, après s'être assurée que les domestiques avaient terminé leur ouvrage, leur permit de regagner leur chambre. Elle alla donner le baiser du soir à son père, et, comme il lui

parut que le vieillard allait de plus en pins mal, elle rédigea une dépêche pour le docteur Vulnet et donna l'ordrfî à Antoine d'aller la porler au télégraphe.

Antoine s'éloigna sans mot diie, mais sa figure renfrognée ne se dérida pas. Presque aussitôt, Roger se glissa dans le cabinet de toilette, tandis que la jeune fille attendit au chevet de son père le retour de son domestique.

Au bout d'une demi-heure, Antoine reparut et s'installa au pied du lit, dans un vaste fauteuil qui avait été (out spécialement affecté à son usage. Laurence regagna sa chambre et, ainsi qne le lui avait recommandé Roger, ne se coucha pas. Quant à lui, debout derrière la porte vilrée, plongé dans une obscurité complète, qui lui permettait de tout voir sans être vu, il ne quittait pas des yeux le domestique.

Antoine commença par donner au paralytique les soins indispensables, mais il le fit avec une brusquerie dont Roger s'indigna. Assurément il serait intervenu sur l'heure, s'il n avait été ré.solu d'avance à pousser jusqu'au bout l'épreuve qu'il tentait. Après avoir vaqué à ces soins de première nécessité, Antoine se laissa tomber dans son fauteuil. Ainsi placé, il était directement dans la zone d'éclatante lumière que projetait Pabal-jour de la lampe qui bmlait sur la table de nuit. Son visage, parfaitement éclairé, prit alors une expression de colère et de haine qui fit tressaillir Roger, et ses regards se fixèrent sur le malade avec une cruauté sinistre.

— Comment! cela ne finira pas! murmurait-il. Voilà plus de dix jours et de dix nuits que je passe auprès de ce vieux débris humain, toujours plongé dans la pourriture, dans le fumier ! Et cela pourrait durer un an ou deux, dit le docteur. Oh ! non.

Par la porte, qu'il avait laissée enlre-bâillée, Roger entendait ses moindres paroles et surveillait chacun de ses gestes.

En disant ces mots, Antoine avait montré le poing au malade, s'était levé et s'approchait du lit.

— Ainsi, vieille carcasse, reprit-il, ti ne mourras pas! Tu me condamneras à passer ma vie entre les quaire murs de cette chambre! El je ne- me vengerais pas du supplice que tu me forces d'endurer! Tiens, vieille charogne, crève donc une bonne fois et que cela soit fini!

En même temps, il frappa au visage le malheureux paralytique, et, se jetant sur lui comme une bêle fauve, il le secoua comme une guenille, l'accablant à la fois d'injures et de soufflets, — mais de soufflets seulement, car des coups de poings auraient laissé des traces. — Si vite que se fût précipité Roger, il n' put épargner au patient les premiers coups ; mais, se ruant sur Antoine, il le saisit à la gorge el le renversa.

— Ah ! misérable, hurlait Roger, dont la colère avait décuplé les forces. En môme temps, il lui serrait la gorge comme dans un étau de fer.

Antoine râlait et n'était déjà plus en état de se défendre. Roger l'aurait certainement étranglé sur place si Laurence, que le bruit de la iutle avait attirée, ne fût accounie snr-le-champ.

En apercevant Antoine, immobile sous l'étreinte de Roger, elle coarut dans le corridor.

— Rosalie! Marie! cria-t-elle. Vite! Au secours! Au secours!

Puis elle se jeta sur Roger et lui arracha des mains Antoine, qui, la face toute congestionnée, eut beaucoup de peine à se relever. Rosalie et Marie n'étaient pas encore couchées. Elles s'empressèrent auprès de leur maîtresse.

— Au nom du ciel ! que s'est-il passé ? demanda Laurence.

Roger, tout frémissant encore d'indignation et de colère, lui raconta à quelle scène épouvantable il avait assisté. L'émotion fut tfop forte pour la jeune fille. Tant de bestiale barbarie lui causa un bouleversement subit. Elle tomba inanimée dans les bras de de Monlmaury.

— Vite, dit-il à Rosalie, allez chercher le médecin pendant que Marie prodiguera ses soins à Laurence.

Rosalie, terriblement émue de son côté, partit comme une flèche, après avoir aidé Marie à transporter dans sa chambre la jeune lille évanouie. Roger resta seul en face d'Antoine, encore à moitié sulToqué.

— Quant à toi, misérable, lui dit-il, va-t-en. car si je n'écoulais que ma colère je te tuerais.

A ces mots, Tarrachant de vive force du fauteuil sur lequel Antoine s'était laissé tomber, il le reconduisit à coups de pied et à coups de poing à travers les escaliers, à travers le jardin, et ne respira que lorsqu'il eut fermé la porte d'entrée sur ce bourreau.

— Ah! le misérable! ne cessait-il de répéter, en regagnant la chambre de M. Dalbrègue.

Alors, par une réaction dont il ne fu' pas maître, il se laissa glisser à genoux auprès Ou. paralytique.

— Ah! cher bienfaiteur! gémit-il. Pardonnez-nous de vous avoir exposé aux brutalités de cette bête féroce. Le ciel m'est témoin que, si je n'avais pas respecté votre volonté, je n'aurais laissé à personne autre le souci de vous soigner ! Mais qu'aurait dit le monde? Qu'auriez-vous dit vous-même, si vous étiez revenu à la santé, si vous aviez recouvré la vie, le mouvement, la parole...? Mais reposez en paix à présent. Je jure de ne plus vous quitter, je jure de vous rendre, malgré vous, les bontés dont vous m'avez comblé '

Il pleurait. A son immense douleur se mêlaient des remords cuisants. Ce fut en cet étal que le trouvèrent le docteur et Rosalie.

— Eh bien ! quel nouveau malheur vous a frappé? demanda le médecin.

— Je vous le dirai, docteur, mais avant tout, occupez-vous de la pauvre Laurence.

Rosalie conduisit le médecin dans la chambre de sa maîtresse. Marie l'avait couchée et lui avait donné les premiers soins. Dix minutes après, la jeune fille ouvrait les yeux et reprenait connaissance. Le docteur revint alors auprès du malade, et Roger Ini raconta à quel spectacle horrible il avait assisté.

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Roger allait y monter quand le docteur vint lui serrer la main, (l'âge 1123.)

— Je m'étais informé à plusieurs reprises de l'état de M. Ualhrègue, tii le docteur, et l'on m'avait dit qu'il allait de plus en lplu> mal. Tout s'exiaiquj à

présent!

— Voulez-vous examiner le malade ?

— En l'absence de mon confrère, je suis à vos ordres, monsieur. Il procéda, sui-le-champ, à un examen attentif et silencieux.

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Le cas est fort grave. Je n'ose pas me prononcer, dit-il enfin ; mais pensez-vous que M. Valnet vienne demain ?

— 11 sera certainement ici à la première heure.

— lin ce cas, j'aurai avec lui une consultation, et quoique je n'en augure rien de bon, croyez que nous tenterons rimj)0ssible pour ressusciter ce cadavre.

^ Mais, en attendant... demanda Roger, que devons-nous faire?

— Ce que nous avons déjà fait, monsieur, réponiit le médecin avec un geste de découragement.

De Montmaury comprit que M. Dalbregue était à peu près condamné. Il reconduisit le docteur et reprit sa place auprès du malade. QuLdques instants plus tard, Laurence, enveloppée d'une robe de chambre et ai)puyée sm* le bras de Marie, vint prendre des nouvelles de son père.

— Rien de nouveau, hélas! répondit Roger.

— Mais le médecin, qu'a-t-il dit?

— Il sera ici demain matin, en même temps que M. Valnet, avec qui il désire se consulter. Jusque-là, r:ssurez-vous, Laurence, je ne quilleiai pas notre cher martyr.

Elle hésitait à se reîirer, mais, sur les instances de Roger et de sa femme de chambre, elle y consentit. La nuit se passa mal. La conduite d'Antoine enveis ce Yieillard sans défense avait indigné même les autres domestiques. Elles ne parlaient de rien moins que de l'écharper, si elles le rencontraient.

Le lendemain, à huit heures et demie, M. Valnet arriva, accompagné de son collègue de Meulan, qui était allé à sa rencontre et qui lui raconta ce qui s'était passé. La consultation qu'ils eurent ensemble fut de courte durée. M. Valnet s apercevait tous les jours que l'infortuné Dalbrègue allait de plus en plus mal. Cette fois, à moins d'un véritable miracle, il désespérait positivement du malade. Néanmoins, d'un commun accord, les deux, médecins prescrivirent les remèdes, d'usage en pareil cas, et Roger ne voulut céder à personne le soin de les appliquer.

Quant à M. Valnet, il fit prier Laurence de descendre au salon.

La jeune fille s'y rendit, toute pâle encore, car elle n'avait pas dormi de la nuit. Le docteur, après maintes circonlocutions amicales, qui n'avaient pour but que de la préparera la terrible révélation qu'il allait faire, lui apprit que son père était en danger de mon.

— Fort heureusement, lui dit-il, vous avez auprès de vous un ami dévoué, Roger, dont le zèle et la reconnaissance ne vous feront pas défaut, et à qui j'ai donné mes instructions; mais cela ne sufllt pas. Aussi, je retourne à Paris. Je reviendrai vers une heure et jo vous amènerai un ancien infirmier d'hôpital, que j'cmploiâ souvent en i)areil cas. Il a l'habitude de soigner ces sortes de maladies, —et restera auprès de votre père tant qu'il sera nécessaire, —ce dont Roger, malgré toute sa bonne volonté, serait absolument incapable. Donc, au revoir, mon enfant! J'ai d'ailleurs, à titre d'ami, quelques observations à vous faire. J'espère que vous les écouterez avec le môme respect que je vous les adresserai.

A travers ses larmes, Laurence promit au docteur tout ce qu'il voulut. Elle était litléralemenl anéantie. Elle croyait qu'aucun malheur plus épouvantable ne pouvait l'atteindre. Pauvre enfant! Elle n'était pas au bout...!

Roger n'avait pas quitté le malarle, depuis quinze heures, et avait prisa peine le temps de déjeuner, quand le docteur Valnet revint dans l'après-midi, aceempagné de l'infirmier qu'il avait promis d'amener. Après avoir installé auprès de M. Dalbrègue rot homme, dont l'expérience efficace avait été tant de fois mise à l'épreuve, le docteur vint retrouver Laurence, qui l'altendait au salon.

— Ma clière enfant, lui dit-il, je vous demande bien pardon d'usurper un instant la place de votre pauvre i)ère ; mais l'amilié que je lui porte, et dans laquelle TOUS occupez une large place, jointe à l'âge respectable dont je suis aflligé, me donnent quelques droits au rôle que je viens remplir. En outre, il y va de votre intérêt, mieux encore, il y va de voire avenir, et celle considération seule prime toutes les autres.

— Vous n'aviez pas besoin de recourir à un si long préambule, monsieur, répondit la jeune fille. Je sais, depuis longtemps, à quoi m'en tenir sur Tamitié que vous m'avez vouée, je m'honore de l'avoir mérilée, et j'espère que vous dai gnerez me la continuer éternellement.

— Soyez en sûre, mon enfant, et parlons un peu raison, car lorsqu'un homme tel que moi prend tant de précautions pour s'adresser à une jeune fille comme vous, c'est qu'il va l'entretenir de choses sérieuses.

— Je suis tout oreilles, docteur.

— Vous êtes dans une fausse position, ma :hère amio, et cette fausse position va s'aggraver encore de l'isolement où va \o is plonger la mort de votre père.

— Comment, monsieur?

— Vous ne me comprenez pas? Je m'explique. Il s'agit de Roger. Laurence rougit cl écoula avec attention.

— Depuis bicnlùt douze jours, mon enfant, Roger ne vous quitte guère. Vous trouvez cela tout s}mple, je vous en félicite ; cela prouve en faveur de voire cœur et de votre innocence; mais cela no peul pas durer. Votre ré]'U!alation exige que vous vous séi-ariez de Roger ou que vous pi-eniez un mari. Si vous vous séparez de Roger ut si vous demeurez seule, voire pû>ilion reste difficile, car elle vous mel dans riin|)0ssibililé absolue de vivre avec lui sur le jiied de familiarité dont vous avez jiris la douce habitude. Donc, je ne vois qu'un moyeu de soriir de celle imjja.sse : c'est de vous marier. Je n'ignore pas que le cas est épmeu.x, mais vous élcs dans une siliialion de fortune qui vous permet de choisir à l'aise, et qui vous affranchit au besoin de loules les considérations matérielles qui accompagnent d'ordinaire ces sortes de négociations. Remarquez, ma chère Laurence, que je n'interroge pas votre cœur, que je ne cherche pas plus à surprendre vos secrets qu'à provoquer vos confidences Je constate un fait et rien de plus. Si vous ne craignez pas de vous confier à moi, je serai très (lalté de celle condescendance ; mais je n'entends pas exercer sur vous une sorte de pression, en raison de l'autorité équivoque que me donnent mon âge et nos relations.

— Je vous remercie, docteur, dit Laurence en lui tendant la main. Ce que TOUS venez de me dire, je l'avais déjà pensé.

— J'en étais sûr. Vous avez trop de tact pour ne pas avoir senti déjà quels embarras vous créerait votre isolement.

— J'ai mieux fait, docteur, reprit la jeune fille, j'ai presque choisi le mari dont TOUS me faites entrevoir l'impérieuse nécessité. Et si vous n'aviez pas, le premier, amené la conversation sur ce terrain, c'est moi qui aurais eu recours à votre sagesse et qui vous aurais prié de me guider.

— Je suis à vos ordres, mon enfant.

— Ainsi que vous, docteur, j'avais pensé que ma situation de fortune m'autorisait à mépriser certaines considérations mesquines d'intérêt. En choisissant un mari, je voulais avant tout un homme bien né, intelligent et d'une honnêteté à toute épreuve.

— Et vous avez trouvé ce phénix?

— J'ajouterai qu'il est noble, jeune et beau, docteur.

— Une perle alors, fit M. Valnet en souriant.

— Ne plaisantez pas, monsieur, c'est très sérieux. Approuvez-vous d'ores et déjà les sentiments auxquels j'ni obéi?

— Des deux mains, ma chère amie.

— Il ne resterait donc plus, paur avoir franchement voire avis, qu'à vous donner le nom de celui que vous appelez un phénix, sans vous douter peut-être combien de fois vous avez passé à côté de lui, indifférent à toutes les qualités que je lui trouve...

— Vous croyez? dit ironiquement M. Valnet.

— Eh quoi! fit Laurence toute rougissante, est-ce que vous' soupçonnez déjà?...

— Voulez-vous que je vous dise son nom?

— Vous le savez donc?

— C'est Roger de Montmaury.

La stupéfaction de la jeune fille fut plus vive encore que le sentiment de [ludeur effarouchée qui fît tressaillir tout son être.

— Comment, docteur... balbutia-t-elle. Du premier coup... vous avez deviné... Rogei' vous avait donc avoué...

— Rien, mon enfant, je vous le jure ! Au contraire, quand je l'ai interrogé à ce sujet, — car je pressentais la cause de l'exil que votre père lui avait imposé, — Roger s'est défendu comme un beau diable d'avoir pour vous autre chose qu'une amitié fraternelle; mais il y a des protestations, auxquelles donne un démenti formel la chaleur avec laquelle on les fait, et qui ne sauraient tromper de vieux renards comme nous. Votie secret, ma pauvre petite, il y a cinq mois que je le connais!

— Et... demanda timidement Laurence, que pensez- vous de mon projet?

En disant ces mots elle tremblait, tant elle avait peur que le docteur ne fût . is de son avis.

— Je pense, ré|)ondit M. Valnet. que personne plus que vousaumandj n'est

luléiessee a jatjiiiiie un buu uiaii, que uui uiIju.v qjc vous lic cuuiiait celui avec letjuel vous avez élé élevée, et que, si vous l'aimez, il faut vous marier avec lui le plus tôt possible.

En disant ces mots, il tendit les bras à Laurence, qui s'y jeta pour cacher la joie que cette décision lui causait.

— Et si ce fait bizarre ne se représentait pas tous les jours, chaque fois qu'il l'agit d'un père ou d'un mari, continua le docteur, je ne comprendrais pas que Dalbrègue ne se soit pas aperçu que vous vous aimiez, ni que, s'en étant aperçu, il ait eu l'idée incroyable de vous séparer. C'est un malheur, un grand malheur pour vous et pour Roger, ma chère enfant, car, en présence des événements qui vous menacent, vous voilà séparés l'un de l'autre pendant plus d'une année encore. Fort heureusement, vous êtes jeunes et vous avez devant vous un long avenir.

En ce moment, un grand fracas se fit entendre dans l'antichambre. Plusieurs personnes venaient ^'y entrer. Au bniit de leurs pas se mêlait un son métallique, semblable à celui produit par un cliquetis d'armes. Laurence courut ouvrir la porte et aperçut le commissaire de police, accompagné de deux gendarmes.

— Pardon, mademoiselle, dit-il avec le plus grand respect. On nous a dit que M. de Montmaury était ici...

— C'est la vérité, monsieur.

— Où est-il?

— Auprès de mon père.

— Voudriez-vous le faire prévenir que je désire lui parler?

— Volontiers, monsieur, dit Laurence.

Elle ne s'expliquait pas la présence du commissaire et des gendarmes. Bien qu'elle n'eût rien à redouter d'eux, elle n'en était pas moins très effrayée.

Rosalie, la cuisinière, qui leur avait ouvert la porte et qui les avait introduits, n'était guère plus rassurée qu'elle.

— Allez prévenir M. Roger qu'on le demande, lui ordonna Laurence.

Plus morte que vive, Rosalie courut avertir de Montmaury, qui descendit aussitôt.

Il manifesta également une très grande surnrise,en apercevant l'uniforme des soldats et en reconnaissant le commissaire.

— C'est à moi que vous désirez parler, monsieur? demanda-t-il.

— Oui, monsieur.

— De quoi s'agit-il?

— Je ne puis vous le dire, monsieur ; mais vous le saurez plus tard.

— Cependant, que me voulez- vous?

— Ayez la bonté de me suivre, monsieur, dit le magistrat. M. Valnet n'était pas moins étonné que Laurence et Koger.

— Pardon, monsieur, dit-il au magistral, mais n'avons-nous pas droit à quelques explications? Je suis le docteur Valnet, le médecin et l'ami de la famille Dalbrègue. C'est à ce titre que je me permets d'intervenir et que je sollicite

13^22 LE SECKET D"OR

l'honneur d'une réponse. E?.t-ce pour arrêter M. de Rlonlmaury que vous êtes ici?

— Oui, monsieur, répondit le commissaire avec embarras.

— En verlu de quoi?

— En verlu du mandat d'amener que voici, el que vient de me transmettre le parquet de Versailles

— Mais, de quoi Taccuse-t-on?

— Je l'ignore, monsieur. Je ne suis, vousie savez, qu'un instrument de la loi. Elle m'ordonne d'agir, j'obéis.

— Je ne vais pas à rencontre, fit observer Roger. Pourtant, ne puis-je vous demander ce que vous allez faire de moi?

— J'ni ordre de vous conduire à Versailles, monsieur; c'est tout ce que puis vous répondre.

— Je vous sais, dit Roger.

— A Versailles! Entre deux gendarmes! se récria le docteur.

— Que voulez-vous, monsieur? ûtle commissaire. La loi a des exigences auxquelles il faut bien se soumaltre...

— Sans doute, mais faire traverser toute une ville à un honnête homme, entre deux gendarmes ! avouez que c'est dur, monsieur.

— J'en conviens, mais je n'y puis rien.

— Vous pouvez nous permettre d'éluder celte triste nécessité, du moins...

— De quelle façon?

— En nous accordant le temps d'aller chercher une voiture.

— Je ne n'y oppose pas, monsieur. Je connais depuis longtemps M. de Montmaury, à l'honorabilité de qui j'ai eu plusieurs occasions de rendre hommage, et je veux lui en donner un nouveau témoignage en asquiesçaut au désir que vous formulez en son nom, à une condition pourtant...

— Laquelle? fit Roger. '

— C'est que je ne vous perdrai pa? de vue, jusqu'à ce que hi voiture soit arrivée.

— Dès à présent je suis votre prisonnier, monsieur, dit Roger.

Le commissaire donna l'ordre à l'un des gendarmes d'aller chercher une voiture et de revenir avec elle. Laurence était si* troublée, qu'elle pouvait à peine se soutenir. M. Valnetfit signe à Rosalie d'emmener sa maîtresse, et pria le magistat de vouloir bien entrer au salon. Roger lui en montra le chemin et le docteur referma la porte. »

— Voyons, monsieur, dil-il au commissaire, nous sommes seuls maintenant. Il est impossible que vous ignoriez absolument les motifs véritables de cette arrestation. Refuserez-vous encore de nous les communiquer?

— M. de Monlmaury est accusé de complicité dans l'empoisonnement exécuté sur la personne de son mari par Antoinette Voisin, femme Cassut, dont il passe pour être l'amant, dit nettement le magistrat.

— Moi 1 se récria Roger. Oh ! mon Dieu ! vous avez entendu... -^ M. Valnet ne pouvait en croire ses oreilles.

WUiSSEIGNEUR 112J

— Qui? demanda-t-il, Roger, ramant de M"» Cassut! Roger, un assassin! Ce n'est pas sérieux, monsieur?

Le commissaire liocha soucieusemenl la tête

— Un assassin... dit-il, je ne le crois pas plus que vous, monsieur ; mais quant au reste...

— Sur mon honneur! monsieur, c'est «tne odieuse calomnie ! fit Roger avec chaleur. — Ah ! reprit-il avec tristesse, M. Dalbrègue a^^ait bien raison, quand ii me prédisait que celte femme ne me pardonnerait pas...

Puis, se tournant vers M. Valnet.

— N'ayez aucune crainte, monsieur, lui dit-il. Je n'aurai pas de peine à me disculper. Allez auprès de Laurence, je vous en conjure ! calmez ses alarmes, faites en sorte surtout qu'elle ignore l'infâme accusation que l'on lait peser sur moi !

Un siknce embarrassant suivit le départ du docteur.

Le commissaire de police ne se souciait pas de donner de plus longues e.ç^plications. Roger n'osait pas en demander.

— Comment! disait-il à demi-voix.. Germatn est mort !,.. mort empoisonné I Enfin le gendarme arriva avec la voiiure.

Roger allait y monterijuand lo docteur vint lui serrer la moin.

— C'est dans le malheur que se montrent les vrais amis, dit-il. Dussent tous mes clients en pâtir, comptez sur moi I

La voiture s'éloigna et suivit la route de Versailles...

l'accusé

Les violences dont Cassut avait usé envers sa femme avaient eu pour résultat de porter à son comble l'exaspération d'Antoinette et d'attiser encore la haine qu'elle avait vouée à son mari. Humiliée dans son amour par Roger, dans son amour-propre par Germain, elle n'eut plus qu'un désir ; se venger d'eux. Tous les mauvais instincts qui fermentaient en elle se réveillèrent à la fois. Le fiel el l'amertume envahirent son cœur, obscurcirent sa raison et la jetèrent dans une exaltation voisine (ie la démence. /

Résolue d'en finir à tout prix avec l'existence insupporlaDletiue lui faisait son mari, elle se souvint tout à coup qu'elle avait entre les mains une arme, dont Cassut lui avait signalé le danger et que lui-môme lui avait fournie. Cet arme, c'était le poison. De quel nom s'ai)pelait-il? Peu lui importait. Germain lui avait dit qu'il en fallait gros comme une noisette pour tuer un homme ; cela lui suffisait.

On se rappelle ce produit, dont Germain avait appoité un échantillon et qu'An; toinetle avait serré prudemment dans la commode, lin le repreiianl, le lende-

main malin, pour aller le soumettre à ses clients dans la journée, Cassut avait dit:

— Tiens ! Il me semblait qu1l y en avait davantage...

Il ne se trompait pas. Agitée déjà de pensées coupables. Antoinette, au moment de placer la poudre dans le tiroir, en avait fait glisser une partie dans \me feuille de papier et l'avait gardée. Qu'en ferait-elle? Elle ne le savait pas encore. Mais ies événements se multiplièrent autourd'elle avec tant de précipitation qu« sa première pensée, siinforme qu'elle fût tout d'abord, fini\ par prendre on corps et par devenir une idée fixe.

Décidée à ne pas supporter plus longtemps les mauvais traitements que son mari lui faisait subir, ne pouvant se résoudre à l'idée que Roger savourait auprès de Laurence les ivresses d'un amour partagé, elle résolut d'eu finir avec le supplice horrible que la colère et la jalousie lui faisaient endurer.

Ce fut à se tuer qu'elle songea dans le principe. Mais se tuer, ce n'était pas se venger. Elle morte, Cassut resterait maître de l'usine et Roger épouserait Laurence. Le plan d'Antoinette fut aussitôt conçu. Elle résolut de tuer Germain.

— Peut-être ne s'en apercevra-t-on pas, dit-elle, et alors je serai libre... Libre!...

Cette secrète espérance fit briller dans ses yeux un éclair.

— Sinon, reprit-elle aussitôt, plulôt que de voir dans les bras de Laurence celui qui a repoussé mon amour, je lui ferai partager la honte du crime que j'aurais commis.

C'était le 17 novembre, à l'heure môme où Roger faisait à Laurence l'aveu de son amour, qu'Antoinette méditait l'attentat qu'elle allait commettre. Vers six heures et demie, au moment où Germain revenait de la fabrique, il trouva nonseulement le couvert mis, mais Antoinette attablée et en train de manger son potage.

— Dépôchez-vous, lui dit-elle, j'ai un fatui d'ogre aujourd'hui. Cassut s'empressa de se mettre à table.

— Tiens ! fit-il. Tu m'as déjà versé à boire. Et, en lui-même, il ajouta :

— Décidément, les grands moyens sont les meilleurs. Jamais ma femmen'aété si prévenante.

— Oui, dit Antoinette. En versant du vin dans mon verre, j'airempli le vôtre. En même temps, elle montra son veire à moitié plein.

— Cola se trouve à merveille, fît Cassut. Je meurs de soif.

Il se hâta d'ingurgiter l'assiettée de soupe quo sa femme lui avait servie ; |»uis, saisissant son verre, il le porta à ses lèvres et le vida d'un seul trait.

^ C'est singulier, fil-il, ce vin a ungoùl étrange...

Machinalement, il regarda le fond de son verre, et s'aperçut qu'un léger dépôt s'y était formé.

— Qu'y a-l-il donc dans ce verre? murmura-t-iL il regarda sa femme, (jui se détourna.

— Tu ne m'as pas empoisonné ? demanda t-il en riant.

Alil misérable I cria-t-iL (Page 1125.)

Mais aussitôt le sourire se figea sur ses lèvres, il porta (es mains, à sa poitrine, comme s'il y avait ressenti une douleur violente.

— Ah ! misérable ! cria-t-il.

■ Il voulut se lever, m lis ses jambes se dérobaient sous lui. Il (it deux ou trois pas avec eiïorl, chancela, essaya de se retenir au bulïet de la salle à manger, puis, reculant encore d'un pas, il tomba à la renverse sur le parquet. .\u même instant. Rose entrait, tenant un plat à la main. Clle fut témoin de celte chute

n26 Lli SECRET D'OR

terrible. Se liâlant de poser sur la table le plat qu'elle apportait, elle courut au secours de son maître.

— Qu'y a-l-il doue? demanda t-elle.

— Je ne sais... répondit Anloinelte. Il s'est dressé tout à coup, en portant la main à sa poiliine, il a poussé un grand cri et il est tombé.

— Il faut le transporter dans sa chambre, appeler un médecin.

— Bah ! cela ne sera rien, dit Antoinette.

Cependant Rose s'était penchée sur Gennain et s'était aperçue qu'il ne bougeait pas. Sérieusement épouvantée, elle courut à la fabrique pour réclamer du secours. Le contre-maître s'y trouvait encore avec deux ouvriers. Ils s'empres- «èrent d'accourir, ramassèrent le corps de Cassut et le transportèrent sur son lit.

Antoinette les avait suivis Elle paraissait consternée, sinon affligée. Ce n'était pas une comédie. Elle était stupéfaite de ce résultat presque foudroyant. Sous ses yeux, Rose prodigua ses soins à Germain, comme s'il se fût agi d un simple évanouissement, pendant que le contre-maître allait chercher le médecin.

Un quart d'heure après, le docteur arriva et se fit expliquer comment l'accident était survenu. Antoinette lui répéta ce qu'elle avait dit à sa femme de chambre. Quant à Rose, elle ne savait rien, sinon que son maître était tombé au moment où elle entiait dans la salle à manger. Le docteur examina attentivement le corps de Cassut.

— Cet homme est mort, dit-il,

— Mort! s'écria Rose. Et de quoi, grand Dieu?

— Vous dites qu'il était à table quand il s'est senti indisposé? demanda le docteur.

— Oui, monsieur. Il avait mangé son potage et bu un doigt de vin.

— Bien. Le couvert est-il encore mis?

— Certes, monsieur, fit Rose. J'étais si bouleversée que je n'ai pas encore eu le temps de l'enlever.

— Conduisez-moi dans la salle à manger.

Antoinette devint paie. Elle n'avait pas songé à cela ! Le verre était resté sur ia table !

— Si vous voulez bien me suivre... dit-elle vivement, je vais vous y mener, monsieur.

Elle \ml les devants et entra dans la salle à manger, suivie du docteur et de ia femme de chambre.

— Voilà comment cela s'est passé, dit-elle : Cassut était là, il a mangé sa «oape, bu son vin, puis il a poussé an grand cri. a étendu les bras et est tombé.

Joignant le geste à la parole, elle écarta les bras et renversa le verre de Germain, qui tomba sur le parquet et se brisa.

Décidément, nous jouons de malheur aujourd'hui, dit-elle. Je viens encore

de casser un verre !

Le docteur la regarda en face. Elle baissa les yeux.

— Ramassez les morceaux, dit-il à Rose.

La femme de chambre les ramassa consciencieusement, sans qu'Antoinette

©sât protester, et les mit dans son tablier. Elle allait les emporter, lorsque le docteur l'arrêta.

— Donnez, dit-il, en tirant de sa poche un mouchoir blanc dans lequel il enveloppa soigneusement ces débris. Quant à moi, je rais à la mairie faire les déclarations d'usage.

Il sortit à ces mois, sans avoir prononcé une parole qui ressemblât à une accusation. Néanmoins, Rose ne put s'empêcher de dire :

— Quelle drôle d'idée à ce médecin d'emporter des morceaux de verre cassé? Elle ne soupçonnait rien encore, mais Antoinette devinait déjà q'je le docteur

avait découvert la vérité.

Cependant elle ne manifesta pas le moindre trouble et chargea Rose d'aller chercher une femme pour veiller auprès du mort.

Elle se fit allumer du feu dans le salon par la cuisinière et annonça qu'elle y passerait la nuit.

Quant au docteur, il se rendit chez le commissaire de police, lui communiqua les soupçons qu'il avait conçus et déposa entre ses mains les fragments du verre aux parois duquel adhérait encore une sorte de poudre blanche que le vin avait légèfement colorée. Le commissaire fil aussitôt prévenir le parquet de Versailles Le lendemain matin, à huit heures, le juge d'instruction arrivait, faisait arrêter Antoinette el ordonnait l'autopsie du cadavre. La jeune femme se vit perdue et confessa la vérité.

— Ainsi, dit le magistrat, vous reconnaissez avoir empoisonné Tolontairement Germain Cassut, votre époux ?

— Oui, monsieur.

— Avez-vous un ou plusieurs complices?

— Un seul, monsieur.

— Qui est...

— Mon amant.

— Comment se nomme-t-il?

— Roger de Montmaury.

— Il habile Meulan ?

— Oui, monsieur.

— Rien. Le greffier ya yons donner lecture de votre déposition, et tous la signerez.

Ainsi fut fait. Antoinette signa d'une main ferme cette lâche calomnie. L'heurt de sa vengeance venait de sonner

Le juge d'instruction fut très surpris. C'était le même qui, dix-sept mois auparavant, avait instruit l'affaire du pendu. Il connaissait donc de Montmaary ei savait avec quelle louable délicatesse celui-ci s'était conanit en cette circonstance.

Il accepta néanmoins sans sourciller la déclaration d'Antoinette. Seulement , pendant qu'on la transférait à Versailles, et avant de lancer un mandat d'arrêt contre de Montmaury, il voulut se renseigner. Il interrogea le commissaire de police.

Celui-ci lui apprit que les bruits les plus fâcheux couraient depuis trois ou quatre jours dans le pays sur les relations scandaleuses de Roger avec Anloioette. A l'appui de ces assertions — dont il n'avait pas pu vérifier l'exactitude, ijouta-t-il, — il prononça le nom de la veuve Durand. La vieille rentière était )'amie d'Antoinette et la propriétaire de Roger. Sous prétexte d'aller faire visite à cette dame, disait-on, M""' Cassut se rendait chez Roger.

— Et cela dure depuis combien de temps? demanda le juge d'instruction.

— On ne sait pas, répondit le commissaire. ^

— Faites venir M""* Durand, ordonna le magistrat.

La vieille bavarde fut un peu effrayée lorsqu'on l'amena devant le juge d'instruction. Comprenant qu'aux yeux d'un magistrat ses paroles avaient une bien autre gravité qu'à ceux des commères devant lesquelles elle discourait ordinaiment, la veuve se borna à dire strictement la vérité. Antoinette était venue la voir tous les jours depuis que Roger était de retour à Meulan.

— Savez-vous dans quel but?

— Je ne m'en suis pas doutée fout d'abord, répondit-elle; je me suis même étonnée de l'amitié subite qu'elle me témoignait,

— Ainsi, vous n'avez reçu de la femme Cassut aucune confidence?

— Non, monsieur.

— Ni de Monlmaury?

— Pas davantage.

— Et vous n'avez pas prêté les mains au commerce qu'on leur reproche?

— Devant Dieu qui nous entend et qui nous jugera ! protesta la veuve avec énergie, je vous assure, monsieur le juge, que j'ai été leur première dupe. Bien plus, je ne crois pas qu'Antoinette et Roger se soient vus avant le 14 novembre.

— Ah ! et vous croyez que le 14 novembre...

— Oui, monsieur. Antoinette avait voulu, ce jour-là, rester à dîner, et n'était partie de chez moi que vers huit heures un quart. Dix minutes après, son mari vint la chercher et, ne la trouvant pas, se retira. Vers neuf heures, j'entendis crier l'escalier qui conduit chez M. Roger. Etonnée de ces allées et venues, je sortis de mon appartement, une bougie à la main. Je vis M. de Alontmaury ouvrir la porte de la rue à une femme, que je n'eus pas le temps de reconnaître car elle prit la fuite dès qu'elle m'aperçut. Je réprimandai vertement M. Roger à ce sujet. Il me répondit que cette visite était loin de lui faire plaisir, et qu'il espérait bien que ce serait la dernière.

— Ah! il vous a dit cela?

— Oui, monsieur.

— Sans prononcer le nom de la /emme qu'il avait reçue?

— Naturellement.

— Alois comment l'avez vous découvert?

— Le lendemain, M. Cassut se présenta de nouveau chez moi et me défendit expressément de recevoir sa femme. Je ne m'expliquais pas très bien ces singularités, quand le 17, à huit heures du matin, M. Cassut vint chez M. Roger et eut avec lui une explication violente. Au moment où il ouvrait la porte pour s«

retirer, je Tentendis menacer M. de Montmaury de le tuer comme un chien s'il revoyait Antoinette.

— Ah ! Cassut a menacé M. de Montmaury de le tuer? dit le magistrat.

— Oui, monsieur. C'est alors que j'ai compris une partie de la vérité.

— Bien ; mais avant le départ de M. de Montmaury pour Paris, aviez-vous remarqué dans sa conduite quelque irrégularité semblable ?

— Jamais, monsieur. M. Roger était le plus tranquille des locataires

En dépit de cet hommage tardif rendu à la conduite de Roger, la déposition de M""* Durand était accablante.

Elle permettait de supposer, en effet, qu'Antoinette et Roger se fréquentaient tous les jours, et que, se voyant découverts, ils avaient résolu de prévenir les menaces que Cassut lui avaient adressées.

Enfin la haine bien connue qui existait depuis longtemps entre Germain et M. de Montmaury venait encore à l'appui de celte hypothèse.

Muni de ces renseignements précieux, le juge d'instruction partit pour Versailles à dix heures et procéda aussitôt à un interrogatoire plus complet d'Antoinette.

Elle affirma qu'elle était déjà la maîtresse de Roger avant de se marier, qu'elle n'avait fait qu'obéir à ses conseils en épousant Cassut. Pour le mieux prouver, elle ajouta que, trouvant l'absence de Roger trop longue, et voulant se rapprocher de lui, elle avait pris le parti de louer un appartement à Paris, projet auquel elle n'avait renoncé qu'en apprenant le retour de Roger à Meulan.

C'était alors qu'elle s'était liée avec M'"« Durand pour se rapprocher de lui. Enfin son mari, ayant soupçonné leurs relations, l'avait surjnlse le 14 novembre, au moment où elle sortait de chez M. de Montmaury, l'avait menacée et frappée...

— Et c'est alors, continua le juge, que vous avez résolu de vous défaire de Cassut?

— Oui, monsieur.

— Comment ? quel jour? dans quelles circonstances?

— Le jour môme où je l'ai empoisonné.

— Vous avez donc vu Roger ce jour-là ?

— Oui, monsieur.

— Alors c'était hier, 17 novembre?

— Précisément.

— A quelle heure?

— A trois heures de l'après-midi.

-Où?

— Dans le jardin de la maison, dont la petite porte ouvre sur une ruelle.

— Vous lui aviez donc donné rendez-vous?

— Oui, je lui avais écrit.

— El c'est alors que vous avez comploté la mort de Cassut ?

— Oui, monsieur.

— En avait-il été question déjà entre vous?

— Pas encore.

lino LE SECRET D'OR

— Alors, comment se fail-il que vous ayez soustrait à votre mari, six jours auparavant, le poison avec lequel vous l'avez tué?

— C'était machinalement el sans but arrêté.

— Vous ne leiez jamais croire que cette idée ne s'était pas déjà offerte à votre esprit; sans cela, pourquoi auriez vous dérobé ce poison?

— Je ne dis pas que je n'y avais pas songé. Je dis seulement que rien n'était encore décidé il y a six jours.

Sur ces déclarations formelles, jointes au témoignage de M"" Durand et aux clifficullés qui s'étaient élevées jadis entre Roger et Germain, le juge d'instruction tiansmit immédiatement au commissaire de police de Meulan l'ordre d'arrêter M. de Montmaury.

Roger fut mis en prison, où il passa la nuit.

Ce ne fut qne le lendemain matin qu'on le conduisit dans le cabinet du juge d'instruction pour l'interroger.

Il raconta comment il avait connu Antoinette, quelles propositions il en avait reçues à l'époque où il aurait pu réclamer sa part dans le legs du pendu, et affirma qu'il les avait repoussées. C'était pour se venger de ses dédains que la fille de M. Voisin avait épousé Cassut, l'avait fait renvoyer de l'usine et avait adressé à M. Dalbrègue une lettre anonyme, dans laquelle elle l'accusait d'aimer Laurence. Elle avait réussi jusqu'à un certain point, puisque, pour couper court à cette calomnie, il avait quitté Meulan.

Depuis cette époque, il n'avait pas revu Antoinette, jusqu'au jour de misère et désespoir où il lui avait tendu la main. Encore n'avait-il pas môme entendu parler d'elle à la suite de cette rencontre.

Enfin il était revenu à Meulan, où l'avait rappelé la maladie de M. Dalbrègue. Depuis lors, il était rarement chez lui. Cependant il s'était trouvé trois lois en présence d'Antoinette.

La première fois, en entrant chez M""' Durand pour la prier de recevoir M. Raymond, s'il se présentait en son absence; la seconde fois, dans la soirée du 45 novembre, quand elle était venue le poursuivre à nouveau de son amour; la troisième fois, le 15 novembre, jour où il avait été s'agenouiller auprès du cadavie de M. Voisin; mais il ne l'avait pas même aperçue le 46, jour de l'enterrement.

— Et le 17 ? fit brusquement le magistrat.

— Quand? hier ? demanda Roger.

— Sans doute. Antoinette vous avait écrit de vous trouver chez elle à trois heures. Vous êtes allé à ce rendez-vous, vous êtes entré dans le jardin par la petite porte, et c'est là que la mort de Cassut a été résolue.

— Est-ce sérieux? fit de Montmaury étonné.

— C'est elle qui l'affirme, monsieur.

— Eh bien! monsieur, repondit Roger, je n'ai pas reçu de lettre de la femme Ciassut, je ne suis pas allé à ce prétendu rendez-vous. Enfin, je ne pouvais être â trois heures dans le jardin de l'usine, Duisaue j'étais à pareille heure chez M. Dalbrègue.

MONSEIGNEUR 113i

• — Pouvez-vous prouver votre aMbi?

— Rïen n'est plus facile, monsieur. Interrogez M"* Dalbrègue, les domesliqaes...

— Ainsi, fille juge d'instruction, vous niez avoir jamais eu les moindres relations avec la femme Cassut, et vous rejetez toute participation au crime ïu'elle a commis?

^— Je le crois bien! s'écria Roger.

— Selon vous, la femme Cassut n'obéirait donc, en vous accusant, qu'à uQ >entiment de vengeance?

— J'en suis convaincu, monsieur.

— Bien. L'instruction va suivre son cours, j'interrogerai les témoins, et si réellement vous avez dit la vérité...

— Sur mon honneur, je vous le jure, monsieur !

— Je le désire de tout cœur, M. de Montmanry. Ce n'est pas la première fois que nous nous vo}ons, et je me souviens encore dudésintéres.semeiit avec lequel vous avez agi dans l'histoire du j)endu. Dans tous les cas, il vous en sera tenu compte, je vous le promets.

A ces mots, le magistral le fit reconduire en prison.

On suit avec quel soin jaloux, mais aussi avec quelle lenteur, la justice, qui ne veut pas se tromper, instruit ces sortes d'affaires.

Fidèle à sa parole, le docteur Valnet s'était cependant rendu à Versailles la lendemain de l'incarcération de Roger, et avaiteuavec le juge d'instruction une longue conversation, dans laquelle il avait rendu justice à la droiture de Roger, dont il avait raconté la vie. 11 avait ainsi confirmé en partie les déclarations de l'accusé.

Dans l'après-midi, il était allé à Meulan, et avait bien été forcé d'apprendre k Laurence la cruelle vérité.

Ce fut un coup terrible pour la pauvre enfant. Le malheur s'acharnait après elle avec une opiniâtreté sans égale.

Pourtant, comme le docteur lui avait fait espérer que de Montmaury serait promptement rendu à la liberté, elle attendit.

Trois jours s'écoulèrent, puis quatre, puis cinq ; Roger ne revenait pas.

Laurence était dans une inquiétude mortelle. Enfin, elle résolut d'en finir avec ces tergiversations puériles.

— Comment! s'écria-t-elle. Celte coquine a tout fait pour le perdre et je ne ferais rien pour le sauver!

Elle envoya chercher une voiture et partit avec Marie pour Versailles.

Contre toutes les prévisions des deux médecins, ou plutôt giàce aux médica lions violenles qu'ils avaient employées en dernier ressoil, un mieux sensible s'était manifesté chez M. Dalbrègue, Loin de cacher le joyeux étouneiaeul que cela lui causait, M. V.ilnet s'en réjouissait, mais déclinait toute responsabilité dans cette cure merveilleuse.

— Ce n'est pas moi qui l'ai guéri, ne cessait-il de réj>éter à Laurence, c'est Roger. S'il n'avait pas surpris et chassé le misérable Antoine, voire père auriul

^iy LIS SECRET D'OR

infailliblement succombé aux mauvais traitements que ce bourreau lui infligeait, sans que nous sussions à quelles causes précises attribuer sa mort. Aussi, si mon pauvre ami revient jamais à la santé, il pourra se vanter que c'est à Roger quii doit la vie.

Malheureusement, si le cœur de Laurence commençait à se rassurer et à concevoir môme quelques espérances ne ce côté, il souffrait cruellement à l'idée qu'une accusation infâme pesait sur Roger et qu'elle avait trouvé créance. auprès de certains Athéniens de Meulan, qui se lassaient sans doute d'entendre faire sans cesse l'éloge de ce moderne Aristide.

De môme que l'instruction ne gardait aucune mesure dans l'accusation, Laurence rejeta les vains scrupules qui l'avaient retenue jusqu'alors. Elle raconta donc à M. Valnet tout ce qu'elle soupçonnait et tout ce qu'elle savait.

Ce qu'elle soupçonnait, c'est que des démarches avaient été faites par Antoinette auprès de de Montmaury, pour lui faire accepter le legs du pendu et l'épouser. Ce qu'elle savait, c'est qu'Antoinette, pour se venger de ses refus, avait écrit à M. Dalbrègue une lettre dans laquelle elle accusait Roger d'aimer Laurence.

Cette lettre, elle l'avait tenue dans les mains, elle l'avait lue. Elle avait cherché même à obtenir de Roger des explications que celui-ci s'était refusé à lui donner. Or, aujourd'hui, la discrétion devenait un danger. Il fallait faire arme de tout pour sauver M. de Montmaury.

Le docteur était retourné à Versailles et avait révélé ces faits au juge d'instruction, qui avait promis de les éclaircir.

En effet, il avait ordonné à 3Ieulan une enquête minutieuse sur la vie de Roger; et avait reçu au bout de deux jours un historique détaillé du passé de de Montmaury, rempli de faits à sa louange et témoignant de ses mœurs irréprochables, jusqu'au moment où la maladie de Mo Dalbrègue l'avait rappelé à Meulan.

* Encore, ajoutait l'enquête, est-il impossible de rien préciser sur les relations de l'accusé avec la femme Cassut, car personne n'a constaté le flagrant délit. »

Le juge d'instruction allait donc citer les témoins à comparaître, le jour même où Laurence se présenta, accompagnée de sa femme de chambre. Le magistral la flt asseoir.

— J'allais vous faire appeler, mademoiselle, lui dit-il. Veuillez déposer des faits à votre connaissance.

Laurence ne demandait que cela.

Après avoir raconté l'enfance de Roger, les soins qu'elle en avait reçus, l'amt lié qui les unissait, elle exposa dans quelles conditions Roger était entré chez M. Voisin et comment il en avait été chassé. Puis elle montra de Montmaury rendant à M. Voisin les derniers devoirs, tandis que sa fille restait à Meulan, insensible à ce malheur et complotant déjà le crime qu'elle avait exécuté.

— Et elle ose prétendre, conlinua-t-elle, que Roger était chez elle le 17 ù trois heures ! C'est une indigne fausseté, monsieur, et cela seul devrait suffire à îa confondre, car, le 17 novembre, Roger es*, venu chez mon père à une heure,

iîONSCIGNF.UR

Maintenant, monsieur Raymond, dit Rojer, je suis tout à vous (Page li3S.)

a passé toute la journée dans le cabinet de M. Dalbrègue, et n'est môme pas retourné à Meulan pour dîner. C'est moi qui l'ai retenu. Il a passé la soirée avec moi, et la nuit au chevet de mon père. Et quand on est venu l'arrêter, dans la journée du 18, il y avait plus de vingt-six liem-es qu'il ne m'avait quittée.

— Vous raflîrmez sous serment? demanda le magistrat.

— Sous les serments les plus sacrés, monsieui-! Je ne seiais |)as venue jusqu'ici pour mentir à Dieu et à la justice.

llS'ne Liv. ^^'-

— D'autres témoins que vous peuvent-ils en déposer?

— Certes, monsieur, ma femme de chambre et ma cuisinière le savent comme moi.

— Je les appellerai.

— Marie m'a accompaguée, monsieur. Elle est là. Si vous désirez l'entendre.

— Assurément, dit le juge d'inslmction.

Et, se tournant vers son grefller :

— Faites entrer cette femme, ordonna-t-il.

Maiie fut naturellement moins prolixe que Laurence ; mais, comme sa maîtresse elle précisa l'heure à laquelle Roger était venu et affirma qu'il n'avait pas quitté la maison depuis la veille jusqu'au moment où on était venu l'arrêter.

Cette fois le magistrat ne douta plus.

— Je vous remercie, mademoiselle, dit-il à Laurence, du zèle que vous avez mis à éclairer la justice.

— J'ajouterai, dit fièrement la jeune fille, que le baron de Montmaury n'a jamais aimé Antoinette, qu'il m'aime depuis longtemps, que je l'aime également, et que, par consé jueni, les odieuses insinuations de celte malheureuse sont autant de mensonges. Sur toute autre que moi ils auraient produit sans doute i'effei qu'elle en attendait, car le seul fait d'avoir été mis en prison est pour Roger une honte devant laquelle reculerait un cœur moins haut placé et moins convaincu que le mien de son irréprochable honnêteté.

— Rassurez-vous, mademoiselle, dit le juge avec bonté. J'espère que demain M. Roger vous sera rendu.

Laurence se retira, heureuse d'avoir payé ce tribut d'hommage à celui qu'elle aimait.

Dès qu'elle fut partie, le magistrat fit appeler Antoinette.

— Vous persistez dans vos déclarations? lui demanda-t-il.

— Ainsi, c'est bien le 17, à trois heures, que M. de Montmaury est venu au rendez-vous que vous lui aviez donné et que vous avez comploté la mort de liassut?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! vous mentez, car il résulte des dépositions de quatre témoins que, ie 17, à l'heure que vous dites, de Montmaury était chez M. Dalbrègue et qu'il n'en est pas sorti jusqu'au lendemain 18, où je l'ai fait arrêter sur votre déclaration.

Antoinette resta confondue. Il ne lui était pas venu à l'idée qu'on allait contrôler heure par heure, mot par mot, la fable qu'elle avait imaginée,

— Tenez, lui dit le magistrat, vous êtes une pauvre criminelle, madame. Dans votre intérêt même, vous feriez bien mieux de confesser la vérité que de persister plus longtemps dans le système que vous avez adopté. Qu'avez-vous à reprochera M. de Montmaury? D'avoir repoussé votre amour? Je sais que c'est un crime impardonnable aux. yeux de certaines femmes; mais êtes-vous bien sûre d'avoir fait tout ce qu'il fallait pour mériier cet amour? Non, vous le savez

bien. Si votre passion avait été aussi ardente, aussi pure qu'elle l'est chez un cœur honnête, vous lui seriez restée fidèle. Au conlruiie," vous vous êtes jetée dans les bras d'un homme que vous n'estimiez pas, que vous ne pouviez jamais aimer, qui ne se rapprochait de vous ni par ses relations, m par son éducation ni par ses manières. Vous avez donc été paijure envers votre amour. Vous avez vu, mais trop lard, l'horrible précipice que vous aviez creusé sous vos |)as ; alor.v a sonné pour vous l'heure du repentir, des regrets, des remords. Quand M. de Montmaury est revenu à Meulan, vous vous êtes re|)rise à espérer ; vous avez cru qu'il ne reculerait pas devant les relations adultères que vous ne craigniez pas de lui proposer, et, comme son honnôlelé s'y refusait plus (jue jamais, vous avez résolu de vous débarrasser de Cassut, de reconquérir votre liberté ou d'entraîner M. de Montmaury dans votre chute. Esl-celà ce que vous appelez aimer? Quoi, ce jeune homme, qui n'a pour tout bien qu'une réputation intacte, vous le perdez! Vous le jetez sur les bancs de la cour d'assises, vous le dé.shonorez ! Lu que vous aimez ! Lorsque tant d'autres se dévouent souvent pour sauver an amant indigne, vous jetez en pâture à la vindicte publique, au mépris des hunnôtes gens, l'homme qui n'a eu envers vous d'auti-e tort que de vous avoir respectée ! Croyez- moi, c'est un lôie indigne de vous, et qui ne vous conciliera ni la pilié des jurés, ni la bienveillance des juges. Avouez donc franchement (lue vous avez perdu la tête. Montrez qu'il reste en vousiiuelque chose d'huuiain, de bon, de généreux, que vous n'avez pas tout à fait oublié les principes que votre père vous a enseignés, les exemples que vous a donnés le monde dans lequel vous avez vécu.

D'abondantes larmes coulaient des yeux d'Antoinette. Peu à peu, en entendant ces paroles émues, elle s'était laissé lomber à genoux.

— Oui, dit-elle à travers ses sanglots, vous avez raison, monsieur. J'ai été infâme, j'ai été lâche. Oui, je n'ai obâi au'à des ai)Détits de vengeance détes- Uibles.

— Ainsi vous l'avouez? M. de Montmaury n'est pas coupable?

— Non. Seule j'ai médité et commis ce crime, poursuivie que j'étais par l'idée de m'affranchii- d'un joug odieux, profondément humiliée qu'un misérable comme ce Cassut eût osé lever la main sur moi. Ah ! je ne croyais pas qu'il fût si difficile de mentir à la justice. Je ne m'atlendais pas aux tortures de la prison, des interrogatoires, des confrontations... je suis vaincue... le supplice est au-des:>us de mes forces... tuez moi, monsieur, tuez-moi le plus tôt possible, et délivrezmoi de l'enfer où je me débals depuis quelques jours...

A ces mots, elle tomba accablée sur le parquet. Toute son énergie sauvage l'avait abandonnée. Les obstacles contre lesi^uels se heuitait sa vengeance l'avaient brisée.

On lui fil repiendre ses sens, et elle eut enfin la force de signer la nouvelle déclaration à laquelle elle s'était résignée. Puis on la reconduisit en prison. Une demi-heure après, le parquet de Versailles rendait une ordonnance a« non-lieu en faveur de de Montmaury et le mettait en 'iberîô.

Au lieu de retourner immédiatement à Meulan. Roger se rendit à Paris et alla ^ez le docteur Valnet.

— Vous ici! s'écria le docteur. Vous êtes donc libre? Depuis quand ?

— Depuis deux heures, répondit Roger. Antoinette, paraît-il, s'est décidée à 5«connaîlre que je n'étais pas coupable.

— El Laurence le sait?

— Pas encore,

— Vite, aliez-lui annoncer cette bonne nouvelle.

— A Meulan? Je n'oserais jamais, docteur.

— Au contraire, il faut y rentrer le fiont haut, mon ami. C'est le seul moyen i'imposer silence à la calomnie. Venez, c'est moi qui vais vous y conduire. Je Be vous demande qu'un moment, car j'attends M. Raymond.

— Ah! il vous a donné rendez-vous?

— Oui, quand il a su que vous étiez en prison, il a manifesté le désir de venir à Versailles avec moi, pour y témoigner en votre faveur. Je lui avais promis de j'y conduire aujourd'hui, il va venir. Et tenez, je parie que c'est lui qui sonne...

En effet, le domestique venait d'ouvrir la porte de l'appartement. M. Rayaïond en Ira et poussa un cri de joyeuse surprise en apercevant Roger.

— Comment! vous êtes ici! s'écria-t-il.

— J'arrive à l'instant.

— Vous êLes donc libre?

— Grâce aux infatigables démarches de mes amis, oui, monsieur.

— Vingt fois tant mieux pour vous et pour moi, mon cher ami, car j'ai à vous parler de choses sérieuses.

— Je suis à vos ordres, monsieur, mais non pas aujourd'hui, répondit Roger. J'ai hâte de retourner à Meulan, vous le comprenez, et d'y revoir mes amis,

— C'est tout naturel et je me garderais bien de vous dérobei une minute d'un temps si précieux; mais quand vous aurez rempli ce devoir impérieux, n'aurez- Tous pas quelques instants à me consacrer?

— Autant qu'il vous plaira, cher monsieur Raymond.

— Alors je pars avec vous pour Meulan, si vou^ le permettez...

— De grand cœur. 11 ne me serait pas possible d'y rentrer en compagnie plus honorable.

— Eh bien ! venez, dit le docteur qui les entraîna.

Us se dirigèrent vers le chemin de fer, et, bientôt après, le train les emporta. Pendant le trajet, Roger raconta comment, pressée de questions par le juge d'instruction, Antoinette avait fini par faire des aveux complets. Puis il s'informa de la santé de M. Dalbrègue et lut tout heureux d'apprendre que le mieux se soutenait et permettait d'espérer une guérison.

— Si le tem; s se maintient, dit 31. Valnet, nous pourrons faire sortir le malade dans deux ou trois jours. Si nous y arrivons, il est sauvé, et c'est à vous ^uil devra k vie

— Ah ! docteur, fit Roger, vous ne pouviez pas m'apprendre une nouvelle qui me fît un plus grand plaisir ! Et Laurence?

Elle est bien triste depuis votre arrestation, mais je suis parvenu presque à lui inspirer conliance, et dans la guérison de son père et dans votre prochain élargissement. En vous voyant, elle sera doublement heureuse.

Roger se tut et jeta sur la campagne un regard rayonnant. Le soleil l'inondait de sa^cîarté et colorait de ses rayons les rares feuiiles jaunies qui garnissaient encore les branches des arbres. Sur les terres, fraîchement labourées, des millions de fils de la vierge formaient un inextricable réseau de capricieuses arabesques.

Le paysage n'était ni beau, ni gai, et pourtant il semblait à Roger, qu'il n'en avait jamais vu de semblable. Mais avec quelle lenteur marchait le train qui l'emportait ! On arriva cependant. Roger voulait prendre une voiture pour être plus tôt auprès de Laurence, mais le docteur déclara qu'il avait besoin d'exercice et qu'il désirait faire la route à pied.

La vérité est qu'il voulait faire traverser Meulan à Roger, dont il prit le bras, afin que son retour fût immédiatement connu et que son innocence éclatât aux yeux de tous. M. Valnet obtint de cette détermination tout je résultat désiré. Chacun se mit sur le seuil de sa porte, pour voir passer Montmaury au bras du docteur et de M. Raymond. Une demi-heure après, la ville entière savait que Roger était de retour.

— Donc, il n'est pas coupable, ajoutait-on.

Quant à Roger, il était au supplice. Il s'apercevait qu'il était l'objet de la curiosité générale et cela l'irritait. Enfin, il atteignit la propriété de M. Dalbrègue et respira plus librement. Le jardinier, la cuisinière, la femme de chambre, poussèrent des cris de joie en l'apercevant. Marie, qui l'avait vu venir de loin, rentra dans la maison.

—Mademoiselle! mademoiselle! criait elle à pleins poumons, voilà M. Roger!

Laurence était au salon et travaillait, quand ces cris retentirent à son oreille. Elle se leva très émue et se dirigea en courant vers la porte, qu'elle ouvrit.

— Le voilà! le voilà! lepétait Marie.

Laurence courut jusque sur le perron et faillit suffoquer de joie, en reconnaissant Roger, qui s'avançait vers la maison.

Dès qu'il l'aperçut, il quitta le bras de M. Valnet et, sans calculer, se jeta dans les bras de la jeune fille, sur ies joues de laquelle il déposa deux baisers retentissants. l'ais, sans pieudro le temps de lui exi>liquersa p.éscnce, il monta dans la chambre de M. Dalbrègue. Le paralytique sommeillaii. Sur un signe de rinlirmiei' tiui le garJait, Roger s'avança sur la pointe des pieds et considéra le vieillaid avec atteulion. l'osiLiveinent, le mieux était manifeste. Le visage était plus paie, les traits plus reposés, la physionomie plus calme.

— Ne dites rien au docteur, dit l'infirmier à voix basse. Gest lui qui va être étonné ! Tout à riieure le malaie a remué les yeux.

Au même instant arriva M. Valnet qui, avant de munter, avait présenté

lio8 LE SECRET D'OR

M. Raymond à Laurence. Ils envahirent à la fois la chambre du malade. Rèvejîîê sans doute par le bruit, M. Daibrègue ouvrit les yeux et les promena avec surprise sur les personnes qui l'entouraient, ses regards s'arrêtèrent longuemeal sur Roger et brillaient d'un éclair de joie. M. Vainet n'en revenait pas !

— Comment! vous voyez, vous nous reconnaissez, cher ami! s'écria-t-il en s» penchant avidement sur le malade.

Les lèvres de M. Daibrègue s'agitèrent imperceptiblement et murmurèrent as oui, que le docteur seul entendit, mais qui suffît à lui rendre l'espoir.

— Décidément mon cher Roger, dit-il en se tournant vers Montmaury, il lïj a que vous pour faire des miracles Vous paraissez et notre pauvre ami voii, parle... qui sait?... il va peut-être marcher...

Cette résurrection, si incomplète qu'elle fût, acheva de remplir de joie celte maison, que menaçaient depuis quelques jours le deuil et le déshonneur. Laurence était dans une joie telle, qu'elle vida sans compter sa bourse entre les mains de l'infirmier stupéfait. Après quoi, on quitta la chambre du malade pour retourner au salon.

— Je ne suis pas étonné outre mesure de l'amélioration que je Tiens de renaarquer dans la santé de votre père, dit le docteur à Laurence. Les mauvais traitements que le misérable Antoine lui infligeait étaient, je n'en doute plus à préseiil, la cause de son affaiblissement progressif. Jugez de la révolution que l'intervention de Roger a dû causer dans l'esprit du malade ! Car il vivait toujours, bien qu'il ne donnât pas signe de vie. Or, être délivré des tortures de ce bourreau, devoir à Roger cette délivrance, éprouver du plaisir à le revoir, lui en témoigner sa reconnaissance, sont autant de sentiments instinciifs qui peuveBl aboutir insensiblement à une guérison.

— Quoi! docteur... balbutia Laurence, vous espérez...

— Ma chère enfant, ce n'est pas à moi qu'il faut vous adresser maintenant pour hâter le rétablissement de votre père. Je lui continuerai les soins matériels, oui, mais l'influence morale, c'est Roger qui la possède. Donc, que Roger soit le plus souvent possible auprès de M. Daibrègue, que ce soit lui qui lui parle, qui le promène, et je crois pouvoir répondre de son salut.

— Soyez tranquille, docteur, fit Roger avec empressement, je n'y manquerai pas un seul jour.

— A la bonne heure ! Demain, si le beau temps continue, enveloppez le ma lade de couvertures, portez-le dans son fauteuil et faites-lui faire aans le jardiii une promenade au grand soleil... Après-demain je reviendrai et. Dieu aidait, j'espère que nous en viendrons à bout.

A ces mots, le docteur s'éloigna.

— Jlaintenant, monsieur Raymond, dit Roger, je suis tout à vous. Vouiez- Tous profiter de ce beau soleil et faire avec moi un tour de promenade dans I0 jardin?

Et, se tournant vers Laurence :

— Vous permettez, mademoiselle ? ajouta-t-il.

M.U^SEl(iNEDK ii-'i'à

— Faiies, Roger, répondit la jeune fille. K'êtes-vous pas plus que jamais chez fous dans celte maison ?

Mortmaur}' prit le bras de l'ancien négociant et ils sortirent.

— Mon cher ami, commença M. Raymond, vos pressentiments ne vous avaient pas trompé: mon malheureux frère...

— Est le pendu du bois de Verneuil !

— Je ne puis plus en douter, hélas! L'enquête que j'ai faite, concurremment avec celle du parquet de Versailles, m'a donné, ainsi qu'au juge d'insti'uclion, 5a certitude que le pendu n'est autre que mon frère André. D'accord avec le magistrat instructeur, j'ai déjà introduit une instance pour faire rectifier judiduirement l'acte do décès du malheureux. André et pour obtenir son exhumalion. Le succès de ces démarches n'est pas douteux et ne saurait tarder. Assurément c'est une triste découverte et une grande douleur pour moi, mais je m'y attendais depuis si longtemps, que j'y étais pour ainsi dire résigné d'avance. Je ne vous en parle donc que pour vous remercier ardemment dem'avoir aidé dans mes lugubres recherches. Il me reste maintenant à vous entretenir d'un point bien autrement important.

— Lequel ? fit Roger surpris.

— Le legs de mon frère.

— Auriez-vous l'intention d'en contester la Taliditô?

— Aujourd'hui, oui.

— Comment?

— Je m'explique. Quand j'eus acquis la douloureuse certitude que mon frèra s'hélait tué, je causai longuement avec le juge d'instruction et je n'eus pas de peine à lui démontrer (|u'André avait agi sous l'empire d'une hallucination. Le caractère bizarre que tout le monde lui connaissait, la facilité avec laquelle je pus fournir des preuves authentiques de son dérangement d'esprit, firent tomber, avec moi, le magistrat d'pxcord sur ce point : c'est que le testament démon frère n'avait aucune valeur. Je songeais donc à l'attaquer, et j'en manifestais ^'intention, quand le juge d'instruction m'arrêta.

— Vous aui iez j)U le faire dans l'année qui a suivi la découverte du cadavre, me dit-il, mais vous avez laissé s'écouler le délai voulu, le dona'aire est réguîièrement investi maintenant du legs que vous n'avez pas réclamé, vos prétendons ne seraient donc pas admises. Ah! si Cas?»i^ venait à mourir... ce serait différent.

— Je comprends, fil Roger. Vous avez appris la mort de Cassutetvous voulez revendiquer la succession de votre frère.

— Deux raisons m'y poussent, dit M. Raymond. La première, c'est qu'il me répugnerait de voir tomber cette fortune entre des mains vulgaires, absolument inconnues, et que je n'ai aucun iulérôt à ménager...

— Et la seconde?

— La seconde, — et c'est à mes yeux la plus importante, voilà pourquoi je '/ai gardée [>our la fin, — c'est que le legs de naon frère n'a pas reçu la destina- <imtà qu'il devait avoir.

— Vous croyez ?

— J'en suis convaincu, le juge d'instruction en est persuadé comme moi. et vous serez de notre avis quand vous m'aurez entendu.

— Voyons? fil curieusement Roger.

— Qui le premier, de vous ou de Cassut, a découvert le cadavre d'Ahdré?

— C'est moi.

— Qui a le premier trouvé son testament?

— C'est moi.

— Donc c'est à vous que revenait de droit la forlune de mon frère, et c'est indûment que Cassjit en a été investi ; donc c'est à vous que je dois la rendre.

Roger fut un peu étourdi de cette déclaration inattendue.

— Je ne voudrais à aucun prix, continua M Raymond, qu'on m'accusât de cupidité. Je suis assez riche. Dieu merci ! pour vivre à l'aise, sans que les deux cent mille francs de mon frère éveillent en moi la moindre convoitise. Enfin, je veux respecter sa dernière volonté, qui a été évidemment d'avoir un autre héritier que moi. Pourquoi ? Je ne veux même pas le savoir. J'ai toujours vécu avec lui en aussi bonne intelligence que son caractère inégal pouvait le permettre ; je n'ai rien à me reprocher, voilà ce qui m'importe le plus. Il est donc juste que je veille après sa mort à ce que ses désirs soient exaucés. Eh bien 1 d'après ce que vous m'avez dit, d'après ce qui résulte de l'instruction, c'est vous qui, régulièrement, devez héi'iter de lui.

— Régulièrement... fit Roger d'un air incrédule... voilà ce que vous ne me ferez jamais admettre.

— Attendez, je n'ai pas fini, interrompit M. Raymond. Je comprends bien à quels sentiments vous avez obéi quand vous avez refusé ce legs bizarre. Vous ne vous trouviez pas suffisamment désigné par ce testament, vous redoutiez des revendications tardives, vous avez pu même éprouver certaines répugnances à accepter cette fortune dans les conditions où elle se présentait.

— Tout cela est vrai, avoua de iMontmaury.

— Et tout cela avait sa raison d'être, poursuivit l'ancien négociant, tant que ce legs inattendu n'avait pas reçu une sorte de consécration. Mais cette consécration, je vous l'apporte, moi ! Vous n'avez plus à craindre de réclamations, plus d'inquiétudes à concevoir. Vous êtes bien et dûment l'héritier de mon frère, je le reconnais. Pourquoi hésiteriez-vous à reprendre ce qui vous appartient?

En effet, Roger hésitait si visiblement qu'il secouait négativement la tête.

— Ecoutez, reprit M. Raymond. Maintenant que Cassut est mort, voci vraisemblablement ce qui va arriver. L'usine va être vendue, et, comme elle est fermée depuis huit jours, comme elle a perdu momentanément sa clientèle, il est certain qu'elle ne se vendra guère plus de deux cent ou de deux cent auquante mille francs. Si, comme j'en ai la certitude, je gagnele procès en revendication que je vais intenter, je me rendrai adjudicataire de la fabrique moyennant une soixantaine de mille francs, y compris les frais. Or, je viens d.quitter un commerce que je possédais à fond, ce n'est pas pour en reprendre un qui m'est absolument inconnu. Vous, au contraire, vous avez fait des études

Il dcnicura encore quelques iiistaats auprès d'elle, laissant sa main dans celle de la

pauvre morte. (Page 1146.)

spéciales, vous avez administré la fabrique pendant trois ans^ vous avez été. en relations avec ses clients ; vous êtes, par conséquent, en étal de la diriger e. de la faire prospérer. Si voire fierté se refuse à accepter de moi la plus petite chose, je deviens votre associé i)Our l.i somme formant fexcédant des deux cent mille francs auxquels vous avez droit, et nous faisons tous les deux une ma^nilique

affaire.

M Raymond s'était animé en prononçant ces dernières paroles. L'instinct du

I43rae Liv. 1 *^."^

né"OCLiat, qui flaire de beaux bénéfices et qui ne voudrait pas les laisser échapper, Tsinporlait sur la résolulion qu'il avait prise de vivre uniquement de ses rentes. Enfin, rintérêt qu'il portait à de Monimauiy achevait de présenter l'opération sous un jour essentiellement favora')Ie. Il avait raison, du reste, Roger le reconnaissait.

— Certes, dit-il, l'aflaire serait avantageuse à tous les titres. Malheureusement, il y a sur cet argent maudit un sort que je ne me sens pas de force à conjurer.

— Que dites- vous?

— Oui, monsieur. Voyez plutôt : Cassut hérite de cet argent, et il fait un mariage détestable, il laisse péricliter la fabrique au point de compromettre le capital qu'il y a engagé. Enfin il meurt de mort violente et, par une fatalité déplorable, sa mort me compromet moi-même, bien que je ne fusse pour rien dans cette débâcle généi-ale. Eh bien ! c'est puéril, si vous le voulez, mais il me semble que cet argent ne me porterait pas bonheur.

— Vous refusez donc? fit M. Raymond interdit.

Plus que jamais, mon cher monsieur. Je vous remercie infiniment de l'ami-

lié que vous me témoignez, j'y suis sensible au delà de toute expression; mais n'essayez pas de me convaincre, vous n'y parviendrez pas.

— Est-ce bien vous, dit l'ancien négociant, vous, un homme supérieur à tous les points de vue, qui vous arrêtez à de semblables préjugés?

Oui, monsieur ; j'en rougis, mais rien ne me fera surmonter l'inexpli-

oable répugnance que j'ai éprouvée jadis et que j'éprouve encore à accepter un legs qui a causé déjà tant de malheurs.

Pourtant je ne puis pas l'abandonner à la famille Cassut ! se récria

M. Raymond désappointé.

Eh! mon cher monsieur, sans l'abandonner à la famille Cassut, il ne

manque pas de bonnes œuvres auxquelles vous puissiez consacrer cette somme, s'il vous répugne comme à moi de la gai'der. Ouvrez un asile, fondez une école, distribuez cet argent aux pauvres. Ainsi placé, il sera en quelque sorte purifié par la destination que vous lui auiez donnée.

C'est votre dernier mot? demanda M. Raymond.

— Absolument

Ah ! c'est dommage! fit l'ancien négociant en poussant un profond soupir.

Vous manquez là, mon cher ami, une bien belle occasion de faire fortune!

j;) le reconnais, mon cher monsieur; mais, loin d'en éprouver aucun regret j'en ressens, au contraire, une secrète satisfaction. Si touché que je sois de vos bontés, quel que soit mon désir de vous en témoigner ma reconnaissance, je ne puis pas vaincre les p^e^sentiments qui m'agitent.

N'en parlons plus, dit M. Raymond. Quant à moi, je persiste dans la réso-

Imlion que j'ai prise. Quelle qu'en soit l'issue, je voas en informerai, et j'espère, du moins, que vous ne refuserez pas de m'aider de vos conseils si j'obtiens gain de cause.

— Je suis toujours à vos ordres, monsieur, répondit de Montmaury.

MONSEIGNEUR Hi

M. Ra}Tnond se retira, très contrarié de l'insuccès cre sa démarche.

Roger revint auprès de Laurence et put enfin la remercier du précieux secours que s? visite spontanée au juge d'instruction lui avait prêlé. Enfin, le danger était passé ! Ils purent se livrer sms crainte aux joies qui remplissaient à nomveau la maison.

En effet, à mesure que le calme renaissait autour de M. Dalbrègue, le mieux qu'il éprouvait depuis quelques jours semblait augmenter d'heure en heure. Toujours assis à son chevet, Roger épiait avec une anxieuse curiosité le réveil de cette intelligence, la résurrection progressive de ce cadavre. Les promenades au grand air coutribiièieiit pour beaucoup au rétablissement du malade. Au bout de huit jours, le visage avait repris sa mobilité et la langue pouvait articuler quelqnes mots. Puis, le mouvement gagna le torse et les bras. Quinze jours après, M. Dalbrègue mangeait seul, parlait, vivait enfin. Certainement il n'avait recouvré ni la parole facile ni la vivacité d'autrefois, mais il se faisait facilement comprendre et comprenait surtout ce qu'on lui disait. Malheureusement, la paralysie avait définitivement gagné les jambes, et rien ne pouvait plus la conjure'-.

En dépit de cet insuccès partiel, le docteur Valnet criait au miracle et avouait franchement que, pendant huit jours, il avait désespéré du malade. Au bout de trois semaines enfin, voyant que bon ami avait recouvré sa lucidité d'esprit, il congédia l'infirmier qui le soignait et demeura seul avec lui.

— Mon ami, lui dit-il, vous n'ignorez à présent rien de ce qui s'est passé durant votre maladie. C'est à Roger que vous devez la vie, ce n'est pas douteux. Les soins qu'il vous prodigue depuis son retour ont contribué à votre rétablissement de la façon la plus efficace, vous le reconnaîtrez. Un fils n'agirait pas envers son père avec plus de sollicitude. Eh bien ! ne trouvez-vous pas qu'une telle conduite mérite une récompense ?

— C'est mon avis.

— Alors exécutez-vous, mon ami. Laurence et Roger s'aiment et s'^iaeroûl toujours, en dépit de vos précautions, mariez-les.

— Plaît-il ? fit M. Dalbrègue qui crut avoir mal entendu.

— Eh ! oui, reprit le docteur. Ne dirait-on pas que je vous apprends quelque chose de nouveau ? Ne le savez-vous pas depuis six mois ?

— C'est donc vrai ? Vous avez reçu leurs confidences ?

— Je n'ai rien reçu, ijiaisj'ai tout deviné, et je ne comprends guère vos hésitations, quand vous êtes riche à ne savoir que faire de votre argent, et quand vous avez sous la main un gendre comme vous n'en trouverez jamais.

— Oh ! je lui rends justice, docteur...

— Oui, mais vous vous arrôlez à des questions vulgaires d'intérêt qui m'étonnent de votre part. Qu'espérez-vous ? Voulez-vous découi'ager absolument Roger ? Exposerez-vous de nouveau au désespoir celui que vous avez condamné à mort une première fois ?

— Comment, à mort?

— Sans douie. 11 est temps de vous dire la vérité, mon ami. Vous êtes de ceux dont les jours sont comptés et qui n'ont plus beaucoup le temps de faire le bien.-

Apprenez donc que Roger, après avoir été chassé par vous de la maison dans laquelle il avait grandi, en a éié réduit à tendre la main pour ne pas mourir de faim et à se tuer jjour échapper à la misère.

— Que dites-vous ? Est-il possible ?

— C'est moi qui l'ai sauvé et (]ui lui ai procuré un emploi. Donc vous ne pouvez pas en douter. Et loisque vous-même avez vu la mort de si près, lorsque vous avez failli lais.-er Lauience seule, sans conseil, sans expérience, sans appui, livrée à toutes les cupidités que sa fortune aurait excitées, vous ne sentez pas qu'il est temps de pi-endie un parti ? Comment ! vous avez pour elle un mari modèle, le plus honnête et le plus désintéressé des hommes, qui connaît vos afl'aires mieux que vous, qui vous i.ime, qui vous soigne comme si vous étiez son père et vous hésitez à le donner à votre fille parce qu'il est pauvre ! Il fallait alors, lui comjtter, il y a six ou sept ans déjà, les cent mille francs que votre testament lui destine. Il '^erait certainement devenu quelque chose, il aurait maintenant une position lionoiable...

— Sans doute, docteur, mais j"avais rêvé {.oui'Laui'fcnce...

— Aviez-vous rêvé d'en faire mieux qu'une baronne? Non. Eh bien! pourquoi aller chercher si loin ce bonheur qu'un mot de vous peut lui donner?

Vous. êtes donc sur (ju'elle aime Roger ?

— Comme je voudrais être sur de vous voir danser à leur mariage, répondit gaiement M. Vaine t.

— Peste ! comme vous y allez, docteur. A vous entendre, on croirait que c'est déjà fait.

— Je le voudrais, je vous le jure ! et pour vous, et pour eux. Pour vous, parce que vous seriez désoimais tranquille sur l'avenir de votre fille. Pour Laurence, parce que c'est le seul moyen de lui rendre sa gaieté. Pour Roger, parce que ce Qiariage serait pour lui une réhabilitation éclatante, une récompense de tout ce qu'il a souflert, des soins qu'il vous a prodigués, des services qu'il vous a rendus...

— Ah ! qu'on voit bien que je ne suis plus qu'un vieil enfant, docteur ! fit le malade en souriant tristement. Vous faites de moi ce que vous vouiez. Al;ous ! qu'ils soient heureux le plus tôt possible, alors! Vous l'avez dit. Ma fille sera baronne dQ ôionlmaury. Du diable si je me serais attendu à cela 1

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