I. S. LESIEUR-DÉSAULNIERS
Un homme avait rempli l’univers de son nom et de sa science ; il avait été comblé d’honneurs et de distinctions par ses concityens. Appelé, un jour, à parler dans une circonstance solennelle, il aperçut parmi ceux qui l’écoutaient un vieillard vénérable qu’il reconnut pour son ancien professeur. Obéissant à un noble sentiment de reconnaissance, il laissa un instant le sujet qu’il traitait et dit, d’une voix émue, qu’il était heureux de voir dans son auditoire distingué l’homme savant et modeste
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qui avait guidé ses premiers pas dans le chemin de la science, et de déposer à ses pieds les hommages et les honneurs qu’il devait à ses enseignements.
On loue souvent le mérite des hommes qui ont illustré leur pays par l’éclat de leurs talents et de leurs vertus, et on oublie ceux qui ont formé l'intelligence et le cœur de ces hommes remarquables. Ainsi, en parcourant un jardin rempli de fruits et de fleurs dont la vue nous charme, on n’a pas une pensée pour le jardinier dont la main habile a fécondé toutes ces merveilles.
Pourtant, la véritable grandeur n’est pas toujours dans le bruit et l’éclat du monde, dans la pourpre et la soie ; on la trouve souvent dans le silence et la solitude, sous le voile d’une sœur de charité ou dans les humbles fonctions du sacerdoce et de l'enseignement.
Voulant rendre hommage à ceux qui ont tant fait pour le peuple canadien en l’instruisant, je me suis arrêté, par hasard,
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devant la grande figure de Messire I. S. Lesieur-Désaulniers, ancien supérieur du collège de St. Hyacinthe. Il m’a semblé qu’un homme dont tous les élèves, sans distinction, parlent avec tant d’amour et d’admiration, devait être un homme remarquable. J’ai reconnu, après avoir étudié la vie et les mœurs de ce prêtre éminent, que c’était une grande âme, une intelligence d’élite, une des gloires les plus pures et les plus brillantes de l’éducation en ce pays.
M. Désaulniers naquit à Ste. Anne d’Yamachiche, le vingt-huit novembre mil huit cent onze. Il tenait, par son père et sa mère, aux sources les plus fécondes de notre origine ; son père et son grand-père maternel avaient tous deux siégé dans notre Parlement.
Charles Lesieur, qui vint en Canada en mil six cent soixante et dix, épousa Françoise de Lafond, fille de Marie Boucher, qui était sœur de Pierre Boucher, gouverneur
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des Trois-Rivières. Il est le père de tous les Lesieur, les Lesieur-Désaulniers, Lesieur - Duchêne, Lesieur-Coulombe, Lesieur-Lapierre. La famille Désaulniers est alliée aux de Boucherville, de Courval, de Tonnancourt, de Yarennes.
L’intelligence et la piété du jeune Désaulniers firent présager dès son bas âge sa destinée : au collège de Nicolet, où il entra pour faire ses études en mil huit cent vingt-trois, il se distingua par ses vertus et ses talents. Ceux dont le dévouement et le patriotisme avaient fondé cette maison d’éducation, dans le but de former des hommes pour la religion et la patrie, n’eurent garde de négliger un pareil sujet. Des prêtres éminents comme MM. Leprohon et Ferland, devaient être heureux de développer cette jeune plante.
Yoici le témoignage porté sur M. Désaulniers par un condisciple : “Ua toujours été sage ; je ne me rappelle pas qu’il ait été puni une seule fois pendant tout le
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cours de ses études ; les élèves, petits et grands, aimaient et recherchaient sa compagnie à cause de son franc rire, de son caractère toujours gai et aimable ; à mon souvenir, il n’a jamais eu la moindre difficulté avec qui que ce soit. Je l’ai toujours regardé comme un confrère de bon exemple sous tous les rapports.”
C’est dans ses dernières classes qu’il donna surtout l’idée de ce qu’il serait plus tard. Son intelligence s’épanouit aux premières lueurs de la philosophie et se livra avec ardeur à l’étude de cette science. La leçon ordinaire ne suffisait pas à son besoin de savoir, à son esprit curieux et indépendant ; il cherchait sans cesse de nouveaux horisons et prenait plaisir à s’aventurer seul dans le dédale des théories les plus abstraites.
Un exemple fera voir combien il aimait la discussion, la controverse.
Il avait un frère, doué comme lui de
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talents remarquables, et qui fut l’une des gloires du collège de Nicolet.
Un soir, vers le soleil couchant, Madame Désaulniers, regardant par une fenêtre de la maison qui donnait sur la rivière, aperçut vaguement à travers le feuillage deux formes humaines, qui s’agitaient, et crut entendre des voix qui se parlaient avec vivacité.
— “Va donc voir ce que c’est,” dit-elle à son mari.
M. Désaulniers partit et reconnut ses deux fils, qui, armés chacun d’un bâton, traçaient sur le sable du rivage des figures géométriques et se démenaient furieusement pour trouver la vérité de la thèse qu’ils soutenaient l’un contre l’autre.
M. Isaac Désaulniers étant venu de St.
Hyacinthe faire visite à son frère qui enseignait la philosophie à Nicolet, ils s’étaient entendus pour aller ensemble passer une journée dans leur famille.
Ils venaient de traverser la rivière et de
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tirer leur canot sur la grève, lorsque l’un d’eux se mit à faire sur le sable un problème qui le préoccupait. L’autre ayant eu le malheur de dire en le regardant faire que ce n'était pas cela, mie discussion s’était engagée, et lorsque leur mère les aperçut, ils discutaient depuis le midi.
Pendant que le jeune Désaulniers grandissait à l’ombre de ce toit béni élevé par Mgr. Plessis, une autre maison d’éducation s’enracinait dans le sol canadien et fécondait toute cette partie du pays qu’on appelle, aujourd’hui, le district de St. Hyacinthe. Fille, ou rejeton si l’on veut, de l’autre, elle se montrait digne de son origine et de sa mère. C’étaient, pour me servir de comparaisons plus justes, peutêtre, deux rameaux greffés sur le même arbre, l’arbre du dévouement religieux et national, ou bien deux sœurs nourries du même lait, des mêmes pensées, des mêmes sentiments. La maison de Nicolet fournit à celle de St. Hyacinthe ses pre-
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miers professeurs et directeurs. M. Désaulniers fut le dernier, mais non pas le moins précieux don qu’elle lui fit. Celleci était devenue capable de se suffire à elle-même ; elle n’avait plus besoin du courant qui l’avait alimentée jusqu’à ce jour ; elle pouvait se passer des lumières qui lui venaient de Nicolet, après en avoir détaché un des rayons les plus brillants.
M. Désaulniers venait de terminer ses études ; il avait dix-sept ans, et, malgré sa jeunesse, on l’avait choisi pour aller enseigner la philosophie au collège de St. Hyacinthe. Professeur de philosophie à l’âge de dix-sept ans ! C’était bien jeune, et c’est un exemple qu’il ne faudrait pas suivre souvent, car on ne rencontre pas tous les jours des Désaulniers.
Il ne tarda pas à justifier la confiance qu’on avait mise en lui, et à prendre sur ses élèves cet empire qu’il a exercé sur eux pendant quarante ans. Il donna immédiatement la mesure de son intelligence et de
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son cœur. Comprenant la responsabilité que lui imposaient la confiance de ses supérieurs et l’espérance de ses élèves, il se livra tout entier à l’étude des sciences sublimes qu’il était chargé d’enseigner, et ne négligea rien pour se mettre à la hauteur de sa noble vocation. Chimie, physique, philosophie et théologie, il mena tout cela de front avec un égal succès. Quel noble et vaste champ aussi ouvert aux conquêtes du génie de l’homme ! Quelles jouissances pour un esprit avide de lumière et de vérité ! Chercher la raison, l’essence et la fin de tout ce qui nous entoure, du brin d’herbe qu’on foule aux pieds comme de l’astre suspendu au-dessus de nos têtes ; connaître Dieu, l’âme et la matière : pénétrer, en un mot, les mystères de l’ordre intellectuel, moral et physique, qui nous enveloppent de toutes parts comme d’un triple voile ! Est-il un plus admirable sujet de préoccupation et d’étude !
Mais avant d’aller plus loin et de faire
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le portrait de M. Désaulniers, parcourons rapidement les principales phases de sa vie.
Pour satisfaire son immense désir de savoir et se rendre plus capable de remplir les fonctions auxquelles il avait consacré son existence, il alla, en mil huit cent trente-trois, au collège des Jésuites de Georgetown, d’où il revint à St. Hyacinthe, mûri et fortifié par l’étude, la réflexion et les leçons des professeurs les plus distingués. De mil huit cent trente-quatre à mil huit cent trente-huit, il fut chargé d’enseigner les mathématiques, la physique et la langue grecque. Les études que nécessitait un enseignement si sérieux ne l’empêchèrent pas de faire son cours de théologie avec beaucoup de succès.
Il fut ordonné prêtre, le trente juillet mil huit cent trente-sept, par Mgr. Bourget, qui venait d’être sacré évêque, le vingt cinq du même mois.
En mil huit cent quarante- sept, il parcourait le diocèse de Montréal et allait de
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porte en porte mendier des secours pour le progrès et l’extension de la maison qui avait absorbé toutes les forces de son âme. Un grand nombre de prêtres et de citoyens s’empressèrent de répondre à son appel, et bientôt il eut le bonheur de contempler ce beau collège de St. Hyacinthe, digne, par la grandeur de son architecture et de ses proportions, de la pensée de ses fondateurs.
En mil huit cent cinquante-deux, il entreprenait un voyage aussi cher à son esprit qu’à sa foi. Visiter l’Europe, étudier sa civilisation, ses capitales, ses monuments et ses universités ; parcourir cette terre d’Asie dont la poussière porte l’empreinte de Dieu ! Combien de fois il avait soupiré, comme tous les grands hommes, après ce bonheur !
Il eut ce bonheur, grâce à la générosité et à l’esprit éclairé de^Madame Masson, qui le choisit pour accompagner son fils qu’elle envoyait dans ces contrées lointaines parfaire son éducation. M. Désaulniers visita
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l’Europe, l’Asie et une partie de l’Afrique ; il voyagea en philosophe et en prêtre, cherchant avec avidité tout ce qui pouvait satisfaire son intelligence et ses sentiments. Rien n’échappa à ses investigations et à son désir d’apprendre ; il aurait cherché à ébranler les Pyramides, s’il eût pensé qu’elles recelaient quelque vérité.
Il revint après deux ans, chargé de souvenirs, de connaissance et d’impressions qui augmentèrent l’éclat et l’efficacité de son enseignement et le charme de ses conversations. Le nouveau collège, fruit en grande partie de ses efforts et de son dévouement, avait été ouvert pendant son absence, et il en avait été nommé supérieur aux acclamations de tous les professeurs, élèves et amis du collège. Ce fut un beau jour, celui où il franchit le seuil de cette maisôn qu’il aimait tant et dont il était la gloire et l’ornement ; ses anciens élèves de ce temps-là en parlent encore avec émotion.
Quelques mois après son retour, l’évêque
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de Montréal le chargeait d’une péuiblc et délicate mission.
Aux Illinois, vivait un prêtre canadien dont le souvenir était dans tous les cœurs et le portrait dans toutes les maisons du Bas-Canada. Ce prêtre, on l’avait vu parcourir, la croix à la main, nos campagnes et nos villes, et partout des milliers d’hommes, fascinés par son éloquence, s’étaient prosternés au pied des autels et enrôlés sous la bannière de la tempérance. Soudain, une nouvelle étrange, incroyable, éclata au sein de la population canadienne : “ Le Père Chiniquy avait été interdit et même excommunié par son évêque, et au lieu de se soumettre, s’était jeté dans le schisme et l’hérésie, entraînant à sa suite un grand nombre de ses compatriotes.” On refusa de croire à une pareille chose, on cria à la calomnie, à l’imposture, et pourtant c’était vrai, trop vrai. Une espérance restait à la religion et à la patrie
affligées. M. Désaulniers, ancien condis-